La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
Print Friendly, PDF & Email

La Contre-Réforme Catholique au XXIe siècle

IL EST RESSUSCITÉ !

N° 170 – Décembre 2016

Rédaction : Frère Bruno Bonnet-Eymard


DIMANCHE 20 NOVEMBRE 2016

CHARLES DE FOUCAULD

Conférence publique de frère Bruno de Jésus-Marie donnée aux salons Vianey à Paris.

*
*       *

CHARLES de Foucauld, «  parfait gentilhomme, très bon chrétien, qui fait de la religion un amour  », comme l’écrivait l’abbé Huvelin à dom Couturier, Père abbé de Solesmes, avait reçu dès sa naissance un cœur d’or.

Tous les événements de sa vie, même les pires débordements, laissent paraître l’amour tendre de sa famille, des souvenirs et des lieux de son enfance.

Il voue à sa sœur Marie une affection toujours neuve, d’une extrême délicatesse et douceur, qui ne connaîtra jamais de déclin.

Cent quarante-neuf lettres adressées à son cousin Louis de Foucauld, montrent le même dévouement, la même recherche de l’intérêt des siens, de leur bien spirituel et le souci de leur faire plaisir. Il essaiera de l’amener doucement à la foi, avec une gentillesse, une discrétion, un tact infini. Et reconnaissance au Cœur de Jésus «  qui nous a fait naître dans l’Église de parents vraiment chrétiens, dans notre France, dans une famille où nous avons reçu éducation chrétienne, instruction, bonnes traditions  » (frère Bruno de Jésus-Marie, Charles de Foucauld, 1858-1916, Fondateur de Chrétienté, moine-­missionnaire et martyr, éd. CRC 2016).

En particulier, la tradition du plus grand amour, qui est de donner sa vie pour ceux qu’on aime. Charles compte, parmi les martyrs des Carmes massacrés le 2 septembre 1792, deux grands-oncles  : Armand de Foucauld de Pontbriand, vicaire général d’Arles, et son cousin, Jean-Marie d’Allemands du Lau, archevêque prince de cette même ville.

Leur exemple lui dicte la «  pensée de la mort  » qui aimanta toute sa vie  : «  Pense que tu dois mourir martyr  », en même temps qu’une haine indéracinable de la Révolution destructrice des familles. Il écrit à Louis en 1893, l’année qui suivit le “ ralliement ” prescrit par Léon XIII aux catholiques français  :

«  Je comprends ton horreur de la Révolution  ! Tout ce qui la sent m’a toujours inspiré une répugnance sans limites. Je l’abhorre, et il est bien naturel qu’en voyant des pays régulièrement gouvernés, tu sentes d’une manière poignante notre abaissement. La France est, hélas, en triste chemin, et on ne voit pas qui la sauvera.  » Actuel, non  ?

En 1899, en pleine affaire Dreyfus, il écrit  :

«  Notre pays, favorisé plus qu’aucun autre peut-être, des grâces du Ciel, n’est plus catholique que de nom, notre pays est en réalité libre-penseur, franc-maçon, socialiste, juif, sans religion enfin, sans autre Dieu que l’argent, le plaisir, le pouvoir. Que la France redevienne catholique  : elle cessera par le fait même d’être la proie des juifs et des socialistes.  »

Cela dit sans l’ombre d’antisémitisme, mais avec le seul souci du salut éternel des âmes  : «  Au surplus, si des gens sans foi parvenaient au plus haut degré possible de grandeur matérielle et humaine, quelle petite grandeur et quel triste sort serait le leur, puisque après une vie de soixante, soixante-dix ou quatre-vingt-dix ans, il leur faudrait toujours mourir et être malheureux pendant l’éternité.  »

C’est une véritable angoisse pour ce cœur d’or, car «  nos devoirs de chrétiens ne se bornent pas à notre propre âme, ni aux âmes de notre famille  : ils s’étendent aux âmes du peuple au milieu duquel nous vivons, d’abord, et ensuite aux âmes de tous les humains  ».

Charles de Foucauld est la personnification du «  peuple au milieu duquel il vit  »  : son histoire personnelle est à elle seule une récapitulation de l’ “ histoire de France ”, de la France des moines, des Croisés et des martyrs à laquelle une riche tradition familiale l’identifie. En 970, Hugues de Foucauld, seigneur de Cerniaud et d’Excideuil, abandonnait ses châteaux pour une vie de prière dans les monastères. Bertrand de Foucauld prit la Croix avec Saint Louis et fut tué à Mansourah.

Moine, soldat, martyr lui-même, le Bx Charles de Foucauld assume tout l’héritage, y compris celui de l’impiété.

Né le 15 septembre 1858 de fort ancienne noblesse périgourdine, Charles apprend de sa mère ­Marie-Élisabeth à joindre ses petites mains pour prier la Vierge Marie et le Bon Dieu partout présent.

Mais, orphelin de père et de mère, il perd la foi au lycée, avec son ami Gabriel Tourdes, avec lequel il entretiendra une correspondance toute sa vie. Aussi ne cessera-t-il d’avertir ses proches  :

«  Même les professeurs qui ne sont pas mauvais, et je n’en ai eu aucun de mauvais  ! tous au contraire étaient très respectueux  ! mais même ceux-là font du mal en ce qu’ils sont neutres, et la jeunesse a besoin d’être instruite non par les neutres, mais par les âmes croyantes et saintes, et en outre par des hommes savants dans les choses religieuses, sachant rendre compte de leurs croyances, et inspirant aux jeunes gens une ferme confiance dans la vérité de leur foi.  » (à son beau-frère Raymond de Blic, 12 décembre 1899)

1. L’IMPIÉTÉ.

«  Pendant douze ans, j’ai vécu sans aucune foi. Rien ne me paraissait assez prouvé. La foi égale avec laquelle on suit des religions si diverses, me semblait la condamnation de toutes. Moins qu’aucune, celle de mon enfance me semblait admissible, avec son 1 = 3, que je ne pouvais me résoudre à poser.  »

Alors, l’islam  ?

«  L’islamisme me plaisait beaucoup avec sa simplicité de dogme, simplicité de hiérarchie, simplicité de morale  ; mais je voyais clairement qu’il était Sans fondement divin et que là n’était pas la vérité.  »

Il dévore les livres de la bibliothèque de son grand-père, et pas seulement les livres  : il se laisse aller à la gourmandise, s’abandonne à la paresse, à la débauche. «  À dix-sept ans, j’étais tout égoïsme, tout impiété, tout désir du mal, j’étais comme affolé.  »

Cependant il faut inclure, dans ces douze années d’ «  affolement  », celles de sa vie militaire. Elles-mêmes commencées en dilettante fortuné et jouisseur, mais remplies du sentiment d’un «  vide douloureux, une tristesse que je n’ai jamais éprouvée qu’alors  », avouera-t-il plus tard.

Cette insatisfaction sera le chemin d’un retour au service de la France, même s’il commence par démissionner pour les beaux yeux d’une maîtresse… qui ne le méritait pas  ! Il la laisse à Évian à l’appel du 4e Chasseurs d’Afrique engagé dans le Djihad, la guerre sainte, déclarée à la France par Bou Amama. Actuel, non  ?

Réintégré dans son grade, et envoyé au 4e Chasseur dans le Sud-Oranais, le 9 juillet 1881, «  le lettré fêtard se révèle un soldat et un chef  », témoignera son ami Laperrine. Les rebelles sont poursuivis, mais chaque fois, ils s’évanouissent au Sahara et trouvent refuge au Maroc.

Premier contact avec l’immense désert, et premier choc avec le Maroc interdit, dont il a compris la nécessité stratégique de le conquérir.

La seule “ Reconnaissance au Maroc ” qu’il entreprend alors situe Charles de Foucauld parmi les plus grands explorateurs de tous les temps, même si la gloire de cet exploit a été voilée par celle du saint qu’il est devenu, et finalement effacée par le reniement de la colonisation qui a suivi.

Pour l’heure, le service de l’officier français, poussé jusqu’à ­l’extrême limite de l’héroïsme, va conduire son âme à retrouver la plénitude de la foi catholique.

2. LA FAMILLE RETROUVÉE.

Le 19 février 1886, il s’installe au 50, rue de Miromesnil, à quelques pas du 42, rue d’Anjou, où habite sa tante Moitessier. Quatre années vont s’écouler, de solitude, occupées à la rédaction de son livre “ Reconnaissance au Maroc ”, et à la préparation d’une pénétration pacifique du Sahara destinée à relier le Soudan à l’Algérie.

Il n’est plus le même homme. L’agnosticisme, dont il faisait profession depuis dix ans, “ craque ” au contact des saintes femmes qu’il voit vivre auprès de lui, et qu’il aime. Elles sont d’une parfaite discrétion, lui témoignant beaucoup d’affection. Il les observe et ne trouve en elles aucun reproche à faire à la religion qu’elles pratiquent.

Le mystère de la Visitation est à l’œuvre  : c’est le témoignage silencieux de leur dévotion et de leurs vertus qui va l’entraîner vers la conversion. Plus tard, il le racontera à Henry de Castries, ancien camarade de Pont-à-Mousson, légitimiste, défenseur de l’Église et cependant encore incroyant  :

«  Pendant que j’étais à Paris, faisant imprimer mon “ Voyage au Maroc ”, je me suis trouvé avec des personnes très intelligentes, très vertueuses et très chrétiennes. Je me suis dit que peut-être cette religion n’était pas absurde. En même temps, une grâce intérieure extrêmement forte me poussait. Je me suis mis à aller à l’église, sans croire, ne me trouvant bien que là, et y passant de longues heures à répéter cette étrange prière  : “ Mon Dieu, si vous existez, faites que je vous connaisse. ”

«  L’idée me vint qu’il fallait me renseigner sur cette religion, où peut-être se trouvait ce dont je désespérais. Et je me dis que le mieux était de prendre des leçons de religion catholique comme j’avais pris des leçons d’arabe.

«  Comme j’avais cherché un bon thaleb, pour m’enseigner l’arabe, je cherchais un prêtre instruit, pour me donner des renseignements sur la religion catholique. On me parla d’un prêtre très distingué, ancien élève de l’École normale. Je le trouvais à son confessionnal et lui dis que je ne venais pas me confesser, car je n’avais pas la foi, mais que je désirais avoir quelques renseignements sur la foi catholique. Le Bon Dieu, qui avait commencé si puissamment l’œuvre de ma conversion par cette grâce intérieure si forte qui me poussait presque irrésistiblement à l’église, l’acheva. Le prêtre, inconnu pour moi, à qui Il m’avait adressé, qui joignait à une grande instruction une vertu et une bonté plus grandes encore, devint mon confesseur et n’a pas cessé d’être depuis les quinze ans qui se sont écoulés depuis ce temps, mon meilleur ami.

«  Aussitôt que je crus qu’il y avait un Dieu, je compris que je ne pouvais faire autrement que de ne vivre que pour Lui. Ma vocation religieuse date de la même heure que ma foi. Dieu est si grand  ! Il y a une telle différence entre Dieu et tout ce qui n’est pas Lui  !  »

3. MISÉRICORDE.

Il poursuit  : «  Dans les commencements, la foi eut bien des obstacles à vaincre  ! Moi qui avais tant douté, je ne crus pas tout en un jour  ! Tantôt les miracles de l’Évangile me paraissaient incroyables  ; tantôt je voulais entremêler des passages du Coran dans mes prières. Mais la grâce divine et les conseils de mon confesseur dissipèrent ces nuages  » interreligieux…

C’est limpide comme du cristal  :

L’église Saint-Augustin, où nous étions ce matin, est à deux pas de chez lui. Souvent, à la tombée de la nuit, il s’y rendait pour faire son «  étrange prière  », jusqu’au jour où, peut-être, le 27 octobre de cette année 1886, il s’approcha du prêtre  :

«  Monsieur l’abbé, je n’ai pas la foi  ; je viens vous demander de m’instruire.

 Mettez-vous à genoux, confessez-vous à Dieu  : vous croirez.

 Mais je ne suis pas venu pour cela  !

 Confessez-vous  !  »

Charles obéit et, au sortir du confessionnal, l’abbé Huvelin lui demande  :

«  Vous êtes à jeun  ?

 Oui.

 Allez communier.  »

Et l’abbé lui donne lui-même la communion devant l’autel de la Sainte Vierge. L’amour de Jésus entre dans son cœur sans attendre les démonstrations métaphysiques, et ne le quittera plus. Le prêtre venait de rendre l’enfant prodigue à son Père Céleste.

«  Je ne puis m’empêcher de pleurer en y pensant, et je ne veux pas empêcher ces larmes de couler  : elles sont trop justes, mon Dieu  ! Quel ruisseau de larmes devrait couler de mes yeux au souvenir de telles miséricordes  !  »

À vrai dire, c’est Marie de Bondy qui, la première, l’a enfanté, en médiatrice, par le mystère de la Visitation qui sera bientôt au centre de la doctrine missionnaire de Charles de Foucauld.

«  Elle se laissait voir et était bonne et répandait son parfum attirant, mais elle n’agissait pas. Vous, mon Jésus, mon Sauveur, vous faisiez tout, au-dedans et au-dehors.  »

L’admiration vouée à sa cousine, il la reporte entièrement sur l’abbé Huvelin, le considérant comme un saint qu’il n’aura qu’à suivre, comme un enfant suit son père. D’ailleurs, au moment de faire, pour l’amour de Jésus, «  le plus grand sacrifice qu’il me fût possible  » (p. 63), Marie ne le retiendra pas.

Mais quel arrachement  !

Le matin du 15 janvier 1890, ils se rendent à la Messe ensemble, communient à l’autel de la Sainte Vierge, là où il a reçu Jésus pour la première fois, le jour de sa conversion.

Le soir, elle le bénit, comme les parents bénissaient leurs enfants, dans l’Ancien Régime. Il s’en va en pleurant.

«  Sacrifice qui m’a coûté toutes mes larmes, semble-t-il, car, depuis ce temps, depuis ce jour, je ne pleure plus […]. La blessure du 15 janvier est toujours la même, le sacrifice d’alors reste le sacrifice de toute heure.  »

I. POUR LE SEUL AMOUR ET SERVICE DE JÉSUS ET MARIE

Ce qui habite Charles de Foucauld, objet de miséricorde, au sortir du confessionnal, est «  ce tendre et croissant amour pour vous, mon Seigneur Jésus, ce goût de la prière, cette foi en votre parole, ce sentiment profond du devoir de l’aumône, ce désir de vous imiter, cette parole de Monsieur Huvelin, dans un sermon, que “ vous aviez tellement pris la dernière place que jamais personne n’avait pu vous la ravir ”, si inviolablement gravée dans mon âme, cette soif de vous faire le plus grand sacrifice qu’il me fût possible de vous faire, en quittant pour toujours une famille qui faisait tout mon bonheur, et en allant bien loin d’elle vivre et mourir  ».

Qu’avait-il de meilleur, de plus précieux que ses liens, tout spirituels, avec Marie de Bondy  ? Dès la minute de son retour à Dieu, c’est cela qu’il eut la pensée d’offrir, non pas à moitié, non pour un temps, mais pour toujours  ! Cet amour, chaque jour offert en sacrifice, jetant l’âme de l’un et de l’autre à la recherche de la sainteté la plus haute, est leur merveilleux secret  ! aujourd’hui dévoilé pour nous engager à les suivre jusque-là…

LA DERNIÈRE PLACE.

Dès le premier jour de sa conversion, Charles de Foucauld entend cet appel à entrer «  dans les sentiments qui sont dans le Christ Jésus  », selon saint Paul  : «  Lui, de condition divine, ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu. Mais il s’anéantit lui-même, prenant condition d’esclave, et devenant semblable aux hommes. Ayant été trouvé tel un homme par son aspect, il s’humilia plus encore, obéissant jusqu’à la mort, et à la mort sur une croix  !  » (Ph 2, 6-8)

Ainsi du vicomte Charles de Foucauld qui a reçu au cours de son pèlerinage en Terre sainte le choc du mystère de la Croix. À Jérusalem d’abord, au Calvaire, puis à Nazareth où l’humiliation de Jésus, son «  abjection  », lui révèle le secret de ce Divin Cœur, de sa miséricorde, qui le transperce d’un amour tendre, en retour, et d’un désir d’imitation littérale  :

«  Mon Dieu, je ne sais s’il est possible à certaines âmes de vous voir pauvre et de rester volontiers riches, en tout cas, moi, je ne puis concevoir l’amour sans un besoin, un impérieux besoin de conformité, de ressemblance.  »

Dès lors, imiter Jésus, c’est «  descendre  »  : «  Toute sa vie, il n’a fait que descendre  : descendre en s’incarnant, descendre en se faisant petit enfant, descendre en obéissant  ; descendre en se faisant pauvre, délaissé, exilé, persécuté, supplicié, en se mettant toujours à la dernière place.  »

Comment le rejoindre  ? Dans la vie religieuse, mais pas à Fontgombault, ni à Solesmes  : le monastère Notre-Dame des Neiges attire Charles, parce qu’il est très pauvre et que son Abbé, dom Polycarpe, a établi en Syrie, à Cheiklé, le monastère Notre-Dame du Sacré-Cœur, près d’Akbès, en plein pays infidèle, au milieu des périls. Actuel, non  ?

Le 16 janvier 1890, il est à Notre-Dame des Neiges, et le 17, il entre en communauté. Il a trente-deux ans. Deux jours après, le Père Eugène, son maître des novices écrit  :

«  Le brave jeune homme s’est entièrement dépouillé de tout, je n’ai jamais rencontré un détachement pareil, et tout cela avec une modestie excessive. Il peut se vanter de m’avoir fait pleurer et de m’avoir fait sentir ma misère.  »

Le 23 janvier, il reçoit l’habit des novices de chœur et le nom de frère Marie-Albéric.

Et pourtant, après sept ans de vie parfaite «  écoulés comme un rêve  », écrit-il à son beau-frère, Raymond de Blic, il pourra écrire à Marie de Bondy  : «  J’avais cru, il y a sept ans, trouver cela que je cherchais à la Trappe  ; dès le début, j’ai vu que cela n’y était pas.  » Quoi donc  ? Il le lui écrit dès 1893  : «  Soit dit entre vous et moi, ce n’est pas la pauvreté que je voudrais, ce n’est pas l’abjection que j’aurais rêvée…  » Les adoucissements apportés à la Règle par Léon XIII aggravent son inquiétude.

En juin 1890, six mois après son entrée, les supérieurs envoient le frère Marie-Albéric à la trappe de Cheiklé, près d’Akbès, en Syrie.

Durant l’hiver 1895-1896, les Turcs massacrent les Arméniens, jusqu’aux abords du monastère. 160 000 morts  ! Dans l’indifférence générale  ! C’est la goutte qui fait déborder le vase. L’abbé Huvelin cède à ses instances, et frère Marie-Albéric, dès qu’il reçoit l’approbation de son Père spirituel, en juillet 1896, écrit au Révérendissime Père général, à Rome, dom Sébastien Wyart, pour lui demander dispense de ses vœux simples, prononcés le 2 février 1892 à Cheiklé. Et il adresse à l’abbé Huvelin la Règle qu’il a déjà rédigée, le 14 juin 1896. L’abbé Huvelin est épouvanté  : «  Votre règlement est absolument impraticable… Vivez à la porte d’une communauté, dans l’abjection que vous souhaitez, mais ne tracez pas de règle, je vous en supplie  !  »

Comme il doit faire ses vœux perpétuels, le 2 février 1897, ou quitter, son Père Abbé, dom Louis de Gonzague, l’envoie à Rome.

À Rome, il entre en retraite le 16 janvier, en vue des vœux perpétuels qu’il doit prononcer le 2 février, et attend la réponse de Dieu de la bouche de dom Sébastien Wyart. Celui-ci réunit son Conseil et, le 23 janvier 1897, frère Marie-Albéric apprend qu’il est dispensé de ses vœux et que ses supérieurs lui reconnaissent une vocation particulière. Qu’il nous faut comprendre à la lumière de la suite des événements…

Le soir, il s’adresse à notre très chéri Père Céleste  : «  Notre Père, notre Père, puissé-je vivre et mourir en disant  : Notre Père  ; et par ma reconnaissance, mon amour, mon obéissance, être vraiment votre fils, un fils qui plaise à votre Cœur.  »

Il est en paix, sûr que la décision de ses supérieurs, à laquelle il s’est entièrement remis, exprime la volonté de Dieu. Confirmée à Rome même  !

NAZARETH.

Voilà notre frère Marie-Albéric délié de ses vœux de trappiste. Il est libre d’aller à Jésus, sans autre règle que l’Évangile. À la lettre puisque c’est sur les lieux mêmes  ! À Nazareth, où il était venu en pèlerin, en 1889, en noble seigneur. Quelle différence  !

Il y arrive le 4 mars 1897, vers 10 heures du soir, venant de Jérusalem, à pied, par la Samarie  : 175 kilomètres  ! Les pieds en sang, à jeun, dans un accoutrement qui n’empêcha pas le frère Jean, directeur de la Casa Nova des pèlerins, de le reconnaître, de l’accueillir et de lui donner à manger… Il est pour ainsi dire accueilli par Jésus en personne  : «  Le lendemain matin, ayant appris par le frère hôtelier que, ce jour-là, il y avait fête chez les clarisses en l’honneur de leur glorieuse réformatrice, sainte Colette, avec Messe solennelle, exposition du Très Saint-Sacrement toute la journée, frère Charles passa sa première ­journée à Nazareth aux pieds de Jésus-Hostie.  »

Il en fut ainsi pendant les trois ans de son séjour à Nazareth.

Logé dans une cabane abandonnée sur un petit terrain appartenant à la communauté. Il dénommera cet ermitage Notre-Dame du Perpétuel-Secours. Il écrit à Marie de Bondy  :

«  Je me lève lorsque mon bon ange me réveille, et je prie jusqu’à l’Angélus, je vais au couvent des franciscains, j’y descends dans la grotte qui faisait partie de la maison de la Sainte Famille  ; je reste là jusque vers 6 heures du matin, disant mon rosaire et entendant les messes qui se disent dans ce lieu si adorablement saint, où Dieu s’incarna, où résonna pendant trente ans la voix de Jésus, de Marie et de Joseph  ; il est profondément doux de regarder ces parois de roc sur lesquelles se sont reposés les yeux de Jésus et qu’il touchait de ses mains.  »

Il vit donc en présence de Jésus, Marie, Joseph à toute heure du jour et de la nuit.

«  À 6 heures, je vais chez les sœurs, qui sont si bonnes pour moi qu’elles sont vraiment mes mères. J’y prépare, à la sacristie et à la chapelle, ce qu’il faut pour la messe, je prie. À 7 heures, je sers la messe.  »

Il communie chaque jour, se confesse une fois par semaine.

«  Serviteur, domestique, valet, d’une pauvre communauté religieuse  », comme il se définit à son beau-frère. Il écrit à sa cousine  : «  J’ai embrassé ici l’existence humble et obscure de Dieu, ouvrier de Nazareth.  » Point de gages. Comme nourriture, un seul morceau de pain sec à midi et le soir. La seule chose qu’il demande est «  d’avoir un peu de temps pour prier  ».

Il dort sur un petit banc avec une pierre pour poser sa tête. Et rend mille services aux sœurs  : «  Notre Révérende Mère ne manqua pas de remercier le chef de la Sainte Famille [saint Joseph] de nous avoir envoyé un “ saint ”  », notent les clarisses dans leur chronique. «  Plus tard, notre Révérende Mère aimait à dire  : “ Oh  ! personne ne m’a jamais fait autant de bien que le Père Charles  ! ”  » Et c’était réciproque.

«  De son côté, frère Charles témoignait toujours une très haute estime et vénération pour notre Révérende Mère.  » En laquelle il trouvait une personnification de la Sainte Vierge.

C’est de cette période que date la plus grande partie des écrits spirituels de frère Charles de Jésus. Méditations sur l’Évangile, notes de retraites, considérations sur les fêtes liturgiques, mais aussi «  oraisons, entretiens familiers avec le divin Époux de nos âmes, je lui dis tout ce que j’ai à lui dire… C’est très intime…  », écrit-il au Père Jérôme, le 15 février 1898.

Il se fait un portrait de Notre-Seigneur avec des phrases de l’Évangile. Il l’intitule  : Le Modèle unique.

Il vit dans une intimité de tous les instants avec Jésus, comme d’une épouse avec son époux. Cette présence de Jésus transparaît à toutes les lignes, d’autant plus objective qu’elle n’est pas toujours sentie. Jésus l’aime, et il veut l’aimer en retour  :

«  Jésus n’est pas content de moi. Sécheresse et ténèbres, tout m’est pénible  ; sainte communion, prière, oraison  : tout, tout, même dire à Jésus que je l’aime. Il faut que je me cramponne à la vie de foi  ! Si au moins je sentais que Jésus m’aime. Mais il ne me le dit jamais.  »

Il n’en est pas moins Présent, et frère Charles demeure rivé à cette présence réelle, physique, substantielle, au Très Saint-Sacrement de l’autel, au pied duquel il passe toutes ses heures libres à longueur de jour et de nuit.

Le 8 mai 1898, il reçoit du Père Jérôme la photographie du Saint Suaire dont le négatif révèle en positif le vrai portrait de Jésus  : «  Merci […] de cette merveilleuse reproduction du Saint Suaire  ; c’est un trésor que cette photographie, un vrai portrait de notre Bien-Aimé, je ne puis assez vous en remercier  ; c’est une vraie relique et bien précieuse  ! merci mille fois  !  »

Lorsqu’il tire de sa sécheresse cette conclusion  : «  Ce qui me manque surtout, c’est l’oubli de moi et un cœur fraternel pour les autres  », on dirait le pressentiment de l’étape suivante qui s’annoncera dès l’année 1898.

En attendant, sa “ Retraite à Nazareth ” du 5 au 15 novembre 1897 est une magnificence  : Moi, ma vie passée, miséricorde de Dieu. Une première partie est un chant d’action de grâces à la divine Providence  :

«  Ô mon Dieu, comme vous aviez la main sur moi, et comme je la sentais peu  ! Que vous êtes bon  ! Comme vous m’avez gardé  ! Comme Vous me couviez sous vos ailes lorsque je ne croyais même pas à votre existence  !  »

Après avoir contemplé les perfections de Dieu en sa Présence, frère Charles parcourt toute la vie de Jésus, de son Incarnation jusqu’à sa vie dans le tabernacle et dans l’Église. Il en tire sa vocation à lui, Charles de Jésus  : imiter son Maître en tout.

D’où cette résolution  :

«  Faire tout ce que je pense qu’il faisait, ne rien faire que je pense qu’il ne faisait pas… Accepter de mes mères [les clarisses] ce qu’il recevait de la sienne, refuser ce qu’il ne pouvait recevoir de la sienne… être pour mes mères le modèle des fils comme Lui pour la Sainte Vierge…  »

Bien que sa vocation soit la vie cachée en Dieu avec le Christ, dans l’intimité de la Sainte Famille, il se pose la question  : «  Faut-il tenir à être à Nazareth  ? Non, pas plus qu’au reste. Ne tenir à rien qu’à la volonté de Dieu, à Dieu seul…  »

Voulant aimer et imiter son seul Maître, Jésus, il aspire à le suivre aussi dans sa mort et son ensevelissement auxquels la communion l’unit chaque jour  : «  “ Mon Père, je remets mon esprit entre vos mains. ” (Lc 23, 46) C’est là la dernière prière de notre Maître, de notre Bien-Aimé… Puisse-t-elle être la nôtre… Et qu’elle soit non seulement celle de notre dernier instant, mais celle de tous nos instants  : “ Mon Père, je m’abandonne à Vous, faites de moi tout ce qu’il Vous plaira… ”  »

L’année 1898 ne s’achèvera pas sans que frère Charles ressente un nouvel appel.

MISSIONNAIRE.

«  On ne peut pas vivre au milieu de ces malheureux musulmans, schismatiques, hérétiques, sans soupirer après le jour où la lumière se lèvera sur eux… Je suis également prêt à partir aujourd’hui, à rester toujours, à faire toute autre chose…  »

Méditant le mystère de la Visitation, il entre dans l’élan du Cœur Immaculé de Marie, lui disant  : «  C’est la charité du Christ vous pressant, c’est Jésus qui, à peine est-il entré en vous, a soif de faire d’autres saints et d’autres heureux.  »

Il en tire pour lui-même le dessein rédempteur qui embrasait le Cœur Sacré de Jésus. Un ardent désir apostolique l’envahit  :

«  Je dois aller dans l’univers entier par mes prières qui doivent embrasser tous les hommes.  »

«  Toute notre vie, si muette qu’elle soit, la vie de Nazareth, la vie du désert, aussi bien que la vie publique doivent être une prédication de l’Évangile par l’exemple  ; toute notre existence, tout notre être doit crier l’Évangile sur les toits.  »

Et qu’est-ce que “ l’Évangile ”  ? Ceci  :

«  Toute notre personne doit respirer Jésus, tous nos actes, toute notre vie doivent crier que nous sommes à Jésus, doivent présenter l’image de la vie évangélique  ; tout notre être doit être une prédication vivante, un reflet de Jésus, un parfum de Jésus, quelque chose qui crie Jésus, qui fasse voir Jésus, qui brille comme une image de Jésus…  »

L’Évangile  ? C’est Jésus… sept fois nommé  !

Le 7 juillet 1898, il part pour Jérusalem, envoyé par la supérieure de Nazareth, mère Saint-Michel, à mère Élisabeth, abbesse du monastère des clarisses, qui veut connaître cet homme dont le couvent de Nazareth lui dit tant de bien.

En voyant arriver frère Charles avec son étrange accoutrement, qui lui avait attiré les quolibets des enfants, à Nazareth, à sa grande joie, elle eut un doute. Mais quelques minutes de conversation lui suffirent pour comprendre  : «  Nazareth ne s’est pas trompé, nous avons un saint dans la maison.  »

Elle le persuade d’imiter plus parfaitement Jésus en recevant l’ordination sacerdotale. Il objecte son “ indignité ” et son désir de persévérer dans son état  : «  J’y chante avec tant de douceur le beau chant de la pauvreté et de l’abjection de Jésus.  » Mère Élisabeth lui répond  : «  Vous ne le chanterez pas moins, comme Jésus ne l’a pas moins chanté à Capharnaüm qu’à Nazareth… et de plus vous le ferez chanter aux autres.  »

De retour à Nazareth, il reçoit le “ bénit cordon ” de saint François d’Assise des mains de l’aumônier des clarisses. Il renonce à son nom et signe pour la première fois en mai 1899, “ Frère Charles de Jésus ”, avec la permission de l’abbé Huvelin. Nom «  qui cache le sien, mais découvre son amour  » écrit René Bazin.

MOINE-MISSIONNAIRE.

Il a soif de consoler le Cœur de Jésus en travaillant au salut des âmes. Il s’agit toujours d’imiter Jésus, mais dans le sacerdoce qui l’arrachera à la petitesse, à l’abjection de sa vie présente, mais où Jésus sera, par son humble ministre, davantage Sauveur. Après avoir tenté d’acheter le mont des Béatitudes et avoir été victime d’une escroquerie, il est éconduit par Mgr Piavi, patriarche de Jérusalem. Il adopte la devise “ JESUS CARITAS ” avec le Cœur et la Croix comme emblème, désirant le porter sur la poitrine, et quitte Nazareth le 1er août 1900. Le 29 septembre, il est à Notre-Dame des Neiges pour se préparer à l’ordination sacerdotale. Il la reçoit au grand séminaire de Viviers en présence de Mgr Bonnet, son évêque, trop souffrant pour officier lui-même, le 9 juin 1901. Sa sœur, Marie de Blic, dont le fils Charles est son filleul, est venue et assiste à sa première Messe qu’il célèbre le lendemain à Notre-Dame des Neiges.

Le voilà prêtre, pour aller où  ?

En Terre sainte il y a beaucoup de prêtres, au Maroc il n’y a personne. Le 1er septembre 1901, il quitte Notre-Dame des Neiges pour le Sud-Oranais. Le Père abbé, dom Martin, dira  : «  Je connais intimement M. Charles de Foucauld, et je n’ai jamais vu que dans les livres, de tels prodiges de pénitence, d’humilité, de pauvreté et d’amour de Dieu.  »

Il a quarante-trois ans. Après quinze ans de préparation, il est prêt à porter du fruit dans les quinze ans qu’il lui reste à vivre.

BÉNI-ABBÈS.

Le 28 octobre 1901, le Père de Foucauld arrive à Béni-Abbès où l’attend le capitaine Regnault, commandant la Région, entouré de ses officiers. Tous assistent à la première Messe qu’il célèbre le 1er novembre. Il écrit à l’abbé Huvelin  :

«  J’ai reçu ici des officiers, des soldats, des musulmans, un accueil incomparable… Il y a un bien immense à faire, tant aux soldats qu’aux musulmans.  »

Regnault lui attribue un terrain et fait construire un ermitage par ses hommes. Un oratoire, trois cellules, une chambre d’hôte.

Frère Charles fonde une confrérie du Sacré-Cœur, dont la bannière flotte au-dessus de la fraternité, chaque jour, pendant que le Saint-Sacrement est exposé. «  Je veux habituer tous les habitants chrétiens, musulmans, juifs et idolâtres à me regarder comme leur frère, le frère universel.  »

Sa gandoura blanche frappée du Cœur et de la Croix crie l’Évangile  : le Cœur de Jésus est le signe de son Amour miséricordieux, et la Croix qui y est plantée est l’instrument du salut mérité pour tous.

Les Berbères, qui forment le fond de la population sédentaire, sont généralement doux et paisibles, attachés aux Français. Quoique musulmans pieux, mais sans fanatisme, ils entourent le Père d’une vénération croissante. Tandis que les Arabes, eux, «  de caractère dur et cruel, au fond très mal disposés pour les Français, écrit-il à Mgr Guérin, musulmans entêtés tout en pratiquant peu leur religion, repoussent notre langue et tout ce qui vient de nous.  » Ils font profil bas quand ils ne peuvent faire autrement, mais demeurent dédaigneux et méprisants au fond du cœur.

Il écrit “ L’Évangile présenté aux pauvres du Sahara ”. «  Sans doute, on voudrait voir les âmes croire et aimer, les peuples assis dans l’ombre de la mort ouvrir les yeux à la grande lumière, le bien régner, mais la misère des créatures ne saurait obscurcir dans l’âme le bonheur profond, “ inondation de paix ” qui naît à la pensée du bonheur infini, immense, immuable du Créateur  ; on lui “ rend grâces de Sa grande gloire ”  : on se réjouit de ce que Dieu est Dieu…  »

«  La plus grande plaie de ce pays est l’esclavage  », contraire aussi bien à l’Évangile qu’à la loi française  :

«  Il n’y a d’autre remède à cette honte, et à cette injustice, que l’affranchissement, écrit-il à Henry de Castries. Il faudra ensuite instruire, soulager, développer le travail, nous faire bénir par notre bonté.  »

En janvier 1902, un pauvre Noir vient frapper à sa porte. Le Père de Foucauld le prend chez lui et le nomme Joseph du Sacré-Cœur. Le 4 juillet 1902, il rachète un jeune homme d’environ vingt-cinq ans qu’il nomme Joseph-Henri  : il le loge et le fait travailler au jardin. Le 12, un petit Noir de trois ans et demi est baptisé sous le nom de Abd-Jesus Caritas. L’abbé Huvelin est son parrain et Marie de Bondy sa marraine. En action de grâces, le Père offre deux ex-voto  : l’un à la Sainte-Baume, l’autre à Notre-Dame d’Afrique.

Le 14 septembre, il rachète deux esclaves  : un père de famille, et un jeune homme de quinze ans, Paul, surnommé Embarek, futur témoin du martyre du Père. Le 21 janvier 1903, il rachète un autre enfant du Touat, âgé de treize ans. Il le nomme Pierre et le prend aussitôt à la Fraternité comme catéchumène. Il n’en reste pas là et obtient l’abolition de l’esclavage en 1904.

Il s’élève aussi contre l’envoi de bataillons disciplinaires, les “ Joyeux ”. Il écrit à Henry de Castries  : «  Pendant que les officiers du Bureau arabe s’efforcent, par la bonté, par la justice, le bien, de se faire estimer des indigènes, ces malheureux “ Joyeux ” (sic  !), pratiquant ouvertement tous les vices, se rendent les plus méprisables des hommes, et font mépriser les Français et la France…  »

Mais toutes ses pensées sont tournées vers le Maroc, où il prévoit de «  jeter une petite avant-garde  » au premier jour de la conquête militaire. Lyautey n’entendra pas cet appel parce qu’il a un autre dessein, aux antipodes du Projet de mission au Maroc de Charles de Foucauld. Tandis que Laperrine a compris le parti à tirer du concours du “ marabout ”…

TAMANRASSET.

Au matin du 13 janvier 1904, accompagné de Paul Embarek, sa “ chapelle portative ” chargée sur un méhari, le Père de Foucauld se joint à la Compagnie saharienne du capitaine Regnault, malgré l’interdiction formelle de l’administration. Laperrine sait qu’il encourra un blâme  : «  J’ai un dossier pour ça  ! Partout où le Père passera, les Touareg, même les pires des insoumis, se précipiteront à genoux pour baiser sa gandoura, et recevoir sa baraka  : le ­marabout  !  »

Escorté par les cinquante fantassins du lieutenant Yvard, le Père de Foucauld entreprend une «  tournée d’apprivoisement  ».

«  Les indigènes nous reçoivent bien. Ce n’est pas sincère  : ils cèdent à la nécessité. Combien de temps leur faudra-t-il pour avoir les sentiments qu’ils simulent  ? Peut-être ne les auront-ils jamais. S’ils les ont un jour, ce sera le jour qu’ils deviendront chrétiens.  »

Nous n’en sommes pas encore là  ! «  Je n’en suis même pas à semer  : je prépare la terre, d’autres sèmeront, d’autres moissonneront…  »

Que fait-il donc  ?

«  En ce moment, je suis nomade, allant de campement en campement, tâchant d’apprivoiser, de mettre en confiance, en amitié… J’accompagne un officier qui a la même mission d’apprivoisement.  »

L’objectif de Laperrine est d’étendre la pénétration française jusqu’au Soudan. Cette Compagnie saharienne, commandée par un officier français, ayant à ses côtés le “ Marabout chrétien ”, c’est vraiment la France et l’Église qui, main dans la main, colonisent en vue de conquérir, pacifier, convertir et sauver toutes les âmes.

Hélas  ! à Timiaouine, au moment de sortir du Tanezrouft, la colonne se heurte à une autre colonne française, venant du Soudan, commandée par le capitaine Théveniaud. Celui-ci ne tolère pas que la colonne venue d’Algérie avance sur son territoire. Chacun défend l’expansion de sa région militaire… à sa manière.

«  Ce que je vois des officiers du Soudan, écrit le Père de Foucauld dans son diaire, m’attriste  : ils semblent des pillards, des bandits, des flibustiers… Depuis leur entrée chez les Iforas, ils razzient, pillent, maltraitent, volent sur leur passage. En tout cas, ils me font rougir devant les Touareg par leurs brigandages.  »

Pour ne pas avoir à combattre des Français, Laperrine cède et recule. Mais au Hoggar, il est chez lui, et il écrit au capitaine Regnault, dès le 19 février 1904, qu’il compte «  larguer  » le Père au Hoggar, parmi les Touareg, afin qu’il y amorce une œuvre civilisatrice en devenant ami de Moussa ag Amastane, leur chef.

II. MISSION ET COLONISATION

Le 4 septembre 1905, le capitaine Dinaux «  largue  » le Père de Foucauld à Tamanrasset, à des centaines de kilomètres de tout Européen, au cœur d’une région hier encore farouchement hostile.

Le 7 septembre, le “ curé du Hoggar ” célèbre la Messe pour la première fois à Tamanrasset. En la veille de la Nativité de Marie, il met en œuvre ses chères «  dispositions relatives à Marie  », prises le 21 novembre 1903, «  de donation universelle à Marie, d’union à Marie, de transformation en Marie  ».

C’est le mystère de la Visitation, qui est l’âme de son apostolat, mais aux avancées de la Chrétienté, au milieu d’hommes habitués depuis des siècles à ne vivre que de rapines et de meurtres, réduisant en esclavage les harratins, esclaves noirs razziés au Soudan, «  abandonnés là, comme des animaux  ; ils gardent les troupeaux et s’accouplent à l’aventure, comme leurs animaux. Tous les enfants qui naissent ont un père inconnu, et vivent à l’abandon, ont bientôt oublié leur mère  !  »

Pour imiter Notre-Seigneur en son Incarnation, Charles de Foucauld se fait le serviteur de cette humanité déchue  : «  Résider dans le pays est bien  ; on y a de l’action même sans faire grand-chose parce qu’on devient du pays  ; on y est si abordable  ; on y est si tout petit.  » Il distribue provisions, menus cadeaux et soins. Avec le sourire  :

«  Je ris toujours, je montre mes vilaines dents  ; ce rire met de la bonne humeur chez le voisin, l’interlocuteur, il rapproche les hommes, leur permet de mieux se comprendre  ; il égaie parfois un caractère assombri  : c’est la charité.  »

Le Père Charles de Jésus se partage alors entre Béni-Abbès et Tamanrasset. À Béni-Abbès, les habitants lui témoignent leur joie de le revoir. Il interprète cet attachement à sa personne comme un début d’attachement à Jésus. Lorsqu’il redescend à Tamanrasset, il constate un regain de confiance de la part des Touareg à son égard, au lieu de la défiance rencontrée lors de son premier séjour.

Mais pendant une année entière, il ne peut dire la Messe, faute de servant. On lit dans son diaire  : «  25 décembre – Noël, pas de messe.  » Pas de courrier non plus  ! depuis plus de deux mois… Et six mois passent sans une visite de Français, de chrétien.

Survient la famine, après dix-sept mois de sécheresse. Il se dépouille de ses provisions.

Il est pris de vitesse par l’islam. Il voit naître un projet d’école coranique et de mosquée.

En janvier 1908, c’est l’effondrement, non pas de son courage mais de sa santé. Il doit interrompre tout travail et garder une immobilité absolue.

Le 15 janvier 1908, anniversaire de son grand sacrifice, il écrit à Mgr Guérin  : «  Les moyens dont Jésus s’est servi, à la Crèche, à Nazareth, et sur la Croix, sont  : pauvreté, abjection, humiliation, délaissement, persécution, souffrance, croix. Voilà nos armes, celles de notre Époux divin, qui nous demande de nous laisser continuer en nous sa Vie, Lui, l’unique Amant, l’unique Époux, l’unique Sauveur et aussi l’unique Sagesse et l’unique Vérité. Nous ne trouverons pas mieux que Lui, et Il n’est pas vieilli. Suivons ce Modèle Unique, et nous sommes sûrs de faire beaucoup de bien, car dès lors, ce n’est plus nous qui vivons, mais Lui qui vit en nous. Nos actes ne sont plus nos actes à nous, humains et misérables, mais les Siens, divinement efficaces.  »

«  L’Évangile prêché aux pauvres du Sahara  », c’est cela.

Les Touareg s’inquiètent de sa santé, et Moussa envoie des chèvres pour lui donner un peu de lait. Laperrine détache trois chameaux de ravitaillement, «  une montagne de friandises  », s’exclame le Père.

Et surtout, Laperrine lui transmet la permission reçue de saint Pie X, sur intervention du procureur des Pères Blancs, de célébrer la Messe seul  : «  Noël  ! Noël  ! Merci, mon Dieu  !  »

Autre bonne nouvelle  : «  Le Bien-Aimé a fait tourner au bien des âmes les efforts de Moussa pour organiser le Hoggar en royaume musulman, régulier et fervent. Ses efforts ont totalement et piteusement échoué.  »

C’est donc le moment de contre-attaquer…

L’UNION COLONIALE CATHOLIQUE.

«  Je suis prêt, pour l’extension du Saint Évangile, à aller jusqu’au bout du monde, à vivre jusqu’au Jugement dernier.  »

À Pâques 1908, il rédige les statuts d’une Union des frères et sœurs du Sacré-Cœur. Cette association tire son origine de l’Union dans le Sacré-Cœur et pour le Sacré-Cœur, fondée par l’abbé Crozier, mais celle du Père de Foucauld recevra en 1914 l’appellation d’Union coloniale catholique.

«  Dieu a accru l’Empire colonial de la France au vingtième siècle, à tel point que les colonies françaises qui comptaient trois millions d’infidèles en 1880, en comptent cinquante millions en 1914.  »

Le but de l’Union est leur évangélisation.

Le moyen, c’est d’être “ missionnaire ” comme frère Charles. «  Se faire tout à tous pour gagner tout à Jésus.  »

Il entreprend trois voyages en France métropolitaine dans le but de «  faire connaître l’état de nos colonies, leurs besoins  », et d’éveiller des vocations de prêtres, de religieux, des religieuses, de chrétiens fervents destinés à être des missionnaires laïcs, acceptant de s’expatrier afin de s’y établir solidement, tels des Priscille et des Aquila.

Il est tout à fait bouleversant de “ toucher du doigt ” pour ainsi dire, la tristesse du Cœur de Dieu dans l’angoisse de l’âme de frère Charles alors que «  la solitude augmente  », qu’il «  se sent comme l’olive restée seule au bout d’une branche, oubliée après la récolte  » (1er septembre 1910), après la mort du commandant Lacroix, chef du service des Affaires indigènes à Alger, de Mgr Guérin, à trente-sept ans  ! de l’abbé Huvelin, et le départ de Laperrine pour la métropole (p. 177).

En 1911, deuxième voyage en métropole. Il rencontre Suzanne Perret que lui a fait connaître l’abbé Crozier et avec laquelle il entretient une correspondance depuis plus de six ans. Elle mourra en odeur de sainteté le 16 juin 1911, en offrant sa vie pour l’œuvre du Père de Foucauld, selon sa promesse  : «  Je serai votre hostie à toutes les intentions de Dieu sur vous.  »

Il lui avait écrit  : «  Notre-Seigneur est pressé. Sa vie cachée, si pauvre, abjecte de Nazareth n’est pas imitée. Adorer Jésus-Hostie devrait être le fond de toute vie humaine, et le Sahara, huit à dix fois grand comme la France, et plus peuplé qu’on ne croit, ne possède que treize prêtres  !

«  À l’intérieur du Maroc, pour huit ou dix millions d’habitants, pas un seul prêtre, pas un tabernacle, pas un autel  !  »

De retour à Tamanrasset, il monte à l’Assekrem, à 2 900 mètres d’altitude, pour se rapprocher des Touareg qui cherchent des pâturages, et pour travailler d’arrache-pied à établir une grammaire touarègue, des dictionnaires touareg-français, des recueils de poésies, proverbes et autres textes, dans le but de faire de la langue targui un rempart contre l’islamisation du Hoggar.

Le 27 avril 1913, il quitte Tamanrasset en compagnie du jeune Ouksem pour lui faire découvrir la civilisation chrétienne. Le 2 septembre, il célèbre la Messe aux Carmes, à Paris, après être passé par Lyon, Viviers, Nîmes et Marseille.

Avec quarante-neuf adhérents à son association, le Père de Foucauld a pu mesurer le piteux état de la France. Cependant ses efforts lui ont donné l’occasion d’élaborer une doctrine capable, cent ans après, de nous sauver des conséquences de la décolonisation, qui a plongé l’Afrique dans le chaos, et du concile Vatican II, qui a anéanti les missions.

LA CONVERSION DES MUSULMANS.

Du cardinal Lavigerie à Louis Massignon, faux disciple du Père de Foucauld, faux mystique, le “ principe ” admis universellement dans l’Église est que la conversion des musulmans est impossible, et d’ailleurs non désirée.

Le Père de Foucauld est le seul, et l’abbé de Nantes à sa suite, à tenir “ les deux bouts de la chaîne ”  : constater la malice du monde musulman, son endurcissement, et garder une foi absolue dans la puissance rédemptrice du Précieux Sang versé par Notre-Seigneur Jésus-Christ, le «  Maître de l’impossible  », pour sauver toutes les âmes. Il en résulte une parfaite intelligence des moyens propres à réaliser cette «  évangélisation des mahométans  ».

D’abord, préparer le terrain en silence  : «  Les musulmans sont incapables de discuter. La foi ne peut naître chez eux, avec l’aide de la grâce, que de l’autorité que l’on prend sur eux, et de la vue des vertus chrétiennes pratiquées devant eux.  »

Alors, «  il nous faut tous travailler, travailler surtout en nous sanctifiant, car on fait beaucoup plus de bien par ce qu’on est, que par ce qu’on fait. Et puis, comme disait si bien Mgr Freppel  : “ Dieu nous ordonne de combattre, non de vaincre. ”  »

Mais «  Notre-Seigneur est pressé  »  : «  Car autant on peut patienter pendant des siècles et jusqu’à la fin du monde quand il ne s’agit que de bâtir des églises en pierres, autant la lenteur est défendue quand il s’agit de sauver des âmes qui se perdent…  »

LA PAIX FRANÇAISE.

Le Père écrit à sa cousine Marie, le 4 décembre 1909  :

«  Le Bon Dieu a permis qu’au début de la conquête du pays targui, il y ait eu des officiers incomparables, qui sont avec les indigènes aussi doux et bons que des sœurs de charité, tout en ayant toute la fermeté voulue. Le colonel Laperrine, le capitaine Nieger, font un bien extrême par leur bonté pour tous. En même temps, ce sont d’excellents amis pour moi.  »

La colonisation commence par la pacification militaire, suivie du gouvernement direct des populations soumises, et s’achève en administration éclairée, compréhensive, civilisatrice de leur vie quotidienne.

D’abord la paix  ! Mais pour obtenir la paix, il faut vaincre. Donc, poursuivre les rezzous, les exterminer  ! Le Père de Foucauld écrit le 14 décembre 1910 au capitaine Sigonney  : «  Je vous adresse mes félicitations au sujet de votre belle poursuite de Baba, fils d’Abidine, et de la reprise des chameaux enlevés… Votre poursuite a fait le meilleur effet dans tout l’Ahaggar… Il y a quatre ans, on aurait fait des feux de joie, si Abidine avait eu un succès  ; aujourd’hui, on s’enorgueillit de ce que vous avez eu un succès contre lui.  »

À partir de 1914, frère Charles, le “ frère universel ” au cœur d’or, mettra en garde contre le relâchement de l’Administration.

Il écrit au commandant Duclos le 30 avril 1916  : «  Deux Harratins, mauvais sujets, ont cherché à s’enfuir, pour gagner Djanet et passer à l’ennemi… Constant les a fait fusiller  : ce châtiment, unanimement approuvé par les indigènes, a fait un excellent effet.  »

Il ne cesse d’expliquer à ses correspondants la mission civilisatrice de la France. Il écrit à Charles, son neveu  : «  Je ne désespère pas qu’Édouard et toi veniez un jour jusqu’ici. Le Bon Dieu a donné à la France, au Nord-Ouest de l’Afrique, un magnifique empire colonial, le tiers ou le quart de l’Afrique, formant un seul bloc, faisant face à la France, séparé d’elle de quelques heures de mer… Prie pour que ces peuples soient bien gouvernés… Si on gouverne bien, si on civilise, si on francise, si on se fait aimer de ces peuples, ils deviendront un admirable prolongement de la France.  »

Sinon  ?

«  Si on ne comprend pas le devoir d’aimer son prochain comme soi-même, si on administre mal, si on exploite au lieu de civiliser, si on se fait haïr et mépriser par des injustices et des duretés, ce tiers d’Afrique, qui apprendra le maniement de nos armes et de notre outillage, qui aura une élite instruite comme nous, par nous-mêmes, profitera de l’union dans la force, des moyens d’action que nous lui aurons donnés, pour nous échapper, et pour devenir non seulement indépendants de nous, mais un redoutable ennemi.  »

De cette œuvre religieuse au premier chef, le Père de Foucauld est l’âme. Le docteur Dautheville, qui accompagnait les grosses caravanes ravitaillant les territoires du Sud-Oranais jusqu’à Béni-Abbès de 1904 à 1906, raconte  :

«  Vers 6 heures du soir, dans la redoute, tous les officiers se réunissaient autour de boissons fraîches, heureux de respirer un peu, après les heures étouffantes de la journée.

«  Bientôt, un silence  : le Père de Foucauld était annoncé. Un de nos camarades allait au-devant de lui, pour le saluer. Alors se passait cette scène grandiose qui nous étreignait d’émotion. Pendant que le drapeau était descendu, le Père, dominant l’horizon de sa fine taille d’ancien cavalier, récitait à haute voix le “ Pater Noster ”, comme jamais personne ne l’a récité  ! Il n’était pas question alors d’idées personnelles, religieuses, politiques ou autres, nous n’étions plus que des hommes envoyant toute notre pensée et tout notre cœur à la France par la bouche de ce saint homme. Une large bénédiction suivait, et le Père se retirait simplement, comme il était venu. Ceux qui ont assisté à cette scène émouvante s’en souviendront toute leur vie.  »

III. FONDATEUR DE CHRÉTIENTÉ

Puisque c’est la seconde hypothèse qui a prévalu, celle d’une mauvaise colonisation, sans foi ni loi, plongeant non seulement nos colonies dans le chaos, mais aussi la métropole aujourd’hui envahie par «  un redoutable ennemi  », il est urgent de “ chercher l’erreur ”, afin d’y remédier en restaurant la Chrétienté sur les bases posées par son fondateur.

«  Quand tu seras grand-père et à la retraite, cet empire sera devenu un grand prolongement de la France  », écrivait-il à son neveu et filleul Charles de Blic. Il l’est resté. L’attestent le flux migratoire qui menace la survie de la métropole, et les opérations Sangaris et Barkane qui tentent de rétablir la paix française sur ces terres d’ «  empire  ».

En 1916, l’année de son martyre, frère Charles écrivait à René Bazin  : «  Espérons qu’après la victoire nos colonies prendront un nouvel essor. Quelle belle mission pour nos cadets de France d’aller coloniser dans les territoires africains de la mère patrie, non pour s’y enrichir, mais pour y faire aimer la France, y rendre les âmes françaises et surtout leur procurer le salut éternel  !  »

Ce beau programme a brillé vingt-cinq ans après, au cœur même de la défaite, comme la promesse d’une renaissance de la France et de son Empire, conservé grâce aux conditions de l’armistice obtenues par le maréchal Pétain, chef de l’État.

Aujourd’hui, la vocation de la France demeure, en dépit de l’abandon perpétré par le général de Gaulle. Le Père de Foucauld a versé son sang pour racheter nos erreurs, non sans nous laisser une doctrine pour les réparer efficacement.

«  L’ÉGLISE ET L’ÉTAT HEUREUSEMENT CONCERTÉS.  » (SAINT PIE X)

En 1903, Lyautey est à Aïn-Sefra, aux confins algéro-­marocains, pour combattre les incursions des pillards Berâbers. Foucauld lui fait signe. Lyautey aurait dit, selon Antoine Chatelard  : «  Qu’on renvoie ce petit prêtre en France, il est en train de saper les bases de ma politique indigène.  » Et c’était vrai  !

Non seulement Lyautey ne veut pas d’un “ marabout chrétien ”, mais il favorise l’islam et construit des mosquées. Sous le régime du protectorat, il conserve les autorités indigènes au lieu de leur substituer les nôtres, et il encourage le maintien des coutumes et des mœurs musulmanes au Maroc.

Ce qu’il n’a pu faire en grand, dans l’éclat d’une réussite marocaine, le Père de Foucauld le tentera pauvrement, héroïquement, au Hoggar, avec ce modeste soldat au cœur ardent que fut le commandant Laperrine, et que Lyautey jalouse  !

En définitive, c’est la méthode Lyautey qui a prévalu et nous en récoltons les fruits amers. Notre empire a été doté de biens matériels. On a tout enseigné à ces peuples, sauf la religion chrétienne. Un vernis de civilisation couvre leurs vices. La République a organisé l’école sans Dieu, favorisé l’islam qui domine désormais ces pays. Alors qu’il aurait fallu les convertir d’abord, et les coloniser à fond, en nous les attachant pour toujours comme des fils que leurs pères élèvent lentement jusqu’à les rendre en tout semblables à eux, définitivement, selon la voie indiquée par le Père de Foucauld.

L’ISLAM.

Il écrivait en 1905 à Suzanne Perret  :

«  Je suis en présence de populations universellement musulmanes, ayant toutes une foi profonde, unie à une grande ignorance, et à une vie très matérielle, très vicieuse, très pécheresse, avec un grand mépris et une grande hostilité pour les chrétiens qu’ils regardent comme des païens, des ennemis mortels pour les musulmans et des êtres de mœurs infâmes…  »

Cent ans après, nous pouvons constater, sur l’ensemble du territoire métropolitain, l’actualité du tableau. «  Les infidèles savent la distinction entre le bien et le mal, écrit-il au Père Crozier le 12 mai 1911, et avec une netteté parfois effrayante. On voit des péchés accompagnés d’une telle volonté de pécher, de préférer la créature à Dieu, de suivre le parti du démon à l’opposé de celui de Dieu, que l’inspiration du démon est visible.  »

C’est ce que le Père Hamel a compris tout de suite à Saint-Étienne-du-Rouvray, le 26 juillet  !

«  Cœur de Jésus, ayez pitié de nous  !  » enchaîne le Père de Foucauld. Et pas seulement cela. Mais  : «  Que votre règne arrive  !   »

«   Donnez des missionnaires qui soient des saints, qui soient dignes de faire l’œuvre de vos apôtres, dont les lèvres soient dignes de parler de vous  !  » À la ressemblance du Père de Foucauld  ! Que l’abbé de Nantes, notre Père, son seul disciple, en toute vérité, a parfaitement compris  :

«  L’Amour le guide en tout. Dans l’oubli de lui-même pour le véritable bien de ses frères, sans accepter le mensonge ni supporter l’illusion. Il aime la France et désire la faire aimer de tous. Il aime Jésus et son Église, et il désire que tous les peuples de la terre les aiment avec lui. Il aime les soldats de l’armée coloniale et se fait leur prêtre et leur père. Il aime les pauvres du Sahara et veut ardemment leur bien. Leur bien, c’est d’abord la paix française et, aussitôt après, l’administration française, directe, par ces officiers qui formeront plus tard notre admirable corps des officiers des Affaires indigènes. Il veut que rien ne subsiste de la féodalité indigène, faite de brigands menteurs et oppresseurs.  »

Dès 1912, le Père de Foucauld lançait ce solennel avertissement  : «  Tant qu’il y aura un musulman dans notre immense Empire, la France y comptera un ennemi. Si nous n’en faisons pas des chrétiens, dans cinquante ans ils nous jetteront à la mer  !  »

Le 13 juillet 1917, en pleine guerre mondiale, la Sainte Vierge annonçait à Fatima que, si l’on n’écoutait pas ses demandes, la Russie répandrait ses «  erreurs  ». Celles-ci se traduisirent en Algérie par un anticolonialisme travaillant à «  éveiller la conscience nationale  » des peuples. Si l’athéisme marxiste de leurs propagandistes rebuta d’emblée les musulmans d’Afrique du Nord, les émigrés se laissèrent facilement gagner en métropole.

Messali Hadj en est la figure emblématique. Resté en France après 1918, il commença par errer d’une usine à l’autre dans la région parisienne, puis entra à l’Université où il s’enthousiasma pour la révolte d’Abd el-Krim dans le Rif marocain, et prit fait et cause pour le parti communiste. C’est ainsi qu’en Afrique du Nord les «  erreurs de la Russie  » poussaient à la révolte prévue par le Père de Foucauld et annoncée par Notre-Dame de Fatima.

Mais l’islam n’était pas en reste. Notre administration républicaine, imbue du laïcisme qui, en France, est un antichristianisme d’État, croyait de bonne politique de soutenir les chefs des confréries musulmanes afin de contrôler, par ce moyen, les populations. Cet arrangement “ aux moindres frais ” avait une faille, dans laquelle les oulémas, lettrés musulmans instruits à Tunis ou au Caire, s’engouffrèrent pour prêcher que la soumission à la France impie était contraire au Coran et que les musulmans profrançais étaient des apostats. Regroupés en associations à partir de 1931, ces notables musulmans – marabouts, tolba, imams annonçant l’avènement du Mahdi et le règne de l’islam par toute la terre – fondèrent quelque deux cent cinquante écoles coraniques, avec pour devise  : «  L’islam est ma religion, l’arabe est ma langue, l’Algérie est ma patrie.  »

Ainsi s’accomplissait ce que le Père de Foucauld avait répété à Bazin et au duc de Fitz-James  : «  Ma pensée est que si les musulmans de notre Empire colonial ne se convertissent pas, il se produira un mouvement nationaliste analogue à celui de la Turquie  » qui nous chassera «  par une élite instruite dans nos écoles  » au nom de la devise “ Liberté, Égalité, Fraternité ”.

C’est ce qui s’est produit avec la complicité active de “ ­chrétiens engagés ” se réclamant du Père de Foucauld  ! Travestissant son message en «  incarnation au cœur des masses  », toute contraire à la Chrétienté qu’il voulait instaurer, en réalité couverture d’une véritable idéologie révolutionnaire marxiste.

Quelle trahison de l’esprit de l’apôtre des Touareg  !

Et nous avons les conséquences…

LE CROISÉ MARTYR.

La guerre est déclarée le 2 août 1914. Le Père de Foucauld en reçoit la nouvelle le 3 septembre. «  J’en ai parlé aux indigènes, qui l’avaient apprise à Fort-Motylinski, comme d’une chose sans importance. Ils n’y pensent pas, ne se doutent pas des jours que traverse la France et restent dans leur calme profond, uniquement occupés à leurs intérêts matériels.  »

Lui-même reste fidèle au poste, gage de paix par sa seule présence, dans une Croisade dont il saisit toute la nécessité. Il écrit au général Mazel, commandant la Ve armée  :

«  Il faut détruire le militarisme allemand et extirper chez ceux-ci toute possibilité de recommencement… La paix ne sera durable qu’au prix de leur écrasement.  »

«  Je n’avais jamais bien compris les Croisades. Je les comprends maintenant  ; Dieu sauvera encore une fois le monde par la fille aînée de son Église.  »

De cette guerre, il escompte le plus grand bien pour toutes les âmes  : «  Bien en France où cette vision de mort inspirera des pensées graves. Où l’accomplissement du devoir dans les plus grands sacrifices élèvera les âmes, les purifiera, les rapprochera de celui qui est le Bien, les rendra plus propres à percevoir la Vérité et plus fortes pour vivre en s’y conformant. Bien pour nos alliés qui, en se rapprochant de nous, se rapprochent du catholicisme, et dont les âmes, comme les nôtres, se purifient par le sacrifice  ; pour nos sujets infidèles qui combattent en foule sur notre sol, apprenant à nous connaître, se rapprochent de nous, et dont le loyal dévouement et la vue quotidienne excitent les Français à s’occuper d’eux plus que par le passé, et excitera, j’espère, les chrétiens de France à s’occuper de leur conversion beaucoup plus que par le passé.  »

Il décore du titre de «  martyrs de la charité  » tous les soldats qui tombent au champ d’honneur, de plus en plus nombreux, dans les rangs mêmes de ses amis et proches. Et il s’offre lui-même  :

«  Travaillons de toutes nos forces, pour Dieu, pour la France, offrons-nous en victimes, écrit-il à Joseph Hours. Prions, faisons toute œuvre utile à laquelle Dieu nous invite et ne nous décourageons jamais  ; Dieu est avec nous.  »

Il se tient sur le qui-vive, comme il en avertit le général Mazel  : «  J’ai transformé mon ermitage en fortin  ; il n’y a rien de nouveau sous le soleil  ; je pense, en voyant mes créneaux, aux couvents fortifiés et aux églises fortifiées du dixième siècle… On m’a confié six caisses de cartouches et trente carabines Gras qui me rappellent notre jeunesse.  »

Mais tandis que le moine-soldat fait face, dans son bastion avancé de la Chrétienté, aux frontières de l’Empire, les représentants officiels de l’Italie et de la France négocient avec les rebelles. Au lieu de mater la rébellion, on l’encourage  ! Le Père de Foucauld dénonce l’aberration de cette “ méthode de reculade ”. Il écrit au commandant Duclos  :

«  Traiter de puissance à puissance avec des chefs ennemis ou rebelles, c’est les grandir infiniment et se diminuer d’autant…  »

Le 6 septembre, il avertit Lyautey  : «  Après avoir chassé, souvent sans combat, les Italiens du Fezzan, les senoussistes, armés et munis d’argent par l’action turco-allemande, riches des fusils, des canons, des munitions abandonnés par les Italiens, se sont organisés et préparés, tout en donnant aux Français des assurances pacifiques. Levant le masque, en mars dernier, ils se sont jetés à l’improviste sur notre poste de Djanet et l’ont pris.  »

Suit un compte rendu de la situation qui laisse prévoir l’inévitable issue  : encore quelques semaines, et le Père de Foucauld tombera, victime de cette “ méthode de reculade ”. Le rapport de Charles Vella, alors sous-officier commandant en intérim à Fort-Motylinski, ne laisse planer aucun doute  :

«  Le Père Charles de Foucauld, missionnaire au Hoggar, s’est bien sacrifié pour sa religion. L’exercice de son sacerdoce, au milieu de peuplades hostiles au christianisme et en état de guerre sainte, devait aboutir à cette mort héroïque.  »

Il ne suffit pas à l’islam d’avoir pris de vitesse le missionnaire catholique, il lui faut le tuer en haine du Christ et de la France tout ensemble. Pour le frère Charles, à la fois prêtre et victime, l’heure est venue d’achever l’imitation de Jésus-Christ, son «  Modèle unique  », «  haï sans raison  », arrêté par traîtrise, par le sacrifice de sa propre vie offert pour le salut de ses meurtriers eux-mêmes, qui ne savent pas ce qu’ils font.

LE SCEAU DE L’AMOUR  : 1er DÉCEMBRE 1916.

Après avoir traversé tout le désert des Ajjer dégarni des troupes françaises pour les besoins de Verdun et du Chemin des Dames  ! le rezzou senoussiste se rend dans le petit village d’Amsel où le complot contre le Père de Foucauld avait été noué, en septembre, pour y attendre le jour favorable, celui du passage du courrier. C’est là que réside El Madani, un familier du Père, connaissant les habitudes et les mots de passe de celui qui avait été son bienfaiteur. Judas  !

Vendredi 1er décembre, premier vendredi du mois, vers 7 heures du soir, le Père est seul chez lui  ; sa porte est close au verrou. Paul Embarek est au village. Deux méharistes de Motylinski doivent passer prendre le courrier du Père pour Motylinski. Il les attend donc.

Les gens du rezzou, au nombre d’une quarantaine, certains armés de fusils italiens, s’avancent, les uns à pied, les autres montés à méhari, jusqu’à deux cents mètres du fortin, baraquant leurs montures le long d’un mur du jardin, et encerclant silencieusement la demeure du “ marabout des roumis ”.

El Madani s’approche de la porte du fortin et frappe. Le Père arrive après un moment et demande qui se trouve là et ce que l’on veut. «  C’est le postier de Motylinski.  » Le Père ouvre la porte et tend la main. Celle-ci est aussitôt saisie. Les Touareg se précipitent, tirent le Père au-dehors, avec des cris de victoire, lui lient les mains derrière le dos et le laissent à la garde d’un adolescent de seize ans armé d’un fusil. Le Père de Foucauld, à genoux, immobile, est en prière.

Au bout de moins d’une demi-heure, les méharistes de ­Motylinski arrivent. Aux cris des Touareg, le Targui préposé à la garde du Père porte la bouche du canon de son fusil près de la tête du martyr et fait feu. Le Père ne bougea ni ne cria, glissa lentement sur le côté.

Le sang a coulé, non pas du cœur transpercé, ni des mains, ni des pieds, mais de l’oreille droite où est entrée la balle, et de l’œil gauche par lequel elle est sortie.

«  Pense que tu dois mourir martyr, dépouillé de tout, étendu à terre, nu, méconnaissable, couvert de sang et de blessures, violemment et douloureusement tué…  »

Paul Embarek a en effet raconté que les assassins «  dépouillèrent entièrement le marabout de tous ses effets, et le jetèrent dans le fossé qui entoure la maison  ».

Après avoir fait cette prière pendant vingt ans, Charles de Foucauld était exaucé à la lettre, pour avoir mérité cette «  grâce infinie  » par sa fidélité «  à veiller et à porter la Croix  » chaque jour. Par amour, dans une parfaite conformité à son Divin Maître, Fils de Dieu, Dieu lui-même, qui s’est abaissé jusqu’à l’ignominie de la mort sur la Croix.

Il ne lui manquait plus que d’être renié par son peuple, pour atteindre le comble de «  l’abjection  », comme Jésus. On peut lire sous la plume de Jean-Jacques Antier  : «  Il est mort comme il a vécu  : discrètement, ni héros, ni martyr, “ vaguement assassiné ”, écrit Jean-François Six, par de petits brigands venus le piller. De ce fait, ni la patrie, ni aucun ordre religieux ne peuvent récupérer sa mort, si banale, si ordinaire, pour en faire un héros dont on grave le nom sur une stèle.  » Non pas un héros, mais un martyr, un autre Christ.

C’est exactement ainsi que les juifs ont refusé de reconnaître Jésus, Fils de Dieu, crucifié entre deux brigands. Le Père de Foucauld a donc été tué deux fois  : par l’islam dont il a refusé de prononcer la chahada, il y a cent ans, et par de faux disciples, apostats.

Pour notre part, nous ne nous contenterons pas de graver le nom du Père de Foucauld sur une stèle. Mais nous l’avons dans le cœur… Ainsi soit-il  !

Précédent    -    Suivant