La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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La Contre-Réforme Catholique au XXIe siècle

IL EST RESSUSCITÉ !

N° 165 – Juillet 2016

Rédaction : Frère Bruno Bonnet-Eymard


« LA JOIE DE L’AMOUR » (3)

par frère Bruno de Jésus-Marie.

CHAPITRE SEPTIÈME
RENFORCER L’ÉDUCATION DES ENFANTS

APRÈS avoir encouragé «  l’amour qui devient fécond  » (Il est ressuscité n° 164, juin 2016, p. 5-26), il faut guider les parents dans l’éducation de leurs ­enfants afin qu’ils «  acceptent cette responsabilité incontournable et l’accomplissent d’une manière consciente, enthousiaste, raisonnable et appropriée  » (n° 259).

Le Pape s’y arrête d’une manière particulièrement attentive et fructueuse.

OÙ SONT LES ENFANTS  ?

La famille est le lieu «  de protection, d’accompagnement, d’orientation  » qu’il faut défendre contre toute intrusion de «  ceux qui rentrent dans leurs chambres à travers les écrans […]. Il faut toujours rester vigilants  », car nombreux sont les «  risques d’agression, d’abus ou de toxicomanie, par exemple  » (n° 260).

Il ne s’agit pas d’être «  obsédé de savoir où se trouve son enfant et de contrôler tous ses mouvements  », mais de «  créer chez l’enfant, par beaucoup d’amour, des processus de maturation de sa liberté, de formation, de croissance intégrale, de culture d’une authentique autonomie. C’est seulement ainsi que cet enfant aura en lui-même les éléments nécessaires pour savoir se défendre ainsi que pour agir intelligemment et avec lucidité dans les circonstances difficiles.

«  Donc, la grande question n’est pas  : où se trouve l’enfant physiquement, avec qui est-il en ce moment  ? Mais  : où se trouve-t-il dans un sens existentiel, où se situe-t-il du point de vue de ses convictions, de ses objectifs, de ses désirs, de son projet de vie  ?  » (n° 261)

Il s’agit donc de préparer les enfants à choisir librement «  de manière sensée et intelligente  » ce qui en fera «  des personnes qui comprennent pleinement que leur vie et celle de leur communauté sont dans leurs mains et que cette liberté est un don immense  » (n° 261).

LA FORMATION MORALE DES ENFANTS.

D’abord, «  créer la confiance chez les enfants, leur inspirer un respect plein d’amour. Lorsqu’un enfant ne sent plus qu’il est précieux pour ses parents bien qu’il ne soit pas sans défaut, ou ne perçoit pas qu’ils nourrissent une préoccupation sincère pour lui, cela crée des blessures profondes qui sont à l’origine de nombreuses difficultés dans sa maturation. Cette absence, cet abandon affectif, provoque une douleur plus profonde qu’une éventuelle correction qu’il reçoit pour une mauvaise action.  » (n° 263)

«  La formation morale devrait toujours se réaliser par des méthodes actives et par un dialogue éducatif qui prend en compte la sensibilité et le langage propres aux enfants.  » (n° 264)

«  Pour bien agir, il ne suffit pas de “ bien juger ” ni de savoir clairement ce qu’on doit faire – même si cela est prioritaire.  » Encore faut-il être porté à l’accomplir par amour (n° 265).

Le Pape résume en trois mots qui lui sont chers les vertus qui permettront d’y parvenir  : «  On peut avoir des sentiments sociables et une bonne disposition envers les autres, mais si pendant longtemps on n’a pas été habitué, grâce à l’insistance des adultes, à dire “ s’il vous plaît ”, “ pardon ”, “ merci  ”, la bonne disposition intérieure ne se traduira pas facilement en ces expressions.  » (n° 266)

«  L’éducation morale est une formation à la liberté à travers des propositions, des motivations, des applications pratiques, des stimulations, des récompenses, des exemples, des modèles, des symboles, des réflexions, des exhortations, des révisions de la façon d’agir et des dialogues qui aident les personnes à développer ces principes intérieurs stables qui conduisent à faire spontanément le bien. La vertu est une conviction transformée en un principe intérieur et stable d’action.  » (n° 267)

LA VALEUR DE LA SANCTION COMME STIMULATION.

«  Il est important d’orienter l’enfant avec fermeté afin qu’il demande pardon et répare le tort causé aux autres.  » (n° 268)

«  Un enfant puni avec amour sent qu’il est pris en compte, perçoit qu’il est quelqu’un, réalise que ses parents reconnaissent ses possibilités. Cela n’exige pas que les parents soient sans défauts, mais qu’ils sachent reconnaître avec humilité leurs limites et montrent leurs propres efforts pour être meilleurs. Mais l’un des témoignages dont les enfants ont besoin de la part des parents est de voir que ceux-ci ne se laissent pas mener par la colère.  »

«  “ Parents, n’exaspérez pas vos enfants. ” (Ep 6, 4; cf. Col 3, 21).  » (n° 269)

Toute la difficulté de l’éducation réside dans cette recherche d’une vocation qui se manifeste par les «  désirs de l’enfant  » confronté à ses «  responsabilités  » (n° 270).

RÉALISME PATIENT.

«  L’éducation morale implique de demander à un enfant ou à un jeune uniquement ces choses qui ne représentent pas pour lui un sacrifice disproportionné, de n’exiger de lui qu’une part d’effort qui ne provoque pas de ressentiment ou des actions trop forcées. Le parcours ordinaire est de proposer de petits pas qui peuvent être compris, acceptés et valorisés, et impliquent un renoncement proportionné. Autrement, en exigeant trop, nous n’obtenons rien. À peine la personne pourra-t-elle se libérer de l’autorité que, probablement, elle cessera de bien agir.  » (n° 271)

«  La formation éthique éveille parfois du mépris, du fait d’expériences d’abandon, de déception, de carence affective, ou à cause d’une mauvaise image des parents. Les conceptions déformées des figures des parents ou les faiblesses des adultes sont projetées sur les valeurs morales.  » (n° 272)

Le remède est une éducation de la liberté qui, de soi, «  n’est pas une pure capacité de choisir le bien dans une spontanéité totale. On ne distingue pas toujours clairement un acte “ volontaire ” d’un acte “ libre ”. Quelqu’un peut vouloir une chose mauvaise avec une grande force de volonté, mais à cause d’une passion irrésistible ou d’une mauvaise éducation. Dans ce cas, sa décision est très volontaire, elle ne contredit pas l’inclinaison de son propre vouloir, mais elle n’est pas libre, parce qu’il lui est devenu impossible de ne pas opter pour ce mal. C’est ce qui arrive à un toxicomane compulsif, lorsqu’il veut de la drogue de toutes ses forces, mais est si conditionné que pour le moment il n’est pas capable de prendre une autre décision. Par conséquent, sa décision est volontaire, mais elle n’est pas libre. “ Le laisser choisir librement ” n’a pas de sens, puisque de fait il ne peut choisir, et l’exposer à la drogue ne fait qu’accroître la dépendance. Il a besoin de l’aide des autres et d’un parcours éducatif.  » (n° 273)

LA VIE FAMILIALE COMME LIEU D’ÉDUCATION.

«  La famille est la première école  » où beaucoup de personnes ont appris à agir «  toute leur vie d’une manière donnée… comme par osmose. “ On m’a éduqué ainsi  ”; “ c’est ce qu’on m’a inculqué  ”.  » Le tout est de ne pas se laisser dépouiller de cet héritage familial par l’intrusion des «  divers moyens de communication sociale  », comme «  certains programmes de télévision ou certaines formes de publicité  » (n° 274)

«  En ce temps, où règnent l’anxiété et la vitesse technologique, une tâche très importante des familles est d’éduquer à la patience. Il ne s’agit pas d’interdire aux jeunes de jouer avec les dispositifs électroniques, mais de trouver la manière de créer en eux la capacité de distinguer les diverses logiques et de ne pas appliquer la vitesse digitale à tous les domaines de la vie.  » Sous peine de devenir «  des gens impatients, qui soumettent tout à la satisfaction de leurs besoins immédiats et grandissent avec le vice du “ je veux et j’ai ”. C’est une grave erreur qui ne favorise pas la liberté, mais l’affecte. En revanche, quand on éduque à apprendre à reporter certaines choses et à attendre le moment convenable, on enseigne ce qu’est être maître de soi-même, autonome face à ses propres impulsions. Ainsi, lorsqu’un enfant expérimente qu’il peut se prendre lui-même en charge, l’estime qu’il a de lui-même s’affermit. En même temps, cela lui apprend à respecter la liberté des autres. Évidemment, cela n’implique pas d’exiger des enfants qu’ils agissent comme des adultes, mais il ne faut pas non plus mépriser leur capacité à grandir dans la maturation d’une liberté responsable. Dans une famille saine, cet apprentissage s’effectue de manière ordinaire à travers les exigences de la cohabitation.  » (n° 275)

En effet, «  La famille est le lieu de la première socialisation, parce qu’elle est le premier endroit où on apprend à se situer face à l’autre, à écouter, à partager, à supporter, à respecter, à aider, à cohabiter… C’est là qu’on brise la première barrière de l’égoïsme mortel pour reconnaître que nous vivons à côté d’autres, avec d’autres, qui sont dignes de notre attention, de notre amabilité, de notre affection.  » (n° 276)

Le Pape cite sa propre catéchèse du 30 septembre 2015  : «  La famille est la protagoniste d’une écologie intégrale, parce qu’elle est le sujet social primaire, qui contient en son sein les deux principes de base de la civilisation humaine sur la terre  : le principe de communion et le principe de fécondité.  »

Sans oublier l’école de la maladie qui renforce les liens familiaux  : «  Une éducation qui met à l’abri de la sensibilité envers la maladie humaine, rend le cœur aride, et fait en sorte que les jeunes sont “ anesthésiés ” face à la souffrance des autres, incapables d’affronter la souffrance et de vivre l’expérience de la limite.  » (n° 277)

Le Pape met alors en garde contre «  les risques des nouvelles formes de communication pour les enfants et pour les adolescents, qu’elles convertissent parfois en abouliques, déconnectés du monde réel. Cet “ autisme technologique ” les expose plus facilement à la manipulation de ceux qui cherchent à entrer dans leur intimité pour des intérêts égoïstes.  » (n° 278)

«  Les écoles catholiques devraient être encouragées dans leur mission d’aider les élèves à grandir comme adultes mûrs, capables de voir le monde à travers le regard d’amour de Jésus et comprenant la vie comme un appel à servir Dieu. Par conséquent, il faut affirmer avec force la liberté de l’Église d’enseigner sa propre doctrine et le droit à l’objection de conscience des éducateurs.  » (n° 279)

OUI À L’ÉDUCATION SEXUELLE.

«  Elle ne peut être comprise que dans le cadre d’une éducation à l’amour, au don de soi réciproque.  » (n° 280)

«  Face à la pornographie incontrôlée et à la surcharge d’excitations qui peuvent mutiler la sexualité  » (n° 281), «  une éducation sexuelle qui préserve une saine pudeur a une énorme valeur, même si aujourd’hui certains considèrent qu’elle est une question d’un autre âge  » (n° 282).

Notre Père le disait sans ambages à nos jeunes filles  : «  La société est contre, comme Satan est contre la Sainte Vierge.  » Il leur recommandait la pudeur, une extrême retenue, et mettait la virginité au premier rang des valeurs sacrées. En la Vierge Marie, cette virginité perpétuelle, avant, pendant et après l’enfantement de Jésus, constitue un miracle d’exception singulière en lequel Dieu marque le respect, le prix qu’Il attache à ce détail physique, auquel semble liée la perfection mystique de la personne.

«  La perfection du don mystique de tout elle-même par une femme, une seule fois, en une fois, à un seul homme, ce don d’elle-même où se perd sa virginité, c’est à ce prix que se mesure son amour. C’est toute sa capacité d’aimer qui est conservée là et qui peut s’exprimer un jour devant Dieu, devant le Père du Ciel représenté par le prêtre, et pour celui qu’elle aime, comme l’Église aime son Époux, Jésus-Christ.

«  C’est assez dire que la jeune fille doit mettre une extrême attention à se garder de tout péril, et ne pas s’exposer au viol, aux violences des autres, ne pas se laisser prendre à quelque embûche, tromperie, sentiment fallacieux, mode idiote, faiblesse propre, glissement sur une pente savonneuse… y compris avec son fiancé  !  » (Georges de Nantes, Toussaint 1990, “ Le Mariage, et après ”, enregistrement audio et vidéo, PC 43)

Le pape François ne dit pas autre chose  :

«  Toute invitation faite aux adolescents pour qu’ils jouent avec leurs corps et leurs sentiments, comme s’ils avaient la maturité, les valeurs, l’engagement mutuel et les objectifs propres au mariage, est irresponsable. De cette manière, on les encourage allègrement à utiliser une autre personne comme objet pour chercher des compensations à des carences ou à de grandes limites. Il est important de leur enseigner plutôt un cheminement quant aux diverses expressions de l’amour, à l’attention réciproque, à la tendresse respectueuse, à la communication riche de sens. En effet, tout cela prépare au don de soi total et généreux qui s’exprimera, après un engagement public, dans le don réciproque des corps. L’union sexuelle dans le mariage se présentera ainsi comme signe d’un engagement plénier, enrichi par tout le cheminement antérieur.  » (n° 283)

«  Lorsqu’on veut tout donner d’un coup, il est probable qu’on ne donne rienMais, qui parle aujourd’hui de ces choses  ?  » L’abbé de Nantes, Très Saint Père  ! «  Qui est capable de prendre les jeunes au sérieux  ? Qui les aide à se préparer sérieusement à un amour grand et généreux  ? On prend trop à la légère l’éducation sexuelle.  » (n° 284)

L’abbé de Nantes a préparé trois générations. C’est la Phalange de l’Immaculée, pour vous servir et servir l’Église, fondée sur le principe posé par le pape François selon lequel «  l’éducation sexuelle devrait inclure également le respect et la valorisation de la différence  » (nos 285-286). Notre Père était tout à fait concret  : «  Donc, dans une société bien ordonnée, de la même manière que je veux voir des jeunes gens de dix-huit, vingt, vingt-deux ans qui s’imposent par leur stabilité, leurs convictions, de la même manière la jeune fille, je ne la veux pas jouant à la garçonne, mal habillée, je la veux jeune fille chrétienne, droite, qui se distingue dans notre piteuse société par sa discrétion, par sa pureté, par sa réserve, inaccessible à toutes les manœuvres de séduction, par des qualités foncières que ni le temps ni les épreuves, ni la pauvreté, ni la maternité ne viendront atteindre, user, au contraire.  »

TRANSMETTRE LA FOI.

«  Cela commence par le baptême où, comme disait saint Augustin, les mères qui conduisent leurs enfants “ contribuent au saint enfantement ”.  » De même, le pape François citant sa catéchèse du 26 août 2015  : «  C’est beau quand les mamans enseignent à leurs petits enfants à envoyer un baiser à Jésus ou à la Vierge. Que de tendresse se trouve en cela  ! À ce moment le cœur des enfants se transforme en lieu de prière.  »

L’abbé de Nantes, pour sa part, affirme que le papa, véritable chef de famille, commence par se mettre à genoux pour prier Celui de qui il tient sa paternité devant sa femme et ses enfants. Dans sa Morale totale, notre Père tient la foi pour première loi morale de la paternité. Le père de famille a une foi intégrale, certaine, publique, garante de celle de sa famille. C’est donc à lui que revient la charge de faire pratiquer la religion dans le cercle familial.

Le pape François en convient  : «  La transmission de la foi suppose que les parents vivent l’expérience réelle d’avoir confiance en Dieu, de le chercher, d’avoir besoin de lui, car c’est uniquement ainsi qu’un âge à l’autre vantera ses œuvres, fera connaître ses prouesses (cf. Ps 145, 4) et que le père à ses fils fait connaître sa fidélité (cf. Is 38, 19).  » (n° 287)

«  Il est fondamental que les enfants voient d’une manière concrète que pour leurs parents la prière est réellement importante. Par conséquent, les moments de prière en famille et les expressions de la piété populaire peuvent avoir plus de force évangélisatrice que toutes les catéchèses et tous les discours. Je voudrais exprimer, de façon spéciale, ma gratitude à toutes les mères qui prient constamment, comme le faisait sainte Monique, pour leurs enfants qui se sont éloignés du Christ.  » (n° 288)

Nous sommes loin d’une religion individualiste. Notre Pape missionnaire n’oublie pas la «  nouvelle évangélisation  »  :

«  L’effort de transmettre la foi aux enfants, dans le sens de faciliter son expression et sa croissance, aide à ce que la famille devienne évangélisatrice, et commence spontanément à la transmettre à tous ceux qui s’approchent d’elle et même en dehors du cercle familial. Les enfants qui grandissent dans des familles missionnaires deviennent souvent missionnaires, si les parents vivent cette mission de telle manière que les autres les sentent proches et affables, et que les enfants grandissent dans cette façon d’entrer en relation avec le monde, sans renoncer à leur foi et à leurs convictions. Souvenons-nous que Jésus lui-même mangeait et buvait avec les pécheurs (cf. Mc 2, 16; Mt 11, 19), qu’il pouvait s’arrêter pour parler avec la Samaritaine (cf. Jn 4, 7-26), et recevoir de nuit ­Nicodème (cf. Jn 3, 1-21), qu’il s’était fait oindre les pieds par une femme prostituée (cf. Lc 7, 36-50), et qu’il n’hésitait pas à toucher les malades (cf. Mc 1, 40-45; 7, 33). Ses Apôtres faisaient de même  ; ils n’étaient pas méprisants envers les autres, enfermés dans de petits groupes d’élite, isolés de la vie de leur peuple. Tandis que les autorités les accusaient, ils “ avaient la faveur de tout le peuple ” (Ac 2, 47; cf. 4, 21. 33; 5, 13).  » (n° 289)

C’est ainsi que se reconstruira la Chrétienté dont la famille est la cellule écologique de base  :

«  La famille se constitue ainsi comme sujet de l’action pastorale à travers l’annonce explicite de l’Évangile et l’héritage de multiples formes de témoignage  : la solidarité envers les pauvres, l’ouverture à la diversité des personnes, la sauvegarde de la création, la solidarité morale et matérielle envers les autres familles, surtout les plus nécessiteuses, l’engagement pour la promotion du bien commun, notamment par la transformation des structures sociales injustes, à partir du territoire où elle vit, en pratiquant les œuvres de miséricorde corporelle et spirituelle. Cela doit se situer dans le cadre de la conviction la plus belle des chrétiens  : l’amour du Père qui nous soutient et nous promeut, manifesté dans le don total de Jésus-Christ, vivant parmi nous, qui nous rend capables d’affronter ensemble toutes les tempêtes et toutes les étapes de la vie. De même, au cœur de chaque famille il faut faire retentir le kérygme, à temps et à contretemps, afin qu’il éclaire le chemin. Tous, nous devrions pouvoir dire, à partir de ce qui est vécu dans nos familles  : “ Nous avons reconnu l’amour que Dieu a pour nous. ” (1 Jn 4, 16) C’est seulement à partir de cette expérience que la pastorale familiale pourra permettre aux familles d’être à la fois des Églises domestiques et un ferment d’évangélisation dans la société.  » (n° 290)

CHAPITRE HUITIÈME
ACCOMPAGNER, DISCERNER ET INTÉGRER LA FRAGILITÉ

«  Notre ancien droit familial n’était autre que le droit ecclésiastique, faisant du mariage une institution stable et civilisée, fondée sur un sacrement et un engagement irrévocable, définissant la famille comme une hiérarchie naturelle et sacrée, une réciprocité de services, un équilibre de devoirs et de droits. Il assura mille ans la vitalité des familles et par elle la fécondité et la vigueur de la nation.

«  La Révolution par ses principes mêmes devait détruire cet inébranlable édifice  ; il lui a fallu deux siècles. Le droit familial ne pouvait pas résister à la déclaration et à la revendication des droits de l’homme, somme des exigences anarchiques et égoïstes de l’individu, “ naissant enfant trouvé et mourant célibataire ”.  » (La famille restaurée, point 130 des 150 Points de la Phalange)

Le Pape rappelle que «  toute rupture du lien matrimonial va à l’encontre de la volonté de Dieu  ». Cependant, «  l’Église doit accompagner d’une manière attentionnée ses fils les plus fragiles, marqués par un amour blessé et égaré, en leur redonnant confiance et espérance, comme la lumière du phare d’un port ou d’un flambeau placé au milieu des gens pour éclairer ceux qui ont perdu leur chemin ou qui se trouvent au beau milieu de la tempête  » (n° 291).

«  Le chemin  », le voici  : «  Le mariage chrétien, reflet de l’union entre le Christ et son Église, se réalise pleinement dans l’union entre un homme et une femme, qui se donnent l’un à l’autre dans un amour exclusif et dans une fidélité libre, s’appartiennent jusqu’à la mort et s’ouvrent à la transmission de la vie, consacrés par le sacrement qui leur confère la grâce pour constituer une Église domestique et le ferment d’une vie nouvelle pour la société. D’autres formes d’union contredisent radicalement cet idéal [de l’union entre le Christ et son Église], mais certaines le réalisent au moins en partie et par analogie.  »

«  Les Pères synodaux ont affirmé que l’Église ne cesse de valoriser les éléments constructifs dans ces situations qui ne correspondent pas encore ou qui ne correspondent plus à son enseignement sur le mariage.  » (n° 292)

Dès lors, quelle pastorale faut-il appliquer à cette “ polygamie ”  ?

LA GRADUALITÉ DANS LA PASTORALE.

«  Les Pères se sont également penchés sur la situation particulière d’un mariage seulement civil ou même, toute proportion gardée, d’une pure cohabitation où quand l’union atteint une stabilité consistante à travers un lien public, elle est caractérisée par une affection profonde, confère des responsabilités à l’égard des enfants, donne la capacité de surmonter les épreuves et peut être considérée comme une occasion à accompagner dans le développement menant au sacrement du mariage.  »

Malheureusement, rien n’est moins sûr que cet aboutissement  : «  Il est préoccupant que de nombreux jeunes se méfient aujourd’hui du mariage et cohabitent en reportant indéfiniment l’engagement conjugal, tandis que d’autres mettent un terme à l’engagement pris et en instaurent immédiatement un nouveau.  »

Comment s’en étonner, sachant que «  les principes démocratiques ont corrompu les mœurs, et les gouvernements ont été contraints d’adapter la législation aux mœurs  !  » De telle sorte que «  juridiquement, économiquement, socialement, l’union libre, favorisée par toutes sortes de règlements, devient un statut reconnu, préférable à l’état de mariage  » (150 Points de la Phalange, point 130).

«  Ceux-là qui font partie de l’Église ont besoin d’une attention pastorale miséricordieuse et encourageante.  » (n° 293)

Il est certain que «  l’Église seule peut entreprendre le redressement des mœurs, nécessaire, urgent, qui reste cependant un vœu profond des peuples que corrompent les institutions et les propagandes  » (Point 130 § 2).

Le pape François le reconnaît  : «  Nous savons que “ le nombre de ceux qui, après avoir vécu longtemps ensemble, demandent la célébration du mariage à l’Église, connaît une augmentation constante. Le simple concubinage est souvent choisi à cause de la mentalité générale contraire aux institutions et aux engagements définitifs, mais aussi parce que les personnes attendent d’avoir une certaine sécurité économique ( emploi et salaire fixe ). Dans d’autres pays, enfin, les unions de fait sont très nombreuses, non seulement à cause du rejet des valeurs de la famille et du mariage, mais surtout parce que se marier est perçu comme un luxe, en raison des conditions sociales, de sorte que la misère matérielle pousse à vivre des unions de fait.

«  Mais toutes ces situations doivent être affrontées d’une manière constructive, en cherchant à les transformer en occasions de cheminement vers la plénitude du mariage et de la famille à la lumière de l’Évangile. Il s’agit de les accueillir et de les accompagner avec patience et délicatesse. C’est ce qu’a fait Jésus avec la Samaritaine (cf. Jn 4, 1-26)  : il a adressé une parole à son désir d’un amour vrai, pour la libérer de tout ce qui obscurcissait sa vie et la conduire à la joie pleine de l’Évangile.  » (n° 294)

Le pape François cite alors «  saint Jean-Paul II  » proposant la «  loi de gradualité  » qu’il s’empresse de distinguer d’une «  gradualité de la loi  ». Mais il est clair qu’on reste dans «  les exigences objectives de la loi  ». Tout en reconnaissant que «  la loi est aussi un don de Dieu qui indique le chemin, un don pour tous sans exception qu’on peut vivre par la force de la grâce  » (n° 295), François préfère un autre voie.

Malheureusement, le Pape ne cherche pas ici la cause profonde de ce relâchement moral au sein même de nos sociétés catholiques. La désaffection pour l’institution du mariage ne s’explique pas seulement par les attaques extérieures qu’elle subit du fait du laxisme ambiant encouragé par les lois. Elle est la conséquence inéluctable du “ divorce entre le Christ et son Église ”, prononcé par le concile Vatican II, puisque celle-ci a «  épousé le monde  », comme l’a affirmé publiquement Mgr le Couëdic, évêque de Troyes, dans sa Semaine religieuse au retour de la première session en 1962.

Faute de cette lucide connaissance des causes du mal qu’il déplore et dont il veut combattre les funestes conséquences, le pape François va chercher des solutions “ avec les lunettes du Concile ”, c’est-à-dire en considérant la situation uniquement du point de vue de l’homme égaré, qu’on veut remettre avec charité sur la bonne voie, en oubliant totalement d’exercer cette charité en protégeant ceux qui sont encore sur la bonne voie mais qui pourraient s’en écarter. Voyons cela.

LE DISCERNEMENT DES SITUATIONS DITES “ IRRÉGULIÈRES ”.

Le Saint-Père rappelle son homélie du 15 février 2015, prononcée en présence des nouveaux cardinaux, selon laquelle, entre «  exclure et réintégrer  », «  la route de l’Église, depuis le concile de Jérusalem, est toujours celle de Jésus  : celle de la miséricorde et de l’intégration (…). La route de l’Église est celle de ne condamner personne éternellement  ; de répandre la miséricorde de Dieu sur toutes les personnes qui la demandent d’un cœur sincère.  » (n° 296)

C’était la prière du Père de Foucauld «  Mon Dieu, faites que tous les hommes soient sauvés.  »

Non pas depuis le concile Vatican II, mais depuis la toute première assemblée de Jérusalem dont les décisions sont consignées par saint Luc dans les Actes des Apôtres, au chapitre 15.

Donc, «  il s’agit d’intégrer tout le monde  » parce que «  personne ne peut être condamné pour toujours, parce que ce n’est pas la logique de l’Évangile  !  »

«  Tout le monde  »  ? Oui, tous  ! non seulement les «  divorcés engagés dans une nouvelle union  », mais tous «  en quelque situation qu’ils se trouvent  ».

«  Bien entendu, si quelqu’un fait ostentation d’un péché objectif comme si ce péché faisait partie de l’idéal chrétien, ou veut imposer une chose différente de ce qu’enseigne l’Église, il ne peut prétendre donner des cours de catéchèse ou prêcher, et dans ce sens il y a quelque chose qui le sépare de la communauté (cf. Mt 18, 17).  » (n° 297)

Mais Jésus en Matthieu 18, 17 est plus sévère  : «  Qu’il soit pour toi comme le païen et le publicain  », dit-il, c’est-à-dire gens “ impurs ” avec lesquels les juifs ne pouvaient frayer. Or, c’est précisément cette réprobation absolue et générale dont le Pape et le Synode ne veulent plus, pourquoi  ?

Parce qu’ «  au jour trois fois néfaste du 11 octobre 1962, les Pasteurs de l’Église ont décidé de ne plus condamner schismatiques, hérétiques et athées ni leurs complices. Jean XXIII s’est-il rendu compte de ce qu’On lui faisait dire  ? Cette revendication du modernisme, qui refuse à l’Église le droit de ­prononcer des anathèmes, devenue décision “ pastorale ” de l’ “ Église en état de Concile ”, est une déclaration de polygamie spirituelle, disons le mot  : d’adultère.

L’Église du Christ accepte aussi l’étreinte, l’empreinte et la semence des autres religions et doctrines. Elle s’assoit à la table des démons  ! Marx, Darwin, Freud, avec Jésus-Christ  ! La foi jurée s’associe d’autres fois humaines, dans le domaine propre de la religion, de sa morale, du salut des âmes et de la béatitude promise  ! Il ne s’agit pas de philosophie ou de science, il n’est pas question d’engager des serviteurs pour les offices subalternes de la cour et de la basse-cour. Non  ! La même Église qui professe la Foi de son Époux, tolère aussi, admire et laisse se répandre dans le cœur de ses enfants, les semences d’erreur et de schisme de Luther et Calvin, Lamennais et Teilhard. Horreur…  » (Lettre à mes amis n° 248, en la fête de saint Pierre et saint Paul, 29 juin 1967)

Voulez-vous une preuve récente de cet adultère spirituel  ? Voici ce que Mgr Stenger, ne craint pas d’écrire dans sa “ Semaine religieuse ” L’Église dans l’Aube  : «  Dans la sourate 48, 5 du Coran, le prophète (sic  !) dit  : “ Si Dieu avait voulu, il aurait fait une seule religion. Mais il ne l’a pas voulu. ” Il a voulu que chaque religion porte quelque chose de l’universalité du plan de Dieu et à ce titre vienne enrichir les autres religions, non pas seulement de son particularisme assumé, mais de son universalisme qui est toujours à déceler au-delà du particularisme et qui peut nourrir notre propre recherche de Dieu. Il ne s’agit pas de dire que toutes les religions se valent et que le dialogue interreligieux est une concertation d’égaux, mais en chacune de ces confessions avec lesquelles nous dialoguons, Dieu a inscrit quelque chose de son projet, et un regard juste sur ces religions est un regard qui nous permet de le découvrir sans tomber dans la confusion. Il importe donc que nous abordions ce dialogue interreligieux avec respect pour ce qu’est l’autre, mais aussi avec amour pour ce qu’est Dieu dans l’autre.  » (Revue catholique n° 5, mai 2016, p. 2)

Exit la volonté de Dieu de vouloir sauver tous les hommes par le Christ, exit la charité vis-à-vis de tous les hommes prisonniers de ces fausses religions qu’on ne cherche plus à convertir puisque leur religion est respectable et déjà inscrite dans le dessein divin en bonne part  ! Et ce n’est certainement pas un jugement téméraire de penser que Mgr Stenger ne sera pas angoissé en apprenant que de ses diocésains se convertissent à l’islam  ! Dieu ne respecte-t-il pas la liberté de l’Homme  ? Alors, il n’y a plus qu’à déclarer la liberté religieuse comme un droit social qui permet à toutes les religions de venir arracher les agneaux au troupeau du Christ, en toute impunité, garantie par la Constitution de nos États.

Le Concile nous a habitués à raisonner, y compris la charité, en terme uniquement individuel  ! Il ne s’agit plus de faire du bien aux uns et aux autres selon la volonté de Dieu dans le réseau de relations institutionnelles créé par Lui. Il s’agit de respecter l’autre, de lui faire prétendument du bien, de le sortir du mauvais pas dans lequel il s’est mis… sans jamais se préoccuper des conséquences pour les autres.

Voilà pourquoi le pape François ajoute, non pas dans la «  logique  » du «  concile de Jérusalem  », ni dans celle de l’Évangile, mais dans celle du concile Vatican II, confondant deux plans  : le juste et nécessaire accueil du pécheur repentant, et la situation ecclésiale d’un repenti toujours pris dans une situation publiquement illicite  :

«  Cependant même pour celui-là [le divorcé re­marié], il peut y avoir une manière de participer à la vie de la communauté, soit à travers des tâches sociales, des réunions de prière ou de la manière que, de sa propre initiative, il suggère, en accord avec le discernement du Pasteur. En ce qui concerne la façon de traiter les diverses situations dites “ irrégulières ”, les Pères synodaux ont atteint un consensus général que je soutiens  : “ Dans l’optique d’une approche pastorale envers les personnes qui ont contracté un mariage civil, qui sont divorcées et remariées, ou qui vivent simplement en concubinage, il revient à l’Église de leur révéler la divine pédagogie de la grâce dans leurs vies et de les aider à parvenir à la plénitude du plan de Dieu sur eux ”, toujours possible avec la force de l’Esprit-Saint.  » (n° 297)

Le Pape continue, au paragraphe suivant, toujours à propos des «  divorcés engagés dans une nouvelle union par exemple  »; leurs «  situations très différentes ne doivent pas être cataloguées ou enfermées dans des affirmations trop rigides sans laisser de place à un discernement personnel et pastoral approprié  » (n° 298).

«  Les baptisés divorcés et remariés civilement doivent être davantage intégrés dans les communautés chrétiennes selon les diverses façons possibles, en évitant toute occasion de scandale.  »

De fait, pour certains d’entre eux dont le confesseur reconnaît qu’ils se sont repentis de leur faute, mais qui ne peuvent pas briser les nouveaux liens sans de graves préjudices pour des tiers comme, au premier chef, leurs enfants, et certainement pour leurs progrès spirituels et leur salut éternel… mais est-ce pour qu’ils exercent une fonction publique dans l’Église, étant connu leur statut, au risque d’être une incitation pour d’autres catholiques à suivre le mauvais exemple dans l’idée d’une «  conversion  » future qui leur rouvrirait toutes les portes  ? Si la miséricorde pour le pécheur implique une certaine ouverture, comme le Saint-Père va le montrer, cette même miséricorde n’implique-t-elle pas aussi de préserver le troupeau fidèle, en maintenant le strict respect de la loi divine par la communauté  ?

Or, le pape François déclare, appliquant ici «  cette “ ouverture ”, cette prostitution sacrée  » (G. de Nantes, ibid.) décrétée par le concile Vatican II dans les relations de l’Église du Christ avec les confessions schismatiques  :

«  La logique de l’intégration est la clef de leur accompagnement pastoral, afin que non seulement ils sachent qu’ils appartiennent au Corps du Christ qu’est l’Église, mais qu’ils puissent en avoir une joyeuse et féconde expérience. Ce sont des baptisés, ce sont des frères et des sœurs, l’Esprit-Saint déverse en eux des dons et des charismes pour le bien de tous.  »

«  Leur participation peut s’exprimer dans divers services ecclésiaux  : il convient donc de discerner quelles sont, parmi les diverses formes d’exclusion actuellement pratiquées dans les domaines liturgique, pastoral, éducatif et institutionnel, celles qui peuvent être dépassées. Non seulement ils ne doivent pas se sentir excommuniés, mais ils peuvent vivre et mûrir comme membres vivants de l’Église, la sentant comme une mère qui les accueille toujours, qui s’occupe d’eux avec beaucoup d’affection et qui les encourage sur le chemin de la vie et de l’Évangile. Cette intégration est nécessaire également pour le soin et l’éducation chrétienne de leurs enfants, qui doivent être considérés comme les plus importants.  » (n° 299)

La confusion est ici évidente  : entre le fait d’être fils de l’Église et de bénéficier de son accueil, de son affection et de ses encouragements comme tout fidèle d’une part, et le fait d’exercer l’autorité de cette Église-mère vis-à-vis des autres fidèles d’autre part.

L’état de délabrement moral de nos sociétés… après cinquante ans de réforme conciliaire, inspire au Pape une révolution sans équivalent dans l’histoire bi­millénaire de l’Église.

«  Si l’on tient compte de l’innombrable diversité des situations concrètes, comme celles mentionnées auparavant, on peut comprendre qu’on ne devait pas attendre du Synode ou de cette Exhortation une nouvelle législation générale du genre canonique, applicable à tous les cas.  »

Certes  ! Mais cette Exhortation apostolique fait plus  : elle remplace la «  législation canonique  » en vigueur par «  un nouvel encouragement au discernement responsable personnel et pastoral des cas particuliers  » (n° 300).

LES CIRCONSTANCES ATTÉNUANTES DANS LE DISCERNEMENT PASTORAL.

Cette “ casuistique ” fut de tout temps pratiquée par l’Église au cas par cas, en prenant garde de ne pas provoquer le scandale. Mais la nouveauté tient ici à cette affirmation du pape François, encore une fois, dictée par la situation morale lamentable de son troupeau cinquante ans après Vatican II  :

«  Il n’est plus possible de dire que tous ceux qui se trouvent dans une certaine situation dite “ irrégulière ” vivent dans une situation de péché mortel, privés de la grâce sanctifiante. Les limites n’ont pas à voir uniquement avec une éventuelle méconnaissance de la norme. Un sujet, même connaissant bien la norme, peut avoir une grande difficulté à saisir les “ valeurs comprises dans la norme ”  », observait Jean-Paul II, «  ou peut se trouver dans des conditions concrètes qui ne lui permettent pas d’agir différemment et de prendre d’autres décisions sans une nouvelle faute  ».

Ce qui vaut “ circonstances atténuantes ”, saint Thomas d’Aquin à l’appui, reconnaissant «  qu’une personne peut posséder la grâce et la charité, mais ne pas pouvoir bien exercer quelques vertus en sorte que même si elle a toutes les vertus morales infuses, elle ne manifeste pas clairement l’existence de l’une d’entre elles, car l’exercice extérieur de cette vertu est rendu difficile  : “ Quand on dit que des saints n’ont pas certaines vertus, c’est en tant qu’ils éprouvent de la difficulté dans les actes de ces vertus, mais ils n’en possèdent pas moins les habitudes de toutes les vertus. ”  » (n° 301) Appliquer cela à des pécheurs publics  !

Le Catéchisme de l’Église catholique (CEC), lui, ne fait pas référence aux saints  ! «  L’imputabilité et la responsabilité d’une action peuvent être diminuées voire supprimées par l’ignorance, l’inadvertance, la violence, la crainte, les habitudes, les affections immodérées et d’autres facteurs psychiques ou sociaux.  » (n° 1735) Sans oublier «  l’immaturité affective, la force des habitudes contractées, l’état d’angoisse  ».

Conclusion du pape François  : «  C’est pourquoi un jugement négatif sur une situation objective n’implique pas un jugement sur l’imputabilité ou la culpabilité de la personne impliquée.  » (nos 302-303)

LES NORMES ET LE DISCERNEMENT.

«  Il est mesquin de se limiter seulement à considérer si l’agir d’une personne répond ou non à une loi ou à une norme générale, car cela ne suffit pas pour discerner et assurer une pleine fidélité à Dieu dans l’existence concrète d’un être humain. Je demande avec insistance que nous nous souvenions toujours d’un enseignement de saint Thomas d’Aquin, et que nous apprenions à l’intégrer dans le discernement pastoral  : “ Bien que dans les principes généraux, il y ait quelque nécessité, plus on aborde les choses particulières, plus on rencontre de défaillances (…). Dans le domaine de l’action, au contraire, la vérité ou la rectitude pratique n’est pas la même pour tous dans les applications particulières, mais uniquement dans les principes généraux  ; et chez ceux pour lesquels la rectitude est identique dans leurs actions propres, elle n’est pas également connue de tous (…). Plus on entre dans les détails, plus les exceptions se multiplient ”.

«  Certes, les normes générales présentent un bien qu’on ne doit jamais ignorer ni négliger, mais dans leur formulation, elles ne peuvent pas embrasser dans l’absolu toutes les situations particulières. En même temps, il faut dire que, précisément pour cette raison, ce qui fait partie d’un discernement pratique face à une situation particulière ne peut être élevé à la catégorie d’une norme. Cela, non seulement donnerait lieu à une casuistique insupportable, mais mettrait en danger les valeurs qui doivent être soigneusement préservées.  » (n° 304)

«  Par conséquent, un Pasteur ne peut se sentir satisfait en appliquant seulement les lois morales à ceux qui vivent des situations “ irrégulières ”, comme si elles étaient des pierres qui sont lancées à la vie des personnes.  »

Allusion à l’épisode de la femme surprise en flagrant délit d’adultère, conduite à Jésus par les scribes et les pharisiens pour être lapidée en application de la Loi de Moïse. Jésus ne dit pas non, mais seulement  : «  Que celui d’entre vous qui est sans péché lui jette la première pierre  !  » (Jn 8, 7) François considère donc bien les “ divorcés remariés ” comme des personnes en état d’adultère  ! Mais c’est pour assimiler aux pharisiens les catholiques aux «  cœurs fermés, qui se cachent ordinairement derrière les enseignements de l’Église pour s’asseoir sur la cathèdre de Moïse et juger, quelquefois avec supériorité et superficialité, les cas difficiles et les familles blessées.  »

Le Saint-Père, lui, juge en successeur de Pierre, vicaire du Christ  : «  À cause des conditionnements ou des facteurs atténuants, il est possible que, dans une situation objective de péché – qui n’est pas subjectivement imputable ou qui ne l’est pas pleinement – l’on puisse vivre dans la grâce de Dieu, qu’on puisse aimer, et qu’on puisse également grandir dans la vie de la grâce et dans la charité, en recevant à cet effet l’aide de l’Église.  » (n° 305)

Le pape François ajoute en note  : «  Dans certains cas, il peut s’agir aussi de l’aide des sacrements.  » Et il cite son Exhortation apostolique Evangelii gaudium rappelant que «  le confessionnal ne doit pas être une salle de torture mais un lieu de la miséricorde du ­Seigneur  », et que l’Eucharistie «  n’est pas un prix destiné aux parfaits, mais un généreux remède et un aliment pour les faibles.  »

C’est aussi ce qu’écrivait, en ses seize ans  ! sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus à sa cousine Marie Guérin, le jeudi 30 mai 1889 (ci-après ).

«  En toute circonstance, face à ceux qui ont des difficultés à vivre pleinement la loi divine, doit résonner l’invitation à parcourir la via caritatis. La charité fraternelle est la première loi des chrétiens (cf. Jn 15, 12; Ga 5, 14). N’oublions pas la promesse des Écritures  : “ Avant tout, conservez entre vous une grande charité, car la charité couvre une multitude de péchés. ” (1 P 4, 8) “ Romps tes péchés par les œuvres de justice, et tes iniquités en faisant miséricorde aux pauvres. ” (Dn 4, 24) “ L’eau éteint les flammes, l’aumône remet les péchés. ” (Si 3, 30). C’est aussi ce qu’enseigne saint Augustin  : “ Comme en danger d’incendie nous courons chercher de l’eau pour l’éteindre […], de la même manière, si surgit de notre paille la flamme du péché et que pour cela nous en sommes troublés, une fois que nous est donnée l’occasion d’une œuvre de miséricorde, réjouissons-nous d’une telle œuvre comme si elle était une source qui nous est offerte pour que nous puissions étouffer l’incendie. ”  »

LA LOGIQUE DE LA MISÉRICORDE PASTORALE.

«  Afin d’éviter toute interprétation déviante, je rappelle que d’aucune manière l’Église ne doit renoncer à proposer l’idéal complet du mariage, le projet de Dieu dans toute sa grandeur.  »

Telle est précisément l’intention de cette magnifique exhortation apostolique, réduite par les médias à «  une pastorale des échecs  », alors que tout l’effort qui la sous-tend est de «  consolider les mariages et prévenir ainsi les ruptures  » (n° 307).

Pour achever ce chapitre, le Pape cite sa Bulle d’indiction de l’Année jubilaire consacrée à la miséricorde, Misericordiæ Vultus, selon laquelle «  l’Église a pour mission d’annoncer la miséricorde de Dieu, cœur battant de l’Évangile, qu’elle doit faire parvenir au cœur et à l’esprit de tous. L’Épouse du Christ adopte l’attitude du Fils de Dieu qui va à la rencontre de tous, sans exclure personne.  »

L’Église «  sait bien que Jésus lui-même se présente comme le Pasteur de cent brebis, non pas de quatre-vingt-dix-neuf.  » (nos 308-309)

«  L’Église n’est pas une douane, elle est la maison paternelle où il y a de la place pour chacun avec sa vie difficile.  » (n° 310)

«  Nous posons tant de conditions à la miséricorde que nous la vidons de son sens concret et de signification réelle, et c’est la pire façon de liquéfier l’Évangile. Sans doute, par exemple, la miséricorde n’exclut pas la justice et la vérité, mais avant tout, nous devons dire que la miséricorde est la plénitude de la justice et la manifestation la plus lumineuse de la vérité de Dieu.  » (n° 311)

C’est pourquoi, conclut le Pape, «  j’invite les pasteurs à écouter avec affection et sérénité, avec le désir sincère d’entrer dans le cœur du drame des personnes et de comprendre leur point de vue, pour les aider à mieux vivre et à reconnaître leur place dans l’Église  » (n° 312).

Je dois dire que telle était la pensée de l’abbé de Nantes notre Père, et qu’il a même anticipé sur les directives de François au bénéfice de certaines personnes en “ situation irrégulière ” relevant de sa juridiction.

THÉRÈSE, MAÎTRESSE DE MISÉRICORDE

Cette lettre de sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus à sa cousine Marie Guérin fit l’admiration du pape saint Pie X. «  Le 29 octobre 1910, Mgr de Teil, vice-postulateur de la cause de béatification de sœur Thérèse de l’Enfant-Jésus, reçu par le Pape, le pria de lire cette lettre en disant  :

«  Très Saint-Père, cette petite sainte a fait le commentaire anticipé que voici du décret de votre Sainteté sur la communion fréquente.  » En la lisant, Pie X exprima sa satisfaction  : «  Est opportunissimum  !Est magnum gaudium pro me.  » Il conclut l’entretien par ces paroles  : «  Bisogna far presto questo Processo.  » (Documentation du Carmel de Lisieux)

«  J. M. J. T.  »

  Jeudi 30 mai 1889

«  Jésus †…

«  Ma petite sœur chérie,

«  Tu as bien fait de m’écrire, j’ai tout compris… tout, tout, tout  !

«  Tu n’as pas fait l’ombre du mal, je sais si bien ce que sont ces sortes de tentations que je puis te l’assurer sans crainte, d’ailleurs Jésus me le dit au fond du cœur… Il faut mépriser toutes ces tentations, n’y faire aucune attention.

«  Faut-il te confier une chose qui m’a fait beaucoup de peine  ?…

«  C’est que ma petite Marie a laissé ses communions… le jour de l’Ascension et le dernier jour du mois de Marie  !… Oh  ! que cela a fait de peine à Jésus  !

«  Il faut que le démon soit bien fin pour tromper ainsi une âme. Mais ne sais-tu pas, ma chérie, que c’est là tout le but de ses désirs. Il sait bien le perfide qu’il ne peut faire pécher une âme qui voudrait être toute à Jésus aussi n’essaie-t-il que de le lui faire croire. C’est déjà beaucoup pour lui de mettre le trouble dans cette âme, mais pour sa rage il faut autre chose, il veut priver Jésus d’un tabernacle aimé, ne pouvant entrer dans ce sanctuaire, il veut du moins qu’il demeure vide et sans maître  !… Hélas  ! que deviendra ce pauvre cœur  ?… Quand le diable a réussi à éloigner une âme de la sainte Communion, il a tout gagné… et Jésus pleure  !…

«  Ô ma chérie, pense donc que Jésus est là dans le tabernacle exprès pour toi, pour toi seule, Il brûle du désir d’entrer dans ton cœur… va, n’écoute pas le démon, moque-toi de lui et va sans crainte recevoir le Jésus de la paix et de l’amour  !…

«  Mais je t’entends dire  : “ Thérèse dit cela, parce qu’elle ne sait pas… elle ne sait pas comme je le fais bien exprès… cela m’amuse… et puis, je ne puis communier, puisque je crois faire un sacrilège, etc., etc., etc… ” Si  ! ta pauvre petite Thérèse sait bien, je te dis qu’elle devine tout, elle t’assure que tu peux aller sans crainte recevoir ton seul ami véritable…

«  Elle aussi a passé par le martyre du scrupule… mais Jésus lui a fait la grâce de communier quand même, alors même qu’elle croyait avoir fait de grands péchés… eh bien  ! je t’assure qu’elle a reconnu que c’était le seul moyen de se débarrasser du démon, car quand il voit qu’il perd son temps, il vous laisse tranquille  !…

«  Non, il est impossible qu’un cœur “ qui ne se repose qu’à la vue du tabernacle ” offense Jésus au point de ne pouvoir le recevoir. Ce qui offense Jésus, ce qui le blesse au cœur, c’est le manque de confiance  !…

«  Petite sœur avant de recevoir ta lettre, je pressentais tes angoisses, mon cœur était uni à ton cœur, cette nuit dans mon rêve, je tâchais de te consoler mais hélas  ! je ne pouvais y réussir  !… Je ne vais pas être plus heureuse aujourd’hui à moins que Jésus et la Sainte Vierge me viennent en aide, j’espère que mon désir va être réalisé et que le dernier jour de son mois, la Sainte Vierge va guérir ma petite sœur chérie. Mais pour cela, il faut prier, beaucoup prier, si tu pouvais mettre un cierge à Notre-Dame des Victoires… j’ai tant de confiance en elle  !

«  Ton cœur est fait pour aimer Jésus, pour l’aimer passionnément, prie bien afin que les plus belles années de ta vie ne se passent pas en craintes chimériques.

«  Nous n’avons que les courts instants de notre vie pour aimer Jésus, le diable le sait bien aussi tâche-t-il de la consumer en travaux inutiles…

«  Petite sœur chérie, communie souvent, bien souvent… voilà le seul remède si tu veux guérir, Jésus n’a pas mis pour rien cet attrait dans ton âme. (Je crois qu’il serait content si tu pouvais reprendre tes deux communions manquées, car alors la victoire du démon serait moins grande puisqu’il n’aurait pu réussir à éloigner Jésus de ton cœur.) Ne crains pas d’aimer trop la Sainte Vierge, jamais tu ne l’aimeras assez et Jésus sera bien content puisque la Sainte Vierge est sa Mère.

«  Adieu, petite sœur pardonne mon brouillon que je ne puis même relire, le temps me manquant, embrasse pour moi tous les miens.

«  Sœur Thérèse de l’Enfant-Jésus,
novice carmélite indigne.  »

CHAPITRE NEUVIÈME
SPIRITUALITÉ MATRIMONIALE ET FAMILIALE

Le pape François cite le décret Apostolicam actuositatem du concile Vatican II, sur l’apostolat des laïcs, selon lequel «  les préoccupations familiales ne doivent pas être étrangères à leur style de vie spirituel  ». Parlons donc «  de cette spiritualité spécifique qui se déploie dans le dynamisme des relations de la vie familiale  » (n° 313).

L’abbé de Nantes, notre Père, nous enseignait que «  le mariage chrétien appelle chaque couple humain à une véritable restauration de la période paradisiaque dans les relations de l’homme avec la femme.  »

SPIRITUALITÉ DE LA COMMUNION SURNATURELLE.

«  L’inhabitation divine dans le cœur de la personne qui vit dans sa grâce  » s’épanouit comme une louange de gloire «  dans le temple de la communion matrimoniale  » (n° 314).

Selon l’abbé de Nantes, le mariage chrétien «  fait découvrir à l’homme et à la femme le “ mystère ” qui, d’après saint Paul, était impliqué déjà dans la création d’Adam et Ève. Leur union devient pour eux une image participée de la relation du Christ à l’Église. Et qui plus est, elle est proprement une réalisation anticipée de ce que sera cette relation à la fin des temps, dans l’eschatologie glorieuse. En établissant l’union conjugale dans sa perfection, Jésus-Christ lui rend toute sa dignité de symbole d’un mystère plus haut  : “ les perspectives sont rouvertes à une union humaine qui soit une fidèle image de la propre fidélité de Dieu ”.  » (Archives de la maison Saint-Joseph)

«  La présence du Seigneur, poursuit le Pape, se manifeste dans la famille réelle et concrète, avec toutes ses souffrances, ses luttes, ses joies et ses efforts quotidiens  » Ainsi, le Saint-Père nous fait faire un pas de plus, conformément à l’enseignement de saint Paul appelant les époux, dans l’Épître aux Éphésiens, à prendre pour modèle et pour source de leur amour mutuel l’amour sacrificiel qui unit le Christ et l’Église (Ep 5, 21-33).

«  Lorsqu’on vit en famille, il est difficile d’y feindre et d’y mentir  ; nous ne pouvons pas porter un masque. Si l’amour anime cette authenticité, le Seigneur y règne avec sa joie et sa paix. La spiritualité de l’amour familial est faite de milliers de gestes réels et concrets. Dans cette variété de dons et de rencontres qui font mûrir la communion, Dieu établit sa demeure.  » (n° 315)

Ainsi, le rapprochement entre l’union du Christ et de l’Église et l’union de l’homme et de la femme dans le Christ n’est pas simplement une comparaison  : c’est l’union même du Christ à l’Église qui se réalise dans l’union des époux. Il appartient à chacun de remplir son rôle  : la “ soumission ” prêchée à la femme n’est autre que l’adhésion de l’Église au Christ, son Époux, dans la foi et l’amour. L’abandon total, totalement confiant qui doit en résulter épanouira dans la vie de la femme cette vocation d’épouse en quoi consiste la relation vivante de l’Église et du Christ. À charge, pour l’homme, de se considérer et comporter en chef et sauveur, à l’imitation du Christ qui s’offre en sacrifice pour son Église.

La conclusion qu’en tire le pape François est étonnamment semblable à celle que nous enseignait notre Père  : «  Donc, ceux qui sont animés de profonds désirs de spiritualité ne doivent pas croire que la famille les éloigne de la croissance dans la vie de l’Esprit, mais qu’elle constitue un chemin que le Seigneur choisit pour les conduire au sommet de l’union mystique.  » (n° 316)

ENSEMBLE EN PRIÈRE À LA LUMIÈRE DE PÂQUES.

«  Si la famille parvient à se concentrer dans le Christ, il unifie et illumine toute la vie familiale. Les douleurs et les angoisses sont vécues en communion avec la Croix du Seigneur, et l’embrasser permet d’affronter les pires moments.  »

Tout cela est sous-tendu par l’affirmation que la femme devient, dans le mariage, corps de l’homme, et l’homme le chef, la tête de ce corps, selon la manière dont le Christ et l’Église le sont l’un pour l’autre, sur la base de l’union charnelle elle-même. Celle-ci n’apparaît plus comme une alternative à la vie de sacrifice. Elle devient une possibilité nouvelle de réaliser cette vie sacrificielle, à l’imitation du Christ. C’est tout le rapport de l’homme et de la femme dans le mariage qui est transporté et comme exhaussé à l’intérieur du sacrifice.

Le pape François ne perd pas de vue son objectif  :

«  Dans les jours difficiles pour la famille, il y a une union avec Jésus abandonné qui peut aider à éviter une rupture. Les familles atteignent peu à peu, avec la grâce de l’Esprit-Saint, leur sainteté à travers la vie conjugale, en participant aussi au mystère de la croix du Christ, qui transforme les difficultés et les souffrances en offrandes d’amour.  »

Autrement dit, pas plus que l’apôtre saint Paul, le pape François ne place les chrétiens mariés devant un choix entre une réalisation, si “ spiritualisée ” soit-elle, de l’homme et de la femme, d’une part, et une réalisation de la vie crucifiée à la suite du Christ, d’autre part. Il les invite à réaliser cette vie crucifiée, cette vie “ christique ”, dans toute l’étendue de leurs relations, y incluant l’union sexuelle elle-même, sachant que le Christ est ressuscité  :

«  D’autre part, les moments de joie, le repos ou la fête, et même la sexualité, sont vécus comme une participation à la vie pleine de sa Résurrection. Les conjoints constituent par divers gestes quotidiens ce lieu théologal où l’on peut faire l’expérience de la présence mystique du Seigneur ressuscité.  » (n° 317)

La vie des époux, envisagée sous cet angle, n’est plus, en effet, une vie où l’on se recherche soi-même, fût-ce d’une manière légitime. Elle devient tout orientée sur le don de soi, vers la charité surnaturelle avec toutes ses exigences.

«  La prière en famille est un moyen privilégié pour exprimer et renforcer cette foi pascale. On peut réserver quelques minutes chaque jour afin d’être unis devant le Seigneur vivant, de lui dire les préoccupations, prier pour les besoins de la famille, prier pour quelqu’un qui traverse un moment difficile, afin de demander de l’aide pour aimer, rendre grâces pour la vie et pour les choses bonnes, pour demander à la Vierge de protéger par son manteau de mère. Par des mots simples, ce moment de prière peut faire beaucoup de bien à la famille. Les diverses expressions de la piété populaire sont un trésor de spiritualité pour de nombreuses familles.  »

On s’étonne de ne pas trouver mention explicite de la récitation du chapelet en famille, pourtant demandée avec insistance par Notre-Dame de Fatima à chacune de ses apparitions de 1917, et à laquelle «  la très Sainte Vierge, en ces derniers temps que nous vivons, a donné une efficacité nouvelle  », disait sœur Lucie au Père Fuentes, en 1957, «  de telle façon qu’il n’y a aucun problème, si difficile soit-il, temporel ou surtout spirituel, se rapportant à la vie personnelle de chacun de nous, de nos familles, que ce soient des familles qui vivent dans le monde ou des communautés religieuses, ou bien à la vie des peuples et des nations, il n’y a aucun problème, dis-je, si difficile soit-il, que nous ne puissions résoudre par la prière du saint Rosaire.  » (cf. infra, p. 21-22)

Comment peut-on demeurer sourd à un tel appel tombé du Ciel pour nous sauver  ?  ! Comment  ? Par la grâce, non  ! par la “ goujaterie ” inadmissible d’un Concile professant «  sans hésitation le rôle subordonné de Marie  » (Lumen gentium 8, 62).

«  Le chemin communautaire de prière atteint son point culminant dans la participation à l’Eucharistie ensemble, surtout lors du repos dominical. Jésus frappe à la porte de la famille pour partager avec elle la cène eucharistique (cf. Ap 3, 20). Les époux peuvent toujours y sceller de nouveau l’alliance pascale qui les a unis et qui reflète l’Alliance que Dieu a scellée avec l’humanité à travers la Croix. L’Eucharistie est le sacrement de la nouvelle Alliance où est actualisée l’action rédemptrice du Christ (cf. Lc 22, 20). Ainsi, on se rend compte des liens intimes existant entre la vie matrimoniale et l’Eucharistie.  » (n° 318)

En note, le pape François rappelle que dans la Sainte Écriture «  l’Alliance de Dieu avec son peuple est désignée comme des fiançailles (cf. Ez 16, 8. 60; Is 62, 5; Os 2, 21-22), et la nouvelle Alliance est également présentée comme un mariage (cf. Ap 19, 7; 21, 2; Ep 5, 25).  »

SPIRITUALITÉ DE L’AMOUR EXCLUSIF ET LIBRE.

«  Dans le mariage, on vit également le sens de l’appartenance complète à une seule personne. Les époux assument ce défi et le désir de vieillir et de se consumer ensemble et ainsi ils reflètent la fidélité de Dieu.  » (n° 319)

C’est pourquoi saint Paul n’envisage pas seulement l’union de l’homme et de la femme dans le Christ comme une réalisation de l’amour sacré, de l’amour “ capital ” de la Croix, et de l’amour sauvé, de l’amour suscité dans le “ corps ” par la Croix du Chef. Il l’envisage comme réalisant déjà, en quelque manière, à l’intérieur des limites temporelles de deux vies accordées, ce que nous pouvons appeler l’amour ressuscité, l’amour éternel du Christ et de l’Église  :

«  Car il voulait se la présenter à lui-même toute resplendissante, sans tache ni ride, ni rien de tel, mais sainte et immaculée.  » (Ep 5, 27)

Saint Paul a certainement en vue les perspectives eschatologiques  : la consommation de l’union du Christ et de l’Église, dans une pureté restaurée pour celle-ci, et dans la joie commune d’une réunion que rien ne peut plus différer, ni entraver, ni obscurcir d’aucune menace de déclin.

Remarquons bien, en effet, comme le thème nuptial, lorsqu’il s’applique à l’Église et au Christ dans le Nouveau Testament, évoque toujours les derniers temps  : ces jours où toutes choses, pour jamais, seront devenues nouvelles, où la mort ne sera plus, ni cri, ni douleur d’aucune sorte. C’est la venue du Christ à la fin des temps qu’évoque immédiatement la parabole des noces et des dix vierges. C’est la rencontre et la parfaite union du Christ dans sa gloire et d’une Église désormais glorieuse, toute céleste qu’évoquent pareillement, dans l’Apocalypse, les noces de l’Agneau.

D’ailleurs, aux Corinthiens auxquels saint Paul vient tout juste de reprocher leurs impuretés, tellement semblables à celles que le pape François combat aujourd’hui dans l’Église, l’Apôtre n’écrit-il pas  : «  J’éprouve à votre sujet une sainte jalousie, car je vous ai fiancés à un époux unique, comme une vierge pure à présenter au Christ  » (2 Co 11, 2)  ?

C’est donc l’épanouissement final des relations du Christ et de l’Église telles qu’elles seront après la résurrection, qui doit avoir une mystérieuse réalisation dans l’union actuelle des époux chrétiens. Non seulement leur rapprochement les sanctifie, mais il a en lui comme l’esquisse et le germe de ce que sera la réunion, pleinement pure et heureuse, du Christ et de l’Église, au-delà du péché et de la mort.

«  Il y a un point où l’amour des conjoints atteint sa plus grande libération et devient un lieu d’autonomie saine  : lorsque chacun découvre que l’autre n’est pas sien, mais qu’il a un maître beaucoup plus important, son unique Seigneur. Personne ne peut plus vouloir prendre possession de l’intimité plus personnelle et secrète de l’être aimé et seul le Seigneur peut occuper le centre de sa vie.  »

L’abbé de Nantes, notre Père, attachait une grande importance à ce point  : «  C’est une erreur de vouloir se connaître à fond, disait-il. Si on gratte trop, ça va saigner. Chacun est un mystère. Il a forcément des pensées qui lui viennent, nourrissent sa méditation et qu’il ne peut pas dire tout le temps. C’est une erreur de se marier en se promettant “ de toujours tout se dire ”. Il y a des choses qu’on doit garder secrètes, pour mille raisons  : médicales, morales, professionnelles. Sans compter le scrupuleux, la scrupuleuse qui dira toutes les bêtises qui lui passent par la tête.

«  C’est une erreur profonde de croire qu’on doit dominer l’âme de son conjoint au point de croire qu’elle nous appartient. Non  ! Nous appartenons à Dieu.  »

Le pape François insiste dans le même sens  :

«  L’espace exclusif que chacun des conjoints réserve à ses relations dans la solitude avec Dieu, permet non seulement de guérir des blessures de la cohabitation, mais aussi permet de trouver dans l’amour de Dieu le sens de sa propre existence. Nous avons besoin d’invoquer chaque jour l’action de l’Esprit pour que cette liberté intérieure soit possible.  » (n° 320)

SPIRITUALITÉ DE L’ATTENTION, DE LA CONSOLATION ET DE L’ENCOURAGEMENT.

«  La famille est depuis toujours l’ “ hôpital ” le plus proche, disait le pape François dans sa catéchèse du 10 juin 2015. Prenons soin les uns des autres, soutenons-nous et encourageons-nous les uns les autres, et vivons tout cela comme faisant partie de notre spiritualité familiale. La vie en couple est une participation à l’œuvre féconde de Dieu, et chacun est pour l’autre une provocation permanente de l’Esprit.  » L’un et l’autre «  sont entre eux reflets de l’amour divin qui console par la parole, le regard, l’aide, la caresse, par l’étreinte. Voilà pourquoi vouloir fonder une famille, c’est se décider à faire partie du rêve de Dieu, choisir de rêver avec lui, vouloir construire avec lui, se joindre à lui dans cette épopée de la construction d’un monde où personne ne se sentira seul.  » (n° 321)

«  Toute la vie de la famille est un “ mener paître ” miséricordieux. Chacun, avec soin, peint et écrit dans la vie de l’autre  : “ Notre lettre, c’est vous, une lettre écrite en nos cœurs (…) écrite non avec de l’encre, mais avec l’Esprit du Dieu vivant. ” (2 Co 3, 2-3)

«  Chacun est un “ pêcheur d’hommes ” (Lc 5, 10), qui, au nom de Jésus, jette les filets (cf. Lc 5, 5) dans les autres, ou un laboureur qui travaille cette terre fraîche que sont ses proches, en stimulant le meilleur en eux. La fécondité matrimoniale implique de promouvoir, car “ aimer un être, c’est attendre de lui quelque chose d’indéfinissable, d’imprévisible  ; c’est en même temps lui donner en quelque façon le moyen de répondre à cette attente ”.  »

Cette citation d’un ouvrage de Gabriel ­Marcel, Homo viator, qui avait l’ambition d’offrir des “ prolégomènes à une métaphysique de l’espérance ”, présente une étonnante convergence avec l’abbé de Nantes que j’avais pour professeur de philosophie en 1953, au collège oratorien de Saint-Martin de Pontoise. Le jeudi de chaque semaine, il enfourchait sa “ vespa ” pour aller rencontrer celui qu’il appelait «  mon ami Gabriel Marcel  », à Paris. Il rédigeait alors la “ Religion comme espérance ”. Cet ouvrage n’a jamais vu le jour, mais il contenait en lui-même un sain existentialisme chrétien et en germe une œuvre encyclopédique grâce à laquelle nous ne nous laissons pas “ voler l’espérance ”  !

La preuve de cette convergence du pape François et de notre Père est la condamnation du culte de l’homme que porte la dernière phrase de ce numéro 322  :

«  Il s’agit d’un culte rendu à Dieu parce que c’est Lui qui a semé de nombreuses bonnes choses dans les autres en espérant que nous les fassions grandir.  » (n° 322)

«  C’est une profonde expérience spirituelle de contempler chaque proche avec les yeux de Dieu et de reconnaître le Christ en lui. Cela demande une disponibilité gratuite qui permette de valoriser sa dignité. On peut être pleinement présent à l’autre si l’on se donne, sans justification, en oubliant tout ce qu’il y a autour de soi. Ainsi, l’être aimé mérite toute l’attention. Jésus était un modèle, car lorsqu’une personne s’approchait pour parler avec lui, il arrêtait son regard, il regardait avec amour (cf. Mc 10, 21). Personne ne se sentait négligé en sa présence, puisque ses paroles et ses gestes étaient l’expression de cette question  : “ Que veux-tu que je fasse pour toi  ?  ” (Mc 10, 51) Cela est vécu dans la vie quotidienne de la famille. Là, nous nous souvenons que cette personne vivant avec nous mérite tout, puisqu’elle possède une dignité infinie parce qu’elle est objet de l’amour immense du Père.

«  Ainsi jaillit la tendresse, capable de susciter en l’autre la joie de se sentir aimé. Elle s’exprime en particulier en se tournant avec attention et délicatesse vers l’autre dans ses limites, spécialement quand elles apparaissent de façon évidente.  » (n° 323)

Par cette attention à autrui, le cercle familial s’étend non seulement aux enfants nés de son propre sein, mais encore aux «  hôtes  », selon la recommandation de l’Apôtre  : «  N’oubliez pas l’hospitalité, car c’est grâce à elle que quelques-uns, à leur insu, hébergèrent des anges. ” (He 13, 2)  »

«  L’amour social, reflet de la Trinité, est en réalité ce qui unifie le sens spirituel de la famille et sa mission extérieure, car elle rend présent le kérygme avec toutes ses exigences communautaires.  » (n° 324)

On croirait que Georges Bergoglio a lu Georges de Nantes en 1973, au chapitre de sa Kérygmatique consacré au “ Mystère de Jésus ”. Il y exposait une alternative entre deux conceptions christologiques  :

«  Si le Christ est un homme comme les autres, limité à l’espace et au temps de sa vie et de sa condition corporelle, même si d’autre part il est Dieu et mérite par sa Croix la rédemption du monde, le salut est une question de religion privée, de “ vie spirituelle ” intime, dont à peu près rien ne transparaît dans l’histoire des peuples. Il faut être aveugle pour ne pas comprendre que notre Occident chrétien meurt de cet individualisme religieux transposé en libéralisme “ éco-politique ”. Si la religion est affaire privée, le Christ n’est plus dans l’Histoire qu’un événement négligeable et son Royaume se trouve rejeté au-delà de la mort, dans un Ailleurs inaccessible.  »

En revanche  :

«  Si le Christ est un Dieu cosmique, une Énergie partout répandue dans l’univers et l’orientant vers son Point de perfection ultime, ou encore s’il est l’Amour, la Liberté, la Conscience devenue l’Âme commune qui mène l’Humanité à sa libération définitive par une cascade dialectique de révolutions, alors le Christ est la Matière en évolution, ou l’Homme-Révolutionnaire et il s’incarne chaque jour dans les grandes convulsions de notre planète. Il faut être aveugle pour ne pas constater que cette religion là est le ressort formidable de l’effort prométhéen de notre siècle, aussi bien dans ses constructions et inventions techniques et scientifiques que dans les destructions et anéantissements de ses guerres et de ses révolutions.

«  L’ivresse est implicitement ou explicitement puisée dans le “ mythe chrétien ”. Mais ce Dieu cosmique n’a plus de lien avec Jésus de Nazareth ni avec son œuvre bimillénaire de restauration de l’ordre humain et de surnaturalisation de l’homme qui s’appelle l’Église. Le messianisme moderne, en se faisant collectiviste et communiste, a rompu avec la Chrétienté. Il se construit en dehors et contre elle, ne trouvant pas assez grand pour son rêve ni le Jésus de l’histoire ni le royaume qu’il a fondé dès maintenant.

«  Comment réconcilier ces deux partis  ? Comment trouver pour l’humanité du vingtième siècle la stabilité et l’expansion d’une foi missionnaire en Jésus, Fils de Dieu et Sauveur du Monde  ?  » (CRC n° 64, janvier 1973, p. 7)

Par le kérygme  ! Qu’entend par là le pape François  ? Très précisément la réponse donnée par l’abbé de Nantes au dilemme, dans un cours magistral de Théologie kérygmatique qui avait lieu à Paris, salle de la Mutualité, en 1973.

Le kérygme est la “ proclamation ” du mystère total de Jésus tel que l’enseigne l’Église après l’avoir reçu des Apôtres, à la lumière de la Sainte Écriture et des Pères, conformément aux dogmes de notre foi.

«  Le dommage le plus grave de notre temps, diagnostique l’abbé de Nantes, fut sans doute que les visionnaires qui, dans l’Église, ont le plus vivement ressenti l’angoisse de l’homme moderne et qui en ont compris les aspirations, leur ont donné des réponses décevantes, irréelles et incompatibles avec la foi. Tandis que les théologiens de métier ou bien ont tout rejeté en bloc, les questions légitimes avec les réponses aberrantes, ou bien ont hésité à condamner et ont laissé propager les réponses inacceptables à cause des questions dont ils sentaient le caractère pressant. Il eût été préférable – mais l’histoire ne se refait pas – que l’Église condamne vite et fort, par anathèmes absolus, les erreurs de l’évolutionnisme cosmique et du collectivisme révolutionnaire, mais charge aussitôt ses meilleurs théologiens de reprendre ces questions brûlantes afin de leur apporter de vraies réponses  : dans la totalité du kérygme évangélique, la prédication du Mystère de Jésus Fils de Dieu Sauveur du monde  !  »

Notre Père ajoute  : «  C’est toute l’affaire Teilhard qu’il faut évoquer ici… Elle empoisonne la vie de l’Église depuis maintenant cinquante ans [nous sommes en 1973], et ce n’est pas fini.  » Quelques pages magistrales résument «  le dramatique itinéraire spirituel de celui qui restera, à l’égal de Lamennais, l’un des plus grands visionnaires de tous les temps  ». Après avoir montré que le Christ de Teilhard «  perd toute individualité, tout visage personnel, pour ne plus être que le “ démiurge ” dont rêvait Platon, la Cause du Mouvement du déisme aristotélicien, le Feu de Zeus des stoïques tout mêlé à la matière universelle  », notre Père propose «  une synthèse des deux regards sur le Christ  ».

Cette synthèse aboutit à «  la réconciliation des deux sectarismes, en vue d’un développement heureux de la théologie chrétienne et d’une reprise de l’expansion catholique qui en résultera nécessairement  ».

À condition de dépasser nos limites «  par une révision loyale de nos propres vues  », et d’ouvrir les yeux «  sur le “ Christ cosmique ”, disons mieux  : le Christ catholique, entendu selon la richesse totale de la Tradition apostolique, comme une nature individuelle terrestre, historique, limitée dans l’espace et dans le temps, et comme une nature sociale, céleste maintenant, transhistorique, revêtue par sa résurrection d’une puissance universelle illimitée.  » (Georges de Nantes, ibid., p. 12)

C’est à cette ampleur de vue “ cosmique ” qu’aboutit la famille humaine “ catholique ” «  rêvée  » par le pape François  :

«  La famille vit sa spiritualité en étant en même temps une Église domestique et une cellule vitale pour transformer le monde.  » (n° 324)

«  Les paroles du Maître (cf. Mt 22, 30) et celles de saint Paul (cf. 1 Co 7, 29-31) sur le mariage sont insérées – et ce n’est pas un hasard – dans l’ultime et définitive dimension de notre existence, que nous avons besoin de revaloriser. Ainsi, les mariages pourront reconnaître le sens du chemin qu’ils parcourent.

«  En effet, comme nous l’avons rappelé plusieurs fois dans cette Exhortation, aucune famille n’est une réalité céleste et constituée une fois pour toutes, mais la famille exige une maturation progressive de sa capacité d’aimer. Il y a un appel constant qui vient de la communion pleine de la Trinité, de la merveilleuse union entre le Christ et son Église, de cette communauté si belle qu’est la famille de Nazareth et de la fraternité sans tache qui existe entre les saints du Ciel.

«  Et, en outre, contempler la plénitude que nous n’avons pas encore atteinte, nous permet de relativiser le parcours historique que nous faisons en tant que familles, pour cesser d’exiger des relations interpersonnelles une perfection, une pureté d’intention et une cohérence que nous ne pourrons trouver que dans le Royaume définitif. De même, cela nous empêche de juger durement ceux qui vivent dans des conditions de grande fragilité.

«  Tous, nous sommes appelés à maintenir vive la tension vers un au-delà de nous-mêmes et de nos limites, et chaque famille doit vivre dans cette stimulation constante.

«  Cheminons, familles, continuons à marcher  ! Ce qui nous est promis est toujours plus. Ne désespérons pas à cause de nos limites, mais ne renonçons pas non plus à chercher la plénitude d’amour et de communion qui nous a été promise.  » (n° 325)

«  Pour échapper aux nuées teilhardiennes, écrit l’abbé de Nantes, et parler de ce qui est réel, tangible, et que nous connaissons par la foi comme la réalisation de cette Plénitude, ne parlons plus de Christ cosmique, mais de Christ catholique. Celui-ci sort du Jésus historique, qui est l’Alpha, comme le sénevé sort de la plus petite des graines, et ainsi sera-t-il dans l’achèvement du Royaume, l’Oméga de l’univers remis par lui à son Père.  » (ibid.)

Notre Saint-Père le pape François nous ramène au «  Jésus historique  » par une prière à la Sainte Famille qui conclut cette Exhortation  :

PRIÈRE À LA SAINTE FAMILLE
Le 13 octobre 1917 à Fatima. Lucie, François et Jacinthe contemplent la Sainte Famille, tandis que la foule voit le soleil se précipiter sur elle ! ( Tableau à l’acrylique, œuvre d’Élisabeth de Nantes.)

Le 13 octobre 1917 à Fatima.
Lucie, François et Jacinthe contemplent la Sainte Famille, tandis que la foule voit le soleil se précipiter sur elle   !
( Tableau à l’acrylique, œuvre d’Élisabeth de Nantes.)

Jésus, Marie et Joseph, en vous, nous contemplons la splendeur de l’amour vrai, en toute confiance nous nous adressons à vous.

Sainte Famille de Nazareth, fais aussi de nos familles un lieu de communion et un cénacle de prière, d’authentiques écoles de l’Évangile et de petites Églises domestiques.

Sainte Famille de Nazareth, que plus jamais il n’y ait dans les familles des scènes de violence, d’isolement et de division  ; que celui qui a été blessé ou scandalisé soit, bientôt, consolé et guéri.

Sainte Famille de Nazareth, fais prendre conscience à tous du caractère sacré et inviolable de la famille, de sa beauté dans le projet de Dieu.

Jésus, Marie et Joseph, écoutez, exaucez notre prière. Amen  !

Donné à Rome, près Saint-Pierre, à l’occasion du Jubilé extraordinaire de la Miséricorde, le 19 mars, solennité de saint Joseph, de l’an 2016, le quatrième de mon Pontificat.

Franciscus.

CONCLUSION
LA SAINTE FAMILLE, MODÈLE UNIQUE

Dans la «  bataille décisive  » que Satan livre à la Sainte Vierge, selon les avertissements donnés par sœur Lucie au Père Fuentes, le 26 décembre 1957, la famille est l’objet d’assauts particulièrement redoutables. Le cardinal Caffara, archevêque de Bologne, en reçut la claire prophétie de la plume de la voyante  :

«  L’affrontement final entre le Seigneur et le règne de Satan sera sur la famille et sur le mariage. N’ayez pas peur, parce que quiconque travaille pour la sainteté du mariage et de la famille sera toujours combattu et contrarié de toutes les manières, car c’est le point décisif. Mais la Madone lui a écrasé la tête.  »

Peut-être méditait-elle cette pensée depuis qu’elle avait contemplé la Sainte Famille dans le ciel de Fatima le 13 octobre 1917  : «  Notre-Dame ayant disparu dans l’immensité du firmament, nous avons vu, à côté du soleil, saint Joseph avec l’Enfant-Jésus, et Notre-Dame vêtue de blanc avec un manteau bleu. Saint Joseph et l’Enfant-Jésus semblaient bénir le monde avec des gestes qu’ils faisaient de la main en forme de croix.  »

Le pape François a ouvert la série de ses catéchèses sur la famille, le 17 décembre 2014, par une “ vision ” semblable  : «  Jésus est né dans une famille  », et celle-ci n’était pas «  une famille artificielle, irréelle  ». La Sainte Famille illustre «  la vocation et la mission de la famille, de toute famille  », qui consiste à «  accueillir Jésus, l’écouter, parler avec lui, le protéger, grandir avec Lui  ; et ainsi de rendre le monde meilleur  ».

Telle est «  la grande mission de la famille  : faire de la place à Jésus qui vient, accueillir Jésus dans la famille, dans la personne des enfants, du mari, de la femme, des grands-parents… Jésus est là  ».

Chaque fois qu’une famille vit cela, «  même à la périphérie du monde  », le mystère du salut est à l’œuvre. Et grâce à cette famille, c’est l’amour, l’aide mutuelle, qui deviennent «  normaux  » et non «  la haine, l’indifférence  ».

En achevant cette Exhortation apostolique par une prière à la Sainte Famille de Jésus, Marie, Joseph, le Pape fait inclusion et tourne nos regards vers la source de la grâce et de la miséricorde qui rendent possible «  l’amour vrai  ». L’Exhortation apostolique Amoris lætitia est tout entière bâtie sur le modèle de la Sainte Famille de Jésus, Marie, Joseph, pour «  faire de nos familles un lieu de communion et un cénacle de prière, d’authentiques écoles de l’Évangile et de petites Églises domestiques  ».

Le pape François commence par poser ce que Dieu, par son acte créateur, a inscrit dans la personne de l’homme et de la femme  : «  l’image de Dieu  » (n° 10). L’indissolubilité du mariage résulte de cette relation première, constitutive de la créature, à la Sainte Trinité, révélée non pas par une définition philosophique de la “ personne humaine ” mais par la Sainte Écriture. C’est l’objet du premier chapitre  : «  À la lumière de la Parole  » (nos 8-30).

Dans un deuxième chapitre, le Pape confronte à cette «  lumière  » le tableau de la ténébreuse situation présente révélé par les «  relations  » des synodes de 2014 et 2015, jusque dans nos sociétés catholiques. Cependant, le Pape n’indique pas la cause aggravante de cette situation. Par «  l’ouverture au monde  » décrétée au concile Vatican II, le laxisme ambiant encouragé par les lois a envahi l’Église et abouti à son “ divorce ” d’avec son premier Mari  ! Mgr Le Couëdic, évêque de Troyes, l’a affirmé sans ambages dans la semaine religieuse de son diocèse  : «  L’Église a, en quelque sorte, épousé le monde  »  ! C’était au retour de la première session à l’automne 1962.

Depuis, sachant que le mariage chrétien non seulement imite celui du Christ et de l’Église, mais l’accomplit, cette infidélité de l’Église à son Époux se traduit par un tarissement de la grâce qui est la source de la fidélité conjugale parmi les fidèles, comme le Pape le souligne au chapitre troisième  : «  Dans la foi, il est possible d’assumer les liens du mariage comme des engagements plus faciles à tenir avec l’aide de la grâce du sacrement.  » (n° 73). Mais jamais sans elle, précision absente du chapitre consacré au mariage par le concile Vatican II dans Gaudium et Spes puisque selon l’affirmation introduite par le jeune évêque de Cracovie, Karol Wojtyla, dans cette Constitution pastorale sur l’Église dans le monde de ce temps, «  par son Incarnation, le Fils de Dieu s’est en quelque sorte uni lui-même à tout homme…  » (G. S. 22, 2), baptisé ou non.

Mais alors, que reste-t-il de «  la joie de l’amour  » dans le mariage  ? C’est l’objet du chapitre quatrième  : «  Dans la vie de famille, il faut cultiver cette force de l’amour qui permet de lutter contre le mal qui la menace.  » Et d’abord, qu’est-ce que ce mal  ?

«  L’amour ne se laisse pas dominer par la rancœur, le mépris envers les personnes, le désir de faire du mal ou de se venger.  » (nos 119).

Le commentaire de “ l’hymne à la charité ” (nos 89-119) est un trésor capable de réconcilier les mariages les plus menacés de l’irrémédiable discorde, et de les faire «  grandir dans la charité  », c’est-à-dire dans l’imitation progressive de «  l’union qui existe entre le Christ et son Église  » (nos 120-122).

Le chapitre cinquième, «  L’amour qui devient fécond  », suffirait à redresser le taux de natalité de notre société malthusienne  : «  La famille est le lieu de l’accueil de la vie qui arrive comme un don de Dieu.  » (n° 165) Encore faut-il que nos Pasteurs paissent agneaux et brebis en suivant les directives du pape François, propres à relever «  quelques-uns des grands défis pastoraux  » développés au chapitre sixième  : «  Quelques perspectives pastorales  ». Depuis la préparation des fiancés au mariage jusqu’à la cruelle séparation de la mort, le mariage est «  une vocation  » à laquelle répond «  la décision ferme et réaliste de traverser ensemble toutes les épreuves et les moments difficiles  » de la vie (n° 166).

Au chapitre septième, «  Renforcer l’éducation des enfants  », c’est un bonheur vraiment encourageant et enthousiasmant de retrouver sous la plume du Pape ce que l’abbé de Nantes, notre Père, nous a enseigné et que nous essayons de transmettre à nos familles  : «  Toute invitation faite aux adolescents pour qu’ils jouent avec leurs corps et leurs sentiments, comme s’ils avaient la maturité, les valeurs, l’engagement mutuel et les objectifs propres au mariage, est irresponsable.  » (n° 283) Il vaudrait mieux dire  : “ est responsable ” des malheurs qui en sont les conséquences inéluctables. Jacinthe, en son innocence, l’avait appris de Notre-Dame  : «  Maman  ! Notre-Dame a dit que le péché de la chair est celui qui conduit le plus d’âmes en enfer.  » (Francisco et Jacinta, p. 390)

«  Mais qui parle aujourd’hui de ces choses  ?  » Nous, Très Saint Père  ! l’abbé de Nantes a créé des camps d’été, et des sessions de Toussaint et de ­Pentecôte pour «  prendre les jeunes au sérieux  », «  les aider à se préparer sérieusement à un amour grand et généreux  »  : pureté de la jeune fille, inaccessible à toutes les entreprises de la séduction, fermeté de la foi du jeune homme qui le rendra capable d’être un chef de famille accompli.

Faute de quoi, le jeune homme et la jeune fille se préparent à tomber dans tous les égarements que le Pape envisage dans son chapitre huitième  : «  Accompagner, discerner et intégrer la fragilité  ».

«  Il est préoccupant que de nombreux jeunes se méfient aujourd’hui du mariage et cohabitent en reportant indéfiniment l’engagement conjugal, tandis que d’autres mettent un terme à l’engagement pris et en instaurent immédiatement un nouveau.  » (n° 293)

Sous le règne de saint Pie X, un jeune homme qui agissait ainsi, par exemple en amenant sa concubine pour la fête de Noël à la maison de ses parents, prétendant l’imposer à l’égal des épouses de ses frères aînés, se voyait fermer la porte comme “ pécheur public ”, et objet de scandale auprès de ses frères et sœurs, déjà mariés ou non, par cette contestation de la foi catholique, divine, qui fonde l’ordre social et la tradition familiale. «  Pas question d’imposer ton désordre à la famille  !  »

Tel est l’ordre social chrétien, telle est la loi de l’Église catholique. Dehors  ! Et si l’un des frères et sœurs avait protesté au nom de la prétendue “ charité ”, disant aux parents  : «  Vous n’avez pas le droit de juger  », les parents auraient répondu, comme saint Pie X condamnant les modernistes qui s’incrustaient dans l’Église tout en critiquant ses principes  : Dehors  !

L’autorité l’emporte au service de la foi et de la loi de Dieu. C’est rude, mais c’est la condition de la survie de nos sociétés dans l’obéissance à Dieu.

À partir du règne de Pie XI, cette rigueur n’est déjà plus de mise. Les parents acceptent de recevoir les concubins pour Noël, quitte à préciser qu’ils ne sont pas d’accord. Mais en justifiant la tolérance par l’espoir d’une régularisation, avec l’idée de les remettre dans la bonne voie, sans se laisser influencer par le mauvais exemple, en particulier en avertissant les enfants de la situation de leur oncle et prétendue “ tante ”.

C’est ce qui va changer avec le concile Vatican II plaçant l’Église elle-même en situation d’ “ adultère ” par la proclamation de la “ liberté religieuse ”.

Avec une transition qui passe par la “ libération ”, c’est-à-dire la subversion de tout l’ordre social et politique au nom des Droits de l’Homme. En 1944, les autorités légitimes ont été renversées par des usurpateurs qui ne respectent pas la loi de Dieu et n’obéissent pas au Pape, au nom de la “ laïcité  ”. Le salut des méchants est définitivement compromis, et le salut des bons chaque jour exposé. Tel est le libéralisme première manière  : l’État libre proclame une liberté religieuse et morale qui est une promotion du mal, une dégradation du bien.

Alors, les parents réunissent les enfants pour Noël et leur tiennent à peu près ce discours  :

«  Vous êtes tous nos enfants, vous avez tous également droit à notre affection, à notre maison, à notre table. Donc, nous voulons que cessent les murmures contre Robert et Évelyne. Chacun de vous a ses opinions, sa conscience que nous ne prétendons pas juger ni régenter  !  »

C’est déjà aberrant parce que c’est admettre que les enfants font la loi… «  Chacun de vous a ses convictions  »… qu’il tire d’où  ? Les parents revêtus par Dieu de son autorité pour gérer la morale de la famille n’ont pas à le savoir  ! À chacun son Dieu, sa religion, sa morale  ! C’est le renversement de l’ordre divin naturel, c’est la dissolution de la société. Nous le constatons aujourd’hui.

Et il n’y a plus de remède depuis que, en 1965, le concile Vatican II a proclamé la liberté religieuse comme un droit de l’homme. Par ce nouveau “ dogme ”, l’Église affranchit les parents de leurs devoirs envers les enfants, et les enfants de leurs devoirs envers les parents, envers Dieu, envers quiconque. Elle-même adultère, l’Église est passée du culte de son Époux Jésus-Christ au «  culte de l’homme  », “ défini ” par le pape Paul VI dans l’aula conciliaire, le 7 décembre 1965. C’est la divinisation de l’homme dans le mépris de Dieu, du Christ et de la religion révélée.

Comment s’étonner de la généralisation de l’adultère, cinquante ans après  ? Parce qu’il ne discerne pas dans cette apostasie la cause du mal qu’il déplore et veut combattre, le pape François, en partant à la recherche des quatre-vingt-dix-neuf brebis égarées, compromet le salut de celle qui est restée au bercail puisqu’il affirme qu’ «  il n’est plus possible de dire que tous ceux qui se trouvent dans une certaine situation dite “ irrégulière ” vivent dans une situation de péché mortel, privés de la grâce sanctifiante  ».

C’est vrai, si l’on songe à tous les baptisés qui vivent dans des “ situations irrégulières ” parce qu’ils n’ont pas été bien formés, bien mariés. Avant le Concile, un catholique divorcé “ remarié ” n’avait pas ces “ circonstances atténuantes ”, mais aujourd’hui…

Par ces paroles prononcées du haut de sa cathèdre, le Saint-Père veut donc ouvrir la porte à un véritable discernement du travail de la grâce dans l’âme du “ divorcé remarié ”, manifesté par la conversion et le repentir pour le passé – encore que le Pape ne rappelle pas nettement cette nécessité –, suivis d’une application actuelle à une vraie vie chrétienne. L’impossibilité de rompre le second lien permettrait de lui accorder les sacrements  ; à condition qu’il n’y ait pas de publicité sur son cas, sous peine de remettre en cause la sincérité du repentir.

Mais il ne suffit pas que le Saint-Père place cette nouvelle “ pastorale ” sous l’égide de la Sainte Famille, pour qu’elle parvienne à ramener à l’Église tant de familles égarées, il faut s’en prendre à la cause réelle du désordre. À la pastorale si évangélique du pape François, il ne manque donc plus qu’une chose  : qu’il rétracte la déclaration conciliaire Dignitatis humanæ sur la liberté religieuse, et rappelle à tous, oui  : tous  ! “ bons ” et “ mauvais ”, que c’est une question de vie ou de mort… éternelle  ! Il n’y a pas de “ liberté ” qui tienne. La Vierge Marie, notre Mère à tous, a montré à trois enfants de six, sept et dix ans, à Fatima, il y a cent ans, l’enfer ouvert sous leurs pieds et tous les pauvres pécheurs qui y brûlent, afin d’avertir ceux qui y marchent et les empêcher d’y tomber.

Alors que l’Église conciliaire qui a “ divorcé ” d’avec le Christ pour épouser le monde n’est qu’une marâtre. Elle est la seconde femme d’un homme qui cède aux caprices des enfants, afin qu’ils restent auprès d’elle au lieu de retourner à leur mère. Vous voulez être protestants, musulmans  ? Libre à vous  ! Je suis large parce que vous ne m’appartenez pas  ! Quant à l’enfer éternel, je n’y crois pas  !

La liberté religieuse  ? On ne peut pas proclamer une chose aussi contraire à la charité de Dieu, qui veut nous sauver tous, sans être possédé par un Esprit mauvais. Les Apôtres se sont laissés juger, condamner à mort par les autorités juives, mais ils n’ont jamais invoqué la liberté religieuse. Ils ont dit  : «  Nous ne pouvons pas ne pas parler.  » Quant à saint Paul, à Corinthe, il a commandé avec toute la puissance des sanctions temporelles et éternelles  : «  Chassez-moi cet incestueux de votre communauté  !  » (1 Co 5, 13)

LA DÉVOTION AU CŒUR IMMACULÉ DE MARIE,
SALUT DU MONDE

Alors, comment exercer cette miséricorde universelle qui anime le pape François  ? Par le Cœur Immaculé de Marie à qui Dieu a voulu confier tout l’ordre de la miséricorde, selon l’acte de consécration du Père Kolbe.

«  Si on imite Marie, disait Pie XII, la famille sera une source de vertus et la paix y régnera toujours.  » Dans une allocution aux jeunes époux, il disait encore  : «  De la famille, Marie a connu les joies et les peines… Le Cœur miséricordieux de la Sainte Vierge compatira donc aux nécessités des familles, elle leur apportera le réconfort dont elles sentiront le besoin au milieu des inévitables douleurs de la vie présente.  » C’était trop peu dire, si l’on songe que Pie XII parlait ainsi le 10 mai 1939, à la veille de la guerre rendue “ inévitable ” par la désobéissance de Pie XI, son prédécesseur  !

Avant le concile d’Éphèse (431), la première sollicitude portée par Marie à la famille semble être celle du foyer envers ses défunts. On a remarqué, dans les Catacombes de Priscille, une représentation de Marie (IIe siècle), associée à celle du Bon Pasteur, sur une voûte au-dessus du tombeau. La dévotion réparatrice des premiers samedis du mois n’est donc pas une nouveauté lorsqu’elle promet à celui qui l’aura pratiquée fidèlement l’assistance de Notre-Dame à l’heure de la mort  !

La découverte d’un papyrus du troisième siècle contenant une prière à Marie atteste un recours universel qui n’a plus cessé jusqu’à nous  :

«  Sub tuum præsidium confugimus, Sancta Dei Genitrix. Nostras deprecationes ne despicias in necessitatibus, sed a periculis cunctis libera nos semper, Virgo gloriosa et benedicta.  »

«  Nous nous réfugions sous votre protection, Sainte Mère de Dieu  ! Ne méprisez pas nos prières dans la détresse  ; mais délivrez-nous sans cesse de tous les dangers, ô Vierge de gloire et de bénédiction  !  »

C’est la plus ancienne prière à la Vierge Marie actuellement connue, si l’on met à part l’Ave Maria.

Marie est donc l’âme de la prière familiale et “ privée ” depuis les origines.

Aux aurores du Moyen Âge, saint Jean ­Damascène, docteur de l’Église, en enseigne la raison  : «  Marie est devenue Reine des créatures en devenant Mère du Créateur. Étant Mère de Dieu, elle est Reine et règne sur tout le créé  ».

Né à Damas, en Syrie, vers 650, Jean Mansour sert le calife de Damas, tout moine et prêtre qu’il est. À la mort de son père, le calife le prend comme ministre et gouverneur de Damas. C’est alors que l’islam persécuteur fait son apparition. Accusé de trahison pour son refus d’apostasier sa foi chrétienne, le calife lui fit couper la main droite. Jean la ramassa et se retira dans son oratoire pour demander à la Sainte Vierge de la remettre en place, afin qu’il puisse la glorifier par ses écrits  :

«  Très pure Vierge Marie qui avez enfanté mon Dieu, vous savez pourquoi on m’a coupé la main droite, vous pouvez, s’il vous plaît, me la rendre et la rejoindre à mon bras. Je vous demande avec insistance cette grâce pour que je l’emploie ­désormais à écrire les louanges de votre Fils et les vôtres.  »

La Vierge lui apparut pendant son sommeil et lui dit  : «  Tu es maintenant guéri, compose des hymnes, écris mes louanges, accomplis ainsi ta promesse.  »

À son réveil, il constata que sa main droite était réunie à son bras presque sans cicatrice visible. La Vierge lui avait rendu sa main. Le calife lui rendit sa place. Mais le saint distribua ses biens aux pauvres et se retira au monastère Saint-Sabas. Et il tint parole.

Il ne se con­tenta pas de combattre l’islam, considéré comme la «  centième hérésie  », et de défendre contre l’empereur le culte des saintes images, des “ icônes ”, en expliquant que ce culte s’adresse à la personne représentée et non à l’image elle-même. Il fit le portrait de Marie de sa plume de «  rhéteur d’or  »  : «  Aujourd’hui, la souche de Jessé a produit son rejeton, sur lequel s’épanouira pour le monde une fleur divine.  »

«  Ô fille du roi David et Mère de Dieu, Roi universel  ! Ô divin et vivant objet, dont la beauté a charmé le Dieu créateur, vous dont l’âme est toute sous l’action divine et attentive à Dieu seul  ; tous vos désirs sont tendus vers cela seul qui mérite qu’on le cherche, et qui est digne d’amour  ; vous n’avez de haine que pour le péché et son auteur.  »

Cette inimitié est de toute éternité le secret du Cœur Immaculé de Marie en lequel saint Jean ­Damascène met toute sa confiance, «  car cette dévotion est une arme de salut que Dieu donne à ceux qu’il veut sauver  » (sermon pour l’Annonciation).

Treize siècles après, nous sommes parvenus à l’ultime phase de ce combat. Sœur Lucie l’avait fait savoir au Père Fuentes, le 26 décembre 1957.

En tant que futur postulateur de François et Jacinthe, ce religieux eut le privilège de s’entretenir longuement avec sœur Lucie  :

«  Mon Père, la très Sainte Vierge est bien triste, car personne ne fait cas de son message, ni les bons, ni les mauvais. Les bons continuent leur chemin, mais sans faire cas du message. Les mauvais, ne voyant pas tomber sur eux actuellement le châtiment de Dieu, continuent leur vie de péché sans se soucier du message. Mais croyez-moi, Père, Dieu va châtier le monde et ce sera d’une manière terrible. Le châtiment céleste est imminent.

«  Que manque-t-il, Père, pour 1960 et qu’arrivera-t-il alors  ? Ce sera bien triste pour tous, nullement réjouissant si auparavant le monde ne prie pas et ne fait pas pénitence. Je ne peux donner d’autres détails puisque c’est encore un Secret. Seuls le Saint-Père et Mgr l’évêque de Leiria pourraient le savoir, de par la volonté de la très Sainte Vierge, mais ils ne l’ont pas voulu pour ne pas être influencés. C’est la troisième partie du message de Notre-Dame qui restera secrète jusqu’à cette date de 1960.

«  Dites-leur, Père, que la Très Sainte Vierge, plusieurs fois, aussi bien à mes cousins François et Jacinthe qu’à moi-même, nous a dit que beaucoup de nations disparaîtront de la surface de la terre, que la Russie sera l’instrument du châtiment du Ciel pour le monde entier si nous n’obtenons pas auparavant la conversion de cette pauvre nation.

«  Le démon est en train de livrer une bataille décisive avec la Vierge, et comme il sait ce qui offense le plus Dieu et qui, en peu de temps, lui fera gagner le plus grand nombre d’âmes, il fait tout pour gagner les âmes consacrées à Dieu, car de cette manière il laisse le champ des âmes sans défense, et ainsi il s’en emparera plus facilement.

«  Dites-leur aussi, Père, que mes cousins François et Jacinthe se sont sacrifiés parce qu’ils ont toujours vu la Très Sainte Vierge très triste en toutes ses apparitions. Elle n’a jamais souri avec nous et cette tristesse, cette angoisse, que nous remarquions chez elle, à cause des offenses à Dieu et des châtiments qui menacent les pécheurs, pénétrait notre âme et nous ne savions qu’inventer en notre petite imagination enfantine comme moyens pour prier et faire des sacrifices.

«  L’autre chose qui sanctifia les enfants vint de la vision de l’enfer. Voilà pourquoi, Père, ma mission n’est pas d’indiquer au monde les châtiments matériels qui arriveront certainement si, auparavant, le monde ne prie pas et ne fait pas pénitence. Non. Ma mission est d’indiquer à tous l’imminent danger où nous sommes de perdre notre âme à jamais si nous restons obstinés dans le péché.

«  N’attendons pas que vienne de Rome un appel à la pénitence de la part du Saint-Père pour le monde entier  ; n’attendons pas non plus qu’il vienne de nos évêques dans leur diocèse, ni non plus des congrégations religieuses. Non. Notre-Seigneur a déjà utilisé bien souvent ces moyens et le monde n’en a pas fait cas. C’est pourquoi, maintenant, il faut que chacun de nous commence lui-même sa propre réforme spirituelle. Chacun doit non seulement sauver son âme mais aussi toutes les âmes que Dieu a placées sur son chemin.

«  La Très Sainte Vierge ne m’a pas dit que nous sommes dans les derniers temps du monde, mais je l’ai compris pour trois raisons  :

«  La première parce qu’elle m’a dit que le démon est en train de livrer une bataille décisive avec la Vierge, et une bataille décisive est une bataille finale où l’on saura de quel côté est la victoire, de quel côté la défaite. Aussi, dès à présent, ou nous sommes à Dieu ou nous sommes au démon  ; il n’y a pas de moyen terme.

«  La deuxième, parce qu’elle a dit, aussi bien à mes cousins qu’à moi-même, que Dieu donnait les deux derniers remèdes au monde  : le saint Rosaire et la dévotion au Cœur Immaculé de Marie, et ceux-ci étant les deux derniers remèdes, cela signifie qu’il n’y en a pas d’autres.

«  Et, troisième raison, parce que toujours dans les plans de la divine Providence, lorsque Dieu va châtier le monde, il épuise auparavant tous les autres recours. Or, quand il a vu que le monde n’a fait cas d’aucun, alors, comme nous dirions dans notre façon imparfaite de parler, il nous offre avec une certaine crainte le dernier moyen de salut, sa Très Sainte Mère. Car si nous méprisons et repoussons cet ultime moyen, nous n’aurons plus le pardon du Ciel, parce que nous aurons commis un péché que l’Évangile appelle le péché contre l’Esprit-Saint, qui consiste à repousser ouvertement, en toute connaissance et volonté, le salut qu’on nous offre.

«  Souvenons-nous que Jésus-Christ est un très bon Fils et qu’il ne permet pas que nous offensions et méprisions sa très Sainte Mère. Nous avons comme témoignage évident l’histoire de plusieurs siècles de l’Église qui, par des exemples terribles, nous montre comment Notre-­Seigneur Jésus-Christ a toujours pris la défense de l’honneur de sa Mère.

«  Il y a deux moyens pour sauver le monde  : la prière et le sacrifice. Et donc, il y a le saint Rosaire. Regardez, Père  ! la Très Sainte Vierge, en ces derniers temps que nous vivons, a donné une efficacité nouvelle à la récitation du Rosaire.

«  De telle façon qu’il n’y a aucun problème, si difficile soit-il, temporel ou surtout spirituel, se rapportant à la vie personnelle de chacun de nous, de nos familles, que ce soient des familles qui vivent dans le monde ou des communautés religieuses, ou bien à la vie des peuples et des nations, il n’y a aucun problème, dis-je, si difficile soit-il, que nous ne puissions résoudre par la prière du saint Rosaire. Avec le saint Rosaire, nous nous sauverons, nous nous sanctifierons, nous consolerons Notre-Seigneur et nous obtiendrons le salut de beaucoup d’âmes.

«  Et donc, ayons la dévotion au Cœur Immaculé de Marie, notre très Sainte Mère, en la considérant comme le siège de la clémence, de la bonté et du pardon, et comme la porte sûre pour entrer au Ciel.  »

Dieu veut établir dans le monde la dévotion au Cœur Immaculé de Marie. Il appartient au Pape de mettre en œuvre cette “ pastorale ” divine sans laquelle toute pastorale, aussi évangélique soit-elle, restera inopérante  :

1° en recommandant la dévotion réparatrice des cinq premiers samedis du mois demandée par la Vierge et son Enfant Jésus à Pontevedra, en 1925;

2° par la consécration de la Russie au Cœur Immaculé de Marie demandée à Tuy en 1929.

En mai 1930, sœur Lucie avertit le Père Gonçalves que les deux requêtes de la consécration de la Russie et de la communion réparatrice devaient être adressées conjointement au Pape lui-même  :

«  Il me semble que le Bon Dieu, au fond de mon cœur, insiste auprès de moi pour que je demande au Saint-Père l’approbation de la dévotion réparatrice, que Dieu lui-même et la très Sainte Vierge ont daigné demander en 1925. Au moyen de cette petite dévotion, ils veulent donner la grâce du pardon aux âmes qui ont eu le malheur d’offenser le Cœur Immaculé de Marie.

«  Si je ne me trompe, le Bon Dieu promet de mettre fin à la persécution en Russie si le Saint-Père daigne faire, et ordonne aux évêques du monde catholique de faire également, un acte solennel et public de réparation et de consécration de la Russie aux très saints Cœurs de Jésus et de Marie, et si Sa Sainteté promet, moyennant la fin de cette persécution, d’approuver et de recommander la pratique de la dévotion réparatrice indiquée ci-dessus.  » (cité in Sœur Lucie, confidente du Cœur Immaculé de Marie, p. 208)

En l’année du centenaire des apparitions de Fatima, il serait peut-être temps d’obéir  ! Il n’est jamais trop tard pour bien faire  !

Cette dévotion des premiers samedis consiste à faire acte de réparation au Cœur Immaculé de Marie afin d’en retirer les épines que les hommes ingrats lui enfoncent à tout moment par leurs blasphèmes et leurs ingratitudes. Ceux qui, pendant cinq mois, le premier samedi, se confesseront, recevront la sainte Communion, réciteront un chapelet, et lui tiendront compagnie pendant quinze minutes en méditant sur les quinze mystères du Rosaire, en esprit de réparation, la consoleront grandement. Elle promet, en retour, de les assister à l’heure de la mort avec toutes les grâces nécessaires pour le salut de leur âme.

Si notre Saint-Père le pape nous demande de consoler le Cœur Immaculé de Marie, qui ne s’offrira à retirer une à une les épines qui le déchirent  ?

LES QUINZE MYSTÈRES DU SAINT ROSAIRE
DE L’IMMACULÉE CONCEPTION À L’ASSOMPTION

Dans Le Cœur admirable de la Très Sacrée Mère de Dieu, publié en 1681, saint Jean Eudes fait remarquer que «  si les premiers chrétiens furent dits n’avoir qu’un cœur et qu’une âme, combien est-il plus véritable que la Sacrée Vierge n’avait qu’une âme, qu’un Cœur et qu’une vie avec son Fils  !  »

À vrai dire, l’un était la cause de l’autre  : les premiers chrétiens ne faisaient qu’un cœur dans le Cœur très unique de Jésus et Marie, par Lui et pour Lui. La «  consécration au Cœur Immaculé de Marie  », c’est cela  !

Et de même si, «  selon le tendre François  », l’Assomption de la Mère de Dieu n’a pu être qu’une «  mort d’amour  », c’est que toute sa vie «  n’était plus union, mais unité de cœur, d’âme et de vie entre cette Mère et ce Fils  ».

C’est pourquoi saint François de Sales dédie son Traité de l’amour de Dieu «  au Cœur très aimable de la Bien-Aimée  ».

Au cœur de la Sainte Famille que le Saint-Père nous offre pour modèle, il y a le Cœur Immaculé de Marie. Saint Luc le souligne en deux circonstances  :

Après la Nativité  : «  Quant à Marie, elle conservait avec soin toutes ces choses, les méditant en son cœur.  » (Lc 2, 19)

Douze ans après  : «  Et sa mère gardait fidèlement toutes ces choses en son cœur.  » (Lc 2, 51)

Entre les deux, saint Luc rapporte la prophétie du vieillard Syméon, selon laquelle ce Cœur Immaculé sera transpercé  :

«  Son père et sa mère étaient dans l’étonnement de ce qui se disait de lui. Syméon les bénit et dit à Marie, sa mère  : “ Vois  ! cet enfant doit amener la chute et le relèvement d’un grand nombre en Israël  ; il doit être un signe en butte à la contradiction, et toi-même, une épée te transpercera l’âme  ! afin que se révèlent les pensées intimes de bien des cœurs. ”  » (Lc 2, 33-35)

Le Verbe descend dans le sein de Marie parce qu’elle l’a d’abord conçu dans son Cœur Immaculé rempli du Saint-Esprit comme d’un feu, Esprit d’amour du Père et du Fils, depuis les origines. Dès lors, depuis la Pentecôte, non seulement elle «  médite  », mais elle vit cette “ exhortation apostolique ” de saint Paul  : «  Ayez les uns pour les autres les mêmes sentiments du Christ Jésus.  » (Rm 15, 5)

Elle a, elle seule, obéi au premier commandement  : «  Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force et de tout ton esprit  ; et ton prochain comme toi-même.  » (Lc 10, 27)

Comme son Jésus, Elle étend à tous les hommes, sa capacité, – infinie  ! – d’aimer, pour les sauver.

Ce Cœur est “ Immaculé ” dès sa Conception. In privatif «  sans  », et macula, «  tache  »  : sans tache.

C’est le dogme de notre foi  :

«  Nous déclarons, Nous prononçons et définissons que la doctrine qui enseigne que la bienheureuse Vierge Marie, dans le premier instant de sa Conception, a été, par une grâce et un privilège spécial du Dieu tout-puissant, en vue des mérites de Jésus-Christ, Sauveur du genre humain, préservée et exempte de toute tache du péché originel, est révélée de Dieu, et par conséquent qu’elle doit être crue fermement et constamment par tous les fidèles.  » (Pie IX, Ineffabilis Deus)

Cette définition prononcée par le pape Pie IX le 8 décembre 1854 a reçu confirmation de la bouche même de Marie, le 25 mars 1858 à Lourdes  :

«  JE SUIS L’IMMACULEE CONCEPTION.  »

L’Ancien Testament chantait déjà ce “ mystère ”  : «  Tu es toute belle, ma bien-aimée, et sans aucune tache  !  » (Ct 4, 7)

Saint Jean l’a vue dans le ciel de Patmos  :

«  C’est une Femme  !  » (Ap 12, 1; cf. Gn 2, 23; 3, 15; Jn 2, 4; 19, 26) conçue avant toute création, dans la pureté originelle de sa nature et de son sexe, «  pleine de grâce  » (Lc 1, 28). Arrachant ce cri d’admiration à saint Joseph, son époux, à saint Jean, son fils d’adoption. Elle est admirable, aimable à l’homme comme à Dieu. Notre cœur est fait pour l’aimer. Elle est parfaitement, divinement belle.

Son apparition à Paris, à Lourdes, à Fatima, dans nos temps qui sont les derniers, guérit l’homme de toutes ses souillures, de toute luxure, de tout orgueil.

Saint Alphonse de Liguori raconte, dans Les gloires de Marie, que sainte Gertrude eut un jour une apparition de la Sainte Vierge qui lui laissa voir, abritée sous son manteau entrouvert, une multitude de bêtes féroces  : des lions, des ours, des tigres. Marie, loin de les chasser, leur faisait le plus gracieux sourire et les caressait. La sainte comprit par là que les pécheurs, quand ils recourent à Marie, n’ont pas à craindre d’être rebutés. C’est pourquoi nous l’invoquons dans les litanies de Lorette sous ce titre  :

Refugium peccatorum, ora pro nobis  !

Elle est la Colombe sans tache, innocente, fidèle et vaillante, inaccessible au tentateur. Il y a entre Elle et le péché un abîme. Elle vient d’auprès de Dieu pour réparer le péché originel. Non point qu’elle soit elle-même le Sauveur, mais elle est la Mère du Sauveur, conçue avant tous les temps pour lui donner chair lorsque l’heure serait venue.

Par là, elle est première dans l’histoire du monde et dans chacune de nos âmes qu’elle enfante à la grâce. Les scribes inspirés, auteurs des livres de Sagesse de l’Ancien Testament, ont perçu cette présence féminine auprès de Dieu, préparant la venue de son Fils et de leur Esprit-Saint sur la terre, créée avant les siècles, en mystérieuse préexistence auprès de Dieu Créateur, et princesse de Juda dès l’origine  :

«  Les abîmes n’étaient pas encore, et déjà j’étais conçue.  » (Pr 8, 24)

«  Je suis sortie de la bouche du Très-Haut… Le Créateur de toutes choses me donna ses ordres. Celui qui m’a créée m’a fait dresser ma tente, Il m’a dit  : “ Installe-toi en Jacob, entre dans l’héritage d’Israël  ”.  » (Si 24, 2. 8)

«  Tu es la gloire de Jérusalem  ! Tu es le suprême orgueil d’Israël  ! Tu es le grand honneur de notre race  !  » (Jdt 15, 9) Elle reçoit, dans les litanies de Lorette, le vocable  :

«  Turris Davidica, Tour de David  », ora pro nobis  !

David enleva la forteresse qui dominait Jérusalem et la fortifia (2 S 5, 6-10). Marie est cette tour à laquelle «  étaient suspendus mille boucliers  » (Ct 4, 4) permettant de repousser les assauts du démon. «  C’est la tour inexpugnable à l’ennemi et de laquelle pendent mille boucliers et toute l’armure des forts  » (Pie IX, Ineffabilis Deus).

MYSTÈRES JOYEUX

Dans le Nouveau Testament, Marie parle sept fois. Au siècle de Jeanne d’Arc, saint Bernardin de Sienne (1380-1444) a compté… et il voit jaillir sept flammes à cette occasion  : «  Quel trésor est plus riche que le divin Amour dont ce Cœur était embrasé comme une fournaise ardente  ?  »

Saint Bernardin de Sienne est le plus grand théologien de la médiation universelle de Marie  :

«  Je n’hésite pas à dire que Marie a reçu une juridiction sur toutes grâces

«  Tous les dons, vertus et grâces de l’Esprit-Saint passent par ses mains et elle les administre à son gré…  »

Marie aime les hommes du même Cœur de Mère avec lequel elle a aimé le Christ, Notre-Seigneur, et elle les aime dans le Christ, car «  personne ne va au Père que par moi  » (Jn 14, 6).

«  C’est en suppliante que, vraie Reine cependant, elle se tient à la droite de son Fils. Et quelle prière pourrait être comparée à cette supplication maternelle  ?  »

«  C’est donc de ce Cœur, ainsi que de la fournaise du divin amour, que la bienheureuse Vierge a tiré de bonnes paroles, c’est-à-dire des paroles d’une très ardente charité  ; car comme on ne peut tirer d’un vase rempli de vin excellent, que du vin excellent, et de même encore que d’une fournaise très em­brasée il ne peut sortir que flammes et incendie, il n’a pu sortir de même du Cœur sacré de la Mère de Jésus-Christ que des paroles de feu et d’amour divin.

«  Il est de la bienséance d’une maîtresse et d’une dame sage de dire peu de paroles, mais fermes et pleines de sens. Aussi lisons-nous que cette Mère de Dieu, très bénie, a prononcé à sept différentes fois comme sept paroles d’un grand poids…

«  Elle a dit deux paroles à l’ange  : la première, Comment cela se fera-t-il  ? Et la seconde, Voici la ­servante du Seigneur.

«  Il y en a encore deux autres dans sa première entrevue avec sa cousine Élisabeth  ; en la saluant d’abord, et en se répandant ensuite dans les louanges de Dieu, lorsqu’elle entonna le cantique  : Mon âme glorifie le Seigneur.

«  Je trouve encore deux paroles d’elle à son Fils, l’une dans le temple, lorsqu’elle lui dit  : Mon Fils, pourquoi avez-vous agi ainsi avec nous  ? Et l’autre aux noces de Cana  : Ils n’ont plus de vin; en dernier lieu aux serviteurs  : Faites tout ce qu’il vous dira.

«  En toutes ces rencontres, elle a parlé très peu, excepté dans la maison de Zacharie, où elle s’étendit davantage sur les louanges de Dieu, et l’action de grâces, lorsqu’elle dit  : Mon âme glorifie le Seigneur, et le reste  ; encore en cette occasion ce n’est pas aux hommes qu’elle parlait, mais à Dieu.  »

Le saint nous invite à nous embraser des flammes de ce Cœur Immaculé, Trône de la Sagesse  :

«  Ces sept paroles qui ont été proférées avec un merveilleux ordre, et comme en suivant les démarches et les progrès de la charité, sont comme autant d’étincelles, ou plutôt de flammes qui sortent de son Cœur, vraie fournaise du saint Amour…

«  Distinguons par ordre ces sept flammes, ou les sept paroles de cette Vierge bénie. La première est d’un amour séparant; la seconde, d’un amour transformant; la troisième, d’un amour communiquant; la quatrième, d’un amour transporté de joie; la cinquième, d’un amour qui savoure; la sixième, d’un amour compatissant; enfin la septième, d’un amour consommant.  »

ANNONCIATION.

La première parole  : «  Comment cela se fera-t-il  ?  » exprime un vœu de virginité que nous imitons dans nos amitiés spirituelles, par notre chasteté d’enfants de Marie, donnant à nos amours un aspect «  séparant  ».

«  Je ne connais point d’homme.  » Et pourtant saint Joseph est là  ! Mais tellement à part que leur amour mutuel très tendre n’a rien à envier aux affections charnelles, quelles qu’elles soient.

Moyennant quoi, l’Ange lui apprend que si elle est ainsi «  séparée  » de tout homme, c’est pour accomplir sa vocation de Mère du Sauveur.

Elle répond par sa deuxième parole  : «  Voici la ­servante du Seigneur. Qu’il me soit fait selon votre parole.  »

Cette «  servante  » était une petite enfant de Nazareth. Elle avait passé totalement inaperçue aux yeux des hommes  ; mais elle était connue des anges puisque son Nom est Immaculée Conception, dès les origines «  enfant chérie  » du Créateur (Pr 8, 30).

Ainsi séparée de toute créature pour être toute à son Dieu, celui-ci peut déverser dans son sein toute sa «  grâce  » (Lc 1, 28), comme en un vase  :

«  Vas spirituale, Vase spirituel  », rempli de l’Esprit-Saint (Lc 1, 35).

«  Vas honorabile, Vase d’honneur  », Temple du Très-Haut, puisqu’elle a conçu dans son sein le Verbe Incarné.

Ora, ora pro nobis  !

Ainsi cet amour «  séparant  » est-il «  transformant  » puisque de «  servante  » elle devient la Reine du Ciel et de ses Anges, et trône de la Sagesse  :

«  Qu’il me soit fait selon votre parole.  »

Cette grâce dont elle est remplie la transforme comme substantiellement, pour devenir Mère de Dieu, toujours Vierge. Et l’enfant de Marie, celui qui se sera fait son enfant et se sera lui aussi «  séparé  » du monde pour demeurer sur son sein maternel, dans son Cœur Immaculé, celui-là connaîtra à son tour une «  transformation  » par la grâce du Cœur Immaculé de sa divine Mère.

VISITATION.

La troisième parole de la Vierge Marie exprime l’amour du prochain, «  amour communiquant  ». C’est le mystère de la Visitation.

Cette troisième parole n’est pas rapportée dans l’Évangile. Il est dit seulement que «  Marie entra dans la maison d’Élisabeth. Or, dès qu’Élisabeth eut entendu la salutation de Marie [que saint Luc ne transcrit pas], l’enfant tressaillit dans son sein et Élisabeth fut remplie de l’Esprit-Saint. Elle poussa un grand cri.  » (Lc 1, 40-42), comme les Hébreux lorsqu’ils voyaient paraître l’Arche du ­Seigneur.

Les litanies de Lorette nous font pousser le même cri  : «  Fœderis arca, Arche d’alliance  », ora pro nobis  !

Marie ne parle pas longtemps  : elle dit bonjour… Élisabeth, elle, dit des mots d’une plénitude qui complète la salutation de l’ange Gabriel pour former notre immortel Ave Maria  :

«  Alors elle poussa un grand cri et dit  : “ Bénie es-tu entre les femmes, et béni le fruit de ton sein  ! Et comment m’est-il donné que vienne à moi la mère de mon Seigneur  ? Car, vois-tu, dès l’instant où ta salutation a frappé mes oreilles, l’enfant a tressailli d’allégresse en mon sein. Oui, bienheureuse celle qui a cru en l’accomplissement de ce qui lui a été dit de la part du Seigneur  ! ”  » (Lc 1, 42-45)

Le Père de Foucauld a mis l’apostolat qu’il voulait apprendre à ses frères, à ses sœurs, sous le signe de la Visitation. C’est un apostolat du silence.

La charité fraternelle la plus belle, la plus pure, la plus généreuse, la plus modeste est celle qui, sans ostentation, est une «  communication  » de la richesse intime de l’âme. Elle coule de source.

Certaines personnes sont tellement parfaites en vertu, tellement bonnes, patientes, pures, silencieuses, priantes, qu’elles nous réchauffent par leur simple présence. Le rayonnement de la Vierge Marie portant l’Enfant Jésus dans son sein est tel qu’il sanctifie Jean-Baptiste dans celui de sa mère.

Le pape François ne cesse de recommander cet apostolat qui se fait dans le silence, le travail, dans la simple charité d’un «  amour communiquant  », plutôt que dans de grands discours.

À sa cousine, Marie répond par sa quatrième parole  : Magnificat  ! C’est une longue “ parole ”, inspirée, exprimant un «  amour jubilant  ».

Elle «  jubile  » parce que l’amour la remplit de bonheur. C’est ce que le Pape ne cesse de nous prêcher, en réprouvant les faces de «  piment au vinaigre  », les esprits chagrins empêtrés dans leurs scrupules au lieu de confesser leurs péchés et ensuite de se réjouir de la grâce puisée au Cœur Immaculé de Marie. Là est la source de notre joie  :

«  Causa nostræ lætitiæ, cause de notre joie, ora pro nobis  », «  Vous, Marie, vous avez engendré la joie de tous, la vraie joie qui dissipe la tristesse du péché  », disait saint Jean Damascène. Et cette joie, personne ne pourra nous l’ôter.

«  Notre-Dame de Liesse, priez pour nous  !  »

NATIVITÉ.

La cinquième parole de la Sainte Vierge est «  d’un amour qui savoure  », lorsqu’elle dit à son Fils retrouvé au Temple  : «  Mon Fils, pourquoi avez-vous agi ainsi envers nous  ?  »

Saint Luc conclut l’épisode de la douce rencontre de Jésus avec ses saints parents  : «  Il redescendit alors avec eux à Nazareth, et il leur était soumis. Et sa mère gardait fidèlement toutes ces choses en son Cœur  »… les «  savourant  ». Le mot convient parfaitement à ce Cœur Immaculé où réside la plénitude de la Sagesse. Elle «  savoure  » le mystère de cet enfant qu’elle a mis au monde et couché dans une mangeoire, à Bethléem, «  maison du pain  », descendu du Ciel pour nous donner sa chair à manger.

La sixième parole est «  d’un amour compatissant  » lorsque, aux noces de Cana, la Vierge dit à Jésus  : «  Ils n’ont plus de vin.  » (Jn 2, 3) Cette parole exprime une sollicitude perpétuelle du Cœur de Marie, dès son Immaculée Conception, puis au temps de sa vie humaine jusqu’à son Assomption, et dans le temps de l’Église qu’elle accompagne du haut du Ciel. Elle veille sur nous avec l’infinie compassion de ses entrailles de Mère, à qui Dieu voulu confier tout l’ordre de la Miséricorde.

Et Jésus lui répond par une parole qui l’institue la “ Femme ” bénie entre toutes, la nouvelle Ève  : «  Femme, qu’y a-t-il entre vous et moi  ?  » Rien  ! Pas l’ombre d’un désaccord, jamais  ! Je ne puis rien vous refuser. Et joignant le geste à la parole  : «  Remplissez d’eau ces jarres  !  » (Jn 2, 7)

Mais l’heure vient où le changement de l’eau en vin recevra son accomplissement par la transsubstantiation de ce vin en Sang Précieux, seul capable de nous purifier, devenu dans nos calices le vin sacré de nos épousailles mystiques, le vin de l’Eucharistie. C’est pourquoi cette heure-là sera celle d’ «  un amour consommant  » répondant à la dernière parole de l’Époux  : «  Tout est consommé.  » (Jn 19, 30) Ainsi, les noces de l’Agneau et de l’Épouse se “ consomment ” sur le “ lit ” de la Croix où le nouvel Adam sanctifie la nouvelle Ève sortie de son Côté transpercé d’où jaillissent l’eau du baptême et le sang de l’Eucharistie.

MYSTÈRES DOULOUREUX

Dans la vision dont fut favorisée sœur Lucie à Pontevedra, le 10 décembre 1925, le Cœur Immaculé de notre Reine est “ couronné ” des épines que les hommes ingrats lui enfoncent à tout moment par leurs blasphèmes, sans qu’il y ait personne pour faire acte de réparation. C’est ainsi que le Sang de son Cœur se mêle au «  Sang précieux  » de l’ «  Agneau sans reproche et sans tache  » (1 P 1, 19) qu’elle a mis au monde pour nous sauver.

Dans la théophanie eucharistique et mariale de Tuy, du 13 juin 1929, l’heure de la Croix, au pied de laquelle se tient Marie «  avec son Cœur Immaculé dans la main gauche, sans épée ni roses, mais avec une couronne d’épines et des flammes  », est à la fois l’heure où le Crucifié «  attire tout à Lui  » (Jn 12, 32), et l’heure où le monde est jugé  : «  C’est maintenant le jugement de ce monde  ; maintenant le Prince de ce monde va être jeté dehors  » (Jn 12, 31).

Ceux dont la lumière du Christ a manifesté l’aveuglement incurable se trouvent rejetés, sans excuse  : «  Si je n’étais pas venu et ne leur avais pas parlé, ils n’auraient pas de péché  ; mais maintenant ils n’ont pas d’excuse à leur péché.  » (Jn 15, 22)

Et Jérusalem fut détruite. Ainsi en va-t-il de notre génération perverse et apostate  :

«  Le moment est venu où Dieu demande au Saint-Père de faire, en union avec tous les évêques du monde, la consécration de la Russie à mon Cœur Immaculé, promettant de la sauver par ce moyen. Elles sont si nombreuses les âmes que la justice de Dieu condamne pour des péchés commis contre moi, que je viens demander réparation. Sacrifie-toi à cette intention et prie.  »

L’antique Épître aux Romains présentait déjà en diptyque les sauvés que la foi justifie en face des réprouvés sur qui tombe la condamnation de la Loi et de toute conscience. Au centre, se dressait le même propitiatoire  : la Croix.

Cette séparation des bons et des méchants était bien l’aspiration de tout l’Ancien Testament, mais sa réalisation a dépassé tout calcul humain. Dans cette œuvre unique de Dieu triomphe la «  Grâce  » et la «  Miséricorde  » qui découlent du bras gauche de la Croix, en grandes lettres comme d’une eau cristalline. Le monde transformé, consommé dans une nouvelle innocence par le «  triomphe  » du Cœur Immaculé de Marie, telle est l’œuvre de sa «  Miséricorde  ».

frère Bruno de Jésus-Marie.

Marie Médiatrice, peinte sur le tympan d’un arcosolium, au «  cimetière majeur  », à Rome ( IVe siècle ). Elle tend les mains, paumes ouvertes, expression de sa prière de Mère qui ne fait qu’un avec celle de son Fils. Le monogramme XP ( X = Ch ; P = r ) désigne le Christ, centre et cœur de la prière de Marie.

Marie Médiatrice, peinte sur le tympan d’un arcosolium, au «    cimetière majeur    », à Rome ( IVe siècle ). Elle tend les mains, paumes ouvertes, expression de sa prière de Mère qui ne fait qu’un avec celle de son Fils.
Le monogramme XP ( X = Ch ; P = r ) désigne le Christ, centre et cœur de la prière de Marie.

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