La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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La Contre-Réforme Catholique au XXIe siècle

IL EST RESSUSCITÉ !

N° 163 – Mai 2016

Rédaction : Frère Bruno Bonnet-Eymard


« LA JOIE DE L’AMOUR »

par frère Bruno de Jésus-Marie.

SOUS ce titre, l’exhortation apostolique Amoris lætitia signée le 19 mars 2016, en la fête de saint Joseph, par notre Saint-Père le pape François, est le fruit des deux synodes sur la famille tenus par le Saint-Père en 2014 et 2015, mais aussi de ses catéchèses prononcées en audiences générales sur la famille entre le 10 décembre 2014 et le 15 septembre 2015.

D’emblée, le Pape pose en principe que, sur ce thème, «  tous les débats doctrinaux, moraux ou pastoraux ne doivent pas être tranchés par des interventions magistérielles  » (n° 3). Telle était précisément la pensée de l’abbé de Nantes, notre Père, exprimée en particulier au moment de la publication par Paul VI de l’encyclique Humanæ vitæ.

«  Au confessionnal ou dans mon bureau  », disait-il. Et le pape François de même  : «  Les débats qui se déroulent dans les moyens de communication, écrit-il, ou bien dans les publications et même entre les ministres de l’Église, vont d’un désir effréné de tout changer sans une réflexion suffisante ou sans fondement, à la prétention de tout résoudre en appliquant des normes générales ou bien en tirant des conclusions excessives à partir de certaines réflexions théologiques.  » (n° 2)

Voici donc, en neuf chapitres, les conseils du Saint-Père aux confesseurs et directeurs de conscience auxquels il recommande d’ «  accompagner, discerner et intégrer la fragilité  » (chap. 8, nos 291-312).

CHAPITRE PREMIER
À LA LUMIÈRE DE LA PAROLE (nos 8-30)

En bon “ franciscain ”, François commence non pas par la philosophie de la “ personne humaine ”, mais par l’Histoire sainte  : «  La Bible abonde en familles, en générations, en histoires d’amour et en crises familiales, depuis la première page où entre en scène la famille d’Adam et d’Ève, avec leur cortège de violence mais aussi avec la force de la vie qui continue (cf. Gn 4), jusqu’à la dernière page où apparaissent les noces de l’Épouse et de l’Agneau (Ap 21, 2. 9).  »

TOI ET TON ÉPOUSE.

«  Au commencement  », Dieu le Père crée pour sa gloire, et par son Verbe, Adam dont il tire Ève son épouse  :

«  Les deux grandioses premiers chapitres de la Genèse nous offrent l’image du couple humain dans sa réalité fondamentale […]. “ Dieu créa l’homme à son image, à l’image de Dieu il le créa, homme et femme il les créa. ” (1, 27). De manière surprenante, l’ “ image de Dieu ” tient lieu de parallèle explicatif précisément au couple “ homme et femme ”.  » (n° 10)

Comment comprendre  ? «  Les paroles de saint Jean-Paul II nous éclairent  : “ Notre Dieu, dans son mystère le plus intime, n’est pas une solitude, mais une famille, puisqu’il porte en lui-même la paternité, la filiation et l’essence de la famille qu’est l’amour. ”  » Définir l’amour comme une “ essence ”  ! Aussitôt Jean-Paul II ajoute  : «  “ Cet amour, dans la famille divine, est l’Esprit-Saint ”  », troisième Personne de la Sainte Trinité. Mais l’Esprit-Saint est une Personne, non  ? Alors «  l’essence de la famille  » est une Personne  ? Papa, maman et mes sept frères et sœurs – dont l’aînée, Catherine, est sûrement au Ciel – sont une seule personne  ? Je ne sais pas si Jean-Paul II était un saint, ou plutôt je sais que non  ! Mais il n’est point philosophe, encore moins théologien  !

Après avoir payé tribut au “ saint ” pontife et docteur de l’Église conciliaire, la question de «  cet aspect trinitaire du couple  » (n° 11) reste entière. Pour l’éclairer, François revient à la «  lumière de la Parole  » qui est Jésus-Christ. Celui-ci, «  dans sa réflexion sur le mariage, nous renvoie à une autre page de la Genèse, le chapitre 2, où apparaît un admirable portrait du couple avec des détails lumineux. Choisissons-en seulement deux. Le premier est l’inquiétude de l’homme qui cherche “ une aide qui lui soit assortie ” (vts 18 et 20), capable de combler cette solitude qui le perturbe et qui n’est pas comblée par la proximité des animaux et de toute la création. L’expression originelle en hébreu nous renvoie à une relation directe.  » À la bonne heure  ! Ce Pape qui passe pour n’être point philosophe, nous délivre du galimatias “ essentialiste ” de son prédécesseur pour rejoindre Georges de Nantes dans la considération de la «  relation  » comme «  rencontre avec un visage, un “ tu ” qui reflète l’amour divin et est “ le principe de la fortune, une aide semblable à l’homme, une colonne d’appui ”, comme dit un sage de la Bible (Si 36, 24). Ou bien comme s’exclamera la femme du Cantique des cantiques dans une merveilleuse profession d’amour et de don réciproque  : “ Mon bien-aimé est à moi, et moi à lui […]. Je suis à mon bien-aimé, et mon bien-aimé est à moi  ! ” (2, 16; 6, 3).  »

Or, la famille, «  second détail que nous pouvons souligner  », naît de «  cette rencontre qui remédie à la solitude  » (n° 13).

TES FILS COMME DES PLANTS D’OLIVIER.

Le Pape cite le psaume 128 où «  apparaissent, dans la maison où l’homme et son épouse sont assis à table, les enfants qui les accompagnent comme “ des plants d’olivier ” (Ps 128, 3), c’est-à-dire pleins d’énergie et de vitalité. Si les parents sont comme les fondements de la maison, les enfants sont comme les “ pierres vivantes ” de la famille (cf. 1 P 2, 5). Il est significatif que dans l’Ancien Testament le mot le plus utilisé après le mot divin (YHWH, le “ Seigneur ”) soit “ fils ” (ben), un vocable renvoyant au verbe hébreu qui veut dire “ construire ” (banah).  » (n° 14)

Notons au passage que François ne craint pas de choquer ses amis rabbins en écrivant le tétragramme sacré que le grec traduit par le “ Seigneur ” (kurios ) et qui désigne «  l’Être  »  : «  Je Suis  » (Ex 3, 14). Ce «  mot divin  » est tabou dans la tradition rabbinique, scrupuleusement respectée naguère par Benoît XVI  ! Mais surtout en remarquant qu’après le nom sacré de YHWH, celui de BEN, “ fils ”, est le plus fréquent dans l’Ancien Testament, le pape François rejoint Georges de Nantes, le théologien de la Contre-Réforme catholique qui définit la Personne non par son “ essence ” mais par sa relation, tant au sein de la Sainte Trinité que dans le genre humain.

Dans sa “ théologie kérygmatique ”, notre Père commence par remarquer que «  la Trinité n’a pas de vestige réel, véritable, analogique dans le monde créé parce qu’il n’y a pas dans le monde d’être total qui puisse figurer la plénitude de vie trinitaire et qu’il n’y a pas non plus de créature si parfaite et puissante qu’elle soit digne de figurer l’Un, le Père. Tous les vestiges véritables du Mystère trinitaire dont le Créateur a voulu imprimer la ressemblance dans son œuvre, sont les dyades qui, suspendues à Lui, sorties, émanées de sa Puissance créatrice et paternelle, font avec Lui et non sans Lui, jamais sans Lui, des triades à son image et ressemblance. Si je compte l’homme et la femme un et deux, je mets faussement l’homme à la place de Dieu, le Premier, et dès lors le couple humain apparaît forcément irréductible à la Trinité, dissemblable à Dieu, et déjà, comme par nature, par situation interpersonnelle, en révolte contre Lui  !

«  Mais la vérité est inscrite dans le récit imagé de la Création de l’homme, mâle et femelle, au Livre de la Genèse. Dieu, l’Un, le Principe de tout, crée l’homme qui est son Fils (Lc 3, 38), et qui avec lui fait Deux  : ressemblance, dissemblance. L’homme avec Dieu, voilà la Dyade sacrée  ! Mais de cette Dyade, voici que procède la Femme, similitude de l’Homme, “ ombre ” ou moitié de l’Homme, tout à la fois création de Dieu et émanation de l’homme, sortie de l’un et de l’autre pour faire retour à l’Un par l’autre  : Dieu le Père, Adam et Ève tirée du flanc de celui-ci par Celui-là. Voici la dyade conciliée avec la triade. Ou plutôt, précontenu dans la Trinité divine voici le couple humain.  » (Trinité divine et couple humain, CRC n° 65, février 1973, p. 11-12)

Le pape François, pour sa part, poursuit ses considérations sur la famille en citant le psaume 127, où «  le don des fils est exalté par des images se référant soit à l’édification d’une maison, soit à la vie sociale et commerciale qui se développait aux portes de la ville  » (n° 14).

Transposé dans le Nouveau Testament, ce «  milieu vital d’une famille  » n’est autre que celui de «  “ l’Église qui se réunit à la maison ” (cf. 1 Co 16, 19; Rm 16, 5; Col 4, 15; Phm 2).  »

«  La scène brossée dans l’Apocalypse est inoubliable  : “ Voici, je me tiens à la porte et je frappe  ; si quelqu’un entend ma voix et ouvre la porte, j’entrerai chez lui pour souper, moi près de lui et lui près de moi. ” (Ap 3, 20) Ainsi se définit une maison qui à l’intérieur jouit de la présence de Dieu, de la prière commune et, par conséquent, de la bénédiction du Seigneur. C’est ce qui est affirmé par le psaume 128 que nous prenons comme base  : “ Voilà de quels biens sera béni l’homme qui craint le Seigneur. Que le Seigneur te bénisse de Sion  !  ” (vts 4-5 a).  » (n° 15)

«  La famille est le lieu où les parents deviennent les premiers maîtres de la foi pour leurs enfants.  » (n° 16).

Et «  les parents ont le devoir d’accomplir avec sérieux leur mission éducative, comme l’enseignent souvent les sages de la Bible (cf. Pr 3, 11-12 et passim).

«  Les enfants sont appelés à recueillir et à pratiquer le commandement  : “ honore ton père et ta mère ” (Ex 20, 12), dans lequel le verbe “ honorer ” indique l’accomplissement des engagements familiaux et sociaux dans leur plénitude, sans les négliger en recourant à des excuses religieuses (cf. Mc 7, 11-13). De fait, “ celui qui honore son père expie ses fautes, celui qui glorifie sa mère est comme quelqu’un qui amasse un trésor ” (Si 3, 3-4).  » (n° 17)

Le numéro 18 est d’une plénitude rare  :

«  L’Évangile nous rappelle également que les enfants ne sont pas une propriété de la famille, mais qu’ils ont devant eux leur propre chemin de vie. S’il est vrai que Jésus se présente comme modèle d’obéissance à ses parents terrestres, en se soumettant à eux (cf. Lc 2, 51), il est aussi vrai qu’il montre que le choix de vie en tant que fils et la vocation chrétienne personnelle elle-même peuvent exiger une séparation pour réaliser le don de soi au Royaume de Dieu (cf. Mt 10, 34-37; Lc 9, 59-62). Qui plus est, lui-même, à douze ans, répond à Marie et à Joseph qu’il a une autre mission plus importante à accomplir hors de sa famille historique (cf. Lc 2, 48-50). Voilà pourquoi il exalte la nécessité d’autres liens très profonds également dans les relations familiales  : “ Ma mère et mes frères, ce sont ceux qui écoutent la parole de Dieu et la mettent en pratique. ” (Lc 8, 21) D’autre part, dans l’attention qu’il accorde aux enfants – considérés dans la société de l’antique Proche-Orient comme des sujets sans droits particuliers, voire comme objets de possession familiale – Jésus va jusqu’à les présenter aux adultes presque comme des maîtres, pour leur confiance simple et spontanée face aux autres  : “ En vérité je vous le dis, si vous ne retournez à l’état des enfants, vous n’entrerez pas dans le Royaume des Cieux. Qui donc se fera petit comme ce petit enfant-là, celui-là est le plus grand dans le Royaume des Cieux. ” (Mt 18, 3-4)  »

UN CHEMIN DE SOUFFRANCE ET DE SANG.

«  L’idylle exprimée dans le psaume 128 ne nie pas une réalité amère marquant toutes les Saintes Écritures […]. Ce n’est pas pour rien que l’enseignement du Christ sur le mariage (cf. Mt 19, 3-9) est inséré dans une discussion sur le divorce.  » (n° 19)

Il n’y a rien de nouveau sous le soleil  : «  La Parole de Dieu est témoin constant de cette dimension obscure qui se manifeste déjà dès les débuts lorsque, par le péché, la relation d’amour et de pureté entre l’homme et la femme se transforme en une domination  : “ Ta convoitise te poussera vers ton mari et lui dominera sur toi. ” (Gn 3, 16)  »

Le Pape parcourt l’Écriture comme «  un chemin de souffrance et de sang  », depuis «  la violence fratricide de Caïn sur Abel  » (n° 20) jusqu’à Jésus qui, dès sa naissance «  doit fuir vers une terre étrangère  » et ne reste indifférent, au cours de sa vie publique, à aucune de nos nécessités, pas même à celle de servir un vin excellent aux noces de Cana (Jn 2, 1-10), ou au «  cauchemar causé par la perte d’une pièce d’argent dans une famille (Lc 15, 8-10)  » (n° 21).

«  Dans ce bref aperçu, nous pouvons constater que la Parole de Dieu ne se révèle pas comme une séquence de thèses abstraites, mais comme une compagne de voyage, y compris pour les familles qui sont en crise ou sont confrontées à une souffrance ou à une autre, et leur montre le but du chemin  », le Ciel, «  lorsque Dieu “ essuiera toute larme de leurs yeux  : de mort, il n’y en aura plus  ; de pleur, de cri et de peine, il n’y en aura plus, car l’ancien monde s’en est allé  ” (Ap 21, 4).  »

LE LABEUR DE TES MAINS.

Ce chemin est rempli du labeur du père de famille (n° 23) et du dévouement de sa femme à leurs enfants (n° 24). Mais alors «  le chômage et la précarité du travail deviennent une souffrance  » qui «  affecte de diverses manières la sérénité des familles  » (n° 25), sans oublier les dégâts écologiques causés lorsque «  l’être humain se comporte comme tyran face à la nature, en la détruisant, en l’utilisant de manière égoïste, voire brutale  », avec leurs conséquences  : désertification des sols, déséquilibres économiques et sociaux «  contre lesquels s’élève clairement la voix des prophètes, depuis Élie jusqu’aux paroles que Jésus lui-même prononce contre l’injustice (cf. Lc 12, 13-21; 16, 1-31)  » (n° 26).

LA TENDRESSE DE L’ACCOLADE.

Cependant, la grande nouveauté introduite par Jésus dans l’histoire de l’humanité est «  la loi de l’amour et du don de soi aux autres (Mt 22, 39; Jn 13, 34), et il l’a fait à travers un principe dont un père ou une mère témoignent habituellement par leur propre existence  : “ Nul n’a plus grand amour que celui-ci  : donner sa vie pour ses amis. ” (Jn 15, 13)  »

Dans la vie familiale, cet axiome se traduit par une vertu «  quelque peu ignorée en ces temps de relations frénétiques et superficielles  : la tendresse  ». Le psaume 131 en est l’expression savoureuse. Je ne sais en quels termes le pape émérite Benoît XVI a pu parler à son successeur de l’abbé de Nantes, mais si la divine Providence m’en offrait l’occasion, je lui citerais le commentaire mystique de ce psaume comme la preuve d’une étonnante parenté d’âme entre notre Saint-Père le pape François glorieusement régnant et feu notre bien-aimé Père qui fonda toute son œuvre sur cette «  tendresse de l’accolade  » pour laquelle il fut tant calomnié en ce monde…

Le Pape achève ce premier chapitre en offrant «  à chaque famille  » le modèle de la Sainte Famille de Nazareth, particulièrement aux «  nombreuses familles de réfugiés rejetés et sans défense  ». Il les invite à contempler l’Enfant et sa Mère avec les bergers et les mages, à se prosterner et adorer, en songeant que «  dans le trésor du Cœur [Immaculé] de Marie  », il y a non seulement le souvenir des temps évangéliques (Lc 2, 19), mais «  également tous les événements de chacune de nos familles, qu’elle garde soigneusement. Voilà pourquoi elle peut nous aider à les interpréter pour reconnaître le message de Dieu dans l’histoire familiale  » (n° 30).

CHAPITRE DEUXIÈME
LA RÉALITÉ ET LES DÉFIS DE LA FAMILLE (nos 31-57)

Il y va de «  l’avenir du monde et de l’Église  ». Tableau fort peu évangélique de «  la réalité  » des temps que nous vivons après cinquante ans de pastorale conciliaire. Le pape François cite abondamment les «  relations  » des synodes de 2014 et 2015, et leurs «  apports pastoraux, en ajoutant d’autres préoccupations qui proviennent de mon regard personnel  ».

LA SITUATION ACTUELLE DE LA FAMILLE.

Sur ce chapitre, l’abbé de Nantes critiqua très vivement le Concile, prévoyant les conséquences du «  culte de l’homme  » proclamé par le pape Paul VI le 7 décembre 1965, à Saint-Pierre aux applaudissements de l’assemblée conciliaire. Les résultats sont là, prévisibles, et que Georges de Nantes avait prévus  :

«  Un individualisme exaspéré qui dénature les liens familiaux et qui finit par considérer chaque membre de la famille comme une île, en faisant prévaloir, dans certains cas, l’idée d’un sujet qui se construit selon ses propres désirs élevés au rang d’absolu.  » (n° 33) Mais c’est précisément ce que Paul VI proclamait  : «  L’homme tel qu’en réalité il se présente à notre époque, l’homme vivant, l’homme tout entier occupé de soi, l’homme qui se fait non seulement le centre de tout ce qui l’intéresse, mais qui ose se prétendre le principe et la raison dernière de toute réalité.  » Et il se mettait à genoux devant  ! «  Nous, plus que quiconque, nous avons le culte de cet homme-là  !  »

Résultat, cinquante ans après  : la famille transformée «  en un lieu de passage, auquel on a recours quand cela semble convenir, ou bien où l’on va réclamer des droits [les droits de l’homme], alors que les liens [de fils avec son père et sa mère, de frères et sœurs] sont livrés à la précarité changeante des désirs et des circonstances. Au fond, il est facile aujourd’hui de confondre la liberté authentique avec l’idée selon laquelle chacun juge comme bon lui semble [la liberté religieuse]; comme si, au-delà des individus il n’y avait pas de vérité, de valeurs ni de principes qui nous orientent, comme si tout était égal, et que n’importe quoi devait être permis.  » Alors, exit le mariage «  avec son engagement d’exclusivité et de stabilité  »  ! (n° 34)

En présence de cet «  effondrement moral et humain  » qui laisse l’autorité sans force pour «  imposer des normes  », comment persister «  à présenter les raisons et les motivations d’opter pour le mariage et la famille, de manière à ce que les personnes soient mieux disposées à répondre à la grâce que Dieu leur offre  » (n° 35) dans le sacrement du mariage  ?

«  Nous devons être humbles et réalistes, pour reconnaître que, parfois, notre manière de présenter les convictions chrétiennes, et la manière de traiter les personnes ont contribué à provoquer ce dont nous nous plaignons aujourd’hui. C’est pourquoi il nous faut une salutaire réaction d’autocritique.  » (n° 36)

Il y a cinquante ans, une telle réflexion condamnait les règles de la vie chrétienne, alors en vigueur depuis des siècles, à disparaître. Mais aujourd’hui, elle remet en question ce qui les a remplacées  : la Constitution sur l’Église dans le monde de ce temps, Gaudium et Spes, au chapitre “ De la dignité du mariage et de la famille ”, où on lit  :

«  “ La communauté profonde de vie et d’amour que forme le couple a été fondée et dotée de ses lois propres par le Créateur  ; elle est établie sur l’alliance des conjoints, c’est-à-dire sur leur consentement personnel irrévocable. ”  » (G. S. 48, 1)

«  Qui n’applaudirait à une si juste et courageuse définition  ? écrivait notre Père. Tout le monde est d’accord  ? Parce que tout le monde est fou, je veux dire, idolâtre de lui-même et contempteur de Dieu. Si le mariage est “ fondé ” sur le consentement des conjoints, c’est du Jean-Jacques Rousseau, et cela n’a aucune fermeté. Je conçois que le lien matrimonial se relâche au point de ne même plus exister dans un monde où un Concile œcuménique enseigne une telle doctrine. Ce que je propose  ? Mais, la vérité  ! Le mariage est “ fondé ” sur l’autorité de Dieu, et c’est pourquoi il est dit “ sacré ” ou beaucoup mieux, selon l’unique vraie religion, il est un “ sacrement ”.  » (Georges de Nantes, Autodafé, p. 515-516)

Le but du pape François est précisément d’ «  encourager l’ouverture à la grâce  » (n° 37) que donne le sacrement de mariage et que restaure «  la Réconciliation sacramentelle  » et que nourrit «  l’Eucharistie  » (n° 38), sources du «  courage de la patience, de la remise en question, du pardon mutuel, de la réconciliation et même du sacrifice  » (n° 41).

Faute de quoi, nous avons «  le déclin démographique, dû à une mentalité antinataliste et encouragé par les politiques mondiales en matière de santé reproductive  » (n° 42), «  l’affaiblissement de la foi et de la pratique religieuse  » (n° 43), la crise du logement (n° 44) contribuant à l’anéantissement de la famille  :

«  De nombreux enfants naissent en dehors du mariage […]. L’exploitation sexuelle de l’enfance constitue, par ailleurs, une des réalités les plus scandaleuses et les plus perverses de la société actuelle […]. L’abus sexuel des enfants devient encore plus scandaleux quand il se produit dans des lieux où ils doivent être protégés, en particulier en famille, à l’école et dans les communautés et institutions chrétiennes.  » (n° 45).

Bref, nous assistons à la vérification littérale de l’accusation de l’abbé de Nantes contre la prétendue «  réforme  » du Concile  : «  Dix fois, nous verrons le Concile soulever d’immenses problèmes, dénoncer des maux de la société humaine, sans jamais nommer des personnes et des associations malfaisantes. Puis, applaudissant à la bonne volonté supposée de tous et aux engagements de certains dans des associations et instituts nouveaux pour une action mondiale efficace, il exhorte, il commande, il flatte les peuples pour qu’ils marchent et il donne des conseils pour la réussite commune. Ainsi personne ne pense un instant à se réformer soi-même en se donnant tort, et en décidant de se convertir de mal en bien, ou de bien en mieux. Si l’Église donnait ordre à ses confesseurs d’exiger pour ­l’absolution de certaines fautes un amendement des vices, s’ils parlaient à leurs pénitents du Ciel et de l’enfer, il est sûr qu’un petit mieux commen­cerait, qui serait béni de Dieu et contagieux.

«  J’ajoute encore ceci, qui est d’un autre ordre, mais qui vient au bon moment  : si le Concile n’avait déifié la Personne humaine et encensé toutes les associations laïques, socialistes, qui se préoccupent du progrès de l’humanité, il aurait pu réclamer des pouvoirs publics la répression des requins, des bandits, pervers qui travaillent dans le vice, en grandes bandes voraces, cruelles, criminelles. Au lieu de cela, tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil; ce sont les “ structures ”, ce sont les tensions, c’est la trop rapide extension, et d’accuser ainsi des trucs et des machins, les bons sont envoyés contre des moulins à vent pendant que leurs voisins les réduisent en esclavage.

«  Tout cela va trouver son application maintenant…  » (Autodafé, p. 511)

Nous y sommes  ! «  En publiant de nouvelles mesures, les évêques ont fait ce qu’il fallait faire, reconnaît le Père Nicolas de Bremond d’Ars, mais le phénomène [sic !] de la pédophilie est tellement massif et ancien qu’il faudra des années pour l’éradiquer.  » (La Croix du 13 avril 2016) Des années  ?  !

Où et quand donc a-t-il pris racine  ?

«  En Allemagne, tout a commencé en 2010. Cette année-là, les premiers scandales d’abus sexuels ont éclaté au grand jour, par l’intermédiaire du Père Klaus Mertes, à l’époque directeur du collège jésuite Canisius, à Berlin. Selon lui, plus de six cents élèves auraient été victimes d’abus sexuels durant les décennies précédentes. L’homme avait présenté ses excuses officiellement. Ébranlée, l’Église catholique allemande multiplie alors les initiatives au nom de la transparence.  » ( ibid.)

Mais le scandale gagne de proche en proche toute l’Église, comme un incendie de forêt, conséquence du relâchement de la discipline religieuse et sacerdotale, fruit du concile Vatican II exaltant la liberté et “ l’épanouissement personnel ” des consacrés, au mépris de l’obéissance, de la pauvreté… et de la chasteté  ! La preuve  : la presque totalité des cas remonte aux années 1970-1980, lendemain du Concile.

D’où la démission de Benoît XVI en 2013… et le souci du pape François, qui ne baisse pas les bras et n’en oublie pas pour autant les autres œuvres de miséricorde, tant spirituelles que sociales  : prendre en charge les migrants (n° 46), les familles éprouvées par «  un handicap qui surgit dans la vie  » d’un enfant par exemple (n° 47), le soin des personnes âgées  :

«  L’euthanasie et le suicide assisté constituent de graves menaces pour les familles dans le monde entier. Leur pratique est devenue légale dans de nombreux États. L’Église, tout en s’opposant fermement à ces pratiques, ressent le devoir d’aider les familles qui prennent soin de leurs membres âgés et malades.  » (n° 48). Et de porter secours aux «  familles submergées par la misère […] en évitant de leur imposer une série de normes, comme si celles-ci étaient un roc, avec pour effet qu’elles se sentent jugées et abandonnées précisément par cette Mère qui est appelée à les entourer de la miséricorde de Dieu  » (n° 49).

Encore faudrait-il en finir avec notre maudite République qui la prive, en France, de ses écoles, hôpitaux et autres institutions de la miséricorde  ; et en finir avec un Concile dont les directives paralysent le recrutement des religieux et religieuses nécessaire à leur renaissance.

QUELQUES DÉFIS.

Le principal est celui de «  la fonction éducative, rendue difficile parce que les parents arrivent à la maison fatigués et sans envie de parler  ; dans de nombreuses familles, il n’y a même plus l’habitude de manger ensemble, et une grande variété d’offres de distractions abonde, en plus de l’addiction à la télévision. Cela rend difficile la transmission de la foi de parents à enfants.  » (n° 50)

«  La toxicomanie a aussi été mentionnée comme une des plaies de notre époque, qui fait souffrir de nombreuses familles et finit souvent par les détruire.

«  Il en est de même en ce qui concerne l’alcoolisme, le jeu et d’autres addictions. La famille pourrait être un lieu de prévention et de protection, mais la société et la politique tardent à se rendre compte qu’une famille en péril “ perd la capacité de réaction pour aider ses membres (…). Nous notons les graves conséquences de cette rupture dans les familles brisées, les enfants déracinés, les personnes âgées abandonnées, les enfants orphelins alors que leurs parents sont vivants. ”  » (n° 51).

«  On ne se rend plus clairement compte que seule l’union exclusive et indissoluble entre un homme et une femme remplit une fonction sociale pleine, du fait qu’elle est un engagement stable et permet la fécondité.

«  Mais qui s’occupe aujourd’hui de soutenir les familles, de les aider à surmonter les dangers qui les menacent, de les accompagner dans leur rôle éducatif, d’encourager la stabilité de l’union conjugale  ?  » (n° 52)

La CRC, Très Saint Père, «  œuvre de miséricorde  » s’il en est  !

«  En différents pays, la législation facilite l’accroissement d’une multiplicité d’alternatives, de sorte qu’un mariage avec ses notes d’exclusivité, d’indissolubilité et d’ouverture à la vie finit par apparaître comme une offre obsolète parmi beaucoup d’autres. En de nombreux pays, une destruction juridique de la famille progresse, tendant à adopter des formes basées quasi exclusivement sur le paradigme de l’autonomie de la volonté.  »

Pourquoi ne pas nommer clairement la France, et le désastreux quinquennat sortant  ? Ça nous aiderait peut-être à le sortir  ?

Comment restaurer la famille et «  sa capacité d’aimer et d’enseigner à aimer  »  ? (n° 53)

D’abord en restaurant la dignité de la femme, ce qui fut le beau fruit de la Chrétienté, où régnait «  le Cœur de Marie  », comme le Pape l’a rappelé à la fin du chapitre premier (n° 30).

«  Même si des formes de féminisme, qu’on ne peut juger adéquates, apparaissent, nous admirons cependant une œuvre de l’Esprit dans la reconnaissance plus claire de la dignité de la femme et de ses droits.  » (n° 54)

Quant à l’homme, il est voué «  à la protection et au soutien de l’épouse et des enfants  » dont il est le «  modèle de référence  » (n° 55).

Mais cette belle vocation se heurte au «  défi  » majeur propre à la «  réalité  » présente  : «  le péché de prétendre nous substituer au Créateur. Nous sommes des créatures, nous ne sommes pas tout-puissants. La création nous précède et doit être reçue comme un don. En même temps, nous sommes appelés à sauvegarder notre humanité, et cela signifie avant tout l’accepter et la respecter comme elle a été créée.  » (n° 56)

Je me souviens de notre retraite de fin d’étude, prêchée par le Père Liégé dans la magnifique abbaye d’Orval où les oratoriens nous avaient conduits. C’était en 1954, dix ans avant le Concile. Notre prédicateur, dominicain, qui devait soulever le ­Quartier latin en 1968, nous exhortait à «  rechoisir nos parents  ». Depuis, la révolution dont il fut l’instigateur avec son confrère, le Père Cardonnel, a fait des progrès. Elle propose «  un autre défi  », celui de «  rechoisir  » le sexe dans lequel nos parents nous ont engendré, garçon ou fille.

«  “ Elle laisse envisager une société sans différence de sexe et sape la base anthropologique de la famille. Cette idéologie induit des projets éducatifs et des orientations législatives qui encouragent une identité personnelle et une intimité affective radicalement coupées de la diversité biologique entre masculin et féminin. L’identité humaine est laissée à une option individualiste, qui peut même évoluer dans le temps. ”’  » (ibid.)

Cependant, en présence de ces inquiétantes aberrations, «  ne tombons pas dans le piège de nous épuiser en lamentations autodéfensives, au lieu de réveiller une créativité missionnaire.

«  Dans toutes les situations “ l’Église ressent la nécessité de dire une parole de vérité et d’espérance […]. Les grandes valeurs du mariage et de la famille chrétienne correspondent à la recherche qui traverse l’existence humaine. ” (n° 57)

CHAPITRE TROISIÈME
LE REGARD POSÉ SUR JÉSUS  :
LA VOCATION DE LA FAMILLE (nos 58-88)

«  Face aux familles et au milieu d’elles, doit toujours et encore résonner la première annonce, qui constitue ce qui “ est plus beau, plus grand, plus attirant et en même temps plus nécessaire ” et qui “ doit être au centre de l’activité évangélisatrice ”. C’est le principal message “ que l’on doit toujours écouter de nouveau de différentes façons et que l’on doit toujours annoncer de nouveau durant la catéchèse sous une forme ou une autre ”. Car “ il n’y a rien de plus solide, de plus profond, de plus sûr, de plus consistant et de plus sage que cette annonce ” et “ toute la formation chrétienne est avant tout l’approfondissement du kérygme ”.  » (n° 58)

C’est précisément ce qu’enseignait l’abbé de Nantes, après dix ans «  d’une honteuse indécision sur la foi révélée et d’une idolâtrie de l’homme moderne, mesure de toutes choses  », fruit de la réforme conciliaire. «  La théologie de notre époque doit être kérygmatique. La Prédication ( kérugma) de la Parole de Dieu, aujourd’hui, c’est l’annonce franche, brutale, paradoxale, du Salut évangélique sans la médiation rationnelle, universelle et intemporelle d’un système philosophique, dans la particularité des situations humaines et des questions que se pose celui qui écoute et qui, interpellant, se trouve interpellé à son tour et pressé de répondre à cette Parole qui bouleverse son existence et son projet.

«  Plutôt que la déduction transcendantale de la théologie classique, qui s’enrichissait subrepticement de tout un apport d’expérience humaine par une série ­d’inductions ponctuelles, c’est l’induction humaine qui se trouve ici ponctuellement guidée, précipitée, ­réorientée par les sonores appels de la Prédication évangélique. Le héraut du Christ se fait le serviteur de ses frères dans leur cheminement, mais ce n’est pas pour les suivre, c’est pour les conduire au nom du Christ à la plénitude de vie et de vérité qu’ils ­n’auraient pu ni concevoir ni conquérir par eux-mêmes. C’est en toute vérité la méthode apostolique par ­excellence, celle que, d’Athènes à Corinthe, Paul ­résolut d’adopter.  » (CRC n° 63, décembre 1972, p. 7-8)

C’est aussi la méthode du pape François  : «  Notre enseignement sur le mariage et la famille ne peut cesser de s’inspirer et de se transfigurer à la lumière de ce message d’amour et de tendresse, pour ne pas devenir pure défense d’une doctrine froide et sans vie. Car le mystère de la famille chrétienne ne peut pas non plus se comprendre pleinement si ce n’est à la lumière de l’amour infini du Père manifesté dans le Christ qui s’est donné jusqu’au bout et qui est vivant parmi nous. C’est pourquoi je voudrais contempler le Christ vivant présent dans tant d’histoires d’amour, et invoquer le feu de l’Esprit sur toutes les familles du monde.  » (n° 59)

À cet effet, voici «  une synthèse de l’enseignement de l’Église sur le mariage et la famille  » (n° 60).

JÉSUS REPREND ET CONDUIT À SA PLÉNITUDE LE PROJET DIVIN.

Jésus commence par rappeler que le «  dessein initial  » de son Père était «  l’union indissoluble entre l’homme et la femme  » qui ne doit pas être comprise comme un “ joug ” imposé aux hommes, mais bien plutôt comme un “ don ”, une “ grâce ” qui «  guérit et transforme le cœur endurci en l’orientant vers son origine, à travers le chemin de la croix  » (n° 62).

C’est ainsi que «  l’Évangile de la famille traverse l’histoire du monde depuis la création de l’homme à l’image et à la ressemblance de Dieu (cf. Gn 1, 26-27) jusqu’à l’accomplissement du mystère de l’Alliance dans le Christ à la fin des siècles avec les noces de l’Agneau (cf. Ap 19, 9)  » (n° 63).

«  L’exemple de Jésus est un paradigme pour l’Église.  » Non seulement parce qu’il est le Fils de Dieu «  venu dans le monde au sein d’une famille  », inaugurant «  sa vie publique sous le signe de Cana, accompli lors d’un banquet de noces (cf. Jn 2, 1-11)  » mais encore et surtout par ses «  rencontres avec la Samaritaine (cf. Jn 4, 1-30) et avec la femme adultère (cf. Jn 8, 1-11), chez qui la perception du péché se réveille face à l’amour gratuit de Jésus  » (n° 64).

L’une et l’autre sont emblématiques  :

«  Va, appelle ton mari et reviens ici, dit Jésus à la Samaritaine.

 Je n’ai pas de mari.

 Tu as bien fait de dire  : “ Je n’ai pas de mari ”, car tu as eu cinq maris, et celui que tu as maintenant n’est pas ton mari  ; en cela tu dis vrai.  »

Dans cette réplique tient tout le «  souci  » dont traite l’Exhortation apostolique. Puissance de l’Amour miséricordieux de Jésus, modèle des directeurs de conscience  ! La pécheresse ouvre les yeux  :

«  Seigneur, je vois que tu es un prophète…  »

Comment ramener cette âme à l’indissolubilité du mariage  ? En se déclarant lui-même, Jésus, non pas comme son septième prétendant, mais comme son Sauveur et véritable Époux  :

«  La femme lui dit  : “ Je sais que le Messie doit venir, celui qu’on appelle Christ. Quand il viendra, il nous expliquera tout. ”

«  Jésus lui dit  : “ Je le suis, moi qui te parle. ”  »

Quant à la femme adultère, son cas est encore plus parlant puisque tout le monde, bien obligé de se “ reconnaître pécheur ”, doit renoncer à lui appliquer la Loi en lui jetant la pierre  ; Jésus lui-même, que personne ne convaincrait de péché, ne la condamne pas davantage. Tout le programme de François, pape de la Miséricorde, est là  !

À ceux qui pratiquent la dévotion réparatrice des premiers samedis du mois demandée par Notre-Dame de Fatima à Pontevedra, je recommande le numéro 65 qui exprime toute la saveur des mystères joyeux de notre Rosaire médités par notre Saint-Père le pape François à l’école de nos saints préférés  ! et que notre Père fondateur vénéré, Georges de Nantes, nous a prescrit de célébrer chaque jour à midi, «  heure de Nazareth  »  :

«  L’incarnation du Verbe dans une famille humaine, à Nazareth, touche par sa nouveauté l’histoire du monde.

«  Nous avons besoin de plonger dans le mystère de la naissance de Jésus, dans le oui de Marie à l’annonce de l’ange, lorsque la Parole a été conçue dans son sein  ; également dans le oui de Joseph, qui a donné à Jésus son nom et a pris en charge Marie  ; dans la fête des bergers près de la crèche  ; dans l’adoration des Mages  ; dans la fuite en Égypte à travers laquelle Jésus participe à la douleur de son peuple exilé, persécuté et humilié  ; dans l’attente religieuse de Zacharie et dans la joie qui accompagne la naissance de Jean le Baptiste  ; dans la promesse accomplie pour Siméon et Anne au temple  ; dans l’admiration des docteurs écoutant la sagesse de Jésus adolescent.

«  Et ensuite, pénétrer les trente longues années où Jésus gagnait son pain en travaillant de ses mains, en murmurant la prière et la tradition croyante de son peuple et en étant éduqué dans la foi de ses parents, jusqu’à la faire fructifier dans le mystère du Royaume.

«  C’est cela le mystère de la Nativité et le secret de Nazareth, plein de parfum familial  ! C’est le ­mystère, qui a tant fasciné François d’Assise, ­Thérèse de l’Enfant-Jésus et Charles de Foucauld, où se désaltèrent aussi les familles chrétiennes pour renouveler leur espérance et leur joie.  » (n° 65)

«  L’alliance d’amour et de fidélité, dont vit la Sainte Famille de Nazareth, illumine le principe qui donne forme à toute famille et la rend capable de mieux affronter les vicissitudes de la vie et de l’histoire.  » (n° 66)

LA FAMILLE DANS LES DOCUMENTS DE L’ÉGLISE.

Aux yeux du pape François, ce «  principe  » découle de deux sources très distinctes  : les «  documents de l’Église  » (nos 67-70), d’une part, «  l’Écriture et la Tradition  » qui fondent «  le sacrement de mariage  » (nos 71-75), et remontent au «  kérygme  », d’autre part.

Les premiers forment une autre “ tradition ”  : du Concile œcuménique Vatican II à Benoît XVI.

«  La Constitution pastorale Gaudium et Spes s’est occupé de la promotion de la dignité du mariage et de la famille.  » (n° 67)

«  Ensuite, le bienheureux Paul VI, dans le sillage du Concile Vatican II, a approfondi la doctrine sur le mariage et sur la famille. En particulier, par l’Encyclique Humanae vitæ, il a mis en lumière le lien intrinsèque entre l’amour conjugal et l’engendrement de la vie.  » (n° 68)

Quant à «  saint Jean-Paul II  », il «  a consacré à la famille une attention particulière à travers ses catéchèses sur l’amour humain, sa Lettre aux familles Gratissimam sane et surtout dans l’Exhortation apostolique Familiaris consortio. Dans ces documents, ce Pape a qualifié la famille de “ voie de l’Église ”; il a offert une vision d’ensemble sur la vocation à l’amour de l’homme et de la femme  ; il a proposé les lignes fondamentales d’une pastorale de la famille et de la présence de la famille dans la société. En particulier, s’agissant de la charité conjugale (cf. Familiaris consortio, n. 13), il décrit la façon dont les époux, dans leur amour mutuel, reçoivent le don de l’Esprit du Christ et vivent leur appel à la sainteté.  » (n° 69)

Mais le pape François appelle à la conversion de pauvres pécheurs et pécheresses. Il passe donc et en vient au “ Pape émérite ”, son prédécesseur  :

«  Benoît XVI, dans l’encyclique Deus caritas est, a repris le thème de la vérité de l’amour entre homme et femme, qui ne s’éclaire pleinement qu’à la lumière de l’amour du Christ crucifié (cf. n. 2). Il y réaffirme que “ le mariage fondé sur un amour exclusif et définitif devient l’icône de la relation de Dieu avec son peuple et réciproquement  : la façon dont Dieu aime devient la mesure de l’amour humain. ” (n. 11) Par ­ailleurs, dans son encyclique Caritas in veritate, il met en évidence l’importance de l’amour comme principe de vie dans la société (cf. n 44), lieu où s’apprend l’expérience du bien commun.  »

De cette froide énumération, le pape François ne tire aucun développement, aucune lumière, et pour cause  ! Le beau résultat de ces «  documents  » a fait l’objet du désastreux tableau de la «  réalité  » d’aujourd’hui, au chapitre deuxième  ! Vérifiant le principe posé par le pape François selon lequel «  tous les débats doctrinaux, moraux ou pastoraux ne doivent pas être tranchés par des interventions magistérielles  » (n° 3).

LE SACREMENT DU MARIAGE.

Que tirer en effet de la contemplation de «  l’icône de la relation de Dieu avec son peuple et réciproquement  » et de l’affirmation selon laquelle «  la façon dont Dieu aime devient la mesure de l’amour humain  » (n° 70)  ?

Mieux que ce déisme vague et inconsistant, «  l’Écriture et la Tradition nous ouvrent l’accès à une connaissance de la Trinité qui se révèle sous des traits familiers. La famille est l’image de Dieu qui […] est communion de personnes. Lors du Baptême, la voix du Père désigne Jésus comme son Fils bien-aimé et c’est l’Esprit-Saint qu’il faut reconnaître dans cet amour (cf. Mc 1, 10-11). Jésus, qui a réconcilié toutes choses en lui et qui a racheté l’homme du péché, n’a pas seulement ramené le mariage et la famille à leur forme originelle, mais il a aussi élevé le mariage au rang de signe sacramentel de son amour pour l’Église (cf. Mt 19, 1-12; Mc 10, 1-12; Ep 5, 21-32). C’est dans la famille humaine, réunie par le Christ, qu’est ­restituée “ l’image et la ressemblance ” de la Sainte Trinité (cf. Gn 1, 26), mystère d’où jaillit tout amour véritable. Par l’Église, le mariage et la famille reçoivent du Christ la grâce de l’Esprit-Saint, pour témoigner de l’Évangile de l’amour de Dieu.  » (n° 7 1)

L’abbé de Nantes, notre Père, a écrit sur ce thème, qui lui était cher, une admirable “ Page mystique ” que nous reproduisons ci-contre.

«  Le sacrement de mariage n’est pas une convention sociale, un rite vide ni le simple signe extérieur d’un engagement.  » Il est une vocation, un appel à «  vivre l’amour conjugal comme signe imparfait de l’amour entre le Christ et l’Église  » (n° 72).

«  Le mariage chrétien est un signe qui non seulement indique combien le Christ aime son Église à travers l’Alliance scellée sur la Croix, mais encore rend présent cet amour dans la communion des époux.  » Il en est la mise en œuvre concrète par laquelle grandit le Corps du Christ qui est l’Église. Conséquence  :

«  Dans la foi, il est possible d’assumer les liens du mariage comme des engagements plus faciles à tenir grâce à l’aide de la grâce du sacrement  », mais jamais sans elle, précision absente du chapitre consacré au mariage par le concile Vatican II dans Gaudium et Spes cité ici par le pape François  : «  Le sacrement n’est pas une “ chose ” ou une “ force ”, car en réalité le Christ lui-même “ vient à la rencontre des époux chrétiens par le sacrement du mariage ” (G. S. 48, 2). Il reste avec eux, il leur donne la force de le suivre en prenant leur croix sur eux, de se relever après leurs chutes, de se pardonner mutuellement, de porter les uns les fardeaux des autres.  » (n° 73)

Ainsi, plutôt que «  revenir à la source et convoquer un concile Vatican III  », comme l’espérait l’abbé de Nantes, le pape François s’est contenté de tenir un synode pour obtenir le résultat souhaité par notre Père  : «  En aval, persuader les chrétiens de vivre intensément toute la loi, toute la sacramentalité, toute la mystique de leur mariage catholique, pour eux-mêmes d’abord et tous les leurs, afin d’attirer par cette prédica­tion vivante de la sainteté du mariage et de convertir les petits ménages modernes désireux de connaître, d’adorer, d’aimer Dieu au point de le servir et d’en être sanctifiés dans leur vie conjugale et dans leurs enfants pour cette vie et pour l’éternité.  » (G. de Nantes, Autodafé, p. 521)

Citant l’expression de saint Léon le Grand sur le «  mystère nuptial  », François explique  :

«  Toute la vie en commun des époux, tout le réseau des relations qu’ils tissent entre eux, avec leurs enfants et avec le monde, tout cela est imprégné et fortifié par la grâce du sacrement qui jaillit du mystère de l’Incarnation et de la Pâque, où Dieu a exprimé tout son amour pour l’humanité et s’est uni intimement à elle.  » (n° 74)

«  Selon la tradition latine de l’Église, dans le sacrement de mariage les ministres sont l’homme et la femme qui se marient.  » C’est leur baptême qui leur a donné cette capacité “ sacerdotale ”.

«  C’est pourquoi, lorsque les époux non chrétiens sont bap­tisés, il n’est pas nécessaire qu’ils renouvellent la promesse matrimoniale et il suffit qu’ils ne la rejettent pas, puisque par le baptême qu’ils reçoivent cette union devient automatiquement sacramentelle. Le droit canonique reconnaît également la validité de certains mariages qui sont célébrés sans un ministre ordonné. Car l’ordre naturel a été pénétré par la rédemption de Jésus-Christ, en sorte que “ entre ­baptisés, il ne peut exister de contrat matrimonial valide qui ne soit, par le fait même, un sacrement ”. L’Église peut exiger le caractère public de l’acte, la présence de témoins et d’autres conditions qui ont varié au cours de l’histoire, mais cela n’enlève pas aux deux personnes qui se marient leur caractère de ministres du sacrement ni n’affaiblit le caractère central du consentement de l’homme et de la femme, qui est, en soi, ce par quoi le lien sacramentel est établi.  » (n° 75)

SI LE CIEL EST AINSI...

«  Ils entendirent le pas de Yahweh Dieu qui se promenait dans le jardin à la brise du jour.  » (Gn 3, 8)

Mon Dieu, j’irais donc au Ciel  ? Non par mes mérites, je n’en ai pas assez pour une telle récompense, ni même en m’appuyant sur les bonnes œuvres de mes frères, j’y suis pour si peu que rien. Mais en me confiant à l’intercession tant implorée de la Vierge et des saints, en me recommandant de la prière de ceux qui, sur terre, me donnent ainsi le meilleur de leur cœur, oui, j’ose espérer avec une ferme confiance, en vertu de l’Alliance scellée dans le Sang de votre Fils, entrer un jour au Ciel.

Votre Ciel  ! Plus j’avance dans la vie, plus je l’imagine et le pense semblable à ce que nous avons de meilleur sur la terre. Je sais combien la théologie distingue et la spiri­tualité oppose même, avec justesse, le néant des joies d’ici-bas et la sublime perfection de la Béatitude éternelle. Parce que j’en ai maintenant l’expérience, il ne m’est plus du tout gênant de savourer ce qui demeure semblable d’une vie à l’autre, de la réalité d’aujourd’hui à celle qui sera révélée demain aux élus. Ô glorieuse et très aimable Trinité de Dieu, Vous nous ressemblez tellement  !

Je ferme les yeux et le souvenir du paradis de nos saintes enfances me remonte en mémoire. Il me suffit d’en estomper les contours, et de l’embellir certes  ! pour ne plus savoir si je me souviens des jours enfuis ou si je commence à rêver du Ciel, bientôt  !

Je revois tomber certains soirs solennels, l’été, sur la terrasse de notre maison d’où l’on voit toute la plaine et les montagnes lointaines. Notre père s’y promenait seul, se souvenant d’histoires de mers et de pays d’autrefois où nous n’irions jamais. Il arrivait qu’assis sur le banc de la bibliothèque nous le laissions ainsi poursuivre seul, respectant son silence, admirant en lui une sagesse dont nous ne connaîtrions jamais les limites. Ce soir, l’un de nous l’a rejoint et le fils maintenant ne fait plus avec son père qu’une ombre mouvante et un murmure de voix confondues qui va et vient, s’éloigne et meurt presque pour renaître. L’un parle avec une admirable sérénité, l’autre écoute et ne répond que pour questionner encore ou redire et prolonger la pensée de son père. Sans pupitre et sans chaire ni bonnet carré ni férule, c’est le colloque d’un maître et d’un disciple, c’est une entente de deux esprits faits l’un pour l’autre et comme enfanté l’un de l’autre avec la chair et le sang. Père est un bien beau mot, majestueux. Fils ne le cède en rien, il ruisselle de pareil honneur… Tous deux savourent les mêmes vérités à mesure que celui-ci les tire de la masse de ses souvenirs et réflexions, et que celui-là s’en empare et les recueille pour ne plus jamais les oublier. Là-bas, les autres ne voient plus que le point brillant d’une cigarette qu’une main balance, la main de mon père, comme le feu d’un ver luisant, allant et venant, montant et descendant dans la nuit tombée. Jusqu’à l’aube, ils aimeraient deviser ainsi avec de grands moments de silence où leur parfait accord ne se cherche même plus de parole.

Mais, dans le cadre soudain éclairé d’une porte-­fenêtre, une silhouette vient de paraître. C’est une femme, jeune et d’une grâce achevée. Depuis qu’elle est là, chacun découvre comme elle manquait à ces deux hommes vers lesquels, d’un élan simple et joyeux, elle vole comme sans toucher le sol. Elle les a bientôt rejoints. Ils sont trois maintenant en un seul groupe, plus harmonieux, que les autres suivent des yeux ou devinent dans la nuit, avec plus de complaisance. Est-elle fille de l’un, sœur de l’autre, est-elle fiancée ou femme du plus jeune et belle-fille de celui qu’elle nomme Père avec une expression de profond respect et de tendresse  ? Après avoir, d’un geste d’enfant, passé chacun de ses bras au bras de l’un et de l’autre, comme pour leur être un nouveau et charmant trait d’union, elle n’a plus gardé qu’une main glissée dans la main du plus jeune, que seul elle appelle de son prénom. Quand ils vont jusqu’au mur des marronniers, elle se trouve entre eux deux, quand ils reviennent de l’allée des tilleuls elle est en troisième, à droite, plus effacée mais comme plus libre de jouer. Elle les écoute et sourit dans son calme bonheur, caché.

Notre mère, assise parmi ses autres enfants, semble renfermer dans son cœur cette minute d’or, ce trésor merveilleux qui tient tout en la présence chérie de ces êtres si parfaitement accordés et dont elle récapitule tous les liens intimes qu’elle connaît. Cette enfant gracieuse, pleine de vertus et de charme, c’est notre père qui l’a choisie parmi toutes les autres pour son fils de dilection, et elle le sait bien, elle qui l’a d’abord aimé et agréé, lui, pour père. Elle nous est arrivée ainsi comme sa fille préférée  ; et son admiration fervente pour notre père, sa soumission tendre à ses moindres désirs ont été ce qui nous l’a d’emblée fait aimer et accueillir parmi nous comme une sœur. Maintenant, par la permission de son père et notre père – il y a une nuance – elle glisse sa petite main avec une douce émotion qu’elle ne songe plus à contenir, dans la main de celui que notre père lui a donné à aimer comme son prince, son roi, son unique et immortel époux. Plus encore que leur mutuelle complaisance, oui  ! plus encore, ils se sentent à cette heure ne faire qu’un cœur et qu’une âme dans leur commune fierté d’être pareillement aimés, d’être ensemble chéris de leur père et d’avoir eux aussi pour lui le même attachement sans bornes.

Les autres un à un sont rentrés car il se fait tard. On entend hurler les oiseaux de nuit. D’autres bêtes nocturnes, autour du bassin, commencent une mélopée limpide qui ne s’achèvera qu’au retour de la lumière. Mais pour ces trois êtres qu’une même sagesse, un même amour unissent dans un même bonheur, très loin des coulées de boue des passions terrestres, la nuit n’est pas trop longue et rien ne les appelle à cesser leur doux colloque. Cette mutuelle présence leur est à eux trois comme l’achèvement rêvé, désiré, réalisé enfin de leur perfection essentielle.

Ainsi, mon Dieu, mon Tout, j’ai dit votre Ciel. Il suffit qu’à la nuit succède le jour, au paradis de l’enfance humaine le vrai Paradis des élus, et à ces humbles mortels les Personnes divines dont ils sont les créatures figuratives, oui, il suffit que la Gloire de votre NOM transfigure ces ombres en clartés. Alors, les élus extasiés verront dans un foyer d’intense lumière le PÈRE qui est Notre Père du Ciel, son FILS unique et bien-aimé qui est aussi notre Frère, et puis, entre eux comme leur lien, ou en troisième à la droite de la Droite, la Sœur-Fiancée, l’Épouse du Verbe, la Vierge Mère, MARIE de JÉSUS, en la­quelle demeure comme en son Temple leur Amour infini, l’ESPRIT-SAINT.

Maman, a soudain murmuré le plus jeune des enfants nouant ses bras autour du cou de sa mère… Maman, si le Ciel est ainsi, oh, à tout prix je veux moi aussi grandir et y aller  ! (octobre 1971)

SEMENCES DU VERBE ET SITUATIONS IMPARFAITES.

Le pape François a-t-il eu connaissance des controverses soulevées par l’abbé de Nantes  ? On peut le croire en lisant ce paragraphe qui touche le point focal du litige  : Gaudium et Spes 22, 2.

Le Pape mentionne à deux reprises cette référence (nos 77-78), mais la deuxième fois, il l’assortit d’un renvoi au prologue de saint Jean. Ça change tout  :

«  Le Verbe est la lumière, la vraie, celle qui éclaire tout homme venant au monde.  » (Jn 1, 9) Lui, la vraie Lumière, est déjà dans le monde, et les hommes qui y paraissent, de génération en génération, sont appelés à naître par ce Verbe, Parole de Dieu. Et pourtant, loin d’être, par le fait même, «  en quelque sorte uni lui-même à tout homme  » (G. S. 22, 2), voici l’étouffement tenté par les ténèbres diaboliques  : «  Ce monde ne L’a pas connu  !  » Il ne l’a pas remarqué, pas vu… C’est consternant, c’est même effrayant pour le salut du monde. Tels sont bien les ravages opérés par l’ignorance, l’impiété, l’idolâtrie, qui se rencontrent à toutes les pages de la Bible.

Tout est-il donc perdu  ? Non, affirme le pape François, car «  nous pouvons dire que “ quiconque voudrait fonder une famille qui enseigne aux enfants à se réjouir de chaque geste visant à vaincre le mal – une famille qui montre que l’Esprit est vivant et à l’œuvre – trouvera gratitude, appréciation et estime, quels que soient son peuple, sa religion [sic !] ou sa région ”.  » (n° 77)

Le pape François cite ici sa propre homélie, prononcée à Philadelphie le 27 octobre 2015. Ce n’est pas de l’interreligion. De la part de celui qui a inauguré son pontificat, lors de la Messe qu’il a présidée en la chapelle Sixtine, le 14 mars 2013, lendemain de son élection, en déclarant aux cardinaux qui l’avaient élu  :

«  Quand on ne confesse pas Jésus-Christ, on confesse la mondanité du diable, la mondanité du démon.  »

Il ne cesse de le répéter. Alors, comment comprendre cet indifférentisme religieux apparent  ? Sans doute comme une imitation de saint Paul prononçant devant l’Aréopage, après avoir visité Athènes et ses «  monuments sacrés  », cette captatio benevolentiæ  :

«  Athéniens, à tous égards vous êtes, je le vois, les plus religieux des hommes.  » (Ac 17, 22)

Mais c’était pour «  confesser Jésus-Christ  »  :

«  “ Le regard du Christ, dont la lumière éclaire tout homme ” (cf. Jn 1, 9; Gaudium et Spes, n. 22), inspire la pastorale de l’Église à l’égard des fidèles qui vivent en concubinage ou qui ont simplement contracté un mariage civil ou encore qui sont des divorcés remariés. Dans la perspective de la pédagogie divine, l’Église se tourne avec amour vers ceux qui participent à sa vie de façon imparfaite  : elle invoque avec eux la grâce de la conversion, les encourage à accomplir le bien, à prendre soin l’un de l’autre avec amour et à se mettre au ­service de la communauté dans laquelle ils vivent et travaillent.  » (n° 78)

L’abbé de Nantes, notre Père, commentant la parabole évangélique du “ Beau Pasteur ”, disait  : «  Jésus appelle ses brebis l’une après l’autre et il fait sortir son troupeau.  » En clair  : il sépare l’Église de la Synagogue. Et notre Père continue  :

«  Ce ne sont pas des contraintes qui nous attachent à Jésus-Christ, mais c’est parce que sa voix nous est chère. C’est par la parole vivante qu’est le Christ que nos cœurs sont atteints. Les brebis ne suivront pas un étranger. Jésus est Dieu, d’une infinie intelligence, sagesse et puissance, pour avoir avec chacun d’entre nous un dialogue intime.  » (13 avril 1997)

Telle est la pensée du pape François donnant ses directives aux médiateurs de ce «  dialogue intime  »  :

«  Tout en exprimant clairement la doctrine, il faut éviter des jugements qui ne tiendraient pas compte de la complexité des diverses situations  ; il est également nécessaire d’être attentif à la façon dont les personnes vivent et souffrent à cause de leur condition.  » (n° 79)

LA TRANSMISSION DE LA VIE ET L’ÉDUCATION DES ENFANTS.

Dans le mariage, «  l’amour rejette toute tendance à s’enfermer sur lui-même, et s’ouvre à une fécondité qui le prolonge au-delà de sa propre existence  » (n° 80)

En réponse, l’enfant survient comme «  un don  » de Dieu créateur, associant l’homme et la femme «  à l’œuvre de sa création  » et faisant d’eux «  des instruments de son amour, leur confiant la responsabilité de l’avenir de l’humanité à travers la transmission de la vie humaine  » (n° 81).

C’est dire qu’il n’est pas permis de «  réduire l’engendrement de la vie à une variable du projet individuel ou de couple  », ce qu’ont bien compris «  les familles qui accueillent, éduquent et entourent de leur affection les enfants en situation de ­handicap  », et que l’Église soutient avec «  une particulière ­gratitude  » (n° 82).

C’est aussi pourquoi le fait que parfois la famille «  devient le lieu où la vie est niée et détruite constitue une contradiction déchirante  ». L’Église fait donc une «  obligation morale  » à «  ceux qui travaillent dans les structures de santé  » d’opposer «  l’objection de conscience  » à l’avortement, à «  l’acharnement thérapeutique et l’euthanasie, mais aussi elle rejette fermement la peine de mort  » (n° 83).

Qu’il nous soit permis d’objecter à notre tour à ce renversement de tout ordre social, sa défense fondée sur ce droit de coercition ultime qu’est la peine de mort, en vertu de l’antique commandement divin, selon lequel «  le meurtrier sera mis à mort  » (Nb 35, 16), non seulement parce que «  salus populi, suprema lex  », le salut du peuple est la loi suprême, mais encore parce qu’il y va du salut éternel du meurtrier lui-même, comme le rappelle l’abbé de Nantes  :

«  L’exercice de la Justice humaine se trouve fondé sur le caractère absolu et inviolable de la Justice divine et le caractère implacable de ses sanctions éternelles  », rappelées par la vision du 13 juillet 1917 à Fatima  : «  Vous avez vu l’enfer où vont les âmes des pauvres pécheurs  », dit Notre-Dame avec une indicible tristesse. Mais l’enjeu du salut éternel est absent de cette Exhortation. Peut-être pour ne pas rabattre «  la joie de l’amour  »  ?

Pourtant, insiste l’abbé de Nantes, «  il est nécessaire aux personnes individuelles, pour leur salut, que cet ordre supérieur soit rendu présent, actuel, par l’ordre subsidiaire de la justice des hommes. Il est bienfaisant que la sanction des tribunaux humains manifeste la réalité de la transgression de la loi divine, pour que l’homme respecte Dieu, craigne ses jugements et garde une vive conscience du souverain domaine de sa Justice.

«  L’État légitime, l’Autorité souveraine, exerçant son droit et son devoir sacrés, rendant la justice, juge par délégation divine, sanctionne au nom de Dieu et non plus seulement au nom de la société et punit pour l’expiation de la faute et pour le rachat du criminel plus que pour l’exemple et pour la tranquillité publique. Dans une telle vue, rien n’échappe à ses décisions, plus amples que celles que dicte le seul ordre public. Ainsi, dans toute société humaine digne de ce nom, les offenses publiques à la Majesté divine sont punies de même que les offenses et violences exercées contre l’homme.

«  Quand le Livre des Nombres déclare que “ le meurtrier doit mourir ” (35, 31), il ne semble pas que la raison première en soit la sécurité publique, ou l’expiation du crime commis contre l’homme mais bien la punition nécessaire du crime commis contre Dieu auquel toute vie humaine appartient. Ce qui domine et contient toute justice, c’est à coup sûr le Droit de Dieu que la justice des hommes observe et fait respecter premièrement.  » (L’Église, la guerre et la peine de mort, CRC n° 103, mars 1976, p. 4)

Si l’on songe à Matthieu Moulinas, dix-sept ans, condamné en 2014 à la prison à perpétuité après avoir violé, tué et brûlé le corps d’Agnès, treize ans, au Chambon-sur-Lignon, on comprend que l’éducation des enfants reste le grand souci. Elle relève de la responsabilité des parents dont elle constitue «  un grave devoir et un droit primordial  » «  essentiel et irremplaçable qu’ils sont appelés à défendre et dont personne ne devrait prétendre les priver  ». Surtout pas l’État, mais même pas l’école qui «  ne se substitue pas aux parents mais leur vient en aide  » (n° 84).

Ce paragraphe est la condamnation à peine voilée de l’attitude des évêques canadiens qui ont pour la plupart pratiquement cédé, au Québec, toutes les institutions d’enseignement catholique à l’État, au grand dam du cardinal Ouellet, l’ami de Bergoglio…

«  L’Église, est appelée à collaborer, par une action pastorale adéquate, afin que les parents eux-mêmes puissent accomplir leur mission éducative. Elle doit toujours le faire en les aidant à valoriser leur propre fonction, et à reconnaître que ceux qui ont reçu le sacrement de mariage deviennent de vrais ministres éducatifs, car lorsqu’ils forment leurs enfants, ils édifient l’Église, et en le faisant, ils acceptent une vocation que Dieu leur propose.  » (n° 85).

LA FAMILLE ET L’ÉGLISE.

«  C’est avec une joie intime et une profonde consolation que l’Église regarde les familles qui demeurent fidèles aux enseignements de l’Évangile, en les remerciant et en les encourageant pour le témoignage qu’elles offrent. En effet, elles rendent crédible la beauté du mariage indissoluble et fidèle pour toujours.  » (n° 86)

«  L’Église est une famille de familles […]. Il revient non seulement à la cellule familiale, mais à la communauté chrétienne tout entière de veiller au don sacramentel du Seigneur  » (n° 87).

«  L’amour vécu dans les familles est une force constante pour la vie de l’Église. “ L’objectif d’union du mariage est un rappel constant à faire grandir et à approfondir cet amour. Dans leur union d’amour, les époux expérimentent la beauté de la paternité et de la maternité  ; ils partagent les projets et les difficultés, les désirs et les préoccupations  ; ils apprennent à prendre soin l’un de l’autre et à se pardonner réciproquement. Dans cet amour, ils célèbrent leurs moments heureux et se soutiennent dans les passages difficiles de leur vie (…). La beauté du don réciproque et gratuit, la joie pour la vie qui naît et l’attention pleine d’amour de tous les membres, des plus petits aux plus âgés, sont quelques-uns des fruits qui confèrent au choix de la vocation familiale son caractère unique et irremplaçable ”, tant pour l’Église que pour la société tout entière.  » (n° 88) (À suivre)

J’aime. Je ne vous le cache pas. Plus qu’un cerveau je suis un cœur, et un cœur qui a certes joué bien des tours à son propriétaire, mais qui lui a donné, lui donne, lui donnera encore les plus fortes, les plus profondes, les plus saintes joies, en même temps que les plus déchirantes peines, les plus dévorants soucis. J’aime. J’aime aimer. J’aime être aimé. Imaginez quelle vie  ! Amour de mon père, toujours plus vif depuis que la mort nous l’a ravi. Amour de ma mère, si sage, si forte, notre bien-aimée “ mater et magistra ”, à nous ses enfants. Amour de Bruno mon frère, plus proche qu’avant, dont l’âme est désormais comme revêtue d’une auréole de lumière hiératique et d’une autorité qui me saisit d’admiration et de respect. Puis aussitôt après, selon mille dispositions intimes, variantes, ferventes, deux, cinq, vingt et cent, des centaines de visages se présentent à mon esprit attentif sans que je puisse classer par ordre d’amour, des maîtres et des pères, des frères et des sœurs, des neveux, des parents selon la chair ou selon la vie de l’esprit, ou selon les liens de la grâce, et la multitude bien aimée des filles et des fils de mon sacerdoce. Nul d’entre eux, même les carissimes, ne me contraint à exclure les autres ni n’empiète sur leur juste part dans ce cœur dont les capacités, comme celles de la mémoire, sont illimitées. Chaque nouvel arrivant en repousse les frontières, chaque amour grandissant en exhausse la perfection, et la joie de tous s’en trouve agrandie. Et dans ces amours de toute ma vie, rien, entendez bien, rien qui demeure dans ce lieu où notre psychanalyste situe l’amour humain, rien de sexuel. Et quand cela serait, il faudrait simplement convenir que la luxure est venue jeter son trouble où il ne fallait pas.

Il est vrai que la loi de la chair m’a piqué de son aiguillon. Certaines de ces affections, même des plus spirituelles, parce qu’elles se développaient dans des conditions favorables à l’éveil des sens, entraînant à de vives complaisances mutuelles, auraient pu nous unir, telle ou telle personne et moi, dans les liens du mariage. Mais notre cœur était déjà pris par Jésus au point d’exclure, non l’amour, mais cette forme d’amour-là qui n’est pas le tout de l’homme. Plus tard, mes vœux, ma vie régulière, ma soutane m’interdirent d’eux-mêmes, et plus encore à celles qui auraient pu en concevoir l’idée, d’avancer dans ce sentier.

En renonçant à l’amour conjugal, je n’ai jamais eu l’impression – à part quelque mirage de Satan – de perdre l’Amour, au contraire  ! Car se donner est de peu de valeur à celui qui peut donner Dieu. L’œuvre de chair se trouvait seulement écartée d’un être consacré aux œuvres de l’amour spirituel.

J’admire cependant et je bénis le mariage comme l’une des formes les plus hautes du don de soi. Il donne au lien de l’amitié une plénitude rare, en le chargeant de sa loi propre, de sa nécessité, de sa tâche féconde. On exalte sa grandeur. Il faut en signaler la difficulté qui est de ne pas perdre l’amour dans le labyrinthe de la sensibilité instinctive ni dans le désert d’une vie trop étroitement commune et trop pauvre de biens spirituels. Nous en savons assez, loin des théories sordides de Freud, pour affirmer avec l’Église et toute l’humanité civilisée, jusqu’au lointain païen que je cite en exergue (Gandhi), que la sexualité n’est ni le “ lieu ” principal ni longtemps le moyen le meilleur de l’union des époux. L’amour conjugal lui aussi est d’abord une amitié, une bienveillance, une communication spirituelle dont l’embrassement charnel peut être une expression, voire même un réconfort, comme il peut être un obstacle, une déviation, un épuisement mortel. Mais c’est la doctrine dont notre freudien veut follement délivrer ses clients  !

L’amour conjugal lui aussi s’épanouit dans l’ascèse, comme nos plus chastes affections. Il est de la grande famille des amitiés spirituelles dont notre temps se dégoûte, comme les Hébreux de la Manne, avides qu’ils étaient des viandes grasses et des oignons de leur esclavage.

La relation la plus étroite que la sexualité entretient avec l’amour est à chercher ailleurs que sur les pas érotiques de l’abbé Oraison. C’est d’elle en effet que s’élève la merveille des merveilles, source directe ou indirecte de toutes nos affections, paternelles, maternelles et filiales ou de cousinage, la famille. Oui, j’ai un culte, fait de tendresse émue, d’estime, de piété, pour toutes ces choses qui ont trait à “ l’œuvre de chair ”, selon le langage de l’Église ancienne, pudique et juste, allant droit à la fin essentielle et à l’intention noble du lien conjugal, la fécondité. C’est à l’œuvre de chair féconde, non stérilisée, que nous sommes redevables de cette vie, mieux encore, de cette forme de vie qu’est la parenté, fondée sur la communauté des sangs échangés, mêlés, transmis. Et je bénis avec le rituel de l’Église le lit nuptial, “ trône de l’amour, pour parler comme Joseph de Maistre, et premier berceau de la vie ”. Nous aurions peine à imaginer ce que nous serions sans ces liens très forts et très doux de la familiarité.

Bien plus  ! loin d’ “  a­voir peur de la sexualité ”, l’Église y admire le dessein matériel et le signe d’un plus grand mystère. Sa propre vie surnaturelle s’engendre et se transmet dans des œuvres d’amour semblables à celles de la vie charnelle. Et voilà la raison dernière de l’auguste chasteté de sa morale. L’amour spirituel n’est pas un luxe, un songe, un reflet illusoire de l’autre. Il est le générateur de la grâce et le bâtisseur de la cité des saints, il est le fondement de nos unions mystiques en lesquelles circule le Sang du Christ. L’œuvre est belle, grandiose. Elle seule, en définitive, nous gardera les uns et les autres du piège de la luxure. Mais de cette autre œuvre d’amour et de cette fécondité qui sont toute la gloire et la joie des vierges et des âmes sacerdotales, je vous écrirai bientôt, pour ne pas jeter mes perles dans le fumier de l’abbé Oraison. Vous verrez dans ces Noces mystiques et leurs paternités, que le Triomphe de l’Amour et de la Vie éclate en un autre lieu que le sexe, en l’âme même  !

(Abbé de Nantes polémiquant contre l’abbé Oraison, Lettre à mes amis n° 241 du 2 février 1967)

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