La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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La Contre-Réforme Catholique au XXIe siècle

IL EST RESSUSCITÉ !

N° 151 – Mai 2015

Rédaction : Frère Bruno Bonnet-Eymard


MISERICORDIÆ VULTUS

LE VISAGE DE LA MISÉRICORDE DIVINE

NOUS lisons dans le livre des Nombres que Yahweh dit à Moïse  : «  Parle ainsi à Aaron et à ses fils et dis  : Voici comment vous bénirez les Israélites. Vous leur direz  : “ Que Yahweh te bénisse et te garde  ! Que Yahweh fasse pour toi rayonner son Visage et te fasse grâce  ! Que Yahweh te découvre sa Face et t’apporte la paix  ! ”  » (Nb 6, 22-27)

Lorsque les temps furent accomplis, Yahweh a fait pour nous rayonner son Visage sur la Face du Christ et nous a fait grâce.

La bulle d’indiction du jubilé extraordinaire de la miséricorde, Misericordiæ Vultus, commence comme une lettre de saint Paul  :

François évêque de Rome serviteur des serviteurs de Dieu
à ceux qui liront cette lettre grâce, miséricorde et paix
.  »

«  Jésus-Christ est le visage de la miséricorde du Père. Le mystère de la foi chrétienne est là tout entier. Devenue vivante et visible, elle atteint son sommet en Jésus de Nazareth. Le Père, “ riche en miséricorde  ” (Ep 2, 4), après avoir révélé son nom à Moïse comme “ Dieu tendre et miséricordieux, lent à la colère, plein d’amour et de vérité  ” (Ex 34, 6), n’a pas cessé de faire connaître sa nature divine de différentes manières et en de nombreux moments.

«  Lorsqu’est venue la “ plénitude des temps  ” (Ga 4, 4), quand tout fut disposé selon son dessein de salut, il envoya son Fils né de la Vierge Marie pour nous révéler de façon définitive son amour. Qui le voit a vu le Père (cf. Jn 14, 9). À travers sa parole, ses gestes, et toute sa personne, Jésus de Nazareth révèle la miséricorde de Dieu.  » (n° 1)

Pour accomplir ce dessein de son Père, Jésus a voulu «  devenir en tout semblable à ses frères  » (He 2, 17) afin d’expérimenter la misère même de ceux qu’il venait sauver. Aussi ses actes traduisaient-ils tous la miséricorde divine, même lorsqu’ils ne sont pas ainsi qualifiés par les Évangélistes.

«  “ La miséricorde est le propre de Dieu dont la toute-puissance consiste précisément à faire miséricorde. ” Ces paroles de saint Thomas d’Aquin montrent que la miséricorde n’est pas un signe de faiblesse, mais bien l’expression de la toute-puissance de Dieu. C’est pourquoi une des plus antiques collectes de la liturgie nous fait prier ainsi  : “ Dieu qui donne la preuve suprême de ta puissance lorsque tu patientes et prends pitié. ” Dieu sera toujours dans l’histoire de l’humanité comme celui qui est présent, proche, prévenant, saint et miséricordieux.

«  “ Patient et miséricordieux  ”, tel est le binôme qui parcourt l’Ancien Testament pour exprimer la nature de Dieu.  » (Misericordiæ Vultus, n° 6)

Dans le Nouveau Testament, cette miséricorde divine se montre, en Jésus, bienfaisante, souffrante, triomphante.

MISÉRICORDE BIENFAISANTE

En saint Matthieu, on voit Jésus témoigner de cette miséricorde divine d’une façon générale aux foules  :

«  Face à la multitude qui le suivait, écrit le Pape, Jésus, voyant qu’ils étaient fatigués et épuisés, égarés et sans berger, éprouva au plus profond de son cœur, une grande compassion pour eux (cf. Mt 9, 36). En raison de cet amour de compassion, il guérit les malades qu’on lui présentait (cf. Mt 14, 14).  » (n° 8)

«   En débarquant, il vit une foule nombreuse et il en eut pitié  ; et il guérit leurs infirmes.  » (Mt 14, 14)

«   Jésus, cependant, appela à lui ses disciples et leur dit  : “ J’ai pitié de la foule, car voilà déjà trois jours qu’ils restent auprès de moi et ils n’ont pas de quoi manger. Les renvoyer à jeun, je ne le veux pas  : ils pourraient défaillir en route. ”  » (Mt 15, 32)

LES PRÉFÉRÉS SONT LES PAUVRES.

Saint Luc a mis la miséricorde de Jésus en lumière avec un soin particulier. Elle se manifeste par la sollicitude de Jésus envers les pauvres. On ne s’étonnera pas de voir le pape François souligner l’importance de la préférence de Jésus pour les «  pauvres  »  :

«  L’Évangéliste raconte qu’un jour de sabbat, Jésus retourna à Nazareth, et comme il avait l’habitude de le faire, il entra dans la synagogue. On l’appela pour lire l’Écriture et la commenter. C’était le passage du prophète Isaïe où il est écrit  :

«  “ L’esprit du Seigneur Dieu est sur moi parce que le Seigneur m’a consacré par l’onction. Il m’a envoyé annoncer la bonne nouvelle aux humbles, guérir ceux qui ont le cœur brisé, proclamer aux captifs leur délivrance, aux prisonniers leur libération, proclamer une année de bienfaits accordée par le Seigneur. ” (Is 61, 1-2)

«  “ Une année de bienfaits  ”  : c’est ce que le Seigneur annonce et que nous voulons vivre. Que cette Année sainte expose la richesse de la mission de Jésus qui résonne dans les paroles du Prophète  : dire une parole et faire un geste de consolation envers les pauvres, annoncer la libération de ceux qui sont esclaves dans les nouvelles prisons de la société moderne, redonner la vue à qui n’est plus capable de voir car recroquevillé sur lui-même, redonner la dignité à ceux qui en sont privés. Que la prédication de Jésus soit de nouveau visible dans les réponses de foi que les chrétiens sont amenés à donner par leur témoignage. Que les paroles de l’Apôtre nous accompagnent  : “ Celui qui pratique la miséricorde, qu’il ait le sourire (Rm 12, 8).  » (Misericordiæ Vultus, n° 16)

Aux émissaires de Jean-Baptiste venus lui demander s’il est celui qui doit venir ou s’il faut en attendre un autre, Jésus répondit  : «  Allez rapporter à Jean ce que vous avez vu et entendu  : les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés et les sourds entendent, les morts ressuscitent, la Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres.  » (Lc 7, 22)

Les «  pauvres  » sont d’abord les pécheurs.

L’AMI DES PÉCHEURS.

«  Le Fils de l’homme est venu, mangeant et buvant, et vous dites  : Voilà un glouton et un ivrogne, un ami des publicains et des pécheurs  !  » (Lc 7, 34)

Le pape François lance à ces “ amis de Jésus ” un appel pathétique  :

«   Que puisse parvenir à tous la parole de pardon et que l’invitation à faire l’expérience de la miséricorde ne laisse personne indifférent  ! Mon appel à la conversion s’adresse avec plus d’insistance à ceux qui se trouvent éloignés de la grâce de Dieu en raison de leur conduite de vie. Je pense en particulier aux hommes et aux femmes qui font partie d’une organisation criminelle quelle qu’elle soit. Pour votre bien, je vous demande de changer de vie. Je vous le demande au nom du Fils de Dieu qui, combattant le péché, n’a jamais rejeté aucun pécheur. Ne tombez pas dans le terrible piège qui consiste à croire que la vie ne dépend que de l’argent, et qu’à côté, le reste n’aurait ni valeur, ni dignité. Ce n’est qu’une illusion. Nous n’emportons pas notre argent dans l’au-delà. L’argent ne donne pas le vrai bonheur. La violence pour amasser de l’argent qui fait couler le sang ne rend ni puissant, ni immortel. Tôt ou tard, le jugement de Dieu viendra, auquel nul ne pourra échapper.

«   Le même appel s’adresse aux personnes fautives ou complices de corruption. Cette plaie puante de la société est un péché grave qui crie vers le Ciel, car il mine jusqu’au fondement de la vie personnelle et sociale. La corruption empêche de regarder l’avenir avec espérance, parce que son arrogance et son avidité anéantissent les projets des faibles et chassent les plus pauvres. C’est un mal qui prend racine dans les gestes quotidiens pour s’étendre jusqu’aux scandales publics. La corruption est un acharnement dans le péché qui entend substituer à Dieu l’illusion de l’argent comme forme de pouvoir. C’est une œuvre des ténèbres, qui s’appuie sur la suspicion et l’intrigue. Corruptio optimi pessima, disait avec raison saint Grégoire le Grand, pour montrer que personne n’est exempt de cette tentation. Pour la vaincre dans la vie individuelle et sociale, il faut de la prudence, de la vigilance, de la loyauté, de la transparence, le tout en lien avec le courage de la dénonciation. Si elle n’est pas combattue ouvertement, tôt ou tard on s’en rend complice et elle détruit l’existence.

«   Voici le moment favorable pour changer de vie  ! Voici le temps de se laisser toucher au cœur. Face au mal commis, et même aux crimes graves, voici le moment d’écouter pleurer les innocents dépouillés de leurs biens, de leur dignité, de leur affection, de leur vie même. Rester sur le chemin du mal n’est que source d’illusion et de tristesse. La vraie vie est bien autre chose. Dieu ne se lasse pas de tendre la main. Il est toujours prêt à écouter, et moi aussi je le suis, comme mes frères évêques et prêtres. Il suffit d’accueillir l’appel à la conversion et de se soumettre à la justice, tandis que l’Église offre la miséricorde.  » (Misericordiæ Vultus, n° 19)

En saint Matthieu, la miséricorde prend un visage plus personnel pour un jeune Argentin devenu Pape, qui ne cesse de se mettre lui-même au rang des pécheurs, objet de la miséricorde  :

«  L’appel de Matthieu est lui aussi inscrit sur l’horizon de la miséricorde. Passant devant le comptoir des impôts, Jésus regarda Matthieu dans les yeux. C’était un regard riche de miséricorde qui pardonnait les péchés de cet homme, et surmontant les résistances des autres disciples, il le choisit, lui, le pécheur et le publicain, pour devenir l’un des Douze. Commentant cette scène de l’Évangile, saint Bède le Vénérable a écrit que Jésus regarda Matthieu avec un amour miséricordieux, et le choisit  : Miserando atque Eligendo. Cette expression m’a toujours fait impression au point d’en faire ma devise.  » (n° 8)

Aussi le pape François donne-t-il à cette Année de la miséricorde la devise suivante  :

«   Miséricordieux comme le Père. L’Évangéliste rapporte l’enseignement du Christ qui dit  : “ Soyez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux. ” (Lc 6, 36) C’est un programme de vie aussi exigeant que riche de joie et de paix. Le commandement de Jésus s’adresse à ceux qui écoutent sa voix (cf. Lc 6, 27). Pour être capables de miséricorde, il nous faut donc d’abord nous mettre à l’écoute de la Parole de Dieu. Cela veut dire qu’il nous faut retrouver la valeur du silence pour méditer la Parole qui nous est adressée. C’est ainsi qu’il est possible de contempler la miséricorde de Dieu et d’en faire notre style de vie.  » (n° 13)

LA PORTE DE LA MISÉRICORDE.

«   Le pèlerinage est un signe particulier de l’Année sainte  : il est l’image du chemin que chacun parcourt au long de son existence. La vie est un pèlerinage, et l’être humain un viator, un pèlerin qui parcourt un chemin jusqu’au but désiré. Pour passer la Porte sainte à Rome, et en tous lieux, chacun devra, selon ses forces, faire un pèlerinage. Ce sera le signe que la miséricorde est un but à atteindre, qui demande engagement et sacrifice. Que le pèlerinage stimule notre conversion  : en passant la Porte Sainte, nous nous laisserons embrasser par la miséricorde de Dieu, et nous nous engagerons à être miséricordieux avec les autres comme le Père l’est avec nous.

«   Le Seigneur Jésus nous montre les étapes du pèlerinage à travers lequel nous pouvons atteindre ce but  : “ Ne jugez pas, et vous ne serez pas jugés  ; ne condamnez pas, et vous ne serez pas condamnés. Pardonnez, et vous serez pardonnés. Donnez, et l’on vous donnera  : c’est une mesure bien pleine, tassée, secouée, débordante, qui sera versée dans le pan de votre vêtement  ; car la mesure dont vous vous servez pour les autres servira de mesure aussi pour vous. ” (Lc 6, 37-38)

«   Il nous est dit, d’abord, de ne pas juger, et de ne pas condamner. Si l’on ne veut pas être exposé au jugement de Dieu, personne ne doit devenir juge de son frère. De fait, en jugeant, les hommes s’arrêtent à ce qui est superficiel, tandis que le Père regarde les cœurs. Que de mal les paroles ne font-elles pas lorsqu’elles sont animées par des sentiments de jalousie ou d’envie  !

«  Mal parler du frère en son absence, c’est le mettre sous un faux jour, c’est compromettre sa réputation et l’abandonner aux commérages. Ne pas juger et ne pas condamner signifie, de façon positive, savoir accueillir ce qu’il y a de bon en toute personne et ne pas permettre quelle ait à souffrir de notre jugement partiel et de notre prétention à tout savoir.

«   Cela n’est pas encore suffisant pour exprimer ce qu’est la miséricorde. Jésus demande aussi de pardonner et de donner, d’être instruments du pardon puisque nous l’avons déjà reçu de Dieu, d’être généreux à l’égard de tous en sachant que Dieu étend aussi sa bonté pour nous avec grande magnanimité.

«   Miséricordieux comme le Père, c’est donc la “ devise  ” de l’Année sainte. Dans la miséricorde, nous avons la preuve de la façon dont Dieu aime. Il se donne tout entier, pour toujours, gratuitement, et sans rien demander en retour. Il vient à notre secours lorsque nous l’invoquons. Il est beau que la prière quotidienne de l’Église commence avec ces paroles  :

“  Mon Dieu, viens me délivrer  ; Seigneur, viens vite à mon secours. ” (Ps 69, 2)

«  L’aide que nous implorons est déjà le premier pas de la miséricorde de Dieu à notre égard. Il vient nous sauver de la condition de faiblesse dans laquelle nous vivons. Son aide consiste à rendre accessible sa présence et sa proximité. Touchés jour après jour par sa compassion, nous pouvons nous aussi devenir compatissants envers tous.  » (nos 13-14)

LE PARDON DONNÉ ET REÇU.

De la parabole du “ débiteur sans pitié ”, le Pape tire une leçon capable de restaurer notre société chrétienne, si nous l’écoutons et mettons en pratique  :

«  Appelé par son maître à rendre une somme importante, il le supplie à genoux et le maître lui remet sa dette. Tout de suite après, il rencontre un autre serviteur qui lui devait quelques centimes. Celui-ci le supplia à genoux d’avoir pitié, mais il refusa et le fit emprisonner. Ayant appris la chose, le maître se mit en colère et rappela le serviteur pour lui dire  : “ Ne devais-tu pas, à ton tour, avoir pitié de ton compagnon, comme moi-même j’avais eu pitié de toi  ? ” (Mt 18, 33) Et Jésus conclut  : “ C’est ainsi que mon Père du ciel vous traitera, si chacun de vous ne pardonne pas à son frère du fond du cœur. ” (Mt 18, 35)

«  La parabole est d’un grand enseignement pour chacun de nous. Jésus affirme que la miséricorde n’est pas seulement l’agir du Père, mais elle devient le critère pour comprendre qui sont ses véritables enfants. En résumé, nous sommes invités à vivre de miséricorde parce qu’il nous a d’abord été fait miséricorde. Le pardon des offenses devient l’expression la plus manifeste de l’amour miséricordieux, et pour nous chrétiens, c’est un impératif auquel nous ne pouvons pas nous soustraire. Bien souvent, il nous semble difficile de pardonner  ! Cependant, le pardon est le moyen déposé dans nos mains fragiles pour atteindre la paix du cœur. Se défaire de la rancœur, de la colère, de la violence et de la vengeance, est la condition nécessaire pour vivre heureux. Accueillons donc la demande de l’Apôtre  : “ Que le soleil ne se couche pas sur votre colère. ” (Ep 4, 26) Écoutons surtout la parole de Jésus qui a établi la miséricorde comme idéal de vie, et comme critère de crédibilité de notre foi  : “ Heureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde. ” (Mt 5, 7) C’est la béatitude qui doit susciter notre engagement tout particulier en cette Année sainte.  » (Misericordiæ Vultus, nos 9)

LES ŒUVRES DE MISÉRICORDE.

«  J’ai un grand désir que le peuple chrétien réfléchisse durant le Jubilé sur les œuvres de miséricorde corporelles et spirituelles. Ce sera une façon de réveiller notre conscience souvent endormie face au drame de la pauvreté, et de pénétrer toujours davantage le cœur de l’Évangile, où les pauvres sont les destinataires privilégiés de la miséricorde divine. La prédication de Jésus nous dresse le tableau de ces œuvres de miséricorde, pour que nous puissions comprendre si nous vivons, oui ou non, comme ses disciples. Redécouvrons les œuvres de miséricorde corporelles  : donner à manger aux affamés, donner à boire à ceux qui ont soif, vêtir ceux qui sont nus, accueillir les étrangers, assister les malades, visiter les prisonniers, ensevelir les morts. Et n’oublions pas les œuvres de miséricorde spirituelles  : conseiller ceux qui sont dans le doute, enseigner les ignorants, avertir les pécheurs, consoler les affligés, pardonner les offenses, supporter patiemment les personnes ennuyeuses, prier Dieu pour les vivants et pour les morts […].

«  C’est dans chacun de ces “ plus petits  ” que le Christ est présent. Sa chair devient de nouveau visible en tant que corps torturé, blessé, flagellé, affamé, égaré… pour être reconnu par nous, touché et assisté avec soin. N’oublions pas les paroles de Saint Jean de la Croix  : “ Au soir de notre vie, nous serons jugés sur l’amour  ”.  » (n° 15)

«  Dans les paraboles de la miséricorde, Jésus révèle la nature de Dieu comme celle d’un Père qui ne s’avoue jamais vaincu jusqu’à ce qu’il ait absous le péché et vaincu le refus, par la compassion et la miséricorde. Nous connaissons ces paraboles, trois en particulier  : celle de la brebis égarée, celle de la pièce de monnaie perdue, et celle du père et des deux fils (cf. Lc 15, 1-32). Dans ces paraboles, Dieu est toujours présenté comme rempli de joie, surtout quand il pardonne. Nous y trouvons le noyau de l’Évangile et de notre foi, car la miséricorde y est présentée comme la force victorieuse de tout, qui remplit le cœur d’amour, et qui console en pardonnant.  » (n° 9)

LA BREBIS PERDUE ET RETROUVÉE.

Je sais bien que le pape François a vu, en entrant dans le bercail, qu’il manquait quatre-vingt-dix-neuf brebis sur cent  ! Mais la leçon de la parabole n’en est que plus urgente  !

«   Lequel d’entre vous, s’il a cent brebis et vient à en perdre une, n’abandonne les quatre-vingt-dix-neuf autres dans le désert pour s’en aller après celle qui est perdue, jusqu’à ce qu’il l’ait retrouvée  ? [Jésus parle à des bergers, des paysans de Galilée]. Et, quand il l’a retrouvée, il la met, tout joyeux, sur ses épaules et, de retour chez lui, il assemble amis et voisins et leur dit  : “ Réjouissez-vous avec moi, car je l’ai retrouvée, ma brebis qui était perdue  !  ” [Là, c’est Jésus, ce bon pasteur, plein d’amour pour sa brebis perdue et parti à sa recherche.] C’est ainsi, je vous le dis, qu’il y aura plus de joie dans le ciel pour un seul pécheur qui se repent que pour quatre-vingt-dix-neuf justes, qui n’ont pas besoin de repentir.  » (Lc 15, 4-7) À ce qu’ils croient  !

LA DOUCEUR DE JÉSUS, IMAGE DE LA DOUCEUR DE DIEU

«  Il dit encore  : Un homme avait deux fils. Le plus jeune dit à son père  : “ Père, donne-moi la part de fortune qui me revient. ” Et le père leur partagea son bien. Peu de jours après, rassemblant tout son avoir, le plus jeune fils partit pour un pays lointain et y dissipa son bien en vivant dans l’inconduite.

 «  Quand il eut tout dépensé, une famine sévère survint en cette contrée et il commença à sentir la privation. Il alla se mettre au service d’un des habitants de cette contrée, qui l’envoya dans ses champs garder les cochons. Il aurait bien voulu se remplir le ventre des caroubes que mangeaient les cochons, et personne ne lui en donnait. Rentrant alors en lui-même, il se dit  : Combien de mercenaires de mon père ont du pain en surabondance, et moi je suis ici à périr de faim  ! Je veux partir, aller vers mon père et lui dire  : “ Père, j’ai péché contre le Ciel et envers toi  ; je ne mérite plus d’être appelé ton fils, traite-moi comme l’un de tes mercenaires. ”

«  Il partit donc et s’en alla vers son père.

«  Tandis qu’il était encore loin, son père l’aperçut et fut pris de pitié  ; il courut se jeter à son cou et l’embrassa tendrement.  »

Notre Père ne se lassait pas de nous dépeindre le père de famille qui, le soir, à la fin de la journée, allait à la porte de la maison, ou de la ferme, pour guetter… et courir au-devant de son fils… Chaque fois, ça lui tirait des larmes parce qu’il avait si souvent agi ainsi  !…

«  Le fils alors lui dit  : “ Père, j’ai péché contre le Ciel et envers toi, je ne mérite plus d’être appelé ton fils. ” Mais le père dit à ses serviteurs  : “ Vite, apportez la plus belle robe et l’en revêtez, mettez-lui un anneau au doigt et des chaussures aux pieds. Amenez le veau gras, tuez-le, mangeons et festoyons, car mon fils que voilà était mort et il est revenu à la vie  ; il était perdu et il est retrouvé  !  ”

«  Et ils se mirent à festoyer.  »

Jésus nous révèle les sentiments de notre Père des Cieux  :

«  Son fils aîné était aux champs. Quand, à son retour, il fut près de la maison, il entendit de la musique et des danses. Appelant un des serviteurs, il s’enquérait de ce que cela pouvait bien être. Celui-ci lui dit  : “ C’est ton frère qui est arrivé, et ton père a tué le veau gras, parce qu’il l’a recouvré en bonne santé. ” Il se mit alors en colère, et il refusait d’entrer. Son père sortit l’en prier. Mais il répondit à son père  : “ Voilà tant d’années que je te sers, sans avoir jamais transgressé un seul de tes ordres, et jamais tu ne m’as donné un chevreau, à moi, pour festoyer avec mes amis  ; et puis ton fils que voici revient-il, après avoir dévoré ton bien avec des prostituées, tu fais tuer pour lui le veau gras  !  ”

 «  Mais le père lui dit  : “ Toi, mon enfant, tu es toujours avec moi, et tout ce qui est à moi est à toi. Mais il fallait bien festoyer et se réjouir, puisque ton frère que voilà était mort et il est revenu à la vie  ; il était perdu et il est retrouvé  !  » (Lc 15, 11-32)

LE PRIX D’UNE ÂME.

La parabole de “ la drachme perdue ” nous apprend que chacune de nos âmes est un trésor pour le Bon Dieu  :

«   Ou bien, quelle est la femme qui, si elle a dix drachmes et vient à en perdre une, n’allume une lampe, ne balaie la maison et ne cherche avec soin, jusqu’à ce qu’elle l’ait retrouvée  ? Et, quand elle l’a retrouvée, elle assemble amies et voisines et leur dit  : “ Réjouissez-vous avec moi, car je l’ai retrouvée, la drachme que j’avais perdue  !  ” C’est ainsi, je vous le dis, qu’il naît de la joie devant les anges de Dieu pour un seul pécheur qui se repent.  » (Lc 15, 8-10)

Ça vaut au moins une drachme  !

LE FILS DE LA VEUVE DE NAÏN.

Jésus ne dit pas si le frère aîné de l’enfant prodigue, qui figure le peuple juif, entra finalement dans la salle du festin. Une conversion, disait saint Augustin, est un miracle plus étonnant que la résurrection d’un mort.

«  Lorsqu’il rencontra la veuve de Naïm qui emmenait son fils unique au tombeau, Jésus éprouva une profonde compassion pour la douleur immense de cette mère en pleurs, et il lui redonna son fils, le ressuscitant de la mort (cf. Lc 7, 15).  » (n° 8)

Jésus pense à sa Mère, et au glaive qui transpercera un jour son Cœur Immaculé, selon la prophétie de Syméon.

Jésus témoigne d’une bienveillance particulière envers les femmes et les étrangers.

«   Et voici qu’une femme cananéenne, étant sortie de ce territoire, criait en disant  : “ Aie pitié de moi, Seigneur, fils de David  : ma fille est fort malmenée par un démon. ”  » (Mt 15, 22)

Bref, «  Toute chair voit le salut de Dieu.  » (Lc 3, 12-13) Et de fait, les affligés s’adressent à lui comme à Dieu même, en disant  : «  Kyrie eleison  !  »

«   Seigneur, aie pitié de mon fils, qui est lunatique et va très mal  : souvent il tombe dans le feu, et souvent dans l’eau.  » (Mt 17, 15)

«   Et voici que deux aveugles étaient assis au bord du chemin  ; quand ils apprirent que Jésus passait, ils s’écrièrent  : “ Seigneur  ! aie pitié de nous, fils de David  !  ” La foule les rabroua pour leur imposer silence  ; mais ils redoublèrent leurs cris  : “ Seigneur  ! aie pitié de nous, fils de David  !  ” Jésus, s’arrêtant, les appela et dit  : “  Que voulez-vous que je fasse pour vous  ?  ” Ils lui disent  : “ Seigneur, que nos yeux s’ouvrent  !  ” Pris de pitié, Jésus leur toucha les yeux et aussitôt ils recouvrèrent la vue. Et ils se mirent à sa suite.  » (Mt 20, 30-34)

DIEU EST AMOUR.

«  Le regard fixé sur Jésus et son visage miséricordieux, écrit le pape François, nous pouvons accueillir l’amour de la Sainte Trinité. La mission que Jésus a reçue du Père a été de révéler le mystère de l’amour divin dans sa plénitude. L’Évangéliste Jean affirme pour la première et unique fois dans toute l’Écriture  : “ Dieu est amour. ” (1 Jn 4, 8.16) Cet amour est désormais rendu visible et tangible dans toute la vie de Jésus. Sa personne n’est rien d’autre qu’amour, un amour qui se donne gratuitement. Les relations avec les personnes qui s’approchent de lui ont quelque chose d’unique et de singulier. Les signes qu’il accomplit, surtout envers les pécheurs, les pauvres, les exclus, les malades et les souffrants, sont marqués par la miséricorde. Tout en Lui parle de miséricorde. Rien en Lui ne manque de compassion.

«   Face à la multitude qui le suivait, Jésus, voyant qu’ils étaient fatigués et épuisés, égarés et sans berger, éprouva au plus profond de son cœur, une grande compassion pour eux (cf. Mt 9, 36). En raison de cet amour de compassion, il guérit les malades qu’on lui présentait (cf. Mt 14, 14), et il rassasia une grande foule avec peu de pains et de poissons (cf. Mt 15, 37). Ce qui animait Jésus en toute circonstance n’était rien d’autre que la miséricorde avec laquelle il lisait dans le cœur de ses interlocuteurs et répondait à leurs besoins les plus profonds.  » (n° 8)

Mais c’est un mystère de rédemption par lequel il a fallu “ racheter ”, payer le prix de la brebis, de la drachme, du fils prodigue.

MISÉRICORDE DOULOUREUSE

«   “ Éternel est son amour  ” est le refrain qui revient à chaque verset du psaume 135 dans le récit de l’histoire de la révélation de Dieu […].

«  Avant la Passion, Jésus a prié avec ce Psaume de la miséricorde. C’est ce qu’atteste l’évangéliste Matthieu quand il dit qu’ “ après avoir chanté les Psaumes ” (26, 30), Jésus et ses disciples sortirent en direction du mont des Oliviers. Lorsqu’il instituait l’Eucharistie, mémorial pour toujours de sa Pâque, il établissait symboliquement cet acte suprême de la Révélation dans la lumière de la miséricorde.

«   Sur ce même horizon de la miséricorde, Jésus vivait sa passion et sa mort, conscient du grand mystère d’amour qui s’accomplissait sur la Croix. Savoir que Jésus lui-même a prié avec ce Psaume le rend encore plus important pour nous chrétiens, et nous appelle à en faire le refrain de notre prière quotidienne de louange  : “ Éternel est son amour. ”  » (n° 7)

LE DÉMONIAQUE ÉPILEPTIQUE.

«  Bien qu’il soit le Fils, il apprit par ses souffrances l’obéissance.  » (He 5, 8) L’Inconnu de l’Exil avait prophétisé qu’il serait «  familier de la souffrance  » (Is 53, 3). Et c’est bien ainsi que l’Évangile nous le décrit  :

«  Et voici qu’un homme de la foule s’écria  : “ Maître, je te prie de jeter les yeux sur mon fils, car c’est mon unique enfant. Et voilà qu’un esprit s’en empare, et soudain il crie, le secoue avec violence et le fait écumer  ; et ce n’est qu’à grand-peine qu’il s’en éloigne, le laissant tout brisé. J’ai prié tes disciples de l’expulser, mais ils ne l’ont pu.

– Engeance incrédule et pervertie, répondit Jésus, jusques à quand serai-je auprès de vous et vous supporterai-je  ? Amène ici ton fils. ” Celui-ci ne faisait qu’approcher, quand le démon le jeta à terre et le secoua violemment. Mais Jésus menaça l’esprit impur, guérit l’enfant et le remit à son père.  » (Lc 9, 38-42)

Jésus pleure sur Jérusalem  :

«  Quand il fut proche, à la vue de la ville, il pleura sur elle.  » (Lc 19, 41)

«  Jérusalem, Jérusalem, toi qui tues les prophètes et lapides ceux qui te sont envoyés, combien de fois ai-je voulu rassembler tes enfants à la manière dont une poule rassemble ses poussins sous ses ailes… et vous n’avez pas voulu  !  » (Mt 23, 37)

L’AGONIE  : EFFROI ET ANGOISSE.

À la pensée de sa Passion, il est «  troublé  »  :

«  Maintenant mon âme est troublée. Et que dire  ? Père, sauve-moi de cette heure  ! Mais c’est pour cela que je suis venu à cette heure.  » (Jn 12, 27)

Premier mystère douloureux de notre Rosaire  : sa souffrance devient une détresse mortelle, lorsque, à «  l’heure  » fixée par le Père, «  il prend avec lui Pierre, Jacques et Jean, et il commença à ressentir effroi et angoisse  ».

Ces deux mots sont très forts, et admirablement commentés par notre Père dans son chemin de Croix, première station, Jésus est condamné à mort  :

«  Ô Jésus, Vous l’innocence même et la tout humaine pureté, Vous la divine Sainteté inaccessible aux jugements humains, vous voici frappé par la main des hommes, souillé par leurs injures, leurs coups et leurs crachats sans que rien ne vous soit épargné, sans que nul ne s’interpose et ne vous évite aucun mauvais traitement, vous voilà condamné par la sentence des autorités juives et romaines comme un imposteur et un blasphémateur, outrages moraux mille fois plus insultants et blessants que les violences physiques. Vous acceptez l’injustice  !

«  Il n’y a jamais eu, il n’y aura jamais dans toute l’histoire du monde une si grande commotion dans un esprit, un cœur, une âme d’homme, qu’à ce moment où le Juste par excellence se soumet à l’injustice, où la sagesse et la sainteté du Verbe de Dieu acceptent la folie et le crime des hommes, sans élever un mot de protestation, sans un geste d’indignation.

«  La Justice bafouée, la Vérité trahie, la sainteté blasphémée, la pureté souillée par ce jugement des hommes crient en Vous à cette heure, mais vous contenez et renfermez en votre Sacré-Cœur cette violente émotion, ne laissant paraître que la soumission du Créateur à sa créature, du Maître à ses esclaves, du Roi à ses ennemis, acceptant notre injustice pour consommer toute justice. Mystère d’anéantissement. J’adore votre Cœur outragé dans cette Passion où l’Amour seul vous conduit.  »

«  Premièrement, Jésus se couvre alors à la Face de son Père de toutes les fautes de l’humanité.  »

Jésus est la Sainteté, c’est l’être sans péché. C’est «  le Saint de Dieu  », comme l’appelaient les démons en toute vérité. Il est tout à Dieu, il est Dieu.

«  Et il leur dit  : “ Mon âme est triste à en mourir  ; demeurez ici et veillez. ”  »

L’âme humaine du Christ souffre d’un tourment qui n’est pas physique mais purement spirituel.

«  S’éloignant un peu, il tombait à terre, et il priait pour que, s’il était possible, cette heure passât loin de lui

Il est «  venu  » pour cela et au moment de souffrir la peine écrasante du péché du monde, son âme humaine, dans sa sensibilité d’homme, le trahit. Défaillance figurée par les chutes de nos chemins de croix. Quelque chose de son Être refuse d’obéir à ce qu’il y a de plus profond en lui.

«  Et il disait  : “ Abba  ! Père  ! Tout t’est possible  : éloigne de moi ce calice. Pourtant, non pas ce que je veux, mais ce que tu veux  ! ”  »

Qu’y a-t-il au monde de plus émouvant que la défaillance de l’Agneau innocent, opposant sa volonté à celle de son Père  ? Si vous refusez l’épreuve, Seigneur, nul ne nous en sauvera jamais  !

«  Entré en agonie, il priait de façon plus instante, et sa sueur devint comme de grosses gouttes de sang qui tombaient à terre.  » (Lc 22, 44)

LA FLAGELLATION.

Deuxième mystère de notre Rosaire.

C’est nous qui la méritons, comme Jésus nous en a prévenus en «  se faisant un fouet avec des cordes  » pour chasser les marchands du Temple (Jn 2, 15).

Ce châtiment aussi, il le prend sur Lui. «  Pilate prit alors Jésus et le fit flageller.  » (Jn 19, 1) Chose atroce dont nous lisons les stigmates sur le Saint Suaire. Jésus se prête à cette ignominie avec toute sa volonté de souffrir comme l’Agneau du sacrifice dans les dispositions que le psalmiste nous révèle  :

«  Pour vous, mon Dieu, j’ai soutenu l’opprobre et ma Face tout entière a été couverte de confusion.  » (Ps 69, 8)

C’est à ce moment-là que Jésus fut déshabillé pour la première fois  : «  Et moi, je suis un ver, non un homme, la honte des humains et le rebut du peuple. Tous ceux qui me voient me bafouent.  » (Ps 22, 7-8)

«  Des laboureurs ont labouré mon dos, traçant de longs sillons.  » (Ps 129, 3)

LA COURONNE D’ÉPINES.

Mais, ô ironie sublime  ! voici que les bourreaux se muent en serviteurs de la vérité  :

«  Les soldats, tressant une couronne avec des épines, la lui posèrent sur la tête, et ils le revêtirent d’un manteau de pourpre  ; et ils s’avançaient vers lui et disaient  : “ Salut, le Roi des juifs  ! ” Et ils lui donnaient des coups.  » (Jn 19, 1-2)

Les soldats le revêtent d’insignes royaux  : cette couronne d’épines cruelle a, elle aussi, laissé sa marque sur le Saint Suaire, en forme de “ chapeau ”, comme diront les clarisses de Chambéry. Elle fait le plus noble des diadèmes au plus noble des rois. Jésus fonde et confirme sa royauté en souffrant les coups et les outrages de sa Passion rédemptrice. Il révèle plus que jamais son origine divine par son obéissance héroïque au Père. Il semble que Pilate lui-même, et non pas seulement l’Évangéliste, en a l’intuition.

LE PORTEMENT DE CROIX.

Quatrième mystère de notre Rosaire, deuxième station de notre chemin de Croix  : Jésus est chargé de sa Croix.

«  Voici l’instrument de notre salut. Ô doux Sauveur, vous vous en saisissez avec ardeur et avec joie, ce que nous ne saurions faire nous-mêmes si vous ne nous en aviez donné l’exemple et la force encore chaque jour, à cause de l’amour que vous avez de nous et du grand désir que vous ressentez pour notre salut. Parce qu’elle est notre seule espérance, cette Croix vous est chère et vous tendez les mains vers elle, vous l’embrassez dans une secrète exaltation et la chargez sur vos épaules déjà meurtries.  »

Elle a laissé une marque sur l’épaule droite, visible à gauche sur l’image positive du Saint Suaire.

«  Mais quel terrible instrument de notre vie et de notre félicité que cet instrument de torture et de mort  ! L’esprit est prompt mais la chair est faible. L’esprit qui vous anime est un esprit de bonté et de miséricorde pour nous autres pécheurs, mais votre chair n’en est pas moins sensible, passible  ; et c’est une terrible épreuve pour vos membres, vos nerfs et toute votre sensibilité que ce poids de la Croix qu’il faut porter  ; c’est une horrible peine pour votre imagination et votre pensée de tenir cet instrument du supplice proche.

«  Que vous êtes adorable, ô Cœur Sacré de Jésus, dans cet instant où l’amour vous rend vainqueur des troubles de la sensibilité et des répulsions de l’esprit, quand vous embrassez cette Croix et vous en chargez résolument pour mon salut et celui du monde entier  !  »

Sous le poids de cette Croix, Jésus va tomber une fois, deux fois, trois fois. Le Saint Suaire porte la trace de la terre du chemin dont le nez de Jésus a conservé un échantillon bien reconnaissable à l’analyse qu’ont faite les savants de cette poussière du chemin qui a marqué le visage de Jésus lorsqu’il est tombé de tout son long.

Mais dans son commentaire de l’Évangile de saint Marc, notre Père a montré que «  tout ce tourment physique n’est que la face visible de cet univers invisible qu’est l’océan du péché des hommes  ».

LA MORT DE JÉSUS SUR LA CROIX.

La Passion du Seigneur concentre toute la souffrance humaine possible, depuis la trahison du disciple jusqu’à l’abandon du Père  : «  Et vers la neuvième heure, Jésus clama en un grand cri  : “ Eli, Eli, lema sabachtani ”, c’est-à-dire  : “ Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné  ? ”  » (Mt 27, 46)

Ce sommet coïncide avec la grande offrande rédemptrice du Christ, le don expiatoire de sa vie, pour laquelle il a été envoyé dans le monde selon le dessein éternel du Père.

«  C’est ainsi que le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir et donner sa vie en rançon pour une multitude.  » (Mt 20, 28)

Jésus se soumet à ce dessein avec obéissance, avec amour  : «  Mais il faut que le monde reconnaisse que j’aime le Père et que je fais comme le Père m’a commandé.  » (Jn 14, 31) «  Nul n’a plus grand amour que celui-ci  : donner sa vie pour ses amis.  » (Jn 15, 13)

MISÉRICORDE TRIOMPHANTE

«  Il faut  », dei, ce petit mot, toujours associé à la souffrance, résume la vie de Jésus et en éclaire le mystère  ; il revient comme un leitmotiv sur les lèvres de Jésus lorsqu’il annonce sa Passion, grand scandale de Pierre et des disciples  :

«  Et il commença de leur enseigner  : “ Le Fils de l’homme doit beaucoup souffrir, être rejeté par les anciens, les grands prêtres et les scribes, être tué et, après trois jours, ressusciter. ” Et c’est ouvertement qu’il disait ces choses. Pierre, le tirant à lui, se mit à le morigéner. Mais lui, se retournant et voyant ses disciples, admonesta Pierre et dit  : “ Passe derrière moi, Satan  ! car tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes  ! ”  » (Mc 8, 31-33)

Notre Saint-Père le pape François met ces “ pensées de Dieu ” dans une admirable lumière.

JUSTICE ET MISÉRICORDE.

«  Il faut se rappeler que dans l’Écriture, la justice est essentiellement conçue comme un abandon confiant à la volonté de Dieu.  » C’est pourquoi «  Jésus s’exprime plus souvent sur l’importance de la foi que sur l’observance de la Loi  » (n° 20).

«   La miséricorde n’est pas contraire à la justice, mais illustre le comportement de Dieu envers le pécheur, lui offrant une nouvelle possibilité de se repentir, de se convertir et de croire. Ce qu’a vécu le prophète Osée nous aide à voir le dépassement de la justice par la miséricorde. L’époque de ce prophète est parmi les plus dramatiques de l’histoire du peuple hébreu. Le Royaume est près d’être détruit  ; le peuple n’est pas demeuré fidèle à l’alliance, il s’est éloigné de Dieu et a perdu la foi des Pères. Suivant une logique humaine, il est juste que Dieu pense à rejeter le peuple infidèle  : il n’a pas été fidèle au pacte, et il mérite donc la peine prévue, c’est-à-dire l’exil. Les paroles du prophète l’attestent  : “ Il ne retournera pas au pays d’Égypte  ; Assour deviendra son roi, car ils ont refusé de revenir à moi. ” (Os 11, 5)

«   Cependant, après cette réaction qui se réclame de la justice, le prophète change radicalement son langage et révèle le vrai visage de Dieu  : “ Mon cœur se retourne contre moi  ; en même temps, mes entrailles frémissent. Je n’agirai pas selon l’ardeur de ma colère, je ne détruirai plus Israël, car moi, je suis Dieu, et non pas homme  : au milieu de vous je suis le Dieu saint, et je ne viens pas pour exterminer. ” (Os 11, 8-9) Commentant les paroles du prophète, saint Augustin écrit  : “ Il est plus facile pour Dieu de retenir la colère plutôt que la miséricorde.  ” Il en est exactement ainsi. La colère de Dieu ne dure qu’un instant, et sa miséricorde est éternelle.

«   Si Dieu s’arrêtait à la justice, il cesserait d’être Dieu  ; il serait comme tous les hommes qui invoquent le respect de la loi. La justice seule ne suffit pas et l’expérience montre que faire uniquement appel à elle risque de l’anéantir. C’est ainsi que Dieu va au-delà de la justice avec la miséricorde et le pardon.  »

C’est ici qu’il faut de la finesse, pour comprendre ce qu’il va lui en coûter  : mort et résurrection.

«   Cela ne signifie pas dévaluer la justice ou la rendre superflue, au contraire. Qui se trompe devra purger sa peine, mais ce n’est pas là le dernier mot, mais le début de la conversion, en faisant l’expérience de la tendresse du pardon. Dieu ne refuse pas la justice. Il l’intègre et la dépasse dans un événement plus grand dans lequel on fait l’expérience de l’amour, fondement d’une vraie justice. Il nous faut prêter grande attention à ce qu’écrit Paul pour ne pas faire la même erreur que l’Apôtre reproche à ses contemporains juifs  : “ En ne reconnaissant pas la justice qui vient de Dieu, et en cherchant à instaurer leur propre justice, ils ne se sont pas soumis à la justice de Dieu. Car l’aboutissement de la Loi, c’est le Christ, afin que soit donnée la justice à toute personne qui croit. ” (Rm 10, 3-4) Cette justice de Dieu est la miséricorde accordée à tous comme une grâce venant de la mort et de la résurrection de Jésus-Christ. La Croix du Christ est donc le jugement de Dieu sur chacun de nous et sur le monde, puisqu’elle nous donne la certitude de l’amour et de la vie nouvelle.  » (n° 21)

La Passion rédemptrice est la porte étroite du passage de l’accomplissement de toute justice à la miséricorde répandue sur le monde  :

«  “ C’est maintenant le jugement de ce monde  ; maintenant le Prince de ce monde va être jeté dehors  ; et moi, une fois élevé de terre, j’attirerai tous les hommes à moi. ” Il signifiait par là de quelle mort il allait mourir.  » (Jn 12, 31-33)

Élevé sur la croix, Jésus apparaîtra aux yeux de tous comme le Sauveur du monde, conformément à la double prophétie  :

«  Pas un os ne lui sera brisé.  »

«  Et une autre Écriture dit encore  : “ Ils regarderont celui qu’ils ont transpercé. ”  » (Jn 19, 37)

Saint Jean a été frappé de l’accomplissement de cette prophétie. Il a contemplé Jésus le flanc ouvert, et le flot de sang et d’eau qui en a jailli lui a paru un signe annonciateur de la miséricorde répandue sur le monde en toute justice.

Deux mille ans après, nous voyons ce “ signe ” nous aussi sur le Saint Suaire  : les jambes sont intactes. Sur la poitrine, on distingue l’empreinte de la plaie ouverte par le fer de lance, de forme ovale, un peu oblique. Une massive coulée de sang a dessiné une tache découpée par des échancrures arrondies et par des espaces clairs qui sont des marques de l’ «  eau  » jaillie du péricarde.

LA GLOIRE DU FILS.

«  Ainsi parla Jésus, et levant les yeux au ciel, il dit  : “ Père, l’heure est venue  : glorifie ton Fils, afin que ton Fils te glorifie. ”  » (Jn 17, 1)

Jésus demande au Père de faire éclater sa gloire aux yeux des hommes qui, jusque-là, n’ont vu en lui qu’un homme de leur condition..

La gloire de Dieu est tout entière présente en Jésus, Fils de Dieu, il est «  le resplendissement de sa gloire, l’effigie de sa substance  » (He 1, 3).

La gloire de Dieu est «  sur sa Face  ».

Il est «  le Seigneur de la gloire  » (1 Co 2, 8). Cette gloire divine a rayonné sur le visage du Christ, non pas tellement lors de la Transfiguration, dont saint Jean fut témoin et qu’il ne raconte pas, mais davantage au moment même de sa suprême humiliation, qui est son «  Heure  » et le grand «  signe  » qu’il donne au monde. C’est alors que «  nous avons vu sa gloire  » (Jn 1, 14).

Elle a d’abord ruisselé sur sa Face lorsqu’il fut «  élevé  » sur la Croix plantée sur le mont Calvaire comme sur un nouveau Sinaï. Et aujourd’hui, elle resplendit dans l’Église. Car, d’’avoir vu la gloire de ce visage, comme saint Paul sur le chemin de Damas, comme nous aujourd’hui sur ce Saint Suaire, le chrétien, par l’Esprit-Saint qui habite en lui, demeure en permanence illuminé et transformé, non pas, comme le visage de Moïse, d’une manifestation passagère, comme l’explique saint Paul aux Corinthiens  :

«  Or, si le ministère de la mort, gravé en lettres sur des pierres [les tables de la Loi gravées sur les tables de pierre que portait Moïse en redescendant du Sinaï où il les avait reçues de Dieu], a été entouré d’une telle gloire que les fils d’Israël ne pouvaient fixer les yeux sur le visage de Moïse à cause de la gloire de son visage, pourtant passagère, comment le ministère de l’Esprit n’en aurait-il pas davantage  ?  » (2 Co 3, 7-8)

Sur le mont Thabor, la gloire de la Transfiguration a anticipé celle de la Résurrection, pour montrer aux Apôtres, à Pierre, Jacques et Jean, qu’en Jésus Dieu lui-même s’est donné un visage, que saint Jean reverra à Patmos, après l’Ascension du Seigneur  : «  Son visage est comme le soleil qui brille dans tout son éclat.  » (Ap 1, 16)

Ainsi, «  nul n’a jamais vu Dieu  ; [mais] le Fils unique, qui est tourné vers le sein du Père, lui, l’a fait connaître.  » (Jn 1, 18)

Cependant, «  nous voyons, à présent, dans un miroir, en énigme, mais alors ce sera face à Face. À présent, je connais d’une manière partielle  ; mais alors je connaîtrai comme je suis connu.  » (1 Co 13, 12)

ENFANTS DE MARIE.

Comment suis-je connu  ? Comme enfant de Dieu. Par le Père créateur, qui me tire de mon néant, lorsqu’il me pose dans l’être à son image et ressemblance. Par le Fils mon rédempteur, qui me tire de mon péché pour restaurer en moi cette ressemblance en me pardonnant et purifiant. Dès lors, cette gloire est celle d’un rayonnement de vie et de salut  :

«  Et nous tous qui, le visage découvert, réfléchissons comme en un miroir la gloire du Seigneur, nous sommes transformés en cette même image, allant de gloire en gloire, comme de par le Seigneur, qui est Esprit.  » (2 Co 3, 18)

C’est la raison pour laquelle notre Saint-Père le pape François fait la guerre aux visages «  acides  », de «  piment au vinaigre  »  !

Car cette «  gloire de Dieu sur le visage du Christ  » fait rayonner «  sur toute conscience humaine  » le service de l’Évangile annoncé par les Apôtres redescendant non pas du mont Thabor mais du mont Calvaire  :

«  Mais nous avons répudié les dissimulations de la honte [honte de ce Jésus nu comme un ver sur sa Croix ! de cette Sainte Face défigurée sur son Suaire], ne nous conduisant pas avec astuce et ne falsifiant pas la parole de Dieu [pour le rendre acceptable au monde ! comme a fait le concile Vatican II ! en déclarant ce Suaire, « icône », « peinture », un « faux du Moyen Âge » ]. Au contraire, par la manifestation de la vérité [de son authenticité], nous nous recommandons à toute conscience humaine devant Dieu. Que si notre Évangile demeure voilé [aux juifs qui poursuivaient jadis l’Apôtre de leur haine ! et hier qui ont incendié le Duomo pour le faire disparaître], c’est pour ceux qui se perdent qu’il est voilé, pour les incrédules, dont le dieu de ce monde a aveuglé l’entendement afin qu’ils ne voient pas briller l’Évangile de la gloire du Christ, qui est l’image de Dieu [sur ce Saint Suaire ]. Car ce n’est pas nous que nous prêchons, mais le Christ Jésus, Seigneur  ; nous ne sommes, nous, que vos serviteurs, à cause de Jésus. En effet le Dieu qui a dit  : “ Que des ténèbres resplendisse la lumière ”, est Celui qui a resplendi dans nos cœurs, pour faire briller la connaissance de la gloire de Dieu, qui est sur la face du Christ.  » (2 Co 4, 2-6)

Ainsi transfigurés dans l’Esprit par la gloire du Seigneur, les chrétiens ont la certitude de découvrir un jour «  face à Face  » celui qu’ils ne connaissent encore que «  dans un miroir  », de connaître comme ils sont connus. Alors sera comblé le désir qui attirait Israël au Temple  :

«  De malédiction, il n’y en aura plus  ; le trône de Dieu et de l’Agneau sera dressé dans la ville, et les serviteurs de Dieu l’adoreront  ; ils verront sa Face, et son nom sera sur leurs fronts.  » (Ap 22, 3-4)

Mais ce sera «  toujours sous le regard miséricordieux du Père  » (n° 7), et du Cœur Immaculé de Marie, Reine de la Miséricorde  :

«  Que notre pensée se tourne vers la Mère de la Miséricorde. Que la douceur de son regard nous accompagne en cette Année sainte, afin que tous puissent redécouvrir la joie de la tendresse de Dieu. Personne n’a connu comme Marie la profondeur du mystère de Dieu fait homme. Sa vie entière fut modelée par la présence de la miséricorde faite chair. La Mère du Crucifié Ressuscité est entrée dans le sanctuaire de la miséricorde divine en participant intimement au mystère de son amour.

«  Choisie pour être la Mère du Fils de Dieu, Marie fut préparée depuis toujours par l’amour du Père pour être l’Arche de l’Alliance entre Dieu et les hommes. Elle a gardé dans son cœur la divine miséricorde en parfaite syntonie avec son Fils Jésus. Son chant de louange, au seuil de la maison Élisabeth, fut consacré à la miséricorde qui s’étend “ d’âge en âge ” (Lc 1, 50). Nous étions nous aussi présents dans ces paroles prophétiques de la Vierge Marie, et ce sera pour nous un réconfort et un soutien lorsque nous franchirons la Porte sainte pour goûter les fruits de la miséricorde divine.

«   Près de la Croix, Marie avec Jean, le disciple de l’amour, est témoin des paroles de pardon qui jaillissent des lèvres de Jésus. Le pardon suprême offert à qui l’a crucifié nous montre jusqu’où peut aller la miséricorde de Dieu. Marie atteste que la miséricorde du Fils de Dieu n’a pas de limite et rejoint tout un chacun sans exclure personne. Adressons lui l’antique et toujours nouvelle prière du Salve Regina, puisqu’elle ne se lasse jamais de poser sur nous un regard miséricordieux, et nous rend dignes de contempler le visage de la miséricorde, son Fils Jésus.  » (n° 24)

frère Bruno de Jésus-Marie.

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