La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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La Contre-Réforme Catholique au XXIe siècle

IL EST RESSUSCITÉ !

N° 157 – Novembre 2015

Rédaction : Frère Bruno Bonnet-Eymard


PÉTAIN

Conférence donnée à Notre-Dame de Lorette, le 19 juillet 2015
par
Monsieur l’Ingénieur Général de l’Armement Éric Delcourt

INTRODUCTION

La bataille de la Marne

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«  (Messieurs), j’ai à vous faire part d’une mauvaise nouvelle. Nous avons en France un homme extrêmement remarquable. Malheureusement, il va prendre sa retraite comme colonel. Son départ est une catastrophe non seulement pour l’armée, mais pour la France. Je vais vous dire son nom  : c’est le colonel Pétain, mon adjoint à l’école de guerre.  » Ce sont les paroles que le général de Maud’huy a dites à ses officiers en juillet 1914.

Aujourd’hui, nous sommes en Artois où Pétain a commandé le 33e corps d’armée.

Nous sommes dans un lieu de mort, de souffrance et de gloire. Pendant quatre ans, le front, qui passait ici à Lorette et à Vimy, n’a pratiquement pas bougé. Il y a eu de multiples attaques, contre-attaques, pour gagner quelques tranchées, un cimetière, quelques centaines de mètres, des ruines… Ce sont les noms de Notre-Dame de Lorette, appelée «  la sœur aînée de Verdun  » par Mgr Julien, Vimy, Thélus, Souchez, Givenchy, La Targette, Neuville-Saint-Vaast, Ablain-Saint-Nazaire, Carency, le Cabaret Rouge… Gloire et sacrifice des Français puis des Britanniques qui ont pris la suite quand nous sommes allés renforcer le front du côté de Verdun. Ce sont les Canadiens qui remportent la très belle victoire de Vimy en 1917, prenant possession de cette crête qu’ils ont appelée “ la petite Gibraltar du Nord ”.

Cette histoire d’Artois est donc riche de lieux et de batailles  : grandes offensives, offensives locales, combats de rencontre… on s’y perd. Nous allons donc volontairement nous fixer sur l’action de Pétain en ces lieux, d’octobre 1914 à juin 1915, puis le suivre en Champagne pour la fin de 1915.

Pétain  ? Pourquoi ne pas dire «  le Maréchal  »  ? Pétain, en moins d’un an, sur la période 1914-1915, est passé de colonel à général d’armée. Puis Maréchal et, enfin, chef de l’État. Donc, pour faire simple, nous dirons «  Pétain  ». C’est d’ailleurs comme cela que les Français l’appelaient affectueusement.

Nous commencerons par proposer l’exemple de trois grands hommes ayant participé à cette guerre. Ensuite, nous dirons quelques mots de la pensée militaire d’avant-guerre. Nous donnerons des éclairages qui mettront en lumière l’homme Pétain. Puis nous le suivrons à la guerre jusqu’en octobre 1914, date à laquelle il nommé au commandement du 33e corps d’armée devant Arras. Là, nous prendrons un peu de temps pour présenter son action sur ces lieux jusqu’au moment où il est nommé chef d’armée sur le front de Champagne en juin 1915 et passe la main au général Fayolle, futur maréchal. Nous citerons quelques extraits des Carnets secrets de Fayolle alors qu’il était sous les ordres de Pétain.

I. TROIS GRANDS HOMMES

A) Sur le front de Lorraine, le général commandant le 20e corps d’armée pense que les circonstances lui font un devoir de passer à l’attaque, sans en avoir reçu l’ordre  : un vigoureux effort de ses magnifiques troupes suffira pour enfoncer le front adverse. La 39e division s’est donc ruée, le 20 août 1914, vers l’ennemi du côté de Morhange. Elle a été soumise à un feu violent des Allemands. Elle subit des pertes irréparables. Les Allemands passent à l’attaque en déferlant sur les Français depuis les hauteurs. Des régiments se sacrifient pour protéger la retraite de la 39e Les Français laissent 5 000 morts sur le terrain ce jour-là.

Que s’est-il passé  ? Les Allemands, plus précisément le 3e corps bavarois, avaient eu le temps, depuis vingt ans qu’ils étaient en garnison dans la région, de préparer le terrain  : nids de mitrailleuses, certaines protégées par des ouvrages en béton, des canons, le tout sur les hauteurs qui dominent l’espace dégagé par où les Français attaquent  ! Un vrai tir au pigeon diront les Allemands. Le résumé qu’en font les Allemands est le suivant  :

«  Les troupes allemandes, qui disposent de plus de mitrailleuses et d’artillerie et d’une doctrine d’emploi plus efficace que celle de l’adversaire, infligent ainsi, notamment depuis leur ligne de défense fortifiée, de très lourdes pertes à l’infanterie française. Celle-ci pratique la tactique “ d’offensive à outrance ”. Dans ce secteur, la tactique des Allemands est de laisser pénétrer les unités françaises jusqu’à leurs lignes de défense dotées d’artillerie lourde et de mitrailleuses pour les anéantir.  » Attaque sans ordre, sans connaître le terrain ni les forces ennemies et leurs dispositions. Le feu tue.

B) Sur le front d’Artois, une offensive est prévue en mai 1915. Il s’agit de retenir les forces que les Allemands auraient pu transporter sur le front russe et assurer à l’armée italienne la sécurité dont elle avait besoin pendant la période délicate de sa mobilisation. Ainsi qu’un objectif tactique  : emporter la crête de Vimy. Le 33e corps d’armée attaque le 9 mai. Il emporte la crête, effectue une percée de six kilomètres dans les lignes ennemies, une première… mais cela ne peut être exploité, les grands chefs (d’Urbal et Foch) ayant oublié de prévoir des réserves pour exploiter un éventuel succès. Notons que la crête de Vimy a été prise d’assaut en une heure trente  !

C) Le premier mars 1916, le 33e régiment d’infanterie vient prendre la relève devant le village de Douaumont, position d’une extrême importance, attaquée violemment par les Allemands. Pétain vient de prendre le commandement du front. Il a donné l’ordre de résister sur place. Le lendemain, le 2 mars, lors d’une nouvelle attaque allemande, le commandant de la 10e compagnie se rend aux Allemands. On a cru, sur le moment, qu’il avait été fait prisonnier après avoir été blessé ou avoir perdu connaissance (la citation dit  : «  Tombé dans la mêlée  »). Cela lui a valu une citation à l’ordre de l’armée ainsi que la Légion d’honneur, les deux citations étant signées de Pétain. La vérité a été connue plus tard  : cet officier s’est rendu malgré l’ordre formel. Ce n’était pas un ordre en l’air  : des officiers ont été fusillés pour avoir enfreint de tels ordres.

Morhange c’est Foch. Douaumont c’est de Gaulle. Vimy c’est Pétain.

II. LA PENSÉE MILITAIRE

Le colonel Charbonnel rapporte un bref dialogue à Chantilly entre Gallieni et Foch le 29 décembre 1915. «  C’était au cours d’un déjeuner où Gallieni et Foch se faisaient vis-à-vis. Gallieni  : Après la Victoire, vois-tu, il faudra conserver une bonne charge d’explosifs. Foch  : Et pourquoi  ? Gallieni  : Pour faire sauter l’École de guerre. Car cette guerre aura démontré que l’enseignement qu’on y donne est absurde et dangereux. Il faudra détruire cette boîte.  » Gallieni est le vainqueur de la Marne, Foch a été directeur de cette école.

La moitié des morts a été enregistrée la première année de la guerre. Les doctrines sont évaluées sur le terrain de bataille. Celle de Foch, appliquée à Morhange, entre autres, a montré ce qu’elle était. Celles de Pétain ont permis la victoire. «  L’offensive à tout prix  », c’est Foch. «  Le feu tue  », c’est Pétain.

À l’École de guerre, l’enseignement officiel des ­doctrinaires de l’offensive à tout prix est que «  l’énergie de l’attaque supplée à tout et impressionne l’adversaire au point de rendre son tir inefficace  ». Il est vrai que, auparavant, les armes (fusils, canons) n’avaient pas une puissance telle qu’un assaut mené avec furie et grand courage suffisait bien souvent à emporter la victoire. La volonté de vaincre, le bénéfice de la masse et de la vitesse… en un mot, la puissance de choc est souveraine. Mais, avec les fusils chargés par la culasse, les mitrailleuses, les nouveaux canons… cela a changé drastiquement. Le feu tue. Ces faits nouveaux donnent à l’emploi du feu une importance prépondérante. Pour Pétain donc  : «  Le feu tue. L’offensive c’est le feu qui avance. La défensive c’est le feu qui arrête. Le canon conquiert, l’infanterie occupe.  »

Joffre a dit de Pétain que c’était un «  défensif  ». Mais Pétain n’est pas doctrinaire. Quand il faut résister, il le fait, restant manœuvrant  : c’est la victoire de Guise en août 1914. Quand il faut attaquer, il le fait. C’est Vimy. Quand il faut résister sur place sans céder un pouce de terrain, c’est Verdun. C’est un maître dans tous les compartiments du jeu militaire. Et, bien sûr, pour Pétain, «  l’offensive est la condition nécessaire de la victoire. Pour vaincre, il faut donc attaquer.  » Il l’a montré, oh combien  ! dans l’offensive sur le front de l’Est avec les troupes américaines et françaises, prévue pour le 13 novembre 1918 et qui devait porter le fer et le feu en Allemagne en longeant le Rhin et prendre dans un immense filet l’armée allemande. Annulée par Foch.

III. PÉTAIN, L’HOMME DE BEAU COURAGE

Pétain est originaire de Cauchy-à-la-Tour, tout près d’ici. Il est né le 24 avril 1856. Sa famille était d’agriculteurs assez aisés. Elle comptait deux prêtres. Ses professeurs ne tarissaient pas d’éloges sur son application à s’instruire et ses camarades louaient sa franchise. Ses parents lui demandent ce qu’il veut faire plus tard  : «  Je veux servir mon pays.  »

Ce qui frappait le plus chez lui, c’était son regard, droit et pénétrant. Il parlait peu. Mais sous cette apparence presque glaciale, vibrait une âme sensible et généreuse.

À la sortie de Saint-Cyr, il est de la même promotion que Charles de Foucauld, il fut envoyé dans les Alpes chez les chasseurs. En tête dans les ascensions, le dernier dans les descentes. Pour savoir ce qui était possible et, donc, ce qui pouvait être exigé. Il était près de sa troupe. Le soir, alors que ses camarades se détendaient avec des jeux de cartes, il regagnait sa chambre, rouvrait ses livres et continuait son instruction dans l’art militaire.

Il ne pensait pas toujours comme tout le monde. Il s’exprimait sans détour, en quelque lieu que ce soit, en présence de qui que ce soit, même si une telle franchise devait porter ombrage à sa carrière. Que l’on en juge par cet exemple tiré de l’École de guerre où il fut professeur alors que le général Foch en était le directeur. Foch venait parfois assister aux cours. Les conférences s’interrompaient à son arrivée, par déférence. «  Continuez, continuez  !  » Foch prenait parfois la parole  ; ainsi fit-il un jour avec Pétain. Et, à la fin de son allocution, il sourit cordialement au conférencier  : «  Je pense d’ailleurs que le lieutenant-colonel Pétain sera de mon avis

 J’étais justement en train de dire le contraire, mon général.  »

Pétain fit de nombreux disciples à l’école de guerre.

Peu de temps avant son départ à la retraite, prévu à cinquante-huit ans, il est nommé colonel commandant du 33e régiment, celui d’Arras. Il participe à des manœuvres à l’automne 1913. Le 33e fait partie d’une division qui évolue en Artois. Trois régiments donnent l’assaut à un village situé sur une hauteur. Drapeaux déployés, clairons sonnants, tambours battants. Du style quoi  ! L’objectif conquis, le général commandant la manœuvre félicite les troupes et leur chef pour leur magnifique mouvement. Chacun des colonels prend ensuite la parole, et voici le tour de Pétain  : «  Je suis certain que le général Le Gallais s’est proposé, afin de mieux frapper vos esprits, de présenter la synthèse de toutes les fautes qu’une armée moderne ne doit plus commettre.  » Silence de mort. Pas bon pour l’avancement, ça  !

Très peu de généraux, officiers et soldats, à l’exception de certaines troupes coloniales, avaient vu le feu avant 1914. Le feu est un grand révélateur des hommes. Dans les premières semaines de la guerre, beaucoup de généraux ont été limogés (c’est-à-dire envoyés à Limoges ou mis dans des bureaux où ils feraient moins de dégâts) par manque de compétence (lécher les bottes ou faire de grands discours est une compétence républicaine, elle est insuffisante en face de mitrailleuses). Pétain, lui, a connu une ascension fulgurante.

Il se rendait souvent dans les premières lignes pour mieux juger de la situation et aussi pour s’entretenir avec ceux qui se trouvaient les plus exposés et les encourager. On le voyait se glisser de parapet en parapet et observer les positions adverses, sans même prendre la peine de se pencher un peu pour s’abriter.

Une anecdote significative. C’est le 6 septembre 1914, à 8 heures, à la bataille de la Marne. L’espace devant la 6e division, celle de Pétain depuis le 3 septembre, se remplit de grands geysers de terre. L’armée allemande tire avec son artillerie lourde. Les soldats hésitent. Pétain est là sur son cheval, avec quelques officiers de son état-major, il voit et il comprend. À Charleroi, chacun de ces hommes de la 6e division a vu ses camarades fauchés autour de lui, la moitié de l’effectif. Et maintenant, devant, jaillissent des geysers de mort. Pétain comprend ses troupiers, mais il comprend aussi la grande nécessité stratégique  : si le demi-tour de plus de 500 000 soldats n’est pas suivi immédiatement de l’attaque, c’est la catastrophe, l’effondrement. Il faut de toute nécessité que cette attaque démarre. «  Allons, en avant  !  » Et en même temps Pétain lui-même avance. Au pas, tranquillement, entouré de quelques officiers. L’un d’eux est tué presque aussitôt car la pluie d’obus continue. Pétain continue de chevaucher vers la crête, toujours au pas. Cette statue équestre s’avance impassiblement. La troupe suit. 

IV. LE CHEF MILITAIRE

La guerre commence par la bataille des frontières, août-septembre 1914. L’Allemagne attaque la Belgique, pays neutre, pensant pouvoir très rapidement battre la France avant que l’Angleterre, indécise, ne se décide à s’engager à fond dans le conflit. Comptant sur l’écart de quelques semaines qui devraient séparer l’entrée en ligne des armées françaises et russes, en raison de la lenteur supposée des Russes, l’Allemagne avait conçu un plan aussi simple qu’audacieux  : attaquer tout d’abord la France avec l’élite de ses armées en laissant à quelques-unes de ses troupes et à l’armée autrichienne la garde des frontières russes  ; réaliser en quelques jours contre la France par une offensive foudroyante une guerre d’écrasement et d’anéantissement  ; puis se retourner vers la Russie avec ses armées victorieuses et l’écraser à son tour. Les Allemands lancent le gros de leur troupe par la Belgique et le Luxembourg le 4 août.

Plus au sud, le 15 août, les avant-gardes de la 3e armée allemande s’emparèrent de Dinant mais elles en furent chassées le même jour par la 4e brigade française de la 5e armée de Lanrezac. C’est ce que dit Pétain dans son livre qui vient de sortir. Il ne dit pas que c’était lui qui commandait cette brigade. Il ne se met jamais en avant.

Dès le mois d’août, Pétain met en œuvre, sur le champ de bataille, à l’échelon de sa brigade, les procédés défensifs que, trois ans après, il imposera à ses chefs d’armée. Une couverture en première ligne, où on laisse l’ennemi s’engager  ; une position de résistance en seconde ligne sur laquelle l’ennemi affaibli viendra se casser les dents et d’où surgiront des contre-attaques. Cette répartition des forces en vue du combat défensif, Pétain l’a conçue en début de campagne (il apprend toujours, même dans les conditions extrêmes du combat), dans la continuité de ses travaux d’avant-guerre. Les faits confirment, hélas  ! ses idées sur la puissance du feu dans le combat moderne  : «  Toute la vertu du monde ne prévaut point contre le feu.  »

Le 18 août, le roi Albert, la situation de la petite armée belge devenant intenable, donne l’ordre de retraite, laissant le champ libre aux Allemands qui allaient pouvoir souiller ce pays de leurs atrocités.

LA MANŒUVRE EN RETRAITE.

La bataille des frontières avait été pour les Allemands une victoire incontestable. Les Allemands ne nous laissant pas le temps de souffler, il faut rompre cette bataille mal engagée et prendre du champ en battant en retraite, en vue d’une offensive ultérieure. Les Anglais n’arrêtent pas de céder sous la pression. Les Français ne cessent de leur donner leur appui. Le maréchal French complètement démoralisé allait, malgré les instances du commandement français, continuer sa retraite jusque sous les murs de Paris. Il n’y avait pas de commandement unifié. Pétain, à ce sujet, perd son calme et traite, dans son livre, French de timoré. Pour dégager l’armée anglaise, Joffre demande à la 5 armée de Lanrezac d’arrêter sur l’Oise son mouvement de repli et d’attaquer le 29 août les forces allemandes de la 2e armée qui marche sur l’armée anglaise. Cette offensive donna lieu aux batailles de Saint-Quentin et de Guise. À Saint-Quentin nous fûmes d’abord victorieux et nous faillîmes même reprendre la ville mais, devant les renforts allemands accourus à la hâte, nous dûmes repasser l’Oise à la nuit. À Guise, au contraire, où nous avions été attaqués la veille au soir et où l’ennemi avait réussi à se saisir des passages de la rivière, nous étions complètement victorieux et obligions la 2e armée allemande à repasser précipitamment les ponts. La 4e brigade du général Pétain couvrit brillamment le 2e C. A. de Franchet d’Esperey. La 2e armée allemande, devant cet échec, avait appelé à son aide la 1re armée qui se rapprocha d’elle à marches forcées. Notre victoire de Guise avait cette conséquence qu’elle allait arrêter von Klück et sa 1re armée dans son mouvement d’enveloppement de Paris par l’ouest, convertir son mouvement vers l’est de Paris, et allait l’exposer à présenter son flanc au camp retranché de Paris. Guise a permis la Marne.

Pétain est nommé au commandement de la 6e division d’infanterie le 3 septembre (il a été promu général de brigade le 1er septembre et général de division le 14 septembre. Rappelons l’anecdote racontée par les petites-filles du général de Sonis, qui ont cousu les étoiles de général sur la vareuse de Pétain après les avoir décousues de celle de leur grand-père). C’est une division épuisée et qui a besoin d’être reconstituée, ce à quoi Pétain veille avec cette omniprésence que l’on retrouvera toujours chez lui. Il réussit à en maintenir la cohésion alors que se poursuit une retraite difficile. C’est le 5 septembre qu’il apprend la décision de faire la volte-face des armées pour le 6. Il ne dispose donc que d’une nuit pour organiser et prendre son dispositif d’attaque.

LA MARNE.

La 5e armée va attaquer la 1re armée allemande, celle de von Klück. Pétain donne ses ordres à la division  : «  L’attaque commencera à 6 heures, mais l’infanterie ne devra déboucher que lorsque la préparation par l’artillerie aura été jugée suffisante et lorsque l’ordre d’avancer aura été donné par le général commandant la division.  » Pétain entraîne ses troupes à l’assaut en donnant de sa personne comme on l’a vu. Il fait appel au colonel Estienne (futur général et un des bâtisseurs de la doctrine d’emploi des chars et de l’aviation) pour effectuer une mission aérienne de repérage de l’artillerie allemande. Les indications recueillies permettent d’écraser une brigade allemande. La division continue à avancer. Pétain demande que tous les points d’appui conquis soient immédiatement organisés défensivement en vue d’enrayer toute contre-attaque. Dans les ordres qu’il donne, on voit apparaître une esquisse de sa directive de 1917 définissant l’organisation du front  : une position d’arrêt dite seconde position, à quelques kilomètres en arrière des premières lignes. Cela lui permet de limiter les pertes face aux contre-offensives ennemies qui prennent place. On remonte ainsi jusqu’au nord de l’Aisne où l’on commence à organiser des tranchées. L’immobilité du front devient saisissante. Pétain est nommé le 20 octobre au commandement du 33e corps d’armée devant Arras. Voilà 1915 sur le front d’Artois introduit  !

LA COURSE À LA MER (septembre – octobre 1914).

Maintenant que les armées se sont ressaisies dans des positions défensives, l’État-Major allemand prépare une nouvelle manœuvre d’enveloppement par contournement de notre aile gauche (par l’ouest donc). Notre haut ­commandement se hâte de répondre à cette manœuvre en cherchant l’enveloppement de la droite allemande. Il s’agit de déborder l’ennemi sur son aile encore libre afin de la prendre à revers, l’encercler et l’anéantir. Les deux parties puisent en même temps dans les forces du front de Lorraine qui va se stabiliser pour longtemps et vont, par des déplacements parallèles d’unités, allonger de proche en proche la ligne de bataille jusqu’à la mer.

De notre côté elle sera marquée par les forces suivantes  : la 2e armée de Castelnau, retirée de l’Est et débarquée dans la région Beauvais-Amiens, une 10e armée nouvellement créée, avec de Maud’huy, la 3e armée anglaise venant des environs de Soissons. Joffre confiait à Foch le commandement de toutes les forces ­groupées entre l’Oise (Compiègne) et la mer.

LA BATAILLE DES FLANDRES (octobre – novembre 1914).

L’ennemi était arrêté devant la barrière constituée par ce nouveau front. Voulant à tout prix contourner le dispositif français en passant par la côte, ils préparèrent une concentration considérable de forces comprenant, en plus des troupes libérées par la capitulation d’Anvers le 9 octobre, et de prélèvements faits sur le front stabilisé de la Somme aux Vosges, quatre nouveaux corps d’armée secrètement organisés dans les dépôts. C’étaient 150 000 hommes de renfort qui allaient porter à 600 000 les effectifs accumulés dans la région et avec lesquels ils espéraient enfoncer par un coup de bélier notre front à peine constitué. Notre haut commandement, de son côté, s’organisait pour reprendre l’offensive avec l’idée de reconquérir la Belgique. Les Français attaquent en premier. C’est la bataille de l’Yser, commencée le 22 octobre. Les Belges perdent la boucle de l’Yser. Nous leur venons en appui en dégarnissant notre gauche.

Le 23 octobre, les Anglais lancent leur offensive, plus au sud, vers Ypres. Ils obtiennent d’abord quelques succès. Mais la réaction de l’ennemi ne tarde pas. Il refoule les Anglais dont la situation devient très critique et met le front en péril. Foch leur apporte l’appui de toutes nos forces disponibles au détriment de l’armée belge. Le Roi se rend personnellement au G. Q. G. anglais à Saint-Omer, en vain  : son armée se trouve sans aucun soutien ni du Royaume-Uni ni de la France.

Le 25 octobre, devant le risque d’être alors ­tourné par l’ennemi, il donne l’autorisation d’ouvrir les écluses de Nieuport et de déclencher l’inondation. Toute la région, qui est au-dessous du niveau de la mer, est inondée, opposant une barrière infranchissable à l’ennemi.

La lutte continue au sud, devant Dixmude. Les fusiliers-marins de Ronarc’h résistent sous un bombardement effroyable de l’artillerie lourde allemande rendue disponible après la chute d’Anvers. Ce n’est que le 10 novembre que Dixmude tombe aux mains ennemies. Le front revient à peu près à sa position initiale. À partir du 15 novembre, en raison de l’épuisement des deux parties, on ne songea plus guère, de part et d’autre, qu’à s’organiser sur ses positions.

LE PREMIER HIVER 1914-1915.

Après la bataille des Flandres, la guerre de mouvement fut remplacée par la guerre des tranchées. Le front, complètement cristallisé, s’étendit sur plus de 800 kilomètres, de la mer à la frontière suisse, dessinant un angle dont le sommet, au sud de Noyon, n’était qu’à 90 kilomètres de Paris. Néanmoins, les alliés (nous) ne restèrent pas inactifs. Il s’agissait d’une part de venir en aide aux Russes fortement attaqués et d’autre part de profiter de la diminution des forces allemandes sur le front occidental pour chercher la rupture des forces adverses. Une directive de Joffre du 8 décembre prescrivait deux attaques principales, par les 10e et 4e armées, et plusieurs attaques secondaires par la plupart des armées. Celle de la 10e armée, dans la région ­d’Arras, qui débuta le 17 décembre après une préparation ­d’artillerie insuffisante, échoua presque totalement. Celle de la 4e en Champagne ne fit pas mieux. Quant aux offensives secondaires, elles n’obtinrent aucun résultat appréciable. Seules des actions puissantes d’ensemble, méthodiquement préparées et appuyées par les masses d’artillerie, étaient capables de rompre le front et de viser à l’exploitation du succès. Pétain le savait pour l’avoir enseigné et mis en œuvre.

LES BATAILLES DE L’ARTOIS (octobre – novembre 1914 et 1915).

Fayolle écrit le 5 octobre 1914  : «  Vimy et Petit-Vimy enlevés par attaques de nuit par les Allemands, la partie nord de Givenchy aussi. On annonce qu’ils débouchent de Souchez. Attaque de deux bataillons sur la cote 124 après une belle préparation d’artillerie (Fayolle est un artilleur). Elle échoue. Givenchy tombe. Perte de Bailleul, admirablement défendu par le commandant Baffle, blessé et fait prisonnier.  »

13 octobre  : «  D’Urbal (le chef du 33e corps d’armée) m’a encore prescrit une attaque absurde.  »

20 octobre  : «  D’Urbal s’en va…C’est Pétain qui prend le commandement du 33e corps. Je pense que Pétain ne me poussera pas comme son prédécesseur… pour gagner quelques centaines de mètres que je risquerais fort de reperdre le lendemain.  »

21 octobre  : «  Vu Pétain. Nous nous sommes embrassés…  »

Dès sa prise de commandement le 21 octobre, Pétain doit faire face à la poussée puissante et continue des Allemands. Pour résister dans de telles conditions, il estime indispensable de ménager ses forces en renforçant les positions défensives qu’elles occupent et en leur évitant le plus possible les attaques et les contre-attaques meurtrières et inutiles. Ses premiers ordres sont révélateurs de ses intentions. Son premier ordre d’opération prescrit une contre-attaque le 22 octobre (il prend rapidement la main  !); je cite  : «  Les quelques tranchées perdues de la Maison Blanche (vers Roclincourt) devront être reprises dans la nuit.  » Il ordonne en même temps  : «  Les travaux de la première ligne de défense devront être complétés de façon à rendre le front inviolable et à permettre une installation plus confortable pour les hommes qui l’occupent.  » Puis il demande les moyens de lutter à armes égales avec les Allemands. Il écrit le 26 octobre à son chef que, à la suite de violentes attaques allemandes, Saint-Laurent a dû être évacué ainsi que le pont de Blangy. Il faut rechercher les raisons de cet échec dans l’écrasement de toute défense par les batteries allemandes auxquelles, je cite  : «  On ne peut pas répondre assez avec nos 75, 90 et même 120. Il nous faudrait des obusiers de 220.  » Tout en menant ces opérations indispensables, Pétain commence le renforcement des secondes positions.

Les attaques allemandes se multiplient, en particulier vers le secteur Notre-Dame de Lorette qui est confié à la division de Fayolle, sans obtenir de grands résultats face aux défenses françaises qui vont se renforçant.

Fayolle le 3 novembre  : «  L’armée (comprendre  : le général de Maud’huy qui commande la 10e armée, et qui est le chef de Pétain) continue à s’affoler pour Lorette. C’est ridicule… Pétain lui, est meilleur, froid, calme, résolu, très dur d’ailleurs. N’hésite pas à casser les médiocres et à faire fusiller les lâcheurs. Il paraît que la retraite de Belgique a été tout ce qu’on peut imaginer de médiocre et de pénible. L’État-Major a été au-dessous de tout.  »

Le même le 8 novembre  : «  Explication de la grande fréquence des attaques ratées chez nous. Soit parce qu’elles ne sont pas préparées, le commandement ne laissant pas le temps. Parce que la situation est mal connue. Parce qu’il n’y a pas de réserve.  » Conclusion de Fayolle  : «  Pétain serait mieux à la tête de l’armée, à la place de Maud’huy.  »

Dès le 20 novembre, Pétain estime que ses lignes défensives constituent un barrage très fort. Il considère qu’on n’est pas outillé pour ce type de guerre  : matériel inadapté ou insuffisant, manque d’artillerie, de munitions… il faut aussi que le commandement évolue. Le plus étonnant était l’ignorance de la situation exacte du front  ; Pétain dut attirer l’attention des généraux de division sous ses ordres sur cette ignorance quelque peu stupéfiante.

Le 20 novembre, Fayolle  : «  Joffre n’est pas un grand homme, tant s’en faut. C’est un organisateur, soit. Un caractère, soit encore. Mais pas un général.  » Et il ajoute  : «  Le soldat français bien encadré est incomparable. Le corps des officiers est de premier ordre, mais les états-majors et la plupart des grands chefs sont médiocres.  »

Le 30 novembre, le haut commandement décide que la 10e armée lancera une offensive destinée à percer le front. Aussi Pétain prépare-t-il son corps d’armée à cette offensive. La réputation que l’on a faite de Pétain d’être un «  défensif  » masque le fait essentiel qu’il a gravi les échelons les plus élevés de la hiérarchie militaire pendant la période des offensives de 1915  : l’Artois et la Champagne. Pétain ne s’est jamais refusé à attaquer, ni même à prendre des décisions et des risques dans l’instant, quand des opportunités valables se présentent. Mais il se refuse à le faire dans des conditions qui n’assureraient pas un succès en rapport avec les sacrifices consentis. Pour lui, le terrain se conquiert ou se perd, mais les hommes morts ne ressuscitent jamais et ils sont irremplaçables.

Le 7 décembre, Pétain réalise une étude en vue de l’attaque de la crête de Vimy. Il juge que le but doit être de percer les lignes allemandes et de permettre (écoutez bien), de permettre aux réserves de se rabattre sur les flancs de l’ennemi et sur ses arrières. Je cite  : «  Seule l’attaque brusquée semble de nature actuellement à donner des résultats décisifs.  » Quelle différence y a-t-il alors entre Pétain et un général que l’on qualifierait d’ «  offensif  »  ? Pétain ajoute que cette attaque ne peut être menée qu’avec une concentration considérable d’artillerie de tout calibre et par la réunion (à nouveau écoutez bien), par la réunion des troupes de première ligne et des réserves sur le terrain même des attaques. Pour réussir cette offensive, Pétain donnait des instructions très précises, en particulier pour l’artillerie lourde qui devait mener des tirs d’écrasement là où pouvaient être rassemblées les réserves ennemies.

En attendant le déclenchement des opérations prévu pour la fin du mois, Pétain visite les installations de son corps d’armée. Il constate que, si les travaux de défense sont satisfaisants, il n’en va pas de même pour les installations dédiées à la vie quotidienne  ; il juge les tranchées mal entretenues, la propreté des hommes douteuse et le soin apporté aux armes et aux munitions insuffisant.

L’offensive est lancée le 27 décembre. Ce qui ne veut pas dire que, auparavant, le front est tranquille  ; Carency est attaqué le 18 décembre après une très belle préparation d’artillerie. L’attaque échoue  : les tranchées allemandes sont restées intactes. Une autre division a 1 000 morts dans une attaque pour prendre un petit bois. 1 000 autres au 10e corps pour trois ou quatre maisons. Fayolle en a 450 pour une seule maison. Il écrit  : «  Si au lieu de rester dans leurs bureaux, auprès de leurs téléphones, les grands chefs venaient récolter des impressions de tranchées, ils verraient plus net.  »

L’attaque principale, menée par le général de division Barbot, emporte la première ligne des tranchées allemandes puis elle marque le pas. L’artillerie de campagne qui avait été réglée pièce par pièce a obtenu d’excellents résultats alors que l’artillerie lourde a tiré trop long. Mais la résistance adverse n’explique pas tout. L’attaque menée avec beaucoup d’allant, d’entrain et de bravoure s’est développée dans des conditions matérielles difficiles  : état abominable du terrain où l’on enfonçait au-dessus des chaussures, la boue qui encrassait les armes. Une violente tempête dans la nuit du 28 au 29 décembre met fin aux combats  : elle comble une partie des tranchées et des boyaux.

Fayolle écrit le 28  : «  Peu après sont arrivés Pétain et de Maud’huy. Maud’huy paraît très fatigué. Il s’use dans les détails… j’ai compris au cours de la conversation que ce qui agitait les grands chefs, c’était avant tout le désir de faire quelque chose pour se signaler.  »

L’offensive a révélé des failles dans le domaine matériel et celui du commandement. Pétain prescrit les remèdes.

Le haut commandement, malgré le peu de résultats, veut une nouvelle offensive. Pétain reçoit l’ordre de préparer à nouveau la conquête de la crête de Vimy. Pétain établit le deuxième projet d’attaque pour le 33e corps. Il proposait d’abord d’en élargir le front à 4 000 mètres  : «  Plus le front est grand, plus il est facile à conserver.  » L’extension du front d’attaque gênera la convergence du feu ennemi qui aura plus de terrain à battre avec ses mitrailleuses et son artillerie et atténuera la vulnérabilité des flancs. En contrepartie, il faut une augmentation des effectifs et des moyens. Si la préparation d’artillerie a donné ce que l’on doit attendre d’un tir réglé de façon très précise, la prise des tranchées de première ligne doit s’effectuer presque sans perte d’infanterie.

Le 4 mars, Pétain avertit le général de Maud’huy que les Allemands préparent une offensive contre son front. C’est le moment où on lui retire de l’artillerie et une division  ! Cependant, plus tard, devant l’approche de l’offensive décidée côté français, il lui est donné de l’artillerie ainsi que la division marocaine, du général Blondlat (pour la petite histoire, cette division n’est marocaine que de nom  ; elle est constituée de tirailleurs algériens et tunisiens ainsi que d’un régiment de Légion étrangère). Cette division arrive dans la nuit du 25 avril. Il manque cinquante-quatre canons de 75; la conséquence est qu’une batterie aura à battre un front de 150 mètres au lieu de 100 mètres. Par ailleurs, la préparation d’artillerie sera limitée à une cadence faible du fait de la limitation du nombre d’obus disponibles, l’industrie n’arrivant pas encore à étaler. Cela fait quand même un peu bizarre pour une offensive visant la percée  !

Fayolle les 15 et 18 janvier 1915  : «  On se bat tous les jours et non par exception. Vu le bataillon Chevalier. La neige tombe et recouvre le sol. Aspect superbe de la formation immobile sous les armes dans la tourmente. Excellente unité. La nation en armes. On a une idée très nette en demandant aux gens leur profession. C’est un incroyable mélange, on y trouve coude à coude un inspecteur d’académie, un plombier, un employé de banque, un luthier, un artiste dramatique, un ecclésiastique. De l’héroïsme de la race.  » Et, plus loin  : «  Du caractère, du caractère  ! Plus on fait des saignées stupides dans des troupes admirables qu’il faudrait soigneusement ménager pour les journées décisives, plus on a de caractère. Je crois qu’un fou, “ épileptique ”, qui irait partout criant  : Attaquez  ! Attaquez  ! serait sacré grand homme. J’espère que le mauvais temps reviendra et les empêchera de mettre leur folie à exécution. Le pis est qu’on ne peut le leur dire, on aurait l’air d’avoir peur d’attaquer.  »

Fayolle, le 24 janvier  : «  Ce matin exécution d’un condamné à mort pour refus d’obéissance. L’exemple était nécessaire. Il n’est pas mort bravement, mais l’aumônier qui l’assistait était satisfait, ce qui est l’essentiel.  » Quelle différence avec les fusillés de Vingré (4 décembre 1914)  !

Le 2 avril  : «  Visite de plusieurs groupes avec Pétain… Que se passe-t-il dans son cerveau  ? C’est l’un des meilleurs. Il comprend et il sait. Son énergie confine à la brutalité. De Maud’huy passe à l’armée des Vosges et est remplacé par d’Urbal.  »

Le 33e corps doit attaquer sur un front de 10 km englobant Souchez et la crête de Vimy. Une préparation d’artillerie préliminaire de huit jours avec une consommation limitée de munitions précède quatre heures de tir continu avant le déclenchement de l’assaut.

Fayolle, le 8 mai  : «  Veille de bataille. Le temps est beau, le terrain sera sec, les troupes reposées et nombreuses. Je ne crois pas que le 20e corps et le 33e percent. Que la Vierge Marie, dans ce mois qui lui est consacré, nous favorise…  »

L’assaut est lancé le 9 mai à 10 h. Le 33e corps obtient d’emblée des succès évidents, en particulier sur le front de la division marocaine qui atteint dès 11 h la crête de Vimy  ! Et, pour quelques éléments, Petit-Vimy et Givenchy. Dès 11 h 15, donc sans perdre une minute, Pétain met à la disposition de la division marocaine un régiment de réserve. Le front est percé sur 6 km, une première  ! Pétain demande à son chef l’envoi des réserves pour exploiter cette brèche. On lui donne une brigade et un régiment (c’est-à-dire rien par rapport aux enjeux… une telle offensive avec de tels enjeux aurait nécessité plusieurs divisions de réserve  !) qui arrivent à 17 h deux kilomètres en arrière de la ligne de départ de la division marocaine  ! Alors que les renforts allemands, dont certains arrivent en bus de Lille, sont à Givenchy et à l’entrée de Vimy à 14 h  !

L’explication que l’on trouve dans certains livres de ce manquement criminel est que les réserves étaient éloignées du front pour les protéger et conserver le secret de l’offensive. De qui se moque-t-on  ? Au bout de quelques jours de préparation d’artillerie, les Allemands n’auraient pas eu vent de quelque chose  ? Et Pétain avait bien demandé des réserves, placées sur le terrain de bataille. Serrigny, de l’état-major du 33e corps, il deviendra général, dit  : «  J’avais à différentes reprises demandé à la 10e armée les numéros et les emplacements des divisions qui, d’après les plans de l’armée, devaient être chargées de ce rôle. Je n’avais reçu que des réponses assez vagues. On ajoutait invariablement  : “ Dites bien au général Pétain qu’il n’ait aucune préoccupation à ce sujet. Les troupes nécessaires à la poursuite seront à pied d’œuvre et entreront en action à temps pour exploiter le succès. ”  » La faute commise était capitale. Elle incombait entièrement à d’Urbal et à Foch. D’Urbal, incompétent, sera limogé en avril 1916. Il faut insister sur ce point des réserves car il y a actuellement beaucoup d’actions menées pour retirer à Pétain le succès de cette percée (comme on commence à dire que le vainqueur de Verdun ce n’est pas lui). «  Oui il a percé, on ne peut le nier, mais ensuite il s’est désintéressé du sort des troupes qui tenaient la crête et qui ont été mises à mal par l’ennemi.  » Pour grandir certains, il faut abaisser les autres, quitte à prendre des libertés avec la vérité. Honneur à Pétain  !

La situation des troupes victorieuses devient délicate. Elles sont prises sous les feux qui viennent de ses ailes, de Souchez et de Neuville-Saint-Vaast. Elles sont affaiblies par des pertes importantes et l’artillerie est à bout de munitions. Les Allemands ont comblé la brèche et leur front s’est reconstitué. Ils lancent une contre-attaque. Il est évident, au moment où la bataille reprend, le 10 mai, que le 33e corps a obtenu d’éclatants succès. Mais seul. À sa gauche, le 21e corps n’a avancé que de 200 mètres et, à droite, la 17e D. I. a été rejetée sur sa base de départ. Les môles allemands de Souchez et Neuville-Saint-Vaast ont tenu et continuent de battre de leurs feux la poche créée. L’épuisement des troupes et des munitions ne permettait pas une reprise de l’offensive. Les Allemands amenèrent dix à onze divisions supplémentaires. On retrouve une bataille d’usure. Cependant l’avance reprend sur Carency, Ablain-Saint-Nazaire le 13. Nouvelle attaque le 14, Pétain faisant toujours preuve de hardiesse quand la situation lui semble favorable ou lorsqu’elle est délicate, voire désespérée. Attaques successives les 16, 21, 22, 25 et 26 mai. Les deux dernières sans succès à cause des difficultés à préparer les attaques du fait des bombardements par les Allemands. Un délai est indispensable avant de lancer de nouvelles attaques  ; le point de vue de Pétain l’emporte.

Fayolle écrit cependant le 13 juin  : «  Pétain est furieux contre d’Urbal et Foch. Ce sont des fous, dit-il. Attaquez dit Foch, sans se soucier de l’état de la préparation. Attaquez répète d’Urbal. Foch et d’Urbal ne se rendent aucunement compte de l’état du champ de bataille et des nécessités de la guerre de tranchées. Ils se figurent que l’on attaque comme en terrain libre et ne se doutent pas de la préparation longue et minutieuse qui est indispensable.  »

Lors de l’attaque du 16 juin, le 33e corps réussit à nouveau à marquer des points importants, en particulier en enlevant le cimetière de Souchez. Mais les assauts recommencés le 17 marquent le pas  ; notre puissance offensive est trop affaiblie. L’arrêt de l’offensive est décidé. Mais le rôle de Pétain y est terminé. Il est remplacé par Fayolle et est nommé à la tête de la 2e armée.

La bataille d’Artois prend fin. Joffre en tire les leçons  : «  Une poussée brutale conduite dans la forme de l’attaque montée le 9 mai par le 33e C A peut produire rapidement des résultats importants.  » Et aussi  : «  Les opérations de la journée du 9 mai ont nettement démontré la possibilité de percer le front allemand si fort soit-il.  » Il en tire également la conclusion «  qu’il fallait attaquer sur un front plus large tout en disposant de moyens considérables, notamment en artillerie.  » Pétain continue à former ses chefs. Qui mieux que le général qui avait percé le 9 mai, et avait tiré le plus rapidement possible les enseignements de l’offensive, pouvait diriger la nouvelle tentative de percée que concevait déjà le général Joffre  ?

L’OFFENSIVE EN CHAMPAGNE.

En juin 1915, Pétain est donc nommé au commandement de la 2e armée, rattachée d’abord au groupe d’armées nord de Foch puis, en vue de l’attaque prévue en Champagne, déplacée en Champagne et intégrée au groupe d’armée centre de Castelnau. Le haut commandement veut profiter, en particulier, de l’arrivée d’une armée anglaise supplémentaire qui permet de libérer la 2e armée, pour mener une attaque en Champagne. Elle sera menée par les 2e et 4e (de Langle de Cary) armées, avec des attaques d’appui aux ailes par les 3e et 5e armées.

L’attaque fait l’objet de préparation minutieuse par Pétain (cela devient une ritournelle…); il utilise de manière importante les avions, en particulier pour des actions de repérage des lignes ennemies. Après une violente préparation d’artillerie de quatre jours, l’attaque se déclencha le 25 septembre. Les 3e et 5e armées furent tout de suite arrêtées. Mais au centre les premières positions allemandes furent complètement enlevées sur plusieurs kilomètres, dont la “ Main de Massiges ”. En revanche, la 2e position allemande n’était pas du tout entamée. Elle était établie à contre-pente (c’est-à-dire en contrebas des sommets soumis à l’attaque) et avait complètement échappé à la vue de nos observateurs. Dès le 26, on dut renoncer à enlever cette 2e ligne sans une nouvelle préparation qui exigeait un temps d’arrêt pour le déplacement de l’artillerie. L’attaque de la 2e position eut lieu le 6 octobre mais sans autre succès que la prise de la butte de Tahure. Les opérations furent arrêtées le 14 octobre. Les Allemands contre-attaquèrent mais en vain. Là encore, ce sont les unités de Pétain qui ont remporté les plus grands succès.

LE SACRIFICE.

Sur les premiers mois de 1915, les Français ont eu plus de 100 000 morts. À quoi ont-ils servi  ?

En novembre 1918, c’est à la troupe que Pétain veut offrir, comme cadeau, la victoire qui s’annonce, une belle et bonne offensive en Lorraine d’où elle débouchera en Allemagne  : c’est chez l’ennemi qu’il faut planter le drapeau tricolore  ! Castelnau, commandant en chef du groupe des armées de l’Est, dirigera ce mouvement qui doit débuter le 13 novembre 1918.

«  Le 9 novembre au matin, racontera Pétain, j’ai appris que Foch et Weygand étaient en train de mettre sur pied le texte de l’armistice. J’ai couru au quartier général. Foch a reconnu, en effet, que selon toute vraisemblance, le combat devait cesser le surlendemain, 11 novembre. Alors j’ai parlé au moins une demi-heure. Je lui ai expliqué l’immense différence qu’il y aurait entre une guerre terminée d’un commun accord sur nos positions et une victoire éclatante, nettement française, remportée en Allemagne. Il faut penser, non pas aux soldats qui peuvent tomber dans notre dernière offensive, mais au million cinq cent mille qui sont déjà tombés et qui ont bien droit à une paix à la hauteur de leur sacrifice. Je comprends très bien que Wilson et Lloyd Georges ne veulent pas d’une victoire française trop éclatante, mais Clemenceau, qu’en pense-t-il  ? Ne pourriez-vous pas m’autoriser à lui parler directement  ? Après cette suggestion, Foch me répondit froidement  :

«  “  Je crois accomplir mon devoir d’homme et de chef en signant l’armistice. Je regrette pour vous (sic  !), mais il faut faire votre deuil de votre offensive. ”

«  Alors je fus si désespéré qu’il m’est arrivé une chose unique dans ma vie de soldat. J’ai pleuré devant mon chef.  »

Nous n’avons pas eu une paix à la hauteur de leur sacrifice. La faute en revient à Clemenceau et à Foch. Donc sacrifice inutile  ?

Écoutons ce qu’en dit Fayolle  : «   J’ai perdu d’excellents officiers… Des êtres de sacrifice  ! Vraiment, il y a là un mystère profond. Comme Dieu a racheté l’humanité par le sacrifice et le sang, de même ils sauvent la patrie. Ce sont eux qui ont trouvé dans la mort la meilleure part.  »

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