La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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La Contre-Réforme Catholique au XXIe siècle

IL EST RESSUSCITÉ !

N° 171 – Janvier 2017

Rédaction : Frère Bruno Bonnet-Eymard


CONTRE-RÉVOLUTION MARIALE (1)

NOTRE situation actuelle ressemble étonnamment à celle du Portugal en 1917. Après l’assassinat du roi don Carlos et de son fils, le prince héritier, sur la place du commerce à Lisbonne, le 1er février 1908, la révolution se déchaîna avec une rapidité déconcertante.

Dans la nuit du 3 octobre 1910, une vingtaine de carbonari, sur un signal convenu, pénétrèrent dans le quartier du 16e régiment d’infanterie. Les chefs ayant été mis dans l’impossibilité d’intervenir, un simple officier de la comptabilité navale, Machado dos Santos, ouvrit à la populace les portes de l’arsenal. Les dernières troupes loyalistes ayant été désarmées, la République fut proclamée à l’hôtel de ville, le 5 octobre au matin.

Un gouvernement provisoire fut établi, composé de toutes les sommités maçonniques, tandis que la famille royale en fuite allait chercher un abri à Gibraltar. La nouvelle République de Lisbonne pouvait compter, bien sûr, sur l’appui de Paris et de Londres, que le grand-maître de la franc-maçonnerie portugaise, Magalhaes Lima, était allé solliciter quelques mois plus tôt.

Dès lors, les lois et les décrets se succédèrent à un train d’enfer  : le 3 novembre, loi sur le divorce, puis sur la reconnaissance juridique des enfants naturels, sur la crémation des cadavres, la sécularisation des cimetières, l’abolition du serment religieux, la suppression de l’enseignement religieux dans les écoles, ­l’interdiction du port de la soutane. Rien n’était oublié  : la sonnerie des cloches et les horaires des cultes soumis à certaines contraintes, la célébration publique des fêtes religieuses supprimée, etc.

Jusqu’aux séminaires qui sont contrôlés, l’État s’arrogeant le droit de nommer les professeurs et de déterminer les programmes  ! Tout ce train de mesures persécutrices aboutit finalement à la loi de Séparation de l’Église et de l’État, votée le 20 avril 1911.

La victoire de la maçonnerie était enfin complète. L’auteur de toutes ces lois scélérates, Afonso Costa, déclarait à cette époque  :

«  Grâce à cette loi de Séparation, dans deux générations, le catholicisme sera complètement éliminé au Portugal.  »

Le 10 décembre 1910, mère Monfalim se trouvait à Rome aux pieds de Sa Sainteté Pie X. Sa sœur religieuse, Marianna Cezimbra, raconte  :

«  Mère Monfalim, dans un élan de reconnaissance, baisa la main de Sa Sainteté  ! Ce fut alors que, très ému, le Saint-Père, jetant sur elle un regard qui la pénétra jusqu’au fond de l’âme, lui posa de nouveau la main sur la tête et prononça ces paroles  :

 Le Seigneur vous bénira, il sera toujours avec vous et bénira toutes vos œuvres.

«  Mère Monfalim me dit, plus tard  :

 Je ne peux pas expliquer ce que fut, pour moi, ce regard du Saint-Père  ! Ses paroles me donnèrent un courage et une force qui, je le sens, me resteront toute ma vie. Il me semble que Notre-Seigneur m’a donné comme une garantie pour l’avenir  !

«  Effectivement, ces paroles du Pape se réalisèrent  ; non seulement elles furent pour mère Monfalim le réconfort de toute sa vie mais, en toutes ses entreprises et en toutes ses œuvres, elle reconnut toujours les effets de la bénédiction du pape Pie X.

«  Entre autres choses, le Saint-Père dit que notre Institut s’étendrait par le moyen de la persécution, et que, déjà, il bénissait toutes les fondations qui allaient être entreprises.

«  Enfin, se levant, avant de prendre congé, il ouvrit le tiroir d’un meuble près de son secrétaire, en tira une petite boîte de cuir rouge aux armes du Pape, et la remit à mère Monfalim. La boîte contenait une très belle médaille d’argent doré à l’effigie du Pape.

«  Après avoir adressé quelques paroles très consolantes à la Mère Générale, il la bénit avec effusion, de même que les autres Mères, et dit qu’il donnait une bénédiction très large à tout notre Institut et à toutes les personnes de notre famille.

«  L’audience du Saint-Père dura environ trois quarts d’heure, qui nous parurent trois minutes. Nous quittâmes le Vatican, au comble de la consolation et de la félicité.  »

Cependant, la franc-maçonnerie, qui était maîtresse de la République, continuait à placer ses membres dans tous les rouages de l’administration, poursuivant inlassablement son œuvre principale, la seule qu’elle sût mener efficacement, passionnément  : la lutte antireligieuse.

Et les mauvaises lois ne tardèrent pas à produire dans le peuple la corruption et la démoralisation.

Autorisation du divorce, développement inouï de la prostitution légale et illégale, surtout dans les villes  ; campagnes de calomnies contre les religieux qui développèrent l’hostilité de la population contre eux. La situation de l’Église était déplorable… Les Ordres religieux étaient supprimés ou paralysés, les séminaires se vidaient peu à peu, et le clergé, appauvri et soumis à mille contraintes, était en nombre insuffisant pour maintenir une vie religieuse profonde.

Avec la guerre, dans laquelle la République venait d’engager follement le pays déjà au bord de la catastrophe économique, la situation ne fit qu’empirer. Tandis que les sectaires ne désarmaient pas  !

Pillages d’églises et de chapelles perpétrés durant la seule année 1917  : on en a recensé soixante-dix-neuf en province, ­quarante-deux à Lisbonne, la plupart comportant la profanation des Saintes Espèces, et cela, du moins à Lisbonne, sous les yeux complices de la police et du gouvernement.

De plus, nombre d’églises en ruines ne furent pas relevées…

1915  : CROISADE DU ROSAIRE

Cependant, certains patriotes avaient bien compris l’ampleur du combat et sa portée spirituelle puisque, en face de tant de ruines, aussi bien politiques que morales et religieuses, ils pressentaient que le salut de la nation ne pouvait plus venir que du Ciel… Aussi se tournèrent-ils avec confiance vers la Vierge Immaculée, vers leur céleste Padroeira. Fondée en 1915, la “ Croisade du Rosaire ” connut un tel succès que, pour le mois de Marie de l’année suivante, les églises de Lisbonne se remplirent. Et l’on vit même dans la foule, chose incroyable  ! de nombreux officiers en uniforme  !

Et dans ce Portugal où, malgré tout, le catholicisme restait solidement implanté dans la majeure partie de la population, la région de Fatima demeurait l’une des mieux préservées, l’un des bastions les plus fidèles aux antiques traditions catholiques et royales.

C’est ainsi que sœur Lucie écrit dans son Sixième Mémoire  :

«  Au mois de mai, dans notre maison, on récitait tous les jours le chapelet en famille. C’était ma mère qui le récitait, le soir, après le souper et l’action de grâces que mon père chantait dans la salle, à genoux, devant le crucifix  ; à la fin de chaque mystère, on entonnait un couplet à Notre-Dame  : “ Salut, notre Patronne… ” Beaucoup d’autres personnes venaient d’autres hameaux  : Aljustrel, Casa Velha, Eira da Pedra, Fatima, Lomba d’Egua et Moita. Quelquefois, ils étaient si nombreux qu’il n’y avait pas assez de place pour eux dans notre maison, qui était petite. Ils restaient dehors sur la route et dans la cour, unissant leurs voix aux nôtres, priant et chantant les louanges à Dieu et à Notre-Dame, demandant leurs bénédictions et leur protection.

«  En ce temps-là, on ne célébrait pas le mois de Marie dans l’église paroissiale. Ce n’est que beaucoup plus tard que le curé a pu commencer à le faire, peut-être parce qu’on était dans les premières années de la république où l’Église était persécutée, les pratiques religieuses étaient très limitées et cachées, on fermait les églises, on interdisait les processions, les sonneries de cloches, on arrêtait les prêtres et on expulsait les religieux et les religieuses du pays, etc.

«  À Fatima, la persécution n’est pas parvenue à un très haut degré, peut-être parce que le village était éloigné et presque inconnu, mais le curé devait prendre toutes les précautions.

«  Ma mère n’a jamais eu peur. Notre vie suivait son cours normal et, chez nous, on parlait peu de ce sujet. Je me souviens seulement avoir entendu ma mère dire, quelquefois, qu’elle regrettait la mort du Roi et du prince  ; et le soir, quand mon père entonnait les grâces, elle suggérait de dire un Pater pour le repos éternel du Roi et du prince. Si les personnes qui venaient chez nous parlaient sur ces sujets, ma mère disait  :

«  “ Les riches sont comme les coqs  : ils veulent tous aller sur le perchoir pour commander et, à cause de cela, s’entre-tuent, ferment les églises, interdisent l’entrée à ceux qui voulaient prier, prêchent de fausses doctrines qu’ils inventent pour tromper le peuple. Mais nous, nous croyons et savons que Dieu existe, nous connaissons ses commandements et ceux de notre Mère l’Église. Voilà ce que nous devons faire et ce qu’il nous faut observer, que cela leur plaise ou non. Le pire est qu’ils viennent chercher nos fils pour les envoyer à la mort dans des guerres qu’ils provoquent, et dans lesquels nos fils ne sont pour rien  ! Dieu nous vienne en aide  ! ”  »

Ce fut alors que l’Ange gardien du Portugal, l’ “ Angelus pacis ”, apparut à Fatima, pour annoncer, en précurseur, le salut tout proche, celui que le Cœur Immaculé venait apporter au monde.

L’ANGE DE YAHWEH

Parce que toute l’Église postconciliaire est en rupture avec les trois Personnes de la Sainte Trinité, et se retranche derrière le Dieu unique des philosophes, des juifs, des musulmans, en toute “ liberté religieuse ”  ! les Cœurs de Jésus et de Marie, attentifs à la voix des supplications de trois innocents enfants de neuf, huit et six ans, ont formé le dessein de renouveler par eux l’expression solennelle et infaillible, divine, du dogme de la foi.

Préparée à l’âge de six ans par la “ touche divine ” du sourire de Notre-Dame, comme le prophète Isaïe avait été purifié par le contact du charbon ardent dont un séraphin avait touché sa bouche, au Temple de Jérusalem (Is 6, 1-8), Lucie avait neuf ans lorsqu’elle reçut la première visite, avec ses cousins François et Jacinthe, de saint Michel, précurseur de la Reine des Anges, au printemps 1916.

«  “ Ne craignez pas  ! Je suis l’Ange de la Paix. Priez avec moi  ! ” Il s’agenouilla à terre et courba le front jusqu’au sol. Poussés par un mouvement surnaturel, les enfants l’imitèrent et répétèrent ses paroles  : “ Mon Dieu, je crois, j’adore, j’espère et je vous aime  ! Je vous demande pardon pour ceux qui ne croient pas, qui n’adorent pas, qui n’espèrent pas, qui ne vous aiment pas  ! ”

«  Après avoir répété trois fois cette prière, il se releva et dit  : “ Priez ainsi  ! Les Cœurs de Jésus et de Marie sont attentifs à la voix de vos supplications. ” Et il disparut.  »

Cette apparition renouvelle à elle seule toute la révélation de l’Ancien Testament, comme l’a compris Lucie. Dans un petit livre posthume, Comment je vois le Message, elle écrit  : «  Dans ce message, je vois Dieu qui commence, par son Ange, à nous ouvrir le chemin de la foi  : “ Mon Dieu, je crois  ! ” Parce que la foi est le fondement de toute notre vie spirituelle, le terreau d’où provient la sève qui nous alimente et nous donne la vie. C’est par la foi que nous voyons Dieu et que nous le rencontrons, comme le disait le prophète Élie  : “ Par le Seigneur Dieu qui est vivant, devant qui je me tiens  ! ” (1 R 17, 1)  »

Ce Dieu est celui d’Abraham, Isaac et Jacob, qui dit à Moïse du sein du Buisson ardent  : «  Je Suis  » (Ex 3, 14). L’Ange de Yahweh introduisait ainsi Lucie, François et Jacinthe «  dans l’Être immense de Dieu qui voit tout, pénètre tout et à tout donne l’être et la vie. De même qu’un poisson ne peut vivre en dehors de l’eau, ainsi nous ne pouvons vivre sans Dieu. Dieu est le vaste océan où nous habitons et agissons, en respirant l’air du Souffle divin, dont Dieu nous gratifie à chaque instant.

«  C’est dans cet océan que je vis, immergée en lui et n’en sortant jamais. Il m’a prise dans ses bras de Père et m’a conduite là où il a voulu m’amener.  » Comme lorsqu’il faisait sortir Israël d’Égypte pour l’amener en Terre promise  : “ J’ai cru en lui et à lui je me suis remise jusqu’à ce qu’il veuille me prendre et m’amener ” à ce nouveau jour où je le servirai, je l’adorerai et l’aimerai sans fin, pour toujours.  »

À l’été de la même année 1916, Lucie, François et Jacinthe jouaient à l’ombre des arbres qui entouraient le puits quand l’Ange se montra à eux pour la deuxième fois.

«  Que faites-vous  ? leur dit-il. Priez, priez beaucoup  ! Les Saints Cœurs de Jésus et de Marie ont sur vous des desseins de miséricorde. Offrez sans cesse au Très-Haut des prières et des sacrifices.  »

Cette appellation du “ Très-Haut ” est propre à la bénédiction pro­noncée par Melchisédech, roi de Shalem, «  prêtre du Très-Haut  », dans l’histoire d’Abraham (Gn 14, 18).

Il est dit qu’ «  Abraham lui donna la dîme de tout  » (Gn 14, 20). De même l’Ange du Portugal demande aux enfants  : «  De tout ce que vous pourrez, offrez à Dieu un sacrifice, en acte de réparation pour les péchés par lesquels Il est offensé, et de supplication pour la conversion des pécheurs.  »

Une troisième fois, «  à l’automne, les enfants conduisirent leurs brebis au Cabeço où ils aimaient réciter la prière de l’Ange. Ils étaient agenouillés, le visage contre terre, lorsqu’une lumière inconnue leur fit relever la tête. Le même Ange était là, tenant dans sa main gauche un calice au-dessus duquel était une Hostie. Des gouttes de Sang en tombaient dans le calice.  »

Il est encore écrit que «  Melchisédech, roi de Shalem, apporta du pain et du vin  ; il était prêtre du Très-Haut.  » (Gn 14, 18)

Au Cabeço, «  laissant le Calice et l’Hostie suspendus en l’air, il se prosterna jusqu’à terre et répéta trois fois cette prière  :

«  “ Très Sainte Trinité, Père, Fils et Saint-Esprit, je vous adore profondément, et je vous offre les très précieux Corps, Sang, Âme et Divinité de Jésus-Christ, présent dans tous les tabernacles de la terre, en réparation des outrages, sacrilèges et indifférences par lesquels Il est lui-même offensé. Par les mérites infinis de son très Saint Cœur et du Cœur Immaculé de Marie, je vous demande la conversion des pauvres pécheurs. ”

«  L’Ange se releva, donna la Sainte Hostie à Lucie et partagea le Précieux Sang entre François et Jacinthe en disant  : “ Mangez et buvez le Corps et le Sang de Jésus-Christ, horriblement outragé par les hommes ingrats. Réparez leurs crimes et consolez votre Dieu. ” Il se prosterna de nouveau, répéta encore trois fois la même prière avec les voyants, puis il disparut.  »

Poussés par une force surnaturelle, les enfants l’avaient imité en tout et ils continuèrent à prier dans la même attitude jusqu’au soir.

Ce n’était pas la première fois que saint Michel se faisait ainsi le messager de la Sainte Eucharistie  :

«  Saint Léon, offrant le Saint-Sacrifice de la messe, au moment de dire “ Dieu tout-puissant, commandez que ces offrandes mystérieuses soient portées par les mains de votre saint Ange à votre autel sublime ”, vit un jour saint Michel descendre sur l’autel, prendre la Sainte Hostie, et la déposer sur l’autel céleste devant Jésus et, quelque temps après, la remettre sur l’autel en lui disant  : “ Ce que je viens de faire ostensiblement à tes yeux, je le fais chaque jour et autant de fois que Jésus mon Maître s’immole par le glaive de sa parole, qu’il a mis entre les mains de ses ministres. ”

«  Saint Gérard Majella avait reçu, à douze ans, l’Hostie des mains de saint Michel avant même d’avoir fait sa première communion.  » (cf. Il est ressuscité n° 77, janvier 2009, p. 11-12)

«  À partir de ce moment, rapporte Lucie, nous avons commencé à offrir au Seigneur tout ce qui nous mortifiait, mais sans chercher à nous imposer des pénitences particulières, sauf celles de passer des heures entières prosternés sur le sol à répéter la prière que l’Ange nous avait apprise.  » Jusqu’à parfois tomber de fatigue.

Cependant les sacrifices les plus méritoires, c’est Dieu lui-même qui allait les envoyer à ses privilégiés. À lire les Mémoires de sœur Lucie, les dures épreuves qui vinrent accabler sa famille, coïncidèrent à peu près avec le temps des premières apparitions. De jour en jour, l’atmosphère familiale s’assombrit, et cela fut d’autant plus sensible à la voyante qu’elle avait joui jusque-là d’un bonheur sans nuage au milieu des siens qu’elle chérissait tendrement, et qui le lui rendaient bien en retour.

La douleur de sa mère, et cela manifeste la générosité de son amour filial, va l’affecter elle-même à l’intime.

«  Bien que n’étant encore qu’une enfant, je comprenais parfaitement la situation dans laquelle nous nous trouvions. Je me rappelais les paroles de l’Ange  : “ Surtout, acceptez avec soumission les sacrifices que le Seigneur vous enverra. ” Je me retirais alors dans un endroit solitaire avec ma souffrance, pour ne pas augmenter celle de ma mère. L’endroit où je me retirais d’habitude était notre puits. Là, à genoux, inclinée sur les dalles qui le recouvraient, je mêlais mes larmes à ses eaux et j’offrais à Dieu ma souffrance.

«  Parfois, François et Jacinthe me trouvaient ainsi dans la peine. Et, comme j’avais la voix gênée par les sanglots et que je ne pouvais leur parler, ils souffraient avec moi au point de verser, eux aussi, d’abondantes larmes. ”  »

Les voyants sont nos modèles dans ces dures épreuves  ; l’Ange parlait aussi pour nous en les leur annonçant et en les invitant à offrir leurs souffrances, en réparation pour les péchés des hommes, pour la consolation de Dieu, et la conversion des pécheurs.

NATIVITÉ DIVINE

Un calendrier liturgique découvert dans la grotte de Qumrân permet d’établir les dates de service au Temple que les prêtres assuraient à tour de rôle, au temps de la naissance de Jean-­Baptiste et de Jésus. Selon ce document, copié sur parchemin entre les années 50 et 25 avant Jésus-Christ, donc contemporain d’Élisabeth et de Zacharie, la famille des Abiyya à laquelle ils appartenaient selon saint Luc (1, 5), voyait son tour revenir deux fois l’an. Or, la seconde période tombe vers la fin de notre mois de septembre, confirmant le bien-fondé d’une tradition byzantine immémoriale qui fête la “ Conception de Jean ” le 23 septembre.

Précisément, c’est «  le sixième mois  » de la con­ception de Jean que «  l’ange Gabriel fut envoyé par Dieu dans une ville de Galilée, du nom de Nazareth, à une vierge fiancée à un homme du nom de Joseph, de la maison de David  ; et le nom de la vierge était Marie.  » (Lc 1, 26-27)

À compter du 23 septembre, «  le sixième mois  » tombe très exactement le 25 mars, en la fête de l’An­nonciation. Dès lors, Jésus est bien né le 25 décembre, neuf mois plus tard. Noël n’est pas «  la consécration religieuse et cultuelle d’un événement cosmique, le solstice d’hiver qui marque la régression de la nuit  » (Catholicisme, IX, 1982).

Non  ! Le 25 décembre est l’anniversaire de la naissance du Christ, tout simplement

Il n’en reste pas moins vrai que «  le 25 décembre était dans le monde païen la fête du Natalis Solis invicti, la fête du soleil renaissant, toujours vainqueur des ténèbres  » (ibid.). Mais loin d’être une invention de l’Église romaine, la ren­contre est l’œuvre de Dieu qui créa le soleil et la lune, «  pour séparer le jour et la nuit et servir de signes, tant pour les fêtes que pour les jours et les années  » (Gn 1, 14). C’est Lui qui a voulu, quand les temps furent accomplis, cette coïn­cidence du Natalis Solis invicti et du Christus natus in Bethleem, pour nous enseigner que le Christ est «  le soleil de justice  » (Ml 3, 20), «  l’Astre d’en haut  » (Lc 1, 78), «  la ­lumière du monde  » (Jn 8, 12) que les ténèbres n’ont pu «  étouffer  » (Jn 1, 5), et «  qui éclaire tout homme  » (Jn 1, 9).

Jésus était donc auprès du Père, notre Créateur, de telle sorte que rien ne fut créé sans Lui. Tout dans l’univers porte ainsi sa marque, son empreinte, quelque rayonnement de son être personnel à Lui, Jésus.

Selon le récit de la première création, avant toutes autres formes et toute catégorie d’êtres, la Parole de Dieu fit la lumière  : «  Dieu dit  : Que la lumière soit, et la lumière fut.  » (Gn 1, 3) Comme s’il y avait une analogie mystérieuse, écrit l’abbé de Nantes, notre Père, une suite, un enchaînement suave entre l’élan, le jaillissement puissant d’une Parole divine et l’irradiation merveilleuse de la lumière créée.

«  En lui est la vie, et la vie est la lumière des hommes.  » (cf. Jn 1, 14)

«  Saint Jean a vu Jésus non plus comme un rayon du soleil mais comme la Lumière, plus éclatante que mille soleils et, dans cette individualité fragile, la totalité de la vie qui anime l’univers. La plénitude de la lumière qui éclaire le monde était dans ses yeux, toute l’énergie de la vie battait dans son Cœur.  » (Hymne au Dieu-Verbe Incarné, CRC n° 15, décembre 1968)

«  LA LUMIÈRE QUI EST DIEU  »

Le 13 mai 1917, après avoir prévenu les voyants qu’ils auraient beaucoup à souffrir, mais que la grâce de Dieu serait leur réconfort, la Sainte Vierge ouvrit les mains pour la première fois et communiqua aux voyants une lumière si intense qu’elle pénétra jusqu’au plus profond de leur âme. Ils se virent eux-mêmes en Dieu qui était cette lumière et, tombant à genoux, ils répétèrent intérieurement  :

«  Ô Très Sainte Trinité, je Vous adore. Mon Dieu, mon Dieu, je Vous aime dans le Très Saint-Sacrement.  »

Le 13 juin, deuxième apparition. Notre-Dame dit à Lucie  : «  Mon Cœur Immaculé sera ton refuge et le chemin qui te conduira jusqu’à Dieu.  » Sœur Lucie écrit  : «  Ce fut au moment, où elle prononça ces dernières paroles, qu’elle ouvrit les mains et nous communiqua, pour la deuxième fois, le reflet de cette lumière immense. En elle, nous nous vîmes comme submergés en Dieu. Jacinthe et François semblaient se trouver dans la partie de cette lumière qui s’élevait vers le Ciel, et moi dans celle qui se répandait sur la terre.  »

«  Devant la paume de la main droite de Notre-Dame se trouvait un Cœur entouré d’épines qui semblaient s’y enfoncer. Nous avons compris que c’était le Cœur Immaculé de Marie, outragé par les péchés de l’humanité, qui demandait réparation.  »

Dès lors, une volonté indéracinable s’empara des trois enfants  : la volonté de devenir des saints.

«  Être sainte, ce n’est pas être indolente, c’est savoir se livrer, dire toujours oui à tout ce que le Seigneur veut, avec amour, joie et générosité. C’est cela vivre dans la lumière de Dieu qui habite en moi, vivre dans la lumière, vivre de la lumière et vivre pour la lumière  ! Être réceptacle de la lumière divine, de cette lumière qui est Dieu, qui demeure en moi et m’absorbe en elle. Ainsi, je suis une petite étincelle de la Lumière immense qui est Dieu.  »

Elle écrira au Père Gonçalves, en août 1967, l’année du cinquantenaire des apparitions, après avoir été éconduite le 13 mai par le pape Paul VI refusant de lui accorder l’entretien qu’elle lui demandait  :

«  Tant que Dieu ne nous emporte pas dans la Patrie, nous demeurons en exil, nous essayant à l’envol de l’amour éternel  ; ici, dans le travail, le sacrifice, la douleur et en nous abandonnant complètement entre les bras du Père Céleste qui, nous le savons, nous aime. Et s’il nous purifie, c’est pour nous identifier toujours davantage et plus parfaitement avec son Christ, afin de nous transformer, comme dit saint Paul, en d’autres Christ sur la terre afin d’être une même chose avec Lui au Ciel. Alors là, tout changera, tout sera lumière, amour, Dieu  ! Qu’importe alors tout ce qui s’est passé sur la terre  ?  !

«  Je voudrais qu’en moi tout n’eût été qu’amour pour qu’au Ciel cet amour soit plus intense et se communique aux âmes avec une plus grande intensité.  »

Sœur Lucie restera toujours préoccupée de la situation du Portugal. Le 28 novembre 1968, elle écrira à mère Cunha Matos  :

«  Ayons confiance, Notre-Dame doit continuer à nous protéger et nous aider. Son Amour maternel ne s’épuise ni ne se fatigue. Il est nécessaire que nous y correspondions avec une foi plus vive, une espérance plus ferme, et un amour plus ardent, afin que, de quelque manière et autant que cela nous sera possible, nous puissions réparer et compenser le manque de foi de ceux qui ne croient pas, le manque de confiance de ceux qui n’espèrent pas et le manque d’amour de ceux qui n’aiment pas  ! Que notre passage dans le monde laisse une traînée de lumière qui indique aux âmes le chemin du Ciel, ce chemin qui est Dieu  : “ Je suis le Chemin, la Vérité et la Vie. ”

«  La vie de Dieu est en nous et notre vie est plongée en Dieu, Lumière éternelle, qui commence dans le temps pour se perpétuer dans l’éternité  ! Notre destin est si grand que la petitesse de notre intelligence s’y perd. Il est le Dieu vivant qui nous a créés, nous a rachetés et nous a choisis avec un amour éternel, pour chanter éternellement la louange de sa Gloire, de son Amour et de sa Miséricorde. “ Misericordias Domini in æternum cantabo  ! ”  »

LES BERGERS

«  Marie est le premier Tabernacle vivant où le Père a enfermé son Verbe. Son Cœur Immaculé est la première custode qui l’a gardé, son sein et ses bras furent le premier autel et le trône sur lequel le Fils de Dieu fait homme a été adoré. C’est là que les anges, les “ bergers ” et les mages l’ont adoré  », écrivait sœur Lucie à mère Martins le 16 septembre 1970.

À Fatima, les “ bergers ” sont Lucie et ses cousins, et la Sainte Trinité est l’objet de leur adoration à l’exemple des Anges que le Père «  envoya chanter auprès de son Verbe qui venait de naître  » (ibid.)  : «  Gloire à Dieu au plus haut des Cieux et sur la terre paix aux hommes objets de sa complaisance.  » (Lc 2, 14)

Tout recommence à Fatima, deux mille ans plus tard.

«  Un jour, le Seigneur envoya son Ange avec un message de paix et de prière, qui nous introduisit dans un climat surnaturel de foi, d’espérance et d’amour, en disant  :

«  “ N’ayez pas peur  ! Je suis l’Ange de la paix. Priez avec moi. ”

«  Puis, s’agenouillant par terre, il baissa le front jusqu’au sol. Poussés par un mouvement surnaturel, nous l’avons imité en répétant les paroles qu’il avait prononcées  :

«  “ Mon Dieu, je crois, j’adore, j’espère et je vous aime. Je vous demande pardon pour ceux qui ne croient pas, n’adorent pas, n’espèrent pas et ne vous aiment pas. ”

«  Après avoir répété trois fois cette prière, l’Ange se releva et leur dit  :

«  “ Priez ainsi. Les Cœurs de Jésus et de Marie sont attentifs à la voix de vos supplications. ”  »

Un jour, notre Père a écrit à ses amis  :

«  Je vous exhorte à dire souvent, très souvent comme je le fais moi-même, la prière que l’Ange de Fatima apprit aux trois petits enfants, prosternés la face contre terre  : “ Mon Dieu, je crois, j’adore, j’espère et je vous aime. Je vous demande pardon pour ceux qui ne croient pas, qui n’adorent pas, qui n’espèrent pas, qui ne vous aiment pas. ”

«  Pourquoi  ? Voici pourquoi. Cette simple prière m’a livré un grand enseignement, et peut-être un secret du Ciel. Elle est une indication de l’Ange sur les volontés de son Souverain Seigneur et de sa Souveraine. Bien sûr, ils nous invitent nous-mêmes à croire, espérer et aimer. Mais pour le reste  ? pour le monde qui se perd  ? pour les apostats, les athées, les révoltés, que devons-nous faire  ? Une Croisade militaire  ? une polémique intellectuelle  ? un apostolat  ? Oh  ! alors, comme nous nous sentirions impuissants  ! faibles  ! désarmés  ! Mais non, le Ciel entend partager le travail avec la terre dans ces temps difficiles. À nous de prier et de demander pardon, et je ne dis même pas d’expier, de nous livrer à de rudes pénitences dont notre lâcheté est incapable  ; simplement de nous prosterner avec confusion pour nous et pour nos frères, et de demander pardon  ! C’est-à-dire de reconnaître la sainteté, la majesté, l’autorité de notre Roi et de notre Reine à tous, leur bonté infinie et leur miséricorde, puis de confesser que le monde est ingrat, injurieux, provocant dans son impiété, sa révolte et dans ses autres péchés. Et alors de nous interposer entre le monde et Dieu pour implorer le pardon.

«  Et cela suffira. Le reste, le Cœur Immaculé de Marie le fera; lui seul doit pouvoir le faire, et non pas nous, aucun d’entre nous, c’est un dessein mystérieux, c’est une volonté de notre Père Céleste et de son Fils Jésus-Christ pour notre vingtième siècle. Ce Cœur Immaculé, ce Cœur maternel et royal fera des signes et des prodiges et tous les enfants prodigues que nous désespérons de sauver, de ramener, de convertir, elle les touchera et, sans effort apparent, sans lenteur ni retard, elle les retournera en masse, comme un seul homme, vers Jésus et vers le Père (…).

«  Nous savons où nous allons, où va le monde, à travers la grande apostasie prédite. Il va vers le triomphe universel du Cœur Sacré de Jésus par le ministère éclatant et magnifique, mais aussi doux et gracieux, du Cœur Immaculé de Marie. Amen, Deo gratias  ! Alleluia, alleluia, alleluia  !  » (Lettre à nos amis n° 43, du 15 août 1982)

C’est dans cette espérance inconfusible que nous nous préparons à notre pèlerinage de réparation de l’offense que la réforme liturgique postconciliaire a faite à la Sainte Vierge en réduisant la fête de son Cœur Immaculé à une simple mémoire facultative, reléguée après la férie, après les fêtes ordinaires des saints et les mémoires obligatoires. C’était tellement scandaleux que des requêtes furent adressées au Vatican pour que le Cœur Immaculé de Marie soit de nouveau honoré et célébré liturgiquement. La Congrégation romaine pour le culte divin n’y répondit qu’en 1996, et se contenta d’élever cette fête au rang de mémoire obligatoire.

«  Sœur Lucie, écrit le Père Alonso, a sans doute beaucoup souffert intimement de la réforme liturgique. On n’y a pas respecté une tradition vénérable qui s’était constituée peu à peu au cours des siècles autour de la signification liturgique spécifique de la fête du Cœur de Marie. Et on n’a ni respecté ni suivi une révélation du Ciel qui se manifestait avec toutes les garanties de l’Église, à savoir que la dévotion à ce Cœur Immaculé est une nécessité pour l’Église de notre temps. Ce Cœur se présente avec toute sa valeur d’espérance eschatologique et, du moins dans la nouvelle réforme de la liturgie, cette espérance a été occultée.  » Et avec elle le bon secours à porter aux âmes qui ont «  le plus besoin de miséricorde  », c’est-à-dire qui se trouvent en plus grand danger de damnation éternelle.

Car c’est là la cause de toute l’amertume, et de toute la préoccupation du Cœur Immaculé de Marie  : «  Vous avez vu l’enfer où vont les âmes des pauvres pécheurs. Pour les sauver, Dieu veut établir dans le monde la dévotion à mon Cœur Immaculé.  » Pour accomplir cette volonté divine, la Sainte Vierge a promis à Lucie de ne jamais la laisser seule  :

«  Mon Cœur Immaculé sera ton refuge et le chemin qui te conduira jusqu’à Dieu.  »

«  Je crois que cette promesse n’est pas pour moi seule, ajoute Lucie, mais pour toutes les âmes qui veulent se réfugier dans le Cœur de leur Mère du Ciel et se laisser conduire par les chemins tracés par elle… Il me semble que telles sont aussi les intentions du Cœur Immaculé de Marie  : Faire briller devant les âmes encore ce rayon de lumière, leur montrer encore ce port de salut, toujours prêt à accueillir tous les naufragés de ce monde

«  Quant à moi, tout en savourant les fruits délicieux de ce beau jardin, je m’efforce d’en faciliter l’accès aux âmes, pour qu’elles y rassasient leur faim et leur soif de grâce, de réconfort et de secours.  »

DIVINE MARIE

Nous avons chanté, pour ouvrir les matines de Noël, après l’invitatoire, le psaume deuxième  : «  Quare fremuerunt gentes Pourquoi les nations frémissent-elles  ?  »

Dans notre retraite sur Les Psaumes et l’Évangile, notre Père montre la disproportion apparente entre cette prophétie d’un branle-bas des nations et la petite affaire qui est censée l’accomplir dans les Actes des Apôtres, lorsque les juifs persécutent saint Pierre  : «  Saint Pierre devait être né à Marseille, car il exagère toujours  ! Il monte sur ses grands chevaux  : C’est bien cela que disait le psalmiste  : “ Ces intrigues des rois de la terre et ces colloques des princes qui se liguent contre Yahweh et contre son Christ. ” Ooooh  ! Comme vous le prenez  !  »

Eh bien, oui  ! C’est très vrai que ces persécutions déchaînées à Jérusalem, il y a deux mille ans contre les Apôtres, n’ont plus jamais cessé depuis  : la révolution au Portugal, en 1910, en est une manifestation si évidente qu’elle a décidé la Mère de Dieu en Personne à descendre du Ciel et intervenir.

Mais non pas pour «  les briser comme vase de potier à la masse de fer  » (v. 9). Pourtant, ce ­verset-là aussi s’est accompli le jour de Noël. Comment cela  ? Pour le comprendre, il faut se reporter au livre de Daniel. L’auteur des premiers chapitres présente la succession historique des grands empires de Babylone, des Mèdes et des Perses, d’Alexandre et de ses héritiers séleucides et lagides, sous la forme allégorique d’une statue gigantesque, composée d’éléments différents, de valeur décroissante  : tête d’or, poitrine et bras d’argent, ventre et cuisses d’airain, jambes de fer, pieds de terre cuite mêlée au fer.

Soudain, une simple pierre détachée «  sans intervention de main humaine  » vient frapper la statue qui s’écroule et disparaît sans laisser de traces, tandis que «  la pierre qui avait frappé la statue devint une grande montagne qui remplit la terre  » (Dn 2, 35). Symbole de la toute-puissance divine, qui se manifeste à son heure, subitement, par les plus humbles moyens et d’une façon irrésistible.

Cette statue composite figure comme un bloc unique la puissance hostile au Dieu d’Israël, paganisme éternel renouvelant sans fin, d’une civilisation à l’autre, sa séduction. Elle a une forme humaine, mais elle a tout l’air d’être divine. Sa taille, gigantesque comme celle des colosses des temples égyptiens, grecs et romains, sa splendeur, son aspect «  redoutable  » (v. 31) représentent l’orgueilleuse déification de l’homme. Toujours, derrière la succession des rois et des empires, quels que soient les régimes politiques ou les civilisations, l’homme cherche à prendre la place de Dieu.

De ce culte de l’homme qui se fait Dieu, Babylone est l’expression parfaite, emblématique  ; elle est vraiment la tête. Elle est tombée, selon les prophéties (Is 13, 1 – 14, 23; 21, 1-10; 46 – 47; Jr 50 – 51). Mais les Perses ont hérité de ses possessions. Sous leur domination, les prophètes Aggée et Zacharie avaient laissé espérer une restauration messianique (Ag 2, 20-23; Za 4; 6, 9-15). Puis Alexandre était venu, entrant en campagne comme une parole divine et abattant les villes araméennes, phéniciennes et philistines qui entourent la vieille terre d’Israël (Za 9, 1-8). Mais après sa mort, son empire asiatique a passé aux Séleucides. Cela ne finira donc jamais  ! «  Mais toi, Yahweh, jusques à quand  ?  »

Par la bouche de Daniel, Yahweh répond  : l’empire qui règne actuellement est le dernier. En un clin d’œil, le Dieu d’Israël effacera toute trace de paganisme, et ce sera bientôt, sous le choc de la pierre qui, sans l’intervention d’aucun homme, descendra d’en haut, viendra frapper les pieds du colosse et l’anéantira totalement.

Le Père Robert soutenait que la pierre détachée de la montagne symbolisait non pas le Messie, mais le royaume qui prendrait la place des autres et dont le roi serait Yahweh seul. Étonnante distraction de la part d’un si grand exégète. C’est ici qu’il faut être attentif. Daniel décrit la statue deux fois. Une première fois pour exposer au roi le songe qu’il a eu (Dn 2, 31-35). Puis, pour en donner l’interprétation (Dn 2, 37-45). La seconde fois, pour désigner les pieds «  en partie de fer et en partie d’argile  » (v. 33), l’auteur a inversé l’ordre des deux matériaux et ajouté un mot dans l’explication de leur symbolisme  : «  en partie d’argile de potier et en partie de fer  » (v. 41).

Par ce seul mot, employé ici seulement dans tout le livre de Daniel, l’auteur nous invite clairement à identifier la «  pierre  » qui frappe le colosse aux pieds d’argile avec le Messie à qui Yahweh déclare dans le psaume deuxième  :

«  Tu es mon fils, moi, aujourd’hui, je t’ai engendré. Demande et je te donne les nations pour héritage, les extrémités de la terre pour domaine  ; tu les paîtras avec un sceptre de fer, comme vases de potier tu les fracasseras.  » (Ps 2, 7-9)

Encore un détail, pour confirmer notre interprétation. La première mention de la «  pierre  » n’indique aucune provenance  : «  une pierre se détacha, sans l’aide d’aucune main  » (v. 34). Mais dans l’explication du songe  : «  une pierre s’est détachée de la montagne, sans l’aide d’aucune main  » (v. 45). Dès lors, comment ne pas identifier la «  pierre  » qui va «  broyer le fer, le bronze, l’argile, l’argent et l’or  » avec le Messie, l’Oint dont Yahweh déclare dans le même psaume  :

«  C’est moi qui ai sacré mon roi sur Sion, ma sainte montagne.  » (Ps 2, 6) (Bible, Archéologie, Histoire,

Et la montagne  ? Qui est-elle  ?

Saint Jean Eudes propose douze tableaux du très Saint Cœur de la Bienheureuse Vierge Marie, tirés de l’Écriture sainte. Le douzième est le Calvaire «  qui nous met devant les yeux l’état douloureux du Cœur crucifié de la Mère du Sauveur au temps de la passion de son Fils.

«  Qu’est-ce que le Calvaire  ? C’est une montagne, et la montagne la plus considérable et la plus digne de la Terre sainte. Qu’est-ce que le Cœur de la Mère de Dieu  ? N’est-ce pas une montagne, et la plus illustre montagne de cette terre de bénédiction marquée en ces paroles  : Benedixisti Domine, terram tuam, qui est la très bénie Vierge  ; puisque c’est la partie la plus noble et la plus relevée de son corps et de son âme  ?

«  Qu’est-ce que le Calvaire  ? C’est le lieu où la croix de Jésus a été plantée. N’a-t-elle pas été plantée premièrement et plus saintement dans le Cœur sacré de Marie  ?  »

«  Qu’est-ce que le Calvaire  ? C’est un lieu qui a été arrosé du sang de Jésus. Mais le Cœur de Marie l’a plutôt reçu dedans soi par amour et par compassion, et en a été plus rempli, plus pénétré, plus arrosé, que la terre du Calvaire.   » (saint Jean Eudes, Le Cœur admirable de la Très Sacrée Mère de Dieu, Beauchesne, 1908, p. 342-343)

Le Cœur Immaculé de Marie est donc cette «  montagne  » d’où s’est détachée, «  sans l’aide d’aucune main  » (Dn 2, 45) cette «  pierre  » vivante dont le Père Céleste dit, dans le même psaume  : «  C’est moi qui ai sacré mon roi sur Sion, ma sainte montagne.  »

Elle aussi, la Mère du Roi, est «  sacrée  »  :

«  Yahweh m’a conçue, commencement de sa Voie, avant ses œuvres, depuis toujours. Dès l’éternité, je fus sacrée, dès le commencement, dès les origines de la terre.  » (Pr 8, 22-23)

LE SANG DES MARTYRS

Le sang des martyrs est une semence de chrétiens. Cette leçon de l’histoire que nous rappelle la fête de saint Étienne, le lendemain de Noël, “ premier martyr ” d’une longue série jusqu’à nos jours, était pour Lucie, la voyante de Fatima, la vision de l’avenir, contemplée le 13 juillet 1917 comme un “ secret ”, confié à trois enfants de dix ans, neuf ans et sept ans  :

«  Sous les deux bras de la Croix, il y avait deux Anges, chacun avec un vase de cristal à la main, dans lequel ils recueillaient le sang des martyrs, et avec lequel ils arrosaient les âmes qui s’approchaient de Dieu.  »

Déjà en cours de réalisation dès 1917, avec la révolution bolchevique, à un moment où les enfants, après avoir entendu le nom de «  la Russie  » dans la bouche de la Sainte Vierge, ne savaient pas qui était cette «  Dame  », cette vision était présente à l’imagination de Lucie lorsque les «  erreurs de la Russie  » se répandirent en Espagne en 1936, y faisant couler «  le sang des martyrs  ».

En juillet-août 1935, s’était tenu à Moscou le septième congrès de l’Internationale communiste. On y dressa les plans de la révolution espagnole et la tactique à suivre. Le 15 janvier 1936, elle entrait en application par la constitution du “ Frente Popular ”, réunissant toutes les forces de gauche. Aux élections du 16 février, il remporta un triomphe éclatant  : la majorité absolue à la Chambre, avec cent dix-huit députés de plus que la droite  !

La comédie des élections terminée, la Révolution put se déchaîner. Le président Zamora fut remplacé par le rouge Azana. Les militaires les plus influents furent écartés, le général Franco, chef d’état-major général, envoyé aux Canaries.

Dès mars, une vague sanglante de terrorisme rouge commença à balayer le pays  : manifestations, grèves, fusillades, incendies, massacres. C’était l’anarchie révolutionnaire dans toute son horreur, aux cris répétés de “ Viva Russia  ! ” C’était surtout un déchaînement d’anticléricalisme d’une violence inimaginable.

EN ESPAGNE, LE BOLCHEVISME AU POUVOIR.

Du Portugal, le président Salazar établissait dès 1936 un long rapport officiel démontrant, sur des données sûres et précises, le rôle déterminant de la Russie dans la Révolution espagnole. En effet, à partir de mars 1936, les bateaux russes ne cesseront plus de débarquer des armes dans les ports espagnols tandis que des dizaines de techniciens de la guerre révolutionnaire, dont les principaux étaient Bela Kun et Losovski arrivaient à Barcelone. Des centaines de jeunes furent armés et des milices révolutionnaires furent formées à la guerre. Quand celle-ci éclata, elles comptaient 250 000 hommes.

Le 15 avril, aux Cortès, le chef monarchiste Calvo Sotelo dénonça dans un long discours les crimes innombrables du Front Populaire  : «  Depuis le 16 février, il souffle sur l’Espagne une rafale de fer et de feu.  »

Du 16 février au 13 mai, il y avait déjà eu deux cent quatre tués et plus de mille blessés graves. Et ce ne fut qu’un début…

À Saragosse, Largo Caballero s’écriait  : «  Nous ne laisserons pas pierre sur pierre de cette Espagne que nous devons détruire pour la refaire nôtre.  »

Margarita Nelken osait exposer aux Cortès ce plan satanique  : «  Nous voulons une révolution, mais ce n’est pas la Révolution russe qui peut nous servir de modèle, parce qu’il nous faut, à nous, des flammes gigantesques qui puissent être vues de toute la planète, et des vagues de sang qui rougissent les mers.  »

Pendant ce temps, Hitler préparait l’Allemagne à la guerre. Le 7 mars 1936, il faisait entrer ses troupes dans le territoire neutralisé de la Rhénanie.

«  Les bons seront martyrisés…  » Le 11 juillet, aux Cortès, Calvo Sotelo prononce, une nouvelle fois, un réquisitoire accablant contre le gouvernement. La “ Pasionaria ”, député communiste des Asturies, se dresse et s’écrie  : «  Cet homme a parlé pour la dernière fois  !  »

La prophétie était facile. Dolores Ibaburri était seulement bien informée. La mort du chef monarchiste était déjà décidée et le gouvernement était complice.

José Calvo Sotelo était né à Tuy, en Galice. Avocat, professeur à l’université, député aux Cortès, en 1921 (à vingt-huit ans) il était nommé gouverneur civil de Valence. En décembre 1925, il devient ministre de Primo de Rivera, et il le restera cinq ans, avec succès. En France, de 1930 à 1934, il avait lu Maurras et Bainville. Rentré en Espagne, il était aux Cortès l’opposant le plus clairvoyant, le plus résolu à la révolution communiste. Il était l’ennemi à abattre. Il le savait. Son exécution ne tarda pas.

Coïncidence remarquable, elle eut lieu le jour où dans son grand Secret la Vierge de Fatima avait prophétisé ce terrible incendie bolchevique contre lequel Calvo Sotelo avait osé se dresser avec un courage héroïque  : «  La Russie répandra ses erreurs, suscitant des guerres et des persécutions. Les bons seront martyrisés…  »

Le 13 juillet, à 3 heures du matin, Calvo Sotelo est arrêté chez lui par une équipe de gardes d’assaut. Ils le fusillent et, au petit matin, apportent son cadavre au gardien du cimetière de l’est. Le gouvernement ayant refusé qu’on ramenât le corps à son domicile, c’est à la morgue que, durant l’après-midi du 13 et la matinée du 14, la foule, émue, indignée, défile devant le premier martyr de la contre-révolution catholique, qui laisse une veuve et quatre enfants dont l’aîné n’a que dix-sept ans. Tertiaire franciscain, Calvo Sotelo est revêtu de l’habit de l’ordre, les mains croisées sur un crucifix enroulé d’un ruban aux couleurs monarchistes. M. Goicoechea, le chef de la “ Renovacion Espanola ”, prononce le plus bref et le plus poignant des discours  :

«  Je ne te promets pas de prier pour toi, je te demande de prier pour nous. Devant Dieu qui nous écoute, je te promets d’imiter ton exemple et de venger ta mort. Notre mission est de sauver l’Espagne, et nous la sauverons.  »

La promesse fut tenue. La révolution avait supprimé Calvo Sotelo, parce qu’il était, aux Cortès, le chef prestigieux, incontesté, de la contre-révolution nationale et catholique. Eh bien  ! son martyre donna le signal du soulèvement militaire  : le 18 juillet, un autre chef, de la même trempe, Francisco Franco, en prenait résolument la tête.

LA CONVERSION DE LA RUSSIE.

Mai 1936, en France, le “ Front populaire ” remporte les élections et s’empresse de fournir des armes, des avions et des hommes aux rouges espagnols. La prophétie de Notre-Dame, confiée aux voyants dès le 13 juillet 1917, et répétée à Lucie en août 1931, sur «  la Russie qui répandra ses erreurs  », continue de se réaliser. Alarmé par la tournure que prennent les événements d’Espagne, le Père Gonçalves demande à sœur Lucie ce qu’il convient de faire.

De Pontevedra, elle lui répond le 18 mai 1936  :

«  Révérend Père,

«  S’il convient d’insister pour obtenir la consécration de la Russie  ? Je réponds à peu près de la même manière que j’ai répondu les autres fois. Je regrette que cela ne soit pas déjà fait, mais Dieu lui-même qui l’a demandé l’a ainsi permis.

«  Je vais vous dire quelque chose de ce que je ressens à cet égard, bien que le sujet soit très délicat pour être transmis dans une lettre qui risque de se perdre, et d’être lue. Mais je la confie à Dieu, car je crains de ne pas traiter ce sujet en toute clarté.

«  S’il convient d’insister  ? Je ne sais pas. Il me semble que si le Saint-Père la faisait maintenant, Notre-Seigneur l’accepterait et accomplirait sa promesse  ; et sans aucun doute il ferait ainsi plaisir à Notre-Seigneur et au Cœur Immaculé de Marie.

«  D’une manière intime, j’ai parlé à Notre-Seigneur de ce sujet, et il y a peu de temps, je lui demandais pourquoi il ne convertirait pas la Russie sans que Sa Sainteté fasse cette consécration  :

«  “ Parce que, dit Notre-Seigneur, je veux que toute mon Église reconnaisse cette consécration comme un triomphe du Cœur Immaculé de Marie, afin d’étendre ensuite son culte et placer, à côté de la dévotion à mon divin Cœur, la dévotion à ce Cœur Immaculé.

 Mais, mon Dieu, dis-je, le Saint-Père ne me croira pas, si vous ne le mouvez vous-même par une inspiration spéciale. ”

 Le Saint-Père  ! Priez beaucoup pour le Saint-Père. Il la fera, mais ce sera tard. Cependant le Cœur Immaculé de Marie sauvera la Russie, elle lui est confiée. ”  »

Depuis quand  ? Dès sa naissance  ! À la fin du dixième siècle, le grand-prince saint Vladimir, dont le baptême marque la conversion de la Russie kiévienne, fit construire dans sa capitale une première cathédrale qu’il dédia à l’Assomption.

Son fils Jaroslav le Sage, au faîte de sa puissance, bâtit une nouvelle cathédrale, l’un des plus grandioses édifices de l’Orient chrétien  : Sainte-Sophie de Kiev.

Chose remarquable  : alors qu’à Byzance on désignait sous ce vocable le Verbe éternel, deuxième Personne de la Sainte Trinité, les Russes de Kiev, quant à eux, invoquaient sous ce nom la Très Sainte Vierge et célébraient la fête de leur cathédrale le 8 septembre. Une monumentale représentation de la Vierge orante, les mains levées vers le Ciel, domine le chœur du sanctuaire. Et Dieu  ? Il faut se tordre le cou pour le découvrir sous les traits du Christ Pantocrator au sommet de la coupole principale. C’est donc par la médiation de l’Immaculée qu’on peut l’atteindre.

Comment des barbares à peine christianisés depuis cinquante ans ont-ils si bien compris le secret marial de notre religion sinon par une grâce spéciale de Notre-Dame  ? Les ayant jadis adoptés dès leur naissance, il ne lui sera pas difficile de les convertir en les ramenant dans le giron de l’Église romaine en nos temps qui sont les derniers.

Mais Lucie ne sait pas à quel point l’histoire passée confirme ses lumières surnaturelles  :

«  Maintenant, mon Père, qui m’assure que tout cela n’est pas une pure illusion  ? Dans cette crainte, je n’en ai parlé à personne, pas même à mon confesseur. Je crains de me tromper, moi et les autres, ce que je désire éviter à tout prix. Vous jugerez et vous ferez ce que Notre-Seigneur vous inspirera. Soyez sûr que si je ne redoutais de déplaire à notre Bon Dieu par mon manque de clarté et de sincérité, jamais je ne me résoudrais à parler aussi clairement. Lorsque je parle intimement avec Dieu, je sens sa présence tellement réelle, qu’il ne me reste aucun doute  ; mais lorsqu’il faut que je le communique, tout est peur et crainte d’illusion.

«  Quant à votre visite, j’y prendrais beaucoup de plaisir, pour le bien spirituel qu’elle me ferait. Peut-être que Notre-Seigneur s’en occupera.

«  Ici, nous sommes dans l’attente du jour où l’on nous ordonnera de fermer la maison. Dans ce cas, je suppose qu’on annulera la décision que je n’aille pas au Portugal, au moins jusqu’à ce que l’on me prépare un passeport pour la Suisse ou pour un autre lieu. L’idée de retourner au Portugal adoucit pour moi le sacrifice de quitter cette maison.

«  P. S. Quant au Mexique, à l’Espagne et à la France, vous savez qu’ils ne sont pas inclus dans la promesse. Il faudra compter sur la générosité de la miséricorde divine.  »

Trois ans plus tard, la «  divine surprise  » de la “ Révolution nationale ”, sous l’égide du maréchal Pétain, fut la réponse du Ciel à cet acte de confiance en «  la générosité de la miséricorde divine  », qu’il nous faut renouveler plus que jamais  !

Le 22 août 1939, la nouvelle du pacte germano-­soviétique éclatait comme une bombe. Le 1er septembre, Hitler envahissait la Pologne et, deux jours après, l’Angleterre entraînait la France à déclarer la guerre à l’Allemagne. Cette suite d’événements accomplissait le Secret de 1917 à la lettre.

DÉVOTION RÉPARATRICE ET CONSÉCRATION DE LA RUSSIE

Cependant, la Vierge Marie avait annoncé que la guerre commencerait «  sous le règne de Pie XI  »; or ce Pontife avait rendu son âme à Dieu le 10 février 1939, près de sept mois avant que l’armée allemande envahisse la Pologne.

Au Père Jongen qui lui fit l’objection en février 1946, sœur Lucie répondit  :

«  L’annexion de l’Autriche [l’Anschluss. En effet, les colonnes de la Wehrmacht pénétrèrent en Autriche le 12 mars 1938] par l’Allemagne fut l’occasion de la guerre. Quand l’accord fut conclu [en septembre 1938 à Munich], les sœurs jubilaient parce que la paix était sauvée. Moi, je savais bien mieux  !  »

Dix jours après la déclaration de guerre du 3 septembre, Mgr da Silva approuva la dévotion des cinq premiers samedis, car il pouvait craindre que le Portugal ne se trouvât lui aussi entraîné dans la guerre.

Dès que sœur Lucie apprit cette résolution de Mgr da Silva, elle lui écrivit, le 8 septembre 1939  :

«  Je me réjouis que Votre Excellence me promette de parler maintenant de la communion réparatrice des premiers samedis. C’est par ce moyen que le Cœur Immaculé de Marie nous délivrera de certains maux qui nous attendent. J’ai tant de peine que le Saint-Père n’ait pas fait la consécration de la Russie  ! Patience maintenant. Ô mon Dieu  ! patience  !  »

Ainsi, à Fatima, lors du pèlerinage du 13 septembre, l’évêque expliqua la dévotion réparatrice aux milliers de fidèles qui écoutèrent son homélie à la messe des malades. Puis il fit connaître cette dévotion par un article anonyme (  !) publié dans le numéro d’octobre de la Voz da Fatima. Cette nouvelle apporta une grande joie à sœur Lucie  :

«  Maintenant, il ne manque plus que la consécration de la Russie par le Saint-Père et tous les évêques du monde catholique. Que ne ­donnerais-je pour que Sa Sainteté se décide à l’accomplir  !  »

En effet, l’heure est grave. Sœur Lucie écrit le 24 octobre 1939  :

«  Le principal châtiment sera pour les nations qui ont voulu détruire le règne de Dieu dans les âmes. Le Portugal est lui aussi coupable et en souffrira quelque chose, mais le Cœur Immaculé de Marie le protégera  ; le Bon Dieu désire que le Portugal répare et prie pour lui-même et pour les autres nations. L’Espagne a été la première punie, elle a reçu son châtiment qui n’est pas encore terminé, et l’heure des autres sonne. Dieu est résolu à purifier dans leur sang toutes les nations qui veulent détruire son règne dans les âmes  ; et pourtant il promet de se laisser apaiser et de pardonner, si l’on prie et fait pénitence.  »

Cependant, les demandes de Notre-Dame n’ont pas été exposées dans toute leur exactitude, et sœur Lucie en exprime sa peine au Père Aparicio  :

«  Tuy, 3 décembre 1939.

«  Très Révérend Père Aparicio,

«  Je ne sais si vous savez déjà que, en septembre et octobre, Mgr l’Évêque a publié la dévotion des cinq samedis. Il a fait imprimer quelques images de Notre-Dame avec l’explication de cette dévotion, il m’en a envoyé quelques-unes et je vais en envoyer à votre Révérence, jointe à cette lettre, une pour que vous voyiez  ; il m’a aussi envoyé le journal “ Voz da Fatima ” pour que je lise l’article qu’il y a publié sur le même sujet. Je vais aussi le découper et l’envoyer avec cette lettre à votre Révérence. Il est bien, mais il y a quelques petites choses qui ne sont pas exactes, comme de dire que cela a été pendant mon noviciat et cela n’a pas été. Ce fut pendant mon postulat à Pontevedra. Il dit que la méditation peut se faire pendant la récitation du chapelet. À la suite de cela, j’ai déjà reçu une lettre du Père Gomes pour me demander mon avis, car les paroles de Notre-Dame paraissent indiquer que la méditation peut se faire séparément.

«  Je n’ai pas voulu répondre sans demander à Mgr l’évêque. Son Excellence m’a répondu qu’il avait fait ainsi pour faciliter aux gens la pratique de cette dévotion, car ordinairement, ils ne sont pas habitués à méditer et ne savent pas le faire. Puisque la Sainte Église permet que pendant la messe on dise plusieurs prières d’obligation (c omme la pénitence de la confession, etc.), et que le précepte est ainsi satisfait, il dit qu’il en est de même dans ce cas.

«  Cependant, pour celui qui le peut, il est plus parfait de faire chaque chose en son temps. Je trouve tout bien, seulement il ne m’a pas paru si bien qu’il ait publié si clairement l’origine, c’est-à-dire mon nom. Patience. Un sacrifice de plus qui sera le premier maillon de la chaîne de beaucoup d’autres pour le coffre éternel […].  »

Toutefois, c’était un premier pas  : «  Maintenant, écrivait sœur Lucie, il ne manque plus que la consécration de la Russie par le Saint-Père et tous les évêques du monde catholique. Ah  ! s’il m’était donné de voir Sa Sainteté se décider à cela.  »

Cela ne lui sera pas donné. Et maintenant, soixante-quinze ans ont passé. Nous sommes environnés de guerres qui sont le châtiment de cette désobéissance obstinée de la hiérarchie aux volontés du Ciel.

Mais, avec la grâce du Cœur Immaculé de Marie, nous persévérerons à supplier notre Saint-Père le Pape  : «  Ah  ! s’il m’était donné de voir Sa Sainteté se décider à cela  !  »

PORTONS TOUS LE SAINT SCAPULAIRE

Rappelons-nous que nous sommes consacrés au Cœur Immaculé de Marie. Le port du scapulaire de Notre-Dame du Mont-Carmel en est le signe visible, “ ostentatoire ”, oui  ! car nous en sommes fiers, de cette consécration. C’est pourquoi sœur Lucie lui attacha tant d’importance, rappelant que le 13 octobre 1917, au cours de la sixième et dernière apparition, Notre-Dame portait le scapulaire «  qui pendait de sa main  », comme pour nous l’imposer, «  parce qu’elle veut que tous nous le portions  », affirmait Lucie.

Le Père carme Howard Rafferty lui objecta  : «  Mais la Vierge Marie n’a rien dit lorsqu’elle est apparue sous l’aspect de Notre-Dame du Mont-Carmel. Pouvons-nous être certains que, par cette apparition, elle voulait nous engager à le porter  ?

 Oui.  »

Sœur Lucie rappela que Pie XII avait dit que «  le scapulaire est un signe de consécration au Cœur Immaculé de Marie  ».

Le Père Rafferty voulut la mettre dans l’embarras  :

«  Le port du scapulaire est-il aussi important que la récitation quotidienne du chapelet  ?

 Oui, le chapelet et le scapulaire sont inséparables.  »

Dans une lettre du 3 décembre 1939, sœur Lucie manifeste combien elle était de bonne composition et combien elle se prêtait volontiers à toute besogne  :

«  Maintenant, je ne suis pas seulement lingère. On m’a chargée en plus de la chapelle, du réfectoire et du dortoir des élèves. Je n’ai pas réussi à faire ce dernier travail, j’ai eu beau tirer sur le temps, il m’a manqué. Je ne sais si cela va continuer ainsi. Ce sera comme Dieu voudra.  »

Avec sa débrouillardise et le prestige que sœur Lucie s’était acquis auprès des fonctionnaires des douanes espagnoles et portugaises, elle devint à la maison un véritable “ factotum ” et, dès qu’il y avait quelque chose d’un peu extraordinaire à faire, les supérieures recouraient à elle. À ce sujet les documents abondent  ! Ainsi, dans une lettre à mère Cunha Matos, elle raconte  :

«  J’ai accompagné nos visiteuses de Lisbonne à l’Asilo Fonseca. En descendant de la camionnette, j’ai rencontré le consul portugais de Vigo et sa femme. Il nous a fait fête et adressé bien des compliments comme toujours… Tout s’est très bien passé à la frontière.  »

Le 21 janvier 1940, elle écrit au Père Gonçalves  :

«  J’ai reçu hier votre lettre au sujet de laquelle j’ai été très surprise. Je ne l’attendais pas, je croyais être complètement oubliée, mais je vois que vous vous souvenez encore de ce rien.

«  Combien j’ai apprécié votre lettre avec toutes les bonnes nouvelles que vous avez eu l’obligeance de m’envoyer  ! En vérité, je ressens une très grande joie pour tout ce qui touche la gloire de notre si chère Mère du Ciel. Il y a longtemps que je désirais aussi vous écrire mais divers motifs m’en ont ­empêchée, le principal fut la censure. Écrire pour ne pas écrire ce dont j’avais besoin me semblait être un vol de votre temps  ; vous écrire avec la censure, impossible. Le besoin, parfois, fut très grand, mais laissons  ! Tout est passé, et notre Bon Dieu a remédié à tout  : de même qu’Il a envoyé la blessure, Il l’a guérie. Il sait bien qu’Il est le seul médecin sur la terre. En vérité, je vous avoue avoir aussi douté que vous soyez disposé à perdre du temps avec moi. C’est pourquoi je vous remercie infiniment de la lettre que vous m’avez envoyée et de la charité que vous avez eue envers moi, en m’ouvrant le chemin. Que Notre-­Seigneur vous récompense.

«  Votre Révérence me dit qu’elle désirerait me parler de vive voix. Comme je voudrais que cela soit possible  ! Mais Notre-­Seigneur, d’habitude, aime mieux les sacrifices. C’est par les sacrifices que l’on sauve les âmes, et il s’en perd tant  ! Si l’on y pense, cela fait trembler de frayeur  ! Alors, qu’Il demande tout ce qu’Il voudra. Tout.

«  Quant à ce qui s’est fait et à ce qui doit se faire, nous parlons de la Russie et du Cœur Immaculé de Marie, je suis plus ou moins au courant de tout par Notre-Seigneur, par son Excellentissime et Révérendissime Mgr l’Évêque, et par le Dr Galamba avec lequel j’ai parlé, il y a peu de temps.

«  J’ai beaucoup de peine de ce que, malgré la motion du Saint-Esprit, on ait laissé passer l’occasion [de faire la consécration de la Russie]. Notre-Seigneur s’en plaint aussi. En considération de cet acte, il aurait apaisé sa justice et épargné au monde le fléau de la guerre que, depuis l’Espagne, la Russie suscite parmi les nations. Dans une lettre à son Excellence Révérendissime que j’écrivis de Rianjo, je l’ai dit en des termes suffisamment clairs.

«  Dieu veuille que ce moment [de la consécration de la Russie] arrive assez rapidement. Dieu est si bon qu’il est toujours disposé à user de miséricorde envers nous. C’est donc la volonté de Dieu que soit renouvelée la demande auprès du Saint-Siège. Si cet acte par lequel nous sera accordée la paix n’intervient pas, la guerre cessera seulement lorsque le sang répandu par les martyrs sera suffisant pour apaiser la divine justice.

«  Quant à lire les articles des Messagers qui s’en occupent, je l’aimerais bien  ; mais il serait peut-être préférable que non. Je lis les choses de ce genre seulement si les supérieures m’envoient le faire précisément. Le brouillon d’un de ces articles m’a déjà été envoyé par celui qui l’a écrit afin que je le lise et que je lui donne mon appréciation. J’ai répondu par l’entremise de Mgr l’évêque de Leiria. D’ailleurs, mes supérieures aiment me conserver dans l’ignorance de ce qui se passe, et j’en suis contente  ; je n’ai pas de curiosité. Lorsque Notre-Seigneur veut que je sache quelque chose, Il s’occupe de me le faire savoir. Il a pour cela tant de moyens  !

«  Avec reconnaissance, je vous remercie donc de votre offre. Dieu veuille que la chance vous fasse passer par ici.

«  J’aimerais aussi vous parler, mais les frontières sont si difficiles  !

«  Je ne sais si vous connaissez déjà les feuilles publiées par Mgr l’Évêque. Je vous en envoie deux, et je vous demande d’avoir l’obligeance d’en donner une au Révérend Père Rodrigues, avec toutes mes salutations, et avec la demande de ne pas m’oublier dans ses prières. Au cas où vous ne puissiez venir vous-même, vous pourriez profiter de quelque voyageur comme porteur. Si vous ne pouvez venir et que le Révérend Père ­Rodrigues puisse le faire à votre place, ce serait bien. Le Révérend Père Galamba désire aussi revenir ici. J’ai transmis votre commission aux Révérendes Mères Meireles et Gaspar. Elles ont bien remercié et m’ont demandé de les rappeler à votre bon souvenir quand je vous écrirai.

«  Afin de ne pas vous retenir plus longtemps, je cesse et vous remercie de la belle image que vous m’avez envoyée. Merci de tout.

«  Je suis votre très humble servante,

«  Maria Lucia de Jesus, religieuse de Sainte- Dorothée  »

Dans son entretien avec le Père Jongen, Sœur Lucie confiera  : «  En 1940, dans une autre lettre à Mgr l’Évêque de Leiria, faisant allusion au défaut de réalisation des demandes de Notre-Dame, j’ai écrit  : “ Ah  ! si le monde savait le moment de grâce qui lui est accordé et faisait pénitence  !  »

Dans le Secret, il n’est fait aucune allusion à l’agression allemande  : c’est la Russie que Notre-Dame désigne comme l’incarnation du “ mystère d’iniquité ” en notre vingtième siècle.

Le 19 mars 1940, l’abbé Ludwig Fischer interroge sœur Lucie sur l’Allemagne  :

«  Passant quelques heures avec Notre-Seigneur exposé au très Saint-Sacrement, pendant quelques moments où une union plus intime s’est fait sentir et entendre [sic] à mon âme, j’ai prié à plusieurs intentions, et spécialement pour l’Allemagne  : “ Elle reviendra à mon bercail, mais ce moment est encore loin. Il s’approche, il est vrai, mais lentement, très lentement. ” Dans une lettre adressée au Dr Fischer, par charité et pour l’encourager, j’indiquai cette promesse.

«  Dans mes pauvres prières, je n’oublie pas l’Allemagne. Elle finira par revenir au bercail du Seigneur. Ce moment approche très, très lentement, cependant il arrivera un jour. Et les Cœurs de Jésus et de Marie régneront là-bas avec splendeur.  » (À suivre.)

frère Bruno de Jésus-Marie.

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