La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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La Contre-Réforme Catholique au XXIe siècle

IL EST RESSUSCITÉ !

N° 161 – Mars 2016

Rédaction : Frère Bruno Bonnet-Eymard


SUR LES TRACES DES MARTYRS ESPAGNOLS

DU pèlerinage que nous venons d’achever, une image domine toutes les autres  : en arrivant à la Capelinha et levant les yeux sur la statue de Notre-Dame, nous vîmes derrière elle une tenture bleue avec pour seul motif une branche d’acacia aux épines longues et acérées qui semblaient nous faire entendre la plainte du saint Enfant-Jésus à Lucie  : «  Aie compassion du Cœur de ta très Sainte Mère, entouré par les épines que les hommes ingrats lui enfoncent à tout moment, sans qu’il y ait personne pour faire acte de réparation afin de les en retirer.  » Cruelle actualité  !

Les intentions principales de notre pèlerinage nous avaient été données par frère Gérard  : demander à la très Sainte Vierge de comprendre “ les pensées de son Cœur Immaculé ” et de nous en donner la dévotion.

Obtenir du Cœur de Jésus, pour nos martyrs et pour nous-mêmes, une constance inébranlable dans la foi, et pour notre pape François, la volonté de se soumettre à la demande de la Sainte Vierge en consacrant la Russie à son Cœur Immaculé.

Et frère Pierre m’avait dit avant mon départ du Canada  : «  Vous prierez pour la fidélité de chacun dans sa vocation  ; pour nos malades, nos familles éprouvées, et surtout pour le triomphe du Cœur Immaculé de Marie qui est l’œuvre de charité par excellence qui nous est confiée, à nous, phalangistes de l’Immaculée, en cette année de la Miséricorde.  »

Nous sommes donc partis le samedi 13 février après avoir entendu frère Bruno nous dire  : «  L’actualité, c’est l’affrontement à visage découvert des deux Cités, dévoilé par l’Apocalypse de saint Jean. Deux amours ont bâti deux Cités, disait saint Augustin, l’Amour de Dieu jusqu’au mépris de soi et l’amour de soi jusqu’au mépris de Dieu.  »

L’Amour de Dieu jusqu’au mépris de soi, nous le trouverons à chaque station de notre pèlerinage en Espagne, ce sont les martyrs de la Croisade espagnole  : Frères des Écoles chrétiennes et Frères des écoles Pies, Clarétains au beau nom de “ Missionnaires, Fils du Cœur Immaculé de Marie ”, Carmélites et Visitandines, gloires de l’Église, la Cité de Dieu, avec pour devise Viva Cristo Rey  ! Et les paroles du Sacré-Cœur au Père Hoyos  : «  Je régnerai en Espagne  !  »

LES «  ERREURS DE LA RUSSIE  »

Au début du vingtième siècle, le roi d’Espagne, Alphonse XIII soutenait l’Église catholique. Il alla jusqu’à consacrer la nation au Sacré-Cœur malgré les menaces des francs-maçons. Mais, asservi au parlement, le Roi ne put faire obstacle à leur influence croissante et à celle des communistes. Ils le renversèrent le 14 avril 1931, le contraignant à l’exil. Commencèrent alors les persécutions contre l’Église, cependant que Pie XI encourageait les évêques à faire allégeance à la République qui ne fit évidemment rien pour réprimer les incendies et les pillages des maisons religieuses.

Lorsque la droite remportera sa grande victoire électorale d’octobre 1934, les Rouges répondront par une première révolution aux Asturies et en Catalogne. Elle sera réprimée par l’armée de la République sous le commandement du général Franco.

Mais le 16 février 1936, le Frente Popular gagne les élections et Azaña, qui avait proclamé en 1931  : «  Aujourd’hui l’Espagne a cessé d’être catholique  », est élu président. Et la “ bonne République ” à laquelle Pie XI avait fait allégeance, s’apprête à faire allégeance à la Russie soviétique. Les persécutions contre l’Église deviennent de plus en plus violentes. Les paroles de Margarita Nelken aux Cortes sont sans équivoque  :

«  Nous voulons une révolution, mais ce n’est pas la Révolution russe qui peut nous servir de modèle, parce qu’il nous faut, à nous, des flammes gigantesques qui puissent être vues de toute la planète, et des vagues de sang qui rougissent les mers.  »

Le 13 juillet 1936, le député monarchiste, José Calvo Sotelo est assassiné. Trois jours après, le 18 juillet, le général Franco débarque du Maroc avec ses Requetes pour mater la révolution et rétablir l’ordre.

Les villes de Madrid et de Barcelone se dressent contre lui créant la «  zone rouge  » dans laquelle furent massacrés les martyrs que nous sommes venus vénérer.

Le nouveau gouvernement décrète la peine de mort pour tous ceux qui se diraient catholiques, les nationalistes se mettent alors aux ordres du général Franco pour sauver l’Espagne. Il n’y a plus de milieu  : ou l’on est pour Franco et la cause catholique, au risque de sa vie, ou l’on est républicain et complice des communistes.

À Barbastro, qui fut notre première station, une impitoyable chasse aux curés et aux religieux se déclara le 19 juillet 1936 dans un déchaînement démoniaque de haine et de blasphème.

Ce diocèse fut le plus éprouvé avec ses 139 prêtres diocésains martyrisés sur 140 et ses 78 religieux massacrés dont 51 clarétains, Fils du Cœur Immaculé de Marie, 18 bénédictins du monastère voisin de El Pueyo, 9 Frères des Écoles Pies de saint Joseph Calazans et 130 laïcs membres de l’Adoration nocturne ou de l’Action catholique.

À Barbastro, le seul prêtre qui ait survécu dut rester caché, claustré, pendant vingt-deux mois.

Le bilan établi de 1936 à 1939 s’élève à 13 évêques, 4 134 prêtres diocésains, 2 365 religieux, 283 religieuses martyrs, et des milliers de catholiques.

LA PATIENCE DES SAINTS

La passion de Mgr Florentino Asencio Barroso, l’évêque de Barbastro, est restée dans toutes les mémoires comme l’image du bon Pasteur qui donne sa vie pour ses brebis.

Frère Gérard nous en fit le récit bouleversant dans la chapelle des clarétains dédiée au Cœur Immaculé de Marie. Le 8 août, l’évêque fut convoqué par le comité révolutionnaire. Il demanda le sacrement de pénitence au prieur des bénédictins de El Pueyo, lui-même incarcéré, puis se dirigea vers la mairie où s’était installé le Comité. Les insultes commencèrent  :

«  Si ce que tu prêches est vrai, tu iras au Ciel

L’évêque répondait toujours calmement  :

– Je prierai pour vous.

Mariano Abad, le fossoyeur, était le plus haineux. Il lui lia les mains derrière le dos avec du fil de fer.

Celui-là est un gros poisson, je l’attache moi-même.

Puis, on vint le chercher pour le conduire dans la prison commune. L’évêque fut reçu par des paroles grossières et insultantes. Il ne répondit pas aux questions. Alors, ils le mutilèrent cruellement, ignominieusement.

De la prison l’évêque dut encore marcher jusqu’au camion, alors qu’il perdait son sang. C’était aux premières heures du 9 août. Pour ces assassins, ce n’était qu’un chien qu’on allait abattre.

La veille, l’héroïque prélat avait terminé une neuvaine au Sacré-Cœur de Jésus. Tout en se traînant, il disait  :

– Quelle nuit magnifique pour moi, je vais à la maison du Seigneur.

– On voit qu’il ignore où il va, ricanaient les assassins.

– Vous me menez à la Gloire. Je vous pardonne et au Ciel je prierai pour vous.

– Allez, avance cochon, dépêche-toi

– Non, car plus vous m’en ferez plus je vous pardonnerai.

Par esprit de dérision pour la communion, ils le frappèrent sur la bouche avec une pierre.

– Tiens, communie  !

Enfin il monta dans le camion avec une grande sérénité. Les terribles mutilations rendirent ses derniers pas jusqu’au lieu du supplice un véritable calvaire. Il entra au cimetière en redisant  :

– Quelle belle nuit

Et en recevant la décharge, il dit encore  :

– Seigneur, ayez pitié de moi  !  »

Il ne mourut pas tout de suite. Ils le jetèrent sur un tas de cadavres, le laissant ainsi pour qu’il perde son sang et souffre davantage. On l’entendit gémir depuis l’hôpital et le médecin avisa le Comité par téléphone. Dans ses lamentations on l’entendit prononcer  :

«  Mon Dieu, ouvrez-moi vite les portes du Ciel  !

«  Seigneur, ne retardez plus le moment de ma mort, ­donnez-moi la force de résister jusqu’au dernier moment…  »

Et les miliciens l’entendirent encore répéter plusieurs fois qu’il offrait son sang pour le salut de son diocèse.

Le Comité envoya alors des hommes pour l’achever, après deux heures d’agonie.

De retour de leur crime, les miliciens se réunissaient autour d’une bière et faisaient leurs commentaires. Le fossoyeur s’écria  :

«  Cette fois, nous avons liquidé le grand chef des curés. C’est bien parti  !… Puis, comme chassant un cauchemar  : Tu as vu l’évêque… Ce calme. Même au moment de lui faire sauter la cervelle il se recommandait à Dieu… Il faut voir comment meurent ces gens  ! On dirait qu’ils sont contents  ! Puis, se reprenant  : Il ne faut pas qu’il en reste un seul, il faut faire disparaître jusqu’à la dernière soutane.  » Et pour que l’identification au Christ soit parfaite, les assassins se partagèrent ses vêtements.

Le 16 avril 1993 eut lieu le transfert des restes pour l’ouverture du procès de béatification. Sur une jambe, on trouva les restes d’un cilice. Mgr Barroso a été solennellement béatifié le 4 mai 1997.

Le soir, le Père supérieur des clarétains nous accueillit très cordialement dans leur chapelle, sachant que nous venions en pèlerins vénérer le sang des martyrs. Il nous parla avec un tel enthousiasme des cinquante et un martyrs clarétains, fils du Cœur Immaculé de Marie que nous comprenions qu’ils étaient le trésor de la communauté. Nous avons appris nous-mêmes à les prier avec ferveur  :

«  Ô Jésus, force des missionnaires et des martyrs, c’est par vous que ces généreuses victimes ont triomphé, c’est pour confesser votre foi qu’elles ont subi la mort avec un courage invincible  ; daignez nous pénétrer comme elles d’une foi profonde et forte, d’une inviolable fidélité à l’observance de votre sainte loi, et faites que, par votre grâce, nous ne craignons pas de confesser votre Nom, fût-ce au prix de notre vie et accordez-nous par leur intercession les grâces que nous implorons de vos divines miséricordes.  »

En apprenant que nous étions venus à Barbastro pour vénérer leurs martyrs, l’hôtelière de l’hôtel Pirineos qui hébergeait une partie de nos pèlerins se montra très émue en disant à frère Marie-Abéric que son grand-oncle, le Père Jose Jordan, alors curé à Monzon, tout proche de Barbastro, était au nombre des martyrs.

Nous eûmes bien du mal à nous arracher, mais le supérieur des clarétains voulut nous guider encore jusqu’au lieu du supplice de nos martyrs que leurs assassins tuaient à quelques kilomètres de la ville, la nuit. Et malgré la défense des miliciens, ils voulurent s’écrier jusqu’à la fin Viva Cristo Rey  ! Viva Nuestra Señora del Pilar  ! Et c’est vers Elle que nous allions maintenant nous-mêmes, à Saragosse.

Mais le concours de saint Joseph nous permit encore une station au monastère bénédictin de El Pueyo, tout proche, qui s’honore des 18 martyrs qui vinrent partager la prison des clarétains de Barbastro, trois semaines d’héroïque patience et de charité au milieu de miliciens haineux, les laissant privés d’eau et d’air dans cet été torride, s’encourageant mutuellement et résistant à toutes les sollicitations d’échapper au martyre.

NOTRE-DAME DEL PILAR.

Le 2 janvier de l’an 40, saint Jacques le Majeur dormant au bord de la rivière Ebre avec sept de ses disciples reçut la visite de la Vierge Marie qui vivait encore à Jérusalem. Là, Elle lui fit deux merveilleuses promesses  : «  El Pilar de Saragosse demeurera jusqu’à la fin du monde et jamais il ne manquera dans cette ville de personnes pour adorer le nom du Christ.  » Chose étonnante, le sanctuaire traversa sans dommage les persécutions romaines, l’arianisme, l’invasion musulmane et la Croisade contre les Rouges. Les deux obus lâchés sur la cathédrale par les communistes en août 1936, et qui n’explosèrent pas, témoignent de cette protection miraculeuse. Ils sont à l’honneur dans la basilique.

Après la libération de Saragosse, du joug musulman, par le Roi Alphonse 1er en l’an 1118, la dévotion à Notre-Dame del Pilar va devenir au fil des siècles la dévotion mariale par excellence – avec celle de Guadalupe – dans le monde hispanique.

Lors de la consécration de l’Espagne au Cœur Immaculé de Marie, le 12 octobre 1954, à Saragosse même, Franco évoquera El Pilar de Saragosse comme un gage de prédilection et le symbole de la foi inébranlable du peuple espagnol. Et nous, phalangistes de l’Immaculée, nous étions heureux de nous trouver sur les lieux mêmes où un chef d’État, obéissant aux demandes de Notre-Dame de Fatima consacrait sa nation au Cœur Immaculé de Marie.

EL VALLE DE LOS CAÍDOS.

Le soir même de ce lundi 15 février, dies natalis de notre bien-aimé Père, nous nous retrouvions sur un haut lieu commémoratif et symbolique de cet affrontement des deux Cités  : El Valle de los Caídos, le val de ceux qui sont tombés, où se révèle le bon esprit qui inspirait le nationalisme catholique, l’esprit de la Miséricorde  : après le sang des martyrs, devait venir le temps de la réconciliation nationale à l’ombre de la Croix.

Admiration sans mesure de cette œuvre magnifique, conçue et voulue par Franco dès le lendemain de la victoire. Monument grandiose réalisé conjointement avec les blancs nationalistes et les rouges communistes prisonniers rachetant leurs crimes en travaillant avec les mêmes prérogatives que les ouvriers libres, payés au même salaire, l’argent nécessaire à l’œuvre de construction étant une contribution nationale et non l’argent de l’État. Là se trouvent rassemblés 40 000 corps rapportés de tous les théâtres de combat, tous confondus, réunis à l’ombre d’une croix immense de 150 m de haut, la plus haute du monde  !

Il faut lire le testament de Franco, rédigé en novembre 1975, comme frère Gérard l’a fait auprès de sa tombe, dans l’immense basilique, avant la sonnerie aux morts, pour découvrir la sagesse toute surnaturelle qui imprègne sa politique nationaliste  :

«  Espagnols, au moment où je vais rendre mon âme au Seigneur et comparaître devant Lui pour être jugé sans appel, je demande à Dieu de me recevoir avec miséricorde auprès de Lui, car j’ai voulu vivre et mourir en catholique. Au nom du Christ, je m’honore – et ce fut ma volonté constante – d’être un fils fidèle de l’Église au sein de laquelle je vais mourir. Je demande pardon à tous, et de tout cœur je pardonne à tous ceux qui se sont déclarés mes ennemis, sans que je les aie considérés comme tels. Je crois et je ­souhaite n’avoir eu d’autres ennemis que ceux de l’Espagne – cette Espagne que j’aime jusqu’au dernier moment et que je me suis engagé à servir jusqu’au dernier souffle de ma vie, laquelle je le sais, touche à sa fin.

«  Je tiens à remercier tous ceux qui ont collaboré avec enthousiasme, dévouement et abnégation à la grande œuvre d’édification d’une Espagne unie, grande et libre (…). N’oubliez pas que l’ennemi de l’Espagne et de la civilisation chrétienne est en alerte, soyez vigilants vous aussi et, pour cela, sacrifiez tout intérêt particulier aux intérêts suprêmes de la patrie et du peuple espagnol. Cherchez constamment à obtenir la justice sociale et l’enseignement pour tous les Espagnols, et faites-en votre objectif prioritaire. Maintenez l’unité des terres d’Espagne et exaltez la riche variété de ses régions, source de force et d’unité de la patrie. Je voudrais, en cet ultime instant, unir les noms de Dieu et de l’Espagne, et vous serrer tous contre moi, pour crier avec vous une dernière fois, au seuil de la mort  : Arriba España  ! Viva España  !  »

Tel est l’esprit catholique, l’esprit de la Cité de Dieu. Mais aujourd’hui, El Valle de los Caídos, le mémorial de la réconciliation nationale au pied de la croix est insupportable aux ennemis de la Croix, qui ne pensent qu’à l’abattre. Déjà le Val a été fermé pendant un an et demi sous le ministère Zapateros, imposant au roi sa volonté, mais à un roi libéral, infidèle à son serment phalangiste. Nous étions là au plus fort du “ combat du démon avec la Vierge ”, pour parler comme sœur Lucie. L’histoire de ce nouvel affrontement sera peut-être à écrire de nouveau dans le sang.

À FATIMA…

À Fatima, c’est une pluie battante qui accompagna notre Chemin de Croix. Déjà, le soir de notre arrivée à Lourdes, devant la grotte chérie de Bernadette, nous avions été accueillis par un vent de tempête qui semblait dire  : Pénitence  ! Pénitence  ! Pénitence  !

Toutefois ce mercredi à Fatima la pluie persista. Nous avions résolu d’offrir toute notre journée pour le Saint-Père, en ayant à l’esprit la recommandation pathétique de la petite Jacinthe  : «  Pauvre Saint-Père. Il faut beaucoup prier pour le Saint-Père  !  »

Après la dernière station, nous étant serrés dans la chapelle Saint-Étienne, frère Gérard nous lut le commentaire impatiemment attendu de frère Bruno sur la rencontre du pape François et du patriarche Kirill à Cuba. Bien que nous ayons été trempés jusqu’aux os, cette lecture eut sur nous l’effet d’une douche froide. Quelle peine de voir que notre Saint-Père ne fait aucun cas des demandes de la Sainte Vierge à Tuy pour obtenir la conversion de la Russie et la paix du monde, préférant employer des moyens tout humains pour chercher à refaire l’unité entre catholiques et orthodoxes  !

Ah  ! si le pape François disait au patriarche Cyrille, en reprenant la parole de l’évêque du Puy au prince musulman Mira qui, jadis, tenait le château fort de Lourdes  :

«  Puisque vous ne voulez pas vous rendre à l’évêque de Rome, successeur du Prince des Apôtres, puisqu’il ne vous plaît pas de l’avoir pour souverain, reconnaissez au moins pour maîtresse la plus noble Dame qui fût jamais  : Notre-Dame du Très Saint Rosaire, Mère de Dieu. Je suis son serviteur. Soyez son chevalier.  » Et la face du monde sera changée  ! Mais l’occasion était manquée, nous étions accablés de tristesse.

Le lendemain matin, à l’oraison, frère Gérard commenta la Prière de l’agonie de mère Marie du Divin Cœur, pour notre consolation.

LA PLAINTE ANGOISSÉE DU SAINT ENFANT-JÉSUS

Le lendemain jeudi, nous retrouvâmes les stations bien-aimées de nos pèlerinages, les uns à Coïmbre, les autres à Porto et Braga, le Sameiro, mémorial national d’action de grâces pour la définition du dogme de l’Immaculée Conception, Tuy et Pontevedra, si chers à notre Père, la basilique du Cœur Immaculé de Marie, la porte des poubelles, l’église Sainte-Marie.

Ce fut pour nos pèlerins l’occasion de méditer, dans la cellule même de Lucie transformée en chapelle, la plainte émouvante que l’Enfant-Jésus et sa Sainte Mère adressèrent à Lucie le 10 décembre 1925  : «  Aie compassion du Cœur de ta très Sainte Mère entouré des épines que les hommes ingrats lui enfoncent à tout moment [et que la tapisserie de la Capelinha figure de façon si expressive], sans qu’il y ait personne pour faire acte de réparation afin de les en retirer.  »

Frère Pierre nous avait expliqué, le 10 décembre dernier, comment le Saint Enfant-Jésus devait avoir la gorge trop nouée pour continuer. C’est sa très sainte Mère qui reprit  : «  Vois, ma fille, mon Cœur entouré d’épines que les hommes ingrats m’enfoncent à chaque instant par leurs blasphèmes et leurs ingratitudes. Toi, du moins, tâche de me consoler.  »

Enjeu formidable de cette petite dévotion réparatrice des cinq premiers samedis du mois demandée par le Ciel et inlassablement rappelée par sœur Lucie  : «  De la pratique de cette dévotion unie à la consécration au Cœur Immaculé de Marie, dépendent pour le monde la paix ou la guerre. C’est pourquoi j’ai tant désiré sa propagation  ; et puis surtout, parce que telle est la volonté de notre Bon Dieu et de notre si chère Mère du Ciel.  »

DON MANUEL.

Le chemin du retour nous permit encore de retrouver notre cher don Manuel à Palencia. En route, frère Juan Pablo nous parla d’abondance du cœur de l’évêque des tabernacles abandonnés, le bienheureux Manuel Gonzalez Garcia (1877-1940). Son exposé nous permit de découvrir la vie de ce grand apôtre du Cœur Eucharistique de Jésus et d’entendre le cri angoissé de son cœur, en écho à celui de l’Ange du Cabeço  : Jésus est abandonné au tabernacle, ne le laissez pas seul  !

C’est lui aussi qui notera, le 18 juillet 1936, en apprenant la nouvelle du soulèvement national sous les ordres du général Franco  : «  Jour du soulèvement contre les ennemis de l’Espagne et du Cœur de Jésus. Pardon et miséricorde  ! Sanctificetur Nomen tuum… Adveniat Regnum tuum  !  »

Et encore, dans ces moments d’angoisse  : «  À l’horizon de notre Patrie, je ne vois rien qui me fasse présager des jours de triomphe et de paix pour la cause catholique  ; mais je garde une entière confiance envers le Sacré-Cœur de Jésus et envers Notre-Dame del Pilar… Qui  ? Quand  ? Où  ? Comment  ? Je ne sais, mais pas un instant je ne doute que va surgir bientôt l’homme providentiel qui doit nous sauver. Ni le Sacré-Cœur de Jésus ni la Vierge du Pilar ne consentiront à ce que triomphent ici, d’une manière irréparable l’impiété et la franc-maçonnerie.  »

Le corps du saint évêque est enterré dans la chapelle du Saint-Sacrement de la cathédrale, au pied du tabernacle, comme il l’avait demandé «  pour que mes os, après ma langue et ma plume durant ma vie, puissent toujours dire aux passants  : “ Ici se trouve Jésus. Il est là  ! Ne le laissez pas seul. ”  »

LES MARTYRS DES ASTURIES.

Notre pèlerinage s’acheva à Bujedo, dans le monastère des Frères des Écoles Chrétiennes qui fut leur noviciat en Espagne. Là ont été rapportés les restes de leurs huit jeunes frères martyrisés le 8 octobre 1934, à Turon, dans les Asturies. Sœur Lucie le disait ouvertement  : «  La guerre cessera seulement lorsque le sang répandu des martyrs sera suffisant pour apaiser la justice divine.  »

Ce retour des martyrs de Turon à leur noviciat fut l’occasion d’un immense concours du peuple espagnol manifestant sa foi et sa confiance en la victoire. Les représailles ne se firent pas attendre, un incendie criminel ravagea le monastère quelques jours après.

Ce qui reste gravé dans tous les cœurs à la fin de ce pèlerinage, c’est la pureté de ces âmes qui se sont préparées au martyre par un très grand amour de leur vocation, une grande fidélité à la Règle jusque dans leur prison et un tendre attachement à leur Congrégation. En témoigne la lettre parvenue aux supérieurs des clarétains à Rome, quelques jours après leur exécution. Ces vrais missionnaires et fils chéris du Cœur Immaculé de Marie ont donné 271 martyrs à l’Église.

«  Chère Congrégation  : avant-hier, le 11, six de nos frères sont morts avec la générosité des martyrs  ; aujourd’hui, 13 août, vingt ont reçu la palme de la victoire, et demain, le 14, nous les vingt et un restants nous espérons mourir. Gloire à Dieu  ! Gloire à Dieu  ! Tes fils, Chère Congrégation, comme ils se sont montrés nobles et héroïques  ! Nous passons la journée à nous encourager mutuellement au martyre, en priant pour nos ennemis et pour notre institut chéri  ; quand survient le moment de désigner les victimes, tous manifestent une sainte sérénité et le désir d’entendre son nom pour s’avancer et se placer dans les files des élus  ; nous attendons cet instant avec une généreuse impatience et quand il vient, nous voyons certains baiser les cordes avec lesquelles ils sont attachés, d’autres adresser des paroles de pardon à la meute en armes  ; quand ils vont au camion et vers le cimetière, on les entend crier Viva Cristo Rey  ! et la populace furieuse répond  : À mort  ! mais rien ne les intimide. Ce sont tes fils, Congrégation chérie qui, au milieu des pistolets et des fusils, ne craignent pas de lancer avec calme, en route vers le cimetière Viva Cristo Rey  !

«  Demain, nous les restants, nous partirons aussi et nous avons déjà la consigne d’acclamer, même au milieu des coups de feu, notre Mère et le Christ Roi, l’Église catholique et toi, notre mère à tous. Mes compagnons me demandent de commencer les vivats et qu’ils répondront. Je crierai avec toute la force de mes poumons et, par nos clameurs enthousiastes, tu devineras, Congrégation chérie, l’amour que nous avons pour toi car nous nous souvenons de toi jusqu’en ces régions de douleur et de mort.

«  Nous mourons tous contents et personne ne ressent de faiblesse ni de regrets  ; nous mourons tous en priant que le sang qui coulera de nos blessures ne soit pas un sang de vengeance, mais un sang qui pénètre, rouge et vif, dans tes veines, stimule ton développement et ton expansion dans le monde entier. Adieu chère Congrégation  ! Tes fils, martyrs de Barbastro te saluent depuis leur prison et t’offrent leurs douleurs et leurs angoisses en holocauste expiatoire pour nos déficiences et en témoignage de notre amour fidèle, généreux et perpétuel. Les martyrs de demain, le 14, se rappellent qu’ils meurent la vigile de l’Assomption  ; et quel souvenir  ! Nous mourons parce que nous portons la soutane et nous mourons précisément le jour où on nous l’a imposée.

«  Les martyrs de Barbastro et, au nom de tous, le dernier et le plus indigne,
«  Faustino Pérez, c. m. f.  »

Mais le souvenir le plus émouvant que frère Gérard a gardé de notre pèlerinage est celui du bienheureux martyr du Rosaire, le gitan surnommé El Pelé.

Le 19 juillet 1936, au premier jour de la guerre, un prêtre de la cathédrale est agressé en pleine rue. Le gitan, surnommé  : “ El Pelé ”, bien connu des séminaristes clarétains qui enseignaient le catéchisme à ses petits enfants s’interposa  : «  Par la Vierge Marie, vous êtes des lâches  ! Trois contre un innocent.  » Les agresseurs le jetèrent à terre et, comme ils trouvaient un chapelet dans sa veste, ils l’emmenèrent avec le prêtre.

Plus tard, sa fille vient le visiter en prison, le suppliant de lui donner son chapelet pour qu’il ne soit pas surpris en train de le réciter et mis à mort. Son père admirable lui répondit  : «  J’y ai été fidèle jusqu’aujourd’hui, Notre-Dame m’a été fidèle, je ne lui manquerai pas  !  » Il fut martyrisé, il est aujourd’hui béatifié, Patron des gitans, martyr du Rosaire, martyr du Cœur Immaculé de Marie. Dans l’église Saint-François, c’est son chapelet uniquement, aussitôt ramassé par un témoin, que nous avons pu vénérer  ; son corps, jeté dans la fosse commune, n’a pu être identifié.

Voilà la seule gloire que nous devons ambitionner, celle du saint Gitan qui retira les épines du Cœur Immaculé de Marie, par sa fidélité à la récitation du chapelet, jusqu’à la mort.

Viva Cristo Rey  ! Viva Nuestra Señora de Fatima  !

frère Vincent de Paul de la Mission.

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