La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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La Contre-Réforme Catholique au XXIe siècle

IL EST RESSUSCITÉ !

N° 157 – Novembre 2015

Rédaction : Frère Bruno Bonnet-Eymard


CAMP NOTRE-DAME DES TRANCHÉES

À travers les champs de bataille de la Somme et de l’Artois.

POUR UN CENTENAIRE OUBLIÉ :
1915 : LE MARTYRE DE L’INFANTERIE FRANÇAISE

APRÈS les cérémonies commémoratives qui ont marqué en 2014 le centenaire de la Grande Guerre, les autorités de notre République laïque sans mémoire ni noblesse se sont hâtées de tourner la page, et seuls quelques érudits ou élus locaux se passionnent encore pour cette épopée héroïque et mystique. Notre Père, l’abbé de Nantes, qui avait fait “ toute la vérité sur la Grande Guerre ”, désirait que nous en commémorions les quatre années, comme «  autant d’étapes dans notre propre combat, écrivait-il en 1994, en vue de notre vraie victoire sur l’Ennemi du genre humain, et vraie paix avec le Ciel, avec notre Dieu par Jésus-Christ notre Roi, à la prière de la Très Sainte Vierge Marie, Reine de France, Reine des anges et des saints, toute-puissante Médiatrice, Auxiliatrice des “ soldats du Christ, soldats de Dieu  ” en tous les siècles de notre héroïque histoire qui s’achemine vers sa glorieuse fin, apocalypse aujourd’hui, et demain apothéose  ».

Frère Gérard nous a entraînés cette année sur les champs de bataille de la Somme et de l’Artois, car c’est là-haut, dans le Nord, que se sont déroulées les batailles les plus meurtrières de l’année 1915, “ l’année du martyre de l’infanterie ”. Après les 320 000 tués (  !) des deux premiers mois de la guerre, on totalise pour la seule année 1915, où la ligne du front ne se modifia que de façon insensible, plus de 400 000 morts et prisonniers, un million d’évacués pour blessures et maladies, dont 90 % de fantassins. Pertes plus lourdes que celles de l’ennemi  ! Une fois encore, la question lancinante a donc été posée  : pourquoi un si lourd bilan  ? «  Il est grand temps de savoir  », s’exclamait notre Père, afin de désigner les vrais responsables, si tant est qu’on puisse en trouver en République, régime de l’irresponsabilité maximale.

Ce nouveau camp-mémorial nous a offert une nouvelle et abondante moisson de témoignages sur nos poilus remontant sans trêve en première ligne, affrontés à un adversaire parfaitement préparé à cette guerre qu’il avait voulue, doté d’un matériel considérable, servi par des hommes aguerris et renseignés. Tant d’héroïsme de la part des nôtres, au front et dans les ambulances, tant de signes de protection divine, tant d’âmes sauvées par le dévouement des “ curés sac au dos ” et des très rares aumôniers concédés par la République, a changé notre pitié en admiration.

Ajoutez une large part faite à sainte Jeanne d’Arc dont nous avons croisé les chemins de la captivité, de Beaulieu à Arras, en jouant l’oratorio que frère Henry a composé en son honneur, “  La Passion de sainte Jeanne d’Arc ”, et vous saurez ce que nous avons mieux compris au fil des jours et que nous conservons de ce camp comme un trésor  : les deux passions, les deux martyres se rejoignent, il s’agit ici et là des mêmes réalités divines incarnées dans notre terre de doulce, de sainte France.

LA BIBLE D’AMIENS

Notre pèlerinage commença le 14 juillet, à Amiens, par une messe célébrée dans la cathédrale, «  une des plus belles de notre royaume  », disait Louis XI, et dont la splendeur incarne la gloire très pure, la beauté, la piété pleine d’amour, du règne de Saint Louis. Celui-ci se voulait “ sergent ” du Beau Dieu qui se dresse sur le seuil avec une indicible majesté pour enseigner et pour bénir. «  Debout sur le lion et le dragon, expliquait frère Pierre lors de notre premier camp de Picardie en 1980, plus grand que les disciples, les Apôtres et les martyrs, qui l’entourent, le Christ-Roi accueille les pauvres de la terre dans le Royaume des vivants  ; la noblesse grave et sereine de son visage et de son geste met de la clarté entre les vierges sages et les vierges folles, les vertus et les vices. La beauté souveraine de son Évangile juge les âmes et donne forme, vigueur et harmonie à l’ensemble.  »

Amiens, c’est aussi le souvenir du jeune officier circuitor qui, au retour d’une inspection, trancha la doublure de sa belle chlamyde blanche pour la donner à un mendiant transi de froid. Cela se passait aux portes de la ville durant le rude hiver 337-338. À la ressemblance de saint Martin, nous sommes épris d’ordre romain, parce qu’il est garant d’une paix et d’une civilisation qui, imprégnées d’Évangile, ont donné naissance à la Chrétienté. «  Depuis saint Martin, soldat romain devenu grand évangélisateur de la Gaule, expliquera frère Bruno, on ne peut plus opposer le moine et le soldat. L’acte de miséricorde du moine et le courage du soldat au combat pour la défense de sa patrie relèvent de la même charité catholique. Franchissons les siècles, et considérons la promotion 1876 de Saint-Cyr. Deux hommes s’y distinguent  : Charles de Foucauld et Philippe Pétain, le moine et le soldat.  » Durant la Grande Guerre, ils seront tous deux en première ligne, chacun à sa manière.

Jeanne prisonnière, dont nous allions chanter la Passion, ne passa pas à Amiens sur la route qui la conduisait d’Arras à Rouen, mais un chanoine du chapitre la rejoignit au Crotoy, emprisonné lui aussi pour avoir dit hautement son allégeance au roi Charles. Il célébra la messe en sa présence et la consola, comme on peut le lire sur un marbre au transept nord de la cathédrale.

Quand, après la récitation du chapelet, nous avons chanté “ Rappelle-toi, Jeanne ”, il se fit un grand silence parmi les visiteurs, subjugués. Le temps d’une prière, la cathédrale avait retrouvé son âme, rachetant l’oubli dans lequel est laissé aujourd’hui le chef de saint Jean-Baptiste, insigne relique rapportée de Croisade par un chevalier picard et pour lequel cet écrin magnifique fut construit.

Oui, rappelle-toi, Jeanne, qu’aux premiers jours de la Grande Guerre, un évêque d’Amiens qui avait le courage et la foi, consacra sa cathédrale au Cœur Immaculé de Marie. Notre-Dame l’exauça, préservant la cathédrale qui subsista intacte au milieu de 17 000 maisons en ruine, et de nouveau en 1940  ! Elle-même, “ la Vierge dorée ”, au portail sud, attend encore la consécration de la Russie à son Cœur Immaculé pour demander à son divin Fils «  un certain temps de paix pour le monde  ».

SAINTE COLETTE DE CORBIE

Le soir, nous dormions à Saint-Gratien, à 12 km d’Amiens, reçus par les enfants de Guy et Jeanne-Marie Liénart qui nous avaient accueillis, recueillis  ! en 1980. Le lendemain, nous fîmes pèlerinage à Corbie, pour y vénérer sainte Colette, la grande réformatrice de l’Ordre franciscain au siècle de Jeanne. Confessions et messe par le curé de la paroisse dans la belle église Saint-Pierre, vestige imposant de l’abbaye fondée par la reine Bathilde, qui fut une pépinière de saints et accueillit jusqu’à quatre cents moines, rayonnant sur toute l’Europe du Nord. C’est là que sainte Colette aimait prier et assister la nuit aux matines, comme fera Jeanne d’Arc au cours de ses chevauchées.

Toute proche s’élève l’église Saint-Étienne au flanc de laquelle vécut sainte Colette, totalement recluse, de 1402 à 1406. Tel est le “ radicalisme des saints ”, disait notre Père. Une croix de granit en marque l’endroit  : «  Beau Sire Dieu, je ne veux rien fors que Vous connaître simplement et mes péchés.  » Trois années de ravissements en Lui, mais aussi de luttes contre celui qu’elle appelait «  l’ennemi d’Enfer  ». C’est là qu’elle comprit la grande pitié qui régnait au royaume de France et dans toute la Chrétienté. Images terrifiantes d’âmes tombant en enfer «  comme flocons de neige dans une tempête d’hiver  ».

Un jour, elle reçut du Christ mission de restaurer les Ordres mineurs dans l’esprit de pauvreté qu’avait voulu pour eux le Poverello d’Assise. Elle parcourut les routes de France, tantôt sur un pauvre chariot, tantôt sur une mule, le plus souvent pieds nus sur des chemins pierreux et peu sûrs, multipliant les fondations par l’autorité du pape d’Avignon, Benoît XIII, qui la nomma «  Dame, mère et abbesse à perpétuité de la Réforme  »  !

Une humble chapelle a été construite à la veille du Concile à l’endroit de sa maison natale, achevant de nous attacher à cette grande sainte qui serait chère au pape François s’il la connaissait.

On aimerait que Jeanne ait rencontré sainte Colette  : «  Ce qu’il y a de certain, écrivait Mgr Freppel, c’est qu’elles ont travaillé toutes deux à l’œuvre de Dieu, chacune suivant le don qui lui avait été départi. Pendant que Jeanne d’Arc ramène la victoire sous le drapeau de la France, sainte Colette relève l’étendard de la pénitence et du détachement évangélique. L’une fait resplendir l’image de la piété au milieu des camps, l’autre prépare au fond des cloîtres les vertus dont l’influence devra se répandre dans toute la société.  »

Nous évoquâmes aussi “ l’année de Corbie ”. Prise par les Impériaux dans l’été 1636, la ville fut reprise le 11 novembre par l’armée royale qu’animait le zèle du Père Joseph, masquant la couardise de Richelieu, et que soutenaient les prières des saintes âmes du Royaume. Louis XIII le comprit et en rendit grâces  : «  Depuis la prise de Corbie, je me suis mis à la dévotion plus que devant, pour remercier Dieu des grâces que j’en ai reçues.  » Il eut connaissance des volontés du Christ à son endroit par le relais d’une religieuse calvairienne, fille spirituelle du Père Joseph  :

«  Je veux qu’il fasse honorer ma Mère en son royaume en la manière que je lui feray connaître. Je rendray son royaume, par l’intercession de ma Mère, la plus heureuse patrie qui soit sous le ciel. Pour cela, il faut que lui et les siens et ceux qui lui seront plus fidelles et qui l’aideront en l’exécution de mes volontés, se disposent à la réception de mes grâces avec foy et dévotion, tournant vers Moy leurs pensées beaucoup plus qu’ils ne le font.  »

Ce que le Roi fit à Abbeville, deux ans plus tard, consacrant son royaume «  à la Vierge Mère de Dieu, Reine du monde, fondatrice des Églises, protectrice du Royaume, combattante des hérésies, réconciliatrice de la paix éternelle  ». Notre chapelet de l’après-midi renouvela cette consécration, avec l’application que frère Gérard en fit pour nous  : «  L’esprit de pauvreté, de détachement évangélique, de dépouillement même selon l’esprit du pape François, est la condition sine qua non pour être de bons instruments du Règne de Jésus et de Marie dans notre pays de France tombé si bas, et dans le monde entier.  »

NOTRE-DAME DE BREBIÈRES

Albert, Notre-Dame de Brébières.

Albert, Notre-Dame de Brebières.

Le lendemain, notre itinérance commença pour de bon, chacun portant son sac comme un bon poilu ou un soldat de Jeanne. Nous étions attendus à Albert ce 16 ­juillet, fête de Notre-Dame du Mont-Carmel, par le recteur de Notre-Dame de Brebières, très ancien pèlerinage qui doit son nom, “ Notre-Dame des Brebis ”, au berger qui en découvrit la statue mille ans auparavant. La journée commença par “ l’oraison-pour-tous ” chère au camp de la Phalange et à laquelle nous serons fidèles. Frère Bruno y commenta les trois mots que le pape François donne pour trois secrets de la paix et du bonheur familial, “ S’il vous plaît. Merci. Pardon ”, avec cette belle maxime qui illustrait le Merci  : «  La gratitude est une plante qui pousse dans la terre des âmes nobles.  » Et frère Bruno d’étendre ces trois secrets à notre dévotion au Cœur Immaculé de Marie  : «  Qu’il vous plaise, Mère chérie, nous obtenir le pardon de votre Fils, dans l’action de grâces de la Communion réparatrice  !  »

Pour les gens du Nord, Albert a été pendant la Grande Guerre la ville bénie de la Sainte Vierge dont la statue, au sommet du clocher, a été couchée, et non pas abattue, par les obus allemands le 15 janvier 1915, et qui est restée ainsi attentivement penchée, avec son Jésus, sur la ville pendant plus de trois ans  ! Une prophétie courut alors dans les tranchées et à l’arrière  : «  Quand la Vierge tombera, la guerre finira.  » Lors de l’offensive allemande de mars 1918, ce furent les Anglais qui abattirent le clocher pour ne pas laisser tomber ce poste d’observation aux mains de l’ennemi [?]. Après la guerre, la basilique fut reconstruite, et de nouveau une statue de la Vierge la surmonta, portant sur son socle l’inscription latine  : «  Cecidi sed surgam.  » «  Je suis tombée, mais je me redresserai.  »

Notre-Dame de Brebières, le 15 janvier 1915.

Albert, 15 janvier 1915. Notre-Dame de Brebières couchée par les obus allemands. La nouvelle et magnifique statue, au sommet du clocher, porte sur son socle l’inscription   : «   Cecidi  sed surgam. J’ai été renversée, mais je me relèverai.   »

Nous mettions nos pas dans ceux d’illustres pèlerins  : Saint Louis, sainte Colette, saint Vincent de Paul, et sans oublier le fait que Notre-Dame de Brebières fut déclarée patronne de la Ligue catholique par Jacques de Humières, seigneur de Péronne, sous Henri III.

Au pied de la basilique, un immense abri souterrain a été aménagé en musée, nous l’avons visité, impressionnés d’avoir à descendre quarante marches pour y accéder. Ce musée volontairement peu éclairé venait renforcer la leçon des lettres quotidiennes du commandant Détrie à son épouse, dont le recueil nous suivra pendant tout le camp, nous faisant revivre la vie héroïque des tranchées.

Ainsi, dès le 3 mars 1915  : «  L’offensive, c’est un mot et ce sera ainsi tant que notre artillerie ne dominera pas l’artillerie ennemie opposée, formidable, qui n’est même pas contrebattue et qui fait en avant de notre artillerie, un véritable tir de barrage, qui hache et pulvérise tout ce qui veut passer à travers… Aucun de ceux qui se sont trouvés personnellement engagés ne voit la chose autrement que moi. Seul le personnel de l’arrière qui n’a pas mis directement la main à la pâte, qui ne voit que de loin et de trop haut, qui ignore les difficultés matérielles incontestables et les conditions faites à l’offensive, peut encore se complaire dans des rêves.  »

Castelnau avait la même lucidité. Il ne se faisait pas d’illusion sur les manœuvres du “ pays légal ”, pour lequel l’Union sacrée n’était qu’un paravent pour le salut de la République contre la France. «  Dans le gouvernement, le Parlement, le monde politique, disait-il, il y a incapacité absolue à faire passer les préoccupations de la guerre et les besoins du pays avant la politique des partis. C’est elle qui est à la base de tous les actes, de toutes les mesures, du choix de toutes les personnes. Ainsi agissait-on avant la guerre, ainsi agit-on maintenant. Rien n’est changé.  » (cité par son biographe, Yves Gras, dans “  Castelnau ou l’art de commander ”, p. 257)

OVILLERS ET BEAUMONT-HAMEL

Frère Gérard voulait que nous nous arrêtions à Ovillers-la-Boisselle, au nord d’Albert, pour réciter notre chapelet au pied du calvaire breton érigé en mémoire des soldats tombés lors de la tragique attaque du 17 décembre 1914. Le front venait à peine de se stabiliser, mais Joffre avait fait savoir, par sa directive du 6 décembre 1914, qu’il fallait être prêt à tout moment à reprendre l’offensive, pour prévenir, prétendait-il, «  l’inaction déprimante des tranchées  »  ! Or, les moyens, à l’évidence, faisaient défaut. Qu’importe  ! Tout l’hiver 1914-1915 fut ainsi jalonné de sanglantes offensives… inutiles. Comme celle d’Ovillers, où fut engagé le 19e R I composé exclusivement de Bretons du Finistère, connus dans toute l’armée pour «  ne jamais rompre la ligne  ».

Engagé sans préparation d’artillerie, «  pour obtenir le bénéfice de la surprise  » (  !), le régiment, accueilli par un déluge de mitraille, fut décimé en l’espace de quelques heures  : 19 officiers, 1 138 sous-officiers et soldats tués, blessés ou faits prisonniers. Parmi eux, le lieutenant Augustin de Boisanger, cofondateur avec Hervé de Guébriant des mutuelles agricoles du Finistère, dont la fière devise était “ Travailler pour Dieu et pour la France ”. C’était un brave entre les braves, toujours en première ligne avec ses hommes. Lorsqu’il tomba dans l’attaque du 17 décembre, ceux-ci voulurent l’évacuer du champ de bataille. Il refusa  : «  Un Boisanger n’abandonne pas ses Bretons.  » Il mourut quelques instants après. Le calvaire breton d’Ovillers, érigé par sa famille en 1924, rappelle sa mémoire et celle de ses camarades morts pour la France.

En 1916, les hauteurs de la vallée d’Ancre étaient occupées par les Allemands, et c’étaient les Anglais qui attaquaient. Notre Père nous a dit ce qu’il fallait penser de cette offensive franco-britannique qui se déroula de juillet à novembre 1916, «  bataille sans but  », écrira le général Fayolle, si ce n’est celui de soulager le front de Verdun, et qui ne coûta pas moins de 420 000 hommes aux Anglais et 180 000 aux Français. C’était vraiment cher payé  !

«  La Ve armée anglaise du général Gough attaque au Nord, se heurte tout de suite à une ligne de crête que les Allemands ont transformée en forteresse inexpugnable. Elle perd au cours de la seule première journée 57 000 hommes. Les jours suivants seront aussi terribles.

«  Victoire éclatante cependant le 15 septembre à Courcelette, remportée par les Canadiens français. Mais “ Si l’enfer ressemble à Courcelette, dira le colonel Tremblay, je ne souhaite pas à mon pire ennemi d’y aller. ”

«  Au Sud, la VIe armée de Fayolle, fidèle disciple de Pétain, semble avoir percé, mais elle s’immobilise aux abords des marais de la Somme qu’elle ne parviendra jamais à franchir. Foch, qui aurait voulu s’attribuer la victoire de la Somme, s’entête, harcelant Fayolle. “ Pour lui, note ce dernier dans ses Carnets de guerre, les troupes sont toujours prêtes à attaquer définitivement. Le Boche est “ tapé ”, dit-il. Il le répète depuis le commencement de la guerre. Cet homme ne vaut que par l’énergie. Il n’entend rien à la pratique de la guerre. ” L’offensive se prolongera néanmoins jusqu’en novembre, s’enlisant de plus en plus dans la boue et dans le sang… dans l’inhumaine obstination de ses généraux en chef.  » (CRC n° 301, avril 1994)

Au cours de l’après-midi, nous nous attardâmes au Mémorial de Beaumont-Hamel, élevé à l’honneur des Terre-Neuviens, dont frère Pierre nous avait raconté la tragique histoire dans sa conférence sur “ les Canadiens sur le front français de 1915 à 1919 ”. C’est le 6 août 1915 que le Canada entra dans la guerre à la demande de l’Angleterre. La butte surmontée d’un caribou en bronze, emblème du Royal Newfoundland Regiment, domine le réseau de tranchées parfaitement conservé, où le régiment, pris sous le feu des mitrailleuses allemandes, fut anéanti sans avoir réussi à entamer leurs lignes de défense.

DE SAINT MARTIN
À SAINT BENOÎT-JOSEPH LABRE

Benoît-Joseph Labre

Amettes, Benoît-Joseph Labre.

Les deux journées suivantes nous éloignèrent quelque peu des champs de bataille, mais pour d’autres gloires inséparables de l’histoire sainte de notre belle province d’Artois, autrefois si féconde en œuvres et en piété. Aujourd’hui encore, la foi n’est pas loin, à condition de n’être pas étouffée par la République ou par le Concile  !

La première grâce du vendredi fut la consolation que nous avons apportée au curé de Pas-en-Artois qui nous attendait pour la messe, annoncée à 11 heures. Prêtre du Saint-Sacrement, la Congrégation fondée par saint Pierre-Julien Eymard, sa dévotion eucharistique, sa piété mariale, le temps passé auprès des malades, tout dans son gouvernement comme dans sa foi insupportait à ses “ laïcs ” qui avaient applaudi à l’annonce, un dimanche précédent, de son départ pour une autre paroisse. Ainsi ce Concile de malheur aura-t-il engendré un nouveau peuple de dieux  !

Ce saint prêtre nous connaissait par une de nos familles amies, ses fidèles paroissiens, qui lui avaient fait écouter les oratorios de frère Henry sur Saint Paul. Comme il avait “ craqué ” en entendant le Laudate Nomen Domini, nous le lui chantâmes de tout notre cœur à l’offertoire.

C’est à Pas-en-Artois très vraisemblablement que saint Martin passa la nuit, au sortir d’Amiens, après avoir donné la moitié de son manteau au pauvre. En effet, l’oppidum était distant d’un “ pas ”, c’est-à-dire d’une journée de marche. C’est donc là, comme le rappelle un bas-relief, que le Christ lui apparut, revêtu du manteau du pauvre et disant à ses anges  : «  Martin encore catéchumène m’a revêtu de ce manteau.  »

Dans la nef, une admirable statue de saint Benoît-­Joseph Labre tournait nos cœurs vers Amettes, son village natal, où nous devions nous rendre le lendemain.

 AMETTES

Amettes est un petit paradis, son saint Pauvre l’occupe tout entier de sa présence, à la gloire de la première béatitude. En lui a revécu l’esprit du Père de Montfort, mais dans un total effacement, anéantissement, un silence tout recueilli en Dieu et, sous le manteau de la Sainte Vierge, une gentillesse exquise, un amour des pauvres qui le faisait ressembler à Jésus, dont la Passion était sa méditation continuelle. Chez les Vianney qui le reçurent à Dardilly, on se souvint longtemps de ce jeune mendiant, si pâle et si doux, dont les doigts ne quittaient pas le rosaire et dont les manières étaient si polies.

Sa vocation  ? Comme le prophète Jérémie à Jérusalem, saint Benoît-Joseph, dans ce siècle de prétendues lumières, prêche par l’exemple, à Rome et par toute l’Europe, la “ Véritable Lumière ” qu’il faut honorer, et comment réparer les crimes des hommes qui se détournent d’elle, afin d’écarter si possible le châtiment qu’il voyait venir et que sera la Révolution française. En 1769, les religieux de l’abbaye Saint-Martin à Nevers trouvèrent notre saint en larmes, lui demandant la raison de sa tristesse  : «  Ah  ! c’est que de grands maux doivent s’abattre sur cette maison, bientôt la voie publique passera sur l’emplacement du sanctuaire et les bâtiments claustraux seront le refuge de bêtes de somme.  » L’église Saint-Martin devait, en effet, être traversée par la rue d’Orléans, et l’ancien cloître, lui, serait occupé par les écuries de la gendarmerie.

Depuis Amettes jusqu’à Sept-Fons, où il prit l’habit cistercien, puis jusqu’à Turin et Rome, en passant par Lorette qui fut onze fois son pèlerinage d’amour, il parcourut plus de kilomètres à pied que nous n’en ferons jamais à vélo, 33 000  ! Il fut le saint Pauvre qui visite et “ sert ” les saints dans leurs sanctuaires, les priant et faisant pénitence pour les âmes qui se trouvent sur son chemin, sans jamais se laisser distraire de son “ Modèle unique ”, ni se départir de son total abandon à la Providence. «  Le Seigneur qui m’a nourri aujourd’hui me nourrira demain, disait-il, la confiance en Dieu honore Dieu.  »

Dans chacune de ses “ stations ”, on le trouve un inlassable adorateur de Jésus-Eucharistie. À Rome, on l’appela le saint Pauvre des Quarante Heures. André Bley, jeune artiste lyonnais qui achevait de peindre une “ Vocation de saint Pierre ”, le supplia de lui permettre de le prendre pour modèle de son Christ. Le portrait fut réclamé par Madame Louise de France qui, du carmel de Saint-Denis, écrivait à son sujet  : «  Pour moi, ce qui m’enchante de ce saint homme, c’est son humilité et son amour pour la pauvreté, car enfin il n’était pas né pour demander son pain. Nous venons de lire un abrégé de la vie de ce page du Très Saint-Sacrement. Ah  ! qu’il a dû avoir de durs moments à passer, et sans la moindre plainte  ! Il paraît même, malgré tous les efforts qu’il a faits pour se cacher, qu’il avait beaucoup d’esprit. C’est en avoir un bien grand que de trouver le moyen de se sanctifier.  »

C’est à Rome qu’il mourut, le Mercredi saint 16 avril 1783, après avoir annoncé les malheurs qui devaient advenir en France. «  Je vois le monde tout en feu, des désordres considérables, de grands carnages et des massacres. La religion et les personnes consacrées à Dieu sont surtout en butte à la fureur des méchants.  » D’autres fois, il vit le Saint-Sacrement comme couvert d’immondices, et il pleurait à cette pensée. Cette confidence, il la refit dans sa dernière confession, ajoutant que la pénitence seule pouvait désarmer la colère de Dieu.

Saint Pie X déclarait ne jamais passer une journée sans l’invoquer.

LA PRIÈRE DU SAINT PAUVRE

Mon Dieu,
accordez-moi,
pour Vous aimer,
trois cœurs en un seul.
Le premier, pour Vous,
pur et ardent comme une flamme,
me tenant continuellement en Votre Présence
et me faisant désirer parler de Vous,
agir pour Vous,
et, surtout, accueillir avec patience
les épreuves qu’il me sera donné
de devoir surmonter au cours de ma vie.
Le second, tendre et fraternel envers le prochain,
me portant à étancher sa soif spirituelle
en lui confiant Votre Parole,
en étant Votre témoin
comme en priant pour lui.
Que ce cœur soit bon
pour ceux qui s’éloignent de Vous,
et plus particulièrement encore s’ils me rejettent ;
qu’il s’élève vers Vous,
Vous implorant de les éclairer
afin qu’ils parviennent à se libérer
des filets du chasseur ;
qu’il soit, enfin, plein de compassion
pour ceux qui ont quitté ce monde
dans l’espérance de Vous voir face à Face…
Le troisième, de bronze,
rigoureux pour moi-même,
me rendant vainqueur des pièges de la chair,
me gardera de tout amour-propre,
me délivrera de l’entêtement,
me poussera à l’abstinence
et m’incitera à me défier du péché.
Car je sais que
plus je maîtriserai les séductions de la nature,
plus grand sera le bonheur
dont Vous me comblerez dans l’éternité.

NOTRE-DAME DE LORETTE

Le sanctuaire de Notre-Dame de Lorette

Le sanctuaire de Notre-Dame de Lorette

Ce dimanche était attendu, comme était attendue la visite de frère Bruno et d’un plein car de nos frères et de nos sœurs. Il fut la récompense de cinq journées d’effort à travers les collines de l’Artois, et pendant un jour ou deux sous la pluie demandée au Maître des moissons avec insistance pour nos agriculteurs, et volontiers à nos dépens s’il le voulait  ! Nous écoutions alors le commandant Détrie décrire sa montée en première ligne avec ses chasseurs, de nuit, en suivant le tracé boueux des “ boyaux ” où lui-même se vit perdre pied dans un trou d’obus rempli de cette marée gluante. Il nous fallait bien sentir quelque chose, oh  ! si peu, de leur peine, pour que notre admiration et notre hommage soient vrais, et ils le furent.

Nous montâmes ainsi à Lorette, la “ Montagne de Marie ”, âprement disputée à l’ennemi durant douze mois, au prix de cent mille morts  ! La messe dans la basilique, construite après la guerre en remplacement de l’ancien sanctuaire au milieu de l’immense nécropole (42 000 morts) fut une messe de résurrection, dans une communion parfaite avec le curé d’Ablain-Saint-Nazaire qui dispute cette basilique aux impies au pouvoir dont l’ambition serait de transformer ce sanctuaire sacré en musée. Cette communion s’est prolongée après la messe quand l’Ingénieur Général de l’Armement Delcourt retraça les gloires de nos “ poilus ” sous le commandement de chefs incomparables, Fayolle, Drude, Barbot… au premier rang desquels la loyauté et la vérité historique exigent de placer le général Philippe Pétain, originaire de Cauchy-la-Tour, tout proche, et qui mit en œuvre ici, sur ses terres familières, son génie militaire, mieux  : le sens exact des réalités et des choses possibles qui le rendirent si proche des poilus. Cette conférence magnifique, courageuse réparation, dut réjouir notre Père bien-aimé, qui ne cessa de dénoncer «  le monde de mensonge dans lequel nous sommes entrés en 1944  ».

Remise de la médaille commémorative des combats

Remise de la médaille commémorative
des combats de 1915 en Artois.

La sonnerie aux morts, le drapeau de la Phalange s’inclinant en même temps que celui des Gardes d’honneur, parla alors de résurrection, c’était l’hommage rendu d’abord au plus prestigieux et au plus indignement traité de nos héros.

La visite de la crête de Vimy l’après-midi fixa dans nos mémoires le souvenir de la seule “ percée ” qui réussit cette année-là, le 9 mai 1915, accomplie sur quatre kilomètres par la Division marocaine sous les ordres du général Pétain, commandant le 33e C A. En attendant de l’être à nouveau par le Corps d’armée canadien le lundi de Pâques 9 avril 1917, comme nous le raconta frère Pierre. Le lendemain, nous écoutâmes une conférence de frère Bruno sur la théologie de la guerre, salaire du péché, et de la paix, «  difficile conquête des meilleurs lorsqu’ils deviennent plus forts que les pires et savent s’en faire craindre  » (Amicus).

«  Mais alors, notre Dieu veut-il la guerre  ? demanda l’un d’entre nous.

– Dieu, cher ami, veut forger en nous des âmes de soldats, car nous avons un combat mortel à mener pour notre salut.  »

À peu de distance de Lorette se trouve Azincourt où périt la chevalerie française le 25 octobre 1415. Un de nos étudiants en rappela le triste anniversaire  :

Après s’être assuré une tête de pont à Harfleur en Normandie, l’armée anglaise, sous les ordres d’Henri V, remontait vers le Nord en vue de rembarquer pour l’Angleterre. L’ost du roi de France, Charles VI les rattrapa en Artois. La bataille qui s’ensuivit se solda par une terrible et sanglante défaite pour le camp français, dont les effectifs étaient pourtant trois fois supérieurs à ceux de l’envahisseur. Sans avoir au préalable reconnu le terrain marécageux ni les positions de l’ennemi, comme un certain Foch à Morhange  ! Nos chevaliers chargèrent avec leur fougue légendaire et furent transpercés à distance par les archers gallois équipés d’arcs à très longue portée… comme un certain Foch à Morhange  ! Ce qui fit dire au général Delcourt  : «  Pétain, c’est Vimy, Foch, c’est Azincourt  !  »Lorette

LEÇONS DE CHOSES

Le commandant Détrie

Le commandant Détrie

Les jours suivants, nous reprîmes à grandes étapes le chemin de la maison, toujours accompagnés par les “ Lettres du front ” du commandant Détrie, où nous le voyons souvent à la peine, non seulement d’éprouver les conditions inhumaines de la vie en première ligne, sans pouvoir relâcher un seul moment l’attention, toujours en éveil c’est-à-dire sans sommeil, et quelquefois sans manger ni boire pendant un ou deux jours parce que ni la relève ni la cantine ne pouvaient approcher de cet enfer, mais aussi quand il pleure la mort de ses meilleurs officiers. Ces lettres sont alors l’exacte réplique des avertissements du général Pétain et des “  Carnets secrets ” de son ami le général Fayolle, souvent cinglants. Mais il ne se lasse jamais de dire son amour pour ses hommes, son admiration pour leur calme courage et leur attachement à leur chef. «  Je tiens à leur vie plus qu’à la mienne et je prie le Bon Dieu que mes ordres ne soient jamais la cause de leur mort inutile.  » La leçon s’appliquait directement aux chefs de groupe de notre camp  : l’attachement du chef pour ses hommes, sa présence attentive au milieu d’eux.

Le lundi, nous retrouvâmes à Miraumont, dans l’une de ses lointaines paroisses, le curé d’Albert, le bon pasteur des brebis de la Vierge  : ce n’était pas son genre de flatter ses paroissiens, il ne nous plaignit donc pas de la pluie, au contraire. À Amiens, la gentillesse du prédicateur nous donnait le Bon Dieu sans confession, mais avec le recteur de Notre-Dame de Brebières, nous nous retrouvions en vérité ce que nous sommes  : de pauvres pécheurs en quête de miséricorde et de pardon, et lui l’infatigable pasteur venu pour soigner les brebis malades et rappeler celles qui s’égaraient. Quels saints prêtres nous avons rencontrés  ! Le curé de Pas-en-Artois prêchait aussi la bonté sans limites du Bon Dieu, mais il ajoutait dans le style direct parlé au Congo  : «  Mais si tu ne veux pas faire la volonté de ton Père du Ciel, la miséricorde passe à côté  !  »

Nous l’avons retrouvé lui aussi le mardi 21 juillet, à 7 heures du matin, à Berny-en-Santerre, avec un ami de toujours arrivé la veille à Orly pour fêter leur vingt-cinquième anniversaire de vie religieuse. Mais ce jour-là, comme nous n’étions pas dans une de ses paroisses, il ne voulut pas y célébrer la messe tant qu’il n’eut pas la certitude que le curé en titre lui en donnait la permission. Voilà des prêtres qui non seulement «  prennent Dieu au sérieux  » comme le pape François, mais aussi le droit de l’Église. La seule condition que mettait le curé était que ce soit une messe à laquelle ses paroissiens puissent assister. Nous ne demandions que cela  !

Seulement ces prêtres ne voient pas la cause du mal  : que l’Église soit «  une ville à moitié en ruine  » ou, comme la voit le pape François, «  un hôpital de campagne après la bataille  », ils n’en tirent pas la conclusion de l’urgence d’une Contre-Réforme catholique. En vérité, la Contre-Réforme, ils la font au jour le jour, d’une manière pratique, comme le Saint-Père, réalisant la parole de notre bienheureux Père  : «  Ce n’est pas nous qui sauverons l’Église, elle se sauvera elle-même, sous la mouvance du Saint-Esprit la ramenant à son Maître et Seigneur, avec simplicité, rapidité, naturellement.  »

LA CHAPELLE DU SOUVENIR FRANÇAIS

Avant de quitter la Somme, nous fîmes une émouvante station à la Chapelle du Souvenir français à Rancourt, au nord de Péronne, mémorial familial de ces batailles si coûteuses. Jean du Bos, descendant des seigneurs du lieu, tomba à l’orée de ses terres, le 25 septembre 1916. Il était lieutenant au 94e R I, dont le colonel Détrie prit le commandement quelques jours plus tard et qu’il ramena en première ligne, pour livrer les très durs combats de Sailly-Saillisel qui marquèrent la fin de l’offensive sur la Somme.

Parmi les ex-voto de la chapelle, au milieu des plus beaux noms de France, nous avons trouvé celui de Louis Perret, tombé à Bouchavesnes, ce même 25 septembre 1916. Louis Perret dont les lettres à sa mère sont un cri de douleur à l’annonce de la mort, l’un après l’autre, de ses meilleurs amis. Nous admirons tant ces liens d’amitié que nous voudrions les voir se nouer, durables et féconds, entre nos enfants et jeunes gens, à qui frère Gérard ne cesse de redire les sages paroles de saint François de Sales  : «  Il vous importera infiniment de faire quelques amis de même intention, avec lesquels vous puissiez vous entreporter et fortifier. C’est chose toute vraie qu’une âme bien dressée nous aide infiniment à bien dresser et à bien tenir dressée la nôtre.  »

LA CATHEDRALE DE NOYON

Pour y aider, nous eûmes encore, jusqu’à notre retour, de très belles visites sur notre chemin. La cathédrale de Noyon fut celle qui marqua le plus, toute en contraste, mais non en concurrence  ! avec celle d’Amiens. Ici, dès l’entrée, l’on entend la parole de Notre-Seigneur à ses Apôtres fatigués  : «  Venez donc à l’écart, dans la solitude, et reposez-vous un peu.  » (Mc 6, 31) On est saisi par le recueillement, comme une invitation de la Très Sainte Vierge, qui occupe la place centrale dans cette cathédrale et attire tous les regards, invitation au pèlerin à se reposer sur son Cœur. Il fallait bien ce repos, non pas pour nos inlassables joueurs de foot, mais pour nos intendants et cantinières qui assuraient le bivouac depuis huit jours et qui avaient totalisé cinq mille repas et dix déménagements pendant la traversée des champs de bataille  ! Cela vaut bien une citation.

Dans cette cathédrale reconstruite après la Grande Guerre, notre regard fut attiré par un groupe sculpté représentant Jeanne devant ses juges, c’est un hommage de réparation pour sa condamnation inique à laquelle l’évêque de Noyon avait souscrit. Une vraie réhabilitation l’aurait cependant placée sur le trône, avec ses juges iniques à ses pieds  !

Nous étions à quelques kilomètres de Roye. Un de nos chefs de groupe rappela le rôle décisif qu’y joua le général de Castelnau aux mois de septembre et d’octobre 1914, quand l’offensive de débordement par l’Ouest, qui prit le nom historique de “ course à la mer ”, fut exécutée successivement par Maunoury (VIe armée), Castelnau (IIe armée) et Maud’huy (Xe armée). La résistance acharnée de nos troupes autour de Roye fut une victoire aussi décisive que celle de la Marne, assurant le pivot du formidable affrontement des deux armées qui devait se poursuivre jusque dans les Flandres. Quant au général de Castelnau, chef catholique aux qualités militaires remarquables et au grand cœur, il commandera la grande offensive de septembre 1915 en Champagne, plus par discipline militaire que par conviction

DE QUENNEVIÈRES À DORMANS

Au sud de Noyon, la ferme qui nous hébergeait ce mardi soir est située au bord d’un plateau encore marqué par le souvenir des combats sanglants qui s’y déroulèrent en juin 1915. Sous le prétexte de détourner les forces allemandes de l’offensive principale qui avait lieu en Artois, le G. Q. G. permit à un général fraîchement promu, artilleur de formation, de lancer sa propre offensive sur le plateau, entre Moulin-sous-Touvent et la ferme de Quennevières. Les tirailleurs et les zouaves, ainsi que des Bretons, après avoir gagné quelques centaines de mètres au prix de 2 000 morts, durent céder le terrain. Le nom du général était… Nivelle, le même qui ordonnera l’assaut du Chemin des Dames deux ans après  !

Au cours d’une halte appréciée sous les chênes séculaires de l’abbaye de Longpont, solides comme celui qui en habite le beau logis abbatial, nous évoquâmes le sacrifice de son ancêtre, Léon de Montesquiou, qui fut secrétaire de Maurras et chef de la ligue d’Action française avant de mourir glorieusement dans l’offensive de Champagne en septembre 1915.

Dormans enfin, avec son émouvant mémorial, clôtura cette année encore notre pèlerinage. Nous y avons retrouvé l’accueil si cordial de l’an dernier. Monsieur le maire eut même un charmant lapsus  : il nous fit dire qu’il ferait installer deux cents chaises pour la messe, mais au lieu d’ajouter «  comme l’an dernier  », il se prit à dire «  comme d’habitude  »  ! La messe fut célébrée par un prêtre arrivé la veille du Cameroun mais vite acclimaté et qui voulut accompagner notre procession jusqu’à l’ossuaire pour la sonnerie aux morts. Déjà il voulait en savoir plus sur Détrie dont frère Gérard nous lut avec émotion une page pleine d’admiration pour ses chasseurs  !

SAINTE JEANNE DE FRANCE

Jeudi, nous étions à Orbais-l’Abbaye, là aussi «  comme d’habitude  » pour la messe et une répétition d’orchestre encouragée par l’harmonie merveilleuse des voûtes de l’abbatiale «  qui effacent les fautes  »… sans confession. L’oratorio de frère Henry était maintenant notre beau souci.

En vérité, Jeanne nous avait suivis pendant tout le camp et plusieurs “ cratères ” nous y préparaient depuis quelques jours, bien documentés par les plus volontaires d’entre nous. Les sujets évoqués, certains même joués, sont d’un intérêt capital pour notre CRC et nous incitèrent à lire le beau livre de sœur Hélène de Jésus, Sainte Jeanne d’Arc, vierge et martyre, qui, à l’école de notre Père, tire le meilleur parti de la découverte de Charles Boulanger, non seulement pour démontrer la sainteté de Jeanne et la vérité du titre de “ martyre de la religion royale ”, mais l’urgente nécessité d’obéir à la révélation dont ses Voix l’ont chargée.

L’une de nos étudiantes nous parla de Jean Gerson, contemporain de Jeanne et précurseur de la Pucelle, d’une science, d’une autorité et d’une intégrité incomparables, au temps du grand schisme d’Occident et de la grande pitié du royaume de France. Les conseillers du Dauphin le consultèrent sur l’origine divine ou non de la mission de Jeanne et il répondit par un Mémoire décisif en sa faveur. Seulement, mystérieuse volonté de Dieu, il mourut le 12 juillet 1429, ce qui permit à l’Université de Paris de falsifier son Mémoire, de le discréditer et de manigancer ensuite la fausse réhabilitation de 1456, laissant peser sur l’Innocente une abjuration qui n’a jamais existé.

Un seul théologien est à sa mesure au vingtième siècle, c’est l’abbé de Nantes qui, en 1951, écrivait sous la plume d’Amicus  : «  Ce n’est pas l’insurrection qui est le plus sacré des devoirs, comme les théoriciens de l’anarchie nous le répétaient naguère, c’est la soumission effective, c’est le service du vrai chef qui personnifie la nation… La voix qui monte claire dans les flammes du bûcher de Rouen, énonce des vérités éternelles  ; ce qui fut sacré autrefois l’est encore aujourd’hui et l’on ne peut faillir en se donnant à la même cause qui, une fois dans l’histoire, apparut divine.  »

Nous étions prêts à partager avec frère Bruno le jugement de notre Père affirmant que Jeanne est la sainte dont la vie, le procès, la Passion et la mort ressemblent le plus à ceux de Notre-Seigneur. Sa résurrection, à laquelle notre Père, frère Bruno et aujourd’hui frère Henry, auront contribué, imposera demain et pour tous les temps la charte de la Chrétienté restaurée, la profonde sagesse de l’autorité royale tempérée par l’Évangile, asservie par serment au dévouement total à l’Église, le roi étant par son sacre constitué lieutenant du Christ pour ses sujets, dépositaire de l’autorité souveraine du Fils de Dieu «  à qui appartient le Royaume  », pour le soumettre à son Père et pour sa plus grande gloire.

Ce sera enfin le fruit de l’innombrable sacrifice de nos poilus, au sujet desquels le commandant Détrie écrivait le 30 juin 1915, c’était devant Arras  :

«  Quels braves gens nous avons autour de nous et quelle joie délicate et douce que celle qui consiste à leur montrer son cœur et à sentir battre le leur  ! Quel fond de bonté, de tendresse pour les leurs, il y a chez tous ces poilus  !  » Nous aussi les aimons de plus en plus et nous avons hâte de les retrouver l’été prochain à Verdun et à Douaumont où la réconciliation nationale se fera un jour autour de la tombe du Maréchal enfin revenu au milieu de ses poilus.

frère Thomas de Notre-Dame du Perpétuel Secours.

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