La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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La Contre-Réforme Catholique au XXIe siècle

IL EST RESSUSCITÉ !

N° 163 – Mai 2016

Rédaction : Frère Bruno Bonnet-Eymard


RENAISSANCE CATHOLIQUE À ARGENTEUIL

L’OSTENSION DE LA SAINTE TUNIQUE

«   La plus sainte relique du monde.  » (Louis XIII)

EN 1156, le roi Louis VII, très éprouvé depuis son retour de Croisade, vint s’agenouiller au pied de la sainte Tunique de Notre-Seigneur Jésus-Christ, lors de sa première ostension solennelle à Argenteuil. Il implora le salut pour son royaume très menacé depuis le mariage d’Aliénor d’Aquitaine avec Henri II Plantagenet.

Mais il lui fallut attendre encore de longues années, presque dix ans  ! pour obtenir du Ciel un héritier  : Philippe Dieudonné, qui deviendra notre Philippe Auguste.

C’est avec au cœur la même angoisse pour notre patrie, en péril d’apostasie, qu’en ce printemps 2016 notre frère Bruno de Jésus-Marie nous conduisit à deux reprises vénérer la sainte Tunique d’Argenteuil, lors de l’ostension exceptionnelle qui se déroula du Vendredi saint 25 mars au deuxième dimanche après Pâques.

L’abbé Guy-Emmanuel Cariot, recteur de la basilique Saint-Denys d’Argenteuil, l’avait voulue, conçue et organisée avec beaucoup de soin et d’intelligence, pour célébrer solennellement le jubilé de la Miséricorde.

Le Vendredi saint, la sainte Tunique fut entièrement déployée dans le chœur de la basilique, à l’intérieur d’un grand reliquaire vertical en bronze ciselé et doré, de style romano-byzantin, placé sous un immense dais formé de plusieurs pans de velours cramoisi descendant de la voûte. Au bas du reliquaire monumental, on lisait cette inscription  : Hæc est tunica inconsutilis Domini Jesu Christi, c’est la tunique sans couture de Notre-Seigneur Jésus-Christ.

Très bien éclairée, elle reposait sur une sorte de mannequin, et c’est son dos qui était présenté aux pèlerins qui accoururent jusqu’à la clôture de l’ostension, de plus en plus nombreux au fil des jours, venant parfois de très loin. On en compta plus de deux cent mille.

Ces pèlerins enthousiastes étaient des gens de toutes conditions  : des pauvres, des vieux, des handicapés, des personnes isolées, des religieuses, des familles avec de jeunes enfants  ; et ils étaient de toutes couleurs, de toutes nationalités.

Les bénévoles au service de l’ostension, au nombre de quatre cents, se relayaient, guidaient les fidèles, qui demeuraient calmes et fervents, malgré des averses et parfois des heures d’attente, jusqu’à cinq heures le dernier dimanche  ! Accueillis devant la relique par des chevaliers de l’ordre du Saint-Sépulcre, courtois et déférents, ils défilaient recueillis, implorant la Miséricorde divine et déposant des lumignons et des fleurs.

Ainsi, dans ce quartier où les musulmans sont très implantés, ce fut une admirable manifestation de dévotion catholique populaire spontanée répondant, comme nous allons le voir, aux vœux du pape François.

Avant de retracer l’histoire de cette sainte Tunique, rappelons les directives et les recommandations de saint Pie X qui a fermement défendu et justifié le culte des reliques. En condamnant l’hérésie moderniste, dans l’encyclique Pascendi, en 1907, il dénonçait ceux qui, «  dominés par certains a priori, détruisent autant qu’ils le peuvent, les pieuses traditions populaires. Ils tournent en ridicule certaines reliques, fort vénérables par leur antiquité.  » (Il est ressuscité n° 141, juillet 2014, p. 24)

Le saint Pape réprouvait «  le ton de persiflage où perce le dédainles sentences sans appel, surtout s’il s’agit, comme c’est l’ordinaire, d’une thèse qui ne passe pas les bornes de la probabilité.

«  Les reliques anciennes doivent être maintenues en la vénération où elles ont été jusqu’ici, à moins que, dans un cas particulier, on ait des raisons certaines de les tenir pour fausses.  » (Décret de la sacrée Congrégation des indulgences et reliques, de 1896, cité par saint Pie X, ibid.)

LA TUNIQUE EMPOURPRÉE DE LA VICTIME (Isaïe 63)

UN VÊTEMENT DE PAUVRE ET DE PRÊTRE.

La sainte Tunique, dite aussi sainte Robe ou sainte Cape, a été examinée à maintes reprises par des experts en textile, depuis le dix-neuvième siècle. Voici les conclusions d’un procès-verbal du 10 février 1893, établi par Guignet, directeur des teintures aux manufactures des Gobelins et de Beauvais  :

«  C’est une sorte d’étamine dont le tissu n’est pas très serré, mais souple et léger. La chaîne et la trame sont exactement de même grosseur et de même nature. Le tissage a été fait sur un métier à tisser très primitif. L’ouvrage est néanmoins fort régulier.

«  La grosseur de ces fils est d’une régularité remarquable, surtout pour des fils obtenus par le tissage à la main.  »

L’abbé Jacquemot commente  : «  Suivant l’usage des peuples orientaux, les femmes confectionnaient les vêtements de leurs pères, frères ou maris.  »

Comme le dit le livre des Proverbes, «  la femme de valeur cherche avec soin de la laine et du lin, et ses mains travaillent allègrement. Elle met la main à la quenouille et ses doigts s’activent au fuseau. Elle ne craint pas la neige pour sa maisonnée car tous ont double vêtement.  » (Pr 31, 13)

L’abbé Jacquemot poursuit  : «  Comme il convenait à la pauvreté de la sainte Famille, on employa la laine qui servait à l’habillement des pauvres. Mais aussi, comme il convenait à la femme forte par excellence, la sainte Tunique a été filée d’abord, puis tissée avec un art tel, qu’il excite de nos jours l’admiration de ceux qui l’examinent de près.  » (La Tunique sans couture de Notre-Seigneur Jésus-Christ, éd. Desclée de Brouwer, 1894, p. 204)

Le chanoine Breton, curé d’Argenteuil, eut ce privilège lors de l’ostension de 1934  : «  Tout dans la sainte Tunique est délicat, splendidement manufacturé. C’est bien la Mère admirable, la Mère du bel Amour, qui a confectionné un chef-d’œuvre pour son divin Fils.  »

Sa couleur est d’un brun violacé. Elle n’a pas été teintée avec de la pourpre romaine, obtenue de la glande de certains mollusques, et qui coûtait cher. En Palestine, les pauvres gens utilisaient la pourpre sombre, dite égyptienne, à base de garance. C’est cette teinture, les expertises l’ont montré, qui lui a donné sa couleur.

La sainte Tunique est sans couture ou, pour reprendre une vieille expression d’origine latine, elle est inconsutile. La chaîne et la trame sont sans interruption.

Bien qu’elle ne soit pas en lin, elle «  est un vêtement sacerdotal, observe frère Bruno, d’une seule pièce, comme celui du grand prêtre Aaron dans l’Ancien Testament, “ tout de pourpre violette, avec en son milieu une ouverture pour la tête  ; il y aura à son ouverture, tout autour, une lisière, œuvre de tisserand  ; ce lui sera comme une ouverture de cotte de maille  : elle ne se déchirera pas ” (Ex 28, 31-32).  »

TUNIQUE D’ARGENTEUIL, TUNIQUE DE TRÈVES.

Jésus a dû porter toujours la même tunique durant sa vie, du moins durant sa vie publique. Il ne devait pas en avoir de rechange, puisqu’il disait à ses Apôtres  : «  Ne prenez rien pour la route, ni bâton, ni besace, ni pain, ni argent  ; n’ayez pas non plus chacun deux tuniques.  » (Lc 9, 3)

Il est notable qu’au niveau du col elle est usée. Ce n’est pas étonnant si Jésus l’a portée pendant toute sa vie publique.

Il existe aussi une autre relique du Christ appelée sainte Tunique ou sainte Robe  : elle est conservée à la cathédrale de Trèves.

La sainte Robe de Trèves est plus ample que la Tunique d’Argenteuil  : sa largeur sous les bras est de plus d’un mètre tandis que celle de notre Tunique est de 90 centimètres. Elle n’a pas de taches de sang alors qu’il y en a sur celle d’Argenteuil.

Il s’agit donc de deux vêtements différents que Notre-Seigneur a pu porter ensemble. Il y a la tunique sans couture, vêtement de dessous, portée à même la peau, vénérée à Argenteuil. Et il y a la robe, une sorte de large blouse, conservée à Trèves  : «  Ce vêtement était retenu par une ceinture, et suivant les besoins retroussé, par conséquent raccourci pour les voyages ou pour des travaux, et pour former une poche avec les plis.  » (Jacquemot, p. 171)

«  QUI M’A TOUCHÉ  ?  »

Pour aviver la dévotion des fidèles, l’abbé Cariot rappela opportunément, dans le Livret du pèlerin, les circonstances de la guérison de l’hémorroïsse de Capharnaüm  :

«  Une femme qui avait des pertes de sang depuis douze ans, et qui avait dépensé tous ses biens chez les médecins sans que personne n’ait pu la guérir, s’approcha de Jésus par-derrière et toucha la frange de son vêtement. À l’instant même, sa perte de sang s’arrêta. Mais Jésus dit  : “ Qui m’a touché  ?  ”

«  Comme ils s’en défendaient tous, Pierre lui dit  : “ Maître, les foules te bousculent et t’écrasent. ”

«  Mais Jésus reprit  : “ Quelqu’un m’a touché, car j’ai reconnu qu’une force était sortie de moi. ”

«  La femme, se voyant découverte, vint, toute tremblante, se jeter à ses pieds  ; elle raconta devant tout le peuple pourquoi elle l’avait touché, et comment elle avait été guérie à l’instant même. Jésus lui dit  : “ Ma fille, ta foi t’a sauvée. Va en paix et sois guérie de ton infirmité. ”  » (Lc 8, 43-48; Mc 5, 34)

Toucher le bas du vêtement de Jésus, c’est toucher… Jésus  ! «  Cette femme, explique notre Père, veut être purifiée de ses fautes en lesquelles elle voit la cause de son infirmité. Jésus, guérisseur des âmes, lui accorde la paix spirituelle et, en conséquence, la guérison de sa maladie.  »

Jésus peut le faire parce qu’il prend sur Lui ses péchés et son mal, et qu’il va lui-même répandre son Sang, lors de sa Passion, pour expier tous nos péchés.

Jésus disait à ses disciples  : «  À qui te frappe sur une joue, présente encore l’autre. À qui te prend ton manteau, ne refuse pas non plus ta tunique.  » (Lc 6, 29) L’amour des ennemis doit aller jusqu’au dépouillement le plus complet.

Au moment de la Cène, pour se faire le serviteur des serviteurs de Dieu, Jésus se lève de table, se dépouille de ses vêtements, et prend un linge dont il se ceint. Ainsi se trouve-t-il en pagne, comme l’étaient généralement les domestiques de son temps.

«  Puis il mit de l’eau dans un bassin et il commença à laver les pieds des disciples et à les essuyer avec le linge dont il était ceint.  » (Jn 13, 5)

«  Geste d’esclave, commente frère Bruno. Le Maître se fait esclave par amour des siens  : dans cet abaissement est déjà signifié le mystère de la Croix que Jésus va accepter de porter pour le salut du monde. Le lavement des pieds n’est pas un sacrement, mais le symbole du sacrifice fondateur de tous les sacrements, le sacrifice de la Croix.  » (CRC n° 347, juin 1998, p. 9)

OSTENSOIR DU PRECIEUX SANG.

Au mont des Oliviers, Jésus, entré en agonie, «  priait de façon plus instante et sa sueur devint comme de grosses gouttes de sang qui tombaient à terre  » (Lc 22, 44).

Jésus voit d’avance, dans le détail, les horribles souffrances qui l’attendent  ; surtout il se remémore la masse effroyable de nos péchés. Son agonie morale, explique frère Bruno, entraîne ce symptôme physiologique d’une hémorragie sous-cutanée  : le sang se mêle à la sueur et forme avec elle de petites boules sortant par les pores de la peau.

Sa Tunique en fut empreinte.

Les examens scientifiques, effectués avant les ostensions de 1894 et de 1934, ont bien établi qu’elle est imprégnée de sang.

Lors de sa comparution devant Pilate, Jésus en fut dépouillé pour subir le supplice de la flagellation  : infiltrée de sang, sa peau se fendait sous les coups des balles de plomb et commençait à se détacher et à pendre en lambeaux.

Puis les soldats romains lui mirent, en signe de dérision, un manteau de pourpre et une couronne d’épines, et se jouèrent de lui. Enfin, «  ils lui ôtèrent la pourpre et lui remirent ses vêtements.  » (Mc 15, 20)

Jésus était donc revêtu de sa tunique, qui collait à sa peau ravagée par les blessures de la flagellation, quand il porta sa croix jusqu’au Golgotha. Le patibulum, la poutre horizontale, était posé sur le ressaut de son épaule droite et lié au bras droit tendu vers le haut. Ce fait est bien attesté par la tache de sang la plus apparente sur la tunique, noire et opaque, qui se trouve près du ressaut de l’épaule droite.

«  C’est là que s’est faite la concentration du poids alors que le dos se bombait légèrement pour mieux se prêter à la charge.

«  Cette tache, de quinze centimètres sur neuf, n’indique pas, il est vrai, une plaie très circonscrite mais l’imprégnation par frottement de plaies sous-jacentes sur lesquelles se promenait un fardeau, perpétuellement en mouvement comme il arrive à celui qui marche avec une besace, un sac ou toute autre charge.

«  Puis le sang apparaît en gros ruissellements, moins teintés mais bien tracés sur le long de la tunique, pour s’étaler en de nombreuses et grandes taches vers les hanches et à la ceinture.  » (François Le Quéré, La sainte Tunique d’Argenteuil, 2e éd. revue et complétée, Artège, mars 2016, p. 143)

Ainsi en s’agenouillant avec foi en présence de la relique, les pèlerins adorent le Précieux Sang de notre Divin Rédempteur.

L’emplacement de toutes les taches de sang a été repéré avec précision en 1934 grâce à «  des photographies avec des lumières incidentes, y compris infrarouge et ultraviolets, et divers écrans filtrants  » (Didier Huguet et Winfried Wuermeling, La sainte Tunique d’Argenteuil face à la science, éd. ­François-Xavier de Guibert, 2007, p. 180).

Ces taches s’accordent avec celles du Saint Suaire  : «  La cartographie sanguine de la tunique se superpose exactement sur celle du linceul de Turin.  » (François Le Quéré, p. 210)

De plus, un examen attentif du Saint Suaire montre que la peau sanguinolente de Jésus fut protégée par un tissu pendant son chemin de croix  : «  Les photographies à fluorescence ultraviolette de Vernon Miller, en mettant en évidence la présence du sang et des liquides, révèlent sur le Suaire que deux larges contusions affleuraient à l’endroit où le patibulum attaché aux bras écartés avait comprimé le dos. Les blessures de la flagellation n’ont pas été rouvertes par le frottement contre le bois et paraissent avoir été protégées par quelque chose.  »

Ce quelque chose, c’était la sainte Tunique.

L’abbé Jacquemot allie la science et la dévotion  :

«  La voilà, la Tunique sacrée que prophétisait la robe ensanglantée de Joseph, le fils bien-aimé de Jacob (Gn 37, 31)  ! la pourpre royale qu’admirait le prophète quand il chantait d’avance la gloire et les souffrances du Rédempteur  : “ Pourquoi donc votre vêtement est-il rouge  ? Pourquoi ressemble-t-il à celui des fouleurs qui écrasent le vin dans le pressoir  ? Quel est donc celui qui vient d’Édom, les vêtements teints de la pourpre de Bosra  ? ” (Is 63)  » (p. 205)

«  NE LA DÉCHIRONS PAS.  »

Voici l’ignominie  : Jésus est dépouillé de ses vêtements au pied de la Croix.

«  Pareil dépouillement est comme l’antichambre de la mort, la préparation de la Victime vouée au Sacrifice. En vous laissant arracher vos vêtements, en souffrant de vos cent plaies rouvertes à ce coup, en vous sentant avili et réduit au dernier degré de la faiblesse et de la misère, ô Jésus, vous apprîtes par expérience naturelle et expérience d’homme, la dureté de la mort ignominieuse que vous aviez résolu d’accepter.

«  À mesure que j’avance avec vous sur ce chemin, ma considération de vos peines augmente mon admiration, mon adoration, ma reconnaissance à votre très doux et humble Cœur humain submergé par tant de misères.  » (Georges de Nantes, Chemin de Croix )

Saint Jean, le disciple bien-aimé, décrit ce qu’il a vu au Golgotha  :

«  Lorsque les soldats eurent crucifié Jésus, ils prirent ses vêtements et firent quatre parts, une pour chaque soldat. Restait la tunique. Or, elle était sans couture, tissée tout d’une seule pièce de haut en bas. Les soldats se dirent entre eux  : Ne la déchirons pas, désignons par le sort celui qui l’aura. En sorte que soit accomplie l’Écriture  : ils se sont partagé mes vêtements, et ma tunique ils l’ont tirée au sort.

«  C’est bien ce que firent les soldats.  » (Jn 19, 23-24)

Le texte de la sainte Écriture dont saint Jean fait mention est le psaume 22, psaume prophétique de la Passion du Christ. Il annonce en son verset 19  : «  Ils se partagent mes vêtements et tirent au sort mes habits.  »

La tunique de Notre-Seigneur ne devait pas, ne pouvait pas être déchirée parce que la tunique d’un prêtre devait être indéchirable (Ex 28, 32).

L’exégète Annie Jaubert souligne que saint Jean «  est, parmi les Évangélistes, le seul à parler de la tunique sans couture. Là où Jean insiste, “ la tunique était sans couture, tissée d’une pièce à partir du haut  ”, il faut discerner une intention, un signe fait au lecteur. Le mode de tissage en une seule pièce de la robe du grand prêtre est suggéré au livre de l’Exode (28, 32; 39, 23).  » ( Approches, p. 72)

Frère Bruno approuve  : «  La mention de “ la tunique ” constitue “ une note discrète sur le caractère sacerdotal de Jésus ”.  » (CRC n° 347, juin 1998, p. 17)

UNE TRADITION IMMÉMORIALE

DE JERUSALEM A ARGENTEUIL.

L’abbé Cariot écrit  : «  La Tunique du Christ a recueilli le sang de ses blessures au cours de son chemin de croix. C’est pourquoi les premières communautés chrétiennes de Jérusalem l’ont immédiatement considérée comme une relique de très grande valeur, et l’ont conservée durant plusieurs siècles en Orient.  »

Les mentions de la sainte Tunique par Grégoire de Tours puis par le chroniqueur Frédégaire ne permettent pas de reconstituer son itinéraire jusqu’à sa translation à Constantinople.

«  Au début du neuvième siècle, elle est, selon la tradition, offerte par l’impératrice Irène, de Constantinople, à l’empereur d’Occident, Charlemagne, qui la confie au monastère d’Argenteuil, dont sa fille Théodrade est prieure.  »

Selon une tradition millénaire, la sainte Tunique a été déposée dans l’abbaye des bénédictines d’Argenteuil par l’empereur lui-même, à une heure de l’après-midi. Pour commémorer cet extraordinaire événement, les cloches du monastère tintaient chaque jour à cette heure-là.

Au neuvième siècle, quelques dizaines d’années après l’arrivée de la relique à Argenteuil, surgissaient les envahisseurs normands. Les religieuses s’enfuirent, mais avant de quitter l’abbaye elles cachèrent la précieuse relique dans un mur.

L’OSTENSION SOLENNELLE DE 1156.

À l’aube du onzième siècle, la vie religieuse fut restaurée en l’abbaye d’Argenteuil et, au début du siècle suivant, en 1120, sur l’ordre d’Abélard, Héloïse y prit le voile et, trois ans plus tard, elle devint prieure. En 1129, Suger, abbé de Saint-Denis, imposait à Héloïse et à sa communauté de quitter le monastère d’Argenteuil qui fut transformé en prieuré bénédictin.

Les moines qui s’y installèrent y découvrirent bientôt la sainte Tunique à l’intérieur d’une cache pratiquée dans un mur.

La relique fut officiellement révélée aux fidèles à Argenteuil en 1156, au cours d’une ostension solennelle, à laquelle participèrent deux archevêques, neuf évêques et le roi de France Louis VII, avec sa cour.

La cérémonie était présidée par l’archevêque de Rouen, Hugues d’Amiens, ancien abbé bénédictin  : celui-ci, réputé pour sa «  piété irrépréhensible  », au dire de son ami saint Bernard, était en même temps légat pontifical  ; ainsi était-il nanti de pouvoirs extraordinaires pour proclamer “ en décret ” des indulgences, valables tant pour l’année que pour l’avenir.

La Charte de 1156, d’Hugues d’Amiens, dont nous reproduisons des extraits en encart, est le plus ancien document, attestant la présence de la relique à Argenteuil, qui a été conservé jusqu’au vingtième siècle.

 

CHARTE D’HUGUES

L’acte de reconnaissance officielle de la découverte de la sainte Tunique ou Cape de Notre-Seigneur fut libellé par Hugues d’Amiens, archevêque de Rouen. Il est connu sous le nom de Charta Hugonis, Charte d’Hugues. En voici des extraits  :

«  Nous voulons faire parvenir à la connaissance de tous que nous étant rendu, sous l’impulsion divine de la bonté suprême, à Argenteuil, et beaucoup d’autres personnes non suspectes et vénérables s’étant adjointes à notre humilité  : à savoir l’archevêque de Sens, les évêques saints de Paris, Théobald, de Chartres, Robert, d’Orléans, de Troyes, d’Auxerre, de Châlons, d’Évreux, de Meaux, de Senlis  ; ainsi que des abbés vénérables  : Odon, abbé du bienheureux-Denys, Théobald de Saint-Germain, Godeffroi de Latignac (près Paris); les abbés de Ferrières, de Saint-Maur-les-Fossés, de Saint-Faron (Meaux), de Saint-Maximin (Troyes), de Saint-Magloire (Paris), de Pontoise, de Morigny (Étampes) et encore d’autres personnes en grand nombre.

«  La cape de l’Enfant Seigneur Jésus, qui était déposée depuis les temps anciens avec les honneurs convenables dans les trésors de ladite église, a été vue humblement par nous et tirée publiquement au-dehors pour le salut des fidèles  ; et en rendant par une vénération solennelle la révérence due à sa magnificence, nous l’avons exposée, sous l’impulsion de la piété, au désir et à la dévotion des peuples.

«  La suréminente et sublime présence de l’illustre roi des Francs, Louis, était là avec les premiers et hauts dignitaires du Palais, une très grande affluence de peuple leur faisant cortège.

«  À cause, donc, de ce monument insigne de la grâce céleste, à savoir ce vêtement dont la sagesse faite homme a daigné se vêtir, et à cause de la très sainte présence des susdits pères, Dieu étant favorable, il a été décrété, par une disposition salutaire, que tous ceux qui viendraient en ce lieu implorer la grâce et la miséricorde d’En-Haut auraient pour récompense et fruit de leur dévotion l’indulgence du pardon.

«  À tous ceux qui conserveront ces choses et toutes les choses qui sont justes, soit la paix et le salut de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Amen.

«  Fait en l’année du Verbe Incarné 1156,

«  Adrien IV, d’heureuse mémoire, étant pape, heureusement.  »

Ce document, explique l’abbé Jacquemot, n’est pas une charte au sens strict du mot, c’est-à-dire un procès-verbal rédigé séance tenante et signé par les assistants, mais c’est une notice «  véridique et sincère  ».

«  Sa date, remarquait le chartiste Arthur Giry, soulève une difficulté, puisqu’elle comprend comme éléments, d’une part l’année 1156, et d’autre part le nom du pape Adrien IV (mort en 1159) accompagné de la mention felicis memoriæ, d’heureuse mémoire.  »

En réalité, cette notice «  a dû être rédigée après 1159, date de la mort d’Adrien IV, et avant 1161, date de la reconnaissance du pape légitime Alexandre III par les rois de France et d’Angleterre  » (Jacquemot, p. 43).

L’abbé Jacquemot insiste sur la valeur du témoignage de l’archevêque de Rouen  :

«  Hugues d’Amiens était un homme de haute intelligence et de droiture parfaite. Il avait gardé en son palais épiscopal les vertus du monastère, et il fut mêlé à toutes les grandes affaires de son temps.

«  Comment n’aurait-il pas apporté, pour la manifestation d’une telle relique, la plus scrupuleuse enquête  ? Comment supposer, d’autre part, qu’un pareil caractère ait pu se prêter, non pas à une supercherie, ce qui serait odieux, mais à une légèreté  ?

«  Comment un tel document (la Charte de 1156) n’aurait-il pas soulevé, soit de la part des personnages cités, soit de la part de leurs successeurs et de tous les contemporains, une éclatante protestation  ? Or, on ne trouve pas un texte en opposition avec celui de la Charte.  » (p. 45)

Assurément, si des bénédictins, comme Hugues d’Amiens, ont reconnu et honoré cette relique comme la vraie Tunique de Notre-Seigneur, c’est qu’ils avaient des preuves de son authenticité. En la découvrant dans sa cache, les moines avaient trouvé avec elle deux titres d’authenticité, affirmant qu’il s’agissait de la tunique du Christ, qu’ils nommaient robe ou cape de Jésus, et l’une de ces deux lettres précisait que Charlemagne l’avait reçue de l’impératrice Irène.

Au dix-septième siècle, dom Gerberon, historien scrupuleux, a rapporté le contenu de ces deux manuscrits, grâce aux dépositions de témoins dignes de foi. Par la suite, ces manuscrits ont été perdus (Dom Gerberon, Histoire de la Robe sans couture de Notre-­Seigneur, Paris, 1677, p. 59. Cité par Jacquemot, p. 56).

LA DÉVOTION DE NOS PÈRES.

À partir du douzième siècle, nous avons des témoignages sur la vénération de la sainte Tunique à Argenteuil.

Robert de Thorigny, abbé du Mont-Saint-Michel, célèbre bâtisseur de la Merveille, faisait tenir au jour le jour une chronique des événements dont il avait connaissance. Voici ce qu’on y lit en l’année 1156  : «  Dans un bourg, près de Paris, au monastère d’Argenteuil, a été trouvée, par révélation, la cape de notre Sauveur. Elle est sans couture et de couleur roussâtre.  » (Hugues de Nanteuil, La sainte Tunique d’Argenteuil, Téqui, 1983, p. 33)

Des rois, des reines, des évêques, des moines se rendirent en pèlerinage au prieuré d’Argenteuil pour s’agenouiller auprès d’elle. Blanche de Castille à plusieurs reprises  ; Saint Louis deux fois  : au cours du carême de 1255, à son retour de Croisade, puis en janvier 1260. Six archevêques de Sens vinrent la vénérer aux douzième et treizième siècles.

À partir de la fin du quinzième siècle, l’insigne relique participe aux honneurs que l’on rend à la sainte Eucharistie. En effet, en 1486, le prieur d’Argenteuil ordonne «  qu’on tienne la lampe allumée devant le précieux Corps de Notre-Seigneur et la sainte Robe  ».

Tandis que Calvin lance ses invectives aux papistes disant mensongèrement qu’ils «  ont partagé en deux la tunique sans couture dont Argenteuil possède une moitié et Trèves l’autre  »  ! les processions pour l’honorer sont de plus en plus solennelles. En 1529, c’est à Saint-Denis qu’on lui rend un culte, comme il est raconté dans le registre des actes du chapitre de l’abbaye  :

«  Le 1er jour de mai, l’an 1529, fut apportée la Robe de Dieu, depuis le prieuré d’Argenteuil jusques dans l’église des glorieux martyrs saint Denis et ses compagnons, en procession solennelle, et fut tout le couvent au-devant, tout en aubes, jusques à la petite Boucherie  ; et là prirent deux religieux ledit reliquaire et l’apportèrent jusques à l’église de céans, et puis, après la messe, fut reconduit ledit reliquaire jusques à la porte de l’Estrée.  » (François Le Quéré, p. 71)

En 1534, pour expier les sacrilèges des huguenots, toutes les reliques de la Passion conservées en France sont portées en procession solennelle dans les rues de Paris  : des parcelles de la sainte Croix, la couronne d’épines, la lance qui perça le côté du Christ, l’éponge qu’on lui tendit sur la Croix, la sainte Tunique. François Ier suit les reliques, accompagné de princes et de religieux.

Dix ans plus tard, craignant une attaque des huguenots, les Argenteuillais obtiennent du roi la permission de fortifier leur bourg «  pour la conservation du lieu et monastère où repose le très sacré et précieux reliquaire de la robe inconsutile de Notre-Seigneur Jésus-Christ  ».

Néanmoins, en 1567, le bourg est pris et dévasté par les hérétiques qui pendent le curé à sa fenêtre et brisent la châsse de cristal de la sainte Tunique. Mais ils n’y trouvent pas la relique, retirée et cachée à temps par les Argenteuillais.

Le roi Henri III accomplira un pèlerinage de réparation et donnera la coupe de dix arpents de bois pour la reconstruction de l’église du prieuré.

Louis XIII se rend trois fois à Argenteuil. Lorsque les bénédictins lui proposent de déployer la Tunique devant lui, le roi ne le veut pas, s’en jugeant indigne  : «  C’est assez que nous en voyions une partie pour croire au tout.  » Il se contente de baiser la châsse et demande à ce que son chapelet touche l’insigne relique.

«  Vous m’avez fait un grand plaisir, dit-il au moine. Ce chapelet a touché quantité de saintes reliques dans mes voyages  ; mais j’en ferai beaucoup plus d’estime à présent qu’il a touché la plus sainte relique du monde.  »

Au dix-septième siècle, les miracles se multiplient auprès de la sainte Tunique. Des malades incurables  : sourds, hydropiques, aveugles, paralytiques y sont guéris instantanément. Un bébé mort-né ressuscite.

À tel point qu’en 1673 l’archevêque de Paris ordonne qu’une enquête soit effectuée sur place  : un chanoine de Saint-Denis reste plus d’un mois à Argenteuil pour y recueillir un nombre considérable de témoignages se rapportant à cinquante-cinq guérisons extraordinaires. À partir de 1673 et jusqu’à 1745, les enquêtes se succédèrent régulièrement et consignèrent les guérisons jugées miraculeuses.

LA RÉVOLUTION  : LA TUNIQUE… DÉCOUPÉE.

Ce fut lors de la Révolution française que les Argenteuillais cessèrent d’entendre le tintement des cloches chaque jour, à 1 heure de l’après-midi, en souvenir de l’arrivée de la sainte Tunique à Argenteuil, au début du neuvième siècle.

En effet, tandis que le prieuré était pillé et détruit, la relique fut transférée par un prêtre jureur à l’église paroissiale  : «  Cette translation eut lieu le jeudi 2 juin 1791, en présence des municipalités du canton d’Argenteuil, des corps constitués et des sociétés du bourg. Une telle affluence montre combien était grande alors la dévotion à la sainte robe.  » (François Le Quéré, p. 86)

En 1793, l’abbé Ozet, prêtre jureur, devenu réfractaire, craignit que la sainte Tunique ne soit profanée. Il prit de lui-même la décision de la couper en morceaux  : il en distribua plusieurs fragments à certains paroissiens, ceux qu’il considérait les plus sûrs, et, de nuit, il enterra les plus grands morceaux dans le jardin du presbytère.

«  C’était une dispersion lamentable  ! C’était la mise en pièces du vêtement qu’avaient respecté les bourreaux du Calvaire.  » (Jacquemot, p. 138)

Dès sa sortie de prison, en 1795, l’abbé Ozet en rechercha les morceaux et il en retrouvera plusieurs.

Plus tard, on les examina minutieusement  :

«  Le plus grand morceau mesure 1, 22 m sur 1 m et présente au sommet la forme du cou et les entonnoirs des manches  ; il est percé de cinq gros trous et correspond à la moitié de la tunique.

«  Le deuxième fragment mesure 62 cm sur 43.

«  Le troisième 42 cm sur 14.

«  Il reste aussi quelques débris  ; l’un d’eux, de 10 cm, a la forme d’un ourlet arrondi. Il pourrait avoir été détaché du cou.  » (La sainte Tunique d’Argenteuil face à la science, p. 176)

RENOUVEAU GRÂCE À GRÉGOIRE XVI ET PIE IX.

En 1843, le pape Grégoire XVI favorisa le renouveau de la dévotion à la sainte Tunique en confirmant les indulgences antérieures, accordées par Paul V et Innocent X, et il honora du privilège de l’indulgence plénière l’autel où reposait l’insigne relique  :

«  Toutes les fois qu’un prêtre séculier ou d’un ordre quelconque, d’une congrégation ou d’un institut régulier, célébrera la messe des défunts audit autel, pour l’âme d’un fidèle du Christ qui, unie à Dieu par la charité, aura quitté ce monde, cette âme obtiendra l’indulgence du trésor de l’Église par voie de suffrages, en sorte que les mérites de Notre-Seigneur Jésus-Christ, ceux de la bienheureuse Vierge Marie et de tous les saints, venant à son aide, elle sera délivrée des peines du purgatoire.  » (Jacquemot, p. 280)

Les fidèles continuaient d’obtenir des grâces extraordinaires en priant devant la sainte Tunique ou en en appliquant des parcelles à des malades.

Ainsi, un jeune anglais, en pension à Fribourg, un Clifford, fut guéri en 1843. En effet, blessé au pied, il vit son mal empirer rapidement. Trois médecins de Fribourg firent appel à des confrères de Lausanne, en vain  ! Personne n’arrivait à le guérir.

«  Le 10 juin, à 6 heures du matin, le malade éprouva une sensation douloureuse à l’endroit du furoncle ainsi qu’à la place où les bandelettes épispastiques avaient précédemment provoqué des phlyctènes.

«  Ces parties furent momentanément le siège d’un très léger suintement sanguin purulent. Dès cet instant, les douleurs, au lieu de diminuer, allèrent en augmentant. Les tiraillements, précurseurs des accès spasmodiques, commencèrent à se faire sentir et gagnèrent successivement la jambe et la cuisse. Ces symptômes étaient si prononcés vers les 8 h 30 du matin qu’une crise paraissait imminente et l’on s’empressa d’appeler les trois médecins.

«  Mais avant leur arrivée, on eut recours à un moyen d’un autre ordre.  » En effet, un religieux, qui portait sur lui une parcelle de la sainte Tunique, l’appliqua sur le pied malade. Aussitôt, le jeune homme sentit «  comme si quelque chose entrait dans son pied  » et presque au même instant il put se lever et chausser ses bottes.

La guérison est certifiée par un rapport précis co­signé des trois médecins (François Le Quéré, p. 167).

Le pape Pie IX, ayant pris connaissance de ces miracles, exprima le désir, en 1854, de posséder un fragment de la grande relique française. Le curé d’Argenteuil présida au prélèvement d’une bande du précieux tissu et, quelques jours avant la proclamation de l’Immaculée Conception, il eut la joie de la déposer entre les mains du Saint-Père. En remerciement, Pie IX envoya à Argenteuil un cierge, encore visible aujourd’hui, à gauche de la chapelle de la sainte Tunique.

Pie IX donna des parcelles de la relique à des zouaves pontificaux, qui se distinguèrent ensuite par leur ardente dévotion lors des ostensions.

À Argenteuil, en 1894, dès le premier jour de l’ostension, le 14 mai, on compta plus de 75 000 pèlerins  !

Le 8 juin, «  2 000 ouvriers de la paroisse, laissant de côté l’indifférence d’autrefois, et sans souci du respect humain, reprenaient le chemin de l’église pour incliner leurs fronts devant la relique sacrée.

«  Et après la venue, durant la journée, de bataillons pacifiques de la prière et de la foi, la nuit la veille sainte était faite par les zouaves pontificaux, accourus de toute la France avec plusieurs de leurs chefs, et désireux d’être là, comme toujours, au poste d’honneur.

«  Du 14 mai au 17 juin 1894, le nombre des pèlerins dépassa certainement les 500 000.  » ( Rapport de l’évêque de Versailles à Léon XIII, 1894)

Il y eut une nouvelle ostension, exceptionnelle, six ans plus tard, en 1900.

MENSONGES MODERNISTES

Alors que les calvinistes et les révolutionnaires avaient cherché par tous les moyens à détruire la relique, sans y parvenir, les modernistes vont réussir à propager leur incrédulité au sein de l’Église par leur prétendue science historique.

En 1930, le Dictionnaire d’histoire et de géographie ecclésiastiques, publié sous la direction du cardinal Baudrillart, lui consacre quatre grandes colonnes pour conclure que sa présence à Argenteuil n’est attestée qu’à partir de la fin du quinzième siècle  : «  Nous nous trouvons, écrit André Lesort, en présence d’une tradition qui ne paraît pas remonter au-delà du quinzième siècle finissant.  » (Dict., 1930, tome 4, col. 35)

Dom Leclercq s’appuie sur Lesort et lui emboîte le pas  : «  La relique demeure privée de toute attestation entre le Vendredi saint et l’année 1486. On ne saurait contester que l’espace ne soit un peu long.  » (Dictionnaire d’archéologie chrétienne et de liturgie, 1952, fasc. 175, col. 2823)

Et la Charte de 1156  ?

Lesort écrit  : «  Deux maîtres de l’érudition française, Léopold Delisle et Arthur Giry, dont l’avis avait été sollicité  » y ont relevé «  des anachronismes et des particularités de style qui empêchent de la considérer comme vraiment authentique  » (col. 33).

Or, c’est exactement le contraire qu’ont affirmé Giry et Delisle. «  C’est à coup sûr, écrit Giry, un document du douzième siècle et je le considère comme une notice de l’archevêque de Rouen.  » (Jacquemot, 1893, p. 37)

Et les chroniques du douzième siècle racontant la découverte de la relique  ?

Impossible d’en contester l’authenticité, comme le remarque l’abbé Jacquemot, historien honnête, savant et perspicace  : «  “ Robert de Torigny, abbé du Mont-Saint-Michel, n’écrit que d’après lui-même et des choses dont il est parfaitement instruit. ”

«  En résumé, la présence d’un vêtement de Notre-Seigneur, providentiellement retrouvé dans le monastère d’Argenteuil, est un fait historique, bâti sur une notice officielle, dont l’autorité est réelle, confirmé par les auteurs les plus sérieux et les mieux renseignés, depuis le milieu du douzième siècle.  » (Jacquemot, p. 47 et p. 53)

La notice d’Hugues d’Amiens, il faut le souligner, affirme que la sainte Tunique a été déposée à Argenteuil dans «  des temps anciens avec grand honneur  ». Ainsi, cette notice du douzième siècle ne “ crée ” pas une tradition, elle la poursuit, la confirme, afin que les fidèles continuent de vénérer la relique, comme dans les siècles antérieurs.

Dom Leclercq reprend en 1952 une «  objection essentielle  » de Lesort  : «  Le tissu de la tunique est en laine fine. Dès lors il ne peut s’agir de la tunique du Sauveur qui, suivant les usages hébraïques, devait être tissé en lin ou en coton.  » (Dict., fasc. 175, col. 2823)

Menteur  !

Le chanoine Breton, curé d’Argenteuil, avait parfaitement réfuté Lesort dès 1934, dans une brochure tirée à plus de douze mille exemplaires  : «  Des fouilles récentes ont donné tort à cette assertion. De surcroît, dans son tout récent ouvrage Croquis évangéliques, édité à Autun, M. Morin, qui ne connaît pas la Tunique d’Argenteuil, écrit à propos des vêtements de Jésus  :

«  “ Notre-Seigneur a porté, en toute simplicité, les habits de son peuple. Les “ grands ” portaient des habits de lin et même de lin fin. Mais Jésus était pauvre. Il dut porter une simple tunique de laine. ”  » (La Tunique de Notre-Seigneur Jésus-Christ à Argenteuil depuis l’an 800, 1934, p. 39)

L’AUTEL DELAISSE, LA “ CHARTE ” DETRUITE  ?

Trente ans plus tard, la réforme décrétée au concile Vatican II ayant répandu l’hérésie moderniste dans toute l’Église, le culte des reliques n’était plus de mise. Le nouvel œcuménisme de Vatican II l’exigeait  : pas question de contrarier les protestants  !

Le clergé de la basilique ne célébrait donc plus jamais la Messe à l’autel de la sainte Tunique.

De plus, de précieux documents vont se “ perdre ”… alors que l’abbé Guyard était curé de la paroisse. Progressiste, celui-ci ne voulait pas entendre parler d’une ostension pour l’année 1984, cinquante ans après celle de 1934. Son souci était d’engager ses paroissiens dans des combats temporels pour la classe ouvrière.

Nous l’avons dit, la Charte de 1156 est un document capital qui atteste l’authenticité de la relique. Son manuscrit était conservé dans les archives de la basilique (Nanteuil, 1983, p. 32). Madame J. Alzieu témoigne qu’elle l’a vu, de ses yeux vu, avec l’abbé André Ferrieux et plusieurs laïcs, lors d’une réunion en 1984 (La sainte Tunique d’Argenteuil face à la science, p. 202-205).

Or, chose incroyable  ! le manuscrit a disparu quelque temps après, avec d’autres documents concernant la relique, notamment un grand et vieux registre où étaient consignées les guérisons miraculeuses  : «  Ces archives, dont il a été possible de retrouver la liste manuscrite des pièces qu’elles conservaient, sont actuellement introuvables malgré de nombreuses recherches. La boîte qui les contenait a été retrouvée vide.  » (François Le Quéré, 2016, p. 200)

Alors que le curé d’Argenteuil ne voulait pas d’ostension en 1984, certains de ses paroissiens la désiraient ardemment.

C’est alors que, le 13 décembre 1983, l’abbé Guyard s’aperçut que la sainte Tunique avait disparu dans la nuit. Vol mystérieux dont on parla dans la grande presse, et qui provoqua comme une heureuse “ redécouverte ” de l’insigne relique, ce que désirait certainement le “ voleur ”.

Alors que la police ne l’avait pas encore retrouvé, le 2 février 1984 l’abbé Guyard reçut un coup de téléphone d’un inconnu promettant de restituer la relique à condition que le nom des ravisseurs ne soit pas dévoilé. Le soir même, la sainte Tunique était rapportée et reprenait sa place à la basilique Saint-Denys d’Argenteuil.

Il fut alors décidé qu’il y aurait une ostension pendant la Semaine sainte. Elle attira 75 000 pèlerins, au grand étonnement du clergé de la basilique. Les offrandes des fidèles furent si nombreuses qu’elles permirent de restaurer la chapelle du Saint-Sacrement.

Pour le grand jubilé de l’an 2000, marqué par les cérémonies interreligieuses voulues par Jean-Paul II, il n’y eut pas d’ostension, malgré une pétition de laïcs la demandant avec insistance. La sainte Tunique de Jésus resta dans son petit reliquaire sans être dépliée.

2004  : DATATION DU SOUS-PRÉFET.

En décembre 2004, un communiqué officiel de l’évêché du Val d’Oise publiait les prétendus résultats de plusieurs expertises scientifiques réalisées sur la relique. La nouveauté, c’était une datation au C 14, présentée comme le verdict de la science, et répondant aux directives du pape Jean-Paul II  : «  L’Église confie aux scientifiques la tâche d’enquêter…  »

Or, cette datation avait donné comme résultat 530-650 après Jésus-Christ. Donc la tunique était une fausse relique  : «  Dans l’état actuel de la science, des techniques et des sources historiques, on ne peut donner une autre datation sérieuse de cette tunique.  »

L’abbé Rozier, curé d’Argenteuil, s’accommodait sans aucune difficulté de cette prétendue datation  : «  Que les reliques soient vraies est secondaire. L’important est que ces objets nous aident à vivre une démarche de foi.  » Saisissons bien sa pensée  : la foi n’a aucun fondement historique ni physique, c’est une expérience intime personnelle qui relève uniquement du domaine du sentiment.

Le modernisme paraissait l’avoir définitivement emporté.

Toutefois, l’année suivante, au cours d’un colloque organisé sur la sainte Tunique, à Argenteuil, par l’association COSTA, Marie-Claire van Oosterwyck démontra le caractère mensonger du communiqué, en donnant les vrais résultats de l’expertise textile effectuée par Sophie Desrosiers  : «  Contrairement à ce qu’affirme le rapport officiel de l’évêché, qui se fonde uniquement sur l’âge radiocarbone, l’expertise de Sophie ­Desrosiers ne conclut pas à une date de Haut moyen âge, ni à une fabrication en Gaule ou à Byzance.  » (La sainte Tunique d’Argenteuil face à la science, éd. François-Xavier de Guibert, 2007, p. 126-127)

Quant à la datation au C 14, elle avait été voulue et organisée par le sous-préfet du département, Jean-Pierre Maurice, avec l’accord de Mgr Riocreux, évêque de Pontoise et custode de la relique, qui s’était plié à toutes ses exigences.

Le prélèvement des échantillons eut lieu chez ce fonctionnaire de la république, dans son appartement privé, et Isabelle Bédat, qui l’avait effectué, prétendit que ce vêtement était probablement un linceul (ibid., p. 124).

Cependant, une deuxième datation au C 14 effectuée dans un autre laboratoire d’analyse nucléaire, à l’ETH de Zurich, donna un autre résultat, qui ne recoupe pas le premier  : 670-880 ap. J.-C. (ibid., p. 151-152).

Assurément, ces deux datations au C 14 ont donné des résultats trop discordants pour être prises en considération. Le prétendu verdict de la science est invalide. Il doit être rejeté.

VICTOIRE  ! LE ROI PARAÎT  !

En novembre 2015, l’abbé Cariot, recteur de la basilique, publiait un dossier de presse annonçant une ostension exceptionnelle du Vendredi saint au deuxième dimanche après Pâques de l’année 2016.

Il affirmait sans ambages  :

«  La sainte Tunique est l’habit porté par Jésus-Christ durant les dernières heures qui ont précédé sa mort.  »

Avec une remarquable sagesse, il renouait ainsi avec la tradition, une tradition immémoriale, sans pour autant méconnaître les résultats des examens scientifiques effectués depuis le dix-neuvième siècle, dont il rendait compte  :

«  La Tunique est en laine de mouton.

«  Elle a été colorée selon des procédés en vigueur an Moyen-Orient au début de notre ère.

«  Elle est bien tissée d’une pièce, sur un métier primitif.

«  Elle correspond au type de tissage identifié en Syrie et au nord de la Palestine au premier siècle.

«  Elle est tachée de sang.

«  Le sang figure dans le dos et sur les épaules à l’endroit où aurait reposé la croix portée par le Christ lors de l’ascension au Calvaire.  »

Et de conclure  : «  Les observations scientifiques menées sur la sainte Tunique sont très largement concordantes. Elles plaident pour qu’elle ait été portée par un homme soumis à de grandes souffrances, en Palestine, au premier siècle de notre ère.  »

Début 2016, la sainte Tunique fut restaurée. Claire Beugnot, diplômée de l’École du Louvre, effectua la délicate opération de la retirer de son support en soie blanche qu’on lui avait associé au dix-neuvième siècle, et qui était détérioré. Elle la fixa sur un nouveau support, en laine, cramoisi, légèrement plus pâle que la relique.

Soixante-douze jours de travail furent nécessaires pour accomplir cette réfection, et Claire Beugnot avoue avoir été saisie d’émotion chaque matin en retrouvant la relique.

2016  : L’OSTENSION EXCEPTIONNELLE,
DANS L’ESPRIT DU PAPE FRANÇOIS.

«  Souvent on pense que les reliques sont pour les gens simples. Je pense que, au contraire, cela peut venir corriger l’orgueil de l’intelligence  », disait l’abbé Cariot.

Celui-ci a admirablement organisé l’ostension dans l’esprit du jubilé de la Miséricorde. «  Les gens viennent voir le vêtement taché du Sang du Christ, observait-il. C’est un témoignage direct de l’amour de Dieu.  »

En vénérant la sainte Tunique, les pèlerins découvraient ou redécouvraient l’humanité de Jésus, ils avaient un contact direct, réel, “ charnel ” avec Lui.

Au cours des messes célébrées dans la basilique, quand le prêtre élevait le calice après la consécration, cette coupe où Jésus venait de verser à nouveau son Précieux Sang se trouvait juste devant la sainte Tunique imprégnée de ce même Précieux Sang. Dans ces circonstances, c’était un renouvellement saisissant, une actualisation bouleversante du sacrifice rédempteur  : il était extra­ordinaire d’assister au sacrifice eucharistique en contemplant un souvenir, un témoignage, une preuve concrète de l’Événement qui se renouvelait sous nos yeux.

Les pèlerins étaient invités à suivre le parcours jubilaire et à se confesser, un Livret du pèlerin les y préparait, et de nombreux prêtres étaient à leur disposition dans le déambulatoire de la basilique. Il y eut 12 000 confessions. «  Elles sont le plus beau fruit de l’ostension. On est au cœur de la miséricorde de Dieu célébrée par le pape François  », disait encore l’abbé Cariot.

«  CONSACRONS-NOUS AU CŒUR IMMACULÉ DE MARIE.  »

Sur la façade de la basilique d’Argenteuil, la Vierge Marie est honorée par une statue en pierre la représentant tissant la sainte Tunique.

Autrefois, lors des ostensions, la Mère de notre Divin Rédempteur était louée et glorifiée par la récitation du rosaire, entrecoupée d’invocations telle celle-ci  :

«  Ô Marie, dont les mains pures et virginales ont tissé le vêtement de Jésus, priez pour nous.  »

Lors de l’ostension organisée pour le jubilé de la Miséricorde, la prière principale, imposée toutes les heures, fut le chapelet de sœur Faustine. Alors qu’on nous demandait de le réciter, j’entendais une paroissienne murmurer  : «  Je n’arrive pas à m’y habituer.  » Je l’interrogeai  : «  Récitiez-vous le saint rosaire  ?  » – «  Oui.  »

Ainsi le chapelet traditionnel, le saint rosaire, a-t-il été en partie occulté par le chapelet de la miséricorde, inspiré par l’Adversaire de l’Immaculée triomphante, comme nous l’avons démontré ( Sœur Faustine contre sœur Lucie, Il est ressuscité n° 162, avril 2016, p. 13-30).

Cependant, dans son homélie de la messe du dimanche 10 avril pour la clôture de l’ostension, le cardinal Robert Sarah, préfet de la Congrégation pour le culte divin et la discipline des sacrements, a rappelé que la Vierge Marie a certainement tissé cette sainte Tunique  :

«  Pour cette raison, la tradition locale, ici, à Argenteuil, a toujours considéré le vêtement porté par Jésus jusqu’à la Croix, non seulement comme une relique de la Passion, mais aussi comme une relique mariale.

«  Marie, Mère de Jésus, est également la Mère du Corps mystique du Christ, qui est l’Église. Précisément parce qu’elle est la Mère de l’Église, la Vierge Marie est également la Mère de chacun de nous, qui sommes les membres du Corps mystique du Christ.

«  De la Croix, Jésus a confié sa Mère à chacun de ses disciples et, en même temps, il a confié chacun de ses disciples à l’amour de sa Mère. L’Évangéliste Jean conclut son récit de la Passion par les mots suivants  : Et à partir de cette heure-là, le disciple la prit chez lui (Jn 19, 27). Au moment suprême de l’accomplissement de sa mission messianique, Jésus laisse donc à chacun de ses disciples, comme héritage précieux, sa propre Mère, la Vierge Marie.

«  Chers frères et sœurs, nous sommes invités à considérer attentivement l’importance de la présence de Marie dans la vie de l’Église et dans notre existence personnelle. Prions le Rosaire, l’Angélus, chaque jour, dans nos familles ou individuellement.

«  Confions-nous à Elle, consacrons-nous à son Cœur Immaculé, et consacrons-lui nos familles.  »

Certes, nous nous consacrerons de nouveau au Cœur Immaculé de Marie, avec beaucoup d’enthousiasme et de confiance filiale, mais il faut aussi et surtout lui consacrer nos nations. C’est la consécration d’une nation, la Russie, au Cœur Immaculé de Marie, par le Saint-Père en union avec tous les évêques catholiques, qui obtiendra le miracle éclatant de son triomphe universel, conformément à l’irrévocable promesse de Notre-Dame de Fatima.

frère François de Marie des Anges.

LA SAINTE TUNIQUE ET L’UNITÉ DE L’ÉGLISE

Dans son homélie de la messe du 10 avril, à Argenteuil, le cardinal Robert Sarah rappela que, selon les Pères de l’Église, la sainte Tunique, sans couture, est le symbole de l’Unité de l’Église  :

«  Pour saint Augustin, les vêtements, dont les soldats firent quatre parts, figurent l’universalité de l’Église qui s’étend aux quatre coins du monde et qui se trouve également présente en chacune de ses parties.

«  L’Église universelle n’est pas une fusion secondaire des Églises locales. C’est l’Église universelle, catholique, qui engendre les Églises particulières, et celles-ci ne peuvent demeurer des Églises qu’en communion avec la catholicité.

«  La tunique sans couture, tirée au sort, ajoute saint Augustin, figure l’Unité de toutes les parties de l’Église, c’est-à-dire des Églises particulières, unies entre elles par le lien de la charité.

«  En faisant coïncider deux événements de votre Église particulière, les cinquante ans de votre diocèse et les cent cinquante ans de cette basilique, avec l’année jubilaire, qui est célébrée dans l’Église entière, vous désirez affirmer votre communion à l’Église de Rome, qui, dit saint Ignace d’Antioche, préside à la charité. Concrètement, il s’agit de votre communion avec le Saint-Père François, le successeur de saint Pierre. On peut donc dire que Rome est le nom concret de la catholicité.

«  La sainte Tunique, indivise, est un avertissement lancé à notre Église catholique, c’est-à-dire universelle, et donc aussi à votre Église particulière, à votre diocèse, pour qu’elle prenne conscience de son unité autour de son évêque, qui est lui-même en com­munion cum et sub Petro, c’est-à-dire avec et sous l’autorité de Pierre, du Pape.  »

Le cardinal Sarah enseignait le dogme catholique à l’encontre des erreurs du concile Vatican II sur la collégialité et l’œcuménisme.

Le Concile a en effet engagé l’Église dans la voie de l’œcuménisme congarien, qui consiste à rechercher l’unité avec les schismatiques et les hérétiques, dans la réconciliation égalitaire des communautés et sectes diverses… comme si l’Église ne possédait plus, en elle-même, l’Unité  !

Contrairement à ce qu’a prétendu le Concile, l’Église, Corps mystique du Christ, vêtu d’une tunique indéchirable (Ex 28, 32), a toujours conservé son Unité, même si des dissidents et des hérétiques l’ont quittée… pour se perdre dans des communautés schismatiques.

«  L’Église catholique est elle-même par la vertu de Dieu, et elle seule, l’Unité que les autres doivent retrouver pour revivre, en venant ou revenant à elle.  » (G. de Nantes, Préparer Vatican III, éd. CRC, p. 219)

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