La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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La Contre-Réforme Catholique au XXIe siècle

IL EST RESSUSCITÉ !

N° 164 – Juin 2016

Rédaction : Frère Bruno Bonnet-Eymard


« LA JOIE DE L’AMOUR » (2)

par frère Bruno de Jésus-Marie.

L’EXHORTATION apostolique Amoris lætitia s’ouvre sur un préambule où le Pape écrit que les interventions des Pères du Synode ont composé un «  magnifique polyèdre  », selon une comparaison qui lui est chère, pour exprimer une unité de convictions et de sentiment qui n’est pas «  sphérique  », comme d’une boule dont tous les points sont équidistants du centre, mais «  polyédrique  », où la convergence de toutes les parties est celle de polygones plans gardant chacun leur originalité. Par cette figure géométrique, le Pape veut poser en principe que «  tous les débats doctrinaux, moraux ou pas­toraux ne doivent pas être tranchés par des interven­tions magistérielles  ».

Cela dit, le premier chapitre éclaire, «  à la lumière de la Parole  », la manière dont Dieu a créé la famille, chantée dans le psaume 128, et qui s’est trouvée confrontée au péché dès l’origine.

Le chapitre deuxième présente «  la réalité et les défis de la famille  » actuelle, en puisant une abondante documentation dans les Relations des Synodes 2014 et 2015. Nous sommes loin des “ bergeries ” du concile Vatican II, dont le désastreux bilan, cinquante ans après, oblige à revenir humblement à la réalité, sans nous contenter, pour défendre la famille, d’insister «  seulement sur des questions doctrinales, bioéthiques et morales  ». Sous peine de rester inopérants, il nous faut «  encourager l’ouverture à la grâce  » (n° 37).

Le troisième chapitre rappelle l’enseignement de l’Église touchant la vocation de la famille selon l’Évangile, l’indissolubilité et le caractère sacramentel du mariage, et engage à mettre des enfants au monde et pourvoir à leur éducation.

«  Tout en exprimant clairement la doctrine, il faut éviter des jugements qui ne tiendraient pas compte de la complexité des diverses situations  ; il est également nécessaire d’être attentif à la façon dont les personnes vivent et souffrent à cause de leur condition.  » (n° 79)

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CHAPITRE QUATRIÈME
L’AMOUR DANS LE MARIAGE

«  Tout ce qui a été dit  », dans les trois premiers chapitres ( Il est ressuscité n° 163, mai 2016, p. 9-20), «  ne suffit pas à manifester l’évangile du mariage et de la famille si nous ne nous arrêtons pas spécialement pour parler de l’amour  ».

Le Pape cite saint Paul  :

«  Quand j’aurais la plénitude de la foi, une foi à transporter les montagnes, si je n’ai pas la charité je ne suis rien. Quand je distribuerais tous mes biens en aumônes, quand je livrerais mon corps aux flammes, si je n’ai pas la charité, cela ne me sert de rien (1 Co 13, 2-3).  » (n° 89)

Mais qu’est-ce que l’amour de charité  ?

NOTRE AMOUR QUOTIDIEN

Le pape François poursuit la citation de saint Paul  :

«  La charité est patiente  ; la charité est serviable  ; elle n’est pas envieuse  ; la charité ne fanfaronne pas, elle ne se gonfle pas  ; elle ne fait rien d’inconvenant, ne cherche pas son intérêt, ne s’irrite pas, ne tient pas compte du mal  ; elle ne se réjouit pas de l’injustice, mais elle met sa joie dans la vérité. Elle excuse tout, croit tout, espère tout, supporte tout (1 Co 13, 4-7).  »

Le Pape nous offre alors une exégèse attentive de ce texte, animée de toute son immense expérience pastorale de Père, de Mère, d’Époux de son peuple. Du jamais vu dans les documents pontificaux, encore moins dans les livres d’exégèse  ! Et savoureux…

«  Cela se vit et se cultive dans la vie que partagent tous les jours les époux, entre eux et avec leurs enfants.  » (n° 90)

LA PATIENCE.

«  La première expression utilisée est makrothy­mei […]. Le sens provient de la traduction grecque de l’Ancien Testament, où il est dit que Dieu est “ lent à la colère ” (Ex 34, 6; Nb 14, 18)… C’est une qualité du Dieu de l’Alliance qui appelle à l’imiter également dans la vie familiale. Les textes dans lesquels Paul utilise ce terme doivent être lus avec en arrière-fond le livre de la Sagesse  :

«  Tu as pitié de tous, parce que tu peux tout.  » (11, 23)

«  Dominant ta force, tu juges avec modération, et tu nous gouvernes avec de grands ménagements, car tu n’as qu’à vouloir, et ta puissance est là.  » (12, 18)

Après avoir indiqué les références à ces textes, le Pape commente  : «  En même temps qu’on loue la pondération de Dieu pour donner une chance au repentir, on insiste sur son pouvoir qui se manifeste quand il fait preuve de miséricorde. La patience de Dieu est un acte de miséricorde envers le pécheur et manifeste le véritable pouvoir.  » (n° 91)

C’est une preuve de sa puissance.

«  Si nous ne cultivons pas la patience, nous aurons toujours des excuses pour répondre avec colère, et en fin de compte nous deviendrons des personnes qui ne savent pas cohabiter, antisociales et incapables de refréner les pulsions, et la famille se convertira en champ de bataille.  »

D’où la recommandation de saint Paul, “ exhortation apostolique ” s’il en est  ! «  “ Aigreur, emportement, colère, clameurs, outrages, tout cela doit être extirpé de chez vous, avec la malice sous toutes ses formes. ” (Ep 4, 31)  »

Le pape François ne déçoit pas notre attente. Touchant le “ problème des divorcés remariés ”, voici la solution, à la racine de “ l’amour ” même  : «  Cette patience se renforce quand je reconnais que l’autre aussi a le droit de vivre sur cette terre près de moi, tel qu’il est. Peu importe qu’il soit pour moi un fardeau, qu’il contrarie mes plans, qu’il me dérange par sa manière d’être ou par ses idées, qu’il ne soit pas tout ce que j’espérais. L’amour a toujours un sens de profonde compassion qui porte à accepter l’autre comme une partie de ce monde, même quand il agit autrement que je l’aurais désiré.  » (n° 92)

ATTITUDE DE SERVICE.

Cette «  patience  » n’est d’ailleurs pas passive  : elle permet de se rendre utile, car «  la charité est serviable  », ce que saint Paul exprime par le mot xrestéuetai, «  unique dans toute la Bible  », observe le Pape, ce qui montre à quel point la charité est une vertu spécifiquement chrétienne. S’empresser au service de qui se montre désagréable, comme la vieille sœur Saint-Pierre que sainte Thérèse servait à Lisieux, est la «  réaction dynamique et créative face aux autres et les promeut  » à l’encontre de notre égoïsme. «  C’est pourquoi elle se traduit comme “ serviable ”.  »

«  Dans tout le texte, on voit que Paul veut insister sur le fait que l’amour n’est pas seulement un sentiment, mais qu’il doit se comprendre dans le sens du verbe “ aimer ” en hébreu  : c’est “ faire le bien ”. Comme disait saint Ignace de Loyola, “ l’amour doit se mettre plus dans les œuvres que dans les paroles ”. Il peut montrer ainsi toute sa fécondité, et il nous permet d’expérimenter le bonheur de donner, la noblesse et la grandeur de se donner pleinement, sans mesurer, gratuitement, pour le seul plaisir de donner et de servir.  » (n° 94)

On croirait lire sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus.

L’AMOUR N’ENVIE PAS.

«  Ensuite on rejette, en tant que contraire à l’amour, une attitude désignée comme “ zeloi ” ( jalousie ou envie). Cela signifie que dans l’amour on ne peut pas se sentir mal à l’aise en raison du bien de l’autre.  »

Ici, le Pape indique les références à la jalousie des «  patriarches devenus jaloux de Joseph  », rappelée par saint Étienne à l’adresse des juifs qui vont le lapider pour la même raison (Ac 7, 9)  ! et aux juifs de Thessalonique jaloux de Paul et Silas (Ac 17, 5).

On ne peut mieux recommander la charité chrétienne, «  patiente  » et «  serviable  », opposée à la «  jalousie  » éternelle des juifs, qui se définit ainsi  :

«  L’envie est une tristesse à cause du bien d’autrui, qui montre que le bonheur des autres ne nous intéresse pas, car nous sommes exclusivement concentrés sur notre propre bien-être. Alors que l’amour nous fait sortir de nous-mêmes, l’envie nous porte à nous centrer sur notre moi. Le véritable amour valorise les succès d’autrui, il ne les sent pas comme une menace, et il se libère du goût amer de l’envie. Il accepte que chacun ait des dons différents et divers chemins dans la vie. Il permet donc de découvrir son propre chemin pour être heureux, permettant que les autres trouvent le leur.  » (n° 95)

Notez bien que les juifs auraient joui de cette vertu s’ils avaient observé les deux derniers commandements de la Loi de Dieu rappelés ici par le Pape  : «  “ Tu ne convoiteras pas la maison de ton prochain. Tu ne convoiteras pas la femme de ton prochain, ni son serviteur, ni sa servante, ni son bœuf, ni son âne, rien de ce qui est à ton prochain. ” (Ex 20, 17)  »

«  L’amour nous porte à un sentiment de valorisation de chaque être humain, en reconnaissant son droit au bonheur. J’aime cette personne, je la regarde avec le regard de Dieu le Père qui nous offre tout “ afin que nous en jouissions ” (1 Tm 6, 17), et donc j’accepte en moi-même qu’elle puisse jouir d’un bon moment. Cette même racine de l’amour, dans tous les cas, est ce qui me porte à m’opposer à l’injustice qui consiste en ce que certains ont trop et que d’autres n’ont rien  ; ou bien ce qui me pousse à contribuer à ce que les marginalisés de la société puissent aussi connaître un peu de joie. Cependant cela n’est pas de l’envie, mais un désir d’équité.  » (n° 96)

SANS FAIRE ETALAGE NI FANFARONNER.

«  Vient ensuite l’expression perpereuomai, qui indique la gloriole, le désir de se montrer supérieur pour impressionner les autres par une attitude pédante et quelque peu agressive. Celui qui aime, non seulement évite de parler trop de lui-même, mais en plus, parce qu’il est centré sur les autres, il sait se mettre à sa place sans prétendre être au centre.

«  Le mot suivant, physioutai, a un sens très proche, parce qu’il indique que l’amour n’est pas arrogant. Littéralement, il exprime qu’on ne se “ grandit ” pas devant les autres  ; et il désigne quelque chose de plus subtil. Il ne s’agit pas seulement d’une obsession de montrer ses propres qualités, mais, en plus, on perd le sens de la réalité. On se considère plus grand que ce que l’on est parce qu’on se croit plus “ spirituel ” ou plus “ sage ”.

«  Paul utilise ce verbe d’autres fois, par exemple pour dire que “ la science enfle ” alors que “ la charité édifie ” (1 Co 8, 1 b). C’est-à-dire que certains se croient grands parce qu’ils sont plus instruits que les autres, et ils s’appliquent à être exigeants envers eux et à les contrôler  ; alors qu’en réalité ce qui nous grandit, c’est l’amour qui comprend, protège, sert de rempart au faible, qui nous rend grands. Il l’utilise également dans un autre verset, pour critiquer ceux qui sont “ gonflés d’orgueil ” (cf. 1 Co 4, 18) mais qui, en réalité, font plus preuve de verbiage que du vrai “ pouvoir ” de ­l’Esprit (cf. 1 Co 4, 19).  » (n° 97)

On peut appliquer ces lignes aux Pères du concile Vatican II et aux prédécesseurs du pape François, de Jean XXIII à Benoît XVI, Jean-Paul Ier excepté  : «  On se considère plus grand que ce que l’on est parce qu’on se croit plus “ spirituel ” ou plus “ sage ”.  »

Tel fut «  l’orgueil des réformateurs  » dénoncé par l’abbé de Nantes dans sa lettre au pape Paul VI du 11 octobre 1967 (La Contre-Réforme catholique nos 1-2, d’octobre et novembre 1967).

Nous sommes ici au centre de la grande question des divorcés, “ remariés ” ou non. Le remède est là  :

«  L’attitude d’humilité apparaît ici comme quelque chose qui fait partie de l’amour, car pour pouvoir comprendre, excuser, ou servir les autres avec le cœur, il est indispensable de guérir l’orgueil et de cultiver l’humilité. Jésus rappelait à ses disciples que dans le monde du pouvoir chacun essaie de dominer l’autre, c’est pourquoi il dit  : “ Il n’en doit pas être ainsi parmi vous. ” (Mt 20, 26) La logique de l’amour chrétien n’est pas celle de celui qui s’estime plus que les autres et a besoin de leur faire sentir son pouvoir  ; mais “ celui qui voudra être le premier d’entre vous, qu’il soit votre esclave ” (Mt 20, 27).

«  La logique de domination des uns par les autres, ou la compétition pour voir qui est le plus intelligent ou le plus fort, ne peut pas régner dans la vie familiale, parce que cette logique met fin à l’amour.

«  Ce conseil vaut aussi pour les familles  : “ Revêtez-vous tous d’humilité dans vos rapports mutuels, car Dieu résiste aux orgueilleux mais c’est aux humbles qu’il donne sa grâce ” (1 P 5, 5).  » (n° 98)

AMABILITÉ.

À qui médite ces enseignements de notre pape ­François, pour les mettre en pratique, la question du “ divorce ” ne se pose même pas  !

«  Aimer c’est aussi être aimable, et là, l’expression asxemonéi prend sens.  » Il suffit d’écouter le pape François et de le regarder afin de l’imiter  :

«  Elle veut indiquer que l’amour n’œuvre pas avec rudesse, il n’agit pas de manière discourtoise, il n’est pas dur dans les relations. Ses manières, ses mots, ses gestes sont agréables et non pas rugueux ni rigides. Il déteste faire souffrir les autres.

«  La courtoisie “ est une école de délicatesse et de gratuité ” qui exige “ qu’on cultive son esprit et ses sens, qu’on apprenne à sentir, qu’on parle, qu’on se taise à certains moments ”. Être aimable n’est pas un style que le chrétien peut choisir ou rejeter  : cela fait partie des exigences indispensables de l’amour  ; par conséquent, “  l’homme est tenu à rendre agréables ses relations avec les autres ”. Chaque jour “ entrer dans la vie de l’autre, même quand il fait partie de notre vie, demande la délicatesse d’une attitude qui n’est pas envahissante, qui renouvelle la confiance et le respect (…). L’amour, plus il est intime et profond, exige encore davantage le respect de la liberté, et la capacité d’attendre que l’autre ouvre la porte de son cœur ”.  » (n° 99)

Encore faut-il être capable de voir le bon côté des choses et des gens  :

«  Pour se préparer à une véritable rencontre avec l’autre, il faut un regard aimable porté sur lui. Cela n’est pas possible quand règne un pessimisme qui met en relief les défauts et les erreurs de l’autre  ; peut-être pour compenser ses propres complexes. Un regard aimable nous permet de ne pas trop nous arrêter sur ses limites, et ainsi nous pouvons l’accepter et nous unir dans un projet commun, bien que nous soyons différents. L’amour aimable crée des liens, cultive des relations, crée de nouveaux réseaux d’intégration, construit une trame sociale solide. Il se protège ainsi lui-même, puisque sans le sens d’appartenance on ne peut pas se donner longtemps aux autres  ; chacun finit par chercher seulement ce qui lui convient et la cohabitation devient impossible.

«  Une personne antisociale croit que les autres existent pour satisfaire ses nécessités, et que lorsqu’ils le font, ils accomplissent seulement leur devoir. Il n’y a donc pas de place pour l’amabilité de l’amour et son langage.

«  Celui qui aime est capable de dire des mots d’encouragement qui réconfortent, qui fortifient, qui consolent, qui stimulent. Considérons, par exemple, certaines paroles que Jésus a dites à des personnes  : “ Aie confiance, mon enfant. ” (Mt 9, 2) “ Grande est ta foi. ” (Mt 15, 28) “ Lève-toi  ! ” (Mc 5, 41) “ Va en paix. ” (Lc 7, 50) “ Soyez sans crainte. ” (Mt 14, 27) Ce ne sont pas des paroles qui humilient, qui attristent, qui irritent, qui dénigrent. En famille, il faut apprendre ce langage aimable de Jésus.  » (n° 100)

Que c’est beau… et irrésistible  !

DÉTACHEMENT.

«  Nous avons affirmé plusieurs fois que pour aimer les autres il faut premièrement s’aimer soi-même. Cependant, cet hymne à l’amour affirme que l’amour “ ne cherche pas son intérêt ”, ou “ n’est pas égoïste ”.  »

Comment comprendre  ? Le Pape cite encore un verset de l’Épître aux Philippiens  : «  Ne recherchez pas chacun vos propres intérêts, mais plutôt que chacun songe à ceux des autres  » (2, 4), puis il tranche  :

«  Devant une affirmation si claire des Écritures, il ne faut pas donner priorité à l’amour de soi-même comme s’il était plus noble que le don de soi aux autres.  » (n° 101)

À moins de les mettre en relation, l’amour du prochain dépendant de l’amour de soi  ? C’est la thèse, très nouvelle et très savoureuse, de l’abbé de Nantes, notre Père, selon lequel l’amour de soi est la première vertu parce que Dieu, qui me donne l’être par amour, m’aime. Donc, en m’aimant moi-même, je participe à l’amour qu’il me porte, je suis uni à mon Père qui me pose dans l’existence par amour de moi et me dirige dans la vie.

Le pape François aimerait cette pensée selon laquelle l’amour que je me porte à moi-même est une étincelle créée du brasier d’amour qu’est Dieu pour moi, et qu’il est aussi pour mon prochain.

Toute notre Morale se résume dans ce précepte d’aimer son Dieu de tout son cœur, de toute son âme, de toutes ses forces et de tout son esprit. Et le reste  ? C’est surérogatoire. Le reste, ce seront les pratiques religieuses, que ce soit les sacrifices de l’Ancien Testament, que ce soit d’aller à la Messe et ne pas travailler le dimanche, par obéissance aux préceptes, aux stipulations particulières que Dieu donnera. Exit le formalisme liturgique et le ritualisme, voire la magie. Il faut tout faire par amour de Dieu qui nous aime. Saint Augustin disait  : «  Aime et fais ce que veux.  »

Le Père de Lubac, lui, condamné par Pie XII puis promu expert du concile Vatican II, et fait cardinal par le pape Jean-Paul II, disait  : «  Aime et crois ce que veux.  » (De la connaissance de Dieu, Lyon, 1945) Formule absolument hérétique et absurde. Comme si l’on disait  : Aime, et cet être que tu aimes, imagine-le sous n’importe quelle forme, trois Personnes ou une seule, matière ou esprit, lune, soleil, vache sacrée ou serpent  !

Le pape François se heurte à l’antagonisme de l’amour extatique et de l’amour intéressé, et croit le résoudre par l’appel à saint Thomas, selon lequel «  il convient davantage à la charité d’aimer que d’être aimé.  » Mais cette antinomie disparaît si la source de cet amour que chacun se porte à lui-même (n° 102) est en Dieu. En lui nous nous retrouvons donc tous et pouvons dire en toute vérité  : «  J’aime mon prochain comme moi-même en l’amour de Dieu.  » Je ne peux faire autrement, en l’aimant Lui, que d’aimer lui et moi…

SANS VIOLENCE INTÉRIEURE.

«  Si la première expression de l’hymne nous invitait à la patience qui empêche de réagir brusquement devant les faiblesses et les erreurs des autres, maintenant un autre mot apparaît, paroxýnetai, qui se réfère à une action intérieure d’indignation provoquée par quelque chose d’extérieur.  » (n° 103)

«  L’Évangile invite plutôt à regarder la poutre qui se trouve dans notre œil (Mt 7, 5). Et nous, chrétiens, nous ne pouvons pas ignorer la constante invitation de la Parole de Dieu à ne pas alimenter la colère  : “ Ne te laisse pas vaincre par le mal. ” (Rm 12, 21) “ Ne nous lassons pas de faire le bien. ” (Ga 6, 9) Sentir la force de l’agressivité qui jaillit est une chose, y consentir, la laisser se convertir en une attitude permanente, en est une autre  : “ Emportez-vous, mais ne commettez pas le péché  : que le soleil ne se couche pas sur votre colère. ” (Ep 4, 26) Voilà pourquoi il ne faut jamais terminer la journée sans faire la paix en famille. “ Et comment dois-je faire la paix  ? Me mettre à genoux  ? Non  ! Seulement un petit geste, une petite chose et l’harmonie familiale revient. Une caresse suffit, sans rien dire. Mais ne jamais finir la journée sans faire la paix. ”

«  La réaction intérieure devant une gêne que nous causent les autres devrait être avant tout de bénir dans le cœur, de désirer le bien de l’autre, de demander à Dieu qu’il le libère et le guérisse  : “ Bénissez, au contraire, car c’est à cela que vous avez été appelés, afin d’hériter la bénédiction. ” (1 P 3, 9) Si nous devons lutter contre le mal, faisons-le, mais disons toujours “ non ” à la violence intérieure.  » (n° 104)

LE PARDON.

«  Si nous permettons aux mauvais sentiments de pénétrer nos entrailles, nous donnons lieu à cette rancœur qui vieillit dans le cœur. La phrase logizetai to kakón signifie “ prend en compte le mal ”, “ en prend note ” c’est-à-dire est rancunier. Le contraire, c’est le pardon, un pardon qui se fonde sur une attitude positive, qui essaie de comprendre la faiblesse d’autrui et cherche à lui trouver des excuses comme Jésus qui a dit  : “ Père, pardonne-leur  : ils ne savent ce qu’ils font. ” (Lc 23, 34) Mais généralement la tendance, c’est de chercher toujours plus de fautes, d’imaginer toujours plus de méchanceté, de supposer toutes sortes de mauvaises intentions, de sorte que la rancœur s’accroît progressivement et s’enracine. De cette manière, toute erreur ou chute du conjoint peut porter atteinte au lien amoureux et à la stabilité de la famille.  » (n° 105)

Nous sommes ici à la source des «  divorces  », objet des soucis du père de famille qu’est le Saint-Père.

«  Quand on a été offensé ou déçu, le pardon est possible et souhaitable, mais personne ne dit qu’il est facile.  » (n° 106)

Après une longue citation de l’Exhortation apostolique de Jean-Paul II Familiaris consortio (22 mars 1981), qui laisse sans réponse «  les multiples et diverses formes de division dans la vie familiale  », le pape François continue en renversant les rôles  :

«  Nous savons aujourd’hui que pour pouvoir pardonner, il nous faut passer par l’expérience libératrice de nous comprendre et de nous pardonner à nous-mêmes. Souvent nos erreurs, ou le regard critique des personnes que nous aimons, nous ont conduit à perdre l’amour de nous-mêmes. Cela fait que nous finissons par nous méfier des autres, fuyant l’affection, nous remplissant de peur dans les relations interpersonnelles. Alors, pouvoir accuser les autres devient un faux soulagement. Il faut prier avec sa propre histoire, s’accepter soi-même, savoir cohabiter avec ses propres limites, y compris se pardonner, pour pouvoir avoir cette même attitude envers les autres.  » (n° 107)

On croirait entendre l’abbé de Nantes, notre Père, en direction spirituelle  !

«  Mais cela suppose l’expérience d’être pardonné par Dieu, justifié gratuitement et non pour nos mérites. Nous avons été touchés par un amour précédant toute œuvre de notre part, qui donne toujours une nouvelle chance, promeut et stimule. Si nous acceptons que l’amour de Dieu est inconditionnel, que la tendresse du Père n’est ni à acheter ni à payer, alors nous pourrons aimer par-dessus tout, pardonner aux autres, même quand ils ont été injustes contre nous.  »

Faisons cela, et il ne sera plus question parmi nous de “ divorcés remariés ”.

«  Autrement, notre vie en famille cessera d’être un lieu de compréhension, d’accompagnement et de stimulation  ; et elle sera un espace de tension permanente et de châtiment mutuel.  » (n° 108)

«  C’est difficile de pardonner. Il faut se conformer au Cœur Sacré de Jésus. Mon premier souci est le retour de la hiérarchie à la vraie foi catholique. Il ne faut pas arrêter le débat sur l’injustice qui m’est infligée, afin de ne pas nuire au combat pour la foi et donc, à l’Église.  »

Pour être sûr qu’il pardonnait à ses calomniateurs, notre Père inaugura une petite dévotion qu’il nous recommanda  :

«  Faire le signe de croix et ajouter en mettant la main droite ouverte sur le milieu de la poitrine  : “ Par l’Immaculée Conception, notre Mère à tous, à jamais  ! ”

«  Savez-vous pourquoi je m’y suis mis avec volonté ferme et ferveur  ? Parce que si je ne pardonne pas, je ne serai pas pardonné, et dès le moment présent, si le souvenir des autres me revient sans être l’occasion d’une charité vraie et entière, mes fautes reviennent au Cœur très unique de Jésus et de Marie avec indignation contre cet enfant gâté… Alors, l’Immaculée est invoquée comme Médiatrice pour la solution de nos affaires, mais en échange l’invocation “ notre Mère à tous ” inclut tous ceux que… qui… tous, ce n’est pas tous “ les hommes ”, c’est nous tous  ! Et le “ à jamais ” veut dire  : sans esprit de vengeance ou de poursuite d’une défense personnelle quelconque. Et aussi pour qu’on se retrouve tous, oui, tous  ! au Ciel. L’enfer, c’est trop, trop, trop terrible. Je ne le veux à personne.  » (Georges de Nantes, août 1996)

SE RÉJOUIR AVEC LES AUTRES.

«  L’expression xairei epi te adikía désigne quelque chose de négatif installé dans le secret du cœur de la personne. C’est l’attitude méchante de celui qui se réjouit quand il voit quelqu’un subir une injustice. La phrase est complétée par la suivante, qui le dit de manière positive  : sygxairei te alétheia  : “ se réjouir de la vérité ”. C’est-à-dire, se réjouir du bien de l’autre, quand on reconnaît sa dignité, quand on valorise ses capacités et ses œuvres bonnes. Cela est impossible pour celui qui a besoin de toujours se comparer ou qui est en compétition, même avec le conjoint, au point de se réjouir secrètement de ses échecs.  » (n° 109)

«  Quand une personne qui aime peut faire du bien à une autre, ou quand elle voit que la vie va bien pour l’autre, elle le vit avec joie, et de cette manière elle rend gloire à Dieu, parce que “ Dieu aime celui qui donne avec joie. ” (2 Co 9, 7) Notre-­Seigneur apprécie de manière spéciale celui qui se réjouit du bonheur de l’autre. Si nous n’alimentons pas notre capacité de nous réjouir du bien de l’autre, et surtout si nous nous concentrons sur nos propres besoins, nous nous condamnons à vivre avec peu de joie, puisque, comme l’a dit Jésus  : “ Il y a plus de bonheur à donner qu’à recevoir. ” (Ac 20, 35) La famille doit toujours être un lieu où celui qui obtient quelque chose de bon dans la vie, sait qu’on le fêtera avec lui.  » (n° 110)

Le pape François a consacré une catéchèse à «  la fête  » comme une «  dimension de la vie familiale  » (12 août 2015). «  Le temps de la fête est sacré parce que Dieu l’habite de manière particulière. L’Eucharistie dominicale rassemble pour la fête toute la grâce de Jésus-Christ  : sa présence, son amour, son sacrifice, la communauté qu’il fait de nous, sa compagnie à nos côtés… Et ainsi, toute réalité reçoit son sens plénier  : le travail, la famille, les joies et les fatigues de tous les jours, et même la souffrance et la mort  ; tout est transfiguré par la grâce du Christ […]. La vie familiale elle-même, vue avec les yeux de la foi, nous apparaît meilleure que les fatigues qu’elle nous coûte. Elle nous apparaît comme un chef-d’œuvre de simplicité, beau justement parce qu’il n’est pas artificiel, il n’est pas feint, mais capable d’incorporer en lui-même tous les aspects de la vraie vie. Elle nous apparaît comme quelque chose de “ très bon ”, comme le dit Dieu à la fin de la création de l’homme et de la femme (Gn 1, 31).  »

L’AMOUR EXCUSE TOUT.

«  La liste est complétée par quatre expressions qui parlent d’une totalité  : “ tout ”; excuse tout, croit tout, espère tout, supporte tout.  » (n° 111)

«  En premier lieu, il est dit que l’amour “ excuse tout ” ( panta stégei).  »

C’est la règle du bon «  usage de la langue  ; il peut signifier “ garder le silence ” sur le mal qu’il peut y avoir dans une autre personne. Cela implique de limiter le jugement, contenir le penchant à lancer une condamnation dure et implacable  : “ Ne condamnez pas, et vous ne serez pas condamnés. ” (Lc 6, 37) Bien que cela aille à l’encontre de notre usage habituel de la langue, la Parole de Dieu nous demande  : “ Ne médisez pas les uns des autres. ” (Jc 4, 11)  »

Le Pape insiste comme il l’a fait à maintes reprises  : «  Souvent on oublie que la diffamation peut être un grand péché, une sérieuse offense à Dieu, lorsqu’elle touche gravement la bonne réputation des autres, leur causant des torts difficiles à réparer. C’est pourquoi la Parole de Dieu est si dure contre la langue, en disant que “ c’est le monde du mal ” qui “ souille tout le corps ” (Jc 3, 6), comme “ un fléau sans repos, plein d’un venin mortel ” (Jc 3, 8). Si “ par elle nous maudissons les hommes faits à l’image de Dieu ” (Jc 3, 9), l’amour a souci de l’image des autres, avec une délicatesse qui conduit à préserver même la bonne réputation des ennemis.  » (n° 112)

Dans son homélie de la Messe matinale du jeudi 12 mai 2016, en la chapelle de la maison Sainte-­Marthe du Vatican, le Pape a recommandé de se «  mordre la langue  » quand survient la tentation de salir «  la réputation de l’autre  », déplorant que même dans les communautés chrétiennes on trouve «  de l’égoïsme, de la jalousie, de l’envie, des divisions  », «  et cela conduit à se parler l’un de l’autre. Ça parle beaucoup  !  »

Le Pape a rappelé la pénitence donnée par saint Philippe Neri (1515-1595), à une femme qui avait confessé avoir médit  : «  Il lui a demandé de plumer une poule et de disperser ses plumes dans son quartier. Le lendemain, la femme est revenue voir le saint pour obtenir l’absolution  : “ Et maintenant, a dit le saint, faites le tour du quartier et ramassez toutes les plumes  !  ” “ Ce n’est pas possible  ! ” a répondu la femme. “ C’est la même chose avec la zizanie  !  ”  » s’est exclamé le Pape.

À cet égard, la recommandation inscrite par notre Père dans notre Règle est radicale  :

«  Que les frères évitent de parler de leurs frères aux gens du monde, même en bien.  » (Art. 109)

Mais «  les époux, qui s’aiment et s’appartiennent, écrit le Pape, parlent en bien l’un de l’autre, ils essayent de montrer le bon côté du conjoint au-delà de ses faiblesses et de ses erreurs. En tout cas, ils gardent le silence plutôt que de nuire à son image.  » (n° 113)

L’AMOUR FAIT CONFIANCE.

«  Panta pisteuei  : l’amour “ croit tout ”.  » Le Pape s’empresse de préciser  : «  En raison du contexte, on ne doit pas comprendre cette “ foi ” dans le sens théologique  », comme le concile Vatican II proclamant la «  liberté religieuse  », comme Jean-Paul II «  convoquant à Assise toutes les religions  », comme le Père de Lubac proclamant avec son gros cœur  : «  Aime et crois ce que veux.  » Non  ! Il s’agit du «  sens courant de “ confiance ”.  » (n° 114)

«  L’amour fait confiance, il préserve la liberté, il renonce à tout contrôler, à posséder, à dominer.  » (n° 115) Faute de quoi, chacun «  préférera garder ses secrets, cacher ses chutes et ses faiblesses, feindre ce qu’il n’est pas  ». Tandis qu’ «  une famille où règne fondamentalement une confiance affectueuse… fait que, spontanément, on rejette la tromperie, la fausseté ou le mensonge  » (n° 115).

L’AMOUR ESPÈRE.

«  Panta elpízei  : il ne désespère pas de l’avenir  ». C’est précisément le fruit de la «  confiance  » (n° 116), mais plus encore de la foi surnaturelle en «  la certitude d’une vie au-delà de la mort  » à laquelle chacun «  avec toutes ses faiblesses, est appelé à la plénitude du Ciel  », «  unique but de nos travaux  », comme disait sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus qui accompagne le Pape dans tous ses voyages… Pour lui qui rencontre des millions de personnes avec une inlassable bienveillance, toujours souriante, il les contemple «  avec un regard surnaturel, à la lumière de l’espérance  », qui, «  au milieu des peines de cette terre  », attend la manifestation de «  cette plénitude  » que chacun «  recevra un jour dans le Royaume du ciel, bien que cela ne soit pas visible maintenant  » (n° 117).

L’AMOUR SUPPORTE TOUT.

«  Panta hypoménei signifie supporter, dans un esprit positif, toutes les contrariétés.  » Il ne s’agit pas seulement de résignation, mais de «  résistance dynamique et constante  » à l’exemple de «  Martin Luther King, quand il refaisait le choix de l’amour fraternel même au milieu des pires persécutions et humiliations  ». Longue citation d’un sermon prononcé le 17 novembre 1957 par ce “ pasteur ” protestant dans une église baptiste de l’Alabama (n° 118).

Certes, Martin Luther King n’est pas un Père de l’Église  ! Mais Jorge Bergoglio est entré le 11 mars 1958 au noviciat des jésuites. Peut-être l’a-t-il entendu citer par son maître des novices  ? L’abbé de Nantes lui-même ne craignait pas de citer… Gandhi, en exergue d’une Lettre à mes amis (n° 241 du 2 février 1967). Ici, il faut reconnaître que le conseil du “ non-violent ” est bien de circonstance.

Le pape François enchaîne  :

«  Dans la vie de famille, il faut cultiver cette force de l’amour qui permet de lutter contre le mal qui la menace. L’amour ne se laisse pas dominer par la rancœur, le mépris envers les personnes, le désir de faire du mal ou de se venger. L’idéal chrétien, et particulièrement dans la famille, est un amour en dépit de tout. J’admire parfois, par exemple, l’attitude de personnes qui ont dû se ­séparer de leur conjoint pour se préserver de la violence physique, et qui cependant, par charité conjugale qui sait aller au-delà des sentiments, ont été capables de leur faire du bien – même si c’est à travers d’autres personnes – en des moments de maladie, de souffrance ou de difficulté. Cela aussi est un amour en dépit de tout.  » (n° 119)

GRANDIR DANS LA CHARITÉ CONJUGALE.

“ Qui n’avance pas recule ”, dans le mariage comme dans la vie religieuse. Dans la Somme théologique, rappelle le Pape, saint Thomas d’Aquin définit l’amour comme «  vis unitiva  », «  force unitive  ». Comment accroître chaque jour cette «  force  » d’un amour répandu par l’Esprit-Saint dans le cœur des époux par la grâce du sacrement de mariage, «  reflet de l’Alliance inébranlable entre le Christ et l’humanité qui culmine dans le don total, sur la Croix  »  ? (n° 120)

«  Le mariage est un signe précieux, parce que, disait le pape François dans sa catéchèse du 2 avril 2014, lorsqu’un homme et une femme célèbrent le sacrement de mariage, Dieu pour ainsi dire, se “ reflète ” en eux, il imprime en eux ses traits et le caractère indélébile de son amour. Le mariage est l’icône de l’amour de Dieu pour nous. En effet, Dieu lui aussi est communion  : les trois Personnes du Père, du Fils et du Saint-Esprit vivent depuis toujours et pour toujours en unité parfaite. Et c’est précisément cela le mystère du mariage  : Dieu fait des deux époux une seule existence.  » (n° 121)

Participant à la vie trinitaire du fait de sa relation filiale au Père, dans l’imitation progressive de «  l’union qui existe entre le Christ et son Église  » (n° 122).

TOUTE LA VIE, TOUT EN COMMUN.

Le Pape cite saint Thomas selon lequel «  l’amour conjugal est “ la plus grande des amitiés ”  », riche de tous les bienfaits qui la caractérisent  : «  la recherche du bien de l’autre, l’intimité, la tendresse, la stabilité, et une ressemblance entre les amis qui se construit avec la vie partagée  ». Avec une exigence spécifique  : «  Les enfants, non seulement veulent que leurs parents s’aiment, mais aussi qu’ils soient fidèles et restent toujours ensemble.  » Le Pape cite le prophète Malachie  : «  “  La femme de ta jeunesse, ne la trahis point  ! car je hais la répudiation. ” (Ml 2, 16)  » (n° 123)

Le Pape rappelle le fondement qu’il donnait à cette persévérance dans Lumen fidei, sa première encyclique, du 23 juin 2014  : «  Promettre un amour qui soit pour toujours est possible quand on découvre un dessein plus grand que ses propres projets, qui nous soutient et nous permet de donner l’avenir tout entier à la personne aimée.  » (n° 52) Et il ajoute  : «  Que cet amour puisse traverser toutes les épreuves et se maintenir fidèle envers et contre tout suppose le don de la grâce qui le fortifie et l’élève. Comme disait saint Robert Bellarmin  : “ Le fait qu’on s’unisse à une seule personne par un lien indissoluble, en sorte qu’on ne puisse pas se séparer, quelles que soient les difficultés et même lorsqu’on a perdu l’espérance de la procréation, ne peut se concrétiser sans un grand mystère. ”  » (n° 124)

Parce que le mariage est une amitié «  constamment orientée vers une union toujours plus solide et intense  », il «  prend un caractère totalisant qui se trouve seulement dans l’union conjugale […], exclusive, fidèle et ouverte à la procréation  » (n° 125).

JOIE ET BEAUTÉ.

Qu’est-ce que «  la joie de l’amour  »  ?

«  Saint Thomas disait qu’on utilise le mot “ joie ” pour désigner la dilatation du cœur  » jusque dans la souffrance (n° 126).

Le Docteur angélique disait aussi que «  l’amour d’amitié s’appelle “ charité ” quand on saisit et apprécie la “ grande valeur  ” de l’autre  ». Il se fait «  tendresse […] lorsqu’il se libère du désir de possession égoïste. Elle nous conduit à vibrer face à une personne avec un immense respect et avec une certaine peur de lui faire du tort ou de la priver de sa liberté. L’amour de l’autre implique ce goût de contempler et de valoriser le beau et la sacralité de son être personnel, qui existe au-delà de mes nécessités.  » (n° 127)

«  Que ne font pas parfois les conjoints et les enfants pour être regardés et pris en compte  ! Beaucoup de blessures et de crises ont pour origine le fait que nous arrêtons de nous contempler. C’est ce qu’expriment certaines plaintes ou réclamations qu’on entend dans les familles  : “ Mon époux ne me regarde pas, il semble que je suis invisible pour lui. ” “ S’il te plaît, regarde-moi quand je te parle. ”  » (n° 128)

«  Les joies les plus intenses de la vie jaillissent quand on peut donner du bonheur aux autres, dans une anticipation du Ciel […]. Cette satisfaction, effet de l’amour fraternel, n’est pas celle de la vanité de celui qui se regarde lui-même, mais celle de celui qui aime, se complaît dans le bien de l’être aimé, se répand dans l’autre et devient fécond en lui.  » (n° 129)

«  D’autre part, la joie se renouvelle dans la souffrance. Comme le disait saint Augustin, “ plus le danger a été grand dans le combat, plus intense est la joie dans le triomphe ” […]. Peu de joies humaines sont aussi profondes et festives que lorsque deux personnes qui s’aiment ont conquis ensemble quelque chose qui leur a coûté un grand effort commun.  » (n° 130)

SE MARIER PAR AMOUR.

Le caractère social du mariage n’enlève rien à l’amour, au contraire  ! «  L’union trouve dans cette institution la manière d’orienter sa stabilité et sa croissance réelle et concrète.  » Le mariage «  implique une série d’obligations, mais qui jaillissent de l’amour même, un amour si déterminé et si généreux qu’il est capable de risquer l’avenir  » (n° 131).

«  En raison du sérieux de cet engagement public de l’amour, il ne peut pas être une décision précipitée  ; mais pour cette même raison, on ne peut pas non plus le reporter indéfiniment […]. L’amour concrétisé dans le mariage contracté devant les autres […] est le gage d’un “ oui  ” qui se dit sans réserves et sans restrictions. Ce “ oui  ” signifie assurer l’autre qu’il pourra toujours avoir confiance, qu’il ne sera pas abandonné quand il perdra son attrait, quand il aura des difficultés ou quand se présenteront de nouvelles occasions de plaisirs ou d’intérêts égoïstes.  » (n° 132)

L’AMOUR QUI SE MANIFESTE ET QUI GRANDIT.

Le Pape redit les trois mots qui lui sont chers parce qu’ils sont la clef de l’accroissement quotidien de l’amour  : «  Quand, dans une famille, on n’est pas envahissant et que l’on demande “ s’il te plaît ”, quand, dans une famille, on n’est pas égoïste et que l’on apprend à dire “ merci ”, quand, dans une famille, quelqu’un s’aperçoit qu’il a fait quelque chose de mal et sait dire “ excuse-moi  ”, dans cette famille il y a la paix et la joie.  » (n° 133)

«  En effet, dit saint Thomas d’Aquin, “ la charité, considérée dans sa nature spécifique propre, n’a rien qui limite son accroissement, car elle est une participation de la charité infinie qui est l’Esprit-Saint  ” […]. Et saint Paul  : “ Que le Seigneur vous fasse croître et abonder dans l’amour que vous avez les uns envers les autres ” (1 Th 3, 12); et il ajoute  : “ Sur l’amour fraternel […], nous vous engageons, frères, à faire encore des progrès. ” (1 Th 4, 9-10) Encore des progrès. L’amour matrimonial ne se préserve pas avant tout en parlant de l’indissolubilité comme une obligation, ou en répétant une doctrine, mais en le consolidant grâce à un accroissement constant sous l’impulsion de la grâce. L’amour qui ne grandit pas commence à courir des risques, et nous ne pouvons grandir qu’en répondant à la grâce divine par davantage de gestes d’amour, par des gestes de tendresse plus fréquents, plus intenses, plus généreux, plus tendres, plus joyeux.  » (n° 134)

Il n’y a pas ici-bas d’ «  amour idyllique et parfait  », mais seulement un «  appel à grandir ensemble, à faire mûrir l’amour  », comme «  le vin bonifié avec le temps.  » (n° 135)

LE DIALOGUE.

«  Le dialogue est une manière privilégiée et indispensable de vivre, d’exprimer et de faire mûrir l’amour, dans la vie matrimoniale et familiale. Mais il suppose un apprentissage long et difficile.  » (n° 136)

Mode d’emploi  : d’abord écouter «  tout ce que l’autre a besoin d’extérioriser. Cela implique de faire le silence intérieur pour écouter sans bruit dans le cœur, ou dans l’esprit  : se défaire de toute hâte, laisser de côté ses propres besoins et ses urgences, faire de la place.  »

Le Pape partage ensuite équitablement les torts entre le féminin et le masculin  : «  Souvent, l’un des conjoints n’a pas besoin d’une solution à ses problèmes, mais il a besoin d’être écouté. Il veut sentir qu’ont été pris en compte sa peine, sa désillusion, sa crainte, sa colère, son espérance, son rêve. Mais ces plaintes sont fréquentes  : “ Il ne m’écoute pas. Quand il semble le faire, en réalité il pense à autre chose. ” “ Je lui parle et je sens qu’il espère que j’en finisse le plus vite possible. ” “ Quand je lui parle, elle essaye de changer de sujet, ou elle me donne des réponses expéditives pour clore la conversation ”.  » (n° 137)

Pour «  cultiver l’habitude d’accorder une réelle importance à l’autre […], il faut essayer de se mettre à sa place et interpréter ce qu’il y a au fond de son cœur, déceler ce qui le passionne, et prendre cette passion comme point de départ pour approfondir le dialogue.  » (n° 138)

Pour y parvenir, «  il faut se libérer de l’obligation d’être égaux.  » (n° 139)

«  L’amour surpasse les pires barrières.  » (n° 140)

«  Finalement, reconnaissons que pour que le dialogue en vaille la peine, il faut avoir quelque chose à dire, et ceci demande une richesse intérieure qui soit alimentée par la lecture, la réflexion personnelle, la prière et l’ouverture à la société. Autrement, les conversations deviennent ennuyeuses et inconsistantes. Quand chacun des conjoints ne se cultive pas, et quand il n’existe pas une variété de relations avec d’autres personnes, la vie familiale devient un cercle fermé et le dialogue s’appauvrit.  » (n° 141)

UN AMOUR PASSIONNÉ.

Puisque l’union nuptiale est “ totale ”, «  pourquoi ne pas nous arrêter alors pour parler des sentiments et de la sexualité dans le mariage  ?  » (n° 142)

L’abbé de Nantes, notre Père, posait autrement la question  : «  Quel rapport entre le Dieu-Charité de notre foi, et l’Éros de notre société contemporaine  ?  » Il répondait en citant le Père Teilhard de Chardin selon lequel «  l’attraction mutuelle des sexes est un fait si fondamental que toute explication biologique, philosophique ou religieuse du Monde qui n’aboutirait pas à lui trouver dans son édifice une place essentielle par construction est virtuellement condamnée  ». Notre Père ajoutait  : «  Ce que nous retenons de l’affirmation de Teilhard, ce en quoi nous partageons résolument son attitude, n’est rien que ceci, mais tout ceci  : il y a, il doit y avoir une théologie du sexe.  »

Puis, comme s’il avait prévu, avec quarante ans d’avance, le souci pastoral du pape François  : «  Si la religion n’a rien à en dire, ou ne sait que formuler des tabous, des condamnations et règlements à l’endroit de ces importantes et profondes réalités humaines, la “ religion ” ne “ relie ” rien du tout, Dieu n’est pas le Créateur et Père des hommes, ses prêtres n’ont plus de raison d’être.  » ( Georges de Nantes, L’Amour devant Dieu, CRC n° 65, février 1973, p. 3)

LE MONDE DES ÉMOTIONS.

«  Désirs, sentiments, émotions, ce que les classiques appellent les “ passions ”, ont une place importante dans le mariage.  » (n° 143)

Comment en régler le mouvement  ? En prenant modèle sur le Christ dont les quatre Évangélistes ont raconté tour à tour les émotions  :

«  Jésus, en tant que vrai homme, vivait les choses avec une charge émotive. C’est pourquoi le rejet de Jérusalem lui faisait mal (cf. Mt 23, 37), et cette situation lui arrachait des larmes (cf. Lc 19, 41). Il compatissait aussi à la souffrance des personnes (cf. Mc 6, 34). En voyant pleurer les autres, il était ému et troublé (cf. Jn 11, 33), et lui-même a pleuré la mort d’un ami (Jn 11, 35).  » (n° 144)

Mais comment rendre mon cœur semblable au Cœur de Jésus  ?

«  Il y a des personnes qui se sentent capables d’un grand amour seulement parce qu’elles ont un grand besoin d’affection, mais elles ne savent pas lutter pour le bonheur des autres et vivent enfermées dans leurs propres désirs. Dans ce cas, les sentiments distraient des grandes valeurs et cachent un égocentrisme qui ne permet pas d’avoir une vie de famille saine et heureuse.  » (n° 145)

L’abbé de Nantes, notre Père, n’hésitait pas à tourner nos regards vers «  “ le Christ cosmique ” uni à son Église par amour  ». En effet, si nous le contemplons ainsi, «  nous aurons tendance à voir sa vie, sa grâce divine dans tout amour, et quelque chose de sa résurrection dans toute découverte de joies nouvelles. “ Ubi caritas et amor, Deus ibi estPartout où sont charité et amour, Dieu est présent  ! ” Et nous dirons avec saint Augustin  : “ Ama et quod vis fac, aime et fais ce que veux. ”  » (G. de Nantes, ibid., p. 8)

«  D’autre part, si une passion accompagne l’acte libre, elle peut manifester la profondeur de ce choix. L’amour matrimonial conduit à ce que toute la vie émotionnelle devienne un bien pour la famille et soit au service de la vie commune.  » (n° 146)

DIEU AIME L’ÉPANOUISSEMENT DE SES ENFANTS.

Le service de la famille «  implique des renoncements, comme l’a toujours enseigné l’Église.  » (n° 147)

«  L’excès, le manque de contrôle, l’obsession pour un seul type de plaisirs finissent par affaiblir et affecter le plaisir lui-même, observe saint Thomas d’Aquin, et portent préjudice à la vie de famille […]. Cela n’implique pas de renoncer à des moments de bonheur intense, mais de les assumer comme entrelacés avec d’autres moments de don généreux, d’attente patiente, de fatigue inévitable, d’effort pour un idéal. La vie en famille est tout cela et mérite d’être vécue entièrement.  » (n° 148)

Sachant que Dieu a tout créé «  “ afin que nous en jouissions ” (1 Tm 6, 17), laissons jaillir la joie face à sa tendresse quand il nous propose  : “ Mon fils, traite-toi bien (…). Ne te refuse pas le bonheur présent. ” (Si 14, 11. 14)

«  De la même manière, un couple répond à la volonté de Dieu en suivant cette invitation biblique  : “ Au jour du bonheur, sois heureux. ” (Qo 7, 14) Le problème, c’est d’être assez libre pour accepter que le plaisir trouve d’autres formes d’expression dans les différents moments de la vie, selon les besoins de l’amour mutuel.  » (n° 149)

LA DIMENSION ÉROTIQUE DE L’AMOUR.

«  Tout cela nous conduit à parler de la vie sexuelle du couple. Dieu lui-même a créé la sexualité qui est un don merveilleux fait à ses créatures.  » (n° 150)

Le pape François cite les premières catéchèses de «  saint Jean-Paul II  », mais point celle du 13 janvier 1982 qui exprimait une «  obsession érotique  » telle que l’abbé de Nantes, notre Père, lui opposa un “ désaccord total ” (CRC n° 174, et supplément, février 1982).

Le pape François enchaîne les citations anodines laissant déjà entrevoir la scandaleuse «  théologie du corps  » de «  saint Jean-Paul II  » (nos 151-152), qui ne répond pas à «  la question très actuelle, mais en vérité universelle car elle est celle de tous les siècles et de tous les peuples  », que posait l’abbé de Nantes et à laquelle il répondait dix ans avant Jean-Paul II  :

«  Qu’est-ce que nos problèmes sexuels, nos histoires d’amour, nos soucis familiaux sont pour Dieu, et pour son prêtre  ? Autre question qui rejoint la première, en sens inverse  : Qu’est-ce que le Mystère de Dieu peut nous apporter pour résoudre les problèmes et les difficultés de notre vie sentimentale  ?  » ( CRC n° 65, février 1973, p. 8)

VIOLENCE ET MANIPULATION.

Le souci du pape François est «  d’aborder le thème dans son intégralité et avec un sain réalisme […]. Peut-on ignorer ou dissimuler les formes permanentes de domination, d’hégémonie, d’abus, de perversion et de violence sexuelle, qui sont le résultat d’une déviation du sens de la sexualité et qui enterrent la dignité des autres ainsi que l’appel à l’amour sous une obscure recherche de soi-même  ?  » (n° 153)

Dès lors, la question est, déjà, posée par l’abbé de Nantes  : comment «  trouver l’Amour total loin des renoncements meurtriers, meurtriers non de soi mais du prochain  ?  » (ibid., p. 10).

La réponse du pape François ne s’élève guère au-dessus de la morale de Jean-Paul II (nos 154-155). Mais il s’en échappe soudain par un recours à l’Écriture que l’on croirait emprunté à la métaphysique relationnelle de l’abbé de Nantes  : «  En réalité, le texte biblique invite à dépasser l’individualisme commode pour vivre en se référant aux autres  : “ Soyez soumis les uns aux autres. ” (Ep 5, 21)  » (n° 156)

C’est, à la vérité, «  «  notre première expérience  », comme l’écrit l’abbé de Nantes, qui «  nous révèle les dualités, trinités et pléiades charmantes, protectrices, bienfaisantes, de nos amours  : papa, maman et moi, et nous… Plus tard  : Toi, ma femme, et moi ton époux, et bientôt nos enfants. Antérieures aux libres choix des formes d’aimer, et aux niveaux charnel ou spirituel que je choisirai, il existe des relations que j’accepte ou que je refuse selon la magnanimité et la fidélité de mon cœur et qui relèvent toutes de la charité simplement humaine. Il serait atroce de les rejeter sous prétexte d’un meilleur bien…

«  Alors, avant de distinguer amour spirituel et amour corporel, avant d’opérer cette sorte de coupure transversale, une autre distinction s’impose entre ceux qui n’aiment que pour eux-mêmes, sous mode charnel ou mode spirituel peu importe, et ceux qui aiment pour les autres et pour Dieu, sous mode charnel ou mode spirituel selon leur état. Et ceci, d’aimer les autres, est bon, charnel ou spirituel, tandis que cela, de n’aimer que pour soi-même, selon la chair ou selon l’esprit, est immonde.  » (Georges de Nantes, ibid.)

Encore faut-il comprendre, pour faire le bon choix, «  que le couple lui-même est le terme d’une histoire, l’effet d’un don, ouvert d’abord à tout ce qui l’a engendré, et à Dieu premier Père. Ouvert sur Dieu qui l’établit – première relation fondatrice d’amour – le couple ne doit cesser d’être ouvert sur autrui et il le sera par la génération. Telle est la divine base de la perfection de tout amour.  » (Georges de Nantes, ibid.)

«  Cependant, le rejet des déviations de la sexualité et de l’érotisme ne devrait jamais nous conduire à les déprécier ni à les négliger.  » (n° 157)

«  Ce qui est bon pour l’homme et pour la femme, c’est de s’aimer sous le regard de Dieu dans le Christ Jésus selon leur vocation éternelle.  » (Georges de Nantes, ibid.)

MARIAGE ET VIRGINITÉ.

Le Pape envisage enfin toutes les raisons que «  de nombreuses personnes  » ont de ne pas se marier, et les services qu’elles peuvent rendre  :

«  Il existe aussi des personnes qui ne se marient pas parce qu’elles consacrent leur vie à l’amour du Christ et de leurs frères. Leur engagement est une source d’enrichissement pour la famille, que ce soit dans l’Église ou dans la société.  » (n° 158)

Cependant, voici une motivation plus élevée  :

«  La virginité est une manière d’aimer. Comme signe, elle nous rappelle l’urgence du Royaume, l’urgence de se mettre au service de l’évangélisation sans réserve (cf. 1 Co 7, 32), et elle est un reflet de la plénitude du ciel où “ on ne prend ni femme ni mari ” (Mt 22, 30).  » (n° 159)

Toutefois, «  il ne s’agit pas d’ “ une dévaluation du mariage au bénéfice de la continence ” et il “ n’y a aucune base pour une opposition supposée. ”  » Au contraire, selon le pape Jean-Paul II «  “ si, d’après une certaine tradition théologique, on parle de l’état de perfection (status perfectionis)cette perfection est accessible et possible à tout homme  » (n° 16 0).

Encore faut-il réduire, avec le pape François, «  la virginité à la valeur symbolique de l’amour qui n’a pas besoin de posséder l’autre, et elle reflète ainsi la liberté du Royaume des cieux. C’est une invitation aux époux à vivre leur amour conjugal dans la perspective de l’amour définitif du Christ, comme un parcours commun vers la plénitude du Royaume.  »

Mais «  en retour, l’amour des époux a d’autres valeurs symboliques  : d’une part, il est un reflet particulier de la Trinité. En effet, la Trinité est pleine unité, dans laquelle existe cependant la distinction. De plus, la famille est un signe christologique, parce qu’elle manifeste la proximité de Dieu qui partage la vie de l’être humain en s’unissant à lui dans l’Incarnation, la Croix, et la Résurrection  : chaque conjoint devient “ une seule chair ” avec l’autre et s’offre lui-même pour tout partager avec lui jusqu’à la fin.  »

«  Alors que la virginité est un signe “ eschatologique ” du Christ ressuscité, le mariage est un signe “ historique ” pour ceux qui cheminent ici-bas, un signe du Christ terrestre qui accepte de s’unir à nous et s’est donné jusqu’à verser son sang. La virginité et le mariage sont, et doivent être, des manières différentes d’aimer, parce que “ l’homme ne peut vivre sans amour. Il demeure pour lui-même un être incompréhensible, sa vie est privée de sens s’il ne reçoit pas la révélation de l’amour ”.  » (n° 161)

Cette longue citation de la première encyclique de Jean-Paul II, Redemptor hominis, n’est qu’un développement du décret conciliaire Perfectæ caritatis sur la vie religieuse où tous les «  croyants  » sont non seulement appelés à la sainteté mais déclarés en état d’y accéder dans leur vie séculière.

Le résultat est là, cinquante ans après, tel que le constatait déjà l’abbé de Nantes en 1972. Après avoir analysé la savante ambiguïté des textes conciliaires, il écrit  :

«  Car ce qui est probant, c’est le résultat. L’intention réelle de l’ensemble devait se manifester à l’impression qui en serait ressentie et aux conséquences inéluctables qui en paraîtraient dans la vie de l’Église. Au-delà des mots se révèle le fond des cœurs. Parce que dans la pratique des masses il ne peut y avoir diplopie, savants dosages, équivoques et balançoires. C’est tout ou rien.

«  Eh bien  ! l’application du Concile dans la vie de l’Église universelle en a fait la preuve, et le nœud est tranché  : l’ “ Esprit du Concile ” est contre la sainteté, contre la vie religieuse, donc… contre Dieu.  » (Georges de Nantes, Préparer Vatican III, p. 304)

L’état présent de l’Église montre qu’il ne s’était pas trompé. Or, malgré les efforts du pape François qui a décrété une “ année de la vie consacrée  ” dès son avènement, le synode sur la famille persiste à renverser les rôles  :

«  Le célibat court le risque d’être une solitude confortable, qui donne la liberté de se mouvoir avec autonomie, pour changer de lieux, de tâches et de choix, pour disposer de son argent personnel, pour fréquenter des personnes variées selon l’attrait du moment.

«  Dans ce cas, le témoignage des personnes mariées resplendit. Ceux qui ont été appelés à la virginité peuvent trouver dans certains couples un signe clair de la généreuse et inébranlable fidélité de Dieu à son Alliance, qui invite les cœurs à une disponibilité plus concrète et oblative. Car il y a des personnes mariées qui restent fidèles quand leur conjoint est devenu physiquement désagréable ou quand il ne répond plus à leurs besoins, bien que de nombreuses offres poussent à l’infidélité ou à l’abandon.

«  Une femme peut prendre soin de son époux malade, et là, près de la croix, continuer à dire le “ oui  ” de son amour jusqu’à la mort. Dans cet amour se manifeste de manière éblouissante la dignité de celui qui aime, puisque la charité consiste justement à aimer plus qu’à être aimé.

«  Nous pouvons aussi trouver en de nombreuses familles une capacité de service, tendre et oblatif, envers des enfants difficiles et même ingrats. Cela fait de ces parents un signe de l’amour libre et désintéressé de Jésus.

«  Tout cela devient une invitation aux personnes célibataires pour qu’elles vivent leur offrande pour le Royaume avec une plus grande générosité et disponibilité.  » (n° 162)

LA TRANSFORMATION DE L’AMOUR.

Les années passant, «  la tendresse propre à l’amour conjugal  » continue à grandir parce que «  l’amour que nous nous promettons dépasse toute émotion, tout sentiment et tout état d’âme, bien qu’il puisse les inclure. C’est une affection plus profonde, avec la décision du cœur qui engage toute l’existence.  » (n° 163)

«  Dans l’histoire d’un mariage, l’apparence physique change, mais ce n’est pas une raison pour que l’attraction amoureuse s’affaiblisse. On tombe amoureux d’une personne complète avec son identité propre, non pas seulement d’un corps, bien que ce corps, au-delà de l’usure du temps, ne cesse jamais d’exprimer de quelque manière cette identité personnelle qui a séduit le cœur. Quand les autres ne peuvent plus reconnaître la beauté de cette identité, le conjoint amoureux demeure capable de la percevoir par l’instinct de l’amour, et l’affection ne disparaît pas.

«  Mais rien de cela n’est possible si l’on n’invoque pas l’Esprit-Saint, si l’on ne crie pas chaque jour pour demander sa grâce, si l’on ne cherche pas sa force surnaturelle, si l’on ne le lui demande pas en désirant qu’il répande son feu sur notre amour pour le consolider, l’orienter et le transformer dans chaque nouvelle situation.  » (n° 164)

CHAPITRE CINQUIÈME

L’AMOUR QUI DEVIENT FÉCOND

«  L’amour donne toujours vie.  » Suit une longue citation de Jean-Paul II… où Dieu n’intervient pas  : «  Les époux, tandis qu’ils se donnent l’un à l’autre, donnent au-delà d’eux-mêmes un être réel, l’enfant, reflet vivant de leur amour, signe permanent de l’unité conjugale et synthèse vivante et indissociable de leur être de père et de mère.  » (n° 165)

Heureusement, François complète  : «  La famille est le lieu non seulement de la procréation mais aussi celui de l’accueil de la vie qui arrive comme don de Dieu.  » Le pape François cite sa propre catéchèse sur la famille  : «  les enfants “ sont aimés avant d’arriver ”. Cela reflète pour nous la primauté de l’amour de Dieu qui prend toujours l’initiative, car “ les enfants sont aimés avant d’avoir fait quoi que ce soit pour le mériter ”.  »

C’est pourquoi «  si un enfant naît dans des circonstances non désirées, les parents ou d’autres membres de la famille doivent faire tout leur possible pour l’accepter comme un don de Dieu et pour assumer la responsabilité de l’accueillir avec sincérité et affection  ».

«  Le don d’un nouvel enfant que le Seigneur confie à un papa et à une maman commence par l’accueil, continue par la protection tout au long de la vie terrestre et a pour destination finale la joie de la vie éternelle.  » (n° 166)

«  Les familles nombreuses sont une joie pour l’Église  », nonobstant «  la saine mise en garde de saint Jean-Paul II  », adressée le 18 mars 1994 au Secrétaire général de la Conférence internationale de l’Organisation des Nations Unies sur la population et le développement  ! (n° 167)

L’AMOUR DANS L’ATTENTE DE LA GROSSESSE.

«  La grossesse est une étape difficile, mais aussi un temps merveilleux. La mère collabore avec Dieu pour que se produise le miracle d’une nouvelle vie […]. Pensons à ce que vaut cet embryon dès l’instant où il est conçu  ! Il faut le regarder de ces yeux d’amour du Père, qui voit au-delà de toute apparence.  » (n° 168)

«  Toutes les mamans et tous les papas ont rêvé de leur enfant pendant neuf mois  », disait le pape François aux familles qu’il a rencontrées à Manille, le 16 janvier 2015. Il ajoute  : «  Pour une famille chrétienne, le baptême fait nécessairement partie de ce rêve. Les parents le préparent par leur prière, confiant leur enfant à Jésus avant sa naissance même.  » (n° 169)

«  La mère qui le porte en son sein a besoin de demander à Dieu d’être éclairée pour connaître en profondeur son enfant et pour l’attendre tel qu’il est  », alors que la science moderne lui fait connaître toutes ses caractéristiques somatiques inscrites dans son code génétique. Encore une citation de catéchèse pontificale dont je vous laisse deviner l’auteur, ami lecteur  : Jean-Paul II ou François  ?

«  On aime un enfant parce qu’il est un enfant  : non pas parce qu’il est beau, ou parce qu’il est comme ci ou comme ça  ; non, parce que c’est un enfant  ! Non pas parce qu’il pense comme moi, ou qu’il incarne mes désirs. Un enfant est un enfant .  » Et François est un Papa  ! (n° 170)

«  À toute femme enceinte, je voudrais demander affectueusement  : protège ta joie, que rien ne t’enlève la joie intérieure de la maternité. Cet enfant mérite ta joie. Ne permets pas que les peurs, les préoccupations, les commentaires d’autrui ou les problèmes éteignent cette joie d’être un instrument de Dieu pour apporter une nouvelle vie au monde. Occupe-toi de ce qu’il y a à faire ou à préparer, mais sans obsession, et loue comme Marie  : “ Mon âme exalte le Seigneur, et mon esprit tressaille de joie en Dieu mon Sauveur, parce qu’il a jeté les yeux sur l’abaissement de sa servante. ” (Lc 1, 46-48)  » (n° 171) Que c’est beau  !

AMOUR DE PÈRE ET DE MÈRE.

«  Il ne s’agit pas seulement de l’amour d’un père et d’une mère séparément, mais aussi de l’amour entre eux, perçu par l’enfant comme source de sa propre existence, comme un nid protecteur et comme fondement de la famille.  » (n° 172)

Le pape François rappelle ce qu’il disait dans sa catéchèse du 7 janvier 2015  : «  Le sentiment d’être orphelin qui anime aujourd’hui beaucoup d’enfants et de jeunes est plus profond que nous ne l’imaginons. Aujourd’hui, nous admettons comme très légitime, voire désirable, que les femmes veuillent étudier, travailler, développer leurs capacités et avoir des objectifs personnels. Mais en même temps, nous ne pouvons ignorer le besoin qu’ont les enfants d’une présence maternelle, spécialement au cours des premiers mois de la vie.  » (n° 173)

«  Les mères sont l’antidote le plus fort à la diffusion de l’individualisme égoïste. Ce sont elles qui témoignent de la beauté de la vie. Sans doute, une société sans mères serait une société inhumaine, parce que les mères savent témoigner toujours, même dans les pires moments, de la tendresse, du dévouement, de la force morale. Les mères transmettent souvent également le sens le plus profond de la pratique religieuse  : par les premières prières, par les premiers gestes de dévotion qu’un enfant apprend […]. Sans les mères, non seulement il n’y aurait pas de nouveaux fidèles, mais la foi perdrait une bonne partie de sa chaleur simple et profonde […]. Très chères mamans, merci, merci pour ce que vous êtes dans la famille et pour ce que vous donnez à l’Église et au monde.  » (n° 174)

Le Pape n’oublie pas le rôle du Père, dramatiquement absent de nos familles modernes  : «  On dit que notre société est une “ société sans pères ”  » du fait d’une révolution, que François décrivait dans sa catéchèse du 28 janvier 2015, «  comme une libération  : libération du père autoritaire, du père comme représentant de la loi qui s’impose de l’extérieur, du père comme censeur du bonheur de ses enfants et obstacle à l’émancipation et à l’autonomie des jeunes  ».

Dans cette même catéchèse, le Pape constate qu’ «  on est passé d’un extrême à l’autre  », en mettant le doigt sur la plaie  : «  Les pères sont parfois si concentrés sur eux-mêmes et sur leur propre travail et parfois sur leur propre réalisation individuelle qu’ils en oublient même la famille. Et ils laissent les enfants et les jeunes seuls.  » (nos 175-176)

L’abbé de Nantes, notre Père, ne craignait pas de remonter aux causes profondes de ce que le Pape appelle «  l’absence, la disparition du père de famille  » succédant à sa «  présence envahissante  » de jadis  : la faute en est à la philosophie aristotélicienne selon laquelle «  être père n’est qu’un accident pour l’homme  ». Et donc, quand le philosophe Aristote fera sa morale, il fera la morale de l’épanouissement de l’homme selon sa nature d’ «  animal raisonnable  »; il ne parlera pas du père.

L’abbé de Nantes n’hésitera pas à voir dans cette philosophie «  substantialiste  » la cause de «  l’autoritarisme abusif  » de jadis comme de la démission actuelle de «  l’homme moderne  ». En effaçant les origines, en méconnaissant l’œuvre de Dieu Créateur, il ne met pas sa paternité, lui procréateur, en relation avec le plan de Dieu qui lui a confié cet enfant. C’est lui qui “ s’est fait un enfant ”, pour sa propre gloire. La paternité ainsi rapportée au culte de l’homme est la source de toutes les immoralités, auxquelles le Pape oppose les vertus du père de famille voué au culte de Dieu et à l’éducation de l’enfant que Dieu lui a donné.

Sur ce chapitre, le Pape ne peut mieux faire que de citer sa catéchèse du 4 février 2015  : que le père de famille «  soit proche de son épouse, pour tout partager, les joies et les douleurs, les fatigues et les espérances. Et qu’il soit proche de ses enfants dans leur croissance  : lorsqu’ils jouent et lorsqu’ils s’appliquent, lorsqu’ils sont insouciants et lorsqu’ils sont angoissés, lorsqu’ils s’expriment et lorsqu’ils sont taciturnes, lorsqu’ils osent et lorsqu’ils ont peur, lorsqu’ils commettent un faux pas et lorsqu’ils retrouvent leur chemin  ; un père présent, toujours. Dire présent n’est pas la même chose que dire contrôleur  ! Parce que les pères qui contrôlent trop anéantissent leurs enfants.  » (n° 177)

L’abbé de Nantes, notre Père, était intarissable, étant lui-même père d’une famille innombrable et, à ce titre, «  le modèle achevé de la sainte paternité  » qu’il proposait comme idéal à nos pères de famille dans sa «  morale totale  » (jeudi 17 avril 1986).

Il citait longuement un discours de Jean-Paul II, prononcé à Prato le 19 mars pour la fête de saint Joseph  : «  Le Pape nous dit des choses qui sont absolument ce que j’avais projeté de vous dire  !  » Après nous avoir invités à applaudir cette «  rencontre  », il en explique le fruit qui est de contempler «  dans la figure lumineuse de saint Joseph, le lien profond qui existe entre la paternité humaine et la paternité divine  : comment celle-là [la paternité humaine] se fonde sur celle-ci [la paternité divine] et de celle-ci tire sa véritable dignité et grandeur.  »

En effet, explique notre Père, le Père Céleste engendre son Fils de toute éternité, et il est Lui-même inengendré. Mais le papa humain, lui, se sait créature de Dieu et donc sa manière d’être père sera de se poser non pas en rival de Dieu, mais en image du Père, humblement soumis à son autorité pour parler en son nom, en serviteur, en ministre de Dieu.

FÉCONDITÉ PLUS GRANDE.

Le Pape encourage les couples qui ne peuvent pas avoir d’enfants à mettre en œuvre la fécondité de leur amour par leur dévouement à «  ceux qui sont privés d’un milieu familial approprié. Ils ne regretteront jamais d’avoir été généreux. Adopter est l’acte d’amour consistant à faire cadeau d’une famille à qui n’en a pas  », à l’imitation de Dieu lui-même qui dit  : «  Même si les femmes oubliaient les fils de leurs entrailles, moi, je ne t’oublierai pas. (Is 49, 15)  » (nos 178-179)

Sainte Thérèse a cité et commenté ce passage d’Isaïe pour sa sœur Léonie. Le pape François, fervent disciple de la “ voie d’enfance ” s’en inspire fréquemment.

On le croirait tout aussi bien disciple de l’abbé de Nantes lorsqu’il oppose «  aux situations où l’enfant est voulu à tout prix, comme un droit à une réalisation personnelle  » du père, «  l’adoption et le placement correctement compris  » d’un fils, qui «  manifestent un aspect important du caractère parental et du caractère filial, dans la mesure où ils aident à reconnaître que les enfants, naturels ou adoptifs ou confiés, sont des êtres autres que soi et qu’il faut les accueillir, les aimer, en prendre soin et pas seulement les mettre au monde.  » (n° 180)

Bien plus, la fécondité de la famille nombreuse ne peut se maintenir en autarcie  : elle «  est appelée à laisser ses empreintes dans la société où elle est insérée, afin de développer d’autres formes de fécondité qui sont comme la prolongation de l’amour qui l’anime.  » (n° 181)

Le n° 134 de nos 150 Points de la Phalange traite de ces «  associations de gré à gré  » qui agrandissent le cercle des relations familiales pour cons­tituer une société plus vaste  : «  La recherche rigoureuse du profit y est encore modérée ou dominée par des éléments spontanés relevant de la prudence, tranquillité du voisinage, sécurité de l’avenir, simplicité de l’accord, avantages de l’amitié, etc.  » Tout ce que le pape François appelle «  la prolongation de l’amour qui l’anime  ».

Le Pape nous offre le modèle de cette fécondité dans «  la famille de Jésus, pleine de grâce et de sagesse  » (n° 182)

Il cite sa catéchèse du 16 septembre 2015  : «  Dieu a confié à la famille le projet de rendre le monde “ domestique ”, pour que tous puissent sentir chaque homme comme frère.  » Avec une attention constante et affectueuse aux pauvres, nous souvenant de la parole de Jésus  : «  “ Ce que vous avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait. ” (Mt 25, 40)  »

Le secret du bonheur  ? C’est encore l’Évangile qui nous le dévoile  : «  “ Lorsque tu donnes un déjeuner ou un dîner, ne convie ni tes amis, ni tes frères, ni tes parents, ni de riches voisins, de peur qu’eux aussi ne t’invitent à leur tour et qu’on ne te rende la pareille. Mais lorsque tu donnes un festin, invite des pauvres, des estropiés, des boiteux, des aveugles  ; heureux seras-tu alors  ! ” (Lc 14, 12-14) Heureux seras-tu  ! Voilà le secret d’une famille heureuse.  » (n° 183)

Voilà comment, «  par le témoignage, et aussi par la parole, les familles parlent de Jésus aux autres, transmettent la foi, éveillent le désir de Dieu et montrent la beauté de l’Évangile ainsi que le style de vie qu’il nous propose  » (n° 184).

DISCERNER LE CORPS.

Dans cette perspective, le pape François nous invite à «  prendre très au sérieux  » l’avertissement de saint Paul aux Corinthiens touchant «  l’agape qui accompagnait la célébration de l’Eucharistie  : “ L’un a faim, tandis que l’autre est ivre. ”  » (n° 185)

«  L’Eucharistie exige l’intégration dans un unique corps ecclésial  » qu’il s’agit de «  discerner  », c’est-à-dire de «  reconnaître avec foi et charité soit dans ses signes sacramentaux, soit dans la communauté  ; autrement, on mange et on boit sa propre condamnation (cf. 1 Co 11, 29)  ». Effrayant  !

Tandis que «  les familles qui se nourrissent de l’Eucharistie dans une disposition appropriée, renforcent leur désir de fraternité, leur sens social et leur engagement en faveur des personnes dans le besoin.  » (n° 186) Et prennent un billet pour le Ciel.

LA VIE DANS LA FAMILLE ELARGIE.

La Russie actuelle répond très précisément aux recommandations du pape François. Un reportage de La Croix raconte comment, «  dans les familles russes, souvent parents, grands-parents, voire arrière-grands-parents cohabitent  » parce que «  les Russes restent attachés à la structure familiale traditionnelle, à ses valeurs d’entraide et de solidarité  » ( La Croix du mercredi 25 mai 2016).

«  L’individualisme de ces temps, en revanche, conduit parfois à s’enfermer dans un petit nid de sécurité et à sentir les autres comme un danger gênant. Toutefois, cet isolement n’offre pas plus de paix et de bonheur, mais plutôt ferme le cœur de la famille et la prive de l’ampleur de l’existence.  » (n° 187)

ÊTRE ENFANTS.

Le Pape ne peut pas mieux faire que de citer son admirable catéchèse du 19 mars 2015  :

«  Nous sommes tous des enfants. Et cela nous renvoie toujours au fait que nous ne nous sommes pas donné la vie nous-mêmes mais nous l’avons reçue. Le grand don de la vie est le premier cadeau que nous avons reçu.  » (n° 188)

«  Voilà pourquoi “ le quatrième commandement demande aux enfants (…) d’honorer le père et la mère (cf. Ex 20, 12). Ce commandement vient juste après ceux qui concernent Dieu lui-même. Il contient en effet quelque chose de sacré, quelque chose de divin, quelque chose qui se trouve à la racine de tout autre genre de respect entre les hommes.  » (n° 189)

Il n’empêche que «  la médaille a une autre face  : “ L’homme quittera son père et sa mère . ” (Gn 2, 24) […] Les parents ne doivent pas être abandonnés ni négligés, mais pour s’unir dans le mariage, il faut les quitter, en sorte que le nouveau foyer soit la demeure, la protection, la plate-forme et le projet, et qu’il soit possible de devenir vraiment “ une seule chair ”.  »

Voilà comment «  le mariage met au défi de trouver une nouvelle manière d’être enfant  » (n° 190).

LES PERSONNES AGEES.

Objet constant des attentions du pape François, en toutes rencontres, les grands-parents, par «  leurs paroles, leurs caresses ou leur seule présence aident les enfants à reconnaître que l’histoire ne commence pas avec eux, qu’ils sont les héritiers d’un long chemin et qu’il est nécessaire de respecter ­l’arrière-plan qui nous précède.  » (nos 191-192)

Bon-papa et bonne-maman sont «  la mémoire vivante  » et le “ liant ” de la famille (n° 193).

ÊTRE FRERES.

On reconnaît au passage les catéchèses du pape François. Elles forment le tissu de cette exhortation apostolique  :

«  Peut-être n’en sommes-nous pas toujours conscients, mais c’est précisément la famille qui introduit la fraternité dans le monde  ! À partir de cette première expérience de fraternité, nourrie par les liens d’affection et par l’éducation familiale, le style de la fraternité rayonne comme une promesse sur toute la société.  » (n° 194)

«  La fraternité en famille resplendit de manière particulière quand nous voyons l’attention, la patience, l’affection dont sont entourés le petit frère ou la petite sœur plus faible, malade, ou porteur de handicap.  »

Mais cela s’apprend  : «  Cet apprentissage, parfois pénible, est une véritable école de la société.  » (n° 195)

UN GRAND CŒUR.

Le Saint-Père veut vraiment élargir le cercle de la parentèle  : «  Les amis et les familles amies en font partie également, y compris les communautés de familles qui se soutiennent mutuellement dans leurs difficultés, dans leur engagement social et dans leur foi.  » (n° 196)

Personne n’est exclu  : «  les mères adolescentes, les enfants sans pères, les femmes seules qui doivent assurer l’éducation de leurs enfants, les personnes porteuses de divers handicaps qui ont besoin de beaucoup d’affection et de proximité, les jeunes qui luttent contre l’addiction, les célibataires, les personnes séparées de leurs conjoints ou les personnes veuves qui souffrent de solitude, les personnes âgées ainsi que les malades qui ne reçoivent pas le soutien de leurs enfants, et “ même les plus brisés dans les conduites de leur vie ”.  » (n° 197)

Sans oublier «  le beau-père, la belle-mère et tous les parents du conjoint  » (n° 198).

CHAPITRE SIXIÈME
QUELQUES PERSPECTIVES PASTORALES

Le Pape se défend de présenter «  une pastorale de la famille  »; à vrai dire, celle-ci résulte suffisamment des enseignements de l’Église que les chapitres précédents ont rappelés. Le Saint-Père veut seulement donner quelques directives propres à relever «  quelques-uns des grands défis pastoraux  » (n° 199).

ANNONCER L’ÉVANGILE DE LA FAMILLE AUJOURD’HUI.

«  L’orgueil des réformateurs  » dénoncé par Georges de Nantes dans sa Lettre au pape Paul VI au lendemain du Concile, en 1967, nous a fait oublier une vérité que le pape François s’est empressé de rappeler dès son avènement, dans Evangelii gaudium  : «  L’Évangile de la famille est une joie qui “ remplit le cœur et la vie tout entière ”, car dans le Christ nous sommes “ libérés du péché, de la tristesse, du vide intérieur, de l’isolement ”. À la lumière de la parabole du semeur (cf. Mt 13, 3-9), notre devoir est de coopérer pour les semailles  : le reste, c’est l’œuvre de Dieu.  » (n° 200)

Il n’en reste pas moins nécessaire de se concerter avec les «  structures sociales  » (n° 201), et les premières d’entre elles  : les pouvoirs publics. Afin d’abolir des lois “ Naquet ” qui brisent l’unité familiale, sans parler de Taubira  !

«  C’est la paroisse qui offre la contribution principale à la pastorale familiale  », mais le Pape relève qu’il «  manque souvent aux ministres ordonnés la formation adéquate pour traiter les problèmes complexes actuels des familles  » (n° 202).

Le remède  ? «  Associer un certain temps de vie au séminaire à un autre temps de vie dans les paroisses.  » L’alternance  ! «  La présence des laïcs et des familles, en particulier la présence féminine, dans la formation sacerdotale, permet de mieux apprécier la diversité et la complémentarité des diverses vocations dans l’Église.  » (n° 203)

«  Les réponses aux questionnaires font également état, avec insistance, de la nécessité de la formation des agents laïcs de la pastorale familiale grâce à l’aide de psychopédagogues, de médecins de famille  », etc. François concède qu’ «  une bonne formation pastorale est importante  ». Mais ce qui est «  fondamental  », c’est «  la direction spirituelle  » et le recours aux sacrements (n° 204).

GUIDER LES FIANCÉS SUR LE CHEMIN DE LA PRÉPARATION AU MARIAGE.

Comment «  aider les jeunes à découvrir la valeur et la richesse du mariage  »  ? (n° 205)

«  Il faut rappeler l’importance des vertus. Parmi elles, la chasteté  », particulièrement «  précieuse  ». Il faut aussi souligner «  le lien du mariage avec le baptême et les autres sacrements  » (n° 206).

«  J’invite les communautés chrétiennes à reconnaître qu’accompagner le cheminement d’amour des fiancés est un bien pour elles-mêmes. Comme les évêques d’Italie l’ont si bien exprimé, ceux qui se marient sont pour leur communauté chrétienne “ une précieuse ressource, car, en s’engageant, dans la sincérité, à grandir dans l’amour et dans le don réciproque, ils peuvent contribuer à rénover le tissu même de tout le corps ecclésial  : la forme particulière d’amitié qu’ils vivent peut devenir contagieuse, et faire grandir dans l’amitié et dans la fraternité la communauté chrétienne dont ils font partie. ”  » (n° 207)

À certaines conditions  :

«  Il y a diverses manières légitimes d’organiser la préparation immédiate au mariage, et chaque Église locale discernera ce qui est mieux, en offrant une formation adéquate qui en même temps n’éloigne pas les jeunes du sacrement. Il ne s’agit pas de leur exposer tout le Catéchisme ni de les saturer avec trop de thèmes. Car ici aussi, il est vrai que “ ce n’est pas le fait de savoir beaucoup qui remplit et satisfait l’âme, mais le fait de sentir et de savourer les choses intérieurement ”.  » La référence de cette citation est évidemment saint Ignace de Loyola, Exercices spirituels, annotation n° 2.

Sachant que ce n’est qu’un commencement  :

«  La qualité importe plus que la quantité, et il faut donner priorité – en même temps qu’à une annonce renouvelée du kérygme – à ces contenus qui, communiqués de manière attractive et cordiale, les aident à s’engager “ de tout cœur et généreusement ” [encore saint Ignace de Loyola, ibid., annotation n° 5] dans un parcours qui durera toute la vie. Il s’agit d’une sorte d’ “ initiation ” au sacrement du mariage qui leur apporte les éléments nécessaires pour pouvoir le recevoir dans les meilleures dispositions et commencer avec une certaine détermination la vie familiale.  » (n° 207)

La meilleure préparation donnée au mariage reste l’exemple donné par les parents des fiancés  ! (n° 208)

Ce qui est sûr, c’est que «  la pure attraction mutuelle ne sera pas suffisante pour soutenir l’union. Rien n’est plus volatile, plus précaire et plus imprévisible que le désir, et il ne faut jamais encourager la décision de contracter le mariage si d’autres motivations n’ont pas pris racine pour donner à cet engagement des possibilités réelles de stabilité.  » (n° 209)

«  Malheureusement, beaucoup arrivent au mariage sans se connaître. Ils se sont uniquement distraits ensemble, ils ont fait des expériences ensemble, mais n’ont pas affronté le défi de se révéler l’un à l’autre et d’apprendre qui est en réalité l’autre.  » (n° 210)

Le mariage est «  une vocation  », à laquelle répond «  la décision ferme et réaliste de traverser ensemble toutes les épreuves et les moments difficiles  » de la vie. Pour y préparer les fiancés, «  il ne faut jamais oublier de leur proposer la Réconciliation sacramentelle, qui permet de placer les péchés et les erreurs de la vie passée, et de la relation elle-même, sous l’influence du pardon miséricordieux de Dieu et de sa force qui guérit.  » (n° 211)

Le pape François n’oublie pas sa propre expérience  !

LA PRÉPARATION DE LA CÉLÉBRATION.

Elle «  tend à se focaliser sur les invitations, les vêtements, la fête et les détails innombrables qui consomment aussi bien les ressources économiques que les énergies et la joie. Les fiancés arrivent au mariage, stressés et épuisés, au lieu de consacrer leurs meilleures forces à se préparer comme couple pour le grand pas qu’ils vont faire ensemble  », et qui consiste à «  placer l’amour au-dessus de tout  ».

«  Chers fiancés  : ayez le courage d’être différents, ne vous laissez pas dévorer par la société de consommation et de l’apparence. Ce qui importe, c’est l’amour qui vous unit, consolidé et sanctifié par la grâce. Vous êtes capables d’opter pour une fête sobre et simple.  » (n° 212)

Tels étaient les vœux de notre Père adressés aux fiancés CRC. Pas toujours exaucés…

Mais il n’avait pas sa pareille pour leur expliquer ce que le Pape enseigne ici  : l’union conjugale de deux baptisés signifie et consomme «  l’amour du Fils de Dieu fait chair et uni à son Église dans une alliance d’amour  » (n° 213).

Et c’est à la vie à la mort. Le Pape cite sa catéchèse du 21 octobre 2015 où il expliquait «  le poids théologique et spirituel du consentement  » donné le jour du mariage  : «  L’honneur à la parole donnée, la fidélité à la promesse, ne peuvent ni s’acheter ni se vendre. On ne peut pas obliger par la force, mais pas davantage protéger sans sacrifice.  » (n° 214)

C’est dans la «  folie de la Croix  » sur laquelle il verse son Sang que Jésus achève de révéler son amour pour son épouse qu’il sauve et sanctifie. Et le «  disciple n’est pas plus grand que son Maître  ».

«  Les évêques du Kenya ont fait remarquer que “ trop préoccupés par le jour du mariage, les futurs époux oublient qu’ils se préparent à un engagement qui durera toute la vie ”.  » (n° 215)

C’est pourquoi le pape François leur recommande de «  prier ensemble, l’un pour l’autre, en sollicitant l’aide de Dieu pour être fidèles et généreux, lui demandant ensemble ce qu’il attend d’eux, y compris en consacrant leur amour auprès d’une statue de Marie  » (n° 216).

Ça ne se refuse pas  ! Auprès d’une statue de Notre-Dame de Fatima, de préférence, en n’oubliant pas de la prier pour le pape François, comme il ne cesse de le demander, afin qu’il consacre la Russie à son Cœur Immaculé, pour la paix du monde où grandiront les enfants que Dieu donnera à nos «  chers fiancés  »…

ACCOMPAGNER DANS LES PREMIÈRES ANNÉES DE LA VIE MATRIMONIALE.

En 1990, l’abbé de Nantes consacrait une session de Toussaint à ce “ défi ”, sous le titre  : “ Le Mariage, et après ”, qui attira de jeunes et nombreux auditeurs.

«  Tant de mauvais, de sots, d’invivables mariages se concluent… cependant que tant d’autres chantent le bonheur de pareille union  ! Je voulais donc, ­annonçait-il, évoquer le mariage chrétien dans tout son symbolisme mystique et sacramentel. Puis en tirer des leçons utiles sur sa digne préparation, sur sa célébration à l’église, en famille, et à l’intime la fête terminée. Ensuite, prendre le taureau par les cornes pour évoquer le mariage au quotidien, ses renoncements nécessaires, ses joies, mais aussi ses grandes épreuves, ses croix.  » (CRC n° 268, octobre- novembre 1990, p. 21).

Douze heures de sermons et conférences (PC 43, enregistrement audio et vidéo), à comparer avec l’enseignement du pape François. Cette session «  nous montra à quelle profondeur s’enracine l’acte d’allégeance à la Phalange. Pour nos jeunes amis qui le firent, l’idée d’un mariage qui ne soit pas de chair seule, ou de charme ou de mondanité, mais de partage spirituel intellectuel, et généreux ne pouvait aller sans l’aide de notre Communion phalangiste. Les uns avaient sous les yeux d’excellents exemples de ce qu’ils pouvaient espérer eux-mêmes réaliser, et les autres se montraient désireux de les aider à passer le cap difficile et à “ faire le bon choix ”, sans tomber dans les erreurs et désordres de notre temps.  » (ibid., p. 22)

«  Nous devons reconnaître, écrit le pape François, comme une grande valeur qu’on comprenne que le mariage est une question d’amour, que seuls peuvent se marier ceux qui se choisissent librement et s’aiment. Toutefois, lorsque l’amour devient une pure attraction ou un sentiment vague, les conjoints souffrent alors d’une très grande fragilité quand l’affectivité entre en crise ou que l’attraction physique décline.

«  Étant donné que ces confusions sont fréquentes, il s’avère indispensable d’accompagner les premières années de la vie matrimoniale pour enrichir et approfondir la décision consciente et libre de s’appartenir et de s’aimer jusqu’à la fin. Bien des fois, le temps des fiançailles n’est pas suffisant, la décision de se marier est précipitée pour diverses raisons, et, de surcroît, la maturation des jeunes est tardive. Donc, les jeunes mariés doivent compléter ce processus qui aurait dû avoir été réalisé durant les fiançailles.  » (n° 217)

L’abbé de Nantes expliquait à nos jeunes gens et jeunes filles que le mariage était «  une entreprise  ». De même le pape François  :

«  D’autre part, je voudrais insister sur le fait qu’un défi de la pastorale matrimoniale est d’aider à découvrir que le mariage ne peut se comprendre comme quelque chose d’achevé. L’union est réelle, elle est irrévocable, et elle a été confirmée et consacrée par le sacrement de mariage.

«  Mais en s’unissant, les époux deviennent protagonistes, maîtres de leur histoire et créateurs d’un projet qu’il faut mener à bien ensemble.

«  Le regard se dirige vers l’avenir qu’il faut construire quotidiennement, avec la grâce de Dieu, et pour cela même, on n’exige pas du conjoint qu’il soit parfait. Il faut laisser de côté les illusions et l’accepter tel qu’il est  : inachevé, appelé à grandir, en évolution.

«  Lorsque le regard sur le conjoint est constamment critique, cela signifie qu’on n’a pas assumé le mariage également comme un projet à construire ensemble, avec patience, compréhension, tolérance et générosité. Cela conduit à ce que l’amour soit peu à peu substitué par un regard inquisiteur et implacable, par le contrôle des mérites et des droits de chacun, par les réclamations, la concurrence et l’autodéfense. Ainsi, les conjoints deviennent incapables de se prendre en charge l’un l’autre pour la maturation des deux et pour la croissance de l’union.

«  Il faut montrer cela aux jeunes couples avec une clarté réaliste dès le départ, en sorte qu’ils prennent conscience du fait qu’ “ ils sont en train de commencer ”. Le “ oui ” qu’ils ont échangé est le début d’un itinéraire, avec un objectif capable de surmonter les aléas liés aux circonstances et les obstacles qui s’interposent. La bénédiction reçue est une grâce et une impulsion pour ce parcours toujours ouvert. D’ordinaire, s’asseoir pour élaborer un projet concret dans ses objectifs, ses instruments, ses détails, les aide.  » (n° 218)

Continuons à lire ces paroles d’or sans en perdre une seule. Celui et celle qui les suivront ne se laisseront pas “ voler l’espérance ”  :

«  Je me rappelle un proverbe qui disait que l’eau stagnante se corrompt, se détériore. C’est ce qui se passe lorsque cette vie d’amour au cours des premières années de mariage stagne, cesse d’être en mouvement, cesse d’avoir cette mobilité qui la fait avancer. La danse qui fait avancer grâce à cet amour jeune, la danse avec ces yeux émerveillés vers l’espérance, ne doit pas s’arrêter.

«  Au cours des fiançailles et des premières années de mariage, l’espérance est ce qui donne la force du levain, ce qui fait regarder au-delà des contradictions, des conflits, des conjonctures, ce qui fait toujours voir plus loin. Elle est ce qui suscite toute préoccupation pour se maintenir sur un chemin de croissance. La même espérance nous invite à vivre à plein le présent, le cœur tout à la vie familiale, car la meilleure manière de préparer et de consolider l’avenir est de bien vivre le présent.  » (n° 219)

Cela ne dispense pas d’ «  anticiper  » les aléas de l’itinéraire  : «  À chaque nouvelle étape de la vie matrimoniale, il faut s’asseoir pour renégocier les accords, de manière qu’il n’y ait ni vainqueur ni perdant mais que les deux gagnent.  » (n° 220)

Par exemple en faisant ensemble acte d’allégeance à la Phalange catholique de l’Immaculée, afin de se disposer à porter sa croix.

«  L’une des causes qui conduisent à des ruptures matrimoniales est d’avoir des attentes trop élevées sur la vie conjugale. Lorsqu’on découvre la réalité, plus limitée et plus difficile que ce que l’on avait rêvé, la solution n’est pas de penser rapidement et de manière irresponsable à la séparation, mais d’assumer le mariage comme un chemin de maturation, où chacun des conjoints est un instrument de Dieu pour faire grandir l’autre. Le changement, la croissance, le développement des bonnes potentialités que chacun porte en lui, sont possibles. Chaque mariage est une “ histoire de salut ”, et cela suppose qu’on part d’une fragilité qui, grâce au don de Dieu et à une réponse créative et généreuse, fait progressivement place à une réalité toujours plus solide et plus belle.  »

C’est une «  entreprise  », disait notre Père. Une entreprise «  artisanale  », précise le Saint-Père  :

«  Lorsqu’on lit le passage de la Bible sur la création de l’homme et de la femme, on voit Dieu qui façonne d’abord l’homme (cf. Gn 2, 7), puis qui s’aperçoit qu’il manque quelque chose d’essentiel et crée la femme  ; et alors il constate la surprise de l’homme  : “ Ah  ! maintenant oui, celle-ci oui  ! ” Et ensuite il semble écouter ce beau dialogue où l’homme et la femme se découvrent progressivement. Car même dans les moments difficiles, l’autre surprend encore et de nouvelles portes s’ouvrent pour les retrouvailles, comme si c’était la première fois  ; et à chaque nouvelle étape, ils se “ façonnent ” de nouveau mutuellement. L’amour fait qu’on attend l’autre et qu’on exerce cette patience propre à l’artisan héritier de Dieu.  » (n° 221)

Qui ne souhaiterait avoir le pape François pour directeur de conscience  ? Ne serait-ce que par la médiation de prêtres et de religieux décidant de se mettre à son école…

«  L’accompagnement doit encourager les époux à être généreux dans la communication de la vie […]. Plus les époux cherchent à écouter Dieu et ses commandements dans leur conscience (cf. Rm 2, 15) et se font accompagner spirituellement, plus leur décision sera intimement libre vis-à-vis d’un choix subjectif et de l’alignement sur les comportements de leur environnement […]. Il faut toujours mettre en évidence le fait que les enfants sont un don merveilleux de Dieu, une joie pour les parents et pour l’Église. À travers eux, le Seigneur renouvelle le monde.  » (n° 222)

«  Il faut encourager les époux à s’ouvrir à une attitude fondamentale d’accueil du grand don que représentent les enfants. Il faut souligner l’importance de la spiritualité familiale, de la prière et de la participation à l’Eucharistie dominicale, en encourageant les couples à se réunir régulièrement pour favoriser la croissance de la vie spirituelle et la solidarité au niveau des exigences concrètes de la vie. Liturgies, pratiques dévotionnelles et Eucharisties célébrées pour les familles, surtout pour l’anniversaire du mariage ont été mentionnées comme étant vitales pour favoriser l’évangélisation à travers la famille.  » (n° 223)

C’est «  une question de temps. L’amour a besoin de temps disponible et gratuit, qui fait passer d’autres choses au second plan. Il faut du temps pour dialoguer, pour s’embrasser sans hâte, pour partager des projets, pour s’écouter, pour se regarder, pour se valoriser, pour renforcer la relation  », et donc se dégager du «  rythme effréné de la société  » et ne pas se laisser accaparer par «  les engagements du travail  » (n° 224).

Cela suppose de prévoir «  des moments pour être ensemble gratuitement  », mais aussi «  les temps de détente avec les enfants  », la célébration des anniversaires, la prière en famille…

C’est une question de vie ou de mort  : «  Car quand on ne sait que faire des moments à partager, l’un ou l’autre des conjoints finira par se réfugier dans la technologie [l’ordinateur !], inventera d’autres engagements, cherchera d’autres bras ou s’échappera d’une intimité gênante.  » (n° 225)

Pour nourrir l’amour, il ne s’agit pas d’inventer tous les jours du nouveau. Au contraire  !

«  Il faut aussi inciter les jeunes couples à créer leur propre routine, qui offre une saine sensation de stabilité et de protection, et qui se construit par une série de rites quotidiens partagés. C’est bon de se donner toujours un baiser le matin, se bénir toutes les nuits, attendre l’autre et le recevoir lorsqu’il arrive, faire des sorties ensemble, partager les tâches domestiques. Mais en même temps, il est bon d’interrompre la routine par la fête, de ne pas perdre la capacité de célébrer en famille, de se réjouir et de fêter les belles expériences. Ils ont besoin de se faire réciproquement des surprises par les dons de Dieu et d’alimenter ensemble la joie de vivre. Lorsqu’on sait célébrer, cette capacité renouvelle l’énergie de l’amour, le libère de la monotonie et remplit la routine quotidienne de couleurs ainsi que d’espérance.  » (n° 226)

«  Nous les Pasteurs, nous devons encourager les familles à grandir dans la foi  » par «  la confession fréquente, la direction spirituelle, l’assistance à des retraites. Toutefois, il ne faut pas cesser d’inviter à créer des espaces hebdomadaires de prière familiale, car “ la famille qui prie unie, demeure unie ”. De même, lorsque nous visitons les familles, nous devrions convoquer tous les membres de la famille à un moment donné pour prier les uns pour les autres et pour remettre la famille dans les mains du Seigneur. En même temps, il faut encourager chacun des conjoints à avoir des moments de prière dans la solitude face à Dieu, car chacun a ses croix secrètes. Pourquoi ne pas dire à Dieu ce qui perturbe le cœur, ou lui demander la force de guérir les blessures personnelles, et implorer la lumière nécessaire pour pouvoir répondre à son propre engagement  ?  » (n° 227)

Et si l’un des deux conjoints n’est pas baptisé  ? Ou ne pratique pas  ? «  Dans ce cas, le désir de l’autre de vivre et de grandir comme chrétien fait que l’indifférence de ce conjoint est vécue avec douleur. Cependant, il est possible de trouver certaines valeurs communes qui peuvent être partagées et être cultivées avec enthousiasme. De toute manière, aimer le conjoint incroyant, le rendre heureux, soulager ses souffrances et partager la vie avec lui est un vrai chemin de sanctification. D’autre part, l’amour est un don de Dieu, et là où il est répandu, il fait sentir sa force qui transforme, de façon parfois mystérieuse, au point où “ le mari non croyant se trouve sanctifié par sa femme, et la femme non croyante se trouve sanctifiée par le mari croyant ” (1 Co 7, 14).  » (n° 228)

Le mariage ne peut s’épanouir que dans une communauté chrétienne (n° 229) et il y a cent occasions de rattraper les couples qui s’en sont éloignés, par exemple le baptême d’un enfant, des funérailles, ou le mariage d’un parent ou d’un ami. Encore faut-il saisir l’occasion  ! ou la créer par une bénédiction des familles, la visite d’une statue de la Vierge, bref, «  la pastorale familiale doit être fondamentalement missionnaire, en sortie, de proximité, au lieu de se limiter à être une usine de cours auxquels peu de personnes prennent part  » (n° 230).

ÉCLAIRER LES CRISES, LES ANGOISSES ET LES DIFFICULTÉS.

Avant d’aborder les sujets qui fâchent, le pape François décrit l’antidote fourni par «  ceux qui, dans l’amour ont déjà fait vieillir le vin nouveau des ­fiançailles. Lorsque le vin vieillit grâce à cette expérience du chemin parcouru, la fidélité dans les petits détails de la vie s’y manifeste, fleurit dans toute sa plénitude. C’est la fidélité de l’attente et de la patience. C’est comme si cette fidélité pleine de sacrifices et de joies fleurissait à l’âge où tout vieillit  ; et les yeux deviennent brillants en contemplant les petits-enfants. Il en était ainsi dès le commencement, mais cela est déjà devenu conscient, solide, a mûri grâce à la surprise quotidienne de la redécouverte jour après jour, année après année. Comme enseignait saint Jean de la Croix, “ les vieux amants ” sont ceux qui sont “ exercés de longue main et ayant fait leurs preuves ”. Ils “ n’ont plus cette ferveur sensible, cette fermentation spirituelle, ces bouillonnements extérieurs. Ils goûtent la suavité du vin d’amour parfaitement cuit jusqu’à la substance […] fixée au plus intime de l’âme ”. Cela suppose d’avoir été capables de surmonter ensemble les crises et les temps d’angoisse, sans fuir les défis ni cacher les difficultés.  » (n° 231)

LE DÉFI DES CRISES.

«  L’histoire d’une famille est jalonnée de crises en tout genre.  » Notre Père en avertissait nos jeunes gens et jeunes filles  : «  Il arrive que très tôt, la réalité du mariage, ou pire, le mariage avec cette personne-là, apparaisse tout d’un coup – dès le voyage de noces  ?  ! ou dès le retour  !  ! ou bien, on ne sait pourquoi, un an, dix ans plus tard – absolument une déception mortelle, une espèce de cassure, les yeux tout d’un coup dessillés […].

«  Il n’y a qu’un seul remède  : lever les yeux vers la Croix, regarder Jésus souffrant pour son épouse pécheresse, regarder Marie Corédemptrice et, bravement, renoncer au bonheur terrestre. Les grands-mères disaient cela à leurs petites-filles autrefois et elles avaient raison  : “ Ma fille, ce n’est pas sur terre que tu seras heureuse  ! ” La Sainte Vierge a dit à sainte Bernadette  : “ Je ne vous promets pas d’être heureuse en ce monde mais en l’autre. ”

«  Cette parole, que la Sainte Vierge la dise à toutes les jeunes épouses et aux époux aussi  ! Renoncer au bonheur terrestre trop désiré, trop aimé, pour être prêts à embrasser la croix, toutes les croix possibles, et ne plus songer qu’à faire son salut et celui de l’autre pour la joie de l’amour qu’on aura au Ciel l’un pour l’autre.  » (Le mariage… et après )

C’est en ce sens qu’il faut comprendre l’affirmation du pape François selon laquelle «  chaque crise cache une bonne nouvelle qu’il faut savoir écouter en affinant l’ouïe du cœur  » (n° 232).

Tout le reste est littérature.

Par exemple «  la réaction immédiate  » qui consiste à «  se révolter face au défi d’une crise  »; alors «  “ la personne que j’aime ” devient “ celui qui m’accompagne toujours dans la vie ”, puis seulement “ le père ou la mère de mes enfants ” et finalement un étranger  » (n° 233).

Le Pape préconise un «  accompagnement pastoral  » (n° 234) diversifié selon la nature de la “ crise  ”, comme celle «  des débuts, lorsqu’il faut apprendre à rendre compatibles les différences et à se détacher des parents  ; ou la crise de l’arrivée de l’enfant, avec ses nouveaux défis émotionnels  ; la crise de l’allaitement, qui change les habitudes du couple  ; la crise de l’adolescence de l’enfant, qui exige beaucoup d’énergie, déstabilise les parents et parfois les oppose l’un à l’autre  ; la crise du “ nid vide ”, qui oblige le couple à se regarder de nouveau lui-même  ; la crise qui a son origine dans la vieillesse des parents des conjoints, qui demandent plus de présence, de soins et de décisions difficiles. Ce sont des situations exigeantes, qui provoquent des peurs, des sentiments de culpabilité, des dépressions ou des fatigues pouvant affecter gravement l’union.  » (n° 235)

Il y a aussi «  les crises personnelles qui ont des incidences sur le couple, ayant trait aux difficultés économiques, de travail, affectives, sociales, spirituelles. Et s’y ajoutent des circonstances inattendues qui peuvent altérer la vie familiale, et qui exigent un cheminement de pardon et de réconciliation. Tandis qu’il tente de faire le pas du pardon, chacun doit se demander avec une sereine humilité s’il n’a pas créé les circonstances qui ont conduit l’autre à commettre certaines erreurs. Certaines familles succombent lorsque les conjoints s’accusent mutuellement, mais “ l’expérience montre qu’avec une aide appropriée et par l’action réconciliatrice de la grâce, bon nombre de crises conjugales sont surmontées d’une manière satisfaisante. Savoir pardonner et se sentir pardonné constitue une expérience fondamentale dans la vie familiale ”.  » (n° 236)

«  Actuellement, disait l’abbé de Nantes, la tentation du divorce apparaît une fois, deux fois, dix fois, cent fois dans la vie de certains époux. Il faudra l’écarter toutes les fois  !

«  Il est devenu fréquent que, lorsque quelqu’un sent qu’il ne reçoit pas ce qu’il désire, ou que ne se réalise pas ce dont il rêvait, cela semble suffisant pour mettre fin à un mariage. À cette allure, il n’y aura pas de mariage qui dure.  » (n° 237)

Notre Père plaidait la cause du diable pour nous en garder, après avoir évoqué “ la tentation du divorce ”  : «  C’est à portée de la main  : maman me le conseille, papa ne demande qu’à faire les démarches, c’est là. Mais non  ! Je suis avec lui et lui avec moi, et c’est parce que je demande, comme une enfant gâtée que je suis, des plaisirs, des joies trop sensibles, trop immédiates à la terre. À ce moment-là, on s’en guérit en retrouvant quand même par en dessous cet amour qui est toujours là parce que Dieu y veille.  » (Le mariage… et après )

Le pape François, tout «  en reconnaissant que la réconciliation est possible  », en vient à constater qu’il est «  particulièrement urgent de mettre en place un ministère dédié à ceux dont la relation conjugale s’est brisée  » (n° 238).

C’est une conclusion du Synode, au numéro 78 de la “ relatio finalis ”, mais je puis témoigner que c’est la réponse à une attente de l’abbé de Nantes, notre Père, curé de paroisse et directeur d’âmes.

VIEILLES BLESSURES.

Le Pape commence par énoncer les diverses formes d’immaturité qui sont la cause d’une «  relation conjugale brisée  »  :

«  L’enfance ou l’adolescence mal vécues constituent un terreau de crises personnelles qui finissent par affecter le mariage […].

«  Le fait est que parfois les personnes ont besoin de réaliser, à quarante ans, une maturation retardée qui devrait avoir été atteinte à la fin de l’adolescence. Parfois, on aime d’un amour égocentrique propre à l’enfant, figé à une étape où la réalité est déformée et où on se laisse aller au caprice selon lequel tout tourne autour de soi. C’est un amour insatiable, qui crie et pleure lorsqu’il n’a pas ce qu’il désire. D’autres fois, on aime d’un amour figé dans l’adolescence, caractérisé par la confrontation, la critique acerbe, l’habitude de culpabiliser les autres, la logique du sentiment et de la fantaisie, où les autres doivent remplir ses propres vides ou satisfaire ses caprices.  » (n° 239)

Comment rattraper le retard et devenir un homme sur le tard, ou une femme  ?

«  Il faut suivre un processus de libération qu’on n’a jamais affronté. Lorsque la relation entre les conjoints ne fonctionne pas bien, avant de prendre des décisions importantes, il convient de s’assurer que chacun ait effectué ce parcours de guérison de sa propre histoire. Cela exige de reconnaître le besoin de guérir, de demander avec insistance la grâce de pardonner et de se pardonner, d’accepter de l’aide, de chercher des motivations positives et de recommencer sans cesse. Chacun doit être très sincère avec lui-même pour reconnaître que sa façon de vivre l’amour est immature.

«  Il a beau sembler évident que toute la faute est de l’autre, il n’est jamais possible de surmonter une crise en espérant qu’uniquement l’autre change. De même, il faut s’interroger sur ce par rapport à quoi on pourrait soi-même mûrir ou guérir afin de favoriser la résolution du conflit.  » (n° 240)

ACCOMPAGNER APRÈS LES RUPTURES ET LES DIVORCES.

Reprenant sa catéchèse du 24 juin 2015, le Pape François écrit  : «  Il faut reconnaître qu’ “ il y a des cas où la séparation est inévitable. Parfois, elle peut devenir moralement nécessaire, lorsque, précisément, il s’agit de soustraire le conjoint le plus faible, ou les enfants en bas âge, aux blessures les plus graves causées par l’abus et par la violence, par l’avilissement et par l’exploitation, par l’extranéité et par l’indifférence . ”  » Dans les limites posées par Jean-Paul II, d’ «  un remède extrême après avoir vainement tenté tout ce qui était raisonnablement possible pour l’éviter ”  » (n° 241).

Il faut distinguer, parmi «  les personnes séparées, divorcées ou abandonnées […] ceux qui ont subi injustement la séparation, le divorce ou l’abandon  » et «  ceux qui ont été contraints de rompre la vie en commun à cause des mauvais traitements de leur conjoint […] dans de graves conditions de pauvreté  » (n° 242).

Le Pape répète ce qu’il disait dans sa catéchèse du 5 août 2015  : «  Il est important de faire en sorte que les personnes divorcées engagées dans une nouvelle union sentent qu’elles font partie de l’Église, qu’elles “ ne sont pas excommuniées ” et qu’elles ne sont pas traitées comme telles, car elles sont incluses dans la communion ecclésiale.  »

Cela dit, «  prendre soin d’eux ne signifie pas pour la communauté chrétienne un affaiblissement de sa foi et de son témoignage sur l’indissolubilité du mariage, c’est plutôt précisément en cela que s’exprime sa charité  » (n° 243).

Surtout si la validité du mariage est en cause  :

«  C’est plus fréquent qu’on n’imagine, avertissait notre Père, et c’est une épreuve plus lourde que la rupture des fiançailles parce qu’il faut attendre longtemps  » le jugement. Certains se sont remariés avant d’avoir obtenu la sentence d’annulation. Ils croient avoir manqué à la loi de l’Église. De fait, c’est vrai d’un point de vue légal, et les voilà pour cinquante ans unis à une personne dont ils pensent qu’elle n’est pas leur femme et qu’ils vivent dans le péché, que s’ils meurent dans cet état, ils iront en enfer.  »

Ceux qui ont pu expliquer leur cas à l’abbé de Nantes comme curé de paroisse, ou simplement comme directeur de conscience, se sont entendu dire que le premier mariage était nul, mais qu’il fallait se dépêcher pour obtenir le jugement de l’Église. Après cinq ans, sept ans, dix ans écoulés, il faut trouver des témoins des faits allégués…

Le pape François a remédié à cette lenteur éprouvante par une simplification des procédures, établie dans «  deux récents documents en la matière  ». En préambule, il souligne que l’évêque lui-même dans son Église, dont il est constitué pasteur et chef, est, par cela même, juge des fidèles qui lui ont été confiés  ».

«  La mise en œuvre de ces documents constitue donc une grande responsabilité pour les Ordinaires diocésains, appelés à juger eux-mêmes certaines causes et, en tout cas, à assurer un accès plus facile des fidèles à la justice. Cela implique la préparation d’un personnel suffisant, composé de clercs et de laïcs, qui se consacre en priorité à ce service ecclésial. Il sera donc nécessaire de mettre à la disposition des personnes séparées ou des couples en crise, un service d’information, de conseil et de médiation, lié à la pastorale familiale, qui pourra également accueillir les personnes en vue de l’enquête préliminaire au procès matrimonial.  » (n° 244).

Le grand souci du pape François, «  au-delà de toutes les considérations qu’on voudra avancer  », touche les enfants, «  victimes innocentes de cette situation  ». Sur le ton d’une instante supplication, le Pape reprend les termes de sa catéchèse du 20 mai 2015  :

«  Il ne faut jamais, jamais, jamais prendre un enfant comme otage  ! Vous vous êtes séparés en raison de nombreuses difficultés et motifs, la vie vous a fait vivre cette épreuve, mais que les enfants ne soient pas ceux qui portent le poids de cette séparation, qu’ils ne soient pas utilisés comme otages contre l’autre conjoint, qu’ils grandissent en entendant leur maman dire du bien de leur papa, bien qu’ils ne soient pas ensemble, et que leur papa parle bien de leur maman.  » (n° 245)

C’est le principal argument du Pape pour inciter les communautés chrétiennes à ne pas «  laisser seuls, dans leur nouvelle union, les parents divorcés. Au contraire, elles doivent les inclure et les accompagner dans leur responsabilité éducative  ».

Le Pape cite de nouveau sa catéchèse du 5 août 2015  : «  Comment pourrions-nous recommander à ces parents de faire tout leur possible pour éduquer leurs enfants à la vie chrétienne, en leur donnant l’exemple d’une foi convaincue et pratiquée, si nous les tenions à distance de la vie de la communauté, comme s’ils étaient excommuniés  ? Il faut faire en sorte de ne pas ajouter d’autres poids à ceux que les enfants, dans ces situations, doivent déjà porter  !  »

Il s’agit non seulement de «  guérir les blessures des parents et les protéger spirituellement  », mais encore de montrer aux enfants «  le visage familial de l’Église qui les protège dans cette expérience traumatisante  ».

«  Voilà pourquoi, sans doute, notre tâche pastorale la plus importante envers les familles est-elle de renforcer l’amour et d’aider à guérir les blessures, en sorte que nous puissions prévenir la progression de ce drame de notre époque.  » (n° 246)

CERTAINES SITUATIONS COMPLEXES.

Aux fiancés qu’il préparait au mariage, l’abbé de Nantes recommandait de poser la question religieuse d’abord  ! Si le ou la future n’est pas catholique, «  c’est une difficulté que je considère comme insurmontable  », disait-il.

Le pape François, au contraire, cite Jean-Paul II, selon lequel «  les mariages entre catholiques et d’autres baptisés “ présentent, tout en ayant une physionomie particulière, de nombreux éléments qu’il est bon de valoriser et de développer, soit pour leur valeur intrinsèque, soit pour la contribution qu’ils peuvent apporter au mouvement œcuménique ”. À cette fin, “ on recherchera (…) une cordiale collaboration entre le ministre catholique et le ministre non catholique, dès le moment de la préparation au mariage et des noces ” ( Familiaris consortio, n. 78).  » (n° 247)

C’est précisément ce que l’abbé de Nantes considère comme la difficulté majeure en poursuivant  :

«  Dans notre malheureuse religion catholique qui est une auberge espagnole où n’importe qui en vient, en part, ce n’est pas tout de dire que je suis catholique, mais de quelle tendance suis-je  ? Parce qu’il y a des tendances aujourd’hui catholiques, qui seraient, s’il y avait encore une discipline de la foi dans l’Église, des hérésies, tout simplement  !  »

Depuis l’ “ interreligion ” introduite par Jean-Paul II.

«  Est-ce que cela compte  ?  » oui ou non  ? Comme le pape François, notre Père se défendait d’énoncer une règle “ magistérielle ”  :

«  Je dis mon expérience, je ne vous impose pas mes idées, je vous explique ce que je pense être vrai. Je pense que la foi en Dieu, en Jésus-Christ et en son Église est non négociable. Tandis que l’amour, lui, est négociable, il est conditionnel.

«  Selon moi, c’est impératif, n’empêche que je vous laisserai faire toutes les bêtises que vous voudrez, je ne peux pas vous en empêcher. L’Église a prévu qu’il peut y avoir des dispenses de disparité de culte, de religion mixte. Cela veut dire qu’on peut, avec un papier qu’on vous fait automatiquement, épouser un protestant, un musulman, etc. Vous le paierez  !  »

Selon le pape François, «  les mariages avec disparité de culte constituent un lieu privilégié de dialogue interreligieux […]. Nous devons donc réaffirmer la nécessité que la liberté religieuse soit respectée à l’égard de tous.  » (nos 248-249)

À La Mecque, à l’égard des chrétiens  ?

Le Pape achève son énumération des «  situations complexes  » en évoquant, avec le même libéralisme, «  la situation des familles qui vivent l’expérience d’avoir en leur sein des personnes manifestant une tendance homosexuelle, une expérience loin d’être facile tant pour les parents que pour les enfants  » (n° 250)

Suit une condamnation très ferme du «  projet d’assimiler au mariage les unions entre personnes homosexuelles  » (n° 251). Cela non plus n’est pas négociable  !

Et une recommandation en faveur des «  familles monoparentales  »  : «  Quelle que soit la cause, le parent qui habite avec l’enfant doit trouver soutien et réconfort auprès des autres familles qui forment la communauté chrétienne, ainsi qu’auprès des organismes pastoraux paroissiaux.  » (n° 252)

QUAND LA MORT TRANSPERCE DE SON AIGUILLON.

«  Le veuvage est une expérience particulièrement difficile.  » (nos 253-254)

«  Si c’est une femme, disait l’abbé de Nantes, elle peut très bien préférer le veuvage, l’Église l’a toujours considéré comme la meilleure chose  » afin «  de n’avoir d’autre époux sur la terre que son mari qui est au Ciel et le Seigneur pour l’aider. Mais d’autre part, si cette femme se sent trop faible dans la vie, elle doit penser à donner un père à ses enfants, le plus rapidement possible.

«  Quand c’est un homme, avec ou sans enfant, s’il n’a pas charge d’enfant, il doit penser au monastère. S’il a des enfants en charge, il doit se remarier.  »

Le pape François écrit dans le même sens  :

«  À un certain moment du deuil, il faut aider à découvrir que nous qui avons perdu un être cher, nous avons encore une mission à accomplir, et que cela ne nous fait pas du bien de vouloir prolonger la souffrance, comme si elle constituait un hommage. La personne aimée n’a pas besoin de notre souffrance et ce n’est pas flatteur pour elle que nous ruinions nos vies. Ce n’est pas non plus la meilleure expression d’amour que de se souvenir d’elle et de la nommer à chaque instant, car c’est s’accrocher à un passé qui n’existe plus, au lieu d’aimer cet être réel qui maintenant est dans l’au-delà. Sa présence physique n’est plus possible, mais si la mort est une chose puissante, “ l’amour est fort comme la mort  ” (Ct 8, 6).  » (n° 255)

Le pape François disait magnifiquement dans sa catéchèse du 17 juin 2015, qu’il cite pour achever ce chapitre  :

«  Nous sommes consolés de savoir que la destruction complète de ceux qui meurent n’existe pas, et la foi nous assure que le Ressuscité ne nous abandonnera jamais. Ainsi, nous pouvons empêcher la mort de “ nous empoisonner la vie, de rendre vains nos liens d’áffection, de nous faire tomber dans le vide le plus obscur. ” La Bible parle d’un Dieu qui nous a créés par amour, et qui nous a faits de telle manière que notre vie ne finit pas avec la mort (cf. Sg 3, 2-3). Saint Paul nous fait part d’une rencontre avec le Christ immédiatement après la mort  : “ J’ai le désir de m’en aller et d’être avec le Christ. ” (Ph 1, 23) Avec lui, après la mort, nous attend “ ce que Dieu a préparé pour ceux qui l’aiment ” (1 Co 2, 9). La préface de la liturgie des défunts dit merveilleusement  : “ Si la loi de la mort nous afflige, la promesse de l’immortalité nous apporte la consolation. Car pour ceux qui meurent en toi, Seigneur, la vie n’est pas détruite, elle est transformée.  » En effet, “ nos proches n’ont pas disparu dans l’obscurité du néant  : l’espérance nous assure qu’ils sont entre les mains bonnes et fortes de Dieu ”.  » (n° 256)

«  Une façon de communiquer avec les proches décédés est de prier pour eux. La Bible affirme que “ prier pour les morts ” est une pensée “ sainte et pieuse ” (2 M 12, 44-45). Prier pour eux “ peut non seulement les aider mais aussi rendre efficace leur intercession en notre faveur ”. L’Apocalypse présente les martyrs intercédant pour ceux qui subissent l’injustice sur terre (cf. Ap 6, 9-11), solidaires de ce monde en chemin. Certains saints, avant de mourir, consolaient leurs proches en leur promettant qu’ils seraient proches pour les aider. Sainte Thérèse de Lisieux faisait part de son désir de passer son Ciel à continuer de faire du bien sur la terre.  » Après avoir indiqué en note la référence au “ Carnet jaune ” de mère Agnès, au 17 juillet 1897, le Pape rappelle la promesse de sainte Thérèse, en date du 9 juin 1897, «  selon laquelle son départ de ce monde serait comme “ une pluie de roses ”.  » (n° 257)

«  Si nous acceptons la mort, nous pouvons nous y préparer. Le parcours est de grandir dans l’amour envers ceux qui cheminent avec nous, jusqu’au jour où “ il n’y aura plus de mort, ni de pleur, ni de cri ni de peine ” (Ap 21, 4). Ainsi, nous nous préparerons aussi à retrouver les proches qui sont morts. Tout comme Jésus a remis le fils qui était mort à sa mère (cf. Lc 7, 15), il en sera de même avec nous. Ne perdons pas notre énergie à rester des années et des années dans le passé. Mieux nous vivons sur cette terre, plus grand sera le bonheur que nous pourrons partager avec nos proches dans le Ciel. Plus nous arriverons à mûrir et à grandir, plus nous pourrons leur apporter de belles choses au banquet céleste.  » (n° 258) (À suivre)

frère Bruno de Jésus-Marie.

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