La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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La Contre-Réforme Catholique au XXIe siècle

IL EST RESSUSCITÉ !

N° 166 – Août 2016

Rédaction : Frère Bruno Bonnet-Eymard


PÈLERINAGE À DOMRÉMY

Nos jeunes “ pré-phalangistes ” ont chanté une messe magnifique célébrée par le recteur de la basilique du Bois-Chenu le 19 juillet, puis ils se sont rendus au village de Domrémy pour réciter le chapelet à l’église, y vénérer le baptistère où Jeanne fut baptisée et la statue de sainte Marguerite qu’y pria Jeanne, avant de l’entendre et la voir en personne… Ils étaient de son âge et voués à la même vocation de consécration au Cœur Immaculé de Marie, pour le service de la France et de l’Église… jusqu’à la mort, et la mort du martyre  : 6 janvier 1412 – 30 mai 1431.

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Jeanne et ses voix par Lionel-Royer

La nef de la basilique du Bois-Chenu, à Domrémy, est ornée de six toiles peintes par Lionel Royer entre 1910 et 1913. Durant l’été 1425, Jeanne vit et entendit saint Michel, sainte Catherine et sainte Marguerite qu’elle appelait “  mes Voix  ” ou encore “  mon Conseil  ”. Ces apparitions dureront quatre années et demie à Domrémy, et ne cesseront plus jusqu’au martyre. Cette peinture montre bien comment les Voix la pressaient   : «   Il faut que tu ailles en France… Va en France   !   »

VOCATION

À l’âge de treize ans, elle entendit pour la première fois une Voix.

«  J’eus grand-peur  : il était midi  ; c’était l’été, dans le jardin de mon père…  » La Voix, accompagnée d’une grande clarté, vint de la droite, du côté de l’église. Que lui disait-elle  ?

«  Sur toutes choses, saint Michel me disait que je fusse bonne enfant et que Dieu m’aiderait, de venir au secours du roi de France…  »

«  La première fois, j’eus grand doute si c’était saint Michel… mais ensuite, il m’a si bien instruite et s’est si bien manifesté à moi, que je crus fermement que c’était lui… Car je le vis de mes yeux, et n’était pas seul, mais bien entouré d’anges du Ciel. Je les vis des yeux de mon corps aussi bien que je vous vois… c’est vrai comme il est vrai que Dieu est  ! C’est vrai comme il est vrai que Notre- Seigneur Jésus-Christ a souffert mort et passion pour nous.  »

Elle dit cela à ses juges de Rouen, au moment où elle-même se prépare à subir mort et passion pour le salut de la France.

Car toute sa vie fut l’exacte réplique de celle de Notre-Seigneur Jésus-Christ, notre doux Sauveur et de sa Divine Mère. D’abord, la vie cachée à Nazareth. Elle apprit de sa mère les travaux d’intérieur, la cuisine, la couture, le rouet.

À ses juges de Rouen, elle dira «  que sa mère lui avait appris à coudre, et qu’elle croyait bien qu’il n’y eût femme dedans Rouen qui lui en sût apprendre quelque chose  ».

Dès qu’elle en eut la force, elle se mêla au train de la métairie paternelle, partageant avec le reste de la maisonnée, à sa mesure, le travail, les ennuis, les petites joies. Elle aidait son père dans les travaux des champs, conduisait parfois les animaux au pré, levait la moisson (sœur Hélène, p. 24).

Elle avait une tendre dévotion pour Notre-Dame. «  Presque chaque samedi après-midi, Jeanne, avec sa sœur et d’autres dames, allait à l’ermitage de Notre-Dame de Bermont et y portait des cierges  ; elle était très dévote envers Dieu et la bienheureuse Vierge, au point que, à cause de sa piété, moi-même qui étais jeune alors, et d’autres jeunes gens, nous la taquinions  », avouera Colin (p. 25).

Jeanne vit et entendit sainte Catherine et sainte Marguerite comme elle avait vu saint Michel.

Elles lui racontèrent «  la grande pitié qui était au royaume de France  », lui enseignant que ce royaume appartenait à Jésus-Christ, dont le dauphin Charles était le “ lieutenant ”; qu’elle seule sauverait le pays, délivrerait Orléans et ferait sacrer le Roi à Reims. Pour cela, il lui faudrait revêtir l’habit masculin, prendre les armes et être chef de guerre.

Jeanne, telle Notre-Dame en son Annonciation, se demandait en frémissant comment cela se ferait  :

«  Je ne suis qu’une pauvre fille qui ne sait pas monter à cheval et n’entend rien à la guerre  »… (p. 33)

Sous l’influence de cette direction du Ciel, Jeanne devenait de plus en plus grave. Elle se montrait exemplaire et devint tellement parfaite vers ses quatorze ou quinze ans, qu’une amie de sa mère déclarait  : «  Elle vivait comme une sainte.  »

«  Mes Voix ne m’ont pas obligée à tenir cela caché, mais je craignais beaucoup de le révéler par crainte des Bourguignons, pour qu’ils n’empêchent mon voyage et surtout, je craignais beaucoup mon père, qu’il ne m’empêche de faire mon voyage.  »

Commence dès lors pour l’enfant une longue solitude morale qui sera une caractéristique croissante de son épreuve  : elle sera toujours seule, seule contre tous, en dehors des intimes, au-delà du milieu familial, au-delà de la cour du Roi… Au-delà… n’ayant pour amour que Jésus et Marie, et ses Voix pour communiquer avec eux.

Pour l’heure, à Domrémy, elle puisait toute sa force dans les sacrements et dans ses stations près de Jésus au Tabernacle.

1426, 1427… Les années passaient, l’heure approchait. Jeanne tardait, les Voix la pressaient.

Cependant, ses parents ne savaient toujours rien. Pourtant, Jacques d’Arc était soucieux. «  Il avait rêvé qu’avec les gens d’armes s’en irait Jehanne sa fille  !  » La première fois, il n’y avait pas pris garde. Qu’est-ce qu’un songe  ? C’était vers 1426. Isabelle en avait parlé à sa fille.

Le songe revenu, le père s’était emporté violemment et avait dit à ses fils Pierre et Jean  :

«  Si je croyais que cette chose advienne que j’ai songé d’elle, je voudrais que vous la noyiez, et si vous ne le faisiez pas, je la noierais moi-même  !  »

Jeanne se plaignit à ses Voix qui ne l’en pressaient que davantage  ! «  Il faut que tu ailles en France… Va en France  !  » Elles s’en rapportaient à la jeune fille de le dire ou non à son père ou à sa mère  : «  Elles auraient préféré que je le leur dise, n’eût été la peine qu’ils en eussent fait, si je le leur avais dit. Mais pour ce qui était de moi, je ne le leur eusse dit pour quoi que ce soit  !  »

Cependant, elle ne pouvait plus tarder à obéir. Ses Voix lui répétaient qu’elle ferait lever le siège mis par les Anglais devant une ville du nom d’Orléans, ajoutant «  qu’il lui fallait aller trouver Baudricourt, le capitaine de Vaucouleurs  ; il lui donnerait des gens pour l’accompagner vers l’œuvre de délivrance  ». Après, Dieu pourvoirait (p. 35).

MISSION

Le 13 mai 1428, jour de l’Ascension du Seigneur, conduite par son cousin Durand Laxart, elle est à Vaucouleurs, entre au château et va droit au sire de Baudricourt  :

«  Je le connus par la Voix qui me dit que c’était lui.  »

Jeanne se présenta, puis dit  :

«  Je suis venue vers vous, messire Robert, de la part de mon Seigneur pour que vous mandiez à messire le dauphin Charles de tenir bon et de ne point engager le combat contre ses ennemis, car mon Seigneur lui donnera secours avant la mi-carême.

«  Le Royaume ne concerne pas le Dauphin, mais mon Seigneur. Cependant mon Seigneur veut que le Dauphin soit fait Roi, et qu’il tienne ce Royaume en commende. Le Dauphin sera Roi, malgré ses ennemis, et je le conduirai pour son sacre.  »

«  Et qui est ton Seigneur  ?  » demanda Robert. En ces temps de division et de guerre civile, la question importait. Relevait-elle du roi d’Angleterre qui se prétendait roi de France, du duc de Bourgogne, le rebelle, ou du dauphin Charles  ?

La réponse fusa, transcendant tout  :

«  Le Roi du Ciel.

 Reconduis-la chez son père, et gifle-la  !  » dit-il à Durand.

C’est l’année de la campagne anglaise en Argonne. Le 12 octobre débute le siège d’Orléans. Jeanne revint à la charge en janvier 1429.

«  Avant la mi-carême, il faut que je sois auprès du Dauphin, dussé-je m’y user les jambes jusqu’aux genoux. Car nul au monde, ni roi, ni duc, ni fille du roi d’Écosse ou autres, ne peut recouvrer le royaume de France  ; il n’y a pour lui de secours que de moi. Pourtant je préférerais filer auprès de ma pauvre mère, car ce n’est pas de ma condition. Mais il faut que j’aille et que j’agisse ainsi, car mon Seigneur le veut.  »

Elle a la révélation de “ la journée des harengs ”, où les Français avaient tenté de s’emparer d’un convoi de vivres pour temps de Carême, expédié par Bedford aux assiégeants anglais. Les Français avaient été défaits à Rouvray-Saint-Denis.

Jeanne avertit Baudricourt le jour même du désastre, 12 février 1429. Plusieurs jours après, le messager royal, Colet de Vienne, apportait la nouvelle. Il n’en fallait pas plus pour convaincre Baudricourt.

Le 22 février, Jeanne quitte Vaucouleurs avec une lettre de Baudricourt pour le Dauphin, et arrive à Chinon le 4 mars, escortée par Jean de Metz et Bertrand de Poulengy. C’est un miracle à soi tout seul. À ceux qui demandaient à Jeanne comment elle pourrait effectuer un tel voyage, et échapper aux ennemis, elle répondait  : «  Je ne les crains pas, j’ai une route assurée. Si les ennemis sont sur mon chemin, Dieu y est aussi, qui saura bien me préparer la voie pour aller jusqu’au seigneur Dauphin, j’ai été créée et mise au monde pour cela.  » (p. 44)

À Chinon, le 6 mars 1429, Jeanne reconnaît Charles  VII « sur l’indication de la Voix qui me le révéla ».

À Chinon, le 6 mars 1429, Jeanne reconnaît Charles  VII «   sur l’indication de la Voix qui me le révéla   ».

POLITIQUE DIVINE

Le 6 mars 1429, dimanche de Lætare, première entrevue avec le Dauphin, le jour où l’on chante à la grand-messe l’introït si joyeux  : «  Réjouis-toi, Jérusalem. Vous tous qui pleuriez sur elle, laissez maintenant déborder votre joie…  »

Charles s’est dissimulé mais dès que Jeanne le vit, elle alla droit sur lui sur l’indication de la Voix  :

«  Gentil Dauphin, j’ay nom Jehanne la Pucelle. Et le Roy des Cieux vous mande par moy que vous serez sacré et couronné en la ville de Reims, et que vous serez lieutenant du Roy des Cieux, qui est Roy de France. Très illustre Sire Dauphin, je suis venue envoyée par Dieu, pour porter secours à vous et au royaume.  »

«  Baillez-moi des gens, et je lèverai le siège d’Orléans. C’est le plaisir de Dieu que vos ennemys les Anglais s’en aillent en leur pays, que le royaume vous doive demeurer. Et s’ils ne s’en vont pas, il leur en mécherra.  »

Elle se fit pressante, demandant seulement au Dauphin d’avoir la foi  : «  Si vous voulez croire et avoir foy en Dieu, en monsieur saint Michel, et madame sainte Catherine, et en moi, je vous mènerai couronner à Reims, et vous remettrai paisible en votre royaume. Ce fait désire brièveté.  »

Le 8 mars, en la présence du duc d’Alençon, Jeanne demanda au Dauphin de se démettre de son Royaume, d’y renoncer purement et simplement, et de le rendre à Dieu de qui il le tenait. Elle envoya alors quérir des secrétaires royaux. Le Dauphin accepta. Il en vint quatre qui dressèrent acte de l’hommage et en firent lecture solennelle, sur demande de la jeune fille.

Cela fait, le Roi demeurait quelque peu interdit. La Pucelle dit alors à tous les présents  : «  Voici le plus pauvre chevalier de son royaume  !  » Peu après, devant les mêmes notaires, agissant en donatrice du royaume de France, elle le remit au Dieu tout-puissant. Après encore un bref moment et d’ordre de Dieu, elle investit le roi Charles du royaume de France.

«  Et de toutes ces choses encore, elle voulut qu’acte solennel fût dressé.  »

La sainte se montre ici non seulement messagère de Dieu, mais médiatrice unique du salut de la France, fait sans pareil dans l’histoire universelle  ! La leçon est claire, pour les siècles  : l’autorité vient de Dieu, par le Christ, en lui et pour lui, qui exerce sa souveraineté même dans les choses temporelles, politiques. C’est une leçon de politique totale  : Dieu nous donne son Fils pour être notre Roi et donne la France en héritage à son Fils bien-aimé comme son apanage. Cela, par donation passée devant notaire à la requête de Jeanne  !

Il n’y avait plus qu’à délivrer Orléans, puis mener Charles à Reims recevoir son digne sacre. Mais la ville, à cette heure, était aux mains des Anglais  ! Et les Bourguignons barraient la route de Champagne  !

POLITIQUE HUMAINE

Pourtant, ce n’était pas là l’obstacle. Il y avait pire  : Charles VII espérait reconquérir son royaume en s’alliant avec son cousin, le duc de Bourgogne, contre le roi d’Angleterre. Lui, le prince légitime, s’allier à ce Rebelle  ? Habile, Philippe le Bon donnait le change. Ainsi “ la bonne ville d’Orléans ” était-elle l’enjeu de tractations entre le Dauphin et le duc de Bourgogne. Charles, dans l’espoir de détacher Philippe des Anglais, lui proposait de recevoir les clefs de la ville assiégée… (p. 54)

Au sein du Conseil royal, deux camps s’affrontaient. Regnault de Chartres, Gaucourt et La Trémouille, partisans de la politique d’entente avec Bourgogne, affirmaient qu’en conduisant le Dauphin à Reims, on s’aliénerait le duc de Bourgogne et le précipiterait dans les bras des Anglais. D’autres, conquis par Jeanne, voulaient qu’on lui obéisse. Le Roi hésitait. Il croyait en la mission de l’envoyée de Dieu, et pourtant tardait à s’exécuter…

Une nouvelle réunion du Conseil, avec l’archevêque de Reims, plusieurs prélats, gens d’Église et laïcs, décida que la jeune fille serait à nouveau examinée.

«  Ce fait désire brièveté  », avait-elle dit. Pauvre Jeanne, admirablement et humblement soumise aux volontés royales  ! Selon le bon plaisir divin, l’accomplissement de sa mission passait par l’obéissance au Roi… Ses Voix l’encourageaient.

C’est alors que Charles ordonna de procéder à de nouveaux interrogatoires, à Poitiers.

«  Gentil Dauphin, pourquoy ne me croyez-vous pas  ? Je vous dis que Dieu a pitié de vous, de vostre royaume et de vostre peuple. Car Saint Louys et Charlemagne sont à genoux devant Luy, en faisant prières pour vous. Et je vous dyrai, s’il vous plaît, telle chose qui vous donnera à connaître que vous me devez croire.  »

LE SECRET DU ROI

Or voici cette révélation qui devait faire la conviction du Roi, et par-delà les siècles la nôtre, répondant à ses doutes sur sa légitimité, sur son sang et son droit  :

«  Sire, n’avez-vous pas bien mémoire que le jour de la Toussaint dernière, vous estant dans la chapelle de vostre chasteau de Loches, en vostre oratoire, tout seul, vous feistes trois requestes à Dieu  ?  ”

«  Le Roy répondit qu’il était bien mémoratif Lui avoir fait quelques requestes.

«  Et alors la Pucelle lui demanda si jamais il avait dist et révélé les dictes requestes à son confesseur ne à aultres.

«  Le Roy dit que non.

«  Et si je vous dis les trois requestes que vous feistes, croirez-vous bien en mes paroles  ? ”

«  Le Roy répondit que oui.

«  Adhonc la Pucelle lui dist  :

«  Sire, la première requeste que vous fistes à Dieu fut que vous priastes que si vous n’estiez vray héritier du royaume de France, ce fût son plaisir de vous oster courage de le poursuivre, afin que vous ne fussiez plus cause de faire et soutenir la guerre dont procèdent tant de maulx.

«  La seconde fut que vous le priastes si les grantes adversités et tribulations que le pauvre peuple de France souffrait et avait souffert si longtemps, procédaient de votre péché, et que vous en fussiez cause, que ce fust son bon plaisir en relever le peuple et que vous seul en fussiez puni, portassiez la pénitence soit par la mort, ou par telle autre peine qu’il lui plairait.

«  La tierce fut que si le péché du peuple était cause des dictes adversités, que ce fust son plaisir pardonner au dict peuple, et apaiser son ire et mestre le royaume hors des tribulations esquelles il estait.  »

«  Le Roy cognoissant qu’elle disait vérité adjouta foy à ses paroles.  » (p. 55-56)

Il n’en décida pas moins de maintenir l’examen de Poitiers.

PREMIER PROCES  : À POITIERS

Le registre des interrogatoires et des réponses de Poitiers a bel et bien existé… et disparu  !

«  Je ne sais ni A ni B… Je viens de par le Roi des Cieux pour faire lever le siège d’Orléans et pour conduire le Dauphin à Reims, afin qu’il soit couronné et sacré.  »

Si c’est Dieu qui le veut, il n’a pas besoin des hommes d’armes  ! «  En Nom Dieu, les gens d’armes batailleront et Dieu donnera victoire.  »

Le dominicain Seguin de Seguin lui demanda quel langage parlait la voix.

«  Meilleur que le vôtre  !

– Croyez-vous en Dieu  ?

 Oui, et mieux que vous  !  »

Comme il disait à Jeanne qu’elle devait donner un signe de sa mission  :

«  En Nom Dieu, je ne suis pas venue à Poitiers pour faire des signes  ; mais menez-moi à Orléans, je vous montrerai les signes pour lesquels je suis envoyée.  »

Le Jeudi saint 24 mars 1429, «  le convoi royal s’ébranla, devant une foule descendue dans les rues ou penchée aux fenêtres, saluant les souverains.  » On montre encore aujourd’hui la pierre sur laquelle Jeanne posa le pied pour monter à cheval, disant au revoir à chacun d’un signe gracieux de la main. Elle était “ armée en blanc ”, montée sur un cheval noir, fort difficile, mais qu’elle maniait avec une merveilleuse dextérité.

Où allait-on  ? À Orléans  ? Non. On retournait à Chinon  !

Malgré le jugement favorable, le Roi hésite.

Alors, Jeanne obtient du Ciel le “ Signe ” que réclamait le Roi. En réponse à ses instantes prières, Dieu envoya saint Michel avec d’autres anges, et sainte Catherine et sainte Marguerite.

Saint Michel était porteur d’un objet mystérieux, que Jeanne refusera toujours de dévoiler, le “ signe ”. Et l’ange s’inclina devant le Dauphin, lieutenant du Christ, du Christ qui est Roi de France.

Et le Roi se décida à agir. Nous n’en savons pas plus, sinon qu’au signe baillé par l’ange, que Jeanne refuse de dévoiler, s’ajoute une couronne, apportée «  de par Dieu  », dont elle parle plus volontiers. Mais elle avoue que Messire Dieu l’a laissée dans l’ignorance quant à l’origine. La description la plus précise s’allie au mystère le plus profond.

Pour notre part, «  admirons avec les yeux de Jeanne la couronne de France telle que le Ciel la lui donna à voir, et conservons dans notre cœur cette vision pleine de mystère, et dans nos sens spirituels la bonne odeur et la luisance de cette couronne  », comme nous y invite simplement notre Père.

Le “ Signe ” éclatant, public, historique, orthodromique, de la mission divine de Jeanne d’Arc, c’est d’abord sa victoire militaire à Orléans, puis le sacre du roi Charles VII à Reims, enfin son immolation sur le bûcher de Rouen, sceau de son obéissance à ses Voix, comme la mort de Jésus sur la Croix fut la preuve de son obéissance à son Père.

Donc, cette mission divine n’a pas dit son dernier mot.

TERRIBLE COMME UNE ARMÉE RANGÉE EN BATAILLE

En avril 1429, Orléans… c’était comme Verdun en 1916  ! Les assiégeants, les Anglais, avaient élevé des bastilles, des ouvrages en terre et bois, de grandes dimensions, qui constituaient de véritables villes souterraines, à l’abri des projectiles, avec dépôts de vivres, munitions et matériel. Pourvues d’artillerie, elles étaient entourées d’un fossé continu avec palissade en contrescarpe. Leur porte, tournée du côté de la ville et munie d’un pont-levis, et couverte par un boulevard, lui-même entouré d’un fossé, entièrement indépendant. Une tranchée, mais oui  ! une tranchée double, reliait ces bastilles, permettant de circuler en sûreté et rapidement de l’une à l’autre.

Certaines commandaient les portes de la ville  ; les autres tout le cours de la Loire. Un plan en montre l’agencement.

Comment Jeanne d’Arc, face à de telles forteresses, leva-t-elle le siège en moins de cinq jours  ? C’est un miracle  !

Jeanne était entrée à Orléans le 29 avril avec les chalands de vivres, sa compagnie et celle de La Hire, environ deux cents lances, c’est-à-dire moins de mille hommes, tandis que le gros de l’armée retournait à Blois pour y passer la Loire  ! Au lieu de suivre Jeanne comme La Hire  !

Entrée de Jeanne dans Orléans, le soir du 29 avril 1429.

Entrée de Jeanne dans Orléans, le soir du 29 avril 1429.

En fait, dès leur arrivée à Blois, le chancelier Regnault de Chartres tint conseil avec les capitaines qui voulaient retourner chacun dans sa garnison. Le Bâtard d’Orléans, qui s’y attendait, survint d’Orléans, pour leur rappeler leur engagement envers Jeanne  !

Pendant ce temps d’inaction forcée, Jeanne assista aux offices et communia le dimanche, et consentit à parcourir les rues de la ville où se pressait la foule qui ne se lassait pas de lui faire fête  :

«  Et il semblait à tous être grand merveille comment elle pouvait se tenir si gentiment à cheval… comme eût su le faire un homme d’armes suivant la guerre dès sa jeunesse.  »

Lundi 2 mai 1429, avec audace, elle mena tout son monde extra-muros, afin d’explorer la ceinture de bastilles anglaises, y cherchant un point faible. «  Après elle, le peuple courait à très grande foule, prenant moult plaisir à la voir et être autour d’elle. Et quand elle eut vu et regardé à son plaisir les fortifications des Anglais, elle s’en retourna à l’église Sainte-Croix d’Orléans dedans la cité, où elle ouït les premières vêpres de l’Invention de la Sainte Croix  »  : «  Vexilla Regis prodeunt. Les étendards du Roi s’avancent.  »

Le mardi 3 mai, elle prie tout le jour à la cathédrale. Elle apprit le soir que l’armée française avait enfin quitté Blois et arriverait le lendemain. Dès l’aube du 4 mai, avec La Hire et cinq cents hommes, elle fit une sortie, étendard déployé, pour se porter au-devant du convoi. Et, selon sa prédiction, l’armée entra dans Orléans avec un deuxième convoi de vivres, sans que les Anglais y missent obstacle, «  environ prime  ».

Frère Pasquerel témoignera  : «  C’était surprenant, car tous ces Anglais, très nombreux et très puissants, armés et prêts à combattre, voyaient passer les hommes d’armes du Roi, troupe assez faible en regard des leurs. Ils voyaient aussi et entendaient les prêtres qui chantaient, parmi lesquels je me trouvais portant la bannière. Et cependant, aucun Anglais n’attaqua ces gens d’armes et ces prêtres.  » Ils avaient beau lui adresser force injures en réponse à ses messages, la menacer du bûcher, cette envoyée de Dieu leur en imposait  !

Oui vraiment, le surnaturel jaillit sans cesse, par la grâce de cette Pucelle, pourvu qu’on l’écoute et la suive  ! «  Dieu donnera la victoire  !  » (p. 95)

Il l’a en effet donnée en trois jours d’assauts.

D’abord sur la bastille Saint-Loup, le 4 mai.

Le lendemain, jeudi 5 mai, la fête de l’Ascension fut consacrée aux offices, à la sanctification de l’armée par la confession des soldats, et le vendredi 6, les Augustins flambèrent comme avait flambé Saint-Loup; le samedi 7 les Tourelles, où elle fut blessée, victoire qui acheva la déroute des Anglais. C’est là que certains chevaliers virent une colombe blanche survoler Jeanne brandissant son étendard.

Gage de la victoire du Sacré-Cœur par le Cœur Immaculé de Marie sur tous ses ennemis hier, demain et à jamais  !

N’oublions pas qu’ “ hier ”, c’était à Reims, le miracle fondateur d’une colombe apportant à saint Remi l’huile du sacre de Clovis. On la dit “ légendaire ”  ? Peut-être  ! Mais celle qui planait sur Jésus au jour de son baptême dans les eaux du Jourdain, saint Jean-Baptiste l’a vue de ses yeux vue  ; treize siècles plus tard, elle s’échappe des cendres du “ baptême ” de la douce et sainte victime pour sceller le renouvellement de l’alliance de la tribu de Juda de la nouvelle Alliance avec son Dieu.

Celle qui survola Jeanne au jour de la victoire d’Orléans indiquait la seconde étape de sa mission  : mener le roi à Reims pour y recevoir son digne sacre.

Il fallut reprendre la lutte… contre les hésitations du Dauphin, tout en lui obéissant puisque c’est la loi même de cette puissance que Jeanne vient lui rendre.

Elle se porte à sa rencontre à Tours. Là, Jeanne bénéficie de l’affection bienveillante de la reine Marie d’Anjou et de sa mère Yolande d’Aragon. Mais elle se heurte au “ Conseil ” du Roi et à ses tergiversations.

Un jour, elle tomba aux genoux de Charles et lui serra les jambes  : «  Gentil Dauphin, ne tenez plus tant de conseils et si prolixes  ! Mais venez au plus tôt à Reims y recevoir votre digne couronne  !

«  Ne faites doute que vous y recevrez votre digne sacre  !

– Tenez-vous cela de votre Conseil  ? demanda Christophe d’Harcourt.

 Oui. Et je suis fort aiguillonnée sur cela… Lorsque je suis contrariée de ce qu’on n’ajoute pas foi à ce que je dis de la part de Dieu, je me retire à part et prie Dieu, me plaignant à lui de ce que ceux à qui je parle ne me croient pas plus volontiers, et ma prière achevée, j’entends une Voix qui me dit  : “ Fille-Dé, va, va, va, je serai à ton aide, va  ! ” et quand j’entends cette Voix, j’ai grande joie, je voudrais toujours l’entendre.  »

En répétant ainsi le langage de ses Voix, elle-même exultait de merveilleuse façon, levant les yeux au ciel.

Cette scène impressionna profondément le Roi et son entourage. «  Le Roy fut derechef bien joyeux, et par cela il conclut qu’il la croirait et qu’il irait à Reims… Mais il ferait avant prendre certaines places sur la Loire. Et pendant le temps qu’on mettrait à les prendre, il assemblerait grande puissance de princes et seigneurs, gens de guerre et autres à luy obéissant.  »

Bien sûr, Jeanne eût préféré que l’on marchât immédiatement vers Reims. Mais cette expédition permettait de sortir de l’inaction. Elle déblaierait le chemin qui menait à la ville du sacre…

En effet, tandis que le Dauphin tardait à se rendre à Reims, le duc de Bedford, lui, se hâtait de prendre toutes les mesures possibles pour lui barrer la route. Maître Pierre Cauchon, membre du grand Conseil anglais de Paris, conseiller personnel de Bedford, partit en Champagne «  pour faire renouveler le serment au traité de Troyes  », et passa dans les trois villes principales  : Troyes, Châlons et Reims.

À cette époque, ses Voix visitèrent Jeanne, lui laissant pressentir quelle serait sa fin  : «  Je durerai un an et guère plus  ; il faut mettre cette année à profit.  »

Déjà se profile la voie douloureuse. Mais il lui reste encore un grand labeur de vie publique à accomplir  : elle doit mener le Roi à Reims. Seule, insensible à “ la politique des hommes ”, elle imposera “ la politique de Dieu ”, le sacre (p. 119-120).

LA CAMPAGNE DE LA LOIRE

En moins de dix jours, la Loire sera nettoyée sous le commandement d’Alençon, définitivement libéré de sa rançon, nommé lieutenant général. Mais il laissait Jeanne commander. Devant Jargeau, où le comte de Suffolk s’était enfermé avec sept cents hommes d’élite, l’artillerie fut si bien agencée que la bombarde d’Orléans, la Bergère, fit crouler la grosse tour de l’enceinte, en trois coups de ses énormes boulets.

La Pucelle fit sonner les trompilles. Tous crièrent  : «  À l’assaut  ! À l’assaut  !  »

D’Alençon hésita un instant  : n’était-ce pas prématuré de s’élancer ainsi  ?

Jeanne vit son trouble  : «  Avant  ! gentil duc, à l’assaut  ! N’ayez doute  ! L’heure est prête quand il plaît à Dieu. Il faut œuvrer quand Dieu le veult. Besognez et Dieu besognera  !  » Puis, quelques instants après  : «  Ah  ! gentil duc, aurais-tu peur  ? N’ai-je pas promis à ta femme de te ramener sain et sauf  ?  »

Les échelles s’appliquaient aux murs et des nuées de Français s’y accrochaient, dans un fracas d’armes et de bouches à feu. Les Anglais se défendaient «  moult vertueusement  ».

La sainte, son étendard en main, debout sur le bord du fossé, lança soudain au beau duc à quelques pas d’elle  : «  Va-t’en de là, sinon cette machine te tuera  !  » Le duc s’écarta précipitamment. Quelques instants après, un chevalier angevin, non averti, fut tué à cet endroit même. «  Cet événement me fit une vive impression et je fus émerveillé de ce que Jeanne avait pu ainsi m’annoncer. Elle marcha à l’assaut et je la suivis.  » (p. 124)

Qui n’aurait suivi cette jeune fille de dix-sept ans  ? Engagée dans le fossé, elle avait appliqué une échelle au mur. Tenant son étendard, elle se porta au lieu où se faisait la plus âpre résistance. Elle alla si près du haut du mur «  qu’un Anglais lui jeta une grosse pierre de faix sur la tête  ».

Elle fut jetée à terre sous le choc. Un frisson parcourut l’armée française. Mais, miracle, se relevant aussitôt, elle les exhorta plus fort encore  : «  Amis  ! Amis  ! Sus  ! Sus  ! Notre Sire a condamné les Anglais  ! À cette heure ils sont nostres, ayez bon cœur  !  »

Un tel courage rendit vigueur à nos hommes. En un instant, Jargeau fut prise. Les Anglais, poursuivis par les Français, se précipitèrent vers le pont, dans une fuite éperdue, abandonnant la ville (p. 125).

Jargeau n’était qu’une première étape. «  Je veux demain après dîner aller voir ceux de Meung.  »

La Pucelle, conseillée par ses Voix, agissait en stratège consommé, visant en fait la forteresse principale de Beaugency. On s’apprêtait à l’attaque, déjà canons et bombardes ouvraient le feu, lorsque survint le connétable de Richemont, avec quatre cents lances et huit cents archers.

Que faire  ? Poussé par La Trémouille qui exécrait ce Breton, le Dauphin l’avait disgracié, ordonnant de le combattre s’il se présentait. Le duc d’Alençon y répugnait  : le connétable s’était montré héroïque à Azincourt et l’on avait besoin de toutes les bonnes volontés pour la tâche qui restait. D’Alençon aimait mieux se retirer lui-même  ; il en avertit Jeanne.

«  Ce n’est pas l’heure de s’en aller, mais celle de s’entendre  », répliqua fermement la Pucelle.

Elle se porta elle-même au-devant de Richemont. L’entrevue fut piquante. Jeanne mit pied à terre. Le connétable fit de même et lui dit de sa manière brusque et originale  :

«  On m’a dit que vous vouliez me combattre. Je ne sais si vous êtes de par Dieu ou non. Si vous êtes de par Dieu, je ne vous crains de rien, car Dieu sait mon bon vouloir. Si vous êtes de par le diable, je vous crains moins encore.

 Beau connétable, répondit-elle, vous n’êtes pas venu de par moi, mais puisque vous êtes venu, soyez le très bienvenu.  »

La Pucelle plaçait au-dessus de tout l’intérêt du pays. Elle n’entendait pas, cependant, outrepasser les ordres du Roi, et elle obtint de Richemont qu’il jurât «  de loyalement servir le Roy, sans jamais faire ni dire chose qui lui doive tourner à déplaisance  ». En retour, d’Alençon donna sa parole de traiter le Breton en frère d’armes et lui confia, séance tenante, la mission de faire le guet durant la nuit et d’aller attaquer Beaugency par la Sologne le lendemain.

L’annonce que de fortes troupes anglaises arrivaient au secours de Beaugency donnait raison à Jeanne.

Finalement, Beaugency capitule, et Falstoff commande la retraite sur Janville, en passant par Patay.

Au matin du 18 juin 1429, les nôtres avaient pris possession de Beaugency, après sa capitulation. En quelques jours, plusieurs forteresses menaçantes avaient succombé. Mais fallait-il encore poursuivre Falstoff  ?

Question invraisemblable après les faits d’armes glorieux auxquels les capitaines venaient d’assister  ! Il fallut pourtant discuter. On consulta Jeanne.

«  En Nom Dieu, s’exclama la Pucelle avec sa décision coutumière, il faut combattre. Fussent-ils pendus aux nues, nous les aurons. Dieu les a mis en notre main pour qu’ils soient châtiés.  »

Elle ne répondait pas en son nom. Elle parlait “ en Nom Dieu ”. Le débat était clos.

Des capitaines, dont La Hire et Xaintrailles, furent envoyés avec quatre-vingts cavaliers en éclaireurs. Jeanne eût voulu être avec eux, aux avant-postes. Mais le duc d’Alençon refusait de l’exposer ainsi. Elle dut céder, non sans montrer son mécontentement  !

Au moment de sauter en selle, ils se retournèrent vers Jeanne  :

«  Quelle direction prendrons-nous  ?

 Chevauchez hardiment, vous aurez bon conduict.  »

Ils foncèrent donc, droit au nord, et allaient probablement donner de plein front dans le repli de la Retrève sans avoir aperçu l’ennemi, lorsque la Providence intervint d’une manière inattendue  : leur passage fit lever un cerf.

En quelques bonds, le rapide animal se trouva au milieu des Anglais qui ne purent se retenir de le saluer par des hourras, alertant ainsi les éclaireurs français de leur présence.

Au même moment, les coureurs de Talbot nous avaient vus et avaient donné l’alarme de leur côté.

Le duc d’Alençon interrogea Jeanne  :

«  Voici les Anglais en bataille, combattrons-nous  ?

 Avez-vous vos éperons  ?

 Comment cela  ? nous faudra-t-il retirer ou fuir  ?

– Non pas  ; en Nom Dieu, allez sur eux, car ils s’enfuiront et ne s’arrêteront point  ; et seront déconfits, sans guère de perte de nos gens. Et pour ce vous faut-il vos éperons pour les suivre. Je suis sûre de la victoire. Le gentil Roy aura aujourd’hui la plus grande victoire qu’il eut jamais. Et m’a dit mon Conseil qu’ils sont tous nôtres.  »

La bataille de Patay : 18 juin 1429. Scène de combat d’un réalisme et d’une vigueur incomparables. Jeanne charge, son étendard au vent.

La bataille de Patay   : 18 juin 1429. Scène de combat d’un réalisme et d’une vigueur incomparables. Jeanne charge, son étendard au vent.

La prophétie, toute d’inspiration divine, est publique et indiscutable. Son Conseil l’a-t-il déjà trompée jusqu’ici  ? Non, ils le savent bien. Forts de cette promesse, les éclaireurs et l’avant-garde n’en demandèrent pas plus. Ils se précipitèrent, bride abattue, sur les gens de la Retrève et les archers des haies.

Rien ne leur résista. La Hire et ses troupes culbutèrent les archers de Talbot, provoquant leur débandade, dans une déroute épouvantable. L’arrivée de la Pucelle acheva de jeter le désarroi dans les rangs anglais. Ce fut l’écrasement général de l’ennemi au fond du ravin et partout où il put être atteint. «  Et ainsi, les Français purent à leur volonté prendre ou occire ceux que bon leur semblait.  » (p. 130-131)

Plus de deux mille Anglais restaient sur le terrain. Dans nos rangs  : un tué  ! Cependant, la Pucelle pleura, parcourant le champ de bataille, le cœur navré de tant de sang répandu, de tant d’âmes au sort éternel incertain.

Le fait de Patay est, avec la délivrance d’Orléans, le plus grand miracle de notre histoire militaire. Et donc la meilleure attestation de l’infaillible vérité de la doctrine politique de Jeanne menant Charles à Reims pour y recevoir son “ digne sacre ”, par Auxerre qu’il fallut contourner, Brinon, Saint-Florentin, Troyes, après pèlerinage à Villemaur… suivi de la reddition de la ville de Troyes d’abord rebelle… où Charles avait été exclu du trône de France, neuf ans auparavant  !

Le 13 juillet 1429, l’armée pénétrait dans Châlons, et le 16 dans Reims, en grande liesse…

LE SACRE
17 juillet 1429

Le miracle fondateur de cette monarchie, rapporté par Hincmar dans sa Vie de saint Remy, se renouvelle en toute vérité lorsque Jeanne conduit le Dauphin à Reims pour y recevoir l’onction d’huile en tout point semblable à celle que le prophète Samuel fit à David sur l’ordre de Dieu, pour le faire Roi. La “ colombe ”, messagère du Ciel, «  la sainte Colombe de la paix française  », comme l’abbé de Nantes, notre Père, aimait appeler la Pucelle, se tenait auprès de son Roi  ; elle l’accompagna dans le chœur de la cathédrale où elle se plaça près du grand autel, côté Évangile, portant bien haut son étendard.

Cinq heures durant, la cérémonie va se dérouler, majestueuse, renouvelant l’alliance indéfectible de l’Église et de la Monarchie très chrétienne, que le miracle de Jeanne d’Arc proclame, consacre définitivement (p. 148).

Quand vient le moment du couronnement, un silence profond règne. L’archevêque appelle les onze autres pairs. Il prend la couronne posée sur l’autel et, lui seul, solennellement, l’élève au-dessus de la tête du Roi, tandis que les pairs y portent la main en guise de soutien, prononçant d’une voix puissante  :

«  Plaise à Dieu vous couronner de gloire et de justice, d’honneur et d’œuvres, de constance, afin que par l’office de notre bénédiction, avec droite foi et fruit multiplié de bonnes œuvres, vous parveniez au Royaume perpétuel, par la largesse de Celui duquel le règne et l’empire est permanent, dans les siècles des siècles.  »

Le sacre de Charles  VII à Reims : 17 juillet 1429. Jeanne, « durant ledit mystère », se tint toujours « joignant le Roy », son étendard en main, priant et s’associant ardemment aux oraisons de l’Église et à la liturgie qui se déroulait sous ses yeux. « Prenez la couronne du royaume, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit... »

Le sacre de Charles  VII à Reims   : 17 juillet 1429.
Jeanne, «   durant ledit mystère   », se tint toujours «   joignant le Roy   », son étendard en main, priant et s’associant ardemment aux oraisons de l’Église et à la liturgie qui se déroulait sous ses yeux. «   Prenez la couronne du royaume, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit…   »

Puis il pose la couronne sur la tête du Roi, les pairs ne faisant que l’accompagner de la dextre, sans la toucher, montrant par là que le Roi reçoit sa couronne de Dieu seul, mais avec le soutien et l’adhésion des hommes  :

«  Prenez la couronne du royaume, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, afin que méprisant l’ancien ennemi des hommes et délaissant la contagion de tout vice, vous aimiez tant justice, miséricorde et équitable jugement, que vous méritiez de recevoir de Notre-Seigneur Jésus-Christ la couronne du Royaume éternel. Prenez donc cette couronne, laquelle vous entendrez signifier gloire et honneur et œuvre de fortitude. Sachez que par icelle vous êtes participant de notre ministère, en façon que, comme nous sommes en l’intérieur pasteurs et recteurs des âmes, ainsi vous soyez toujours prêt pour défendre contre toute adversité l’Église de Jésus-Christ et le royaume à vous donné de Dieu, et par l’office de notre bénédiction, en voie d’exultation, de l’autorité des Apôtres et de tous les saints, vous apparaissiez utile exécuteur de ce qui est commis à votre gouvernement, et soyez estimé vrai et excellent Roi régnant, afin qu’étant orné de toute vertu, entre les glorieux et preux chevaliers et couronné de félicité éternelle, vous soyez en Gloire avec notre Sauveur Jésus-Christ duquel vous portez le nom et tenez lieu, lequel vit et règne avec Dieu le Père à jamais. Amen.  »

À cet instant, de la multitude s’élèvent les cris de Noël  ! Noël  ! et les trompettes éclatent en telle manière qu’il sembla que les voûtes de l’église dussent se fendre  !

L’archevêque conduit le Roi couronné à son trône  :

«  Arrêtez-vous ici, et dès maintenant jouissez de l’État, lequel jusques ici vous avez tenu par succession paternelle, et maintenant comme au vrai héritier vous est mis entre les mains, de l’autorité de Dieu tout-puissant et par la tradition que présentement, nous évêques, et autres serviteurs de Dieu, nous vous en faisons. Ayez cependant souvenance d’honorer tant plus grandement et favoriser le clergé que vous le voyez être plus approchant des saints autels, à ce que le Médiateur de Dieu et des hommes vous fasse être médiateur entre le Ciel et le peuple.  »

L’évêque dépose alors sa mitre, fait une profonde révérence, baise le Roi et crie par trois fois  : «  Vivat rex in æternum  !  » (p. 150-151)

Après la messe, une fois la procession de la Sainte Ampoule repartie, on vit Jeanne «  accolant le roy à genoulx par ses jambes et baisant le pied, pleurant à chaudes larmes, et elle provoquait plusieurs à pleurer disant  : “ Gentil Roy, or est exécuté le plaisir de Dieu qui voulait que vous vinssiez à Rheims recevoir votre digne sacre, en monstrant que vous estes vray Roy, et celui auquel le royaume doit appartenir. ”  »

Ce fut un instant d’attendrissement général. Au moment où éclatait la justice de cette cause pour laquelle elle avait dû vaincre tant d’hésitations et d’hostilité, l’humble jeune fille, loin d’en rechercher la gloire, apparaissait dans l’attitude la plus modeste, et prenait en pleurant le Roi à témoin que c’était bien Dieu qui l’avait envoyée pour exécuter son “ plaisir ”.

Après seulement dix-neuf jours d’une campagne jugée impossible, Charles, fils de Charles, avait reçu “ son digne sacre ”.

Désormais, il n’était plus “ le petit roi de Bourges ” ni le roi de Chinon, il était roi de France. Dès lors, on assistait à la résurrection d’un corps mutilé  : la France recouvrait sa tête. Car la grâce du sacre constitue le Roi caput, chef de ce royaume qui est un corps, un corps mystique.

Ainsi se formule la leçon de Jeanne d’Arc  : la vie, la paix, la gloire et l’allégresse populaire de notre saint royaume de France lui viennent de sa “ religion royale ”, qui se cache au cœur de sa religion chrétienne catholique romaine. Cette religion du sacre de Reims, avec son serment de fidélité préalable, son onction du chrême célestial et son couronnement, scelle l’alliance sans égale du Christ, vrai Roi de France, avec son lieutenant auquel il assure grâce, assistance, conseil et force victorieuse en toutes ses entreprises saintes (p. 152).

VICTOR QUIA VICTIMA

Le jour même du sacre, Jeanne écrit à Philippe, dit le Bon  :

«  Haut et redouté prince duc de Bourgogne, Jehanne la Pucelle vous requiert de par le Roy du Ciel, mon droiturier et souverain Seigneur, que le Roy de France et vous fassiez bonne paix ferme qui dure longuement. Pardonnez l’un à l’autre de bon cœur entièrement, ainsi que doivent faire loyaux chrétiens, et s’il vous plaît à guerroyer, si allez sus les Sarrasins.  » (p. 159).

Elle avait déjà écrit à Philippe, trois semaines auparavant, pour l’inviter au sacre. Elle ne reçut aucune réponse, mais l’après-midi même du sacre, des émissaires venaient saluer le Roi de la part du duc de Bourgogne, et lui faire des propositions de paix. À l’insu de Jeanne… déjà trahie par la conclusion d’une trêve de quinze jours  !

Cette trêve condamnait l’armée royale à l’inaction. En échange, le duc de Bourgogne faisait au roi de France la fallacieuse promesse de lui livrer Paris… où l’armée des renforts anglais, débarquée à Calais, faisait son entrée le 25 juillet  !

Dès lors, vont se poursuivre en parallèle une campagne diplomatique entamée sur un mirage et une campagne militaire hésitante dont la direction n’est plus confiée à notre sainte. Le monarque cherchera la victoire davantage par tractations et intrigues que par l’envoyée de Dieu, les armes à la main.

Le jeudi 21 juillet, le Roi touchait les écrouelles à Corbegny, puis entrait triomphalement à Soissons. Laon, réputée imprenable, puis Château-Thierry, Crécy-en-Brie, Coulommiers, Montmirail se soumirent en peu de jours.

La France se libérait sans coup férir. C’était l’effondrement de la puissance anglo-bourguignonne  ! Il semblait que ce mouvement ne dût pas s’arrêter. Les tactiques militaires et la politique poussaient à aller de l’avant hardiment. La route de Paris était libre, Charles n’avait qu’à continuer son chemin. On comprend l’ardeur de la Pucelle à presser et entraîner le Roi vers la capitale dont elle avait si bien assuré les abords. La ville était là, à portée de la main, presque sans défense, et l’on n’y courait pas  !

Pendant ce temps, l’armée de Winchester, débarquée en France, se hâtait d’y parvenir.

Soudain, l’armée royale changea de direction  : le Roi s’orienta vers Bray-sur-Seine où il y avait un bon pont  ; les bourgeois de cette ville avaient promis d’en laisser le passage. Dunois, d’Alençon, Vendôme devinaient bien que Charles allait chercher ce pont pour courir ensuite vers l’Yonne puis vers la Loire, où il attendrait les “ bons offices ” du cousin Bourgogne. Ils en étaient profondément irrités  : ce mouvement découragerait l’armée et ne pouvait qu’arrêter l’élan des populations heureuses de se soustraire au joug anglais. Mais, pendant la nuit, une garnison de godons entra dans la place de Bray. Quand les premiers détachements de l’armée royale parurent à leur tour, ils éprouvèrent de la résistance et durent se replier en désordre.

Les capitaines se réjouirent de cette déconvenue qui obligea Charles VII à faire par nécessité ce qu’il aurait dû faire pour suivre Jeanne. Il remonta vers le nord. On reprit la route de Provins, Coulommiers, Château-Thierry, La Ferté-Milon, Crépy-en-Valois.

Les populations arrivaient de toutes parts, criant Noël  ! sur le passage du Roi. C’était la France réelle, loyale, cordiale et simple, dont la candeur contrastait si violemment avec les intrigues de la Cour.

Hélas  ! la Pucelle ne commandait plus  ; s’effaçant devant le Roi, elle s’en tenait docilement à ses ordres.

Charles rentra à Crépy-en-Valois, et de là à Compiègne qui se rendit sans difficulté, le 18 août, mais où Charles VII signa, le 28 août, la Convention de Compiègne qui équivalait à une capitulation. En pleine victoire  !

La Pucelle rongeait son frein et n’en dormait plus. Le 23 août, elle fit appeler d’Alençon  : «  Par mon martin, je veux aller voir Paris de plus près que je ne l’ai vu  !  » Le 26 août, elle était à Saint-Denis avec sa compagnie.

Paris, cependant, depuis un mois et demi que Charles traînait de-ci de-là, avait eu tout le temps de renforcer sa défense en hommes et en artillerie.

Si encore le Roi s’était décidé à paraître au pied des remparts. Mais non, il s’éternisait à Compiègne. Quelle lourde attente pour le corps expéditionnaire de Saint-Denis, durant ces premiers jours de septembre. À chaque heure, les nôtres espéraient voir arriver la bannière fleurdelisée, sans qu’elle se montrât jamais  !

Enfin, Charles VII arriva à Saint-Denis, avec toute l’armée, le mercredi 7 septembre. Jeanne avait fixé l’offensive au 8 septembre. Paris était entouré de deux fossés concentriques, le premier sec, le second plein d’eau. Jeanne et ses gens en grand nombre franchirent vivement le premier et se présentèrent sur le terre-plein ou dos-d’âne qui les séparait du second. Ils y furent accueillis par une grêle de cailloux, de boulets de pierre et de traits fichés si nombreux en la terre «  qu’elle en paraissait hérissée  ». Des chevaliers et des écuyers furent frappés, renversés même, bien peu furent blessés, aucun grièvement, «  par la grâce de Dieu et la prière de la Pucelle  ». Ils ramassaient les pierres qui les avaient atteints et les montraient à ceux qui étaient sur les murailles  ! Les Français resteront tout l’après-midi sous ce tir incessant des Parisiens.

Jeanne, debout, son étendard à la main, bravant la mitraille, exhorta les Parisiens à pleine voix  : «  Rendez-vous de par Jésus, à nous bientôt  ! car si vous ne vous rendez avant qu’il soit la nuit, nous y entrerons par force, que vous le vouliez ou non  !  »

Les événements prirent alors la tournure de ceux des Tourelles, le soir du 7 mai  : un vireton d’arbalète atteignit la Pucelle et lui traversa la cuisse de part en part, tandis qu’à ses côtés un autre trait frappait à mort entre les deux yeux son porte-étendard. L’étendard tomba à terre. La sainte s’affaissa sous le choc, mais surmonta vite la douleur pour exhorter les Français un instant arrêtés dans leur effort  : «  Qu’on s’approche des murs et la place sera prise  !  » Mais comme sa blessure ne lui permettait pas de se tenir debout, elle demeurait à la merci de ses compagnons d’armes. Ceux-ci l’enlevèrent de force et la hissèrent sur un cheval pour la ramener à La Chapelle, tandis qu’elle protestait avec amertume  : «  Par mon martin, si vous aviez continué, la place eût été prise  !  »

Mais l’ordre contraire vint finalement du Roi. En effet, le duc de Bourgogne avait envoyé un émissaire à Charles VII pour lui affirmer qu’il tiendrait ses engagements «  de lui faire avoir Paris  » à condition que le souverain français respectât la trêve. Et ce dernier avait cédé aux injonctions de Charny, l’envoyé du duc rebelle.

L’attaque de Paris était donc rendue impossible par ordre, et la trahison consommée (p. 169).

Dieu n’avait pas manqué à la Pucelle, la Pucelle n’avait manqué ni à Dieu ni à son Roi. Mais lui, de plein gré, refusait le secours de Dieu.

Elle offrit «  tout son harnais complet  », c’est-à-dire sa blanche armure et l’épée qu’elle avait prise à un ennemi devant Paris. «  Je le fis par dévotion, dira-t-elle à Rouen. C’est la coutume des gens d’armes quand ils sont blessés. J’avais été blessée. J’offris mes armes à Saint-Denis, parce que c’est le cri de France.  »

Puis, silencieuse, obéissante et meurtrie, elle se disposa à suivre le Roi qui avait décidé de quitter Saint-Denis.

LE COMPLOT

«  Les pharisiens sortirent et tinrent aussitôt conseil avec les hérodiens contre lui sur les moyens de le perdre.  » (Mc 3, 6) Après un éclatant miracle  : la guérison de l’homme à la main desséchée. Pour cause religieuse  : Jésus avait fait ce miracle un jour de sabbat  !

Ainsi du procès en matière de foi que méditent les “ Parisiens ” de l’Université, Pierre Cauchon en tête, licencié en droit canon et docteur en théologie, tout dévoué à l’Angleterre. Il fallait ouvrir contre Jeanne un procès d’inquisition pour hérésie, sorcellerie et autres crimes.

Ce procès réussit  : il aboutit à la mise à mort de la Pucelle sur un bûcher et, bien au-delà, à paralyser le roi de France et à neutraliser le Pape lui-même, Martin V, qui venait de reprocher au cardinal Winchester d’avoir détourné à des fins contraires à son honneur l’expédition sainte pour laquelle il avait levé des troupes  !

Encore fallait-il faire Jeanne prisonnière. Charles va être l’instrument de ce dessein anglo-bourguigon.

Il prit la route de son cher Berry  : Lagny, Provins puis Bray où il passa la Seine. Le 21 septembre, il était à Gien. Pendant ce temps, les Anglo-Bourguignons reprirent Saint-Denis. Les armes offertes par la Pucelle furent emportées comme un précieux trophée. Puis les Anglais ravagèrent et pillèrent les campagnes et les villes de l’Ile-de-France.

Philippe de Bourgogne reprit le chemin de Paris, muni du sauf-conduit que lui avait si libéralement donné le Roi. Lui qui avait promis de remettre la capitale à Charles VII, en reçut de Bedford le titre de gouverneur et la charge de la défendre contre les Français. L’acte officiel fut dressé et signé le 13 octobre, de la main de Winchester, Falstaff, Scales, Cauchon, et de l’abbé du Mont-Saint-Michel  !

À son arrivée à Gien, Charles VII licencia l’armée. Alençon et les autres capitaines se retirèrent chacun dans sa seigneurie, après avoir pris congé de la Pucelle. C’est une scène que l’on ne peut imaginer sans un serrement de cœur. Obéissance héroïque au Roi replié à Bourges, redevenu le roi de Bourges… Tandis que Bourguigons et Anglais s’agitaient, négociaient, travaillaient pour étendre leurs conquêtes et reprendre les pays perdus.

Le 6 novembre avait eu lieu en Angleterre le sacre du roi Henri VI, en attendant de le faire couronner à Reims…

De décembre 1429 à fin mars 1430, Jeanne souffrit de l’apathie du Roi, ne craignant que la trahison. Un jour, n’y tenant plus, elle s’en fut à Lagny avec une petite escorte. Un événement miraculeux signala bien vite sa présence. Un nouveau-né ne donnait plus signe de vie depuis trois jours. Il fut porté à Notre-Dame et Jeanne se joignit aux jeunes filles de la ville qui priaient pour qu’il retrouve la vie. Il bâilla trois fois, fut baptisé et bientôt il mourut et fut enterré en terre sainte.

Là-dessus, elle apprit qu’une bande de routiers ravageait le pays, sous les ordres de Franquet d’Arras qui tenait pour le duc de Bourgogne. Elle se mit à sa recherche, avec une compagnie de quatre cents combattants, et le rencontra près de Senlis. Elle fit venir les couleuvrines de Lagny, les mit en batterie contre le centre de Franquet qu’elle brisa à coups de canon, avant de se précipiter par la brèche ainsi faite. Victoire complète  !

Cet exploit de Lagny fit connaître le retour de Jeanne et produisit un élan de patriotisme et d’espérance. Des hommes d’armes se présentèrent, formant une armée assez considérable. Le bruit en parvint jusqu’à Paris et dans d’autres places contraires au Roi. Le prestige de la Pucelle demeurait presque intact, malgré l’échec de Paris. Ainsi, à Londres, les soldats anglais, «  terrifiés par les enchantements de la Pucelle  », refusaient de se laisser embarquer pour la France, et Glou­cester dut promulguer un édit contre les réfractaires…

Mais notre sainte gardait au fond du cœur un terrible secret. En effet, entre le 16 et le 23 avril, «  en la semaine de Pâques  », les secondes Pâques de sa vie publique, elle inspectait les fossés de Melun. Soudain, témoignera-t-elle, «  il me fut dit par mes Voix, c’est à savoir par sainte Catherine et sainte Marguerite  : “ Tu seras prise avant qu’il soit la Saint-Jean, il le faut ainsi  ; ne t’en tourmente point  ; prends tout en gré, Dieu t’aidera. ”  »

Prise  ? La pauvrette en eut un haut-le-corps. C’était la mort prochaine. Elle imaginait facilement la sinistre issue d’une captivité entre les mains des Anglais. Comment oublier le cri sauvage de Glasdale aux Tourelles  : «  Si nous te saisissons, nous te ferons ardre, sorcière  !  »

Elle prononça son Fiat.

LA TRAHISON

Dans la soirée du 3 mai 1430, Jeanne entre à Compiègne, avec sa puissante petite troupe. Elle aimait cette ville qui l’avait si bien accueillie et avait refusé d’appartenir à Philippe.

Le 23 mai, Jeanne assista à la Messe en l’église Saint-Jacques, s’y confessa humblement et y reçut son Sauveur. Puis elle se retira près d’un pilier et là elle avertit plusieurs gens de la ville de sa fin prochaine  :

«  Mes enfants et chers amis, je vous signifie que l’on m’a vendue et trahie et que bientôt je serai livrée à la mort. Ainsi je vous supplie que vous priiez Dieu pour moi, car je n’aurai jamais plus de puissance de faire service au Roi, ni au royaume de France.  »

Comme Notre-Seigneur marchant sur Jérusalem, après avoir annoncé qu’il y serait maltraité et mis à mort, Jeanne, après avoir annoncé sa captivité prochaine, va de l’avant. Elle décide, dans l’après-midi, de faire une sortie en prévoyant un repli à la faveur de la chute du jour.

Vers 5 heures du soir, Jeanne à la tête de sa compagnie d’environ cinq cents hommes à pied et à cheval, sortit par la porte du boulevard qui protégeait Compiègne afin d’enlever la position de Margny et de s’y établir fortement et, de là, se porter sur Clairoix pour en déloger les Bourguignons et les Flamands commandés par Jean de Luxembourg.

L’ennemi, surpris par cette attaque si subite, fut d’abord culbuté. Mais se ressaisit et repoussa les nôtres. Jeanne fit front  : «  Je les reboutai par deux fois jusqu’au logis des Bourguignons, et la tierce fois jusqu’à my le chemin.  » Les gens de Luxembourg se remirent, criant “ Aux armes ” aux Anglais et aux Picards du côté de Clairoix et de Venette. Ils obtinrent un secours inespéré en Jean de Luxembourg et d’autres capitaines qui se trouvaient là par “ hasard  ”, ou opportunément prévenus par les cloches de la ville  ?… Leur résistance donna le temps aux Picards, campés à gauche, et aux Anglais, campés à droite, d’envoyer du renfort.

Les Français n’étaient plus en force. La panique se mit dans leurs troupes qui refluèrent en désordre vers la passerelle du boulevard. Jeanne, ne pouvant les décider à tenir, les couvrit.

Elle est magnifique dans cette dernière lutte, sa huque de drap d’or flottant sur son armure, maniant son épée avec une énergie farouche, du haut de son demi-coursier. Elle arrache l’admiration du Bourguignon Chastellain lui-même  : «  passant nature de femme… soutenant grand faix, mettant beaucoup de peine à sauver sa compagnie de perte… demeurant derrière comme chef et le plus vaillant du troupeau  ».

Comme Jésus “ couvrant ” ses disciples  : «  Si c’est moi que vous cherchez, laissez aller ceux-ci…  »

Quand on connaît l’attitude de Regnault de Chartres à l’égard de la Pucelle, ses liens de parenté avec Flavy, son demi-frère, quand on sait que l’archevêque de Reims a été vu à Compiègne cinq jours avant le jour fatidique, il est impossible d’admettre que la fermeture du pont-levis, juste au moment du repli de Jeanne, fut une pure coïncidence  ! Non  ! Flavy s’est conduit en faux frère d’armes  : il a été félon.

«  Je ne crains que la trahison  », avait dit Jeanne à Épinal (p. 191).

Elle ne sera pas seulement le fait de Flavy, mais aussi de Regnault lui-même qui ne tenta pas de la négocier. Au contraire, il écrivit aux Rémois que Jehanne la Pucelle avait été prise parce qu’elle «  ne voulait croire personne, mais faisait tout à son plaisir  ».

Aucune ouverture ne lui venant, Luxembourg transféra la prisonnière à Beaulieu. Là, il serait difficile, voire impossible, aux Français de la délivrer.

Elle tenta de s’en évader. Logée dans une tour, Jeanne parvint à y enfermer ses gardiens, s’échappa entre deux planches de bois, et se dirigea vers la sortie. Malheureusement, le portier s’en aperçut et fit échouer la tentative (p. 192).

L’étape suivante fut le château de Beaurevoir. Ayant appris que Compiègne devait être mise à feu et à sang, elle voulut leur porter secours.

Elle faillit se briser les os en glissant le long d’une corde qui se rompit. Comme Jésus tombant à trois reprises sur le chemin du Calvaire. Et de même que Jésus fut condamné à mort par les autorités juives et romaines comme un imposteur et un blasphémateur, ainsi, dès le 26 mai 1430, trois jours après la prise de Jeanne, l’Université avait chargé le vice-inquisiteur Billori de réclamer la Pucelle comme hérétique et sorcière notoire.

Bientôt, l’évêque Pierre Cauchon entamait une action parallèle. Le 14 juillet, il se rendit au camp de Philippe le Bon, duc de Bourgogne, sous les murs de Compiègne, et au nom du “ roi de France et d’Angleterre ”, sommation fut faite, avec offre de dix mille livres, «  que celle que l’on nomme communément Jehanne la Pucelle, prisonnière, soit envoyée au Roy pour la délivrer à l’Église, pour lui faire son procès, pour ce qu’elle est soupçonnée et diffamée d’avoir commis plusieurs crimes, comme sortilèges, idolâtries, invocations d’ennemis ( les diables) et autres plusieurs cas touchant notre foy et contre icelle  » (p. 195).

«  Alors, l’un des Douze, appelé Judas Iscariote, se rendit auprès des grands prêtres et leur dit  : “ Que voulez-vous me donner, et moi je vous le livrerai  ? ” ceux-ci lui versèrent trente pièces d’argent.  » (Mt 26, 14-15)

Ce n’est qu’au mois de novembre suivant que Luxembourg perçut de l’Anglais dix mille écus d’or, payés par un impôt prélevé sur la Normandie. Dès lors, Bourgogne reçut décharge de son dépôt et de sa garde  : la Pucelle fut acheminée vers Le Crotoy, sombre forteresse, en pleine et triste Picardie anglaise. Ce qu’elle redoutait tant depuis cinq mois s’accomplissait  : elle était prisonnière des Anglais…

Là, saint Michel la favorisa d’une apparition, comme au jardin de l’agonie  : «  Alors, lui apparut, venant du Ciel, un ange qui le réconfortait.  » (Lc 22, 43)

Le 24 décembre 1430, Jeanne arriva à Rouen.

Le 9 janvier 1431 s’ouvrait le procès. Dans le silence presque unanime des Français, dans l’abandon de ses amis, Jeanne la Pucelle, pauvre paysanne de dix-neuf ans, envoyée de Dieu, seule devant ses juges, allait, place du Vieux-Marché, achever sa victoire sur la haine diabolique en témoin de son Dieu et de ses Voix, victime de l’Amour miséricordieux pour le salut de la France.

DEUXIÈME PROCÈS  : À ROUEN

Ce fut d’abord un combat singulier. Enfermée dans un sombre cachot, les fers aux mains et aux pieds le jour, attachée la nuit à une lourde pièce de bois, commise à cinq ou six “ houspailleurs ”, soldats anglais chargés de la violer, afin de lui faire perdre le gage de son obéissance à une mission divine… Ce fut un terrible combat, sans appui humain, sans sacrement, un enfer, et la victoire de cette colombe immaculée sur la puissance des ténèbres.

Ce “ procès ” est une comédie  : le tout-puissant régent Bedford est le vengeur de la “ cause ” anglaise, vaincue par Jeanne. Et Cauchon s’en fait le garant ecclésiastique… à prix d’or  ! Le vice-inquisiteur Jean Lemaître mérite sûrement d’être dénoncé pour sa vénalité attestée par les documents. Tous deux s’entourent d’une soixantaine d’assesseurs ou “ délibérants ” choisis par Cauchon au sein de la très puissante Université de Paris, dont il était évêque-protecteur, ou à défaut, parmi ceux du clergé de Normandie acquis à l’occupant anglais.

Conciliaristes en religion, nominalistes en philosophie et démocrates en politique, les maîtres de la Sorbonne vont juger l’envoyée du Ciel dont la triple fidélité à Dieu, au pape de Rome et au roi de France accuse leur schisme et leur hérésie et les condamne  !

La cause est jugée d’avance, tout autant que payée par le «  très redouté seigneur et père, le roy d’Angleterre  ». Et cependant, l’humble paysanne de dix-neuf ans fait preuve à tout propos d’une sagesse supérieure, invincible, fruit de sa fidélité sans détour à sa mission. Seule contre tous, elle les domine sans que l’on puisse lui reprocher la moindre défaillance, contrairement à un mensonge par lequel Cauchon et ses notaires ont réussi à insinuer le doute jusque dans l’esprit de saint Pie X  !

Le 21 février 1431, mercredi des Cendres, en présence de quarante-deux assesseurs, première séance du “ procès d’office ” où la Pucelle parut en habit d’homme, les fers aux pieds et aux mains, simple et modeste, les cheveux noirs coupés “ à l’écuelle ”, le visage marqué par les souffrances de neuf mois de captivité.

Le président la requit de prêter serment de dire toute la vérité  : «  Je ne sais sur quoi vous voulez m’interroger  ; peut-être me demanderez-vous des choses que je ne dois pas vous dire.

 Jurez-vous de dire la vérité sur les choses concernant la foi, et que vous saurez  ?

 De mon père et de ma mère, et de ce que j’ai fait après avoir pris le chemin de France, volontiers je jurerai  ; mais les révélations qui me sont venues de par Dieu, à aucun je ne les ai dites ni révélées, si ce n’est au seul Charles mon Roi, et je ne vous les révélerai pas, dût-on me couper la tête, parce que je les ai eues par visions et par Conseil secret avec défense de les révéler. Avant huit jours, je saurai bien si je dois vous les révéler.

 Nous vous demandons de jurer de dire la vérité dans les choses qui toucheront votre foi.  »

Alors, à genoux, les deux mains posées sur le missel, elle jura «  de dire vérité sur ce qui lui sera demandé et qu’elle saura en matière de foi  ».

À plusieurs reprises, par la suite, les juges tenteront d’élargir ce serment, mais elle s’en tiendra fermement à cette ligne de conduite (p. 210).

Chacune des cinq séances suivantes eut de cinquante à soixante assesseurs pour témoins de la prudence et du sang-froid, de la sagesse consommée avec laquelle l’huissier Jean Massieu s’étonnait de voir «  comment elle pouvait répondre aux interrogations subtiles et captieuses qui lui étaient faites, auxquelles un homme lettré aurait eu peine à bien répondre  ». Les examens duraient généralement de huit à onze heures.

Sur ce que la «  Voix  » avait dit en secret à «  celui que vous appelez votre Roi  :

 Je ne le vous dirai pas. Envoyez au Roi  : il vous le dira, s’il lui convient.  » (22 février)

Le 24 février, elle était elle-même la Voix de Dieu  : «  Vous dites que vous êtes mon juge. Je vous le dis, prenez bien garde  : vous prenez une grande responsabilité de me charger ainsi.  »

Mais Cauchon n’entendait rien. Le Diable avait déjà mis dans son cœur le dessein de la brûler (Jn 13, 2). Tandis qu’elle parlait comme Jésus  :

«  Je suis venue de par Dieu, je n’ai rien à faire ici  ; que l’on me renvoie à Dieu d’où je suis venue.  » (cf. Jn 16, 28)

Et de nouveau  : «  Vous dites que vous êtes mon juge  ; prenez garde à ce que vous faites  ; car, en vérité, je suis envoyée par Dieu, et vous vous mettez en grand danger  !  »

“ La Voix ” ne lui a-t-elle pas dit  : «  Réponds hardiment, Dieu t’aidera  !  »

À brûle-pourpoint, le cauteleux Beaupère lui demande  :

«  Jeanne, êtes-vous en état de grâce  ?

 Si je n’y suis, Dieu m’y mette, et si j’y suis, Dieu m’y garde. Je serais la plus dolente de tout le monde, si je savais que je ne suis point en la grâce de Dieu… Mais si j’étais en état de péché, croyez-vous que la Voix viendrait à moi  ? Je voudrais que tout le monde le comprît aussi bien que moi.  » (p. 215)

Le dossier est décidément vide  : l’examen de la vie de Jeanne est limpide, à la stupéfaction des enquêteurs  ; sur “ la Voix ”, Jeanne est résolue à ne pas tout dire, arguant qu’elle craint davantage de faillir en disant quelque chose qui déplaise à cette “ Voix ”, qu’elle ne désire contenter le tribunal en répondant à tout. Ce qui témoigne en faveur de la sincérité de Jeanne.

Mais il y avait l’habit d’homme  :

«  Voudriez-vous avoir un habit de femme  ?

 Donnez-m’en un, je le prendrai et m’en irai  ; autrement, non. Je suis contente de celui que j’ai, puisqu’il plaît à Dieu que je le porte.  »

On voit déjà se dessiner l’accusation. Ils n’ont rien de précis à formuler. Il faut que Jeanne fournisse elle-même les éléments de sa condamnation. En l’attaquant de tous côtés, en la harcelant sans cesse, ils espéraient lui arracher quelque réponse imprudente qu’ils pourraient alors retourner contre elle. Mais Jeanne, sans autre assistance que celle de ses Voix, soutenait magnifiquement ces assauts.

«  Ils la fatiguaient par de longs interrogatoires de deux ou trois heures, d’où les assesseurs sortaient eux-mêmes fatigués. Le plus habile homme du monde ne s’en serait tiré qu’avec difficulté  », témoignera plus tard Jean Lefebvre (p. 216).

Le 27 février, deuxième mardi de Carême, l’huissier Massieu vient chercher Jeanne pour la quatrième séance. En passant devant la chapelle, il lui permet de s’agenouiller et de «  faire oraison  ». Le promoteur d’Estivet l’en reprit violemment  :

«  Truand, qui te fait si hardi de laisser approcher cette p… excommuniée de l’Église sans licence  ? Je te ferai mettre en telle tour que tu ne verras ni lune ni soleil d’ici un mois si tu le fais encore.  »

Massieu se le tint pour dit, et Jeanne n’aura plus accès au Saint-Sacrement jusqu’au jour de sa mort d’ «  excommuniée de l’Église  » où lui sera accordée la communion au saint viatique, pour la première fois depuis six mois, en preuve de son innocence de colombe immaculée  ! (p. 216-217)

Beaupère reprend l’interrogatoire  :

«  Jeûnez-vous chaque jour pendant ce Carême  ?

 Est-ce que cela est du procès  ?… Eh bien, oui  ! j’ai jeûné chaque jour pendant ce Carême.  »

Et depuis six mois son jeûne eucharistique ne l’empêche pas de ne faire qu’un avec son divin Époux  : “ Una cum Christo Hostia, Cor unum ”.

Beaupère multiplia les questions sur les apparitions, dans la pensée d’obtenir quelque contradiction avec les déclarations premières. En vain  ! La céleste consigne est toujours la même  : «  Réponds-leur hardiment  !  » Elle ne s’en prive pas, et renvoie au “ ­premier procès ” (supra, p. 8)  :

«  Si de ce vous faites doute, envoyez à Poitiers où autrefois j’ai été interrogée.  »

Ce premier examen religieux, fait par des hommes compétents et sincères, sous la présidence de l’archevêque de Reims, Mgr Regnault de Chartres, métropolitain de Cauchon, s’était prononcé en faveur de Jeanne en reconnaissant qu’elle venait de Dieu.

«  Je voudrais bien que vous eussiez copie de ce livre qui est à Poitiers, s’il plaît à Dieu.

 Quel signe donnez-vous que vous ayez cette révélation de Dieu, et que ce soient sainte Catherine et sainte Marguerite qui conversent avec vous  ?

 Je vous ai dit que ce sont elles, croyez-moi si vous voulez.  » (p. 218)

«  J’aurais mieux aimé être tirée à quatre chevaux que d’être venue en France sans congé de Messire Dieu.  »

L’interrogateur la pressa à nouveau sur l’habit d’homme  :

«  Dieu vous a-t-il prescrit de vous habiller en homme  ?

 L’habit est peu de chose  ; moins que rien… Je ne l’ai pris de l’avis d’homme au monde  ; je n’ai pris cet habit et n’ai rien fait que du commandement de Notre-Seigneur et des anges.

 Croyez-vous avoir bien fait de prendre un habit d’homme  ?

 Tout ce que j’ai fait de l’ordre de Notre-Seigneur, je crois l’avoir bien fait, j’en attends bonne garantie et bon secours.

 En ce cas particulier, en prenant un habit d’homme, croyez-vous avoir bien fait  ?

 Je n’ai rien fait au monde que de l’ordre de Dieu.  »

Vont-ils enfin comprendre  ? Il n’y a pas conscience plus en paix avec son Dieu que celle de la Pucelle  !

Jeanne se défendait trop bien. Les cinquième et sixième séances n’apportèrent pas plus que les quatre premières la moindre preuve ni présomption d’une culpabilité quelconque de la prétendue «  sorcière  ». Quoi qu’il lui en coutât, elle ne cherchait qu’à accomplir la volonté de Dieu exprimée par ses Voix. Tout tournait à un véritable procès de canonisation instruit par les “ avocats du diable ”, du vivant de la sainte, avec sa propre collaboration.

Victorieuse comme sur les champs de bataille  ! Et cela commençait à se savoir…

Cauchon interrompit la procédure publique et décida le huis clos. Les “ interrogatoires secrets ” se déroulèrent du 10 au 17 mars 1431. La Fontaine concentra tout son effort autour de trois articles  :

LA VÉRACITÉ DE JEANNE ET CELLE DE SES VOIX

Sur la fidélité de Jeanne à son vœu de virginité, les “ docteurs ” savent parfaitement à quoi s’en tenir. Le témoignage de la duchesse de Bedford est formel. On n’insista pas, mais on fit tout pour passer outre et ne pas tenir compte de la défense faite par la duchesse aux gardiens et à quiconque de lui faire quelque violence  ! Cauchon étouffe le verdict de la duchesse, et persévère dans son objectif de la faire violer par les “ houspilleurs ” afin de pouvoir la condamner comme “ ribaude ”. Ce seul fait permet de mesurer l’hypocrisie de cette “ enquête de moralité ”  ! C’est encore un trait de ressemblance de notre prisonnière avec Notre-Seigneur en butte aux pharisiens qui le qualifiaient d’imposteur et de blasphémateur.

«  N’avez-vous pas renié Dieu et maugréé contre les saints lorsque vous revîntes à vous après le saut de Beaurevoir  ?

 Oncques ne reniai Dieu ni ne maugréai contre les saints en ce lieu ni ailleurs.

 Ne vous en êtes-vous pas confessée  ?  »

Donc, non seulement Loyseleur, son confesseur sacrilège, trahissait le secret de confession par ses comptes rendus «  à l’ouïe des notaires  », mais encore il en rajoutait de son invention  !

N’avait-elle pas désobéi à ses parents  ?

«  Puisque Dieu commandait, il convenait de partir. Puisque Dieu commandait, eussé-je eu cent pères et cent mères je serais partie.  »

Ces hommes dorés, rentés du roi d’Angleterre osent lui demander  :

«  N’avez-vous point de trésor  ?

 Oui, dix ou douze mille livres. Ce n’est pas une grosse réserve pour mener la guerre  ; c’est même peu de chose. Ce que j’ai, je le tiens de mon Roi  ; c’est entre les mains de mes frères.  »

D’un désintéressement total, la Pucelle n’avait rien à cacher. Elle n’était pas payée par l’Anglais, elle  !

Ces suppôts de Satan, qui n’ont même pas souci de leur propre âme, lui demandent  :

«  Depuis que vos Voix vous ont dit que vous iriez finalement au royaume de Paradis, vous tenez-vous assurée d’être sauvée et de ne pas être damnée en enfer  ?

 Je crois fermement ce que mes Voix m’ont dit, que je serai sauvée  ; je le crois aussi fermement que si je l’étais déjà.

 Après cette révélation, croyez-vous que vous ne puissiez plus pécher mortellement  ?

 Je n’en sais rien, et de tout m’en attends à Notre-Seigneur.

 Cette réponse est de grand poids.

 Oui, et je la tiens pour un grand trésor  !  »

Elle y revint d’elle-même, l’après-midi du 14 mars  :

«  Au sujet de la réponse que je vous ai faite ce matin sur la certitude de mon salut, j’entends cette réponse ainsi  : pourvu que je tienne la promesse que j’ai faite à Notre-Seigneur de bien garder la virginité de mon corps et de mon âme.  »

Jeanne disait ainsi quel prix elle attachait à sa virginité. C’était le “ bon signe ” de son union totale à Dieu. Elle était sûre qu’elle devait la défendre au prix de sa vie, mais aussi que son Seigneur ne permettrait pas qu’elle soit atteinte.

La Fontaine fut aussi pointilleux sur les Voix.

Les réponses de Jeanne révèlent une extrême délicatesse dans les relations célestes de notre paysanne.

Mais le but était de convaincre Jeanne de sorcellerie afin de dire ses Voix diaboliques.

Tout fut à nouveau examiné  : anneau, épée, étendard, sonnerie de cloches, etc. Mais toutes les arguties furent déjouées à force de candeur, de franchise et de bon sens.

LA SOUMISSION DE JEANNE À L’ÉGLISE

«  Voulez-vous pour tous vos dits et faits, soit bien soit mal, vous soumettre à la décision de notre sainte mère l’Église  ?

 L’Église  ! je l’aime et la voudrais soutenir de tout mon pouvoir, pour notre foi chrétienne  ; ce n’est pas moi qu’on devrait empêcher d’aller à l’église et d’entendre la messe… Quant aux bonnes œuvres que j’ai faites et à mon arrivée auprès du Roi, il faut que je m’en attende au Roi du Ciel, qui m’a envoyée à Charles, roi de France, fils de Charles qui a été roi de France. Et vous verrez, ajouta-t-elle dans un élan prophétique, que les Français gagneront bientôt une grande victoire  ; et que Dieu enverra besogne si grande que presque tout le royaume en sera ébranlé. Je le dis, afin que quand cela sera arrivé, on ait mémoire que je l’ai dit.  »

Ainsi parlait Jésus (Jn 13, 19; 14, 29; 16, 4).

 Quand cela arrivera-t-il  ?

 Je m’en attends à Notre-Seigneur.

 Vous en rapporterez-vous à la détermination de l’Église  ?

 Je m’en rapporte à Notre-Seigneur qui m’a envoyée, à Notre-Dame, à tous les saints et saintes du paradis. Et m’est avis que c’est tout un, de Notre- Seigneur et de l’Église, et qu’on n’en doit point faire difficulté. Pourquoi faites-vous difficulté que ce soit tout un  ?  » (p. 242)

La Fontaine insiste  : «  Ne vous semble-t-il pas que vous soyez tenue de répondre plus pleinement à notre seigneur le Pape, vicaire de Dieu, de tout ce qu’on vous demanderait touchant la foi et le fait de votre conscience, que vous ne répondez à nous  ?

 Eh bien  ! je requiers que l’on me mène devant lui  ; je répondrai devant lui de tout ce que je dois répondre.  »

S’ils avaient été loyaux, mais nous avons suffisamment vu qu’ils ne l’étaient pas, Cauchon et tous les autres auraient dû s’avouer dessaisis de l’affaire par cet appel à Rome. Ils passèrent outre délibérément, et La Fontaine s’arrêta tout net sur ce sujet (p. 243).

LE PORT DE L’HABIT D’HOMME

Elle avait pris ce vêtement de soldat «  pour servir le gentil Dauphin en armes  », comme elle l’avait expliqué aux dames de Poitiers. «  Et me semble qu’en cet état je conserverai mieux ma virginité de pensée et de fait.  » Elle le déposerait sa mission achevée.

C’est précisément la raison pour laquelle ses juges voulaient qu’elle le déposât avant l’heure. Ce serait la preuve qu’elle n’avait pas reçu de mission. Jeanne l’avait bien compris et c’est pourquoi elle répondit à ses juges qui lui en faisaient grief  :

«  J’aime mieux mourir que de révoquer ce que Dieu m’a fait faire, et je crois fermement que Dieu ne laissera advenir que je sois mise si bas que je n’aie bientôt secours de lui et par miracle.  »

Or, c’est ce qui advint en toute vérité. Et ce fut peut-être le plus éclatant miracle de la geste de Jeanne, si pure enfant de Dieu aux prises avec les démons de l’enfer en la personne de l’évêque Cauchon et de tous ses assesseurs et houspailleurs  !

Le Mardi saint, 27 mars, d’Estivet prononça un réquisitoire dans lequel il demandait aux juges de condamner la captive comme sorcière, devineresse, fausse prophétesse, schismatique, sacrilège, hérétique.

Puis Thomas de Courcelles entreprit la lecture des “ soixante-dix articles ” récapitulant des chefs d’accusation noyés dans un ramassis de calomnies absurdes, d’attaques contre la pureté de cette vierge sans tache, d’accusations de divination et de sorcellerie, sans tenir compte des réponses de Jeanne. Comme Jésus devant le Sanhédrin  : la pureté, la douceur, la bonté, l’humilité en personne, souillée par le jugement de cet homme qui la représentait comme avilie dès l’enfance, barbare, cruelle, avide de meurtres et de rapines  !

Comme Jésus en appelait à l’autorité de son Père (Jn 4, 34; 5, 30; 14, 31), elle répondit par une profession de foi  :

«  Je crois bien que notre seigneur le pape de Rome, les évêques et autres gens d’Église sont établis pour garder la foi chrétienne et punir ceux qui y défaillent  ; mais quant à moi, de mes faits je ne me soumettrai qu’à l’Église céleste  ; c’est-à-dire à Dieu, à la Vierge Marie, aux saints et aux saintes du Paradis. Je crois fermement n’avoir pas failli en notre foi, et pour rien au monde n’y voudrais faillir.  » (p. 254)

Quant à l’article 15, touchant l’habit d’homme  :

«  J’aime mieux mourir que révoquer ce que j’ai fait de l’ordre de Notre-Seigneur.  »

Et de fait, elle va mourir du guet-apens que lui tend Cauchon sur ce point, à partir de ce jour, dans le seul but de la brûler  !

«  Voulez-vous, pour entendre la messe, abandonner l’habit d’homme  ? insiste l’autre. Mais elle ne tombe pas dans le piège  :

 Je ne l’abandonnerai pas encore, le moment n’est pas encore venu. Si vous refusez de me laisser ouïr la messe, il est au pouvoir de Notre-Seigneur de me la faire ouïr, quand il lui plaira, sans vous…  »

Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus disait  : «  Si vous me trouviez morte un matin, n’ayez pas de peine  : c’est que Papa le Bon Dieu serait venu tout simplement me chercher. Sans doute, c’est une grande grâce de recevoir les sacrements  ; mais quand le Bon Dieu ne le permet pas, c’est bien quand même, tout est grâce.  » (5 juin 1897)

La réponse à l’article 50 nous révèle la prière par laquelle Jeanne appelait les Voix à son aide  :

«  Je dis  : “ Très doux Dieu, en l’honneur de votre sainte Passion, je vous requiers, si vous m’aimez, que vous me révéliez comment je dois répondre à ces gens d’Église. Je sais bien quant à l’habit le commandement comme je l’ai pris, mais je ne sais point par quelle manière je dois le laisser  : pour ce, plaise vous à moi l’enseigner. ” Et aussitôt ils viennent.  »

Puis, regardant l’évêque en face  :

«  J’ai souvent par mes Voix nouvelles de vous, monseigneur de Beauvais.

 Que disent-elles de nous, vos Voix  ?

 Je le dirai à vous, à part…  » (p. 256-257)

Fureur contenue de l’évêque  ! Elle domine ce suppôt de Satan et ses assesseurs, vrais démons sortis de l’enfer, et elle conserve toute sa foi.

«  Ne vous croyez-vous pas soumise à l’Église de Dieu qui est sur la terre, c’est-à-dire au Pape, notre seigneur  ; aux cardinaux, aux archevêques, évêques et autres prélats de l’Église  ?

 Oui, je m’y crois soumise  : mais Dieu premier servi  !  »

Au dernier des soixante-dix articles, Jeanne répondit  : «  Je nie tout ce que je n’ai pas reconnu et confessé.  » Dès lors, il ne restait plus rien du rapport d’Estivet  !

Cauchon décida alors d’en «  extraire certaines assertions et propositions et de les renfermer en douze articles seulement, qui comprendront ainsi, sous une forme sommaire et succincte, la plupart des dires de l’accusée  ».

Douze articles de quelques lignes chacun, dont les interrogatoires de l’accusée ont disparu. Et dont on ne lui donna pas lecture  !

C’est sur ces douze articles, rédigés par Nicolas Midy, que les révélations et apparitions dont Jeanne fut favorisée seront jugées œuvre du démon à l’unanimité des maîtres en sciences sacrées ou en droit canon consultés. De Jésus aussi «  les pharisiens disaient  : “ C’est par le Prince des démons qu’il expulse les démons. ”  » (Mt 9, 34)

Son habit d’homme était une impiété, son départ de chez ses parents une révolte, sa tentative d’évasion un suicide, sa protestation d’innocence, orgueil, sa vénération pour ses saints, idolâtrie  ; et tout à l’avenant… L’université de Paris en délibéra et conclut, le 29 avril, que Jeanne devait être exhortée publiquement à reconnaître ses erreurs et à y renoncer, sous peine d’être arse  !

Elle y fut invitée avec insistance sous la forme des «  admonestations charitables  », prévues par le Droit inquisitorial, qui consistèrent, en l’occurrence, en menaces et violences sacrilèges. Pierre Cauchon s’employa, avec ses complices, à extorquer à Jeanne des aveux par tous les moyens, y compris la menace de la torture. La prisonnière gisait sur son grabat, malade à mourir. Quatre séances se succédèrent.

Le mercredi 18 avril, Cauchon, escorté de sept assesseurs, se rendit dans la prison  :

«  Nous, évêque, avons adressé la parole à Jeanne, qui s’est dite malade. Nous lui avons dit que les docteurs et maîtres qui nous accompagnent sont venus la voir amicalement et charitablement pour la visiter dans sa souffrance, et lui apporter consolation et confort…  »

Innocente comme la colombe, Jeanne ne s’indigna pas de cette hypocrisie consommée  : «  Je vous remercie de ce que vous me dites pour mon salut…  »

Mais rusée comme le serpent  : «  Il me semble, vu le mal que j’ai, que je suis en grand danger de mort  ; s’il en est ainsi, que Dieu veuille faire son plaisir de moi, je vous demande d’avoir confession  ; et mon Sauveur aussi, et d’être mise en terre sainte  !  »

Ce suppôt de Satan répondit par un chantage à peine voilé  : les sacrements contre l’abjuration. Midy la menaça  : «  Si vous ne voulez pas vous soumettre à l’Église et lui obéir, il faudra que l’Église vous abandonne comme une sarrasine.  »

Jeanne se redressa, indignée  : «  Je suis bonne chrétienne, j’ai été bien baptisée, je mourrai en bonne chrétienne  !  »

L’admonestation suivante eut lieu le mercredi 2 mai, en séance solennelle dans la salle des Parements, en présence de soixante-sept assesseurs. Jean de Châtillon fit un long discours en six points, en appelant à l’autorité de l’Église pour obtenir enfin un reniement. Peine perdue  :

«  Quant à l’Église militante, je crois bien qu’elle ne peut errer ni faillir  ; mais de mes dires et de mes faits, je les soumets et m’en rapporte du tout à Dieu qui m’a fait faire tout ce que j’ai fait… Je ne vous dirai autre chose  ; et si je voyais le feu, je dirais tout ce que je vous dis et n’en ferais autre chose.

 Voulez-vous vous soumettre à notre Saint-Père le Pape  ?

 Menez-m’y, je lui répondrai.  »

L’appel était suspensif de toute procédure engagée. Cauchon passa outre, et l’archidiacre Châtillon en vint à la menace  :

«  Si vous ne vous soumettez, vous serez abandonnée par l’Église. Vous seriez alors en grand péril de votre corps et de votre âme  : vous pourriez courir danger des peines du feu éternel quant à votre âme, et, par sentence d’autres juges, des peines du feu temporel pour votre corps.

 Vous ne ferez pas ce que vous dites contre moi que mal ne vous en prenne au corps et à l’âme  !  » (p. 270)

Ces paroles de Jeanne s’accomplirent aussi implacablement que les malédictions adressées par Jésus aux scribes et aux pharisiens  : «  Serpents, engeance de vipères  ! Comment pourrez-vous échapper à la condamnation de la géhenne  ?  » (Mt 22, 33) Cauchon mourut de façon foudroyante et subite, le 18 décembre 1442, à Rouen, entre les mains de son barbier. D’Estivet, lui, fut un jour trouvé mort aux portes de Rouen, dans la fange d’un bourbier. Quant à Nicolas Midy, auteur des “ douze articles ”, il se vit frappé de la lèpre presque immédiatement après le procès.

Le mercredi 9 mai, Jeanne fut conduite dans la grosse tour du château de Rouen, pour y être menacée de la torture, en présence de plusieurs seigneurs, juges et maîtres. Ils obtinrent pour toute réponse  :

«  Vraiment, si vous me deviez détacher les membres et me faire partir l’âme hors du corps, ne vous dirais-je pas autre chose  ; et si je vous en disais quelque chose, après dirais-je oui, toujours, que vous me l’auriez fait dire par force… Jeudi dernier j’ai reçu confort de saint Gabriel  ; et croyez que ce fut saint Gabriel, j’ai su par mes Voix que c’était lui… J’ai demandé conseil à mes Voix si je me dois soumettre à l’Église, parce que les gens d’Église me pressent fort de m’y soumettre, et elles m’ont dit  : “ Si tu veux que Dieu te vienne en aide, attends-toi à Lui de tous tes faits… ” Je sais bien que Notre-­Seigneur a toujours été le maître de tous mes faits, et que le diable n’a jamais eu puissance sur eux… J’ai demandé à mes Voix si je serais brûlée, mes Voix m’ont répondu  : “ Attends-toi à notre Sire, il t’aidera. ”  » (p. 271)

On s’en tint là.

Il y avait pire. Depuis le début de l’instruction, Cauchon n’hésitait pas à profaner le sacrement de pénitence pour surprendre le secret des confessions de Jeanne et mieux préparer ses machinations.

Le 23 mai, dernière “ admonestation charitable ”. Il y avait juste un an que Jeanne avait été capturée. Lecture fut donnée de la cédule d’abjuration de ses crimes et erreurs qu’elle aurait à signer le lendemain, sous peine de «  destruction du corps  » en ce monde et de damnation éternelle dans l’autre. Cette cédule, dite des “ cinq cents mots ”, était grossière et insultante tant pour Jeanne que pour le roi Charles VII.

Jeanne resta imperturbable  : «  Quant à mes faits et mes dits que j’ai dits au procès, je m’y rapporte et les veux soutenir  !

 Ne vous croyez-vous donc pas tenue de soumettre vos dits et vos faits à l’Église militante ou à tout autre qu’à Dieu  ?

 La manière que j’ai toujours dite et tenue, je la veux encore dire et maintenir… Si j’étais en jugement, que je visse le feu allumé, et allumées les bourrées, et le bourreau prêt à bouter le feu, et si moi-même j’étais dedans le feu, je ne dirais autre chose, et soutiendrais jusqu’à la mort tout ce que j’ai dit  !  »

Cette magnifique réponse, dont elle attestera la vérité par son martyre même, prouve que Jeanne a, dès ce 23 mai, parfaitement compris ce qu’on voulait lui faire abjurer, et ce qu’elle risquait si elle persistait dans son refus.

«  Responsio superba  », nota le greffier en marge  : «  Réponse orgueilleuse  »…

Et le lendemain, selon tant d’historiens, elle s’imaginerait tout à coup pouvoir «  racheter son corps de la mort  », grâce à un reniement  ? Non  !

NON, JEANNE N’A PAS ABJURÉ  !

Cauchon n’arrivait d’aucune manière à ses fins puisqu’elle ne reconnaissait être coupable d’aucun des chefs d’accusation.

Le 24 mai eut lieu le “ preschement ” au cimetière Saint-Ouen. Le dominicain Guillaume Érard s’adressa alors à Jeanne pour la sommer de répéter phrase à phrase, puis de signer la cédule, après avoir prêté serment sur les Évangiles. Tandis que le bourreau Thierrache, la torche à la main, se tenait sur une voiture de bourrées  : terrifiante menace  !

Face à la meute des conjurés qui faisaient chorus avec Érard pour qu’elle signe, notre sainte, nullement hagarde ou terrorisée, encore moins effondrée par la crainte du feu, restait ferme. Saint Michel, sainte Catherine et sainte Marguerite se tenaient à ses côtés, comme jadis au milieu des combats  :

«  Mes voix me dirent, pendant que le prêcheur parlait  : “ Réponds-lui hardiment, à ce prêcheur  ! ” Et en effet, c’est un faux prêcheur, il m’a reproché plusieurs choses que je n’ai pas faites…  », dira-t-elle le 28 mai.

Voyant Jeanne si peu impressionnée, Érard l’interpella violemment, le doigt pointé vers elle  :

«  C’est à toi, Jeanne, à qui je parle, et te dis que ton roy est hérétique et schismatique.  »

Sans se laisser émouvoir, elle répliqua vivement par ce touchant hommage à son Roi  :

«  Par ma foi, sire, révérence gardée, j’ose bien vous le dire et jurer sous peine de ma vie que c’est le plus noble chrétien de tous les chrétiens, et qui aime le mieux la foi de l’Église, et n’est point tel que vous dites.  »

Voilà, en toute vérité, le seul “ serment ” que Jeanne prononça ce 24 mai 1431, au cimetière Saint-Ouen  !

Il fut suivi de la lecture par Cauchon d’une sentence de condamnation qui abandonnait la Pucelle au bras séculier.

Quand il eut achevé, Jeanne se tournant du côté de Winchester, cardinal de la sainte Église romaine, en appela de nouveau au Pape  :

«  Que toutes les œuvres que j’ai faites, et tous mes dits, soient envoyés à Rome devers notre Saint-Père le pape auquel, et à Dieu premier, je m’en rapporte. Ces dits et faits que j’ai faits, je les ai faits de par Dieu. Je n’en charge personne ni mon Roy ni un autre. S’il y a quelque faute, c’est à moi qu’il faut s’en prendre et non à un autre  !…  »

L’heure était solennelle… Cet appel au Pape, lancé par Jeanne à la face d’un cardinal et d’un évêque prévaricateurs, résonne à travers les siècles. C’est la voix du Ciel qui, par la bouche de l’humble fille de l’Église catholique romaine, accuse de schisme ceux qui se sont constitués ses juges. Par sa profession de foi en la constitution divine de l’Église et de la Chrétienté, sainte Jeanne d’Arc a mérité le titre de martyre romaine  !

L’appel à Rome était suspensif. Mais ­Winchester et Cauchon décidèrent d’un commun accord de n’en pas tenir compte. Nouvelle et criante forfaiture doublée d’un mensonge  : Cauchon déclara qu’elle se «  soumettait  », puisqu’elle «  voulait obéir à l’Église  », et le cardinal Winchester qu’il fallait «  la recevoir à pénitence  ».

L’huissier Massieu tenta alors de lui extorquer une signature, mais il ne put y parvenir «  malgré qu’il lui baillât une plume dans la main  ».

Alors Cauchon se leva et, pour faire croire que l’accusée venait de signer son abjuration et qu’elle était réellement «  reçue à pénitence  » après avoir rétracté ses erreurs, il changea de sentence et prononça celle de condamnation «  à la prison perpétuelle, au pain de douleur et à l’eau de tristesse, afin que tu pleures tes fautes, et que tu ne commettes plus ce que tu auras à pleurer désormais  !  »

Mais Cauchon laissa voir son vrai dessein lorsque, pour répondre à Jeanne qui implorait d’être conduite en prison l’Église, il ordonna sèchement à ses gardiens  : «  Menez-la où vous l’avez prise  !  »

Le jeu de Cauchon laissait croire à tous que la Pucelle avait réellement abjuré, alors qu’il n’en était rien.

C’est alors qu’il mit en œuvre un plan diabolique, celui d’obtenir de Jeanne un signe d’ “ abjuration ”, de gré ou de force, plus facilement qu’une signature  : qu’elle quittât les vêtements masculins, qu’elle affirmait porter d’ordre du Ciel, et acceptât les féminins, comme il le lui avait été ordonné. Si elle obéissait ce serait alors le signe qu’elle avait “ abjuré  ”, qu’elle reniait sa mission, reconnaissant ainsi que ses Voix ne venaient pas de Dieu.

VIERGE ET MARTYRE.

Cauchon tenta d’abord d’arriver à ses fins par la ruse. Il envoya auprès de Jeanne ses deux confesseurs. Loyseleur et Morice. Le premier est prêtre sacrilège, puisqu’il a fait écouter les confessions de Jeanne aux deux principaux notaires et à d’autres “ témoins ”.

Pleins d’une hypocrite compassion les deux prêtres expliquèrent à la prisonnière qu’il lui était avantageux, pour son bien spirituel, de prendre l’habit de femme qu’on lui proposait, de façon à être gardée en prison d’Église, hors des hideuses tentatives de ses gardiens, et lui permettre «  d’ouïr la messe et de recevoir son Sauveur  ».

Les fourbes  ! Ces promesses «  d’ouïr la messe et de recevoir son Sauveur  » n’avaient en réalité qu’un but  : faire naître en Jeanne l’espoir d’en finir avec l’enfer qui était le sien au moment où de plus brutales agressions tenteraient de parvenir enfin à la violenter. Il s’agissait de l’amener à douter d’avoir bien tout fait pour «  tenir serment et promesse de garder sa virginité  », et de la plonger dans le désespoir pour avoir été “ forcée ”.

Mais la Pucelle resta égale à elle-même. Sûre de l’assistance de son Dieu, elle refusa net. Plus volontiers se laisserait-elle «  trancher la tête  »  ! Jeanne aux prises avec ses bourreaux est magnifique de fidélité et de courage.

Loyseleur et Morice appelèrent du renfort  : l’inquisiteur Lemaître, Ysambard, les assesseurs Courcelles et Midy, les trois notaires, Manchon, Boisguillaume et Taquel, et enfin Massieu, “ l’huissier à tout faire ”. Il y avait là, réuni autour de Jeanne, le noyau dur des conjurés, sauf Cauchon, qui se gardait bien de paraître… Mais ce fut sur son ordre que l’huissier Massieu et ses aides se saisirent de Jeanne et, de force, la dépouillèrent de son habit d’homme.

Dixième station  : Jésus est dépouillé de ses vêtements… Laissée nue, Jeanne fut donc contrainte de revêtir des vêtements de femme, parce qu’on ne lui en laissait point d’autre. C’est une ignominie que les témoins de la scène, vivants encore lors des enquêtes de la révision, se garderont de dévoiler, et pour cause  !

Sauf un, Migiet, qui avouera  : «  Les juges saisirent l’occasion de la condamner en tant que relapse parce qu’elle avait repris l’habit masculin, d’elle enlevé.  » Le latin est plus explicite encore  : «  ab ea ablatum  ». La forme est passive. On avait donc commencé par le lui ôter, sous-entendu  : de force, «  en présence du conseil d’Église  ».

Leur besogne accomplie, ils sortirent, faisant savoir au personnel de la prison, avec mission d’en divulguer la nouvelle par toute la ville, que Jeanne avait bien abjuré, qu’elle avait vraiment renoncé à ses folles prétentions, et qu’en signe de repentance et soumission, elle avait repris ses habits de femme.

Pendant ce temps, la jeune fille était abandonnée à ses gardiens qui, eux aussi, avaient reçu des ordres, l’un d’eux demeurant la nuit dans la cellule.

Du 24 au 27 mai, trois jours et trois nuits s’écoulèrent, pendant lesquels la sainte Pucelle eut à soutenir les plus effroyables assauts, de par la volonté de ses juges. Massieu témoignera par la suite  : «  Et sait de certain celui qui parle que, de nuit elle était couchée, ferrée par les jambes de deux paires de fers, et attachée moult étroitement, pourquoi elle ne pouvait mouvoir de place.  »

Ce fut un affreux calvaire. Il fallait absolument que les Anglais la déshonorent, afin de pouvoir la dire ribaude et non plus pucelle. Elle devait perdre cette marque authentique de l’envoyée de Dieu qui, par miracle, fut toujours délivrée des outrages suprêmes, même dans les périls des camps et les dangers de la guerre.

Seule dans sa prison, sans nul secours humain pour la défendre contre une meute de soudards, véritables bêtes féroces, acharnés à son déshonneur, Jeanne était sans aucune consolation. Elle savait parfaitement que ses confesseurs eux-mêmes la trahissaient. Horrible tourment…

Dieu permit que la chasteté de cette sainte Pucelle, dont la vertu avait émerveillé ses compagnons et les hommes d’armes qui la regardaient vivre du matin au soir, fût davantage mise à l’épreuve dans cette prison, livrée à ces godons furieux qui se jetèrent sur cette vierge enchaînée. Nous savons qu’elle dut en particulier batailler pour résister à l’assaut d’un personnage dont elle ne connaissait pas le nom et qu’elle désigna seulement comme étant un «  milord d’Angleterre  »… Par quelle force mystérieuse ses agresseurs n’ont-ils pas pu  ? L’énergie d’une femme n’y pouvait suffire  ; il fallait la protection du Ciel  : elle l’avait. Ce fut par un éclatant miracle de la puissance de Dieu que sainte Jeanne d’Arc demeura vierge, blanche colombe échappée à ces outrages indicibles.

Le miracle est certain, proclamé par l’Église, attesté a contrario par les Anglais eux-mêmes. S’ils avaient réussi dans leur noir dessein, ils l’auraient claironné dans toute la Chrétienté, et Cauchon s’en serait évidemment servi pour condamner Jeanne comme sorcière, vendue au diable. Or, il ne demanda pas aux médecins de constater qu’elle avait perdu sa virginité, sachant trop la vérité. Elle-même attestera, au matin du supplice, de «  son corps, net et entier, qui ne fut jamais corrompu…  »

À Chinon, en révélant son nom au Dauphin, elle avait dit  : «  J’ai nom Jeanne la Pucelle.  » Son nom, c’était son identité, son être même.

Le dimanche de la Trinité 27 mai 1431, sur le matin, Jeanne dit à ses gardes  : «  Déferrez-moi. Je me lèverai.  » Tandis qu’on la débarrassait de sa chaîne, un des geôliers lui enleva l’habit de femme et lui laissa l’habit d’homme  : «  Lève-toi donc, maintenant  », fit-il, mauvais. Jeanne dépouillée pour la seconde fois, se trouva obligée de reprendre l’habit d’homme.

Le lendemain, 28, l’évêque fit irruption dans la cellule, et constata avec satisfaction la “ récidive ”. Jeanne était donc revenue à ses errements passés. Elle était coupable  !

Alors, Cauchon voulut en finir avant la Fête-Dieu «  pour ne pas se souiller, mais pour pouvoir manger la Pâque  » (Jn 18, 28). Le 29 mai, il rassembla les membres de son tribunal, au nombre de quarante-deux. Tous délibérèrent, en pleine connaissance de cause, qu’elle était relapse. Elle était donc déclarée «  hérétique récidivée  » et serait incontinent livrée au bras séculier pour être brûlée vive…

«  “ Que vous en semble  ?  ” et tous d’opiner  : “ Il mérite la mort  ! ”  » (Mt 26, 66)

«  Mais c’est pour vous une coutume que je vous relâche quelqu’un à la Pâque. Voulez-vous que je vous relâche le roi des juifs  ?

 Pas lui, mais Barabbas  !  » (Jn 18, 39-40)

Or, une coutume appelée “ privilège de Saint-Romain ”, autorisait le chapitre de la cathédrale de Rouen à libérer un prisonnier, chaque année, pour la fête de l’Ascension, Cette année-là, le chapitre désigna, non pas la Vierge innocente, mais un prisonnier coupable de viol.

À l’aube du 30 mai 1431, ce fut l’agonie  : «  Hélas  ! me traite-t-on ainsi horriblement et cruellement qu’il faille que mon corps net et entier, qui ne fut jamais corrompu, soit aujourd’hui consumé et réduit en cendres  ! Ah  ! j’aimerais mieux être décapitée sept fois que d’être ainsi brûlée.  »

«  Mon Père, s’il est possible, que ce calice s’éloigne de moi  !  » (Mt 26, 39)

Cependant, lorsque Cauchon se présenta à son tour dans la prison, elle requit de se confesser et communier en viatique, puis jeta à la face de son juge  : «  Évêque, je meurs par vous  !  »

«  J’en appelle de vous devant Dieu  !  »

Jeanne sur son bûcher est comme Jésus sur sa Croix  : elle attire tout à elle. Elle a commencé le jour même à faire la conquête de la multitude rassemblée sur la place du Vieux-­Marché. Comme Jésus pleurant sur Jérusalem, elle soupira en descendant de charrette et voyant le bûcher  : «  Rouen, Rouen, mourrai-je ici  ? Ah  ! Rouen, j’ai grand-peur que tu n’aies à souffrir de ma mort  !  »

Mais elle écouta le sermon de Midy et la sentence de sa condamnation longuement développée par Cauchon, sans un mot d’indignation  : «  Elle l’ouït moult paisiblement  », acceptant l’injustice, comme son Divin Maître, pour consommer toute justice.

Puis elle se mit à genoux et pria, à haute voix  : «  recommandant son âme à Dieu, à la très Sainte Vierge et à tous les saints, les invoquant et demandant pardon pour ses juges et pour les Anglais  ».

Tous étaient émus aux larmes, même les juges.

«  Je ne crois pas qu’il soit un seul homme ayant le cœur si dur, qui, s’il eût été présent, n’eût versé des larmes…  »

Un membre du tribunal s’approcha de la Pucelle et, lui ôtant son capuchon, la coiffa d’une mitre de honte et de dérision, qui portait en gros caractères ces mots  : hérétique, relapse, apostate, idolâtre, avec deux diables de chaque côté. Les dominicains relevèrent Jeanne et descendirent avec elle l’escalier. Elle réclama alors une croix. Cauchon n’avait pas pensé à la Croix. Il avait oublié son Dieu depuis longtemps.

«  Et elle demanda à avoir la croix. L’entendant, un Anglais présent, en fit une petite du bout d’un bâton qu’il lui tailla. Dévotement la reçut et la baisa, et mit cette croix en son sein, entre sa chair et ses vêtements. En outre, demanda qu’on lui fît avoir la croix de l’église, et qu’on la tienne élevée tout droit devant ses yeux jusques au pas de la mort, afin que la croix où Dieu pendit, fût, en sa vie, continuellement devant sa vue. Laquelle, apportée, elle l’embrassa moult étroitement et longuement, et la détint jusqu’à ce qu’elle fût liée à l’attache.  »

Deux sergents s’emparèrent de la sainte et la poussèrent vers le bûcher  : elle en gravit les degrés fermement, escortée de Ladvenu et Ysambard. Le bourreau la lia au poteau puis rejoignit ses aides et mit le feu avec eux aux bourrées, des quatre côtés à la fois. Elle craignit pour les deux prêtres  : «  Descendez  !  » puis réclama de l’eau bénite.

Le supplice de Rouen 30 mai 1431, place du Vieux-Marché. Jeanne « demanda qu’on lui fît avoir la croix de l’église, et qu’on la tienne élevée tout droit devant ses yeux jusques au pas de la mort, afin que la croix où Dieu pendit, fût, en sa vie, continuellement devant sa vue. »

Le supplice de Rouen 30 mai 1431, place du Vieux-Marché.
Jeanne «   demanda qu’on lui fît avoir la croix de l’église, et qu’on la tienne élevée tout droit devant ses yeux jusques au pas de la mort, afin que la croix où Dieu pendit, fût, en sa vie, continuellement devant sa vue.   »

Au milieu des flammes, fixant toujours la croix, elle réaffirma fermement  : «  Non, je ne suis ni hérétique ni schismatique  !  »

Les étincelles jaillirent, la fumée, tourbillonnant au gré du vent, passait et repassait sur la victime. L’air se raréfia. La souffrance augmentait. Jeanne, toute au Divin Roi dont elle était venue rappeler à la France l’autorité souveraine, répétait à haute voix  : «  Jésus  ! Jésus  !…  »

Bientôt, on ne la vit plus. Elle fut cachée par les flammes. La foule se tut complètement. On n’entendait que les furieux crépitements du feu et, dans le vent du bûcher, les invocations de la sainte victime  : «  Ô Vierge Marie  !… Saint Michel  ! Sainte Catherine  ! Sainte Marguerite  !  »

Avec la vigueur de l’innocence qui l’habitait, l’envoyée de Dieu proclama une dernière fois, à la face de ses ennemis tant Anglais que Français  : «  Mes Voix sont bien de Dieu… Tout ce que j’ai fait, je l’ai fait de l’ordre de Dieu… Non  ! mes Voix ne m’ont pas trompée  !… Les révélations que j’ai eues venaient de Dieu  !  »

Rassemblant ce qui lui reste de forces, elle lance un dernier appel à son Bien-Aimé, «  Jésus  !  » si puissamment «  qu’on entendit ce cri jusqu’au bout de la place  ».

frère Bruno de Jésus-Marie.

SAINT PIE X ET SAINTE JEANNE D’ARC

À Mgr Touchet, évêque d’Orléans, et aux pèlerins français, audience du 19 avril 1909, lendemain de la béatification de Jeanne d’Arc.

C’est avec une extrême satisfaction de Notre cœur que Nous vous avons entendu exprimer votre attachement à l’Église catholique et votre dévotion au Vicaire de Jésus-Christ. Certes, ces sentiments n’étaient point chose nouvelle pour Nous et la protestation que vous Nous en avez faite n’était point nécessaire. Sans recourir à l’histoire, éloquent témoin de la fidélité inaltérable de la France à la Chaire de Saint-Pierre, de la fécondité de sa foi, de ses innombrables œuvres de charité, de son intrépide vaillance pour défendre, sans peur et sans respect humain, les droits de Jésus-Christ, des travaux de ses légions d’apôtres qui ont porté et portent encore jusqu’aux contrées les plus lointaines la lumière de l’Évangile et lui donnent le témoignage de leur sang, sans faire appel à tant de glorieux souvenirs qu’elle a inscrits dans ses fastes, en caractères d’or, sans rappeler le spectacle que Nous avons sous les yeux de ce peuple immense accouru à Rome pour rehausser par sa présence la glorification d’une compatriote bien-aimée, la bienheureuse Jeanne d’Arc, Nous avions déjà, dans les derniers événements douloureux que traverse votre pays, une preuve admirable de cette fidélité.

Oui, ils sont dignes d’admiration, vos évêques et vos prêtres, qui, obéissant à la voix du Pape, ont subi la spoliation de tous leurs biens, réduits à mendier un toit et du pain. Avec eux ils sont dignes d’admiration, ces catholiques fervents dont la foi vive, la charité sans limites, la générosité capable des plus grands sacrifices, a su triompher d’innombrables obstacles, mépriser les insinuations les plus malignes et les persécutions les plus acharnées, soutenus et récompensés dans leurs efforts courageux par le Dieu qui protège les causes saintes et seul peut donner les véritables victoires. Aussi les perpétuels ennemis de l’Église n’ont rien épargné pour rompre cet admirable concert, pour diviser le peuple du clergé, le clergé des évêques, les évêques du Pasteur suprême. Grâces soient rendues à Dieu, ces tentatives criminelles sont restées sans effet, et à aucune autre époque de votre histoire on ne vit une union aussi forte, aussi universelle et aussi compacte. Conservez-la, cette union, Vénérables Frères et Fils bien- aimés, car c’est elle qui sera votre force dans les luttes terribles que vous soutenez courageusement avec le secours de Dieu  ; c’est elle qui aidera à protéger sans faiblesse et à défendre sans peur les droits de la justice, de la vérité et de la conscience. Vous aurez, en outre, cette consolation et cette récompense de travailler au bien de votre patrie, car c’est la religion qui garantit l’ordre et la prospérité de la société civile, et les intérêts de l’une et de l’autre sont inséparables.

Aussi, Vénérable Frère, c’est à juste titre que vous avez invoqué le souvenir de vos grands docteurs de la France, qui par leur union et leur dévotion à la sainte Église ont proclamé et défendu la doctrine des Pères et des docteurs du monde entier  ; c’est avec un légitime orgueil que vous avez affirmé que tous les catholiques français, sans exception, par cela même qu’ils sont patriotes, se glorifient d’être appelés Papistes et Romains.

Vénérables Frères et Fils bien-aimés, parce que vous prêchez et pratiquez sans respect humain et pour obéir à votre conscience les enseignements de l’Église, vous avez à souffrir toutes sortes d’injures, on vous signale au mépris public, on vous marque de cette note infamante d’ennemis de la patrie  ! Ayez courage, Vénérables Frères et Fils bien-aimés, et rejetez à la face de vos accusateurs celte vile calomnie qui ouvre dans votre cœur de catholiques une blessure profonde et telle que vous avez besoin de toute la grâce divine pour la pardonner. Il n’y a pas, en effet, de plus indigne outrage pour votre honneur et votre foi, car si le catholicisme était ennemi de la patrie, il ne serait plus une religion divine.

Oui, elle est digne non seulement d’amour, mais de prédilection, la patrie, dont le nom sacré éveille dans votre esprit les plus chers souvenirs et fait tressaillir toutes les fibres de votre âme, cette terre commune où vous avez eu votre berceau, à laquelle vous rattachent les liens du sang et cette autre communauté plus noble des affections et des traditions. Mais cet amour du sol natal, ces liens de fraternité patriotique, qui sont le partage de tous les pays, sont plus forts quand la patrie terrestre reste indissolublement unie à cette autre patrie qui ne connaît ni les différences des langues ni les barrières des montagnes et des mers, qui embrasse à la fois le monde visible et celui d’au-delà de la mort, à l’Église catholique. Cette grâce, si elle est commune à d’autres nations, vous convient spécialement à vous, fils très chers de la France, qui avez si fort au cœur l’amour de votre pays, parce qu’il est uni à l’Église, dont vous êtes les défenseurs et pour laquelle vous vous glorifiez de porter le nom de Papistes et de Romains.

Aux hommes politiques qui déclarent une guerre sans trêve à l’Église, après l’avoir dénoncée comme une ennemie, aux sectaires qui ne cessent de la vilipender et de la calomnier avec une haine digne de l’enfer, aux faux paladins de la science, qui s’étudient à la rendre odieuse par leurs sophismes, en l’accusant d’être l’ennemie de la liberté, de la civilisation et du progrès intellectuel, répondez hardiment que l’Église catholique, maîtresse des âmes, reine des cœurs, domine le monde, parce qu’elle est l’Épouse de Jésus-Christ. Ayant tout en commun avec lui, riche de ses biens, dépositaire de la vérité, elle seule peut revendiquer des peuples la vénération et l’amour.

Ainsi, celui qui se révolte contre l’autorité de l’Église, sous l’injuste prétexte qu’elle envahit le domaine de l’État, impose des termes à la vérité  ; celui qui la déclare étrangère dans une nation déclare du même coup que la vérité doit y être étrangère  ; celui qui a peur qu’elle n’affaiblisse la liberté et la grandeur d’un peuple est obligé d’avouer qu’un peuple peut être grand et libre sans la vérité. Non, il ne peut prétendre à l’amour, cet État, ce gouvernement, quel que soit le nom qu’on lui donne, qui, en faisant la guerre à la vérité, outrage ce qu’il y a dans l’homme de plus sacré. Il pourra se soutenir par la force matérielle, on le craindra sous la menace du glaive, on l’applaudira par hypocrisie, intérêt ou servilisme  : on lui obéira parce que la religion prêche et ennoblit la soumission aux pouvoirs humains, pourvu qu’ils n’exigent pas ce qui est opposé à la sainte loi de. Dieu. Mais si l’accomplissement de ces devoirs envers les pouvoirs humains, en ce qui est compatible avec le devoir envers Dieu, rendra l’obéissance plus méritoire, elle n’en sera ni plus tendre, ni plus joyeuse, ni plus spontanée, jamais elle ne méritera le nom de vénération et d’amour.

Ces sentiments de vénération et d’amour, cette patrie seule peut nous les inspirer, qui, unie en chaste alliance avec l’Église, produit le vrai bien de l’humanité. Vous en aurez la preuve, Vénérables Frères et Fils bien-aimés, si vous considérez que c’est parmi le rang des fidèles enfants de l’Église que la patrie a toujours trouvé ses sauveurs et ses meilleurs défenseurs, si vous vous rappelez que les saints sont invoqués à juste titre, dans les hymnes de la liturgie sacrée, comme les pères de la patrie. Au-dessus des héros et des saints, jetez vos regards sur leur roi et leur maître, Notre-Seigneur Jésus-Christ  : il se soumet aux puissances humaines, il paie le tribut à César, et quand il approche de Jérusalem, dont il prévoit la ruine prochaine, il pleure de douleur en songeant que cette ingrate cité, aimée et favorisée de Dieu a abusé de tant de grâces et n’a pas su reconnaître le bienfait de la visite de son Rédempteur.

Nous Nous réjouissons avec vous, catholiques bien-aimés de la France, qui, faisant écho à l’oracle de l’Église, combattez sous la bannière de la vraie patriote, Jeanne d’Arc, où il vous semble voir écrits ces deux mots  : Religion et Patrie; avec vous qui, de toute l’ardeur de votre âme, acclamez cette héroïne, victime de la basse hypocrisie et de la cruauté d’un renégat vendu à l’étranger, toujours confiante cependant dans le Vicaire de Jésus-Christ, auquel, dans sa détresse, elle en appelait, comme à son dernier refuge. Nous partageons votre joie et votre fierté quand vous vénérez sur les autels cette vierge bénie qui, par les inscrutables jugements de Dieu, sauvait sa patrie du schisme et de l’hérésie, et lui conservait l’auguste privilège de fille aînée de l’Église.

Merci, Vénérables Frères, très chers prêtres, Fils bien-aimés, des consolations qu’apportent à Notre cœur les démonstrations de votre piété et les protestations solennelles que vous Nous faites de rester toujours, comme aujourd’hui, fidèles à l’Église et au Pape, au prix de tous les sacrifices et de la vie même. Réunis dans la barque mystique qui flotte sur les ondes fangeuses de l’incrédulité et de l’indifférence, vous serez sauvés de ces deux fléaux qui menacent la société de sa ruine  ; sous la protection de la bienheureuse Jeanne d’Arc et des autres saints, vos avocats auprès de Dieu, vous aurez la gloire de vous signaler dans les plus nobles entreprises. Enfin, par vos bons exemples, vos sacrifices, vos prières, non seulement vous effacerez du front de votre patrie la honte très grave que lui a imprimée, en face des autres pays, la guerre faite à la religion, mais vous la rendrez glorieuse par votre zèle à convertir et à réconcilier avec l’Église vos aveugles persécuteurs  ; vous apaiserez les discordes qui sont le fruit des malentendus et des préjugés, vous reconduirez les esprits à la vérité et les cœurs à la charité de Jésus-Christ.

Pie X, in Acta, tome V, p. 207-211)

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