La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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La Contre-Réforme Catholique au XXIe siècle

IL EST RESSUSCITÉ !

N° 152 – Juin 2015

Rédaction : Frère Bruno Bonnet-Eymard


LES PÈRES DU SAINT-ESPRIT
ET DU SAINT CŒUR DE MARIE (2)

LE VÉNÉRABLE PÈRE FRANÇOIS-MARIE-PAUL LIBERMANN
JUIF CONVERTI AU SERVICE DES PAÏENS

par frère Scubilion de la Reine des Cieux

«  Il y a depuis 1789 et plus vivement encore depuis 1830 dans l’Église, un courant réformateur où se rencontrent surtout des saints, les uns de droite politique, les autres de gauche libérale parfois utopique, qui réclame du Pape et des évêques qu’ils dissocient, qu’ils désolidarisent l’Église de pouvoirs temporels désacralisés, devenus essentiellement ploutocratiques et exploiteurs du peuple, corrompus et corrupteurs d’ailleurs anticléricaux, protestants ou athées, et francs-maçons. Pie VIII, Grégoire XVI, Pie IX en étaient  ! (…) Cette pensée critique, par rapport à l’ordre établi, pensée de gauche  ? n’avait rien de révolutionnaire cependant dans des esprits tels ceux de Pie IX et de Pie X.  » (CRC n° 203, août 1984, p. 10) Cette citation de notre Père, l’abbé Georges de Nantes, évoquant Jean-Paul Ier, conviendrait tout à fait à notre pape François  : elle nous aidera à comprendre la vie et l’œuvre du Père Libermann qui pourrait paraître par bien des traits un homme de gauche, mais qui fut l’instrument du Cœur Immaculé de Marie dans l’œuvre de l’Église en faveur des Noirs, dans un esprit contre-révolutionnaire.

Vitrail de l'abbaye de Languonnet, salle captitulaire. « Le vénérable Père Libermann offrant les missions de la race noire au Cœur Immaculé de Marie. »

Vitrail de l’abbaye de Languonnet, salle captitulaire.
«  Le vénérable Père Libermann offrant les missions de la race noire au Cœur Immaculé de Marie.  »

LA Révolution française a laissé la congrégation des Pères du Saint-Esprit exsangue (cf. Il est ­ressuscité, n° 147, de janvier 2015, p. 19-34). Nous avions tout juste eu le temps d’évoquer le nouveau supérieur, Monsieur Jacques Bertout qui obtint le 23 mars 1805 un décret impérial de rétablissement du Séminaire des Colo­nies. Quatre ans plus tard, Napoléon, brouillé avec la papauté, revenait sur sa parole  : le séminaire dut attendre 1816 pour retrouver ses droits et 1822 pour occuper son immeuble. Ces vingt-cinq années d’interruption avaient fait le vide dans la maison.

Dès le 8 décembre 1822, Monsieur Bertout et Monsieur Boudot, les deux seuls survivants en France des spiritains, reprirent possession des locaux de la rue Lhomond et instituèrent un petit séminaire pour former de futurs prêtres. Tous ceux qui y reçurent l’ordination furent irréprochables.

Monsieur Bertout refusa d’abréger leurs études pour satisfaire le gou­vernement royal qui demandait constamment des prêtres pour les colonies. Les évêques de France manquant de prêtres n’hésitaient pas non plus à prélever les sujets si bien formés du séminaire pour leur diocèse. Monsieur Bertout dut donc en chercher ailleurs pour satisfaire le gouvernement, mais la qualité médiocre de ces ecclésiastiques de rencontre qui n’avaient pas suivi la formation soignée du séminaire rejaillit sur lui lorsque des scandales, avérés ou non, éclataient.

Le séminaire dut subir une deuxième Révolution, celle de 1830, qui lui retira toute allocation  :

«  Le nouveau ministre de la Marine, Sébastiani, écrit une lettre qui est une charge à fond contre le Séminaire accusé de ne pas remplir le rôle pour lequel il existe, et il propose divers moyens pour le remplacer. La lettre est aux archives de la Marine. Elle est d’une écriture officielle comme toutes les pièces de ce genre, mais le ministre y a ajouté une note de sa main, qui éclaire la situation  : “ On soupçonne, en outre, cet établissement d’être hostile au nouvel ordre de choses. ” Cette petite phrase en dit long et il se pourrait bien que ce soit là l’unique raison qui pousse le ministre. Monsieur Bertout était légitimiste  : il avait émigré pendant la Révolution et il avait gardé une âme d’émigré, c’est-à-dire qu’il considérait comme des usurpateurs tous ceux qui s’opposaient à la monarchie de droit divin.  » (Père Joseph Janin, c. s. s. p., Le clergé colonial de 1815 à 1850, p. 173)

Par suite du choléra, le séminaire resta pendant trois ans affecté comme hôpital annexe du Val-de-Grâce. Ces événements anéantirent presque toute l’œuvre de Monsieur Bertout  : il en fut très affecté et mourut en décembre 1832. Il avait tout de même réussi à envoyer quatre-vingt-dix-sept prêtres dans les colonies.

Son neveu, Monsieur Fourdinier, fut élu son successeur, mais sa tâche était tout aussi cruelle, d’autant plus que le gouvernement de Louis-Philippe demandait lui aussi des prêtres, mais pour préparer les Noirs à l’abolition de l’esclavage, afin de conjurer les troubles que cela occasionnerait, du moins on le disait et on paraissait décidé à faire quelque chose pour les Noirs émancipés des colonies. Mais comme on sapait le but poursuivi en privant le séminaire de ressources, le recrutement de prêtres étrangers au séminaire continua donc avec les inconvénients déjà mentionnés. Les libéraux en profitèrent pour calomnier le séminaire.

En 1845, Montalembert prononça un discours fielleux au Parlement où il accusa le séminaire colonial d’être un ramassis ne faisant rien pour la mission des Noirs, et de donner en exemple les pasteurs méthodistes qui faisaient un meilleur travail dans les colonies anglaises  ! Pour se convaincre du contraire, il suffit de citer Petit de Baroncourt, professeur au collège royal de l’île Bourbon, écrivant au duc de Broglie à la même époque  :

«  Au jour de l’affranchissement, les Noirs de la Jamaïque possédaient plus de 36 millions en numéraire, et ceux des autres colonies anglaises des sommes en proportion. Mais les choses ont bien changé depuis que les Noirs consomment plus et produisent moins. La débauche et le jeu ont emporté leurs épargnes, et ce qui en restait est tombé dans la main des missionnaires wesleyens, et surtout des méthodistes, grands spéculateurs de terrain, qui ont su faire entrer la peur du diable au service de leurs intérêts temporels, et qui font peser sur les affranchis une servitude non moins lourde que la précédente. “ Ils ont pompé jusqu’au dernier sou dans la poche du nègre ”, disait E. Villemain, sous-­intendant militaire.  » ( Lettres au duc de Broglie sur les dangers de l’émancipation des Noirs, 1845)

Quel beau travail en effet  !

La campagne anti-esclavagiste battait son plein en France, venue de l’Angleterre, et les libéraux emboîtaient le pas sans se méfier. La perfide Albion avait aboli l’esclavage dans ses colonies des Antilles dès 1836, incitant la France à faire de même, mais non sans avoir au préalable transporté toutes ses productions coloniales dans les Indes, territoires exclus de l’Emancipation Bill (article 64).

L’Angleterre prétendait ainsi donner l’exemple de l’abolition tout en se gardant une réserve de main-d’œuvre taillable et corvéable à merci sans aucun contrôle, dans les Indes et à Ceylan, et elle pouvait laisser se ruiner toutes ses colonies des Antilles devenues inutiles pour le commerce, comme l’avouera lord Stanley à la Chambre des Communes en 1842  :

«  Je ne peux m’aveugler au point de ne pas reconnaître que ce changement [l’abolition de l’esclavage] a produit des conséquences toutes différentes [de celles qui avaient été annoncées par l’Angleterre et donc par les abolitionnistes français] dans la position des planteurs qui sont aujourd’hui entièrement ruinés et ont vu périr tout le capital qu’ils possédaient.  »

Lord Stanley en même temps voulait rétablir l’esclavage, afin de remédier aux désordres de ces colonies et souhaitait même rétablir la traite des Noirs  !

Victor Schoelcher, franc-maçon et anticlérical vi­rulent, se fit le relais de cette propagande orchestrée par la British and Foreign Antislavery Society  : il prétendait que l’abolition immédiate se passerait sans trouble et sans conséquence économique pour les colons  ! Pourtant, Schoelcher avait d’abord été opposé à l’abolition immédiate de l’esclavage, puisqu’il déclarait dix ans auparavant  : «  Loin de nous cependant la pensée de bouleverser le monde et de compromettre les intérêts et la vie de tant de colons attachés à l’esclavage.  »

Il se défendait de vouloir, en libérant les esclaves de manière immédiate, «  infecter la société active de plusieurs millions de brutes décorés du titre de citoyens qui ne seraient en définitive qu’une vaste pépinière de mendiants et de prolétaires  ».

Merci pour les “ brutes ”  ! mais c’est tout de même ce qui se passera. Il comptait sur l’interdiction de la traite des Noirs pour mettre progressivement fin à l’esclavage, sage politique qui fut d’ailleurs celle des rois Louis XVIII et Charles X. La Révolution, elle, avait provoqué les massacres de Saint-Domingue en abolissant l’esclavage, et elle n’avait même pas supprimé la traite des Noirs qui continua impunément pendant toute la période révolutionnaire  ! L’historien Petre ­Grenouilleau a d’ailleurs montré que les trafiquants étaient en majorité des protestants, et des voltairiens  !

Mais précisément, cette lutte apparente de Victor Schoelcher pour l’abolition de l’esclavage cachait mal un parti pris antimonarchique et anticatholique, qui se dévoila complètement en 1848 et les causes réelles de ce revirement de Schoelcher pourraient faire l’objet d’une démonstration qu’il serait trop long de faire ici, mais qui montrerait comment Schoelcher fut l’idéologue et l’instrument du capitalisme révolutionnaire dans sa mainmise politique et économique sur les colonies et l’agent apparemment bénévole au service des Anglais pour détruire nos colonies.

Avec Schoelcher au pouvoir en 1848, le Séminaire du Saint-Esprit aurait disparu si la Sainte Vierge n’était intervenue pour contrer cette troisième Révolution. C’est le Cœur Immaculé de Marie, Reine de France, qui va reprendre l’initiative et, miséricordieuse pour les Noirs, susciter un juif, nouveau saint Paul, pour aller évangéliser ces nouveaux païens  ! C’est le seul juif, semble-t-il, après saint Paul et les Apôtres, qui soit allé jusqu’au bout de la vocation à l’universalisme que Dieu avait donnée à ce peuple dans l’Ancien Testament, en lui donnant toute sa portée. Nous verrons d’autres juifs, tels M. Drach, les frères Ratisbonne, se consacrer à la conversion des juifs, mais lui, à l’exemple de saint Paul, se tournera vers les païens.

«  PHARISIEN, FILS DE PHARISIEN  »

Jacob Libermann, né le 12 avril 1802, est le cinquième d’une famille de neuf enfants. Son père est un honnête rabbin de Saverne. Cette honnêteté ne l’empêchait pas d’enseigner à son fils la haine des goïm et une peur superstitieuse de la Croix de Jésus-Christ. Son père lui avait interdit de regarder ce qu’ils appelaient le signe des goïm, sous peine de recevoir un sort.

LE SONGE DE JACOB  !

Un jour cependant, il eut un songe prémonitoire semblable à ceux de don Bosco  : «  Sur un océan illimité, il se trouva seul sur une petite barque. Une tempête se leva qui le mit en péril. Soudain, une lumière se leva dans le lointain et vint vers lui en augmentant de clarté. Et cette clarté semblait venir d’un grand vaisseau qui tenait bien la mer, malgré les vagues écumantesS’il avait pu l’atteindre, il eût été sauvé, mais il lui était impossible d’en bien distinguer les contours. Cependant la lumière se rapprochait, toujours plus brillante. Soudain, au centre de cette lumière, il vit le signe, le signe horrible des goïm  ! avec un homme cloué dessus, un homme blanc, si blanc et si mort  ! Et la lumière approchait toujours plus près de lui et sa barque allait couler. Il poussa un grand cri et s’éveilla.  » (René Piancenti, c. s. s. p, Fils de rabbin, Père d’apôtres)

DANS LA “ SYNAGOGUE ” DES GOÏM.

Un autre jour, il était en promenade avec son père et tombe nez à nez avec la procession de la Fête-Dieu. Son Père crie  : «  Les goïm  !  » et il prend la fuite dans une ruelle. Le garçon, qui n’a pas le temps de le suivre, part dans le sens inverse de la procession et entre dans un grand édifice en franchissant un porche immense. Il avance dans le vaste intérieur bordé de colonnes en pierre et aperçoit une petite lumière rouge. Dans le noir, il bute sur une espèce de barrière. Ses yeux s’habituant à la noirceur, il aperçoit une grande table avec une sorte de petite maison, et au-dessus de la petite maison… le signe des goïm  ! Il est entré dans une église  ! Il se met à trembler de tous ses membres puis d’un seul coup, il cesse de trembler et se sent paisible, tranquille, regardant la Croix sans avoir peur. Mais il entend des chants qui se rapprochent  : c’est la procession qui entre dans l’église. Alors il s’en va, sans peur, mais n’en parle à personne, certain de n’avoir commis aucune faute.

PERSÉCUTÉ POUR JÉSUS-CHRIST  !

Il aimait beaucoup son père et son plus grand plaisir était d’apprendre la langue hébraïque  : il commençait à connaître par cœur toutes les pages de l’Histoire sainte du peuple juif. Il allait aussi à l’école juive de Saverne, mais il n’aimait pas ça  ! Isaac ­Wendelbaum, son professeur, était effrayant, grand, sec et méchant. Comme Jacob était le meilleur élève de la classe, il était bien traité, mais un jour que ce professeur reprenait son “ enseignement ” favori, la haine des goïm et la peur du signe des chrétiens, il entendit une voix fluette s’élever et dire  : «  Moi, je n’ai plus peur du signe des chrétiens  !  » C’était Jacob  ! Le professeur n’en croit pas ses oreilles et furieux lui fait répéter  : «  Oui, je n’ai plus peur du signe des chrétiens depuis que je suis entré dans leur synagogue  !  » L’enfant ne peut continuer, le professeur renversant sa chaise, saute sur lui, le prend par les pieds et par trois fois le projette contre le mur  ! C’est la tête en sang qu’il rentre chez lui et son père bien embarrassé décide de ne plus l’envoyer à l’école. Seulement l’enfant va avoir du mal à s’en remettre et en gardera toute sa vie des séquelles, en particulier des crises d’épilepsie.

Son père lui apprendra tout ce qu’il sait et envoie Jacob, alors âgé de dix-huit ans, à Metz, grande ville où le rabbin espère qu’il y suivra des études plus poussées pour devenir grand rabbin. Malgré une lettre de recommandation, il est mal accueilli par ses coreligionnaires et est obligé de loger sous les toits dans une pauvre mansarde sans chauffage. Les études de rabbin commencent aussi à l’ennuyer. Il visite les beaux monuments, s’intéresse à l’art et rencontre des juifs émancipés de la tradition rabbinique.

L’EXODE.

À l’époque, il y avait une tendance du judaïsme désireuse de s’ouvrir à la civilisation européenne et haïe par les juifs traditionnels qui eux, refusaient même d’apprendre le français. Et un jour, sans savoir comment cela s’est fait, lui qui était fermement décidé à faire la volonté de son père, se laissa convaincre par un de ces juifs progressistes d’étudier le grec. Un ami lui prêta un autre texte  : c’était l’Évangile traduit en hébreu. Cette fois, ce fut le choc.

Ce qui frappa Jacob Libermann, ce n’étaient pas tellement les miracles, il n’y croyait pas encore, mais c’était le contact direct avec la Parole de Dieu faite chair. Il en est bouleversé. Il apprend coup sur coup la conversion de ses deux autres frères, Felkel et Samuel. Il se rappelle peut-être le songe du grand vaisseau qui se rapproche de lui  !

Il décide alors de renoncer à sa carrière de rabbin et sur le conseil d’un autre ami juif, Lazare Libmann qui deviendra son beau-frère, il écrit à M. Drach, un ancien rabbin converti qui deviendra prêtre et se mettra plus tard au service de Pie IX à Rome. Ce dernier lui conseille de venir à Paris pour étudier la religion catholique, mais comment payer le voyage  ?

Jacob retourna voir son père à Saverne. Il fut reçu avec joie, mais aussi avec quelque méfiance, car des lettres du grand rabbin de Metz l’avaient précédé  : celui-ci racontait à Libermann comment son fils ne venait plus aux cours et comment il l’avait surpris un jour à lire des livres en grec  !

Le rabbin voulut l’interroger sur ses études et il est facile de se rendre compte, en matière talmudique, de la force d’un candidat. Tout y est mémoire et subtilité  : pour s’en tirer avec aisance, il aurait fallu une étude prolongée et assez récente, et le rabbin était très rompu à ce genre de joute. Or Jacob n’avait pas étudié depuis des mois et la première question du rabbin fut une de celles qui devaient impitoyablement démasquer une préparation insuffisante  : «  Cependant, raconta plus tard le Père Libermann, à peine la question fut-elle posée qu’une lumière abondante m’éclaira et me montra ce que je devais dire. J’étais dans le plus grand étonnement tant je m’expliquais avec facilité sur des choses que j’avais à peine relues  !  » L’épreuve se poursuivit avec un tel succès que son père exultait et déchira devant lui toutes les lettres sévères du grand rabbin de Metz  ! La permission d’aller à Paris fut facilement accordée et la bourse du père s’ouvrit aussi  ! Celui-ci croyait que son fils avait toujours dans l’idée d’être rabbin  !

CHEMIN DE DAMAS.

À Paris, M. Drach lui réserva et paya une chambre au collège Stanislas où Jacob s’installa avec pour tout livre l’Histoire de la doctrine chrétienne de Lhomond  ! Mais la tristesse s’empara de lui, d’être ainsi éloigné de sa famille et de son pays.

«  Ce moment me fut extrêmement pénible (…). C’est alors que me souvenant du Dieu de mes Pères je me jetai à genoux et le conjurai de m’éclairer sur la véritable religion (…) le Seigneur qui est près de ceux qui l’invoquent du fond de leur cœur, exauça ma prière. Tout aussitôt je fus éclairé, je vis la vérité  : la foi pénétra dans mon esprit et dans mon cœur.  »

Le baptême ne fut plus différé  : il le reçut la veille de Noël 1826 et prit le nom de ses bienfaiteurs François-Marie auquel il ajouta celui de Paul.Rien ne fut omis des rites du baptême des adultes et il avoua plus tard qu’il sentit presque physiquement sa libération du joug de l’Esprit des ténèbres, et ce souvenir lui donnait un frisson qui se remarquait. Un autre témoignage parle en terme très précis d’une sorte d’extase éprouvée au moment de l’effusion de l’eau sur son front  : il ne vivait plus de sa vie naturelle, n’entendait ni ne voyait, il avait l’impression d’un environnement de feu et de lumière.

À l’exemple de saint Paul, toutes ses incertitudes et ses craintes tombèrent comme des écailles. «  Je me sentis un courage et une force invincibles pour pratiquer la loi chrétienne.  » Sa répulsion pour le Nom et la Personne de la Très Sainte Vierge disparut instantanément et sans effort. Dans le même instant, il promit au Seigneur de se consacrer à lui par le ministère sacerdotal, alors que, jusque-là, il avait eu une sorte de phobie pour le costume ecclésiastique. Cela fait penser au Père de Foucauld  : «  Aussitôt que je crus qu’il y avait un Dieu, je compris que je ne pouvais faire autrement que de ne vivre que pour Lui. Ma vocation religieuse date de la même heure que ma foi.  »

«  COMME UNE ÉCHARDE DANS MA CHAIR.  »

On lui laissa par charité la chambre qu’il occupait à Stanislas, et il fit là sa philosophie jusqu’en octobre 1827. Mais Dieu le fit passer par l’épreuve. En mars 1827, il eut une forte crise d’épilepsie, certainement une séquelle de la punition cruelle de son professeur juif de Saverne. On ne s’en inquiéta pas outre mesure, attribuant cela à la fatigue des études. Il dut se reposer et on lui donna tout de même la tonsure en juin. Mais une crise terrible survint, alors qu’il se préparait au sous-diaconat pour les Quatre-Temps de Noël. C’est en allant à l’infirmerie visiter un de ses confrères malade, qu’il fut terrassé  : on le vit se rouler sur le sol dans des convulsions qui lui mirent l’écume aux lèvres. On le recouvrit d’un drap pour ne pas effrayer les malades de l’infirmerie, mais il n’y avait plus de doute, c’était bien ce qu’on appelait le haut mal, Morbus sacer et major disaient les Latins, le mal sacré. Toutefois, après les crises, il garde un tel calme et une telle absence d’abattement que les médecins en sont stupéfaits. Ils n’avaient jamais vu rien de tel et l’un d’eux dira au supérieur  : «  C’est un ange ou un saint  !  »

Cette maladie est cependant un empêchement à la prêtrise, mais l’abbé Libermann est résigné, il y voit une grâce de Dieu et s’en réjouit  ! Il n’a plus rien, il a rompu avec sa famille, il est dans le plus complet dénuement, il appelle cela sa chère maladie et sa chère pauvreté. Quatre ans seulement après sa conversion, il a déjà acquis les plus hautes vertus  ! Ses supérieurs ne s’y trompent pas et au lieu de le diriger vers la sortie comme il eût été normal, pour lui permettre de trouver une autre place, ils le garderont, même quand tout espoir de guérison sera perdu. Son état aurait pu rebuter ses condisciples, mais tous au contraire l’admirent, étonnés de la sérénité de son visage après les crises.

L’abbé Libermann fait ainsi l’apprentissage de la patience et de la soumission à la volonté de Dieu qu’il devra enseigner à ses frères plus tard. Sa piété fait aussi l’édification de tous  : un de ses confrères chargé de régler l’ordre des adorations du Saint-­Sacrement pour deux cents séminaristes s’arrangeait toujours pour faire sa visite en même temps que l’abbé Libermann qu’il voyait toujours comme en extase.

APPARITION DE NOTRE-SEIGNEUR  : 20 JUILLET 1830, LE LENDEMAIN DE LA RUE DU BAC.

Le 20 juillet 1830, l’abbé Libermann eut une vision et ce fut pour lui une grande consolation dans toutes ces misères  : ce dimanche, on fêtait au séminaire le Sacerdoce de Jésus. Pendant la grand-messe, il vit distinctement Notre-Seigneur, sous la forme du Pontife éternel. Lentement, le Christ passa dans les rangs distribuant ses grâces, sauf à lui. Mais quand tous eurent leur part, Notre-Seigneur lui mit en main le trésor de ses grâces et il se sentit en même temps appelé à en faire bénéficier ses frères.

Cela ne vous rappelle rien  ? La veille, dans la nuit du 18 au 19 juillet 1830, la Sainte Vierge apparaissait à sainte Catherine Labouré, lui disant  : «  Mais venez au pied de cet autel, là les grâces seront répandues sur toutes les personnes qui les demanderont avec confiance et ferveur.  » N’est-ce pas tout simplement le trésor des grâces de la Très Sainte Vierge que Jésus lui donna le lendemain  ? Nous le verrons en effet dans la suite.

L’abbé Libermann fut de nouveau éprouvé par une décision de l’archevêque de Paris de lui supprimer sa bourse de séminariste. Mais ses supérieurs ne voulurent pas se séparer de lui et on l’envoya à Issy-les-Moulineaux, la maison de campagne du séminaire en décembre 1831. Jusqu’en juillet 1837, il fut sous-économe et s’acquitta à la perfection de sa tâche et des tractations compliquées par leur diversité et leur nombre. Il n’oubliait rien et on le plaisantait à l’occasion sur son génie juif des combinaisons et des affaires  ! Aux yeux des hommes, il est d’une sérénité sans faille, mais il souffre beaucoup et confie un jour à un séminariste qu’il ne passait jamais les ponts de Paris sans que lui vienne la tentation de se jeter à l’eau et d’en finir avec ses maux. «  Mais la vue de mon Jésus me soutient et me rend patient  », ajoute-t-il.

La révolution de Juillet avait monté les esprits de certains séminaristes et la transformation du séminaire en hôpital pendant l’épidémie de choléra de 1832 avait provoqué un relâchement qu’on jugula en expulsant les fortes têtes. Il fallait cependant trouver comment ramener le séminaire à la ferveur qu’il avait eue sous Charles X.

C’est vers ce temps-là qu’on voit naître à Saint-­Sulpice les Bandes de piété. Dès le début, on trouve l’abbé Libermann au centre de ces Bandits d’un genre spécial  ! Il se trouvait être tout désigné pour ce rôle  : ayant trente ans, il faisait déjà figure d’ancien, là où les élèves n’avaient guère plus de vingt ans. Il paraissait plus accessible qu’un directeur, car il avait rang de simple confrère qu’on ne craignait pas de déranger à tout moment. Surtout sa piété profonde, sa patience inaltérable inspiraient confiance et provoquaient les confidences. Chaque mercredi, lorsque les élèves venaient en promenade à Issy, les plus fervents lui rendaient visite. Avec charité, expérience et discrétion, il les éclairait et les réconfortait par ses conseils. Il s’appliqua surtout à modérer le zèle extérieur de ces jeunes gens pour leur apprendre d’abord à travailler à leur perfection, il leur enseigna le renoncement à soi-même, par un travail patient et persévérant, renoncement qui ne s’acquiert que par la paix intérieure conservée et non par la violence. Sa vie de souffrance et de patience suffisait à prêcher d’exemple. Et comme les élèves de Saint-­Sulpice étaient destinés le plus souvent à être évêques, c’est toute une génération ­cléricale qu’il va ainsi former  !

MAÎTRE DES NOVICES CHEZ LES EUDISTES.

Ne sachant comment orienter sa vocation, le supérieur des eudistes, le Père Jérôme-Julien Louïs de La Morinière lui proposa la direction du noviciat des eudistes dont la congrégation venait d’être restaurée par le Père Blanchard le 9 janvier 1830. Qu’on ait jeté les yeux sur lui en dit long sur l’estime dont il jouissait. Pour se préparer à cette fonction, il fit une étude approfondie de saint Jean Eudes dont il recopia de sa main les constitutions dans un cahier de quatre cents pages. Il y joignit une foule de règlements, de coutumiers montrant combien il prit sa tâche à cœur, mais il n’était qu’acolyte, et les instructions qu’il donnait aux novices en froissaient certains qui étaient déjà prêtres. Un jour, il fit une instruction sur les dangers de l’apostolat en paroisse  : on lui fit de respectueuses observations à la suite desquelles il demanda pardon à genoux…

Mais le malaise s’installa, car il n’y avait pas de règle fixe et l’abbé Libermann voulait que les novices fassent avant tout leur noviciat, tandis que le Père Louïs de La Morinière insistait pour que les novices aillent chaque jeudi faire le catéchisme au collège et accomplissent d’autres apostolats extérieurs nécessitant une formation achevée. Cette mésentente dura deux ans, et provoqua plusieurs rechutes dans sa maladie qui jetèrent l’épouvante dans toute la maison  !

Dans ses lettres, l’abbé Libermann se plaint surtout d’attaques du démon  : «  Priez pour moi, le démon me crible en ce moment pour me faire cesser une chose qui le fait enrager et qui cependant me paraît tourner contre moi et dont je suis peut-être grandement coupable devant Dieu.  » La crise était donc aussi violente dans son âme et, peut-être, rejaillissait sur ses nerfs.

Comment ne pas se rappeler saint Paul  : «  Il m’a été mis une écharde dans la chair, un ange de Satan pour me souffleter  » (2 Co 12, 7)  ? Il se dit inutile alors que tout prouve le contraire, ses confrères eudistes témoigneront de son dévouement au procès de béatification. En fait, il se rend compte qu’il n’y a rien pour lui chez les eudistes.

UN CRÉOLE DE L’ÎLE BOURBON

C’est la Sainte Vierge qui vint le délivrer, d’une façon inattendue  : un des séminaristes de Saint-­Sulpice, membre des Bandes de piété, vint trouver le Père Libermann à Rennes en 1837 pour lui confier son désir d’évangéliser les Noirs.

Frédéric Levavasseur était un créole de l’île Bourbon fils d’une famille de planteur et de gros propriétaires d’esclaves de Sainte-Marie. Son père anticlérical s’opposant à son désir de devenir prêtre, il fait un voyage en France comme tous les fils de bonne famille, pour compléter son éducation et prépare l’école Polytechnique. Il échoue de peu au concours, mais une fatigue cérébrale le contraint au repos. Après une période d’indécision, il s’installe alors sur la montagne Sainte-Geneviève à Paris et se met au service de sœur Rosalie, la célèbre sœur de la Charité du quartier Mouffetard. C’est elle qui le convainc de devenir prêtre et qui lui remet un peu de “ plomb dans la cervelle ”. Il entre au séminaire en octobre 1836, mais une lettre de ses parents lui demande de rentrer à l’île Bourbon, ce qu’il fait.

En quatre mois il a le temps de convertir son père, mais le triste spectacle des Noirs de son habitation le renforce plus que jamais dans son désir d’une œuvre pour les Noirs dont il ne cesse de parler, comme en témoignait son confrère Eugène Tisserant.

LE DÉSASTRE D’HAÏTI ET LA VOCATION D’EUGÈNE TISSERAND

Eugène Tisserant fut l’autre instrument de la Sainte Vierge  : il était petit-fils du général Bauvais, un des artisans de l’indépendance d’Haïti, anciennement Saint-Domingue, la plus heureuse et la plus belle de nos colonies. Cette indépendance, provoquée par la Révolution française à l’instigation de l’Angleterre et des États-Unis, avait été l’occasion ­d’affreux massacres des colons par les Noirs mulâtres puis des mulâtres par les Noirs et réciproquement. On estime à 250 000 le nombre de victimes, si on compare le chiffre de la population avant la révolution  : 550 000 et après l’indépendance  : 300 000 . S’étant rendu maître de l’île, Toussaint ­Louverture nomma Dessaline et Moyse, ses deux favoris, pour ­inspecter les cultures  : ces deux horribles massacreurs de colons avaient remis la population noire en esclavage pour l’exploitation des plantations  : ils firent de l’île un des ­premiers goulags de l’histoire, le travail y prenait toute la place, et gare aux Noirs qui ne s’y prêtaient pas, ils étaient battus à mort ou enterrés vivants (Témoignage du général Pamphile Lacroix). Les femmes enceintes, elles aussi forcées de travailler, subissaient le même sort de la main même de ­Dessalines (Témoignage du consul général d’Angleterre). Et malgré cela, les plantations de canne à sucre et de café furent totalement ruinées, le pays sombra dans une affreuse misère dont il ne sortira jamais.

Le général Bauvais périt dans un naufrage en 1799, mais sa fille, devenue par son mariage madame Tisserant, était très catholique, désolée des désastres que son père avait causés en Haïti. Son fils, Eugène, voulut réparer ce qu’avait fait son grand-père.

NOTRE-DAME DES VICTOIRES ET L’ABBÉ DES GENETTES

Aussi avait-il été l’un des premiers fidèles du sanctuaire de Notre-Dame des Victoires où l’abbé des Genettes, sans le connaître, lui fit confidence du miracle qui eut lieu quelques mois auparavant dans son église le 3 décembre 1836 et dont l’histoire est connue. C’est ainsi qu’Eugène Tisserant entra dans l’archiconfrérie en 1837 et en devint même un temps sous-directeur pendant un an, à la demande de l’abbé des Genettes. C’est lui qui intéressa l’abbé des Genettes à l’Œuvre des Noirs.

Et c’est donc providentiellement que nos deux séminaristes, sans s’être concertés, se retrouvèrent auprès de l’abbé des Genettes pour qu’il recommande l’Œuvre à l’Archiconfrérie de Notre-Dame des Victoires. Les prières publiques eurent lieu le 2 février 1839. Dans son sermon, l’abbé des Genettes sou­ligna cette rencontre en remarquant que dans le rite grec, la fête de la Présentation s’appelle la fête des Rencontres. C’était le signe du départ d’une Œuvre de conquête de l’Afrique par le Cœur Immaculé de Marie refuge des pécheurs et miséricordieuse pour les Noirs.

Le Père Levavasseur proposa alors au Père Libermann de prendre la direction de cette œuvre. Après avoir prié, le Père Libermann reçut, les 25 et 28 octobre 1839, deux grâces extraordinaires, «  quelque chose comme une claire vue de l’avenir que Dieu lui réservait dans l’œuvre  ». Sa décision était prise.

GREGOIRE XVI PROPHETISE  :
“ SARÀ UN SANTO ”.

Il prit conseil et quitta les eudistes avec qui il resta en bons termes et décida de se rendre à Rome. Son départ fut fixé le 3 décembre 1839. Or, le jour même, coïncidence frappante, Grégoire XVI, par la bulle “ In supremo Apostolatus ”, condamnait la traite des Noirs, donnant ainsi une impulsion aux œuvres catholiques, mais par prudence, il ne condamna pas l’esclavage en lui-même.

Le Père Libermann arriva à Rome le 6 janvier 1840 avec son confrère Monsieur de la Brunière et en repartit exactement un an plus tard  : en ce temps-là, les initiatives françaises étaient mal vues à Rome, on craignait le roi des Français qui avait porté sur le trône les principes révolutionnaires, on redoutait surtout la coda di Lamennais (la queue de Lamennais), c’est ainsi qu’on appela Lacordaire et ­Montalembert. Rome en avait assez des fondations d’ordre religieux  : «  Ce ne sont en France que fondateurs et fondations, disait le cardinal Sala préfet des évêques et réguliers il nous en arrive tous les mois  !  » On ne réalisait pas à Rome que ces fondations n’étaient que la reconstitution sous forme nouvelle de ce qui avait été détruit par la révolution. L’abbé Libermann avait aussi omis de se faire recommander par un cardinal, comme c’était l’usage, lui pourtant si adroit en affaires. C’est dire à quel point il ne comptait sur aucun appui humain. Les entrevues se succédèrent, mais elles furent défavorables, car Rome se méfiait de ce nouveau converti soupçonné de vouloir fonder un ordre pour se faire ordonner prêtre  !

Le seul ami qu’il avait à Rome était M. Drach, devenu bibliothécaire de la Propagande  : celui-ci lui obtint une entrevue avec Grégoire XVI le 17 février.

M. Drach raconte  :

«  Le souverain Pontife posa la main sur la tête de l’abbé Libermann en appuyant avec une visible émotion. Quand les jeunes gens eurent été congédiés, le Pape me demanda  : “ Qui est celui dont j’ai touché la tête  ? ” Je fis en quelques mots l’histoire du néophyte. Le Pape dit alors ces paroles  : “ Sarà un santo, ce sera un saint  ! ”  »

Le 27 mars 1840, l’abbé Libermann présenta son premier mémoire à la Propagande sur l’Œuvre des Noirs. Pour l’instant, il n’était question que de l’évangélisation des Noirs de l’île Bourbon et d’Haïti et le Père ne cacha pas l’obstacle que constituait sa maladie qui, cependant, s’était beaucoup atténuée. Mais on lui objecta qu’il fallait être au moins prêtre pour s’occuper d’autres prêtres  !

RÈGLE PROVISOIRE DU SAINT CŒUR DE MARIE

Le Père Libermann attendit pendant trois mois la réponse. Son compagnon le quitta, découragé.

Il resta seul dans sa pauvre mansarde en compagnie des pigeons et commençait à croire la partie perdue, quand il reçut le 6 juin 1840, la permission de Rome de fonder une vraie congrégation. C’était plus qu’il n’avait demandé  ! Tout joyeux, il partit en pèlerinage à Lorette, un voyage de 600 km qu’il fit à pied. Il en revint épuisé et les pieds ensanglantés, mais avec la certitude intime qu’il guérirait et qu’il serait prêtre.

Il resta à Rome jusqu’en janvier 1841, et en profita pour rédiger une règle provisoire qu’il n’arriva d’abord pas à écrire  : «  Je me donnais bien de la peine pour en trouver le plan, mais impossible de trouver seulement une idée  : j’étais dans la plus profonde obscurité. Je fis par la suite la visite des sept églises et j’allai en outre visiter quelque église de dévotion envers la Très Sainte Vierge. Et alors, sans pouvoir me rendre compte du pourquoi, je me trouvais à consacrer l’œuvre au très Saint Cœur de Marie. Je rentrai chez moi et je me mis aussitôt à l’ouvrageOr je vis si clair que d’un seul coup d’œil, j’embrassai tout l’ensemble avec tous leurs détails. Ce fut pour moi une joie et une consolation inexprimable.  » (Lettre à l’abbé des Genettes, 8 février 1844)

Les premières lignes de la règle commencent dans l’esprit qui animera notre Père, l’abbé de Nantes  :

«  Tout à la très grande gloire de notre Père Céleste en Jésus-Christ Notre-Seigneur par son Divin Esprit en union au très Saint Cœur de Marie.  » Et il explique  :

«  C’est une consécration toute spéciale que nous faisons de notre société, de chacun de ses membres, de tous leurs travaux et entreprises au très saint Cœur de Marie, Cœur éminemment apostolique et tout enflammé de désirs pour la gloire de Dieu et le salut des âmes.

«  C’est notre modèle et par là, nous apprenons quel doit être l’esprit de notre société  : un esprit intérieur, un esprit de sainteté. Le véritable zèle apostolique, tel qu’il se trouvait dans le Cœur de Marie, ne peut résider dans un esprit dissipé ou un cœur attaché aux créatures. Nous devons donc pour imiter notre modèle, nous appliquer à la vie d’oraison, au détachement des créatures, au renoncement à nous-mêmes, afin que notre cœur devienne semblable, conforme au Cœur si pur, si saint, si charitable de notre bonne Mère.

«  C’est une règle que je me suis prescrite dans la conduite des affaires d’attendre en tout les moments de la Providence. Je suis bien certain qu’avec le secours des prières de l’Immaculé Cœur de Marie, cette marche réussira toujours.  »

LES MOMENTS DU SAINT CŒUR DE MARIE

Aussi, tout alla très vite, et souvent hors des formes canoniques ordinaires. C’est ainsi que procédera le Père Libermann, faisant passer le service de l’Église et la volonté signifiée du Saint Cœur de Marie avant toute autre considération.

LE SAINT PÈRE LAVAL.

Avant même d’avoir achevé la rédaction de la règle, sur la demande de Mgr Collier, évêque de l’île Maurice, il avait recruté son premier missionnaire, le Père Jacques-Désiré Laval, et quel missionnaire  ! «  De tous les missionnaires qu’il recruta, il est sans doute celui qui apporta la vocation la plus parfaite, la sainteté la plus profonde, le détachement le plus absolu et aussi les méthodes d’apostolat les plus appropriées.  » Curé de Pinterville en Normandie, il avait rencontré auparavant le Père Libermann au Séminaire d’Issy. Il connut l’Œuvre des Noirs et s’y engagea en secret, mais ne prit pas part à sa fondation, par effacement. Il s’enfonça dans son ministère paroissial, jusqu’à ce que le Père Libermann fît appel à lui. Alors, «  il quitta sans délai la cure qu’il occupait depuis deux années. Et la nouvelle de son départ lui étant arrivée pendant la nuit, il fit un signe de croix, prit son bréviaire, et partit sur-le-champ, à 4 h du matin, pour l’Angleterre, s’en allant achever à l’île Maurice (anciennement appelée île de France, elle était devenue colonie anglaise) le noviciat qu’il avait commencé dans sa petite paroisse de ­Pinterville.  » (cardinal Pitra, Vie du R. P. ­François-Marie-Paul Libermann, p. 405) À sa mort, le 9 septembre 1864, il avait fait de soixante mille anciens esclaves abandonnés par les Anglais une chrétienté fervente.

ORDINATION SACERDOTALE ET OUVERTURE DU NOVICIAT.

Le Père Libermann fut ordonné prêtre à Amiens le 18 septembre 1841, et le 25 septembre, il célébrait sa première messe à Notre-Dame des Victoires, considérée comme la messe de fondation de la Société du Saint Cœur de Marie. Le noviciat ouvrit quelques jours après, le 27 septembre, à La Neuville près d’Amiens.

Ce ne fut pas facile. Au début, les épreuves ne manquèrent pas à cause du Père Levavasseur qui, dans son ardeur excessive, voulait imposer aux futurs missionnaires les habitudes de la vie africaine  : pas de petit déjeuner le matin, car disait-il, les Noirs ne mangent qu’une fois par jour. Des sœurs avaient tout préparé  : leur chambre, les meubles, il fallait voir ça, mais lui trouva qu’on le traitait trop en petit bourgeois et commença à tout enlever… quand le Père Libermann survint pour le remettre dans la droite raison. On ne pouvait pas tout d’un coup changer de mode de vie, il y avait parmi eux des malades  : lui-même, l’abbé Tisserant. Mais rien n’y fit, le Père Levavasseur tint tête et la vie devint impossible. Comme ce dernier désirait commencer la vie missionnaire à l’île Bourbon, le Père Libermann l’y envoya et la vie reprit son cours plus calme, sous un régime plus modéré…

L’ŒUVRE DES PÈRES DU SAINT CŒUR DE MARIE À L’ÎLE BOURBON.

Et le Père Levavasseur devint un saint missionnaire. Lorsqu’il débarqua à Saint-Denis de l’île Bourbon, le 10 juin 1842, il assista à un spectacle émouvant  : une file de premiers communiants noirs, vêtus de blanc, sortaient de l’église où le Père Monnet, grand missionnaire auprès des esclaves, venait de leur faire accomplir la première communion. Le Père Levavasseur passa quelques mois d’apostolat dans sa famille où il mit en pratique les conseils de l’abbé Monnet  : dès son arrivée, il embrassa les Noirs de son habitation les uns après les autres, avec une affection touchante. C’était une haute faveur  ! Jamais Blanc ne la leur avait accordée. Ils furent conquis et montrèrent plus de désir d’être instruits. Le Père Levavasseur évangélisa ­l’habitation de son père, celle de son oncle, Boyer de La Giraudey, et celle de monsieur Sicre de Fontbrune.

En 1843, Mgr Poncelet confie au Père Levavasseur et à ses deux compagnons, les Pères Collin et Blanpin (le Père Blanpin est le spiritain qui fut guéri devant la “ Mère admirable ” de la Trinité des Monts), la mission fondée par l’abbé Monnet à la Rivière des Pluies. Très vite, ce dernier lieu devient le quartier général de la petite communauté. Charles Desbassayns y fournit le logement et la table en attendant que le Père ­Levavasseur puisse faire construire une petite maison auprès de l’église.

La Mission des Pères se révèle efficace là où le propriétaire donne libre accès à son habitation. Ces propriétaires sont pour la plupart légitimistes. Les missionnaires «  peuvent y pénétrer librement, rencontrer les Noirs, répondre à leur attente. Les visites pastorales sont décrites comme des opérations faciles à accomplir et baignées d’une atmosphère joyeuse qui écarte toute idée de conversion forcée (sic  !).  » (Claude Prudhomme, Histoire religieuse de la Réunion, p. 92)

Lors d’une mission se déroulant chez Frédéric de Villèle, frère du ministre de Charles X, à Saint-Leu, sur vingt et un couples d’esclaves, dix-sept sont admis au mariage. Les mariages et les baptêmes sont célébrés solennellement dans l’église paroissiale de Saint-Leu en présence de Frédéric de Villèle et de madame de Chateauvieux sa fille. Les missionnaires se révèlent être de remarquables metteurs en scène dans l’organisation de belles processions.

La pompe des cérémonies est très appréciée par les Noirs. Celle qui fut organisée en l’honneur du Saint-­Sacrement chez Charles Desbassayns en 1844, dans le fief des missionnaires, en constitue un parfait ­exemple. «  L’avenue qui conduit à la demeure de Charles Desbassayns a été choisie comme décor naturel et luxuriant. Précédé de deux bannières et de la Croix, le dais y avance au milieu de deux files de jeunes filles qui chantent le “ Lauda Sion ”. Les rubans de la bannière étaient tenus par quatre petites négresses habillées de noir. Tous les Noirs étaient rangés sur double rang des deux côtés  ; ils précédaient le dais. Monsieur le Supérieur avait formé douze petits Noirs de Saint-Denis à faire quelques figures et à jeter des fleurs  : c’étaient les fleuristes, plus deux thuriféraires. Tout s’est passé à merveille. Nous étions onze prêtres, grâce aux missionnaires qui passaient pour aller en Chine.  » L’aristocratie de l’île Bourbon se posait en modèle vis-à-vis des autres colons qui étaient pour la plupart libéraux et anticléricaux.

LA REPRISE DES MISSIONS D’AFRIQUE.

Le Père Libermann relança la mission en pays d’Afrique  : le 13 septembre 1843, sept premiers missionnaires furent envoyés en Guinée sous la direction de Mgr Barron, nommé par Rome.

Le Père Libermann avait tout préparé dans les moindres détails, y compris des bâtiments en préfa­briqué pour que les missionnaires aient le moins possible à travailler dans des régions au climat si difficile, et une masse de médicaments. Il recommanda aux missionnaires de s’acclimater avant de commencer à travailler, pendant dix-huit mois, il fallait qu’ils vivent à l’européenne en particulier pour la nourriture. Le Père Libermann disait  : «  Il faut engraisser la victime  !  » Et de victime, de fait, il y en eut  : le manque d’expérience et surtout d’obéissance eut raison de l’expédition  : ce fut d’abord une absence de précaution contre les insolations. Pour se rapprocher des Noirs, ils se mirent à la vie indigène, riz cuit à l’eau, avec un peu de viande, ils avaient pourtant du vin, mais ils burent de l’eau mal filtrée. Au lieu de se fixer à un endroit, le supérieur, Mgr Barron, changea plusieurs fois le but de la mission, achevant d’épuiser leurs forces. Ils tombèrent malades les uns après les autres. Le Père de Regnier mourut le premier, en disant  : «  Que nous vivions que nous mourrions, nous sommes à Dieu et à Marie  !  » Personne ne récrimina contre le supérieur, c’est ce qui est le plus admirable  ! La fièvre les décima.

Le Père Libermann l’apprit par une lettre pendant la retraite de communauté et n’osa pas la lire tout de suite. Il en attendit la fin  : apprenant la triste nouvelle, tous les novices qui étaient là se levèrent et proposèrent de partir immédiatement. «  Tous, raconte-t-il, m’ont demandé d’aller en Guinée  ! J’ai dû condamner ma porte pour les empêcher de me persécuter dans ce dessein.  »

Quelques semaines plus tard, le Père Libermann reçut une petite lettre, signée du Père Bessieux et du frère Grégoire, qui avaient survécu grâce aux officiers de Marine français  ! Ils avaient atteint les côtes du Gabon où ils furent recueillis par le vaisseau de guerre le Zèbre, commandant de Mauléon  ! Le Père Bessieux avait réussi pendant ce périple l’exploit de composer un dictionnaire et une grammaire en pongwé, qui furent édités plus tard par le gouvernement français lorsqu’il décida d’occuper le Gabon  !

MORT TRAGIQUE ET ÉDIFIANTE D’EUGÈNE TISSERANT.

Le Père Libermann envoie Eugène Tisserant comme préfet apostolique de la Nouvelle-Guinée, car sa mission de préfet apostolique en Haïti avait échoué. Impatient de précéder ses confrères, l’abbé Tisserant s’embarqua sur le bateau à vapeur le Papin, mais le navire fut pris dans une tempête et s’échoua sur un banc de sable au large de Mogador. Le vent soufflant de plus en plus fort, vers les 11 heures du soir, le navire allait sombrer. L’abbé Tisserant prit le commandement du navire en péril, mais pour sauver les âmes. Il exhorta les passagers à se préparer à paraître devant Dieu et presque tous s’agenouillèrent pour recevoir l’absolution in articulo mortis. Les survivants du naufrage racontèrent comment il convertit un juif et le baptisa, avant qu’une vague le fracasse contre le navire, emportant avec elle soixante-quinze passagers.

Ainsi Eugène ­Tisserant fit-il le chemin inverse du Père Libermann  : parti pour convertir les Noirs, il convertit un juif  ! Le Père Libermann apprit cette mort tragique par hasard dans le journal en janvier 1846 et écrivit une lettre touchante à madame Tisserant.

Pendant ce temps, sans se décourager, le Père Libermann préparait la colonisation.

LA DOCTRINE MISSIONNAIRE ET COLONIALE DU PÈRE LIBERMANN

Ce titre est volontairement provocateur  : il est admis aujourd’hui par les Pères du Saint-Esprit que le Père Libermann s’est gardé de soutenir la colonisation française parce qu’il aurait fondé toute la doctrine de son mémoire de 1846 sur les instructions de la Congrégation de la Propagande de 1659 prétendument réactivées par Grégoire XVI en 1845.

Or, il règne actuellement dans les études sur les missions un asservissement mental à ces instructions de 1659 adressées à Mgr Pallu et Mgr Lambert de La Motte, instructions qui sont considérées aujourd’hui comme la charte des missions modernes parce qu’elles sont anticolonialistes avant la lettre et favorables à l’inculturation chère au concile Vatican II.

Pour en comprendre vraiment le sens et le contexte et ne pas se laisser égarer infailliblement dans les méandres de la missiologie moderne, il faut absolument écouter les deux passionnantes conférences de frère Bruno du camp Mission et Colonisation (PC 11)  : 4. L’Église organise la mission, 5. L’affaire des rites chinois. Il y démêle l’imbroglio de la ­question du patronat, de la querelle des rites chinois et de ces instructions de 1659 si progressistes qui empoisonneront la vie missionnaire, même après les condamnations de Benoît XIV puisque, perdues par Rome, elles furent retrouvées en 1846 par un prêtre français, l’abbé Luquet, dont la doctrine sert à déformer celle du Père Libermann, dans le sens de l’anticolonialisme.

VATICAN II AU SIÈCLE DE LOUIS XIV  ?
LES INSTRUCTIONS DE LA CONGRÉGATION DE LA PROPAGANDE DE 1659

LES ORIGINES DE LA PROPAGANDE  : CONTRE LE “ PATRONATO ”  ?

Le “ Patronato ” est un traité par lequel les Rois Catholiques obtinrent du pape Alexandre VI la souveraineté sur des territoires à coloniser à condition de les évangéliser. Georges Goyau, auteur d’un livre très complet sur les missions, prétend que saint Pie V avait déjà essayé de se démarquer du patronat et qu’il voulait créer une commission cardinalice pour s’occuper seul des deux Indes.

Mais Goyau anéantit sa propre thèse en citant saint Pie V lui-même, chargeant son nonce Castagna d’écrire au roi d’Espagne Philippe II  : «  Dites au Roi que la conversion des infidèles est le but pour lequel fut accordé au roi catholique d’Espagne la conquête de ces pays.  »

Goyau écrit en 1931 au moment où Pie XI s’acharne à détruire l’influence de la France dans les missions. C’est pourquoi il prétend que la congrégation de la Propagande a été créée pour contrer la colonisation. Frère Bruno montre au contraire qu’il ne s’agit pas d’aller supplanter les rois du Portugal et d’Espagne dans leurs empires, mais d’organiser «  dans le Nord et le Levant de l’Europe  » la lutte contre la propagande calviniste et contre l’islam. Ces tentatives avaient pour origine un mouvement missionnaire dont Thomas de Jésus fut le docteur parmi les carmes, ainsi que sainte Thérèse d’Avila, hantée par la pensée des âmes arrachées à l’Église par le protestantisme et vouées à l’enfer.

Confirmant le jugement de frère Bruno, l’historien du droit espagnol Eutimio Sastre Santos insiste sur la conjoncture des années 1621-1622  : «  En effet, le début de la guerre de Trente Ans est très favorable aux catholiques après la victoire de la Montagne Blanche, provoquée aussi par l’intervention miraculeuse d’un religieux, Domingo de Jésus Maria, encore un carme déchaux, qui exhorta les troupes catholiques à la victoire contre les hérétiques. Dans ce contexte, Grégoire XV (…), qui payait pour le maintien des troupes en Bohème, se décida à fonder la Congrégation pour faire suivre l’action militaire victorieuse par une initiative missionnaire. Les textes fondateurs de la Propagande font une allusion ouverte à cela (…). Les monarchies catholiques européennes réagissent très favorablement à la fondation du nouveau dicastère  : l’empereur Ferdinand évidemment, mais aussi Richelieu (en réalité le Père Joseph, qui participa activement à cette fondation) en vue de la lutte contre les huguenots. Madrid aussi approuve  : dans les documents de fondation, il n’y a aucune allusion à la question du Patronage (…). Bref, l’Europe et le monde protestant semblent au centre de l’intérêt de Grégoire XV dans la conjoncture de la fondation de la Congrégation  : les missionnaires doivent compléter l’œuvre commencée par les soldats (…). La Croisade, l’entreprise militaire, ouvrent la porte à la mission et préparent le terrain à la prédication.  » (La Congrégation de Propanganda Fide et la politique missionnaire du Saint-Siège, Giovanni Pizzorusso, 24 mars 2014)

La congrégation de la Propagande sera fondée le 6 janvier 1622. Mais c’est seulement à partir de 1623 qu’elle va organiser la mission dans les pays où le mouvement missionnaire précède la colonisation. Elle va confier ces missions à une congrégation française protégée et soutenue par le roi Louis XIV, les Missions étrangères de Paris, donnant par la même occasion à la France, la charge du “ patronat ” sur ces territoires, afin de se libérer des querelles entre les ordres religieux des autres pays.

LES INSTRUCTIONS DE 1659

Cependant, Mgr Pallu et Mgr Lambert de La Motte, les fondateurs des Missions étrangères de Paris, reçurent de la Propagande des instructions pour le moins surprenantes sous le titre  : “ Instructions aux vicaires apostoliques des royaumes du Tonkin et de la Cochinchine ”. Elles constituent aujourd’hui la machine de guerre des progressistes contre la colonisation et l’européanisation. Ce texte est de fait très troublant et il faudra toute la science historique de frère Bruno pour en saisir le contexte et le vrai sens.

Citons-en les passages controversés  : «  Implantez la foi, ne recherchez rien que les intérêts spirituels et le salut des âmes. Que vos travaux, que vos désirs, votre pensée, soient tournés vers les choses célestes à l’exclusion de toute autre préoccupation.  » Les missionnaires auraient-ils eu d’autres préoccupations  ? Oui, disent les progressistes, ils étaient au service du roi du Portugal, du patronat portugais, horreur  !

«  Gardez-vous de tout effort et de tout conseil à ces peuples pour faire changer leurs rites, leurs coutumes et leurs mœurs.  » On croirait un décret du concile Vatican II  : «  Pourvu qu’elles ne soient pas très ouvertement contraires à la religion et aux bonnes mœurs.  »

C’est précisément toute la question  :

«  En effet, quoi de plus absurde que d’introduire chez les Chinois la France l’Espagne ou l’Italie ou quelque autre partie de l’Europe  ? Ce n’est pas cela que vous devez introduire, c’est la foi qui ne repousse ni ne lèse les liturgies et les coutumes pourvu qu’elles ne soient pas mauvaises, et qui veut au contraire qu’elles soient protégées.  »

Protéger les liturgies et les coutumes de qui  ? Georges Goyau nous l’explique  :

«  Au Brésil en 1500, le soir même du débarquement de Cabral, un de ses compagnons écrivait assez naïvement au roi du Portugal  : “ Ces bonnes gens adoptent promptement les dogmes consolants qui doivent leur ouvrir les portes du Ciel. ”  »

Goyau objecte cependant  :

«  Assurément, des apôtres débarquaient, mais leurs supérieurs ecclésiastiques étaient nommés par le roi de Portugal, tout comme le vice-roi et les fonctionnaires  : leur apostolat dans l’Hindoustan comme au Brésil apparaissait comme l’un des rouages de cet état européen qui venait de faire son apparition dans le sud de l’Asie. Or, cet État arrivait avec un appareil de forces, le militaire prévalait sur le civil, ces nouveaux venus étaient portés à appliquer vis-à-vis des indigènes, des méthodes de contrainte assez brutales, médiocres moyens de leur révéler l’esprit de l’Évangile  ! L’État portugais visait-il sous son pavillon à protéger la civilisation des indigènes  ?  »

L’étrange question  !

Goyau le reconnaît lui-même  :

«  Ces bonnes gens étaient des anthropophages et dans l’équipe de Cabral, il y avait nombre de repris de justice. Mauvais début  !  »

Les instructions de 1659 n’en poursuivent pas moins, imperturbablement  :

«  Mais puisqu’il est presque dans la nature des hommes d’avoir plus d’estime et d’amour pour ce qui leur est propre, et spécialement pour leur nation même, que pour les autres, il n’y a pas de cause de haine plus susceptible d’aliéner les esprits que la modification de leurs habitudes nationales, de celles surtout, auxquelles les hommes sont accoutumés d’après tous les souvenirs des aïeux, surtout si, à la place des coutumes abrogées, vous introduisiez par substitution les mœurs de votre nation. Aussi, ne comparez jamais les usages de ces peuples avec les usages européens, bien au contraire, habituez-vous-y avec une grande diligence.

«  Admirez et louez ce qui est digne de louanges, quant à ce qui n’est pas digne de louanges, ce qui ne doit pas être exalté par des éloges, il appartiendra à votre prudence de ne pas porter un jugement ou du moins, de ne pas condamner à l’aventure et spontanément. Quant à ce qui est mauvais, c’est plutôt par des gestes silencieux que par des paroles qu’il faut l’écarter.  »

Cortès détruisant les temples des idoles au sommet des pyramides, avec leurs sacrifices humains, est condamné  ! Et la Propagande s’étend longuement sur la question politique, interdisant absolument aux missionnaires de s’en mêler.

Cette instruction aurait été digne de figurer dans le décret sur les religions non chrétiennes de Vatican II  ! Pourtant, c’est Rome qui parle en la personne du pape Alexandre VII en 1659  ! Comment expliquer cela  ?

Par la conjoncture de l’année 1659, moment crucial d’une controverse dramatique appelée la querelle des rites et des liturgies, dont il est précisément question dans ces instructions.

LE PÈRE DE NOBILI

Rome recevait alors des lettres du Père de Nobili, jésuite, qui inaugurait une nouvelle méthode missionnaire  : se démarquant de saint François Xavier et de la méthode d’occidentalisation des Portugais à Goa, Nobili prétendait évangéliser l’intérieur de l’Inde sans l’aide de la colonisation portugaise, en entrant dans le système des castes.

Nobili disait  : ce qui est mauvais, c’est la pranghisation, le mot pranghi étant la déformation du mot franc au Levant. Bref le mal, c’est la francisation  ! Abandonnant son confrère qui préférait s’occuper des parias, il entre dans la caste des brahmes auxquels il se présente comme un raja romain venu des lointaines régions pour faire pénitence dans l’Inde et s’initier à la langue, à la littérature, aux usages du pays. Il en a tout l’accoutrement depuis les socs de bois jusqu’au turban, y compris le signe tracé sur le front avec un mélange de cendres, de bouse de vache et de santal. Le saint homme  !

Grégoire XV condamnera cette méthode si progressiste avant la lettre, qui paradoxalement tolère une coutume injuste  : «  Nous conjurons ceux qui se vantent de leur noblesse, de se ressouvenir qu’ils sont devenus les membres d’un corps dont la tête est Celui qui est doux et humble de cœur. De ne point mépriser, surtout dans les églises, où l’on doit paraître avec le plus d’humilité, les personnes de condition viles et obscures en prétendant recevoir à part les sacrements, entendre à part la parole de Dieu.  »

MATTEO RICCI

En 1631, deux dominicains espagnols, les Pères Moralès et Antoine de Sainte-Marie, vont découvrir l’incroyable indulgence des jésuites italiens installés en Chine depuis quarante-sept ans envers les rites chinois  !

Arrivé en 1583, Matteo Ricci avait fait comme le Père de Nobili, se consacrant avant tout à l’évangélisation des lettrés chinois. Il remarqua très vite que les Chinois tenaient leur pays pour le nombril du monde et il pensa flatter cet orgueil.

Ricci s’efforça de trouver dans le con­fucianisme une philosophie acceptable, comme saint Thomas baptisant la philosophie d’Aristote  ! dit Daniel Rops pour le justifier. Mais les Pères ont baptisé Aristote parce que c’est une philosophie vraie, répond frère Bruno. Ricci essayera d’y trouver le mot dieu  : il admit que “ Seigneur du Ciel ” (Tien ) en exprimait l’idée à merveille  ! On se demande comment puisqu’il n’y a pas de Bon Dieu dans le confucianisme  !

Un autre apologiste de Ricci dit  : On a bien pris le mot theos dans le Nouveau Testament, qui était le mot des païens grecs désignant Dieu, chez Aristote. Mais la différence est que le dieu d’Aristote est, métaphysiquement, le vrai Dieu.

En 1643, le Père Moralès soumet au Saint-Siège des objections très précises touchant aux rites en l’honneur des esprits, et les jésuites sont condamnés. Ceux-ci envoient à Rome le Père Martin Martini qui affirme que pour saluer les ancêtres, les Chinois emploient les mêmes mots que le langage courant  ! C’est donc un culte purement civil  !

Il faut se rendre compte de l’embarras de Rome qui devait trancher ne connaissant pas encore bien la Chine. En 1656, l’affaire est déférée devant le Saint-Office et Rome donne raison aux jésuites  ! Quand les missionnaires voudront savoir quelle décision prévaut, Rome dira  : Étant donné les questions posées par le Père Martini, la Propagande a bien fait de lui répondre  : C’est permis. Mais si on présente les choses comme le Père Moralès, elle a bien fait de condamner.

Tout cela explique pourquoi trois ans plus tard, Rome donne encore ces instructions très “ progressistes ” de 1659. La question ne sera tranchée définitivement qu’en 1742, par une condamnation totale des rites chinois, les jésuites ayant été convaincus de mensonge par Mgr Maigrot.

Par conséquent, à partir de cette date, les instructions de 1659 sont périmées.

MGR LUQUET, INSPIRATEUR
DE GRÉGOIRE XVI ET DU PÈRE LIBERMANN  ?

Admis au séminaire Saint-Sulpice le 7 juin 1838, Jean-Félix-Onésime Luquet se mit sous la direction spirituelle du Père Libermann. Mais des heurts de caractères avec d’autres membres de l’œuvre des Noirs le détournèrent d’entrer à la Congrégation du Saint Cœur de Marie. Le Père Libermann connaissait bien son entêtement et lui conseillera de modérer sa pensée et de ne pas l’imposer aux autres. Luquet n’en fit rien et alla sévir au séminaire des Missions étrangères de Paris où il entra le 19 juillet 1841, un mois après que Melchior de Marion-Bresillac, le futur fondateur de la société des Missions africaines de Lyon qui devint son ami. Ils ne vont pas tarder à mettre le trouble dans le séminaire  : s’étant mis en tête d’étudier l’histoire de leur société parce qu’ils trouvaient que les missions en Inde stagnaient, ils ont cru en découvrir la cause dans l’absence de clergé autochtone  !

LE CLERGÉ INDIGÈNE, SOLUTION MIRACLE  ?

Former un clergé indigène devint alors l’unique but de l’abbé Luquet au point qu’il passait, dit un biographe spiritain, pour un idéaliste révolutionnaire. Dans leur correspondance, Marion-Bresillac et Luquet se croient appelés par Dieu à former un clergé indigène. Mais lorsqu’ils sont tous deux envoyés en Inde, ils comprennent qu’on ne voulait plus d’eux en France  ! Pendant la fête organisée pour son départ le lundi de Pâques 1842, Marion-Bresillac répond au toast que venait de lui adresser son directeur en proclamant qu’il va consacrer toutes ses forces à la conversion des infidèles par la promotion d’un clergé indigène, et cette réponse provoqua des remous au séminaire, parce qu’elle ­insinuait une fois de plus, avec impertinence, qu’on ne s’était jamais occupé auparavant de la conversion des infidèles. Assertion que l’archiviste des Missions étrangères Jean Guennou récuse, preuves et chiffres à l’appui, pour la bonne et simple raison que cette obligation était inscrite depuis toujours dans le Cahier des Décrets que chaque missionnaire des Missions étrangères devait recopier de sa main.

En attendant de partir pour l’Inde, Luquet écrit des Lettres à Mgr l’évêque de Langres qu’il publie, sans que le Conseil du séminaire des Missions étrangères auquel il appartient en soit avisé  ! Il y développe les mêmes idées au sujet du clergé indigène et manque de peu d’être renvoyé du séminaire  ! Il est tout de même ordonné prêtre le 21 mai 1842 et on l’envoie donc en Inde où, à peine arrivé, le vicaire apostolique Mgr Bonnand le prend à son service et lui confie la préparation du synode de Pondichéry  ! Durant ce synode qui se déroula du 18 janvier au 13 février 1844, l’abbé Luquet va réussir à force d’intrigues à en changer le sujet  : le synode devait traiter du sujet des catéchistes, Luquet met en avant… le clergé indigène et l’établissement d’une hiérarchie épiscopale  !

Il traite aussi de la question des rites malabars qu’il vient à peine de découvrir et qui pose encore de graves problèmes au dix-neuvième siècle, en raison de la question des castes, malgré les condamnations du pape Benoît XIV dans la bulle Omnium sollicitudinum en 1744. Mgr Bonnand, en désaccord avec Luquet, le chargea d’apporter à Rome les Actes du synode de Pondichéry et de demander des éclaircissements. Luquet, passant par Paris, soumit son projet à ses directeurs qui s’opposèrent à la création d’une hiérarchie qui rendrait les congrégations missionnaires inutiles. Luquet multipliera les démarches à Rome Dans un mémoire, “ Éclaircissements sur le synode de Pondichéry  ” (avril 1845), Il dénonça la résistance des jésuites à la constitution d’un clergé indigène et leur tolérance envers des rites malabars, au moment où le gouvernement français demandait à Rome de supprimer les jésuites  !

Les “ Éclaircissements  ” de Luquet furent accueillis avec enthousiasme par le préfet de la Propagande, le cardinal Mai, qui obtint de Grégoire XVI son élévation à l’épiscopat en tant que coadjuteur de Mgr Bonnand, à la consternation des missionnaires de l’Inde  ! L’abbé Luquet leur reprochait leur tolérance du système des castes dans les églises où les hautes castes étaient séparées des basses castes par un banc. Chaque fois, une émeute éclatait, comme celle de 1847, fomentée par les chrétiens des hautes castes. Mgr Bonnand dut céder et faire amende honorable. Lors d’un second synode de Pondichéry en 1849, le vicaire apostolique interdira tout changement jusqu’à nouvel ordre.

LE PROBLÈME DES CASTES.

Le problème était insoluble sous la colonisation anglaise. Celle-ci maintenait ce système des castes. À la différence des Portugais qui l’avaient supprimé à Goa, les Anglais protestants approuvaient cette ségrégation qui était conforme à leur racisme, car ils ne se préoccupaient pas du salut des parias. Même dans les comptoirs français comme Pondichéry, l’administration française était impuissante, l’Angleterre ayant restitué ces comptoirs à regret en 1816 en interdisant à la France d’y construire des fortifications et d’y installer des gar­nisons. Seule une police était tolérée.

Et Luquet ne pouvait le résoudre, puisque dans son mémoire à la Propagande, il cite une lettre de son ami Marion-Bresillac, hostile à toute européanisation et tout imprégnée des instructions de 1659  :

«  Les Français resteront français dans la Chine et dans les Indes (…). Une masse d’hommes ne se dépouille pas de sa nature. Comment concevoir maintenant que ces prêtres obtiennent la confiance des peuples qui ont horreur de leur manière d’être et de leurs usages, plus encore que nous avons horreur nous-mêmes des leurs  ?  » Et ailleurs, Marion-Bresillac sera encore plus explicite  : «  Je vous demande, ô mon Dieu, de ne pas être Français pour ce qui regarde l’Église, mais catholique, catholique seulement, catholique romain.  »

Cette pensée manifeste une infirmité de la doctrine de certains missionnaires de l’époque  : car la France, même sous le joug républicain, reste catholique et donc universelle. C’est dans sa nature de civiliser les peuples. Partout où elle s’établit, la France réussit à s’entendre avec les populations et à les civiliser parce qu’elle est la forme la plus parfaite de la civilisation chrétienne  : pouvant aller très loin dans l’inculturation, non par dégoût de sa propre civilisation, mais au contraire parce qu’elle est consciente de sa supériorité, la France, par ses missionnaires et ses colons, accomplissait une sorte d’incarnation dans la population, à l’exemple de Notre-Seigneur Jésus-Christ, pour les élever à notre civilisation. Le Père de Foucauld est le modèle accompli de cette mission-colonisation à la française.

L’INSTRUCTION “ NEMINEM PROFECTO ”, DE GRÉGOIRE XVI.

Dans son mémoire intitulé Éclaircissements sur le synode de Pondichéry, il révèle à la Propagande ses propres instructions de 1659  ! En effet, Rome n’en possédait plus le texte, c’est Mgr Luquet qui les a déterrées des archives des Missions étrangères. Dans sa précipitation, il ne se rendit pas compte qu’en révélant à la Propagande ces instructions de 1659 si favorables aux rites malabars, il contredisait sa dénonciation de la tolérance des jésuites envers ces mêmes rites   ! C’est dire à quel point ces instructions étaient un poison   ! De fait, Rome le comprit et ne publia pas son mémoire trop personnel et trop polémique contre les missionnaires, mais s’en servira pour rédiger l’instruction Neminem profecto.

Les instructions de 1659 y sont citées, mais uniquement dans la partie exigeant des vicaires apostoliques du Tonkin, de Chine et Cochinchine la formation d’un clergé indigène  : tout ce qui concerne la tolérance envers les rites semble oublié.

On ne peut donc pas conclure que Grégoire XVI ait réactivé ces instructions de 1659 comme le prétendent tous les historiens des missions  : «  L’expansion missionnaire à la fin du siècle en lien (bon gré, mal gré) avec les conquêtes coloniales et l’idéologie de la supériorité occidentale (sic) ne pouvait guère se réclamer d’un texte prenant vigoureusement parti pour un clergé indigène à égalité avec les européens et demandant que les missionnaires ne s’immiscent pas dans les affaires de la politique séculière. Neminem profecto ne faisait que reprendre à son compte les célèbres instructions de 1659.  » ( Mémoires spiritaines, n° 3, janvier 1996)

C’est d’autant plus faux que l’instruction du pape Grégoire XVI contredit celles de 1659 en demandant aux missionnaires d’ «  inculquer à leurs fidèles tout ce qui a rapport à la bonne civilisation, conformément aux règles de l’Évangile, et qu’ils ne dédaignent pas d’imprimer une direction salutaire à leur nature, à leurs travaux, et aux arts qu’ils cultivent.  »

Il y a donc une «  bonne civilisation  », occidentale, et supérieure à toutes les autres, que les missionnaires doivent répandre  ! C’est la doctrine de notre Père l’abbé de Nantes  : «  Toute mission suppose, pour parler moderne, une “ différence de potentiel ” entre ceux qui envoient les missionnaires et ceux à qui ils sont envoyés. Différence de la religion unique et vraie infiniment supérieure à toute autre possible, différence de la civilisation fondée sur elle, supérieure à toute autre fondée sur rien de comparable, seule définitive et universelle.  » (CRC n° 56, mai 1972, p. 3)

Le Père Libermann en fera l’objet de tout un chapitre dans son mémoire de 1846. Prenant en compte les instructions de Grégoire XVI, il va combler un manque dans la doctrine missionnaire, gravement compromise par les doctrines de l’abbé Luquet.

LE MÉMOIRE DE 1846  : DE LA NÉCESSITÉ DE EUROPÉANISATION

Le 15 août 1846, le Père Libermann écrit un ­deuxième mémoire à la Propagande où il pose les fondements de sa doctrine missionnaire. Pour le rédiger, il demanda conseil au Père Colin, le fondateur des maristes, et à l’abbé Luquet, lors de longues entrevues en juillet-août 1846.

LA FORMATION DU CLERGÉ INDIGÈNE  :
NÉCESSITÉ PRÉALABLE DE LA CIVILISATION.

S’il adopta les vues de Luquet sur le clergé indigène, il n’en fit pas une idéologie, ni ne lui fit une grande place dans son mémoire. Grégoire XVI avait pourtant résolu «  d’ordonner dans le Seigneur, et de décréter d’une manière expresse et absolue (…) que chacun de ces préfets apostoliques regarde même comme le devoir le plus impérieux de sa charge de former parmi les chrétiens indigènes ou les habitants de ces contrées, des clercs bien éprouvés, et de les élever au sacerdoce  ».

Mais le Père Libermann voyait bien qu’il faudrait beaucoup de temps et qu’il y aurait des difficultés. L’expérience des missionnaires ne fera que le confirmer  : les spiritains n’ordonneront que vingt-cinq prêtres indigènes de 1846 à 1910.

Dans son mémoire de 1846, le Père Libermann exhortait ses missionnaires à ne pas se montrer impatients  : «  Nous nous proposons de former un clergé indigène. Nous dirons tous qu’il faut faire son possible pour en avoir un  ; dans la première ardeur de nos désirs nous y travaillerons avec courage  ; puis les difficultés surviendront plus grandes, peut-être, que l’impatience du missionnaire n’osait prévoir  ; et le plus triste découragement sera la suite de cet empressement hâtif sans prévision, sans règle et sans portée (…). Dans les commencements le nombre de ceux que nous pourrons faire revêtir du sacerdoce sera probablement petit, mais lorsqu’une fois le pays sera civilisé, les esprits se développeront davantage et le nombre des vocations sacerdotales augmentera.  »

Cet accès au sacerdoce ne sera rendu possible que par la civilisation apportée par la colonisation.

COLONISATION D’ABORD  !

Le principe posé par le Père Libermann est qu’il faut civiliser les peuples avant de les évangéliser. Rompant avec les instructions de 1659, il préconise d’imposer à l’Afrique la civilisation européenne  :

«  Nous croyons que la foi ne pourrait prendre une forme stable parmi ces peuples ni les églises naissantes un avenir assuré que par le secours de la civilisation perfectionnée jusqu’à un certain point.

«  De plus, il nous semble que la formation et la consolidation de nos églises d’Europe sont dues à l’établissement d’une civilisation complète. Nous croyons que nos églises auraient été difficilement en état de recevoir, encore moins de conserver l’organisation canonique si essentielle à l’Église catholique et si nécessaire pour garantir sa perpétuité sans cette civilisation (…). Mais aussi que la civilisation est impossible sans la foi. De là, c’est la tâche du missionnaire, c’est son devoir, d’y tra­vailler non seulement dans la partie morale, mais encore dans la partie intellectuelle et physique, c’est-à-dire dans l’instruction, l’agriculture, les métiers (…). Si le missionnaire se charge seulement de la partie morale, sans s’occuper du reste, d’autres s’en occuperont, et il verra souvent détruire en peu de temps par eux, ce qu’il aura tâché d’édifier avec beaucoup de peine et de travaux.  »

Pourtant, lorsque le Père Libermann écrit “ civilisation ”, les historiens modernes, en particulier les spiritains affirment que le mot signifie travail, science et religion et non pas civilisation européenne  ! Et l’on va chercher dans sa correspondance des lettres qui semblent confirmer cette thèse.

«  FAITES-VOUS NÈGRE AVEC LES NÈGRES  !
DÉPOUILLEZ-VOUS DE L’EUROPE  !  »

Le 19 novembre 1847, le Père Libermann écrivit à la communauté de Dakar une lettre dont un passage a fait couler beaucoup d’encre. Le voici en gras italique, mais situé dans son contexte  : «  Je suis sûr que vous jugerez bien autrement de nos pauvres Noirs que tous ces hommes qui en parlent. Vous savez que si nous avions écouté ce que, unanimement, nous ont dit tous ceux qui pouvaient nous rendre compte des Noirs des colonies (…), nous n’aurions jamais osé entreprendre les missions de Bourbon et de Maurice  ; et cependant nos chers confrères y ont fait des merveilles et nous ont appris à en juger autrement (…). Ne jugez pas du premier coup d’œil, ne jugez pas d’après ce que vous avez vu en Europe (…), dépouillez-vous de l’Europe, de ses mœurs, de son esprit  ; faites-vous nègres avec les nègres pour les former comme ils doivent être, non à la façon de l’Europe, mais laissez-leur ce qui leur est propre  ; faites-vous à eux comme des serviteurs doivent se faire à leurs maîtres, et cela pour les perfectionner, les sanctifier, les relever de la bassesse et en faire peu à peu, à la longue, un peuple de Dieu. C’est ce que saint Paul appelle se faire tout à tous, afin de les gagner à Jésus-Christ.  »

Si on ne considère que la partie en italiques, «  Ne jugez pas du premier coup d’œil  », comme le font tous les historiens modernes, cette lettre peut sembler une application des instructions de 1659 lorsque celles-ci affirment  :

«  En effet, quoi de plus absurde que d’introduire chez les Chinois la France, ­l’Espagne ou l’Italie ou quelque autre partie de l’Europe  ? Ce n’est pas cela que vous devez introduire, c’est la foi qui ne repousse ni ne lèse les liturgies et les coutumes pourvu qu’elles ne soient pas mauvaises, et qui veut au contraire qu’elles soient protégées.  »

UN MYSTÈRE D’INCARNATION.

Mais si on examine le contexte, on comprend que le Père Libermann s’en prend aux jugements du monde sur les pauvres Noirs  : esclavagistes, marchands, administrateurs ou même ecclésiastiques, affirmaient que les Noirs étaient inconvertissables à cause des vices inhérents à leur race. Il recommande donc aux spiritains de voir en eux aussi des frères auprès desquels on doit s’abaisser au risque d’encourir les railleries du monde pour les civiliser et les convertir.

C’est ce que frère Bruno appelle un mystère d’incarnation dans sa conférence La Fondation de la Nouvelle-France, épopée héroïque et mystique (PC 11, 6e conférence). Il y montre comment saint Isaac Jogues a subi un martyre à petit feu, en refusant de fuir sa condition de prisonnier des Iroquois malgré de multiples occasions, pour avoir ainsi la possibilité de vaincre plus sûrement le démon qui possède ces peuples et leur culture. Il dut subir des tortures effrayantes qui faisaient partie intégrante de ladite “ culture ” des Iroquois. Ces Indiens martyrisaient leurs prisonniers en leur faisant subir mutilation sur mutilation dans chaque village où ils passaient pour fêter leurs victoires  ; ils faisaient des sacrifices de leur sang, c’étaient des actes religieux.

Pour le missionnaire, c’était là une vraie “ inculturation ”, qui fut un mystère d’incarnation et se transforma pour le Père Jogues en mystère de rédemption, puisqu’en offrant ses membres mutilés en sacrifice, «  se faisant sauvage avec les sauvages  », dit frère Bruno, mais en victime non en complice, «  sauvage par le vêtement et la manière de vivre, et vivant à cause de l’agitation comme loin de mon Dieu  », disait le Père Jogues, il réussira par son inaltérable patience, sa piété sans faille, à en baptiser soixante-dix en un an de captivité et d’esclavage. Peu à peu ils le laissèrent libre et ces barbares écoutèrent le catéchisme.

C’est à ce même mystère d’incarnation que le Père Libermann invite ses missionnaires dans sa lettre de novembre 1847, à la façon que décrit saint Paul dans l’épître aux Philippiens  : «  Lui qui était Dieu, ne s’est point prévalu d’être l’égal de Dieu, mais il s’est anéanti, prenant la forme du Serviteur.  » (Ph 2, 5-11) Comme Jésus-Christ n’a pas abandonné sa divinité, mais s’est abaissé jusqu’à se faire serviteur pour nous la faire partager, de même il s’agit d’adopter le genre de vie matérielle des Noirs, non par dégoût de notre civilisation, mais pour les élever à la nôtre.

Ce serait un anachronisme d’y voir une hostilité à l’ordre européen et colonial, comme l’affirme sans preuve le Père Paul Coulon  : «  La pointe de ce discours libermannien est éminemment révolutionnaire par rapport à l’ordre esclavagiste existant, par rapport à l’ordre colonial en train de s’esquisser.  » Non, c’est absolument faux  ! Le Père Libermann n’est pas révolutionnaire, ni contre l’ordre esclavagiste comme on le verra dans le chapitre consacré à l’esclavage dans nos colonies, ni contre l’européanisation des Africains et la colonisation.

Pour prouver qu’ils ont raison d’interpréter le mémoire du Père Libermann dans un sens progressiste, les spiritains citent des lettres de leur fondateur en amputant le contexte qui est favorable à la colonisation. Par exemple, dans la correspondance de Mgr Bessieux, publiée en 2007, le Père Gérard Morel cite certains passages d’une lettre du 4 mai 1845 où le Père Libermann parle des enfants accueillis par les missionnaires  :

«  Là on les instruira plus solidement, on leur fera prendre peu à peu les mœurs européennes quand ils seront assez développés pour qu’on puisse juger de leurs capacités, on en choisira quelques-uns pour les études, et aux autres, on apprendra l’agriculture et les arts et métiers.  »

Il ajoute en note  : «  Cette phrase [« on leur fera prendre peu à peu les mœurs européennes »], sortie de son contexte, trahit la pensée de Libermann. Cette pensée est mieux exprimée, quelques lignes plus loin  »  ! Donc selon lui, Libermann trahit Libermann  ! Et le Père Morel omet les lignes suivantes montrant que le Père Libermann était favorable à la colonisation française, malgré ses défauts  :

«  Dites-moi quelle est votre position au milieu des Français, vos rapports avec les agents du pouvoir  ? N’êtes-vous pas peut-être un peu trop sévère, trop tenace  ? Ne manquez-vous pas de mettre les formes convenables dans vos rapports avec eux  ? Usez toujours de douceur, de charité, de condescendance avec tout le monde, agissez avec politesse, avec bienveillance, avec prévenance. Vous les verriez commettre des péchés très graves et vous vous fâcheriez  ? Cela ne serait pas très bien. Imitez notre bon Maître qui était si doux envers les pécheurs  ; faites-vous tout à tous et supportez tous les défauts de tous sans aigreur et sans raideur. Vous savez que c’est une règle générale que tous nos missionnaires doivent observer et qu’ils observent en effet par la miséricorde de Dieu.  »

Le passage qui suit convient aux spiritains, car il traduit, selon eux, la véritable pensée de Libermann, parce qu’elle va dans le sens de l’inculturation et de l’éloignement de l’Europe, alors qu’il s’agit seulement de se faire proche d’eux, comme fera le Père de Foucauld ou bien le Père de Brébeuf au Canada séjournant au milieu des Indiens pour apprendre comment survivre  :

«  Faites-vous aux mœurs et aux habitudes de tous et ne cherchez pas à ce que l’on se range selon vos goûts et vos habitudes. Ceux qui sont en rapports de salut avec les hommes, doivent savoir se plier à tout  ; sans cela ils se brisent ou ils brisent les autres. Vous savez que votre caractère est un peu difficile par rapport à ces choses. Priez la charité divine de se communiquer à vous, afin de réformer ce qu’il y a de défectueux en vous, afin que votre caractère ne nuise pas au bien de nos pauvres Noirs par les oppositions qu’il susciterait.  »

De nouveau, le Père Morel omet le passage suivant  :

«  Soyez bien avec les autorités, c’est la volonté de Dieu, et le bien des âmes l’exige  ; favorisez leurs desseins, ­prêtez-leur votre secours, tant que ces desseins restent dans les limites de la justice et de la vérité, et qu’ils ne sont pas opposés à la propagation de la Foi et des bonnes mœurs.  »

Donc il faut participer à la politique coloniale, vérité que les missionnaires actuels ne supportent plus  !

Enfin, il conserve ce qui suit, qu’il sollicite dans son sens  :

«  Prenez garde cependant, et ne sortez pas de la sphère d’un ministre du saint Évangile. Il ne faut pas que les peuples considèrent en vous l’agent politique du Gouvernement français, mais qu’on ne voie en vous que le prêtre du Très-Haut et le docteur de la vérité.  » Et le Père Bessieux expliquera dans une lettre du 30 avril 1848 au Père Libermann que «  les Noirs lui ont exprimé des soupçons que les missionnaires ne soient les émissaires du Gouvernement qui désire s’emparer du pays. Ce sont les marabouts qui soufflent ces idées.  » Mgr ­Bessieux préconise alors ce qui n’est qu’une tactique et non une hostilité à la colonisation  : «  Il importe grandement, je crois, tant au bien de la Mission qu’à l’intérêt de la France que le Gouvernement fasse semblant de n’être pour rien dans notre œuvre. Bientôt, quand la civilisation et l’instruction auront fait apprécier aux peuples les biens inestimables que la religion aura apportés par l’intermédiaire de la France, quand les arts et l’industrie leur auront procuré le bien-être, ils seront bien aises alors d’avoir avec la France les relations commerciales que leurs travaux auront rendues nécessaires. Ainsi la France ne tardera pas à recueillir les fruits que lui apportera cette portion de l’Afrique, abandonnée d’abord aux soins des missionnaires.  »

On voit donc que tout l’art des historiens actuels est de citer des passages des lettres de façon éparpillées dans leurs ouvrages pour faire accroire que le Père Libermann est de leur idéologie.

Mais dans une autre lettre, qu’ils ne citent pas, les choses sont sans équivoque. Or, elle date d’après les instructions de 1845 et après son mémoire d’août 1846  :

«  Cette mission ne consiste pas seulement dans la parole de la foi que nous avons à annoncer, mais dans l’initiation des peuples à notre civilisation européenne. La foi, la morale des chrétiens, l’instruction, la connaissance de l’agriculture, des arts mécaniques, se prêteront un secours mutuel, et se propageant et se perfectionnant peu à peu sur les côtes d’Afrique, amèneront enfin les peuples noirs à prendre part aux bienfaits du christianisme, aux mœurs et à la civilisation des peuples d’Europe.  » ( Lettre du 19 octobre 1846 à M. de Saint-Antoine, ND 8, p. 317-318)

Voilà qui est très clair et qui condamne les spiritains opposés, encore aujourd’hui, à la colonisation française.

Citons aussi un passage d’une thèse de doctorat de Michel Assoumou Nsi, où sont mentionnées des instructions du Père Libermann retrouvées aux “ Archives nationales du Gabon ”, instructions plus précises encore en faveur de la colonisation française  : «  Vous seconderez en tout temps l’œuvre de l’administration coloniale chaque fois que votre conscience vous le recommandera. Nous aussi avons le devoir d’implanter la culture et la civilisation française chez ces peuples d’Afrique.  » ( L’Église catholique au Gabon, de l’entreprise missionnaire à la mise en place d’une église locale, février 2011, Université de Pau)

NÉCESSAIRE SOUTIEN DE LA MARINE
ET DE L’ADMINISTRATION FRANÇAISES.

Le Père Libermann avait dès le début insisté à temps et à contretemps pour que ses missionnaires s’entendent avec l’administration coloniale. Dans une lettre écrite en novembre 1843 aux premiers missionnaires envoyés sous les ordres de Mgr Barron, jointe à l’accord passé avec le gouvernement, on peut lire  :

«  Je vous supplie très instamment et par les entrailles de la charité de Jésus-Christ, notre adorable Maître, de conserver la paix et la bonne intelligence avec les commandants des comptoirs et avec les autres principaux agents du ministre.

«  Ayez bonne amitié avec eux  : le bien de la Mission et le salut d’un grand nombre d’âmes en dépendent. Favorisez leurs vues, tant qu’elles ne seront pas opposées aux intérêts de Dieu et à la voix intérieure de votre conscience. Supportez leurs défauts avec patience et ne vous irritez ni de leur incrédulité, ni de leur irréligion, ni même de leurs mauvaises dispositions à votre égard  ; n’ayez pas l’air de vous en apercevoir.

«  Prenez surtout si bien vos mesures, qu’il ne s’élève pas de soupçons, de défiance, d’opposition entre eux et vous. Il y en aura qui seront portés à se défier des prêtres  ; agissez envers eux avec franchise, simplicité, confiance et douceur. Tâchez de les gagner. Vous vous épargnerez beaucoup de tracasseries, et vous aurez une plus grande liberté pour votre ministère, si vous êtes bien avec l’autorité civile. Il faut sacrifier l’amour propre à la gloire de Dieu et au salut des âmes.  »

Cependant, chez certains missionnaires amis du Père Libermann, la découverte des instructions de 1659 a produit une autre doctrine missionnaire qu’il faut distinguer de celle du Père Libermann parce qu’elle les a conduits à des aberrations. Elles pourraient bien expliquer l’anticolonialisme actuel des missionnaires qui auraient pourtant dû en tirer d’autres leçons.

MGR BENOÎT TRUFFET, UN VRAI PRÉCURSEUR DE VATICAN II

Le Père Libermann cherchait toujours quelqu’un pour remplacer Mgr Barron au vicariat apostolique des Deux Guinées. L’abbé Truffet, Savoyard et prêtre depuis douze ans, entra dans la congrégation le 6 janvier 1846, et ses qualités attirèrent l’attention du Père Libermann qui le proposa comme candidat à la congrégation de la Propagande. L’abbé Truffet recevra sa nomination le jour de ses vœux, un an seulement après son entrée dans la congrégation  ! Sacré évêque à Notre-Dame des Victoires, Montalembert assistant à la cérémonie, il partit pour la Guinée le 15 avril 1847.

SON HOSTILITÉ À LA COLONISATION FRANÇAISE.

Avant de quitter la France, Mgr Truffet écrivit au Conseil central de la Propagation de la Foi, à Paris  :

«  Nous n’allons pas établir en Afrique l’Italie, la France ou une autre contrée de l’Europe, mais uniquement la sainte Église catholique, en dehors de toute nationalité et de tout système humain.  » On est surpris de trouver déjà de telles idées au milieu du dix-neuvième siècle  !

«  Malgré de bonnes dispositions apparentes, une visite de courtoisie au ministre de la Marine, le jeune évêque souhaitait par-dessus tout protéger son vicariat contre toute ingérence de l’administration. Il ne s’en ouvrit, semble-t-il, jamais à Libermann, mais il en parlait souvent et longuement avec la communauté de Dakar, qui après sa mort, se fit l’écho de ses préoccupations.  » (Paul Coulon, Libermann, p. 861) Les missionnaires suivirent ses directives et Monsieur Arragon, bouillant spiritain qui donnera bien du fil à retordre au Père Libermann, écrivit au ministère que les missionnaires refusaient tout appointement, mais qu’ils accepteraient bien une aumône du gouvernement  ! L’insolence de la lettre indisposa le gouvernement.

Mgr Bessieux ne mâchait pas ses mots  : «  À quoi peut conduire ce beau plan qu’on ne veut plus rien de France  ? plus d’Europe  ? On n’est plus Français, mais Africain et purement. Mais quel titre présenter pour obtenir un passage quelconque à bord des navires de guerre  ? Il en faudrait écrire au ministère  : quelles misères  ! Quelles longueurs  ! voilà cependant où nous allions avec tous les beaux plans de liberté  !  »

En une autre occasion, lors de l’inauguration d’une église construite par le Père Briot, le commandant Brisset très heureux d’être invité vint avec un piquet de soldats amenés du Sénégal, dont des musulmans. Le Père Briot refusa de les admettre et se brouilla avec le commandant qui pourtant s’entendait parfaitement avec le Père Bessieux, mais ce dernier était en France et ce furent les instructions de Mgr Truffet qui prévalurent  ! Le Père Libermann dut consulter l’abbé des Genettes  : le saint prêtre confirma que la discipline excluant les païens des églises était une coutume désuète. Le Père Libermann désavoua la conduite du Père Briot et lui recommanda de s’entendre à l’avenir avec les commandants.

Le Père Libermann pensait que Truffet serait arrivé à une rupture avec la France, ce qui se serait traduit par une perte de 25 000 FF pour la mission, fait d’autant plus grave qu’à la suite de la révolution de juillet les ressources de la Propagation de la Foi étaient presque taries, et cette hostilité de Truffet aurait fait considérer les missionnaires comme des ennemis du gouvernement. Libermann y voyait la ruine de la mission alors qu’à son avis, rien ne justifiait les inquiétudes de Truffet.

UN CLERGÉ INDIGÈNE INDÉPENDANT ET SANS FORMATION.

Dès son arrivée, Mgr Truffet publia des instructions à ses missionnaires leur imposant des méthodes détachant les enfants de la France, dans l’esprit des instructions de 1659  : «  Ils apprendront à ces enfants la langue latine combinée avec leur idiome maternel (…). Les missionnaires n’oublieront jamais qu’ils sont venus établir le règne de Dieu et de l’Église et non les idées et les usages de l’Europe.  »

Il refusait que les enfants “ destinés au sacerdoce ” apprennent le français pour ne pas les mettre en contact avec les colons certes très corrompus, mais aussi pour qu’ils aient le moins possible de contact… avec les missionnaires français  ! Pourquoi  ?

«  Le commerce trop fréquent avec eux pourrait avoir pour résultat d’inspirer aux missionnaires eux-mêmes moins de respect pour l’indépendance des enfants (sic); ils leurs commanderaient de petites choses d’abord, puis en exigeraient des services puis finiraient par les regarder comme des serviteurs, conduite qui serait triplement funeste en ce qu’elle tiendrait les enfants dans un état d’humiliation qui les empêcherait de s’estimer comme doivent le faire des aspirants au sacerdoce (sic), en ce qu’elle éloignerait les parents de donner leurs enfants  ; en ce qu’elle tiendrait à tenir le clergé indigène dans un état d’infériorité relativement au clergé européen, ce qui est contraire aux prescriptions de la Propagande.  » Avec de tels principes, nul doute que Mgr Truffet aurait formé un clergé indigène plein d’orgueil et refusant de travailler  ! Il contrevenait lui-même aux recommandations de la Propagande.

En effet, l’instruction Neminem Profecto de 1845 avait prescrit «  de fonder des séminaires, dans lesquels les jeunes aspirants au sacerdoce seront longuement et soigneusement formés et initiés aux sciences sacrées  ». Or, Mgr Truffet avait baptisé “ petit séminaire ” un embryon d’école primaire, dans sa précipitation à appliquer les directives de Grégoire XVI sur le clergé indigène. Mgr Bessieux, reprenant la mission après la mort de Truffet, écrira au Père Libermann  : «  Dans la maison appelée petit séminaire sont onze enfants  : deux grebo, deux serer, sept wolof (il s’agit des différentes peuplades de la région). Quelques-uns sont à l’ A. B. C. Voilà les séminaristes qui doivent être prêtres. On les a nourris dans cette pensée jusqu’ici  : comme si la maison qui les loge faisait les vocations  ! Le petit séminaire ne sera tel que quand il réunira dans son sein les enfants choisis dans les écoles primaires et qu’on aura jugés capables, et par leur sagesse et par leurs talents, d’aspirer à l’état ecclésiastique. Il n’y a aujourd’hui qu’une école primaire  !  »

UN NOUVEAU MATTEO RICCI, POUR LES MUSULMANS  !

Plus grave  : lorsque Mgr Bessieux prit la suite de Mgr Truffet, il eut la mauvaise surprise de découvrir, comme le dominicain Moralès enquêtant sur les jésuites en Chine, l’étrange conduite du Vicaire apostolique avec les marabouts musulmans dont il fit un rapport au Père Libermann  :

«  Dans l’enseignement du peuple mahométan, Monseigneur a défendu de dis­cuter  ; le principe me paraît bon  ; c’est la méthode la plus utile  : instruire sans discuter. Mais avec les marabouts qui font des objections, leur dire qu’il faut prier, que Dieu leur fera connaître la lumière intérieure, ne leur dire jamais que leur religion est mauvaise de crainte de les blesser, leur dire ce qu’il y a de bon dans leur religion, sans attaquer fortement ce qu’il y a de mauvais, c’est, me semble-t-il, une charité mal entendue. Dire qu’on ne vient pas changer la religion, mais la compléter, c’est une erreur funeste, enfantée par un excès de ménagement. Les missionnaires passent pour des ignorants, quand le chef a écrit de telles paroles. Comment donc venez-vous compléter ce que l’Église, au jour du baptême, ordonne de rejeter avec horreur  : Abhoresce mahumeticam  !  » “ Avoir en ­horreur l’islam ”  : formule que les catéchumènes devaient ­prononcer avant leur baptême dans les missions.

Pire encore  : Mgr Truffet tomba dans les mêmes erreurs que Matteo Ricci en Chine, en composant un catéchisme en langue wolof après seulement six mois d’étude  ! Mgr Bessieux, qui l’avait fait avant lui pour la langue pongwé, savait de quoi il parlait en écrivant au Père Libermann  : «  Quel que soit le talent de l’auteur, il n’offre guère de garanties dans les expressions, étant fait avec un interprète mahométan  ! J’en défendis l’enseignement (…). Hier au soir, en soupant, Soleiman (l’interprète en question), qui était avec nous, nous donna des explications sur quelques mots employés dans le catéchisme. Il a dicté à Monseigneur  : pour le mystère de la Trinité, on a employé Leukale qu’on a jugé technique. J’en ai demandé l’explication  : “ Supposez, m’a dit ­Soleiman, Monseigneur, Monsieur Warlop et le frère Siméon. Monseigneur plus grand, premier  ; Monsieur Warlop avant le frère Siméon, mais tous trois venir ici avec même intention  ; ainsi le Père plus vieux que le Fils, Saint-Esprit, lui, plus petit  ; ­cependant la même chose  : voilà Leukale, Trinité. Trois verres liés ensemble, même paquet  : Leukale. Fourchette à trois pointes  : voilà encore Leukale  »  !

MORT DE MGR TRUFFET.

L’article 7 des instructions de Mgr Truffet à ses missionnaires leur défendait de parler des affaires de la mission au Père Libermann qui avait pourtant signé avec lui une convention laissant de fait l’administration de la mission au Vicaire apostolique, mais pas les affaires internes de la communauté. Truffet ne respecta pas cet accord et se prétendit supérieur religieux. Or il imposa un régime alimentaire de trappiste aux missionnaires. Les conséquences furent immédiates  : il mit en danger sa vie et celle de ses missionnaires qui tombèrent malades. Lorsqu’il consentit enfin à faire appeler un médecin, il était trop tard pour lui. Pourtant, l’amiral Baudin précise que son bateau mouillait en face de la mission… Mgr Truffet mourut le 22 novembre 1847, de ses propres erreurs. Le jugement de l’amiral Baudin fut impitoyable, parlant du «  peu de jugement ou, tranchons le mot, d’intelligence du chef supérieur de cette mission qui vient de mourir.  »

Douze ans plus tard, Mgr de Marion-Bresillac mourra à Freetown en Sierra Leone, pour la même raison  : son opposition à toute assistance de l’administration française. L’amiral Bouët-Willaumez, ami de Mgr Bessieux, écrira au Père Planque, successeur du Père de Marion-Bresillac  :

«  Déplorable chose, monsieur l’Abbé, d’envoyer des hommes précieux mourir sans fruit sur le point le plus inhospitalier d’une côte déjà si meurtrière  ! Pourquoi ne pas vous adresser aux hommes qui connaissent, aux officiers de marine qui aiment et estiment les missionnaires et qui vous auraient dit tout le danger  ? Pour moi, je ne consentirais jamais à débarquer à Sierra Leone des missionnaires pour y demeurer toute l’année  : on ne peut sans une mort certaine y faire sa résidence fixe.  » Cet avertissement aurait pu être adressé à Mgr Truffet…

Les vrais disciples du Père Libermann continueront son œuvre en favorisant la colonisation française. Mgr Bessieux entrera pleinement dans les vues de son supérieur et par sa correspondance informera fidèlement le Père Libermann qui tiendra compte de ses avis et de son expérience.

MGR BESSIEUX, HEROÏQUE MISSIONNAIRE,
VRAI DISCIPLE DU PÈRE LIBERMANN

En restant au Gabon après la mort des huit autres missionnaires en 1844, Mgr Bessieux avait pris une décision héroïque et historique  : c’est à lui qu’on doit l’ouverture de l’Afrique à la mission et à la colonisation françaises. En effet, au dix-neuvième siècle, au sud du Sénégal, en dehors des côtes, l’Afrique était totalement inconnue. Elle était divisée en deux régions aux limites imprécises  : la Guinée supérieure ou septentrionale, qui s’étendait du Sénégal jusqu’au Congo et la Guinée inférieure ou méridionale, qui comprenait le Congo. Le Gabon faisait partie de la Guinée supérieure, c’est là que s’établit le Père Bessieux, dans un lieu situé près du Fort d’Aumale qu’il appela Mission Sainte-Marie du Gabon.

«  Me voici dans le sixième mois de mon séjour au Gabon. Je n’ai rien reçu depuis notre arrivée en Afrique. Monseigneur ne m’a donné aucune nouvelle, aucun ordre. Je n’ai que la bonté de Dieu qui me console et me for­tifie (…). J’agis, mon Père, comme si j’étais sûr que vous me devez laisser toujours ici et que bientôt je verrai de zélés missionnaires encourager et soutenir nos pas languissants. Le pays ici n’est pas malsain, personne n’est mort au poste… nous retirer après un premier essai malheureux, ce serait, il me semble, manquer à Dieu et à ces pauvres peuples…  »

Mgr Bessieux passa ainsi deux ans sans recevoir de lettre alors qu’il ne cessait d’écrire au Père Libermann. Celui-ci avait pourtant bien écrit, mais les lettres s’étaient perdues  ! Quand il reçut enfin des nouvelles, ce fut une joie immense.

Au début, il vécut dans des conditions misérables  : «  La maison où habite Monsieur Bessieux est une mauvaise case, moins belle et moins habitable que celles du pays. C’est un rez-de-chaussée bas, divisé en cinq petits appartements, mais le pire c’est qu’elle fait de l’eau comme un panier. Voilà sa demeure pendant près de deux ansIl est placé dans l’endroit le plus malsain de bien loin à la ronde, un marigot entoure la maison. Des millions de moustiques vous dévorent, il y en a de gros et de petits comme la poussière.  »

Lorsque le Père Libermann apprendra la mort de Mgr Truffet, il reconnut que le seul missionnaire capable de lui succéder était le Père Bessieux. Il fut choisi parce que, seul survivant de la première expédition, il était humble et vertueux et entretenait les meilleures relations avec les autorités. «  Sans jamais manquer à la charité, il a toujours eu le mérite de dire la vérité sur les personnes et les événements, avec toujours pour premier souci, la réussite de la grande entreprise de l’évangélisation du vaste Vicariat apostolique des Deux Guinées.  » (Michel Assoumou Nsi, op. cit.)

Ainsi, Mgr Bessieux eut un jugement des plus justes lorsqu’il écrivit au Père Libermann au sujet des plans de son prédécesseur  : «  Je n’approuve nullement les plans formés par Monseigneur. J’approuve son esprit qui conduisait tout par la foi, la pauvreté, la confiance en Dieu, la misère, mais sa manière de voir le gouvernement n’était pas raisonnable. Il s’est trompé, je ne crains pas de le dire.  »

Mgr Kobès lui fut donné comme coadjuteur pour ses qualités administratives et son sens de l’ordre, dont Mgr Bessieux était dépourvu  !

Par sa collaboration avec l’administration française, Mgr Bessieux sauva la mission. «  Le gouvernement est l’instrument dont la Divine Providence veut se servir pour nous aider à planter la religion en Afrique  ; que nous importent ses intentions  ? Ne jugeons pas sa politique  ; occupons-nous de l’œuvre de Dieu et sachons l’intéresser à notre œuvre et l’associer à nos intérêts religieux  !  » (Lettre du 19 février 1848 au Père Libermann)

Quelques jours plus tard, la monarchie de juillet était renversée. Mgr Bessieux n’en continua pas moins son heureuse concertation avec l’administration. En témoigne une lettre du gouverneur du Sénégal  :

«  S’il était possible que l’autorité (de la mission) fût définitivement confiée à celui qui l’exerce si bien (Mgr Bessieux) et qu’on put lui donner le titre d’évêque je ne désespère pas autant de la Mission. J’ai connu longtemps Monsieur Bessieux au Gabon, c’est un homme dévoué, tolérant, cependant pas encore autant qu’il conviendrait (sic) et d’un zèle infatigable.  »

De retour en France pour refaire sa santé, il en profite pour rencontrer mère Émilie de Villeneuve, fondatrice des Sœurs de l’Immaculée Conception de Castres, dites les Sœurs bleues, canonisée par le pape François le 17 mai 2015. Elle accepte d’envoyer des Sœurs bleues au Gabon et, le 19 février 1849, Mgr Bessieux s’embarque avec les premières religieuses. Leur couvent sera construit par l’administration coloniale.

Le travail manuel n’étant pas en honneur chez les Noirs, Mgr Bessieux donna l’exemple  : il voulait supplanter les missionnaires américains qui, disposant de fonds considérables, avaient une mission florissante et réussissaient à faire travailler les Noirs dans leurs plantations. Il se préoccupa de stabiliser les populations qui étaient surtout adonnées au commerce, en initiant les plantations de coton. Il va aussi pallier la famine qui sévira en 1857. Le 15 janvier 1873, arrivaient par le paquebot anglais, les naturalistes français Marche et Compiègne, qui furent hébergés un temps à Sainte-Marie. Comparant les missionnaires de ­Bessieux aux moines défricheurs et bâtisseurs du dixième siècle, le marquis de Compiègne ne cache pas son admiration pour l’œuvre accomplie, «  la plus florissante au point de vue de toutes les missions établies sur la côte d’Afrique  », louant les potagers, «  les vastes jardins remplis des fruits les plus rares  », insistant sur l’élevage qui «  en dehors de cet établissement fait absolument défaut dans cette colonie  ».

Dans son journal de voyage, il raconte l’émotion qu’il ressentit lorsqu’allant rendre visite à Mgr Bessieux, on lui dit que Monseigneur était en brousse en train de travailler  : «  L’évêque vint, tout couvert de sueur et de poussière, mais avec une distinction suprême. À l’heure qu’il est, Mgr Bessieux est au Gabon, fait sans exemple pour un Blanc, depuis trente ans. Épuisé par l’âge et la fatigue, il n’est que l’ombre de lui-même, mais quand on lui parle de ses fleurs, de ses fruits, de ses arbres, il se ranime et semble revivre le passé.  »

Et lorsque le gouvernement français voudra abandonner le Gabon à l’Angleterre en échange de la Gambie, le Père Bessieux s’y opposera avec une telle détermination qu’il obtiendra gain de cause.

Ce grand dévot du Très Saint Cœur de Marie mourut le 30 avril 1876, un an après sa rencontre avec Savorgnan de Brazza qui venait d’entreprendre l’exploration du Haut Ogooué.

POUR LA «  NOUVELLE ÉVANGÉLISATION  »  :
LA DOCTRINE MISSIONNAIRE DU PÈRE LIBERMANN

Le Père Libermann n’avait pas le dogmatisme d’un Truffet ou d’un Luquet. Selon sainte Émilie de Villeneuve, «  il ne tenait pas à ses idées  », son humilité le prédisposait à prendre les bonnes décisions dans les situations difficiles. Si le Père Libermann a paru adopter certaines erreurs, c’est à cause de certains de ses missionnaires ou de ses amis, mais il a corrigé son jugement en fonction des retours d’expérience venant d’autres missionnaires au jugement plus sûr. Ainsi apprenant de Mgr Bessieux les circonstances de la mort de Mgr Truffet le 22 novembre 1847, il nuança la fameuse phrase  : «  Faites-vous nègres avec les nègres  », qu’il avait écrite quelques jours auparavant, le 19 novembre 1847 à sa communauté de Dakar, en ordonnant aux missionnaires de se nourrir correctement, car les missionnaires ne pouvaient pas adopter le mode de vie des Noirs sans compromettre leur santé et donc leur mission. C’est à ce réalisme que notre Père souhaite ramener l’Église par un concile Vatican III, loin de toute utopie. Dans la CRC n° 56 de mai 1972 reproduite dans Préparer Vatican III, p. 149-174, notre Père décrit la crise dont souffre aujourd’hui les missions et il est étonnant de constater que les idées fausses qu’il dénonce dans le concile Vatican II étaient déjà présentes au milieu du dix-neuvième siècle, prêtes à être exploitées par des utopistes et des démagogues  : Vatican II n’a rien inventé  !

L’HÉRÉSIE DE LA “ KÉNOSE ”.

Mgr Truffet ou Mgr de Marion-Bresillac sont bien les précurseurs de cette erreur que les progressistes transformeront au vingtième siècle en hérésie, la “ kénose ”, dénoncée par notre Père  : «  Il est séduisant de trouver dans l’Incarnation du Verbe un modèle de la manière vraiment évangélique dont l’Église doit épouser la mentalité et les mœurs des peuples où elle s’implante, encore que l’analogie soit lointaine et d’une application délicate. Mais cette théologie mys­tique ne doit pas servir de paravent à des passions révolutionnaires et des vues utopiques, toutes destinées à flatter l’orgueil des païens au lieu de les convertir, selon lesquelles il n’y aurait plus de missions que dans le reniement par l’Église de ses attaches européennes et la rupture de sa tradition romaine.  »

«  La “ philanthropie ” divine dont parle saint Paul (Tt 3, 4) n’a rien à voir avec l’hérésie de la “ kénose ” selon laquelle le Verbe se serait dépouillé de sa divinité pour être homme seulement, comme nous. Parallèlement, l’adoption d’un peuple par les missionnaires ne passe pas forcément, pas du tout, par leur détestation du monde civilisé dont ils viennent. Jésus n’a manifesté ni “ culte de l’homme ” ni mépris de Dieu. On ne construit pas l’Église sur l’exaltation de toute négritude dans le mépris masochiste de l’homme blanc  !  »

Les missionnaires ne peuvent pas se maintenir en dénigrant et en se dépouillant de la civilisation européenne, car les peuples de couleur en tirent les conséquences  : «  Dans la période intermédiaire de la décolonisation, l’Église s’est flattée de “ passer aux barbares ” et, elle seule, de survivre au rejet de l’Occident par la vertu de son “ catholicisme ”, de son universelle fraternité évangélique. Mais le mouvement de bascule a continué sur sa lancée. Les peuples de couleur ont chassé les Blancs. Ils se prétendent maintenant plus civilisés que leurs anciens maîtres. Rien ne vaut de ce qui vient d’ailleurs, et le missionnaire, par définition, vient toujours d’ailleurs  ! Comment le christianisme pourrait-il renier ses origines  ?  »

L’EUROPE, C’EST L’ÉGLISE, C’EST LA CHRÉTIENTÉ  !

Notre Père remarque que tout est et reste européen. Surtout les idées subversives contre l’Europe  !

«  Chrétien ou communiste, le monde entier est digéré par l’Europe  : soutane ou bleu de chauffe, vin ou coca-cola, les idées et les modes occidentales subsisteront bientôt seules. Tout le reste tombe au niveau du folklore. L’Église, en y faisant retour pour se “ déseuropéiser ”, travaillerait à sa perte  : c’est son européisme premier, privilégié, qui est son meilleur atout naturel pour demain… À vrai dire, l’Europe c’est elle  !  »

Comme le Père Libermann, notre Père prévoit que le concile Vatican III de nos espérances reviendra à «  l’évangélisation sur les bases de l’effort séculaire, à partir de la Chrétienté et en jonction avec son œuvre civilisatrice.  »

Mais notre Père y ajoute sa doctrine de Contre-­Réforme  : «  Foi et réalisme vont de pair, à l’encontre des hésitations actuelles de Vatican II sur la foi et sur tant de ses bienfaits temporels, au bénéfice de l’utopieTant que l’Église condamnera la Chrétienté qui est son propre fruit, elle ne portera aucun fruit chez les païens. “ Cherchez le Royaume de Dieu et sa Justice, le reste vous sera donné par surcroît. ” (Mt 6, 33) Il faut que l’Église puisse dire à tous les peuples païens  : voyez la Chrétienté, voyez ces peuples qui ont reçu l’Évangile, et admirez les bienfaits qu’ils en ont reçus  !  »

«  La Mission ne pourra jamais se fonder que sur la réussite de la Chrétienté et à partir de celle-ci comme de son unique, sa nécessaire et incomparable base de départ. À l’encontre de l’orgueil humain, Vatican III dira aux Occidentaux  : Vous n’êtes grands que par le Christ et l’Église qui vous ont faits ce que vous êtes. Et elle dira à tous les autres peuples  : Votre salut passe par votre soumission à cette admirable Chrétienté séculaire, romaine, latine, européenne, occidentale, qui détient tous les trésors du Ciel et de la terre pour vous les communiquer.  »

DE L’INDIGÉNISATION PRÉMATURÉE DU CLERGÉ…

L’exaltation du clergé indigène selon Mgr Luquet et Mgr Truffet sera portée à son comble par les papes Benoît XV et Pie XI, et se doublera d’une détestation des ordres missionnaires français qu’ils s’efforceront de contrôler en déplaçant toutes les maisons-mères à Rome, y compris l’Œuvre (française) de la Propagation de la Foi qui avait bien résisté aux tentatives de Léon XIII.

Le concile Vatican II a confié la mission à tous, c’est-à-dire à personne et abandonna le missionnaire qui «  sera invité avant tout à “ se dépouiller de lui-même ”, à s’écraser et à disparaître devant le clergé autochtone qui, au contraire, n’aura qu’à laisser parler en lui la nature, la culture antérieure au colonialisme, le vieux fonds païen, pour “ incarner le Christ ”  ».

Le Concile a rêvé «  d’un merveilleux clergé autochtone qui, de son propre fonds et libéré de l’odieuse tutelle des Blancs, aura toutes capacités et devra faire preuve de toutes les vertus. On édicte d’admirables lois de perfection en tous genres pour les (derniers) missionnaires  : Blancs au service des Noirs, des Jaunes et des Rouges, par racisme inversé.  »

Et l’échec est aujourd’hui retentissant  :

«  Visiblement, la chute vertigineuse des Missions catholiques s’en est suivie. Elle trouve dans le Concile sa cause adéquate et proportionnée. Certes, les difficultés étaient antérieures  ; les solutions mauvaises étaient déjà préconisées et mises en œuvre en bien des endroits. Mais le Concile les adopta toutes et les promulgua avec l’autorité souveraine qui lui est et lui reste encore (bien à tort) reconnue.  »

… À LA NÉCESSITÉ DES INSTITUTS MISSIONNAIRES.

Il n’empêche que «  pour longtemps encore, le missionnaire sera l’aventurier du Bon Dieu, l’explorateur, l’homme fort qui a tout donné, prêt au martyre. Les utopies sur la mutation du monde moderne sortent de bureaux parisiens, elles ignorent la réalité du tiers monde. À celui-ci, il faut des spécialistes

«  La nouveauté est que ce missionnaire même sera d’autant plus utile et efficace qu’il aura une forte culture scientifique, philosophique et théo­logique, pour préserver sa neuve chrétienté de l’invasion des idées européennes subversives, dont le prosélytisme est im­pressionnant et rivalise à l’aide de moyens formidables avec sa propagande chrétienne.  »

«  Les instituts missionnaires resteront longtemps encore le plus parfait, le plus nécessaire des instruments des Missions. Quand la bouffée d’orgueil qui enivre les peuples les aura menés aux catastrophes, l’humilité reviendra (…). Pour des dizaines d’années et plus, le cadre des jeunes Églises restera celui des instituts missionnaires, même si la hiérarchie est prématurément autochtone.  »

Les Pères du Saint-Esprit ont donc encore de beaux jours devant eux, à condition de renoncer à leurs chimères.

MAIS AVANT TOUT, RESTAURER LA FOI DANS L’ÉGLISE  !

«  L’un des meilleurs signes de la vitalité de l’Église, c’est son élan missionnaire. On ne donne que ce qu’on possède avec surabondance, on ne persuade les autres que de ce dont on est soi-même pleinement convaincu et très satisfait. Parce que la vraie religion est plénitude de grâce et de vérité, elle doit faire le bonheur spirituel et même la prospérité temporelle des peuples qui l’ont adoptée dans leur généralité. Il est plus que naturel, il est nécessaire et idéal que la christianisation des personnes privées s’achève en christianisation de la société comme telle, produisant une différenciation croissante, tant politique que religieuse, entre la Chrétienté royaume du Christ, et le monde païen, royaume de Satan. Dès lors, les pays chrétiens, fervents et prospères, se feront par leurs élites les propagandistes et diffuseurs, les “ missionnaires ”, de cette Voie, de cette Vérité, de cette Vie.  »

Mais pour cela, l’œuvre de Contre-Réforme est indispensable  : «  Gardons la foi, proclamons la foi. Gardons le sens des réalités historiques et respectons-les. L’avenir des Missions dans notre monde difficile en dépend.  »

CONCLUSION  :
RÉVOLUTION DE 1848 ET ABOLITION DE L’ESCLAVAGE

UNE LETTRE DÉCONCERTANTE

Le 20 mars 1848, le Père Libermann écrivait à un candidat souhaitant entrer dans la Congrégation une lettre qui pourrait nous paraître très déconcertante  :

«  Vous me demandez ce que je pense de notre révolution. Je pense que c’est un acte de justice que Dieu a exercé contre la dynastie déchue, parce qu’elle a plutôt cherché son propre établissement que le bien du peuple qui lui était confié (…). Les Bourbons de la branche aînée ont déjà mérité d’être châtiés pour leurs infidélités. Ils ont vendu l’Église par faiblesse  ; la branche cadette l’a livrée par prévarication. Je croirais que Louis XVI a été puni pour l’orgueil de Louis XIV et la conduite de Louis XV. Ils ont fait tout ce qui était en leur pouvoir pour subjuguer l’Église de Dieu et pour accabler leur peuple, le premier par des maux temporels, et le second par des maux moraux (…). Cet acte de justice atteint tous les souverains d’Europe. Tous, par leurs orgueilleuses prétentions voulaient s’élever au-dessus de Dieu  ; tous traitaient l’Église comme une esclave  ; tous aussi aggravaient les maux des peuples et ils ne craignaient pas de les démoraliser pour consolider leur pouvoir et pour s’acheminer de plus en plus vers l’absolutisme ou s’y affermir (…).

«  Vouloir se cramponner au vieux temps, et rester dans les habitudes et l’esprit qui régnaient alors, c’est rendre nos efforts nuls, et l’ennemi se fortifiera dans l’ordre nouveau. Embrassons donc avec franchise et simplicité l’ordre nouveau et apportons-y l’esprit de l’Évangile, nous sanctifierons le monde, et le monde s’attachera à nous.  »

On trouve ici une pensée tout à fait parallèle à celle de Mgr Freppel à la même époque. ­Alsacien comme lui, l’abbé Freppel fut formé au même séminaire de Strasbourg quelques années après. Frère Pascal montre comment «  l’abbé Freppel était pleinement acquis au nouveau régime et s’il faut en croire certains souvenirs d’élèves, il ne se serait même pas montré défavorable à 1789, qu’il acceptait comme préparation aux événements de 1848. On trouve en effet, dans ses notes, ce parallèle emprunté ou établi par lui  : “ La Révolution de 1789 avait la mission de détruire et de renverser, la Révolution de 1848 a la mission d’édifier et d’organiser. Celle-ci a un caractère positif, réalisateur, celle-là un caractère négatif et démolisseur  ; c’est la marche naturelle des événements, c’est le cours ordinaire des choses et des affaires  : il faut abattre avant de bâtir et de relever. ”  » (frère Pascal du Saint-Sacrement, Mgr Freppel, tome 2, p. 41) «  Comme beaucoup de prêtres, l’abbé Freppel croit que république est synonyme de liberté religieuse, que l’Église va profiter des événements pour baptiser la Révolution.  » L’abbé Pie sera encore plus dithyrambique  : «  La vraie Liberté, la vraie Égalité, la vraie Fraternité, fruit de l’arbre chrétien. Celui qui mangera [de ce fruit] vivra éternellement  »  !

Il ne faut donc pas s’étonner de voir le Père Libermann suivre ce courant qui était général dans l’Église à l’époque, courant que Pie IX lui-même avait suivi avant que son ministre libéral Rossi soit assassiné par les révolutionnaires le 15 novembre 1848.

Formé au moule libéral du séminaire Saint-­Sulpice, le Père Libermann n’a pas vécu assez longtemps pour prendre la mesure de l’absurdité et de l’impiété du régime républicain, comme Mgr Freppel, et Mgr Pie dans une moindre mesure.

En revanche, par sa prudence, le Père Libermann montre un vrai esprit contre-révolutionnaire.

LA PRUDENCE DU PÈRE LIBERMANN

«  Bien qu’il fût au loin, Libermann avait d’avance senti toute la complexité du problème  : il avait, dès 1844, précisé que le rôle des missionnaires n’était pas de prêcher l’abolitionnisme.  » (Georges Goyau, La congrégation du Saint-Esprit )

Déjà, dans une lettre au directeur des colonies datée du 22 septembre 1842, il assurait que lorsque les missionnaires rencontreront des Noirs esclaves, ils les inciteront à la soumission à leurs maîtres, tout en essayant d’obtenir qu’ils soient traités selon les règles de la charité chrétienne. C’est la même prudence que mère Javouhey (Paul Coulon et Paule Brasseur, Libermann, une pensée mystique et missionnaire, 1988, p. 327)

Dans les instructions qu’il donnait cette année-là à ses missionnaires, le Père Libermann les incitait à une prudente réserve sur la question de l’esclavage. Contrairement à l’impétueux Père Monnet, qui fut expulsé de l’île Bourbon par un Conseil colonial anticlérical pour avoir dénoncé trop brutalement à la chambre des Pairs les abus très réels des mauvais colons envers leurs esclaves, les Pères du Saint Cœur de Marie ne se déclaraient pas ouvertement contre l’esclavage, mais en dénonçaient les abus. «   L’idée d’un combat pour l’abolition de l’esclavage n’apparaît jamais sous leur plume (celle d’Eugène Tisserant et de Frédéric Le Vavasseur), ni sous celle de Libermann (…). La référence spirituelle du Père Libermann n’est pas la propagande abolitionniste, mais l’épître aux Philippiens  : “ Il s’anéantit lui-même, prenant la condition d’esclave et devenant semblable aux hommes. ”  »

DES MESURES PRUDENTES.

En 1844, le Père Libermann aurait voulut qu’on mette en place des ateliers où les Noirs apprendraient certains métiers. Il voyait là un moyen plus efficace que le travail forcé établi par la République après l’abolition de 1848. Il souhaitait que ni les maîtres ni les esclaves ne se doutent qu’on les préparait à l’abolition  :

«  Cette préparation, écrivait-il au Père Levavasseur, se ferait par le fait, sans qu’on eût l’air d’y toucher. Je voudrais même que nos missionnaires n’y pensent pas, cela se ferait de soi-même. Agissant ainsi, si l’émancipation est retardée, nos pauvres esclaves resteront dociles ils obtiendront par là le moyen de gagner un peu plus d’argent, et de se délivrer peu à peu de l’esclavage. S’ils viennent à être émancipés en masse, vous aurez acquis un certain pouvoir sur l’esprit d’un grand nombre et surtout des plus influents et par là vous arrêterez bien des désordres.  »

On ne pourra qu’admirer la justesse de ces conseils lorsqu’on comparera dans les chapitres suivants ce qui s’est passé à l’île Bourbon où ces consignes furent appliquées à la lettre par le Père Levavasseur et ses confrères, avec les troubles qui se déroulèrent dans les Antilles où les Pères du Saint-­Esprit n’étaient pas encore bien implantés.

LES CONTRADICTIONS DE LA MONARCHIE DE JUILLET.

Cependant, le Père Libermann rencontra des obstacles liés au régime de 1830  : Louis-Philippe avait demandé d’instruire les esclaves et de les catéchiser pour les y préparer, mais les colons prétextèrent la liberté de croyance instaurée par l’usurpateur lui-même, pour refuser d’imposer une religion à leurs esclaves. Le Père Libermann écrivait au Père Levavasseur  : «  Les malheureux Blancs doivent sentir amèrement le mal, irréparable peut-être, qu’ils ont fait en s’opposant à l’instruction des Noirs, mais j’en doute encore, un grand nombre d’entre eux ne seront pas capables de le comprendre.  » Il faut tout de même préciser qu’avec les révolutions de 1789 et 1830, la plupart des colons étaient devenus anticléricaux et résolument esclavagistes. La perspective de l’abolition de l’esclavage les rendit plus durs envers leurs Noirs et c’est à cette époque que l’on trouve le plus de documents sur les mauvais traitements envers les esclaves ( Prosper Ève, Du torchis à la pierre, la congrégation des Filles de Marie). Une minorité influente de légitimistes s’occupait bien de leurs esclaves. Ils furent d’ailleurs les seuls colons à bien accueillir les missionnaires sur leurs habitations  ; le Père Monnet appréciait beaucoup les Desbassayns.

LA NÉCESSAIRE FUSION
AVEC LE SÉMINAIRE DU SAINT-ESPRIT.

La nomination à la direction des colonies de Victor Schoelcher inquiéta beaucoup les spiritains qui songèrent sérieusement à leur fusion avec les Pères du Saint Cœur de Marie. Le Père Libermann lui-même s’était rendu compte très tôt qu’il ne pourrait rien faire dans cette période difficile sans la fusion de sa société avec la congrégation du Saint-Esprit chargée du clergé colonial. Il avait vainement tenté des démarches auprès des différents supérieurs, Messieurs Fourdinier et Leguay, mais ces prêtres très dévoués ne pouvaient se résoudre à voir disparaître l’institut fondé par Claude Poullart des Places dans une fusion avec une congrégation religieuse. Ils refusèrent l’union.

La nomination du Père Alexandre Monnet à la tête des spiritains allait tout arranger. Elle désarma ­Schoelcher qui trouva à qui parler. En effet, le Père Monnet, missionnaire hors pair, le Père des Noirs, avait subi la persécution des colons libéraux de l’île Bourbon et pouvait passer pour un abolitionniste à ses yeux. Mais le missionnaire n’aimait pas cet agitateur républicain qu’il appelait “ le despote Schoelcher ”, et s’opposa à la nomination de préfets apostoliques de tendance républicaine, tels les abbés Dugoujon et ­Castelli en Martinique et en Guadeloupe.

Très favorable à l’union avec les Pères du Saint Cœur de Marie, le Père Monnet céda sa place au Père Libermann qui préféra garder l’ancien nom de la congrégation, afin qu’elle ne soit pas considérée comme une nouvelle fondation et qu’elle bénéficie des mêmes privilèges que celle fondée par Claude Poullart des Places. Cette seule disposition fut providentielle, car elle sauvera plus tard la congrégation de l’anéantissement lors des lois contre les congrégations de 1881. Mais en 1848, cette fusion permit de faire face aux désordres créés par la révolution et l’abolition de l’esclavage.

L’IMPRUDENCE CRIMINELLE DE SCHOELCHER
ATTÉNUÉE PAR LE PÈRE LIBERMANN

En février 1848, la révolution grondait à Paris. ­Victor Schoelcher, revenu du Sénégal, est appelé au gouvernement provisoire où il convainc Arago, ministre de la Marine, de décréter l’abolition immédiate de l’esclavage. Cette mesure, prise sans aucune prépa­ration, mit le Père Libermann dans une situation inextricable. Il n’en augurait rien de bon. Il écrivait au Père Levavasseur  : «  S’il est impossible qu’on échappe à la liberté, il faut prendre les moyens les plus sages pour en tirer le meilleur parti possible, et il n’y a que la religion qui puisse faire ce miracle.  »

L’abolition de l’esclavage de 1848 fut une décision prématurée, il faut le dire malgré l’idéologie qui veut nous faire croire que la liberté est le premier des biens. Car elle entraîna la désertion massive des plantations ou des sucreries, et la misère des colons et des Noirs  : à l’île de la Réunion, «  sur 45 698 esclaves travaillant le 1er janvier sur les grandes propriétés, il ne restait plus que 15 483 affranchis engagés chez ces mêmes propriétaires  ». Et cela, malgré les efforts de Sarda Garriga, représentant de Schoelcher, pour les maintenir au travail  : trente mille Noirs se répandirent dans les campagnes vivant de chapardage, de vols ou de petits travaux pris aux Blancs. «  La plaie de l’après 1848, constamment dénoncée, était le vagabondage, l’oisiveté avec ses dangers, l’alcoolisme en particulier. La consommation d’alcool, sous forme de rhum surtout, doubla en cinq ans (1847-1852).  »

Aucune mesure ne fut prise pour aider les Noirs libérés ou pour les instruire et leur donner les moyens d’avoir un travail. Les projets élaborés par Schoelcher pour la gratuité de l’école pour les Noirs ne virent pas le moindre commencement de réalisation, d’autant plus que ce dernier s’exila en Angleterre, sa chère patrie, lors du coup d’État de Napoléon III qui mit fin au désordre, mais ne changea rien à la situation sociale. Schoelcher laissa les colonies dans un tel désordre économique et social qu’il fallait s’attendre à la guerre sociale. Les desseins humanitaires de Schoelcher cachaient mal une mainmise du ­capitalo-socialisme sur les colonies françaises par l’institution de banques et d’usines centrales qui volèrent littéralement aux colons le fruit de leur travail en les ruinant.

En effet, pour remplacer les Noirs, on introduisait dans les îles toute une population d’Indiens, engagés moyennant des salaires inférieurs à ceux qu’on accordait aux Noirs. Ces derniers ne furent donc pas embauchés et nombre d’entre eux s’installèrent dans les Hauts de l’île pour cultiver un lopin de terre peu fertile, abandonnée ou difficile d’accès. D’autres se firent marchands ambulants ou bien vendaient charbon de bois et bois à brûler qu’ils tiraient de vastes forêts, entraînant un déboisement très dommageable. Quant à la nouvelle population indienne, elle était parquée et maintenue dans un état de semi-­captivité qui ressemblait, au dire de mère Marie-­Madeleine de la Croix, étrangement à l’esclavage.

LES TROUBLES EN MARTINIQUE ET EN GUADELOUPE.

Lorsque l’abolition de l’esclavage fut décrétée le 27 avril en France, un délai de deux mois était prévu pour sa mise en application. Mais la nouvelle de la révolution de février 1848 provoqua une révolte chez les Noirs à qui on avait fait espérer une libération prochaine. Les gouverneurs de la Martinique et de la Guadeloupe prirent peur et décrétèrent l’abolition immédiate pour calmer les Noirs. Ils prirent des mesures de réorganisation du travail, de maintien de l’ordre public. Mais la révolte persista en particulier en Guadeloupe où Marie-Léonard Sénécal, un homme de couleur, régisseur de plantation libre organisa un mouvement indépendantiste se voulant une répétition des événements de Saint-Domingue. Lors de son procès en 1850, on évoqua ses liens avec la police locale, certains milieux politiques parisiens et avec Schoelcher qui ne cacha pas son soutien à Sénécal en lui écrivant une lettre en 1851. Les révoltés étaient membres de loges maçonniques dites schoelchériennes.

Ces révoltes firent plusieurs dizaines de victimes. Schoelcher trouva une oreille favorable auprès des préfets apostoliques de Martinique et de Guadeloupe, les abbés Castelli et Dugoujon qu’il avait contribué à nommer dès 1848, candidats soutenus par le nonce lui-même, au grand désespoir de l’abbé Monnet. Républicains convaincus et abolitionnistes militants, ils mirent le trouble dans les colonies antillaises. L’abbé Dugoujon avait publié des Lettres sur l’esclavage chez Pagnerre, l’éditeur de Schoelcher, où il se prononçait pour l’abolition. Dugoujon suggérait le 15 octobre 1848 à Schoelcher  : «  II faudrait que les gens de couleur et les nouveaux libres formassent un journal à eux, un journal ami de l’ordre, de la liberté et du progrès (sic). Quelques mois plus tard paraissait à Pointe-à-Pitre le premier numéro du journal républicain schoelchériste Le Progrès (…). Comme dans le cas du Progrès de Guadeloupe, La Liberté de Martinique émanait des loges maçonniques républicaines schoelchéristes des “ hommes de couleur ”, respectivement les “ Disciples d’Hiram ” en Guadeloupe et “ l’Union ” en Martinique  » (Nelly Schmidt, 1848 dans les colonies françaises des Caraïbes).

L’abbé Casimir Dugoujon fut expulsé de la colonie en janvier 1849 par le gouverneur pour incitation «  à l’anarchie et au communisme  ».

Quant au Père Libermann, son action fut toute différente  : il soutint secrètement Cyrille Bissette, un homme de couleur abolitionniste qui avait fait de la prison pour sa cause, mais qui s’était assagi. Bissette avait compris le jeu de Schoelcher qui ne cherchait qu’à attiser la lutte entre les races et devint son ennemi le plus acharné. Bissette rencontra le Père Libermann à Paris et lui confia des pétitions pour l’abolition de l’esclavage adressées au clergé. Le Père Libermann lui donna son soutien, mais refusa de le faire publiquement par souci de prudence. Bissette, de retour à la Martinique, battra Schoelcher aux élections en s’entendant avec les colons blancs, contribuant ainsi à l’apaisement des révoltés en Martinique.

LES FRUITS DES INSTRUCTIONS
DU PÈRE LIBERMANN A L’ÎLE BOURBON.

À l’île Bourbon, il n’y eut aucun trouble semblable à ceux qui eurent lieu aux Antilles, car le Père Leva­vasseur et ses successeurs avaient tous les Noirs sous leur paternelle gouverne. C’est aux congrégations religieuses seules, et principalement à l’action du Père Libermann qu’on devait le calme des Noirs après l’abolition de l’esclavage. C’est au Père Libermann qu’on doit la mise en place des évêchés coloniaux, qui permirent l’expansion du catholicisme, des paroisses, des congrégations et de tout un réseau d’écoles et d’œuvres sociales telles les conférences de Saint-Vincent-de-Paul, qui firent beaucoup de bien auprès des affranchis et qui désamorcèrent la guerre sociale qu’aurait provoquée la misère dans laquelle se trouvaient les Noirs. Les Filles de Marie, fondées par le Père Levavasseur et mère Marie-Madeleine de la Croix, furent les premières à accueillir de jeunes filles noires comme religieuses de leur congrégation. Elles s’occupèrent avec un héroïsme surnaturel des lépreux noirs que les fonctionnaires du gouvernement avaient parqués dans un asile, sans aucun soin. Elles subirent pourtant l’hostilité de Sarda ­Garriga, le représentant de Schoelcher  !

MALADIE ET MORT DU PÈRE LIBERMANN.

La santé du Père Libermann fut toujours précaire. À Pâques 1847, il a de continuelles fièvres qu’il appelle “ ma chère migraine ou quelque ami qui lui ressemble ”. Ses fils le voient dépérir. Malgré cela, pendant les intervalles de rémission, il s’accable de travail, écrit, voyage, va même jusqu’à Rome pour les besoins de son œuvre. En décembre 1851, son état devint plus alarmant. Son frère, le docteur Libermann reconnut qu’il n’y avait plus d’espoir. Aussitôt, le Père Levavasseur le prévint  :

«  Cher Père, le Bon Dieu vous appelle.

– Dieu soit béni  », répondit le Père Libermann.

Quelques jours avant sa mort, il tomba dans un assoupissement profond, interrompu par des moments de grandes souffrances. Quand on lui suggérait de les offrir pour ses enfants, il répondait  : «  Oui, au Bon Dieu, pour vous tous… pour la Guinée, pauvre Guinée, pauvre Guinée  !  » Quand on lui demandait ce que devait faire un bon religieux, il disait  : «  Être fervent… toujours fervent… et surtout la charité… Ferveur, charité, sacrifice…  »

Le 1er février était la fête de l’Archiconfrérie de Notre-Dame des Victoires. Le séminaire du Saint-­Esprit s’y rendit et l’abbé des Genettes y prêcha  : «  Je perds en lui, mes frères, un ami et un saint.  »

Il mourut en la fête de la Présentation, 2 février 1852, un lundi jour consacré au Saint-Esprit. Vers 3 h de l’après-midi, il entra dans une sorte d’extase. La communauté chantait les vêpres à la chapelle, c’est au moment où on entendit très distinctement le verset du Magnificat  : «  Et exaltavit humiles  », qu’il expira.

Le 1er juin 1876, Pie IX signait le décret d’introduction de la Cause de béatification du Père Libermann. Le 16 juillet, Mgr Freppel fit un magnifique panégyrique du fondateur des spiritains en l’église Sainte-Geneviève à Paris. Son discours commença par le verset du Magnificat et il poursuivit  :

«  En m’invitant à célébrer en ce jour les vertus de votre vénéré fondateur, vous avez fait appel à des souvenirs qui me sont restés chers. C’est un grand honneur d’avoir pu toucher la main d’un saint, entendre le son de sa voix, et sentir les battements de son cœur  ; et ce qui double cet honneur, c’est d’avoir été uni à lui par les liens d’une commune patrie, vous avez voulu ajouter à ces réminiscences d’un passe déjà lointain, en choisissant pour témoin de vos joies cette église qui, plus que toute autre, parle à mon cœur, et dans laquelle il fait bon célébrer l’humilité triomphante  ; car du haut de son dôme qui couronne la capitale, elle répète nuit et jour dans son langage muet ce verset du cantique de la Vierge  : qui potens est, exaltavit humiles.  »

Déclaré vénérable par saint Pie X le 19 juin 1910, son procès n’a pas encore abouti. Ce ne sont pourtant pas les miracles qui manquent. Mais avec Benoît XV puis Pie XI, l’heure n’était déjà plus à l’exaltation des congrégations missionnaires françaises.

Vatican II ne fera qu’entériner ce coupable oubli, la conversion de Jacob Libermann faisant sans doute obstacle au rapprochement avec les juifs.

Le pape François vient de canoniser mère Émilie de Villeneuve qui avait rencontré plusieurs fois le Père Libermann  : «  J’ai vu très souvent le Père Libermann. C’est un homme animé du véritable esprit de Dieu, d’une prudence consommée, et je n’ai encore rencontré personne qui m’ait inspiré autant confiance.  » Espérons que les Pères du Saint-Esprit en profiteront pour demander aussi la béatification de leur saint fondateur.

frère Scubilion de la Reine des Cieux.

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