La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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La Contre-Réforme Catholique au XXIe siècle

IL EST RESSUSCITÉ !

N° 154 – Août 2015

Rédaction : Frère Bruno Bonnet-Eymard


SAINTE MARIE DE JÉSUS CRUCIFIÉ
VIERGE MARTYRE RESSUSCITÉE

LE 17 mai dernier, à Saint-Pierre de Rome, le pape François a canonisé quatre religieuses  : sainte Jeanne-Émilie de Villeneuve (1811-1854), une Française, fondatrice de la congrégation de Notre-Dame de l’Immaculée-Conception de Castres  ; sainte Marie-Christine de l’Immaculée Conception Brando, fondatrice de la Congrégation des sœurs victimes expiatrices de Jésus-Sacrement (1856-1906); sainte Marie-Alphonsine Danil Ghattas (1843-1927), cofondatrice de la Congrégation des sœurs du Saint-Rosaire à Jérusalem, et sainte Marie de Jésus Crucifié (1846-1878), une Syrienne devenue carmélite converse.

C’est de cette dernière que nous voulons parler, d’abord pour nous unir à nos frères du Moyen-Orient, de Syrie et de Terre sainte, qui versent leur sang avec une générosité semblable à celle qu’eut en son temps sainte Marie, comme nous allons le voir plus loin. Que le Cœur Immaculé de Marie les fortifie et que leur sang nous purifie  !

Cet article est aussi pour nos lecteurs qui ont lu l’analyse de frère Philippe de la Face de Dieu sur Marthe Robin ( Il est ressuscité n° 150, avril 2015, p. 1-14) et qui ont souffert d’avoir perdu ce qu’ils avaient cru être une âme sœur. Nous espérons que cet amour déçu soit remplacé par celui de cette sainte au cœur de flamme.

Une autre raison est l’union intime et surnaturelle qui existait entre le bienheureux pape Pie IX et cette sainte, ce qui complétera l’article de frère François sur le ­Syllabus (Il est ressuscité n° 153, juil. 2015, p. 11-32).

Et il y a encore beaucoup d’autres raisons… que vous allez découvrir.

VIERGE ET MARTYRE

Sainte Marie de Jésus Crucifié naquit le 5 janvier 1846, à Abellin, petit village de Galilée, dans le diocèse grec-melkite de Saint-Jean-d’Acre.

Pour cacher celle qui, tant de fois, devait se nommer le petit rien, la divine Providence ne pouvait choisir de localité plus obscure. C’est un des plus pauvres villages de Palestine, situé entre Haïffa et Nazareth. Son père, Georges Baouardy, était ­poudrier, métier fort peu rémunérateur. C’était un chrétien convaincu qui eut beaucoup à souffrir pour sa religion des schismatiques, des musulmans et des druses. Un jour, un meurtre se commit au bourg voisin de Tar-Schiha. Georges fut accusé de cet assassinat et jeté en prison. Il accepta cette injustice comme une volonté de Dieu. Marie Chahyn, sa femme, était également de modeste condition. Très bonne, elle exerçait sur les femmes de son village un heureux ascendant. Elle leur apprenait à coudre, à faire le pain et à prier.

Leur plus grosse épreuve venait du fait qu’ils avaient perdu tous leurs enfants au berceau. Douze garçons  ! Dans leur désolation, ils priaient Dieu de leur accorder une fille. Ils entreprirent un pèlerinage à Bethléem, et là, dans la grotte de la Nativité, ils promirent, s’ils étaient exaucés, de donner à leur fille le nom de la Mère de Dieu. Neuf mois plus tard naissait notre petite Marie (ou Mariam).

Selon le cérémonial du rite grec-uni, l’enfant fut baptisée par immersion dix jours après sa naissance et on lui conféra sur-le-champ le sacrement de confirmation.

Deux ans plus tard, un garçon, Paul, vint réjouir la famille de sa présence. L’épreuve semblait s’éloigner du foyer.

Marie atteignait à peine sa troisième année qu’en l’espace de quelques jours les deux enfants devinrent deux fois orphelins. Le père mourut le premier, après avoir confié sa fille à saint Joseph, et sa femme mourut quelque temps après.

Tandis que Paul fut adopté par une tante maternelle, Mariam fut recueillie par un oncle paternel de condition aisée qui s’installa quelques années plus tard à Alexandrie, en Égypte. Mariam suivit son tuteur et ne devait plus revoir son frère.

Nous connaissons peu de choses de son enfance, suffisamment du moins pour dire que Dieu la prévint dès cette époque de grâces et de vertus extraordinaires.

L’une des premières grâces du Ciel fut de l’instruire de la vanité des choses de la terre. Elle raconta qu’un jour on lui avait donné des petits oiseaux pour se distraire et qu’il lui vint l’idée de les laver. Les oiseaux ne survécurent pas à l’opération et elle les enterrait toute désolée. Soudain, elle entendit une voix intérieure lui dire  : «  C’est ainsi que tout passe  ! Si tu veux me donner ton cœur, je te resterai toujours   !  » Cette locution la guida toute sa vie.

Comme il est souvent raconté dans la vie des saints, Marie comprit à un âge très tendre la nécessité de la pénitence. À partir de cinq ans, elle jeûnait tous les samedis en l’honneur de la Sainte Vierge, ne prenant aucune nourriture jusqu’au repas du soir. Et elle s’ingéniait à cacher ses mortifications. La Très Sainte Vierge manifesta un jour son contentement en faisant prendre racine à un bouquet de fleurs que Marie avait déposé devant sa statue.

Une autre fois, un grand serpent attiré par la fraîcheur du logis et l’odeur d’un plat à la crème entra dans la pièce où se trouvait Marie. Sans s’effrayer, elle ne songe qu’à jouer avec la bête qui se montre inoffensive. Réalisation de la prophétie d’Isaïe  : «  Le nourrisson jouera sur le repaire de l’aspic, sur le trou de la vipère le jeune enfant mettra la main  » (Is 11, 8), et présage de l’impuissance future du démon à mordre cette faible enfant  ! Les domestiques, effrayés, ameutèrent toute la maisonnée.

Dans ces circonstances, il paraît naturel que Jésus ait eu hâte de devancer le moment de la communion. Ce qui se fit sur une méprise du curé alors qu’elle avait huit ans. Le curé y reconnut une volonté du Ciel et donna son accord pour que Marie continuât de recevoir l’hostie chaque samedi discrètement, jusqu’à sa communion solennelle qu’elle fit plus tard avec les autres enfants.

Lorsque Marie atteignit ses treize ans, elle apprit que son oncle et sa tante, pleins de sollicitude pour elle, lui avaient préparé un mariage. Huit jours avant la cérémonie, elle vit arriver une personne qui se mit à l’instruire de ses nouveaux devoirs. À cette nouvelle inattendue, sa consternation et sa douleur furent extrêmes et elle prit avec une surprenante fermeté le parti de rester vierge. Après avoir prié une partie de la nuit pour demander les lumières du ciel, elle vit en songe la Sainte Vierge lui dire  : «  Marie, je suis avec toi. Suis l’inspiration que je te donne, je t’aiderai.  »

Le lendemain, l’oncle pensa réduire la résistance de sa nièce par la douceur, et même par l’exhortation de son confesseur et d’un évêque. Peine perdue. Marie tint bon. Pris de colère, l’oncle l’accabla de coups et la réduisit au rang d’esclave de la maison.

Le drame domestique durait depuis près de trois mois. Marie, dans sa naïveté, pensa pouvoir trouver de l’aide dans son frère Paul, resté en Palestine, qu’elle tenta de prévenir par lettre. En donnant son courrier à un ancien domestique musulman de son oncle en qui elle avait confiance, celui-ci la plaignit  : «  C’est bien dommage que tu sois catholique. Les chrétiens sont tous mauvais et vont tous en enfer. Pourquoi rester fidèle à une religion qui inspire de tels sentiments  ? Embrasse plutôt la nôtre, fais-toi musulmane  !  » Devant cette injonction, Marie, animée par le Saint-Esprit s’écrie avec énergie  : «  Musulmane  ! Non, jamais  ! Je suis fille de l’Église catholique, apostolique et romaine, et j’espère, avec la grâce de Dieu, persévérer jusqu’à la mort dans ma religion, qui est la seule vraie.  »

N’écoutant que sa rage, le mahométan bondit sur la jeune fille, lui assène sur la poitrine un coup de pied qui l’abat et lui tranche la gorge. Avec l’aide de sa femme et de sa fille, il enveloppe le cadavre dans un grand voile et le jette dans une rue déserte. C’était le 7 septembre 1858.

Les parents de l’orpheline n’ayant aucune raison de soupçonner un crime, supposèrent qu’elle s’était enfuie de la maison.

Le seul témoin qui peut garantir les faits que nous rapportons et ceux qui vont suivre est Marie elle-même, la petite martyre. Hâtons-nous d’ajouter que son témoignage est confirmé par celui de sa vie entière et que plus tard elle en parla à ses supérieurs, uniquement pressée par la sainte obéissance. Ajoutons encore que sœur Marie de Jésus Crucifié garda toute sa vie au cou la trace d’une cicatrice qui mesurait un décimètre de long sur un centimètre de large qui s’étendait sur tout le devant du cou. Un médecin de Pau qui l’examina déclara en plus qu’il lui manquait à la gorge quelques anneaux de la trachée-artère et qu’elle ne pouvait vivre sans miracle. Un autre médecin, de Marseille, athée, constata également que cette religieuse ne pouvait pas vivre en cet état, ce qui l’amena à conclure à l’existence de Dieu.

Sœur Marie de Jésus Crucifié, quand elle racontait son martyre, affirmait sans hésitation qu’elle était morte. «  Vous avez donc subi le jugement particulier  ?  » lui demandait un jour sa maîtresse des novices. «  Oh  ! non, répondit-elle, mais je me suis trouvée au Ciel. J’ai vu la Sainte Vierge, les anges, les saints m’accueillir avec grande bonté, et je voyais aussi mes parents en leur compagnie. Je voyais le trône éclatant de la Très Sainte Trinité, Jésus-Christ Notre-Seigneur dans son humanité. Point de soleil, point de lampe  ; mais tout était brillant de clarté. Alors quelqu’un me dit  : Vous êtes vierge, c’est vrai, mais votre livre n’est pas achevé.  »

À ces mots, racontait-elle, la vision disparut, et elle se trouva couchée dans une grotte, ayant à son chevet une religieuse inconnue, qui lui dit l’avoir ramassée dans la rue, portée dans cette grotte et lui avoir cousu le cou. La religieuse avait une robe et un grand voile bleu de ciel, ne ressemblant au costume d’aucun institut. Elle ne parlait presque pas. Au bout de quatre semaines, la religieuse lui donna une soupe et lui fit des recommandations  : «  Souvenez-vous bien, Marie, de ne pas faire comme ces personnes qui trouvent n’avoir jamais assez de rien. Dites toujours  : c’est assez… Soyez toujours contente malgré ce que vous pouvez avoir à souffrir, et Dieu qui est bon vous enverra le nécessaire.  » La religieuse la mit encore en garde contre les astuces du démon et l’exhorta à aimer le prochain plus qu’elle-même. Elle lui dévoila enfin les grandes étapes de sa vie  : «  Vous irez en France, où vous vous ferez religieuse  ; vous serez l’enfant de saint Joseph avant de devenir fille de sainte Thérèse. Vous prendrez l’habit du Carmel dans une maison, vous ferez profession dans une seconde, et vous mourrez dans une troisième, à Bethléem.  »

Lorsque la blessure fut cicatrisée, la religieuse que Marie dira plus tard être la Vierge Marie la conduisit à l’église Sainte-Catherine et la quitta.

UNE SERVANTE DE TREIZE ANS

Survivant au martyre, Marie se trouvait sans moyen de subsistance. Pour survivre, elle servit plusieurs maîtres et en différentes localités durant sept années consécutives. Elle passa successivement à Alexandrie, à Jérusalem, à Beyrouth et à Marseille, son principal souci étant, par vertu et pour ne pas être signalée à son oncle, de rester ignorée.

À Alexandrie, elle quitta le service d’une riche dame pour aider une famille réduite par la maladie au dernier dénuement.

Plus tard, alors qu’elle s’embarquait à Jaffa, deux hommes coururent la saisir pour la ramener à Jérusalem. Elle était accusée d’avoir volé un bijou dans la maison qu’elle venait de quitter. Jetée en prison au milieu de femmes vicieuses qui la maltraitèrent, Marie déborda de joie de pouvoir partager les opprobres du Divin Maître sur les lieux mêmes de sa Passion. Ce ne fut que le surlendemain qu’on reconnut son innocence.

Une autre fois, marchant sur une route menant à Jérusalem, elle fut abordée par un beau jeune homme qui lui fit l’éloge de la pureté et de la virginité. Son discours la convainquit de vouer sa vertu à Dieu pour toujours, à condition, dit-elle au jeune homme dont l’aspect angélique lui restait voilé, qu’il le prononçât avec elle. Celui-ci sourit et le promit. Ils entrèrent au Saint-Sépulcre et émirent leur vœu perpétuel de virginité sur la pierre du tombeau de Notre-Seigneur.

À Beyrouth, Marie fut chez madame Atalla, sa maîtresse, l’objet de deux prodiges. Atteinte pendant quarante jours de cécité complète, elle fut jugée incurable par les médecins. Elle guérit pourtant instantanément après avoir eu recours à la Sainte Vierge. Quelque temps après, elle tomba d’une terrasse. Horriblement meurtrie par la chute, on la donnait pour morte. Mais la Sainte Vierge lui apparut et lui rendit miraculeusement la santé, laissant sur son passage une lumière si éclatante et un parfum si suave, que les gens de la maison furent remplis d’admiration.

Après Beyrouth, Marie entra au service de la famille Naggiar d’origine syrienne, qui habitait Marseille. Et c’est ainsi que Marie arriva en France.

Elle fréquenta l’église Saint-Charles et l’église Saint-Nicolas, des Grecs-catholiques, où elle retrouvait les cérémonies de son rite et des prêtres parlant sa langue maternelle. Le recteur de cette dernière église, le bon abbé Philippe Abdou, devint son confesseur et plus tard la guida dans ses essais de vie religieuse.

Debout dès 4 heures du matin, elle se rendait au sanctuaire de Notre-Dame-de-la-Garde pour y écouter la messe. Il lui arriva souvent de se voir suivie par un vieillard qu’un petit enfant tenait par la main. Un matin, fatiguée de ces assiduités, elle se retourne brusquement vers l’inconnu, et d’un ton qui n’admettait pas de réplique  :

«  Que me voulez-vous et que signifient ces poursuites  ? Si c’est pour vous marier, vous pouvez chercher ailleurs  !

 Je ne l’ignore pas, répondit le vieillard sans se déconcerter, car vous êtes promise à Dieu  ; vous devez même aller au couvent, et je veille sur vous jusqu’à ce que vous y soyez.  »

Ce protecteur si vigilant, on le sut plus tard, était le glorieux saint Joseph.

Deux mois après son arrivée, la jeune servante fut favorisée d’une extase qui dura deux heures et qui fut prise pour une syncope. Peu de temps après, elle en eut une seconde de quatre jours pendant laquelle elle fut conduite au Ciel, en Purgatoire, en Enfer, et une vierge qui l’accompagnait lui expliquait ces visions. Les docteurs qui l’examinèrent pendant ce temps-là déclarèrent n’avoir jamais vu de cas semblable.

Durant ce ravissement, Dieu lui demanda de jeûner un an au pain et à l’eau en expiation de ses péchés de gourmandise et de se vêtir le plus pauvrement possible pour réparer ses péchés de vanité. Marie s’en acquitta après avoir reçu l’autorisation de son confesseur.

À ce stade du récit, le lecteur pourrait avoir quelques doutes sur la véracité de toute cette histoire. Et pourtant, tout est absolument attesté par des enquêtes et des témoignages qu’il serait trop long de détailler ici. Les lettres que nous citons sont tirées de Lettres de la bienheureuse Marie de Jésus crucifié, éditions du Carmel, 2011.

Tout ce que nous écrivons est pris aux sources les plus sûres, attesté par des supérieurs qui, pour la plupart, sont morts en odeur de sainteté  : mère Élie Rech, supérieure du carmel de Pau, morte en mission en Inde en 1870 et qui considérait sœur Marie comme une sainte  ; le bienheureux Père Etchécopar, fils de prédilection de saint Michel Garicoïts, qui connut très bien notre petite carmélite  ; le Père Estrate de la communauté de Bétharram qui fut son directeur spirituel pendant les trois dernières années de sa vie et qui écrivit en 1913 une biographie intitulée Mariam sainte palestinienne; mère Véronique Leeves, dont la cause a été introduite à Rome, qui fut la supérieure et la confidente de sœur Marie pendant onze ans  ; Mgr François Lacroix, évêque de Bayonne, qui, édifié par sœur Marie, donna l’ordre aux carmélites de Pau de recueillir toutes ses paroles, ce que les sœurs se sont appliquées à faire sur le moment même et dont on a gardé toutes les archives. Ajoutons enfin que le pape Pie IX lui-même la considérait comme une sainte.

L’APPEL DU CLOÎTRE

Mariam entrait dans sa vingtième année. Tout paraissait compromettre une entrée au couvent. Elle n’était en apparence qu’une petite fille de douze ou treize ans. Les souffrances, les privations, le travail avaient contrarié son développement physique. Sa santé était délabrée. Elle n’avait pas de dot. Elle ne savait ni lire ni écrire, et comprenait à peine le français.

Après plusieurs demandes infructueuses auprès de diverses congrégations, Marie postula en mai 1865 pour le couvent des Sœurs de Saint-Joseph de l’Apparition, dont la maison-mère se trouve à Marseille, et qui comptait plusieurs postulantes et novices arabes, envoyées par les maisons de Syrie.

Elle fut acceptée sur-le-champ.

L’Institut des Sœurs de Saint-Joseph de l’Apparition, dont la fondatrice, sainte Émilie de Vialar, était morte en 1856, avait alors pour supérieure générale la mère Émilie Julien, personne d’un grand esprit surnaturel. La maîtresse des novices était la mère Honorine Piques, femme très pieuse et prudente dans la direction des âmes. Marie fut accueillie avec la plus religieuse charité.

On avait de la peine à la comprendre, mais ses paroles étaient empreintes d’une telle candeur, qu’elle faisait la joie des récréations.

Du reste, elle travaillait comme quatre, toujours première et prenant pour elle le plus pénible  : «  Moi faire ça, parce que moi avoir le temps.  » Un jour, en portant deux seaux d’eau dans l’escalier, elle tombe et roule jusqu’en bas. Sans tenir compte de la douleur, elle se relève en disant  : «  Merci, mon Dieu  !  » D’autres fois, par manque de compréhension, elle faisait le contraire de ce qu’on lui demandait, alors elle se mettait à genoux pour recevoir sa réprimande, dans une attitude de suave componction. «  Pardon, disait-elle, moi, bien méchante. Toi, prier pour moi.  »

Elle tutoyait et vouvoyait indistinctement ses interlocuteurs, qu’ils soient religieuses, prêtres ou évêques. Cette manière de s’exprimer était si naturelle chez elle que personne ne songea à la reprendre.

Elle était d’une obéissance parfaite  : changement d’emploi, demandes de mortifications acceptées ou refusées. Tout lui était égal.

Au mois de janvier 1866, la maîtresse des novices trouva sœur Marie prosternée la face contre terre, la main gauche teinte de sang. Revenue à elle, la postulante expliqua qu’une âme du purgatoire ne cessait, depuis deux mois, de lui demander des prières et que le signe du sang lui avait été donné pour confirmer la réalité de l’apparition.

Les stigmates qui, dès 1867, marquèrent tous les jeudis et tous les vendredis son cœur, ses mains, ses pieds et sa tête, et ses extases qui se multipliaient furent bientôt dans la bouche de toutes les religieuses. Naturellement, les avis se trouvèrent partagés. Pour discerner l’esprit qui ravissait Marie, mère Honorine la fit passer par l’épreuve de l’humilité et de l’obéissance. Elle défendit à la postulante d’avoir des ravissements en présence des sœurs  : les extases du jour cessèrent aussitôt et Marie n’en eut plus que la nuit. La mère Honorine lui défendit encore de se lever la nuit et de s’asseoir sur son lit pour prier  : elle obéit, mais l’extase continua de la visiter couchée. Mère Honorine fut alors pleinement rassurée et voua à la postulante, qu’elle comparait à Bernadette Soubirous, une indéfectible affection.

La candide postulante pensait que ses stigmates étaient dus à la lèpre. Une nuit, elle dit à la maîtresse des novices qui la gardait  : «  Ma mère, allez vous coucher, je vous en prie. Ne restez pas si près de moi, vous allez prendre ma maladie.  » Et la mère de répondre doucement  : «  Soyez tranquille, mon enfant  ; ce n’est pas probable que je la prenne.  » Quand plus tard, sœur Marie connut la valeur de son mal, elle en fut humiliée au-delà de toute expression.

De toutes les postulantes, c’était la plus simple, la plus candide, comme aussi la plus fervente et la plus laborieuse. Pour faire diversion à ses ravissements, on l’occupait aux travaux les plus absorbants et les plus humbles. Elle se prêtait à tout de la meilleure grâce du monde. Et cependant, la communauté restait divisée. Le postulat de Marie Baouardy touchait à la fin de sa seconde année. Le 10 mai, le conseil de l’Institut se réunit, en l’absence de la Mère générale, et rejeta la postulante. La Mère générale en fut extrêmement peinée quand elle l’apprit.

Une sœur d’origine anglaise récemment convertie, mère Véronique, avait demandé au même moment son transfert au carmel de Pau. Elle proposa à sœur Marie de faire les mêmes démarches pour elle, qui accepta avec une joie indicible. Le carmel ne fit aucune difficulté pour recevoir l’une et l’autre.

Le 12 décembre 1868, la Mère générale recommandait ainsi sœur Marie à la prieure du carmel de Pau  : «  Mère Honorine et nos sœurs en disent beaucoup de bien. Nos supérieurs ecclésiastiques n’ont pas cru devoir la garder au milieu de nous, en disant que le cloître avait le privilège de cacher de telles âmes. Nos sœurs ont obéi. Vous avez cette âme privilégiée, bonne mère. Que Dieu en soit béni  !  »

Ainsi se réalisait la prophétie de la Vierge Marie  : «  Vous serez enfant de saint Joseph avant de devenir fille de sainte Thérèse.  »

PAU  : LE MONASTÈRE IDÉAL

La prieure de ce carmel était alors la mère Élie que sœur Marie appela plus tard dans ses extases  : la vieille bien-aimée de Jésus. En la recevant, la révérende Mère ressentit une vive émotion. Les religieuses furent également frappées par son aspect frêle et son air innocent. Elle avait les yeux vifs, la bouche grande et souriante, le visage allongé. Pour témoigner de sa joie, elle prenait les mains des sœurs et les baisait avec effusion.

La communauté qui faisait déjà preuve d’une ferveur tout à fait exceptionnelle ne fut pas longue à s’apercevoir des grâces et du comportement extraordinaires de sœur Marie et à l’entourer d’une discrète vénération. Dans un premier temps, la Mère prieure en fut effrayée. Mais comme sœur Marie lui ouvrait entièrement son âme et qu’on ne voyait nulle part ailleurs une religieuse plus dévouée, charitable, humble, obéissante, la prieure et toutes les sœurs reconnurent en sœur Marie un véritable don du Ciel.

Les années vécues au carmel de Pau furent pour sœur Marie des années bénies. Au lendemain de son entrée, elle écrivait à la supérieure des Sœurs de Saint-Joseph de l’Apparition  :

«  Ma bonne mère Baptistine,

«  (…) Vous désirez savoir de mes nouvelles. Eh bien  ! Je suis très heureuse et très contente. Jusqu’à présent, j’ai été très souvent malade, mais enfin le Bon Dieu m’a accordé la grâce de pouvoir observer toute la règle du carmel. Oh ma mère, je ne puis pas vous dire le bonheur que j’ai d’être au carmel, il me semble que je suis au paradis et je pense comment serai-je au ciel puisque c’est comme ça sur la terre.

«  Oh quelle charité  ! Ce n’est pas, non, la charité de la créature, c’est Dieu. Jamais depuis que je suis ici, je n’ai entendu une parole d’ennui entre sœurs, ni pour moi quand j’ai été souvent malade. On ne voit pas la créature dans les sœurs, on ne voit que Jésus (…). Il m’est impossible de vous exprimer tout ce que je sens et toute la vérité. Nous sommes ici vingt-six, eh bien ça ne fait qu’une âme, une seule âme entre toutes.

«  Ma mère quelle charité, quelle bonté de Dieu de m’avoir conduite ici, moi pauvre misérable, orgueilleuse, je suis confondue de tant de miséricorde.  »

Les supérieurs ecclésiastiques, instruits de tout ce qui se passait, trouvèrent à propos d’abréger la durée du noviciat. Moins de deux mois après son entrée au carmel, la postulante prenait l’habit et recevait le nom de sœur Marie de Jésus Crucifié. Elle demanda comme parrain et marraine saint Élie et sainte Thérèse. «  La belle famille que j’ai maintenant au Ciel  !  » s’écriait-elle toute joyeuse.

Sœur Marie de Jésus Crucifié avait été admise à titre de sœur converse, mais après sa prise d’habit on lui fit commencer le noviciat en qualité de sœur de chœur, la communauté ayant jugé qu’avec ses grâces extraordinaires elle glorifierait davantage Notre-­Seigneur par la récitation de l’office. La novice mit toute son application à apprendre à lire le français et le latin et à suivre du doigt les lignes des psaumes. Mais les résultats furent médiocres et, au terme de quatre ans d’essai  ! la supérieure décida de la reconduire à l’emploi de cuisinière comme sœur converse, ce que, preuve d’une haute vertu, sœur Marie fit avec la meilleure grâce du monde.

Des voies surnaturelles l’avaient avertie que son noviciat serait fertile en épreuves. À dater de sa prise d’habit, la novice tomba souvent malade. Elle endurait une soif intense qu’elle ne parvenait pas à étancher. Loin de se plaindre, elle s’écriait, au milieu de ses douleurs  : «  Miséricorde  ! Ô mon Dieu, miséricorde  ! pour les pécheurs  ; ils ne savent pas ce qu’ils font. Encore plus de maux, encore plus  !  »

Très généreuse dans le sacrifice, elle reprenait la règle et le travail dès que la santé le lui permettait, et elle ne les quittait que devant l’impossibilité absolue de les continuer. Elle ne savait pas se ménager. Elle répétait souvent qu’elle eût désiré que son corps tombât en poussière au service de son Maître.

Quand elle le pouvait, elle jeûnait pendant des mois au pain et à l’eau, non sans avoir obtenu l’autorisation de la supérieure.

Ses plus grandes souffrances lui vinrent du diable lui-même, de la bête, disait-elle, qui, en 1868, demanda à Dieu à posséder son corps pendant quarante jours.

Dans une extase, sainte Marie s’exprimait sans figures  : «  Jésus va donner à Satan le pouvoir de tourmenter mon corps pendant quarante jours  ; je souffrirai beaucoup. Le démon n’aura de puissance que sur mon corps  ; mon âme sera cachée. Jésus m’a promis de l’enfermer dans une boîte où Satan ne saurait l’atteindre.  »

Au terme des quarante jours de possession, à midi précis, Satan quitta le corps de sa victime. Les témoins de cette minute en ont gardé un impérissable souvenir. Subitement, la novice s’éleva un peu au-dessus du sol, son visage devint radieux, ses yeux brillèrent comme des diamants et un sourire céleste effleura ses lèvres. Sa main droite esquissa une bénédiction qui répandit des flots de grâces dans l’âme des assistantes.

N’ayant pu parvenir à ses fins dans cette première épreuve, le démon la harcela par de fréquentes obsessions durant une période de trois ans, jusqu’en 1871, puis, après quelques mois de paix, encore en 1872, sans pouvoir en venir à bout.

Durant cette période, le mauvais usa de stratagèmes inouïs pour la faire choir. Il mêlait à sa nourriture des épingles, des crochets ou des éclats de verre, des vers ou des cafards. Il faisait dégager des aliments une odeur de cadavre. Une fois il la blessa d’un coup de pierre à l’œil  ; les sœurs virent passer la pierre sans voir la main qui la lançait. D’autres fois, il prenait sa forme pour commettre des imperfections en présence de la communauté, dans l’espoir qu’on renverrait la novice. Ou bien il apparaissait auprès de sœur Marie sous les traits de la supérieure et ordonnait des choses défendues par la règle.

Mais le plus dur pour elle fut de lutter contre des tentations diaboliques plus intimes  : celle de quitter le carmel parce qu’elle n’arrivait pas à suivre la règle, celle du désespoir de se croire condamnée à l’enfer à cause des péchés de l’humanité qu’elle portait en victime innocente, en particulier de tant de communions sacrilèges qu’elle s’attribuait humblement.

Ceux qui eurent mission de la conduire, Mgr Lacroix, évêque de Bayonne, Monsieur Manaudas, exorciste du diocèse, Monsieur Saint-Guily, supérieur du carmel, la Mère prieure, la maîtresse des novices, reconnurent tous qu’elle ne fut pas coupable des fautes commises durant cette période et la conduisirent à travers tous ses écueils intimes grâce à sa parfaite obéissance.

«  Tu étais un ange si beau, et, par ton orgueil, tu es devenu si laid  ! rétorqua un jour sœur Marie au démon, tu nous appelles toujours poussière. Il est vrai que nous le sommes, mais la miséricorde de Dieu nous mettra à ta place  ; et toi, Satan, tu aboieras comme un chien  !  »

«  La tentation, disait-elle à ses sœurs, est l’eau qui nous lave  ; la tentation plus forte est comme l’eau chaude qui nous nettoie mieux.  »

Les accès de rage du démon étaient coupés de moments de repos, d’extases qui parfois la conduisaient à léviter jusqu’à la cime des arbres du jardin. Et alors tout changeait. Le Divin Maître venait la fortifier, la consoler. La Sainte Vierge la visitait aussi  : «  Heureuse l’âme qui souffre  ! Le temps est court, très court  ; après un moment de tribulation, viendra la récompense.  » Sainte Thérèse, lui ayant apparu, lui recommanda particulièrement trois choses  : souffrir, se taire et obéir. Pour nous, quel programme accessible  ! même si la lévitation ne nous l’est guère.

«  ET IL FUT TENTÉ PAR LE DIABLE.  »

«  Et tentabatur a diabolo.  » (Luc 4, 2)

JÉSUS  ! Vous avez souffert cette présence de Satan au désert, dans une lassitude extrême, quand ce jeûne de quarante jours déjà vous avait épuisé. Je ne peux méditer sans frémir cette triple tentation, ce retour à la charge contre vous de l’Esprit infernal. Comment accepter cette influence du Maudit sur votre chair, sur votre imagination et votre raison,… mais non pas sur votre Cœur  : Vade, retro  ! Oui, j’en suis horrifié. À mes yeux, rien ne prouve mieux votre force royale, votre souveraineté sur tout être de la terre et du ciel, que cette victoire sereine et décisive sur le Prince des enfers. Sa tentation sollicite votre chair, envahit votre imagination, offense votre sagesse. Quelle peine pour nous qui vous aimons de vous voir l’objet de pareille séduction, attirance, infestation. Quelle fierté pour vos disciples de voir que vous repoussez l’Adversaire, humblement, en lui opposant la Parole de Dieu comme une sage leçon que vous auriez apprise, ô Vous la Source de la divine Vérité  !

Je vous admire, je vous adore. L’Autre, je ne l’ai vu, je crois, dans ma vie qu’une fois. Si c’était par votre permission une manifestation réelle, si c’était une représentation naturelle de mon esprit je ne sais. De savoir si c’était imagination ou vision, peu me chaut. L’important est d’en tirer profit pour mon âme et pour les âmes miennes… Je l’ai vu assis, jambes croisées, devant une fenêtre mais il n’y avait pas la place de s’asseoir ni de siège. Il n’en a pas besoin. Je voyais le personnage entier mais je n’observais distinctement que le visage dont mon regard intérieur ne pouvait se détacher. C’était, à travers l’apparence corporelle, une présence si intensément spirituelle que j’en étais comme fasciné, mais dans l’angoisse. Ce visage n’était que parole. Ce qu’il exprimait était si pénétrant que mon cœur en était blessé. Ma vie était comme suspendue – oh  ! cela ne dura qu’un instant – à ce qu’il me disait mais sans mots humains, à ce qu’il me montrait. C’était, en une seule vision, les trois mêmes tentations éternelles…

Voici. C’était une intelligence très puissante, qui me do­minait, m’enveloppait, et qui semblait organiser toutes choses de ma vie selon ses desseins. Limpide comme du cristal. Il voyait tout de mes actions, de mes relations, du passé et du présent, du nœud de difficultés où j’étais alors et des bontés de Dieu dont la Présence très douce ­emplissait auparavant cette ­chambre. Et encore à ce moment, ô mon Jésus, vous étiez là  ! Autrement, comment aurais-je gardé ma paix  ? Je voyais toutefois qu’il ne savait pas l’avenir, qu’il ne percevait pas votre présence et qu’il ne pouvait forcer le secret de mon cœur. Oui, Satan, la clarté, l’ampleur, la puissance de ton intelligence me sont apparues. Mais aussi leurs limites. Tu ne pénètres pas du tout le monde surnaturel qui est océan d’amour où baigne tout entier l’homme ami de Dieu. Tu es étranger à ce monde d’amour parce que tu es tout méchant. Ce que tu me disais par l’expression intense, dominatrice, de ton visage, était une méchanceté inouïe, totale, implacable. Ton regard faisait peser sur moi ta haine froide. Cette haine est aussi vaste que ton intelligence. Je te voyais calculer, organiser ma damnation et, cela décidé, tu attendais dans cette chambre où je ne te savais pas embusqué, pour me voir tomber dans ton filet. Comme le joueur qui se prépare à faire l’autre en trois coups échec et mat. Tu pa­raissais très sûr. Tout ton silence et ton immobilité voulaient me convaincre que j’étais perdu. Tu ne montres jamais ta faiblesse. Allons, avoue que tu ne vois pas ton Vainqueur qui se tient, quand tu attaques, tout proche de son serviteur en péril  !

Cette angoisse a dû être brève, brève. Elle m’a paru longue, comme hors du temps. D’une manière que je ne saurais décrire, ton seul visage me parlait, me dévoilait ton plan pour notre perte. D’une main dominatrice, tu t’emparais de tous les éléments de notre calme bonheur, tu les dressais tous en obstacle à notre cheminement, comme un ennemi tire parti de tous les mouvements de terrain pour organiser une résistance. Mais d’un autre côté, tu ouvrais une voie large, facile, qui me précipitait dans un tel désordre que la fin n’en pourrait être que la ruine totale et, pour moi, la chute dans le désespoir. D’instant en instant tu me ­persuadais diaboliquement que mon destin était là, déjà joué.

J’étais seul, avec toi. Dans une minute quelqu’un allait venir. Tu me laisserais et je me perdrais.

Ô mon Jésus, quelles actions de grâces vous rendrais-je pour le bien que j’ai reçu de vous  ! Vous avez vaincu la triple Tentation de Satan pour Vous-même d’abord, et à la fin vous avez vaincu de nouveau l’Ange de la Mort pour nous sur la Croix. Je ne dis pas que j’ai vaincu la tentation, brisé le charme, corrigé et redressé mon destin. Où en aurais-je trouvé la force  ? C’est Vous, après avoir permis cette vision terrifiante, qui l’avez brisée de votre main. L’Autre ne vous voyait pas. Que votre Présence était douce à mon âme, ô mon Bien-Aimé, quand tout disparut et que je restai seul avec Vous. Après cet effroi, que votre Amour me fut un précieux réconfort  !

Quelqu’un entra et ne vit que le prêtre, autre Christ, votre misérable prêtre les mains remplies de dons spirituels.

Depuis, ce souvenir suffirait à m’abattre, comme un arbre craque, un jour d’été, sans le moindre vent. Tout est verti­gineux en lui. Cette intelligence pénétrante, méchante, que je sens observer froidement tout ce que je fais. Mais par la sainte vertu de la Croix je l’écarte. Cela, je le puis. Toutefois, chose étrange, quand il prend à ma chair, à ma fantaisie, à ma raison des envies de pécher, quand me vient du dedans la tentation de tomber, et que je voudrais alors me rappeler la vision infernale pour réveiller en moi la peur et l’horreur, je ne puis. Ainsi ai-je fait cent fois l’expérience que l’homme ne peut chercher dans une tentation le remède à une autre. Les œuvres du démon ne se contrarient jamais. Ce royaume-là n’est pas divisé contre lui-même, tant il se passionne à notre perte.

Il s’est éloigné, il ne se montre plus. Mais au temps fixé, sans doute, il reviendra. Sa méchanceté est atrocement calme, son intelligence est infatigable. Il me laisse aller parce que je ne l’inquiète pas et qu’il pense me tenir un jour. L’espérance seule tient l’angoisse à distance. Je sais que sa science ne pénètre pas le mystérieux et doux univers où je vis désormais, ô Jésus, votre Sacré-Cœur. Dans toute sa puissance je sais qu’il n’arriverait pas à commander un seul battement de mon cœur, à moins que je ne le veuille. Ô mon Dieu, ce cœur vous est consacré. Gardez-le caché dans le secret de votre Face… Jésus a vaincu le monde et les démons… Paix souveraine…

(G. de Nantes, Page Mystique n° 42, février 1972.)

Le 24 mai 1868, sœur Marie de Jésus Crucifié fut l’objet d’une grâce très particulière. Elle récitait le rosaire avec quelques sœurs à l’ermitage de Notre-Dame du Mont-Carmel dans le jardin du couvent. Tout à coup, elle se transfigure, éprouve de brûlants transports d’amour et tombe dans une extase enivrante. Elle porte les mains à son cœur, comme si elle y ressentait quelque mystérieuse opération de la grâce  : «  Ô Jésus bien-aimé, je cours, je marche, je vous cherche, je pleure, je suis triste et je ne trouve pas mon Bien-aimé. Ô Jésus, mon amour, je ne puis vivre sans vous  !  »

Attiré par de pareils accents, Jésus se montre et transperce son cœur comme autrefois l’ange avait transpercé celui de sainte Thérèse, et cette blessure l’enivre de joie et de souffrance. Portant la main à son cœur, elle gémit  : «  Assez, assez, ô Jésus, je n’en puis plus. Je vais mourir de joie et de ravissement.  » Puis elle s’écrie, s’adressant à sainte Thérèse  : «  Mère Thérèse, Jésus m’a percé le cœur  !  »

À partir de ce jour, son cœur saigna fréquemment et les linges qu’on y appliquait portèrent quelque temps l’empreinte de trois signes surmontés d’une croix O + JS, qu’il faut peut-être lire  : Ô Jésus Sauveur  ! À sa mort, lorsqu’on pratiqua l’ablation du cœur, le chirurgien y fit remarquer aux nombreux assistants, prêtres et religieuses, une cicatrice aux lèvres desséchées, trace d’une ancienne blessure, qui aurait dû normalement, assurait-il, causer la mort.

Tous ces faits extraordinaires n’entamèrent jamais son humilité, sa bonté, sa candeur, sa charité, son sourire. Un jour que la supérieure lui demandait si elle était tentée d’orgueil  : «  Un fumier comme moi avoir de l’orgueil  !  » s’écria-t-elle. Elle disait à sa maîtresse  : «  Je ne suis que péché  : qui pourrait me donner de l’orgueil  ? Je ne suis rien, pauvre, ignorante, je ne sais ni lire ni écrire. Pas de vertus. Quoi pour orgueil  ?  »

On l’appelait familièrement la petite, et pour la garder dans l’humilité, on affectait de ne pas tenir compte d’elle. Sa réputation de sainteté avait en réalité franchi les grilles du cloître, et, au carmel, elle occupait, sans le savoir, la première place dans tous les cœurs.

La communauté était le témoin émerveillé de ses stigmates, de ses transports, de ses extases, de ses ravissements. Elle entendait de la bouche de sainte Marie de Jésus Crucifié des enseignements spirituels qui semblaient dictés par un ange, tout empreints d’onction et de sagesse. D’autres fois, ils manifestaient tantôt les secrets intimes des âmes, tantôt des événements généraux sur les destinées de la France, la vie de l’Église ou les temps eschatologiques.

Les sœurs notèrent tout, et c’est une petite partie de ces révélations que nous voulons maintenant rapporter.

POUR LE BIEN DES ÂMES

«   Je te bénis, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d’avoir caché cela aux sages et aux intelligents et de l’avoir révélé aux tout-petits.  » (Lc 10, 21) À toutes les pages de cette vie, le cœur est pris d’affection de voir à quel point Jésus s’est servi de cette petite âme transparente à la grâce pour accomplir de grandioses desseins de miséricorde. Et d’abord auprès de ses sœurs et du prochain qui frappait à la porte du carmel.

Des volumes ne suffiraient pas pour tout raconter.

«  Très souvent, rapportait une sœur, elle nous dit des choses qu’elle ne peut savoir que par une lumière surnaturelle. Le Bon Dieu continue, et plus que jamais, à lui découvrir les secrets des cœurs, non pas seulement de ceux qui l’approchent, mais aussi de ceux qui sont éloignés.  »

Bien entendu, sœur Marie ne se servait de ces lumières que pour le bien spirituel des âmes. Plusieurs fois, elle signala des péchés oubliés ou cachés à des âmes coupables, pour les amener à mettre en ordre leur conscience.

À Saint-Joseph de Marseille, elle priait pour une sœur, lorsqu’elle entendit une voix lui dire que cette sœur mourrait avant la fin de la semaine. Elle avertit sa supérieure, qui se récria d’abord, puis se résolut à faire confesser la sœur. Celle-ci mourait effectivement avant la fin de la semaine.

Un jour, elle découvrit un péché à une compagne qui avait cru devoir le taire en confession. La jeune fille fut si impressionnée de cette révélation inattendue qu’elle s’évanouit  ; ayant repris les sens, elle courut se confesser.

À une novice qui allait entrer au confessionnal, sœur Marie dit  : «  N’oublie pas de dire tel péché.  » C’était une faute commise à l’âge de six ans et dont la novice avait entièrement perdu le souvenir.

À une autre sœur, elle reprochait de ne pas suivre l’inspiration de la grâce. «  Tu as eu trois inspirations, lui disait-elle, à tel et tel endroit du jardin.  » Ni l’exactitude ni la précision ne laissant rien à désirer, la sœur ne put que s’humilier en promettant d’être désormais plus fidèle.

Très fréquemment, sœur Marie était appelée au parloir pour soulager les personnes, riches ou pauvres, accablées par le poids de leurs peines. Elles y trouvaient force et réconfort. Sœur Marie ne se départait jamais de son calme. Elle posait son tablier et allait les écouter avec charité. En 1874, une pieuse dame lui exposait son chagrin de voir sa seconde fille suivre l’exemple de son aînée et se destiner à la vie religieuse. Sœur Marie se recueillit puis, après quelques secondes, dit résolument  : «  Le Bon Dieu ne l’appelle pas à la vie religieuse, mais à l’état de mariage.  » Sans tenir compte de cette réponse, la jeune fille entra au couvent… d’où elle sortit peu de temps après pour faire un heureux mariage.

Le 19 juillet 1874, sœur Marie de Jésus Crucifié eut le bonheur de s’entretenir avec Mgr Lacroix. Voici le récit noté par la maîtresse des novices. «  Elle lui a dit des choses que Dieu seul connaissait et que Sa Grandeur voyait bien être réelles (…). Elle lui a parlé, nommant même certains prêtres qu’elle n’a jamais vus et dont elle n’a pas entendu parler, lui découvrant des choses qui les concernaient et que l’évêque doit savoir. Il lui demanda une explication, au lieu de laquelle elle répondit  : Passe sur cela, Monseigneur  ; qu’il se fasse connaître lui-même, c’est une affaire de conscience.  »

Un peu plus loin dans la conversation, elle dit à Mgr Lacroix avec une naïveté ravissante  : «  Tu as senti Jésus ce matin, à la messe.  » Tandis que l’évêque souriait, la prieure demandait à la sœur  : «  Comment osez-vous parler ainsi  ?  » Et elle de répondre avec la même ingénuité  : «  Oui, oui, je le sais  ; je voyais Jésus vous ouvrir ses bras. Il lui tardait de te recevoir à l’autel.  » Quel charme  !

POUR L’EXTENSION DE L’ORDRE

Parmi les plus belles fleurs du bouquet des œuvres de sainte Marie de Jésus Crucifié, on trouve celles des fondations de trois carmels.

Le 21 août 1870, elle s’embarquait avec cinq carmélites à destination de l’Inde pour fonder le carmel de Mangalore. L’initiative de cette fondation revenait à Mgr Lucien Garrelon, de l’ordre des Carmes déchaussés, en religion Père Marie-Éphrem du Sacré-Cœur de Jésus, vicaire apostolique de cette terre de mission. Ce dernier en avait fait part quatre ans plus tôt à la prieure du carmel de Pau. Mère Élie s’était aussitôt offerte à partir la première. Presque toutes ses filles avaient demandé à l’accompagner.

Mais personne alors ne savait que le Bon Dieu attendait l’arrivée de la petite Syrienne pour assurer l’avenir du monastère indien. On n’avait en effet pas un sou pour financer le projet. Or, après l’entrée de sœur Marie, un jour de 1870, celle-ci vit en extase une vierge, Mathilde, morte trois ans plus tôt en odeur de sainteté, qui lui dit d’écrire au comte Georges de Nédonchel, son père, pour obtenir l’argent nécessaire.

Les contacts pris, monsieur de Nédonchel qui faisait partie de la haute aristocratie belge et qui n’avait eu jusque-là aucune relation avec le carmel de Pau, se montra tout disposé à financer la fondation. On prépara tout et l’on partit.

Ce furent alors les débuts d’une fondation qui reposa entièrement sur la Croix. Sœur Marie avait prédit que durant le voyage plusieurs sœurs trouveraient la mort. Sur les six carmélites, cinq tombèrent gravement malades, et parmi elles trois moururent, dont la prieure, mère Élie. Une autre carmélite, sœur Marie du Sauveur, fut nommée prieure et sœur Marie de l’Enfant-Jésus, maîtresse des novices.

À l’arrivée à Mangalore, il fallut assurer toutes les tâches propres à une fondation en terre païenne où tout manquait. Les lettres de cette époque racontent que sœur Marie «  travaillait comme quatre  », qu’elle travaillait «  toute la journée comme un massacre  ». Heureusement, le carmel de Bayonne répondit vite à l’appel de détresse des sœurs en envoyant plusieurs sujets.

C’est là, à Mangalore, que sœur Marie fit sa profession, le 21 novembre 1871, comme l’avait prophétisé la Sainte Vierge, et qu’elle prit le voile blanc des carmélites converses.

Quand tout à coup un orage terrible éclata sur la communauté. Nul, hormis la nouvelle professe, ne l’avait prévu. Dieu permit que Mgr Marie-Éphrem obligeât sœur Marie à faire une chose que n’exige pas la règle du carmel  : qu’elle révélât tous les secrets de son âme à la prieure et à la maîtresse des novices, ce que précisément dans cette circonstance Notre-­Seigneur, dans une révélation, avait expressément interdit à sœur Marie de faire. Jésus voulait bien que, selon les Constitutions, elle déclarât tout à son confesseur et à l’évêque même s’il le désirait  ; mais nullement à la mère supérieure, celle-ci ne devant connaître que les fautes extérieures. Monseigneur, prenant ce refus pour un acte de désobéissance, signifia à la pauvre enfant que ses visions et ses extases étaient du diable.

Ses supérieurs changèrent du tout au tout à son sujet et la persécutèrent. Contredite, délaissée, exorcisée, on la persuada que sa profession était invalide, on l’interdit de communion, on la priva même parfois de nourriture. Seul le Père Lazare, carme, vicaire général de Mangalore et directeur de sœur Marie, la soutint dans cette épreuve. Mais l’évêque en prit ombrage et l’éloigna, ce que sœur Marie supporta avec douceur, patience… et grande douleur.

Car au même moment, les obsessions diaboliques la reprirent qui la poussèrent à commettre des actes répréhensibles qui ne firent que conforter son entourage dans la conviction qu’elle était vraiment dans l’illusion. Dès qu’elle revenait à elle, son humilité était absolue et elle ne cessait de se dévouer aux différents travaux qui lui étaient confiés. Mais sa nuit était extrême et seule la grâce divine la soutenait.

Lorsque la prieure l’eût informée des instances faites par Mgr Marie-Éphrem pour qu’en septembre 1872 elle regagnât Pau, elle se contenta de répondre  : «  Sous peu, Monseigneur connaîtra la vérité.  » Elle prédit à l’évêque qu’il mourrait la même année qu’il renverrait le Père Lazare en France. Elle sut encore par révélation qu’aucun fruit de conversion n’adviendrait sous son épiscopat et que par sa faute sa charge épiscopale passerait des carmes aux jésuites.

Et tout se réalisa. Quelques semaines après avoir fait rappeler le Père Lazare en France, le Jeudi saint de l’année 1873, l’évêque paraissait devant Dieu. La jeune sœur le vit dans les flammes du purgatoire, qui s’écria avec un vif sentiment de regret  : «  J’ai péché contre la gloire de Dieu  !  » Son désir eût été de prévenir tout l’ordre qu’il s’était trompé en condamnant la carmélite. Celle-ci reçut de Dieu la promesse qu’il serait délivré à la première messe célébrée dans la prochaine fondation de Bethléem.

Sœur Marie avait écrit au Père Lazare, le 26 janvier 1871, en pleine épreuve, une lettre qui dit toute son âme  : «  Prenons courage et buvons le calice d’amertume avec générosité, pour Celui qui a bu, et cela jusqu’à sa dernière lie, une coupe plus amère que nous n’en aurons jamais à boire. Bientôt viendra l’heure où nous dirons  : Voici l’agneau que j’ai cherché durant ma vie entière. Voici mon Bien-Aimé. Rendons-lui des actions de grâces, amour pour amour. Alors nous chanterons le cantique de la Vierge Marie  : “ Mon âme glorifie le Seigneur et mon esprit s’est réjoui en Dieu, mon Sauveur. ” Mais, avant de pouvoir l’entonner, il nous faut marcher courageusement en portant la croix qu’il plaira au Seigneur de nous envoyer  : les souffrances, les séparations d’avec les amis, les mépris, les faux rapports, les calomnies, les abandons, tout.  »

LE CARMEL DE BETHLÉEM

Au carmel de Pau, sœur Marie fut saluée par ses sœurs avec allégresse. La joie de la chère petite, en se retrouvant auprès de cœurs amis, ne fut pas moins vive.

Mais laissons lady Herbert, une biographe anglaise du dix-neuvième siècle, raconter avec enthousiasme les débuts de cette seconde fondation extraordinaire  : «  Toutefois cela ne l’empêcha pas de dire à la prieure que son séjour dans la maison serait de courte durée  ; Jésus l’appelant à Bethléem où elle devait mourir. Cette déclaration, elle la fit en diverses circonstances. Tout d’abord on n’attacha pas grande importance à ces paroles. Mais, comme la sœur insistait, disant que Dieu voulait une fondation de carmélites à Bethléem, la prieure se décida à consulter Mgr Lacroix. L’évêque fut loin de se montrer hostile à ce projet  ; seulement une difficulté, réputée insurmontable, celle des fonds, se dressait à l’encontre. La France entière, en ce moment, était ruinée par la guerre, et les communautés religieuses se ressentaient de cet état de gêne. L’heure paraissait donc bien peu opportune. Le secours vint pourtant, ainsi que l’avait prédit Marie de Jésus, et d’une manière inattendue. Une noble femme au cœur généreux, mademoiselle Berthe Dartigaux, tandis qu’elle priait devant le Saint-Sacrement, eut l’inspiration subite d’entreprendre à ses frais la nouvelle fondation et de la mener à bonne fin. Elle soumit ce pieux dessein à son confesseur, le Père Pierre Estrate, qui l’approuva hautement, comme le fit l’évêque lui-même. Ce premier obstacle écarté, il ne restait plus qu’à obtenir l’autorisation de Rome.

«  Le 20 juillet 1874, en présence de monsieur Saint-Guily, de la Mère prieure, de mademoiselle Dartigaux et du Père Estrate, sœur Marie de Jésus Crucifié, étant en extase, dit à Mgr Lacroix, de la part de Notre-­Seigneur, d’écrire à Rome le jour même, pour demander la permission nécessaire. Elle affirmait que le Pape l’accorderait sur-le-champ. L’évêque, convaincu par expérience que l’esprit de Dieu parlait par la bouche de la sœur, n’hésita pas à s’adresser aussitôt à la Propagande.

«  La Sacrée Congrégation, on le sut dans la suite, avait pris depuis quelques années une détermination générale, en vertu de laquelle nul ordre contemplatif de femmes ne devait plus être autorisé à s’établir en Palestine. C’était aussi l’avis du patriarche de Jérusalem, Mgr Valerga. Dans ces conditions, la supplique de l’évêque de Bayonne ne pouvait qu’être repoussée. Cela ne manqua pas. Mais, avant que le rejet eût été notifié, arrivait à la Ville éternelle, envoyé par Mgr Lacroix, sur la prière de sœur Marie, l’abbé Bordachar, supérieur de l’Institution Saint-François, à Mauléon. Ce vénérable ecclésiastique était porteur d’une seconde lettre inspirée par la sœur, et directement adressée, cette fois, au Souverain Pontife.

«  Après l’avoir lue, Pie IX révoqua aussitôt la décision de la Propagande, et ordonna, motu proprio, de procéder à la fondation pour le triomphe de l’Église et le bien de la France.

«  Cependant le patriarche, qui ignorait l’acte d’autorité du vicaire de Jésus-Christ, s’efforça d’empêcher l’œuvre. Peines perdues  ! Lui aussi dut céder devant une injonction plus explicite de Sa Sainteté.

«  En conséquence, toutes les voies étant aplanies, le 20 août 1875, neuf sœurs quittèrent Pau pour se rendre à Bethléem. Parmi elles, avons-nous besoin de le dire, se trouvait sœur Marie de Jésus Crucifié. Le 24 septembre, le patriarche les enferma dans leur clôture provisoire. Instruite alors de la façon merveilleuse dont les choses s’étaient passées, Sa Grandeur se déclara heureuse d’avoir échoué à Rome pour la première fois. En arrivant en France, sœur Marie avait annoncé qu’elle n’y resterait pas trois ans complets. Les événements justifièrent ses dires. Revenue en effet de l’Inde, au mois de novembre 1872, elle se trouvait établie à Bethléem en septembre 1875.  »

Ajoutons au récit de cette geste divine une chose importante que lady Herbert ignorait. Avant de se servir de mademoiselle Dartigaux, Notre-Seigneur avait signifié à sœur Marie par la bouche de la défunte vierge Mathilde qu’Il désirait que le comte de Nédonchel transmette à la reine de Belgique son désir de la voir bienfaitrice. Sœur Marie avait écrit plusieurs lettres en ce sens dont les termes ressemblent tout à fait à certaines promesses du Sacré-Cœur à sainte ­Marguerite-Marie. Voici la plus remarquable de ces lettres  :

«  Carmel de Pau, 14 février 1873.

«  Mon père chéri,

«  Je vous confie ceci en secret, si vous jugez à propos d’ajouter à la lettre de la reine. Il me semble que Jésus m’a dit  : “ Je veux honorer les saints Innocents qui ont été martyrisés en mon nom par les princes et les grands  : comme ils ont été tués par les rois et les grands, et après les avoir mis à mort les ténèbres ont aveuglé leur esprit, aussi je veux éclairer et bénir ceux qui ont honoré les saints Innocents en mon nom. Les descendants de la reine qui monteront sur le trône, je les comblerai de bénédictions et ils seront, de génération en génération, les protecteurs de la maison de mes petits Innocents et je serai moi-même le protecteur de cette auguste famille, chaque fois qu’un ennemi viendrait à elle. Et cette maison sera toujours consacrée avec ses religieuses qui seront des victimes au lieu où je suis né pour que le royaume de Belgique se conserve toujours dans la paix et dans la foi. ”

«  Il y a beaucoup d’autres choses que je ne puis pas dire. J’oubliais de dire que j’ai fait des réflexions à Notre-Seigneur (mais ceci c’est pour vous seul, mon père, et pour le reste vous ne l’ajouterez pas si vous ne le trouvez pas convenable). J’ai dit donc à Notre-Seigneur  : “ Et si on se moque de moi  ? ” Et alors, il me semblait aussi que Jésus riait de moi et il m’a dit  : “ Sois tranquille, je leur donnerai la lumière, et s’ils ne la suivent pas je ferai cette œuvre par ailleurs. ”

«  Priez pour votre petite fille, père chéri.

«  Sœur Marie de Jésus Crucifié, religieuse carmélite indigne.  »

Fort malheureusement, le comte de Nédonchel et sa deuxième fille, madame de Courtebourne, avaient pour confidente une religieuse de Saint-Joseph de l’Apparition de Marseille, sœur Xavier, qui avait très bien connu sœur Marie et qui avait été et qui continuait d’être des plus acharnées contre elle. Sur les conseils de cette sœur, le comte renonça à envoyer la lettre à la reine.

Plus tard, en juin 1875, sœur Marie fit part au Père Bordachar, bienfaiteur du carmel, d’une vision qui fait frémir  :

«  Puis j’ai dormi et en dormant j’ai vu Mathilde de Nédonchel et elle m’a dit  : “ Priez Dieu qu’il délivre mon royaume de sœur Xavier, ce poison. Sous prétexte qu’elle me voit, qu’elle me parle, elle trompe, et ce n’est qu’imagination et diabolique. Surtout ma sœur, qu’elle en soit délivrée. ” Je lui ai répondu  : “ Je l’ai tant averti et il n’a pas voulu me croire ”, et elle a dit  : “ Oh  ! que je désire ardemment que mon père la chasse de Belgique, car c’est lui qui a amené ce poison  ; elle l’a aussi privé de génération en génération de grâces immenses pour le royaume de Belgique, mais que faire  ? Mon père a le cœur droit. Ma sœur aussi est privée d’une grande grâce, elle sera comme un olivier privé de fruits, elle n’aura pas d’enfants.  » (Lettre 65)

SECONDE FONDATRICE DES PÈRES DE BÉTHARRAM

En 1835, saint Michel Garicoïts (1797-1863) avait créé au sanctuaire marial de Bétharram dans le Béarn la société des Prêtres du Sacré-Cœur de Jésus. Son désir le plus cher avait été d’établir une véritable congrégation de religieux liés par des vœux et approuvée par le Saint-Siège. Mais il était mort sans avoir vu son œuvre aboutir et sa société était demeurée une simple société de missionnaires diocésains.

Or, le Père Estrate, le confesseur de mademoiselle Dartigaux, qui devint aussi celui de sœur Marie, était bétharramite. En mai 1875, l’abbé Manaudas, qui avait plusieurs fois aidé sœur Marie de ses pouvoirs d’exorciste et qui était mort l’année précédente, apparut à la carmélite et la chargea de parler à l’évêque de l’approbation à Rome de l’institut des Prêtres du Sacré-Cœur. La sœur accompagna cette communication de détails si précis, que l’évêque en comprit tout de suite la gravité. Dieu montra en effet l’état de la société sous l’image d’un parterre recouvert d’une toile d’araignée, dont les fleurs captives dépérissaient à vue d’œil. «  Il lui sembla dans son extase, écrit le Père Buzy, supérieur de Bétharram de 1935 à 1958, auteur d’une vie sur sœur Marie, qu’elle cherchait l’araignée qui tissait sa toile, qu’elle la mettait à mort, et que, la toile déchirée, les rosiers reprenaient vie et envoyaient leur parfum vers le ciel.  »

Cédant une fois de plus à la requête de l’humble sœur, Mgr Lacroix suivit scrupuleusement les ordres du Ciel. Il envoya le Père Estrate à Rome, accompagné d’un de ses chanoines, l’abbé Bordachar. Sœur Marie avait prédit à ceux-ci que, sur place, on leur offrirait tout sans qu’ils n’aient rien à demander. Et c’est bien ce qui arriva. Sans aucune démarche de leur part, le Père Bianchi, procureur général des Frères Prêcheurs, leur offrit ses services. Deux mois plus tard, le bref laudatif était accordé par la congrégation des évêques et réguliers et moins de trois ans après, Pie IX approuvait cet institut.

Ce que les Pères de Bétharram n’avaient pu obtenir en quarante années, une petite religieuse le leur offrait en quelques semaines  !

Faut-il ajouter que sœur Marie avait prédit que, en récompense des services signalés du Père Bianchi, Dieu accorderait aux Pères dominicains une résidence à Jérusalem. La prophétie se réalisa en 1884 par la fondation du monastère Saint-Étienne.

POUR LE SALUT DE LA FRANCE ET DE LA SYRIE

Quelle vie remplie déjà d’œuvres divines et de vertus  ! Quelle sainteté éminente  ! Et pourtant, nous n’avons pas encore dit le plus merveilleux qu’il faut placer dans le fil de notre histoire orthodromique politique et religieuse, telle que l’abbé Georges de Nantes, notre Père, nous l’a expliquée.

Voici quelques faits extraordinaires.

En 1860, pour apaiser le mécontentement des catholiques français qui voyaient dans l’aide française à l’unité de l’Italie du Nord une cause de la fragilité des États pontificaux, Napoléon III avait décidé de soutenir Pie IX. Mais peu à peu sa fermeté s’émoussa.

En 1868, au cours d’une révélation, sœur Marie entendit Notre-Seigneur dire à l’Empereur  : «  Suivez la lumière, combattez pour mon Vicaire et vous aurez la victoire.  »

Le 12 juillet de cette même année, un saint lui apparut et lui recommanda de réciter tous les jours le psaume quarante et unième, psaume qui exprime la plainte d’un homme dans la peine. Signe prophétique peut-être de l’épreuve qui attendait le Pape.

Finalement, Napoléon III rappela ses troupes. Quelque temps après, sœur Marie revit l’Empereur aux pieds du Crucifix, accablé. Il lui fut dit que, si ce prince n’eût pas retiré ses troupes de Rome, il aurait remporté quatre grandes victoires. Mais, parce qu’il abandonnait le Saint-Père, il devait être vaincu et chassé de France avec sa famille.

Plus tard, en 1875, pendant qu’étaient votées les lois fondamentales qui donnèrent une forme plus démocratique aux Chambres, et avant que ne fût voté l’amendement de juillet qui institutionnalisa la République de manière définitive, sœur Marie de Jésus Crucifié transmit une lettre au maréchal-président de Mac-Mahon dans laquelle elle disait avoir vu en extase «  un enfant qui planait au-dessus d’une chambre remplie d’hommes  », dont les trois quarts «  voulaient Dieu sincèrement  », mais qui avaient «  tous comme un bandeau sur les yeux  ». «  Il y en a deux  » cependant qui «  s’approchent de Mac-Mahon comme de l’air de l’aimer véritablement, mais derrière ils trahissent  ». «  Alors l’enfant qui était en l’air a dit  : “ Je suis envoyé de Dieu pour vous avertir, vous avez deux traîtres à côté de vous. Si vous ne veillez pas à présent, viendra le temps où ils feront pour vous et vos enfants comme ils ont fait pour Louis XVI, et pas seulement pour vous et vos enfants, mais pour la France entière qui s’en ressentira (…). Si vous veillez, vous serez bénis de Dieu et des hommes et votre sang sera mêlé au sang royal, la France vous appellera son sauveur et toutes les générations diront  : Dieu a sauvé la France par vous.  » (Lettre 61, du 2 mars 1875)

Ce message devait ouvrir les yeux de Mac-Mahon sur les intentions réelles des orléanistes, conduits par les ducs Decazes, d’Audiffret-Pasquier et de Broglie, parlementaires et membres du gouvernement, ainsi que de leurs comparses libéraux-catholiques, tous alliés des républicains, et l’engager à abandonner ses idées libérales pour se tourner vers les légitimistes.

Cet avertissement dramatique fut renouvelé par un second qui ne fut pas plus écouté au moment de la crise du 16 mai 1877 qui mit Mac-Mahon en grande difficulté. Le 13 décembre suivant, le maréchal baissait les bras devant les républicains et démissionnait de manière stupide, comme Louis XVI quatre-vingt-dix ans plus tôt, laissant la place à Gambetta et à son programme persécuteur.

L’année suivante, sœur Marie prédit au Père Chirou, aumônier du carmel de Bethléem  : «  Il y aura un mauvais gouvernement en France. Les religieux seront chassés. Il faudra faire des lieues pour se confesser.  » Si seulement on avait bien voulu écouter cette messagère du Ciel  !

Sœur Marie reçut également des lumières sur l’Espagne et sur l’héritier légitime. En 1868, la reine Isabelle II passa par le carmel de Pau en s’exilant à Paris avec son fils, le futur roi libéral Alphonse XII. Sœur Marie prédit l’accession au trône de ce prince, ce qui arriva effectivement en 1876. Mais toujours elle pria et exprima son souhait que ce fut don Carlos, prince légitime, antilibéral et soutenu par les carlistes, qui devînt roi  : «  Don Carlos, Dieu est avec lui, avait-elle dit en 1874, son Esprit est avec lui. Mais l’Espagne est très coupable. Si elle se convertit, au moins la moitié, Dieu le fera triompher  ; autrement Il le retirera à Lui, Il châtiera l’Espagne et ensuite Il donnera son Esprit à un autre .  » (Lettre 55)

Sœur Marie de Jésus Crucifié fit encore de nombreuses prophéties qui annoncèrent, quarante ans à l’avance, la «  Grande Guerre  », l’expression y est. Et avec quelle précision  !

Elle annonça une guerre qui fera verser des «  fleuves de sang  », qui «  sera longue, parce qu’il faut que tout le monde y passe, petits et grands  : nous sommes corrompus  !  » Une extase particulièrement douloureuse semblait lui mettre sous les yeux les efforts de deux armées immenses s’acharnant l’une contre l’autre…

«  Elle voyait parfois deux citernes, raconte le Père Buzy, l’une déjà remplie de sang [des morts de 1870], l’autre encore vide, mais si grande que le sang des trois quarts des hommes ne paraissait pas pouvoir la remplir, et la voix lui disait  : “ Vous voyez, il faut que cette citerne soit remplie pour calmer la justice de Dieu… ”  »

Dans d’autres extases, sœur Marie fut avertie que cette guerre serait «  dix fois plus terrible  » que celle de 1870, que «  ce sera un massacre terrible  », qu’ «  on marchera dans le sang jusqu’aux genoux  », qu’«  on prendra les prêtres pour combattre  », qu’ «  il en restera très peu après l’épreuve  », qu’ «  on les mettra devant, au plus grand danger  », mais qu’à la fin «  la France serait la reine des royaumes et triompherait sur plusieurs, en particulier de la Prusse et de l’Allemagne, mais quand elle se sera assez humiliée.  »

En même temps, sœur Marie délivrait un message d’espérance. «  Oui, oui, bientôt la France triomphera  ; bientôt elle sera la reine des royaumes. Elle a fait trop de bien dans les missions pour que Dieu l’abandonne.  »

Elle disait encore dans une extase du 16 juillet 1876  : «  Ô cher Rosier [la France], tu fais la joie de mon cœur  ! On y bâtira un grand salon pour le Maître  ; et le Seigneur dit  : Je viendrai y habiter avec ma lumière, avec le soleil en plein jour  ; mais avant, on brûlera les épines. Oh  ! qu’il sera beau, le Rosier  !  »

Parfois, écrit le Père Buzy, elle unissait dans ses prévisions le souvenir de sa petite patrie syrienne à celui de sa grande patrie d’adoption. En juillet 1875, elle rapporta dans son langage pittoresque les paroles qu’un personnage inconnu lui avait dites lors d’une extase  :

«  Viendra un temps, qui paraît loin, très loin aux yeux de l’homme, mais aux yeux de Dieu ce n’est pas loin, que la France sera reine. Elle gouvernera la Syrie, elle sera unie de trois royaumes ensemble et ils viendront tous déposer leurs épées dans votre chapelle de Bethléem en chantant le Te Deum  ; et l’Église sera agrandie immensément. Mais laissez en écrit que le monastère, il devra rester comme il aura été bâti  : la même forme, jusqu’à la fin du monde.  » (Lettre 65)

Et deux jours plus tard, sœur Marie répétait toute joyeuse en extase  : «  Oh  ! ce qui réjouit mon cœur, c’est que la Syrie appartiendra à la France.  »

Cette prophétie s’est en partie réalisée après la Première Guerre mondiale, quand la Syrie fut administrée de 1920 à 1946 par la France sous un régime de mandat de la S. D. N. Il est certain que la France reçut à ce moment-là une mission divine à remplir en Syrie qui commença peut-être de l’être sous la direction de l’excellent général Gouraud. Mais rapidement, nos gouvernants radicaux et socialistes imposèrent par le biais d’administrateurs civils l’instauration de la démocratie et de la laïcité, en vue d’accorder l’indépendance à la Syrie dans les plus brefs délais, ce qu’accorda le général de Gaulle à la Libération.

Ce n’est certainement pas ce que sœur Marie avait vu, puisqu’elle avait annoncé que l’Église serait «  agrandie immensément  » par de nombreuses conversions. N’a-t-elle pas dit, le 18 octobre 1874, qu’ «  après le jour des tribulations, où l’on marchera sur les mourants, les turcs, les musulmans et les juifs se convertiront. L’Église sera ouverte à toutes les nations  » (Lettre 52)  ?

Le Ciel redonnera-t-il à la France la grâce rejetée une fois de régner sur cette terre syrienne pour la coloniser et l’évangéliser  ? Espérons-le… par les mérites de sainte Marie de Jésus Crucifié. À moins que cette grâce ne revienne à la compatissante Russie.

POUR LE SAINT-PÈRE

Un autre aspect prophétique de sainte Marie de Jésus Crucifié est sa relation intime avec le bienheureux Pie IX.

Le nom de ce Pontife revenait tout naturellement sur ses lèvres pendant ses extases. Elle l’appelait filialement mon Père. Elle le voyait fréquemment en esprit. Elle connaissait ses épreuves et ses soucis. Comme Jacinthe de Fatima, elle offrait sans cesse des sacrifices, des jeûnes et des prières pour le Pape qu’elle savait par révélation tellement affligé. Elle n’avait qu’un cœur pour lui.

«  J’ai rêvé que je voyais le Saint-Père, il m’a donné une médaille d’argent et il m’a serré la tête entre ses deux mains et avec les larmes aux yeux, il a adressé une prière au ciel pour qu’il me garde dans l’humilité. Mais il était pour moi plus qu’un père qui a enfanté son enfant.  » (Lettre 52).

Chose étonnante, les dates de naissance et de mort de sœur Marie correspondent à celles du règne de Pie IX  : 1846-1878. Coïncidence  ? Certainement pas, car plusieurs fois, sœur Marie eut une vision qui illustre le lien spirituel qu’elle avait avec le Pape. Elle voyait un vieillard dans une grotte, assis sur une pierre appuyée contre le rocher. Il lit en pleurant un gros livre qu’il a déjà lu aux trois quarts. À côté du vieillard se tient une vierge toute jeune avec une couronne sur la tête, un collier au cou et des bracelets au bras. «  Elle est assise, elle file  ; mais au lieu de lin elle file son sang qu’elle tire de son cœur, d’elle-même.  » Avec ce sang, elle file des fuseaux puis commence à tisser un tapis, «  et le peu que j’en ai vu de fait était très beau.  » Quand elle eut filé et commencé de tisser le tapis, «  le vieillard a souri, et c’est la première fois depuis mon enfance que je l’ai vu sourire  » (Lettre 53, du 24 octobre 1874).

Cette vision, elle la rapporta à son directeur sans la comprendre. Cette vierge figure à la fois elle-même, qui offrit toute sa vie le sang de son cœur pour le Saint-Père, et l’Église, comme nous le verrons plus loin.

À partir de 1875, les carmélites ont remarqué que durant les extases tout son visage se transfigurait et prenait une expression qui rappelait la physionomie du saint Pontife. Un jour que les sœurs s’entretenaient de ce prodige reproduit sous leurs yeux l’extatique leur en donna cette explication  : «  Les deux enfants [anges] me disent de vous dire  : il faut bien que l’enfant ressemble à son père  !  » Puis, après l’extase, sœur Marie reprit son visage ordinaire.

En 1868, écrit le Père Buzy, elle fut avertie à trois reprises que la caserne la plus rapprochée du Vatican était minée par les carbonari. On ne crut pas devoir tenir compte de son avertissement. Le 22 octobre de cette même année, la caserne Serristori sautait en début de soirée, ensevelissant soixante-cinq victimes, faisant trente morts. «  Malheureusement, disait plus tard le cardinal Antonelli à un chanoine du diocèse de Bayonne, nous ne profitâmes pas de l’avis venant de Pau.  »

On en profita du moins l’année suivante, à l’époque du Concile, lorsque les communications de sœur Marie signalèrent avec des précisions remarquables trois autres mines qui menaçaient des édifices particulièrement chers à la piété catholique  ; grâce à quoi, d’immenses catastrophes furent conjurées.

Sœur Marie avait très bien compris que ces actes terroristes visaient à faire échouer le Concile. Dans une lettre adressée à Mgr Lacroix, elle écrivit  : «  Que vous êtes heureux d’avoir compris la vérité. Oui, l’infaillibilité mit en rage tout l’enfer. Bisque, bisque Satan.  » (Lettre 24, septembre 1871)

Le bienheureux Pie IX mourut sept mois avant sœur Marie qui en eut la révélation. Dans une lettre adressée au patriarche de Jérusalem le 27 janvier 1878, elle disait  :

«  J’ai vu aussi comme une procession qui se prépare à venir le chercher et je vois le Saint-Père comme sous la forme d’un enfant, d’une hostie, enfin d’une manière que je ne puis pas expliquer. Il m’a fait le signe de croix sur le front et il m’a dit  : “ Enfant, je vous bénis, je ne sais si c’est dans le délire ou en réalité que je vous vois, mais je suis malade  : priez pour moi. ” Et moi, voyant la procession qui se prépare pour lui, j’ai pensé  : c’est vous qui devez prier pour moi, mais je ne l’ai pas dit… Seigneur, ai-je dit, permettez qu’il voie le triomphe de l’Église. Il en a vu l’aurore, m’a répondu Jésus. Comment, Seigneur, et il n’a pas vu rétablir ses droits  ? Et Jésus repris  : N’a-t-il pas vu ses brebis se retourner vers son bercail  ?   »

Et le 3 février 1878, elle ajoutait  : «  J’ai vu la Sainte Vierge qui tenait dans ses mains notre bien-aimé père et pontife Pie IX.  »

Quatre jours après, Pie IX faisait une mort de prédestiné.

DEUX VISIONS SUR LÉON XIII

Sœur Marie de Jésus Crucifié fit écrire au patriarche de Jérusalem et au Père Estrate deux lettres absolument identiques, datées du 24 février 1878, communiquant deux visions qu’elle eut sur le nouveau Pontife  : la première, quatre jours avant son élection, la seconde, quatre jours après.

Dans la première, sœur Marie vit que cet élu était le plus humble des cardinaux, qu’il avait l’esprit de dégagement, qu’il souhaitait les honneurs pour les autres et qu’il aimait la pauvreté.

À la suite de nos études, il nous paraît impossible d’appliquer littéralement ces expressions au futur Léon XIII (cf. frère Pascal du Saint-Sacrement, Mgr Freppel, tome 2, p. 331 sq.; article de frère François, Le 150e anniversaire du Syllabus, Il est ressuscité n° 153, p. 20)

Ici, les paroles de sœur Marie ne reflètent pas l’état réel de l’âme de Léon XIII, mais traduisent la vénération de la carmélite pour l’éminente fonction pontificale. Elle mêle dans son récit ce qu’elle voit et ce qu’elle sent. Elle ne nous rapporte aucune parole de Notre-Seigneur qui nous permette objectivement de confirmer ses impressions. Les seules paroles que sœur Marie entendit de la bouche divine au cours de cette vision furent  : «  Je vous consacre maintenant et pour toujours mon Pasteur  », paroles qui traduisaient ce que les cardinaux allaient opérer en conclave sous l’action du Saint-Esprit.

Dans la seconde vision, qui eut lieu quatre jours après l’élection, sœur Marie vit Notre-Seigneur poser ses mains sur la tête du Pontife, en disant  : «  Stella versa  », ou «  bersa  », elle dit n’avoir pas bien entendu. Puis elle vit tous les fondateurs d’ordre, les anges, les saints, la Vierge Marie s’approcher du Pape pour l’embrasser.

Sœur Marie se demandait ce que tout cela signifiait.

Il paraît clair que la scène des embrassements est simplement l’illustration de la soumission de l’Église triomphante au nouveau Pontife  : «  Quoi que tu lies sur la terre, ce sera tenu dans les cieux.  » (Mt 16, 19)

Plus inquiétants en revanche les mots prononcés par Jésus sur la tête de l’élu  : «  Stella versa  », (bersa ne semble rien vouloir dire.) Le Patriarche de Jérusalem et le Père Estrate ont vu dans ces mots une prophétie, car on trouve sur le blason de Léon XIII une étoile qui émet (qui verse  ?) des rayons vers le bas. Interprétation curieuse, me semble-t-il, qui trahit le premier sens du mot versa, participe passé du verbe verto, vertere, qui signifie tourné, retourné, voire même dos tourné. Léon XIII une étoile retournée  ?  ! Cela résumerait tellement bien le règne désastreux de ce Pape qui ne cessa de tourner le dos aux volontés de Dieu et à la direction donnée à l’Église par son saint prédécesseur  !

LA DÉVOTION AU SAINT-ESPRIT

Le Père Buzy rapporte dans sa Vie de Sœur Marie de Jésus Crucifié (1927, p. 104 sq.) une autre mission qu’eut notre sainte et qui n’est pas sans nous rappeler Fatima.

Sa maîtresse des novices observait en 1874  : «  La chère enfant ne peut le cacher, elle a une dévotion extraordinaire au Saint-­Esprit. Lorsqu’elle en parle, c’est avec des expressions brûlantes, et tout son extérieur en est illuminé.  »

Elle le priait avec une grande confiance en toutes ses nécessités. Elle lui disait en novembre 1871  : «  C’est vous qui nous faites comprendre Jésus… Venez, ma consolation  ; venez, ma joie  ; venez, ma paix, ma force, ma lumière  ; venez, éclairez-moi pour trouver la source où je dois me désaltérer. Une goutte de vous suffit pour moi, pour me montrer Jésus tel qu’il est. Jésus a dit que vous iriez aux ignorants  : je suis la première des ignorantes. Je ne vous demande ni d’autre science, ni d’autre sagesse que la science de trouver Jésus et la sagesse de le conserver.  » Elle ajoutait  : «  Et je me suis senti le feu un peu allumé dans mon cœur. L’Esprit-Saint ne me refuse rien.  »

«  L’oraison ne se passe pas, disait-elle une autre fois, sans que le Saint-Esprit vienne d’une manière ou d’une autre.  »

Toutes les fois qu’elle avait besoin d’être éclairée, elle invoquait le Saint-Esprit par une prière qui lui avait été enseignée pendant une oraison, un jour de mai 1869.

«   Esprit-Saint, inspirez-moi, Amour de Dieu, consumez-moi, Au vrai chemin, conduisez-moi. Marie, ma Mère, regardez-moi, Avec Jésus, bénissez-moi  ; De tout mal, de toute illusion, De tout danger, préservez-moi.  »

Cette prière est maintenant enrichie de 100 jours d’indulgence.

Elle recommandait vivement de réciter cette prière. Elle la transcrivait sur des images. Quand elle priait avec ses sœurs ou pour la France, elle l’adaptait  : «  Esprit-Saint, inspirez-nous ou Esprit-Saint inspirez la France…  »

ÉCRIRE AU SAINT-PÈRE.

Dès 1871, le Ciel lui révéla qu’il voulait qu’elle répande cette dévotion dans l’âme de tous les fidèles, spécialement dans celle des prêtres, en écrivant au Saint-Père que la dévotion au Saint-­Esprit était le moyen que le Bon Dieu avait choisi pour faire miséricorde à l’Église et au monde, «  surtout à la France  ».

Tremblante de confusion, sœur Marie ne se décida à en parler au supérieur du carmel de Pau, Monsieur Saint-Guily, qu’en mai 1873. Elle rapporta cette révélation  :

«  J’ai vu devant moi une colombe, et, au-dessus de la colombe, un calice débordait, comme s’il y avait eu une source dans l’intérieur du calice  ; et ce qui débordait du calice arrosait la colombe et la lavait. Et une voix est sortie de cette lumière admirable et elle a dit  : “ Si tu veux me chercher, me connaître et me suivre, invoque la lumière, l’Esprit-Saint qui a éclairé mes disciples et qui éclaire tous les peuples qui l’invoquent. Je vous le dis en vérité, en vérité, en vérité  : Quiconque invoquera le Saint-Esprit, me cherchera et me trouvera. Sa conscience sera délicate comme la fleur des champs. Si c’est un père ou une mère de famille, la paix sera dans sa famille, et son cœur sera en paix dans ce monde et dans l’autre  ; il ne mourra pas dans les ténèbres, mais dans la paix. Je désire ardemment que les prêtres disent chaque mois une messe en l’honneur du Saint-Esprit. Quiconque la dira ou l’entendra sera honoré par le Saint-Esprit lui-même  ; il aura la lumière, il aura la paix. Il guérira les malades  ; il réveillera ceux qui dorment

«  Et j’ai dit  : Seigneur, que puis-je faire, moi  ? Personne ne me croira. Et la voix m’a répondu  : “ Quand le moment sera venu, je ferai tout moi-même et tu n’y seras pour rien… ”

«  Et tout a disparu, et mon cœur est resté embrasé d’amour…  »

La pratique de cette dévotion semble véritablement préparer la dévotion réparatrice au Cœur Immaculé de Marie. Elle est le chemin qui conduit à Dieu  ; elle donne une conscience délicate pour bien se confesser  ; elle résout les problèmes familiaux, communautaires et nationaux  ; par elle, on reçoit la grâce de la persévérance finale  ; il faut enfin la pratiquer au moins une fois par mois.

Nous ne savons si Monsieur Saint-Guily transmit immédiatement cette demande du Ciel. Toujours est-il que quand sœur Marie fut à Bethléem, elle recommanda à nouveau cette dévotion sur l’ordre de Dieu à Mgr Bracco, patriarche de Jérusalem.

«  En janvier 1876, écrit le Père Buzy, comme elle avait le pressentiment surnaturel d’une guerre prochaine (la guerre des Balkans serbo-turque de 1876 et russo-turque de 1877-1878), accompagnée de terribles fléaux, tels que la sécheresse et la famine, elle conjurait le patriarche d’ordonner des prières publiques pour écarter ces malheurs imminents. Elle demandait notamment la récitation quotidienne d’un Veni Creator et d’un Miserere. Au mois d’août, l’appel divin se fait plus pressant  : “ Le moment approche, dites à votre supérieur de commencer les prières  : tous les jours, un Veni Creator et un Miserere. ” Au mois de décembre, elle sollicite encore du patriarche une neuvaine de Veni Creator. Elle ajoutait  :

«  “ Et pour moi, il me semble que Dieu me demande quelque chose (de) très pénible à la nature  ; mais, coûte que coûte, je le ferai avec l’approbation de Monseigneur, s’il le permet. La nature se révolte  ; mais, avec la grâce de Dieu, je le ferai avec bonheur. ” Elle le fit. Quant à Mgr Bracco, nous avons des raisons de croire qu’il accéda aux vœux de la Servante de Dieu en s’acquittant des prières demandées.  »

Un peu plus tard, à la fin du pontificat de Pie IX, sœur Marie se sentit à nouveau poussée à communiquer au Pape les demandes du Saint-Esprit. Au mois de juin 1877, une Supplique à Pie IX fut remise à Mgr Bracco pour qu’il la transmît à Rome. Les archives du carmel ne possèdent pas le texte de la supplique, mais la maîtresse des novices nous a conservé le résumé des communications qui la motivèrent.

Il suffirait de remplacer les mots “ Saint-Esprit ” par “ Cœur Immaculé de Marie ” pour croire que ces paroles sont de sœur Lucie de Fatima. Et en réalité ces deux dévotions se confondent puisque, comme l’explique l’abbé de Nantes, «  c’est dans le Cœur de Marie que le Saint-Esprit manifeste toute sa puissance. Le Saint-Esprit est chez lui, chez la Vierge Marie.  » ( Petit traité sur le chapelet, août 1999)

«  Une voix m’a dit  : Communiquez cela à votre supérieur et au Saint-Père, car ce n’est pas pour vous, et je veux que vous le disiez

«  Le monde et les communautés religieuses cherchent des nouveautés dans les dévotions et négligent la véritable dévotion au Paraclet. C’est pour cela qu’il y a l’erreur, la désunion et qu’il n’y a pas la paix et la lumière. On n’appelle pas la lumière comme elle devait être appelée, et c’est elle qui fait connaître la vérité. Même dans les séminaires, on la néglige.

«  Les persécutions règnent et la jalousie entre les ordres religieux existe, et c’est pour cela que le monde est dans les ténèbres.

«  Toute personne dans le monde ou dans les communautés qui invoquera l’Esprit-Saint et aura sa dévotion ne mourra pas dans l’erreur.

«  Tout prêtre qui prêchera cette dévotion recevra la lumière pendant qu’il en parle aux autres.

«  Il m’a été dit que, dans l’univers entier, il faut établir que chaque prêtre dise une messe du Saint-Esprit tous les mois, et tous ceux qui y assisteront auront une grâce et une lumière toute particulière…  »

Le rôle de sœur Marie s’arrêtait à transmettre ces demandes. Elle ne chercha jamais à savoir si Mgr Bracco avait jugé bon de les faire parvenir au Saint-Père. «  Nous savons néanmoins, affirme le Père Buzy, que le document parvint au Souverain Pontife.  » Quelle fut la consigne du bienheureux Pie IX à ce sujet  ? Le Père Buzy semble l’ignorer. En fait, il restait peu de temps à Pie IX avant de mourir pour y travailler, et il paraît évident que l’obligation de répandre la dévotion au Saint-Esprit revenait au nouvel élu.

Le Père Buzy écrit que c’est ce que fit Léon XIII par sa lettre Provida matris du 5 mai 1895 et surtout par son encyclique Divinum illud munus du 9 mai 1897.

Dix-sept ans après l’envoi de la Supplique  ?  !

Certes, Léon XIII recommandait de prier le Saint-Esprit, de le prêcher, et de l’aimer de tout son cœur. Certes, il promettait que cette confiance en l’Esprit-Saint vaudrait aux âmes la rémission des péchés, le progrès dans la vertu, une heureuse mort et la joie éternelle. Mais Léon XIII ne faisait aucune allusion à la Supplique de sœur Marie. Son nom n’y est pas même évoqué. Preuve que Léon XIII «  [ne] souhaitait [pas] les honneurs pour les autres  », pas même pour les saints  ! Nous déplorons surtout le fait que le Pape fait comme si cette volonté d’honorer le Saint-Esprit venait de lui et non pas du Ciel, ce qui donne beaucoup moins de force à cette exhortation et aux promesses qui y sont attachées.

En plus, Léon XIII trahit les demandes du Ciel. Dans ses lettres, il demande qu’on dise une neuvaine au Saint-Esprit avant la fête de la Pentecôte, alors que sainte Marie demandait que les prêtres célèbrent une messe au Saint-Esprit par mois.

Léon XIII a enfin une curieuse façon d’encourager le culte au Saint-Esprit. Dans la première partie de son encyclique, il explique qu’il ne faut pas tomber dans l’erreur de diviser la nature unique des trois Personnes divines. Le pape Innocent XII, argumente-t-il, «  refusa absolument, malgré de vives instances, d’autoriser une fête spéciale en l’honneur du Père. Que si on fête en particulier les mystères du Verbe incarné, il n’existe aucune fête honorant uniquement la nature divine du Verbe  » et que par conséquent on ne peut «  honorer exclusivement l’Esprit-Saint pour lui-même  », mais simplement «  rappeler sa descente  » à la Pentecôte.

«  Tout cela a été sagement décidé  », précise le pape Léon XIII… Pourtant, il faut observer que le Ciel en avait décidé autrement  : il fallait rendre un culte particulier au Saint-Esprit. Et il est merveilleux de penser que la dévotion au Cœur Immaculé de Marie demandée en 1917 par Notre-Dame à Fatima résout tous les problèmes théologiques.

«  LE SANG DES MARTYRS  »

Durant ses extases, sainte Marie de Jésus Crucifié eut plusieurs visions eschatologiques qui furent notées sur le moment même par ses sœurs. Voici plusieurs extraits particulièrement impressionnants. Dans le premier, nous reconnaissons une prophétie de la crise conciliaire et de l’intervention de l’Immaculée à Fatima pour protéger des flammes émises par l’épée de l’ange le petit reste des fidèles. Cette vision est aussi en bien des points semblable au songe de saint Jean Bosco sur la «  splendide lumière  » qui égare les fidèles hors de Rome «  durant une nuit obscure  » (cf. frère Bruno de Jésus-Marie, François, pape de la miséricorde, Il est ressuscité n° 151, mai 2015, p.5-8).

«  J’ai rêvé que j’étais sur une haute montagne. En même temps j’entends une voix qui me disait  : “ Regardez, écoutez et rendez compte au chef de l’Église. ”

«  Tout à coup j’ai vu un nuage, et il a un peu effrayé tout le monde et il est devenu très grand, très puissant, il s’étendait tellement qu’il a couvert le ciel. Le soleil était caché et semblait avoir peur de ce terrible nuage qui le cachait. L’étoile même a disparu derrière ce nuage. En même temps, j’ai vu qu’il a paru dans le nuage un faux soleil et une fausse étoile et le nuage faisait cela pour contrefaire le véritable soleil et la véritable étoile  ; mais ce faux soleil ne donnait pas sa chaleur pour réchauffer, ni sa clarté pour éclairer, et l’étoile non plus ne donnait pas sa vertu à la terre. Le véritable soleil et la véritable étoile étaient donc cachés. Et ensuite j’ai vu que la lune a percé un peu, mais il ne paraissait qu’un petit rayon en forme de croix à travers le nuage. C’est le seul qui paraissait un peu et tous les autres astres avaient disparu.

«  En même temps, de dessus la montagne je regardai en bas pour voir de quelle manière était la terre sous ce nuage et je m’approchai de la terre et je vis que les arbres les plus grands tremblaient. Chacun voulait rester à sa place, mais quelque chose les faisait trembler malgré eux, et cependant la terre ne tremblait pas. Je ne sais si c’est la vue du nuage qui les faisait trembler, je n’en sais rien. Et j’ai dit  : “ C’est drôle que ces arbres tremblent ”, et je voyais aussi les herbes qui, pour se cacher, recourbaient leur pointe dans la terre comme la racine.

«  Puis le nuage s’est formé de l’apparence de blanc, de clarté, il commençait à rouler dans le ciel comme quelque chose qui domine, qui se réjouit. Et alors, tout à coup, un coup de vent venu d’en haut, du côté où la lune paraissait en forme de croix, a dissipé tous les nuages et ils se sont tous fondus. Alors le ciel s’est éclairci tout d’un coup, la joie s’est répandue sur la terre. Les arbres se sont affermis et les herbes ont élevé la tête vers le ciel. Et ceux qui s’étaient réjouis sous le nuage ont été saisis de frayeur et une grande partie s’est retournée vers le véritable soleil et la véritable étoile.

«  Je me suis réveillée à ça et j’étais saisie. Je suppliai le Seigneur pour comprendre ce que ça voulait dire et j’ai dormi de nouveau et je rêvai que j’étais près d’une mer. Et je vis, je ne sais pas si c’est un ange ou un homme qui tient un balai à la main et il faisait le mouvement de balayer la mer et je me dis  : “ Pourtant, qu’est-ce qu’il pense cet homme qui marche ainsi sur la mer et la balaie comme si c’était la terre  ? Mais où doit donc aller cette eau qu’il balaie  ? Pourtant c’est un homme de Dieu ou un ange puisqu’il marche sur cette eau. ” Lui ne me regardait pas, il balayait précipitamment la mer. Et je me disais  : “ Qu’est-ce que cela veut dire  ? ” J’avais envie d’aller le lui demander, mais je ne pouvais pas marcher sur l’eau de peur d’enfoncer, et la curiosité me tourmentait. Quand il avait balayé un morceau, il venait secouer son balai au bord de la terre et il retournait de nouveau balayer dans la mer. J’ai mis une pierre sur le bord et je me suis assise pour voir comment ça finira. Voilà tout à coup je vois une fille ou une vierge qui a été trouver l’homme et, à genoux sur l’eau, elle tâchait de l’empêcher de balayer en disant qu’il y avait des petits poissons qui venaient de naître et qu’ils pourraient périr si on les touchait. “  À cause des petits poissons, disait-elle, attendez qu’ils soient grands, alors ils pourront nager et s’enfoncer sous l’eau. ” Et je me suis réveillée à ça, et je ne sais pas ce que ça veut dire.  » (Lettre 56, du 10 janvier 1875)

D’autres visions préfigurent d’une manière singulière les visions de Jacinthe et le Secret de Fatima. Les passages supprimés traitent d’autres sujets. Les parenthèses sont de la carmélite qui a noté ce que disait sœur Marie.

Notes prises le 18 octobre 1874. Les «  cornes  » du Saint-Père me semblent être des rayons de lumière, comme celles de Moïse redescendant du Sinaï.

«  Avant le triomphe, il y aura du sang répandu  ; il y en aura jusqu’à la cheville du pied (…).

«  Après le jour des tribulations, où l’on marchera sur les mourants, les turcs, les musulmans et les juifs se convertiront. L’Église sera ouverte à toutes les nations. Le moment du sang des martyrs approche, il n’est pas loin.

«  D’un côté, je suis heureuse et de l’autre non. Je suis triste pour ceux qui trahissent le Seigneur. Ils marcheront sur les petits enfants  ; ce sera leur sang pur qui apaisera la justice de Dieu, bientôt. (Ici elle versait de grosses larmes.)

«  Le Seigneur a promis qu’il aura pitié du diocèse de Mgr Lacroix.

«  Si vous êtes petites et unies en charité les unes les autres, le Seigneur vous gardera, il ne nous arrivera rien  ; mais soyez fidèles.

«  Ce sera le sang des petits enfants qui criera vers le Très-Haut. Le diable sera enragé. La terre sera purifiée par le sang des enfants.

«  Le mauvais roi qui va venir dominera et croira qu’il régnera toujours  ; il s’élèvera tant pour toucher le ciel par l’orgueil et tellement si haut que sa chute en sera plus basse. Partout où il marchera il versera le sang, et sa chute sera si épouvantable qu’elle mènera plus de peuples à l’Église (…).

«  19 octobre. J’ai rêvé cette nuit (nous dit ma sœur Marie de Jésus Crucifié) que je voyais le ciel chargé de nuages. Et les nuages se sont changés en deux armées et aussi en des tentes. Puis, plus haut, je voyais des vierges debout, la tête et les mains élevées vers le ciel  ; une surtout était plus élevée, et les autres priaient en s’unissant à elle.

«  Puis j’ai vu le Saint-Père comme sur une terrasse, il était assis appuyé. Nous étions en bas et nous le voyions en haut. Il sortait de sa tête deux cornes, et comme toute la maison était d’un or très pur, tout brillait autour de lui et je ne pouvais voir en quoi étaient ces cornes, la lumière les cachait. Pour venir à nous, il devait rentrer dans la maison et descendre. Puis j’ai revu les nuages et les troupes comme auparavant et l’impression m’a réveillée.  »

Notes prises le 26 novembre 1874. Les enfants sont ici des anges. On ne peut pas ne pas penser au Secret de Fatima  !

«  Le bien-aimé vieillard lit toujours et la vierge file, tantôt elle file, tantôt elle tisse  ; à mesure qu’elle a tissé ce qu’elle a filé, elle file encore. Ce tapis est magnifique  !

«  La vierge, c’est ma mère, c’est l’Église, elle file son sang. Le sang qu’elle file ce sont les âmes consacrées à Dieu, au Dieu Très-Haut. Et le tapis, le sang qui embellit le tapis, c’est le sang des martyrs. Il y a toute espèce de martyrs, il y a les vierges, les religieux, etc., mais ceux surtout qui sont fidèles à l’obéissance. Plus il y a d’obéissance, plus elles montent l’échelle, l’échelle de Jacob.

«  Je vois, il y a neuf enfants qui tiennent le plat, le trou est grand et le plat aussi. Le plat tient par les mains de Dieu et le trou par les mauvais. Avant, il n’y avait que deux enfants, à présent neuf. Tout est écrit, il faut qu’il soit rempli (dans d’autres extases elle a dit que ce plat est destiné à recueillir le sang des martyrs). Il sortira de ce plat un arbre magnifique, il garantira et couvrira plusieurs nations. Plusieurs peuples qui étaient exposés au soleil, à la pluie, se réfugieront sous cet arbre. C’est dans ce plat que prendra racine l’arbre. Oh  ! quel bel arbre  ! il y en a beaucoup, exposés et grillés au soleil, qui s’abriteront sous son ombre  ; beaucoup exposés à la pluie qui seront garantis. Je voudrais que le feu passe dans ma bouche pour parler dignement de cet arbre. Le Seigneur a juré que cet arbre viendra. Il le plantera lui-même, mais il faut que le plat soit rempli. Neuf enfants font les canaux. Ses branches seront multipliées. Oh  ! quel bel arbre  ! Ses feuilles blanches, les fleurs rouges, les fruits rouges et blancs comme la neige, les branches vertes. Oh  ! quel arbre  ! Quand le verrons-nous  ? il y en a de celles qui m’entourent qui le verront (nous n’étions que trois sœurs). Oh, quel arbre  ! quel arbre magnifique  !  »

LA BIENHEUREUSE MORT

Lady Herbert raconte  : «  À l’origine, la petite Communauté de Bethléem occupait une maison près de l’église. Mais Notre-Seigneur ayant indiqué à sœur Marie un site particulier sur une colline située juste en face de la Sainte Crèche, on finit par obtenir cet emplacement. Notre sainte, toujours éclairée de Dieu, fournit les plans de la nouvelle demeure. Elle qui savait à peine tracer quelques caractères, et qui n’entendait rien à l’architecture, dessina en entier la construction dont elle dirigea les travaux.  »

Notre-Seigneur a voulu que le monastère eût la forme d’une tour, pour qu’il fût une retraite de solitude et de silence  ; et qu’il fût pauvre, pour honorer la pauvreté de la Crèche. Il ne toléra pas la moindre moulure aux arceaux qui supportent les colonnes des cloîtres. Il n’autorisa dans les jardins que des arbres fruitiers, défendant sévèrement ceux qui ne donneraient que de l’ombre.

Juste à côté de ce monastère, fut édifiée une maison des Prêtres du Sacré-Cœur, et c’est encore une grâce dont les fils de saint Michel sont redevables à sœur Marie. De Bethléem en effet elle multiplia les démarches auprès du patriarche de Jérusalem et même auprès du Saint-Siège pour qu’une aumônerie de Bétharram fût fondée à côté du nouveau carmel. «  Les difficultés semblaient insurmontables, explique le Père Buzy. La sœur prédit qu’elles seraient surmontées par l’entremise de mademoiselle Dartigaux.  » Et c’est ce qui arriva. «  Moins de quatre mois après la mort de la servante de Dieu, mademoiselle Dartigaux était reçue en audience par Léon XIII, et elle présentait filialement au Souverain Pontife que cette fondation, d’après les révélations de sœur Marie de Jésus Crucifié, était voulue de Dieu. Frappé de tous ces détails, Léon XIII accorda la faveur sollicitée, malgré le refus catégorique de la Propagande.  »

Le plan de la future résidence, ajoute le Père Buzy, avait été élaboré dès 1877 ou 1878 et soumis à sœur Marie. On prévoyait un édifice monumental avec un corps central et deux ailes… pour seulement trois religieux  ! Les personnes prudentes ne manquèrent pas de faire observer que la résidence serait beaucoup trop vaste. «  Laisse faire, répondit sœur Marie au Père Chirou qui lui faisait part de ces appréhensions. Tu verras qu’elle sera trop petite. On viendra en grand nombre de Bétharram.  » En effet, en 1890, la résidence accueillit une partie des jeunes recrues de la Congrégation pour éviter aux séminaristes de se soumettre au service militaire prévu par les lois persécutrices. Quand la Congrégation fut expulsée de France en 1903, la maison de Terre sainte fut désignée comme siège officiel du scolasticat et, pendant une certaine période, du noviciat.

La dernière année de sa vie, sœur Marie prépara la fondation d’un troisième carmel. Dès son arrivée à Bethléem, elle déclara que Notre-Seigneur voulait un carmel à Nazareth, et elle avisa tout de suite aux moyens de réaliser les desseins de Dieu. Avec une candeur d’enfant, elle s’adressa à Mgr Bracco, dont elle gagna bien vite la confiance  : puisque le patriarche s’était opposé à la fondation du premier carmel, il devait lui-même faire toutes les démarches nécessaires pour la fondation du second.

Le Patriarche souriait de ce raisonnement et, pressé par notre sainte, il se décida à l’action, ce qui permit, au mois de mai 1878, à la prieure, à la maîtresse des novices et à sœur Marie de Jésus Crucifié de se rendre à Nazareth pour visiter l’emplacement du futur monastère, sur le penchant de la colline, au-dessus du clocher de l’Annonciation, en face de la coupole pesante du Thabor. Les voyageuses étaient de retour le 5 juin.

De toutes les étapes du voyage, la plus remarquée fut celle d’Emmaüs. Sur le trajet de l’aller, la voiture s’était arrêtée dans une hôtellerie du village d’El Athroun. Sœur Marie en extase s’éloigna de ses compagnes, qui s’empressèrent à sa suite, et courut jusque sur un tertre où affleuraient des ruines informes. Elle se tourna vers ses sœurs qui s’approchaient et dit à haute voix  : «  C’est vraiment le lieu où Notre-Seigneur mangea avec ses disciples.  » L’emplacement fut acheté par mademoiselle Dartigaux et, quelques années après, les fouilles amenaient à la lumière les ruines d’une basilique qui remonte à la première moitié du troisième siècle. C’était là que Jésus à la fraction du pain s’était fait reconnaître aux disciples d’Emmaüs.

«  C’est dans l’édification du monastère de Bethléem que sœur Marie dépensa le reste de ses forces, écrit lady Herbert. C’est à cette œuvre qu’elle consacra ses derniers jours, remplis, eux aussi, de grâces, de fatigues, de tribulations. Le tout, scrupuleusement relaté, est conservé avec soin dans les archives du monastère pour être livré au monde quand l’heure en sera venue.

«  Cependant approchait pour notre chère petite sœur le terme de son terrestre pèlerinage. Le 22 août 1878, par une journée de chaleur excessive, tandis qu’elle allait puiser de l’eau pour les ouvriers altérés, elle glissa sur une pente rapide et se cassa le bras en trois endroits. Bientôt la gangrène survint, qui éloigna tout espoir de guérison. Après avoir supporté sans se plaindre les souffrances les plus atroces, sœur Marie rendit doucement son âme à son Créateur.  »

Ce triste événement arriva le 26 août, veille de la fête de la transverbération du cœur de sainte Thérèse.

Citons les paroles de mère Marie de l’Enfant-Jésus, témoin oculaire  : «  La communauté était réunie. Nos deux bons Pères étaient rentrés pour l’assister. À 5 heures, on sonna l’Angélus  ; elle fit le signe de la croix et on vit ses lèvres remuer.

«  Un instant après, elle jeta par côté un regard de surprise et de dédain  ; mais aussitôt, sa figure redevint sereine  ; son regard s’illumina comme dans l’extase, mais seulement pendant la durée d’un éclair

«  On lui suggéra cette invocation  : Mon Jésus, miséricorde  ! et elle dit  : “ Oh  ! oui, miséricorde  ! ” Ce furent ses dernières paroles. On lui fit baiser le crucifix…  » Après une dernière absolution, «  elle rendit sa belle âme au Créateur, sans agonie, avec un sourire céleste dans le regard, et si doucement qu’à peine avons-nous pu nous en apercevoir. Il était 5 h 10 du matin.  »

Ainsi se vérifiaient ces paroles prophétiques de sœur Marie  : «  Je ne resterai pas trois ans complets à Bethléem.  » Elle n’était que dans la trente-troisième année de son âge et la douzième de sa vie religieuse.

«  Son corps, au dire du médecin qui l’avait soignée, écrit lady Herbert, conserva après sa mort une “ beauté de paradis ”. Ses membres n’avaient rien perdu de leur souplesse, et les mains, dès qu’elles étaient libres, s’étendaient d’elles-mêmes en forme de croix.  »

Les sœurs eurent l’impression que Dieu voulait montrer une fois de plus la ressemblance de sa petite servante avec le divin Crucifié.

«  Comme on lui eut extrait le cœur pour le donner au couvent de Pau, il sortit de l’ouverture un sang liquide, chaud et vermeil qui ne cessa de couler jusqu’au soir.

«  Lorsqu’on l’eut déposée dans son cercueil, à trois reprises, ses bras sortirent d’eux-mêmes du cercueil puis restèrent étendus en forme de croix toute la journée. On essaya inutilement de les rapprocher. Voyant cela la Mère prieure s’approcha tout près de la chère sœur et lui dit à l’oreille  : “ Sœur Marie, au nom de l’obéissance, repliez vos bras. ” Ceux-ci retrouvant aussitôt leur élasticité naturelle vinrent se reposer doucement sur sa poitrine. On put alors fermer le cercueil.

«  Ses funérailles se firent au milieu d’un immense concours de peuple. Toutes les classes s’y trouvaient représentées  ; on y voyait même des gens de Jérusalem. De toutes les lèvres s’échappait ce cri spontané  : “ Notre Sainte est morte  ! ”  » Elle fut enterrée à l’entrée actuelle du chœur du carmel de Bethléem.

Les miracles qui suivirent ne firent que fortifier cette impression. Plusieurs personnes de Bethléem et du village voisin, Beït-Jalla, affirmèrent avoir vu, au matin de cette bienheureuse mort, un arc-en-ciel splendide suspendu au-dessus du monastère, et présentant à son centre une croix lumineuse de couleur verte. Cela les surprit d’autant plus qu’il ne pleuvait pas.

Les carmélites de Bethléem, de Pau et de Mangalore ont attesté, à leur tour, qu’un parfum exquis, céleste, s’exhalait de la cellule habitée par leur sainte compagne, et de tous les endroits du monastère qu’elle avait traversés.

Sainte Marie apparut trois fois à une sainte religieuse, la mère Marie de Sainte-Marine Verger, supérieure du Bon-Pasteur de Perpignan, plus tard supérieure générale de sa congrégation.

Son médecin, le docteur Carpani, assura avoir été guéri d’une plaie horrible qu’il avait à la jambe, par la seule application d’un morceau de linge trempé dans le sang de la servante de Dieu.

On remplirait des livres de beaucoup d’autres miracles qui se produisirent en des lieux divers, et qui continuent de se multiplier. Aujourd’hui, les pèlerins se rendent déjà par centaines au carmel de Bethléem pour prier sur la tombe de la petite sainte, si “ petite ” et si grande  !

frère Michel de l’Immaculée Triomphante et du Divin Cœur.

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