La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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La Contre-Réforme Catholique au XXIe siècle

IL EST RESSUSCITÉ !

N° 171 – Janvier 2017

Rédaction : Frère Bruno Bonnet-Eymard


LA DOCTRINE MISSIONNAIRE
ET COLONIALE DE L’ABBÉ DE NANTES (2)

SELON LE PÈRE DE FOUCAULD
CONTRE LES ERREURS MODERNES

par frère Scubilion de la Reine des Cieux

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LE mois dernier, nous avons vu comment Léon XIII, par ses encycliques et la “ diplomatie ” du cardinal Rampolla a adopté les erreurs modernes venues du libéralisme et a compromis l’évangélisation des païens en luttant contre la France et le Portugal et en s’entendant avec les puissances protestantes (Il est ressuscité n° 170, décembre 2016, p. 18-33). Nous allons voir maintenant comment les missionnaires ont été livrés aux assauts du modernisme qui envahit l’Église et même les congrégations missionnaires à la faveur du libéralisme de Léon XIII. La subversion des missions de Chine qui en résulta fut un prélude à la décolonisation que Benoît XV et Pie XI semblent avoir anticipée en soutenant, par leurs encycliques et l’Action catholique, «  l’action diabolique du Père Lebbe  » (Mgr Jarlin).

LE PÈRE LEBBE, LE LUTHER DES MISSIONS

Le Père J.–M. Trémorin, curé du célèbre pèlerinage de Notre-Dame de Donglü, en Chine, confirma notre Père, l’abbé de Nantes, dans son jugement sur l’apostolat inquiétant du Père Lebbe. Ce lazariste avait été invité par le curé de Villemaur le 26 mai 1960 «  pour une grande journée missionnaire  » (Georges de Nantes, docteur mystique de la foi catholique, éd. CRC, 2012, p. 174).

Le Père Trémorin, vice-président de l’association des anciens missionnaires de Chine lui remit une lettre de protestation de vingt-quatre archevêques, évêques et supérieurs généraux contre la biographie mensongère du Père Lebbe écrite par le chanoine Jacques Leclercq qui calomniait gravement les missionnaires européens. Certains d’entre eux ont été enfermés ou torturés par les communistes chinois avant d’être expulsés et d’autres dénoncés par le journal I-Che-Pao fondé par le Père Lebbe.

Le Père Trémorin était confrère du Père Lebbe qui était venu se réfugier chez lui pendant la guerre sino- japonaise au même moment où ce dernier calomniait les missionnaires… Un autre confrère du Père Lebbe, le Père Henri Garnier, lui aussi affecté à Donglü comme vicaire en 1906, se fit le défenseur des missionnaires en racontant ses souvenirs sur les mensonges de Lebbe qu’il a connu personnellement et en reproduisant d’innombrables témoignages, lettres et articles de journaux d’évêques et de missionnaires dénonçant Lebbe et sa mafia démocrate-chrétienne et vaticane.

Une question lancinante vient à l’esprit lorsqu’on découvre la vie réelle du Père Lebbe  : comment ses supérieurs ont-ils pu laisser agir un tel démon sorti de l’enfer  ? Il faut croire que c’était l’heure de l’Antéchrist dénoncé par saint Pie X dans son encyclique E Supremi Apostolatus, du 4 octobre 1903, au moment où le Père Lebbe commençait sa subversion.

MODERNISTE ET DÉMOCRATE CHRÉTIEN

Né à Gand, en Belgique, en 1877, d’une famille de grande bourgeoisie libérale, Frédéric Lebbe entra chez les lazaristes de Paris en 1895 et prit le nom de Vincent. À peine arrivé au séminaire, il devint un disciple militant de Loisy et de Harnack, qu’il lisait dans la Revue biblique et dans les écrits de Mgr Duchêne, Lagrange, Battifol, etc. Son professeur d’Écriture sainte, Guillaume Pouget était secrètement moderniste et fut interdit d’enseignement après avoir écrit des articles sous le nom de Gutope (anagramme de Pouget) dans la revue italienne du très moderniste Buonaiuti (cf. CRC n° 96, septembre 1975, p. 13). Prêtre brillant, Buonaiuti sera destitué de son poste de professeur d’Histoire au séminaire romain en 1906 et excommunié en 1921. C’est probablement par Buonaiuti que l’abbé Roncalli son ami et condisciple au séminaire romain, entra en relation avec monsieur Pouget. Jean Guitton, lui-même ami de Pouget avec qui il écrivit un commentaire très naturaliste du Cantique des cantiques, affirme que Jean XXIII utilisera une formule chère au Père Pouget dans le discours d’ouverture du concile Vatican II  : «  Autre est la substance de la doctrine antique contenue dans le dépôt de la foi, autre est la formulation dont on la revêt.  » (Catholicisme, art. Pouget, col. 688) Nous sommes donc à la source du modernisme conciliaire et le séminariste Lebbe en a bu d’avance tout le poison.

DES LAZARISTES MODERNISTES  !

Le séminaire des lazaristes de Paris abritait un foyer du modernisme militant qui forma l’esprit critique et démocratique de Lebbe. Outre le Père Pouget, le plus virulent d’entre eux était le Père Ermoni, professeur d’exégèse, ardent propagateur de Loisy et démocrate chrétien.

Un autre lazariste, le Père Fernand Portal, doit être mentionné car il fut aussi un des protecteurs de Lebbe. Moderniste dangereux car discret, il estimait que «  Loisy était le premier exégète de France  » (Portal et les siens, par Régis Ladous, Éditions du Cerf, 1985, p. 99). Alors que ce dernier était inquiété par Léon XIII, Portal le rencontra à Neuilly pour le recruter comme rédacteur dans sa Revue anglo-romaine, revue destinée à promouvoir le rapprochement avec les anglicans. Léon XIII, poussé par Rampolla, voulut se servir de Portal qui avait suggéré au Pape de reconnaître les ordinations anglicanes. C’est à cette occasion que Portal se mit sous la protection du cardinal Rampolla qu’il voyait très souvent à Rome, au point que le moderniste baron von Hügel le sollicita d’intervenir en faveur de Loisy auprès du cardinal. ­Portal critiqua la bulle Apostolicæ Curæ qui confirmait la nullité des ordinations anglicanes et fut interdit de publication. Mais le cardinal Rampolla sur l’intervention de son confident et ami Georges Goyau, le célèbre historien des missions, obtint sa réhabilitation. Nommé pendant un an professeur au séminaire de Châlons, Portal recommandait Loisy à ses élèves  : «  C’est l’exégèse de l’avenir  ». Promu directeur du séminaire de Nice grâce à Mgr Chapon, le protecteur des modernistes, il revint enfin au séminaire de Paris en 1899. C’est là que Lebbe a pu le rencontrer pour la première fois.

FERNAND PORTAL, MISSIONNAIRE RÉVOLUTIONNAIRE.

Arrivé à Paris, Portal se constitua un réseau de relations internationales où apparaissent des modernistes et des démocrates-chrétiens pour la plupart condamnés ou en passe de l’être  : dom Murri, Giovanni Semeria, Buonaiuti, Alfieri, Fogazzaro, Mgr Bonomelli dont Portal publia le mandement favorable à la séparation de l’Église et de l’État. En Angleterre, von Hügel lui présenta Tyrrell. On trouve aussi parmi les rédacteurs de sa revue l’abbé Gasparri, futur cardinal, dont on verra bientôt l’action en faveur de Lebbe contre les missionnaires.

Portal mit sa “ vocation missionnaire ” empêchée par sa mauvaise santé au service du modernisme  : au nom de la mission en milieu athée et prétendument scientifique, renoncer à l’intransigeance de Léon XIII et de Pie X pour mettre en œuvre cette adaptation au monde moderne en «  allégeant l’Église de son temporalisme. Il faut se mettre à refaire une autre Église, à refaire d’autres groupements et cela tout de suite si nous ne voulons pas perdre tout notre pays.  » Cette autre Église ne peut naître que d’une catastrophe qui jettera à terre le vieil édifice  : «  C’est peut-être nécessaire pour laisser dans ses désastres les vieilles conceptions qui nous paralysent. La centralisation romaine y passera.  » Portal attend de ces bouleversements «  la ruine de l’absolutisme papal  ». Les premières institutions à détruire sont les congrégations religieuses  : «  Malgré de très grandes vertus dans les personnes, les communautés n’étaient plus adaptées au milieu.  » Les groupements d’avenir selon Portal sont les syndicats  !

On ne comprendrait pas l’acharnement diabolique de Lebbe s’il n’était soutenu par ce clan moderniste, mais aussi par la mafia démocrate-chrétienne installée à Rome.

LE TRIO VANNEUFVILLE, TIBERGHIEN, GLORIEUX.

Comme ses maîtres, Lebbe sera renvoyé de séminaire en séminaire à cause de son influence néfaste. À Dax, il recommence et crée le parti Lebbe, criblant son professeur d’objections modernistes dont il est imbibé. Un jour son professeur excédé lui dit  : «  Puisque vous êtes si fort, prenez donc ma place  !  » Ce qu’il fit sans aucun scrupule. En 1900, il est envoyé à Rome pour être mis sous surveillance. Quelques mois auparavant, le 1er août 1900, frère Charles de Jésus quitte Nazareth pour recevoir les Saints Ordres et il passe par Rome. Leur chemin se croisera encore plus tard, l’un pour accomplir la volonté de Dieu dans l’obéissance, l’autre celle des suppôts de Satan installés à Rome  : Lebbe y rencontre celui qui va devenir son âme damnée et son protecteur, l’abbé Gaston Vanneufville.

Fondateur avec l’abbé Six de la revue La Démocratie chrétienne, c’est sous la haute protection du cardinal Rampolla que l’abbé Vanneufville fit paraître le premier numéro en 1894 (Les abbés Six et Vanneufville et la revue “ La Démocratie chrétienne ”, par Yves-Marie Hilaire, Revue du Nord, t. 13, 1991). Appelé à Rome par Léon XIII, avec les abbés Tiberghien et Glorieux, comme correspondant de La Croix, il sera le protecteur des démocrates chrétiens du Sillon sous saint Pie X, très lié à Toniolo et ami du cardinal Della Chiesa, futur Benoît XV. Dans sa revue, Vanneufville laisse paraître des articles ouvertement favorables «  au perfide moderniste Fonsegrive  » (Lettre à mes amis n° 236 du 25 octobre 1966) de la revue La Quinzaine. Lorsque celle-ci disparut après sa condamnation par saint Pie X, le dernier numéro se terminait ainsi  :

«  L’esprit dogmatique et conservateur a eu raison de s’inquiéter des allures de La Quinzaine. Notre attitude a été plus efficace qu’on a pu le croire. Tous ceux qui ont respiré chez nous l’air des vraies méthodes ne peuvent plus, désormais, en souffrir d’autres. À leur tour, ils s’en feront les propagateurs un esprit s’est levé qu’on ne tuera pas, qui triomphera de l’esprit contraire.  » (Abbé Emmanuel Barbier, Les démocrates chrétiens et le modernisme, p. 395) Paroles d’une lucidité démoniaque  : cet esprit va entrer dans Lebbe. N’écrivait-il pas à son frère  : «  Je suis pour les critiques et les démocrates.  »

Pendant son séjour à Rome, Lebbe verra tous les jours cet abbé Vanneufville et l’on ne peut s’empêcher de penser que tout ce qui va suivre a été planifié lors de ces entrevues, sous l’autorité de la secte secrète.

LEBBE, L’ANTI-PÈRE DE FOUCAULD.

À Rome, Lebbe fera une autre rencontre surprenante. La guerre des Boxers venait juste d’être gagnée par la France en Chine et Mgr Favier, le prestigieux défenseur de Peitang, séjournait à Rome pour recruter des missionnaires afin de remplacer ceux qui avaient été victimes des Boxers. En décembre 1900, Lebbe se présente à lui et, mystère d’iniquité, le défenseur de la Chrétienté recrute celui qui va en être le destructeur  : lorsqu’il débarque en Chine en mars 1901, Lebbe écrit à son frère que lors de la guerre des Boxers, «  99 % des torts étaient du côté des Français  ». Lebbe est un bon élève.

En effet, il avait probablement lu ce que son confrère lazariste Portal laissait écrire dans les Petites Annales de Saint Vincent de Paul en janvier 1901. René Pinon, le spécialiste des affaires étrangères de la Revue des Deux Mondes, y caricaturait la répression de la révolte des Boxers en Chine en représentant un Boxer assommant un Européen avec la légende “ barbarie ” et en vis-à-vis, un Européen assommant un Boxer avec la légende “ civilisation ”. «  Et de fait, pour notre part nous avouons ne guère voir ce que l’on pourrait répondre à de telles objections. De quel droit certains peuples s’arrogent-ils la liberté de troubler la paix des autres, de leur imposer ce qu’ils appellent la “ civilisation ”.  » (M. Portal et les siens, op. cit., p. 169)

Le Père Fernand Portal écrira dans le même sens en 1910  : «  Il semble que le christianisme a été capté par une race. Cela est vrai surtout du catholicisme […]. Dans notre évangélisation de la Chine et de l’Inde nous manquons d’adaptation au milieu. Nous restons les représentants d’une autre race. Nous gardons aussi dans un milieu qui est très complexe, qui a eu son développement, nous gardons notre développement philosophique et théologique. Il aurait fallu nous dépouiller de notre nationalité et de tout système.  » (M. Portal et les siens, op. cit., p. 266) N’est-ce pas ce que disait Mgr Truffet  : «  Nous n’allons pas établir en Afrique l’Italie, la France, ou une autre contrée de l’Europe, mais uniquement la Sainte Église catholique en dehors de toute nationalité et tout système humain.  » (Il est ressuscité n° 168, novembre 2016, p. 19)

L’amalgame fait ici entre racisme et colonisation sera désormais constamment utilisé contre les missionnaires imposant la civilisation européenne. Tandis que le nationalisme raciste et xénophobe des indigènes sera promu comme un nationalisme acceptable. C’est toute la différence entre le Père Lebbe et le Père de Foucauld qui suivent au même moment des chemins opposés  : l’un suit l’Évangile véritable jusqu’à apporter les bienfaits de la civilisation européenne, l’autre, moderniste, en conteste l’authenticité pour imposer un autre Évangile légendaire et révolutionnaire.

Lebbe est ordonné prêtre le 28 octobre 1901 quelques mois après le Père de Foucauld, le jour même où l’apôtre du Hoggar arrive à Beni-Abbès, sous la protection de l’armée française «  avec un projet missionnaire d’un type nouveau “ en solitaire, en moine cloîtré ” et “ en suivant exactement le règlement de vie ” qu’il a rédigé à Nazareth. C’est l’évangélisation par la présence du Saint-Sacrement, l’offrande du divin Sacrifice, la prière et la charité.  » (Frère Bruno de Jésus-Marie, Charles de Foucauld, p. 134) Loin de tout racisme, il combattra l’esclavage que la République laisse encore pratiquer, et il obtiendra gain de cause en 1904 là où Lavigerie n’avait rien pu faire, car le Père de Foucauld s’appuyait sur l’Armée française. «  Je veux habituer tous les habitants chrétiens, musulmans, juifs et idolâtres, à me regarder comme leur frère, le frère universel.  » Il est donc aussi le frère des officiers français qui l’aident dans la pacification du Hoggar et qu’il évangélise en leur apportant les secours surnaturels et en corrigeant leurs vices. L’apostolat du Père Lebbe sera tout autre.

«  LE TRAITÉ DE L’ÉGLISE EST UN CERCLE VICIEUX.  »

Lebbe, le moderniste, sera nommé professeur de théologie au séminaire de Pékin alors que ses études ecclésiastiques n’étaient même pas achevées. Dans ses “ cours ”, il enseigne que «  le traité sur l’Église est un cercle vicieux  ». Le traité sur l’Église consiste à montrer que c’est Jésus qui a fondé l’Église, ce qui pour Harnack est un cercle vicieux puisque c’est l’Église dans la communauté primitive qui a forgé le mythe “ Jésus ”.

Le supérieur du séminaire passant près de la fenêtre à ce moment-là, et entendant ce discours moderniste le démet de sa charge et l’envoi à Takôtoun au sud de Pékin, où le curé, le Père Dehus avait lui aussi soutenu héroïquement le siège de Ta-Pao-Tien, sauvant cinq mille chrétiens des attaques des Boxers.

Quelques mois après son arrivée, Mgr Favier recevait une lettre de Paris le mettant en garde contre un missionnaire qui critiquait son administration. Après enquête, l’évêque eut en main cinq ou six pages d’une écriture fine et serrée où Lebbe dénigrait les Sœurs de Saint-Vincent-de-Paul de sa propre congrégation et l’évêque du Peitang  !

LA LÉGENDE DE LEBBE.

À Takôtoun, Lebbe forgea sa légende (Père Henri Garnier, Le Père Lebbe, sa légende et les origines du schisme chinois, Regain, 1961). Il aurait converti des dizaines de milliers de Chinois, et ces “ histoires chinoises ” éditées à Bruxelles par son complice, l’abbé Boland, loin de tout contrôle et sans imprimatur, tromperont Henri Ghéon lui-même qui les raconta dans une pièce intitulée Les trois sagesses du vieux Wang.

Il fait des miracles aussi, tels que saint François Xavier lui-même n’en a jamais faits  : il multiplie le nombre des briques pour la construction des chapelles, il voit une dame blanche  : «  Il semble d’autant plus croire à des miracles, que ni lui ni personne n’a jamais contrôlés, qu’il croit moins à ceux de l’Évangile  !  » disait Mgr Jarlin. Lebbe utilise les mêmes procédés que Ricci, Nobili et les jésuites en mentant à ses correspondants ou aux autorités sur les faits, à distance.

Lebbe trompa tout le monde, son évêque d’abord, Mgr Jarlin à qui il remettait pourtant des comptes toujours faux. Mgr Jarlin lui écrira tout le temps pour lui demander ses comptes dans lesquels il constatait toujours des trous  : «  Vous avez dépensé 4 300 taëls (monnaie chinoise) pour chapelles. Cependant l’an dernier, il y avait dans votre district soixante chapelles et cette année vous en avez cinquante-cinq seulement. Répondez-moi le plus tôt possible.  » (Introduction à la vie réelle du Père Lebbe, deuxième partie, p. 5) «  Je suis malade et je n’ai pu que jeter un rapide coup d’œil sur vos comptes. J’y ai trouvé de grandes surprises. 1° Vous avez quelques chapelles en moins que l’an dernier. 2° Je me demande comment vous avez pu dépenser tant pour vos catéchumènes…  » (p. 6) On pourrait citer des pages de lettres recueillies par le Père Henri Garnier dans les archives de Mgr Jarlin. On s’aperçut plus tard que Lebbe employait l’argent catholique à payer une clientèle de Chinois prétendument convertis qui formèrent une masse de gens au service de ses desseins antifrançais.

LA MÉTHODE DE TIENTSIN  : L’INDISCIPLINE.

Nommé à Tchouo-Tchao en 1903, il commence son action antifrançaise en faisant des voyages en train à Pékin qui n’est qu’à soixante kilomètres, en dehors de toute obéissance religieuse. «  Cet abandon fréquent de sa résidence nous frappa d’ailleurs bientôt, raconte le Père Henri Garnier. Peu pressé, il allongeait chaque fois ses séjours passant son temps en causeries interminables chez certains prêtres indigènes surtout avec le futur Mgr Tchao qu’il quittait rarement avant minuit. Il était de plus en plus visible pour nous qu’il commençait parmi eux une campagne d’hypernationalisme, les excitant contre tout ce qui n’était pas chinois.  » En 1905, il avait adressé au ministre des Affaires étrangères chinois une lettre publiée dans les journaux de l’époque où il vantait la nécessité d’un nonce pour remplacer le protectorat  ! «  Il ne faut plus de nation protectrice des missions catholiques. Les abus ont été trop criants et trop douloureux. On les a payés trop cher.  »

Dans un article des Petites Annales de Saint Vincent de Paul, Jean Calvet expliquait en 1903 comment un bon prêtre (il s’agit de saint Vincent de Paul lui-même) peut devenir un saint en se rebellant contre son directeur de conscience. C’était dit au moment où beaucoup de séminaristes lisaient sous le manteau des études de théologie ou d’exégèse proscrites par leurs supérieurs. Portal, qui dirigeait la revue, reçut un blâme pour cet article qui faisait de saint Vincent de Paul un moderniste avant la lettre. Il se décida tout simplement à le mettre en pratique en désobéissant à ses supérieurs  : il transforma sa Revue des Petites Annales en Revue Catholique des Églises prônant un œcuménisme où Congar puisera plus tard sa vocation et la justification de son prophétisme révolutionnaire  :

«  Le fondateur de l’œcuménisme théologique […] admire lui aussi Portal  ; il se réclame ouvertement de son héritage et le revendique tout entier. Il décrit même comme l’un des signes de sa vocation œcuménique, son attrait pour la personnalité spirituelle du lazariste  », organisateur avec le cardinal Mercier des Conversations de Malines. «  Congar organisa un cercle œcuménique sous le patronage de Fernand Portal. Le cercle affirma sa volonté “ de continuer la tradition du Père Portal et des catholiques qui, de 1895 à sa mort, se sont groupés autour de lui ”. Son bulletin, Au service de l’unité, se réclame fréquemment de la filiation portalienne.  »

LEBBE PROPHÈTE DE LA RÉVOLUTION CONGARIENNE

On ne s’étonnera donc pas que Congar, dans son livre Vraie et fausse réforme dans l’Église, se réfère au Père Lebbe comme exemple de prophète du réformisme  : «  L’exemple du Père Lebbe est ici malencontreux, remarque notre Père. Sa hâte à prendre la tête du chauvinisme chinois l’amenait à ruiner l’œuvre politique et humaine des Français à Shanghai [notre Père confond probablement Shanghai avec Tientsin où Lebbe a ruiné l’œuvre des Français]. L’affaire dont il se mêla [il s’agit de l’affaire Lao-Si-Kaé que nous évoquerons plus loin] ne le regardait pas. Les jours qui viennent nous feront peut-être voir une sécession de l’Église chinoise  ; on regrettera alors d’avoir applaudi, à la stupéfaction des chrétiens chinois eux-mêmes, cet impatient prophète de la Croisade contre le monde européen d’où venait l’Évangile, je le dis sur preuves meilleures que les livres de ses admirateurs.  » (article du 23 mars 1951, Amicus, p. 172) Congar réclamait pour le prophète de la révolution un droit à la révolte fondé sur l’avenir qui, prétendument, lui donnerait raison. Il décrit «  la “ griserie ” qu’entraîne “ le sentiment qu’on a sa place marquée dans l’Histoire pour la faire […], c’est dangereux ”  ». En effet, commente notre Père, «  ce fut précisément le mal que les missionnaires virent à l’œuvre dans l’âme du Père Lebbe, comme nous le voyons chez un abbé ­Boulier  ! Comment oser fournir à ceux-ci une apparence de raison par une étude systématique de l’histoire de l’Église conforme à leur délire  !  » (article du 14 avril 1951, Amicus, p. 177)

Par sa désobéissance, Lebbe se fit le Luther des missions en inaugurant un prophétisme révolutionnaire qui fera des émules. À l’automne 1906, il est nommé directeur du district de Tientsin. Son évêque qui savait la subversion que Lebbe organisait auprès des séminaristes l’avait envoyé en mission avec ces mots  : «  À Tientsin, vous vous contenterez de votre ministère, confessions, mission, catéchisme et vous laisserez tout le reste, tout le reste vous m’entendez  ?  » Pendant quatre ans, malgré la défense de son évêque, et à l’encontre de tous les règlements de la mission qui interdisaient aux missionnaires toute activité politique, il s’adjoignit des partisans parmi les prêtres indigènes, les jeunes missionnaires et les chrétiens avec ce qu’il appellera lui-même la «  méthode Tientsin  ». Elle consistait d’une part à niveler les distances entre prêtres et baptisés et à établir des relations assidues avec les non-chrétiens, surtout avec les notables qui s’étonnaient de son habileté dans leur langue.

D’autre part, Lebbe donna des conférences publiques sur toutes sortes de sujets incitant les lettrés qui y assistaient à la haine de la France et exaltant le nationalisme chinois. Pour cela, il fit construire une dizaine de salles, dépenses non prévues sur le budget de la mission. Mais les conférences n’entraînèrent pas l’augmentation du nombre des catéchumènes. Vers 1910, Lebbe commence à percer, un parti s’est formé qui le suivra jusqu’au bout grâce à l’argent de la mission qu’il prête à fonds perdu.

SANS LEBBE, C’ÉTAIT GAGNÉ.

L’Église de Chine, avant qu’elle fût touchée par la propagande de Lebbe et de son parti, rappelait celle du Moyen Âge par la foi de ses fidèles. Le clergé indigène déjà nombreux faisait honneur à son Église par sa tenue et son obéissance. «  Si Lebbe n’avait pas existé, des Chinois auraient pris place dans l’épiscopat sans effervescence inutile, dans le silence, l’ordre, l’union et la tranquillité, dans cette paix jusqu’alors sans nuages qui pour la première fois dans l’histoire de la Chine avait valu à l’Église trois millions de nouveaux enfants.  » C’était gagné, en 1860, 200 000 catholiques, en 1900  : 750 000, 1930  : 3 000 000  !

«  Il faut une ignorance rare ou le mépris souverain de l’histoire pour attribuer au nationalisme des missionnaires belges, irlandais, français et autres la suspicion, diminuant d’ailleurs d’année en année, qui régnait dans l’esprit de la masse chinoise contre le christianisme. Elle avait été créée par les écrits des lettrés au service pourtant d’une dynastie étrangère [les Mandchous étaient des Tartares].

«  Jusqu’aux campagnes de Lebbe, les chrétiens étaient reconnaissants à la France de son intervention pour laquelle ils avaient prié, dans leur intérêt, de même qu’ils gardaient un souvenir plein de gratitude de l’expédition de 1900 qui les avait sauvés d’un massacre général.  » (Henri Garnier, p. 43) Mais c’est précisément quand les choses vont bien que le diable s’en mêle.

LA RÉVOLUTION CHINOISE DE 1911.

C’est alors qu’éclate la révolution chinoise le 11 octobre 1911 qui entraîne la chute de l’empire mandchou. Apprenant cela, Lebbe envoie ses écoliers parcourir les rues de la ville chinoise au chant de l’O filii et filiæ pour célébrer la nouvelle république  ! Diable, on est Chinois ou on ne l’est pas  ! Mais par peur du pillage de la ville indigène ordonné par le nouveau président de ladite république, Lebbe envoie son vicaire, l’abbé Tiberghien, planter un drapeau français sur la maison d’un de ses amis chinois pour bénéficier du protectorat français pourtant honni  !

UNION D’ACTION CATHOLIQUE CONTRE UNION COLONIALE CATHOLIQUE  !

C’est grâce au traité de Tientsin de 1860 que les missions ont prospéré. C’est donc à Tientsin que commence l’action diabolique de Lebbe. Le district de Tientsin prenant de l’importance, Rome l’érigea en vicariat apostolique le 9 mai 1912, et Lebbe fut nommé, on se demande pourquoi  ! vicaire général du premier évêque, Mgr Paul Dumond, qui lui laissa entière liberté d’action  ! Son premier acte fut de fonder l’Union de l’Action catholique. En 1913, il prit un congé en Belgique pour renflouer sa bourse en donnant des conférences en Belgique, en France et dans d’autres pays d’Europe. Ses supérieurs ne surent jamais où il était  ! Il noua des amitiés nombreuses et durables et reçut d’abondantes aumônes  ! Il fit une conférence à la Société de géographie de Paris qui servit de thème à la pièce d’Henri Ghéon déjà citée.

En cette même année 1913, le Père de Foucauld fit aussi un voyage en France pour relancer son Union coloniale missionnaire, œuvre d’un esprit contraire à celui de Lebbe  !

«  Avec ses quarante-neuf adhérents, l’association du Père de Foucauld paraît un échec… Depuis 1913, la France est restée dans le même piteux état, pire même, et là-bas, les Touareg attendent toujours qu’on veuille bien les évangéliser… Cependant, les efforts de l’ermite du Hoggar pour constituer la pieuse association lui ont donné l’occasion d’élaborer une doctrine pour l’évangélisation et la colonisation de l’Afrique du Nord […]. Par quels moyens réaliser cette “ évangélisation des mahométans ”  ? D’abord, il est indispensable de préparer le terrain en silence, afin de faire tomber les préjugés, d’obtenir un peu de confiance, d’acquérir une autorité solide et respectée.  » (frère Bruno de Jésus-Marie, Charles de Foucauld, p. 183)

L’action catholique de Lebbe aura au contraire pour seul effet d’accroître les préjugés contre les Français en bafouant les autorités civiles et religieuses et d’endurcir les élites chinoises dans leur racisme.

L’AFFAIRE LAO-SI-KAÉ.

De retour en Chine, Lebbe fonda avec l’argent venu de France et de Belgique le journal I-Che-Pao dans lequel il commença une campagne antifrançaise. Son évêque voulut acheter un terrain à Lao-Si-Kaé dans une zone marécageuse sans valeur pour y bâtir sa cathédrale, sa résidence et ses maisons d’œuvre  ; l’évêque profitait de ce que le terrain n’était pas encore englobé dans l’extraconcession française pour le payer à un prix très bas. L’accord signé fut révélé par une indiscrétion et Lebbe en profita pour écrire un article venimeux contre le consul de France et une note au ministère des Affaires étrangères chinois contre Mgr Dumond, les accusant d’avoir volé un terrain chinois  ! Le consul, M. Conty, croyant que l’évêque faisait cause commune avec le journal lui adressa une lettre menaçante. Il fut facile à l’évêque de se disculper et d’ordonner à Lebbe de cesser son action antifrançaise. Lebbe répondit par écrit qu’il ne pouvait obéir. Une telle assurance est étonnante, à moins d’être assuré du soutien de Rome  !

Nous sommes en 1916, Lebbe trahit la France  : «  Vous n’avez rien à craindre, avait-il dit aux protestataires, la France est trop occupée contre l’Allemagne pour être dangereuse.  » Le consul menaça de faire évacuer manu militari l’évêché, et d’autres établissements de la mission situés sur la concession, si Lebbe n’était pas mis hors d’état de nuire.

«  Réunion du Conseil épiscopal, dont Lebbe (vicaire général  !) est membre. Il comprend qu’il faut vider la place pour un lieu dont on lui laisse le choix.  » Le procureur de la mission lui ordonne le silence complet sur le motif de son renvoi.

À peine arrivé à sa résidence, «  il réunit ses amis, prêtres et laïcs [de l’Action catholique], dénonce l’ultimatum du ministre, leur fait un compte rendu de la séance du Conseil et révèle la décision de l’évêque. Le lendemain, il part pour Tcheng-Ting-Fou, via Pékin.  » Pendant ce temps, une manifestation est organisée devant l’église où l’on injurie le consul et l’évêque  : «  À bas l’évêque Dumond  ! À mort le diable d’Occident  !  »

Le lendemain les deux journaux “ catholiques ” I-Che-Pao et Ta-Kong-Pao insultèrent le ministre et l’évêque, les traitant de «  fils de prostituée  »  ! «  Les missionnaires qui ne sont pas avec Lebbe trahissent la Chine.  » On y lit encore ceci  : «  De la chair des Français, nous ne serons jamais rassasiés.  »

«  En août 1916, une pétition est envoyée à Rome rédigée par le Père Antoine Cotta [collaborateur fidèle de Lebbe], signée par des prêtres indigènes, par des chrétiens parfois à leur insu, elle demande Lebbe comme évêque. Le 17 octobre 1916, le consul, M. Bourgeois, publie un accord entre la France et la Chine confirmant l’autorité de la France sur la concession de Lao-Si-Kaé effectif depuis ­plusieurs années.  »

Explosion de fureur dans le clan Lebbe, alors que l’extension de la concession allemande, et celle de l’anglaise plus importante que la française, avaient laissé Lebbe indifférent  ! La presse organise le boycottage des produits français, la grève des employés de l’administration, de l’usine électrique, des firmes commerciales et industrielles, la grève des domestiques. Le 15 novembre, on sabote les usines électriques, les policiers chargés de surveiller la concession désertent, ceux qui refusent de participer au mouvement sont capturés et torturés.

Un matin, on trouve sur la concession des cadavres de Chinois décapités et on accuse la France de les avoir assassinés. Une enquête montre que ce sont des condamnés exécutés par la “ justice chinoise ” et transportés sur la concession française  ! C’est Lebbe qui a inventé la propagande communiste.

Le 19 novembre, M. de Martel demande à Paris par dépêche le rapatriement de Lebbe et Cotta. Le 15 décembre, un manifeste écrit par Cotta paraît sous le titre “ Aux Français et aux peuples de France ”, signé  : «  Le comité national de défense du territoire.  » Une phrase nous en donne l’esprit  : «  Y a-t-il une différence essentielle entre l’occupation de Lao-Si-Kaé par la France et celle de la Belgique par ­l’Allemagne  ?  » Pendant ce temps le Père de Foucauld était martyrisé en haine de la foi et de la France.

En février 1917, le Père Claude Guilloux, visiteur, arrive à Tientsin pour régler l’affaire du point de vue religieux. Il interdit aux missionnaires de faire de la politique, rappelle le vœu d’obéissance aux religieux. Tous promettent, Lebbe y compris. Le lendemain, Lebbe se parjure et écrit à Rome. On l’envoie au Tche-Kiang où Mgr Reynaud ne tarde pas à regretter de l’avoir accueilli  : en 1918, il reçoit un blâme de Rome, Lebbe l’ayant accusé d’imposer aux missionnaires l’habit européen… Benoît XV avait en effet adopté les idées de Lebbe sous l’influence d’une nouvelle missiologie déjà anticolonialiste.

NAISSANCE D’UNE MISSIOLOGIE ANTICOLONIALISTE

L’avènement de Benoît XV, pape germanophile, va permettre l’essor d’une nouvelle missiologie née en Allemagne, au moment où Bismarck “ colonisait ” le Cameroun. Cette missiologie prônait déjà l’inculturation et le clergé indigène contre l’imposition de la civilisation européenne. Elle est bien le fruit du germanisme hostile à la civilisation latine.

UNE MISSIOLOGIE GERMANIQUE.

L’un des premiers missiologues catholiques est le jésuite suisse Anton Huonder qui signa de nombreux articles sur l’histoire des missions dans la revue Die Katholischen Missionnen qu’il dirigea de 1902 à 1912 et de 1916 à 1918. Parmi ses idées maîtresses, «  la lutte contre “ l’européanisme ” dans les missions occupe une bonne place, de même que l’insistance sur l’importance de la question du clergé autochtone.  » (Dictionnaire d’histoire et de géographie ecclésiastiques, article Huonder)

Le premier spécialiste catholique de la missiologie est l’Alsacien Joseph Schmidlin qui se mit au service des intérêts allemands. Il mettait en garde les missionnaires «  contre toute compromission nationaliste ou politique, les invitant à chercher dans les coutumes [indigènes] les points d’ancrage de la foi et surtout à soutenir l’indigène contre toute injustice  : que jamais la mission ne se fasse complice des atteintes portées aux droits, à la langue, au style de vie quotidienne des indigènes.  » (La mission catholique allemande au Cameroun 1890-1916, Philippe Laburthe-Tolra, Karthala, 2005, p. 238)

Les pallottins allemands adoptèrent aussi la missiologie de Schmidlin en mettant en valeur la culture indigène qui doit être assumée par la mission. L’un d’eux, le Père Hermann Neckes, professeur d’ethnologie à l’Université de Berlin, formera les religieux de son ordre en les attachant à l’étude des langues camerounaises pour inculturer la religion selon la méthode de Ricci  : préférer utiliser un terme modifié de la langue africaine plutôt qu’un néologisme avec des mots européens.

Les convertis des tribus évangélisées par les pallottins, soucieux de ne pas revenir au paganisme, objectèrent aux Pères que le mot ange qu’ils voulaient traduire par nkug serait associé «  avec les pires pratiques maléfiques de sorcellerie  ». En 1919, le Père Neckes voulut leur imposer de récupérer dans la liturgie des éléments de leur culture traditionnelle. «  Ils refusèrent tout net d’introduire dans l’église des gestes, chants, instruments de musique beti  : ils veulent même musique et même chants qu’en Allemagne  », c’est-à-dire la messe en grégorien pour lequel ils avaient une aptitude naturelle. «  Sinon, à quoi bon nous être convertis  ?  » (La mission catholique allemande au Cameroun, p. 243)

Lors de la session de missiologie de Düsseldorf en 1919, «  le Père Neckes rappelle la théologie des pierres d’attente et affirme avec force la nécessité, pour remplir le but de la mission d’acquérir connaissance et respect de la culture  : “ Il est regrettable que les cérémonies religieuses se déroulent encore dans certains endroits en langue européenne. On va ainsi contre la christianisation de la culture […], la langue du missionnaire ou du peuple qui commande n’a rien à faire à l’église. ”  » Cependant, il constate que «  tous mes essais de transplanter la poésie et la musique indigène à l’église ont échoué devant l’idée des chrétiens que rien de païen ne devait pénétrer à l’église.  » C’est bien là tout l’idéalisme allemand qui, face à la réalité, maintient ses catégories a priori.

En 1913-1914, le Père Joseph Schmidlin fit une tournée en Extrême-Orient, mandaté par une commission pour le développement des écoles de mission créées en 1912 lors d’un congrès pédagogique mondial tenu à Vienne. En réalité, Schmidlin combattait ouvertement le protectorat français. Il souhaitait se présenter aux vicaires apostoliques de Chine avec une lettre de recommandation du préfet de la Propagande, le cardinal Gotti, mais celui-ci ne la lui accorda pas. «  Avec Pie X, le cardinal Gotti, fut toujours favorable au maintien du protectorat français sur les missions. En ce qui concerne la Chine, le refus de recommander J. Schmidlin aux vicaires apostoliques en fournit un indice.  » (Claude Soetens, l’Église catholique en Chine au XXe siècle, éd. Beauchesne, 1997, p. 65)

MGR LE ROY, L’ARCHÉOLOGUE DE LA RÉVÉLATION PRIMITIVE.

Élu en mai 1896 quatrième supérieur des Pères du Saint-Esprit, il devait gouverner la congrégation jusqu’à la condamnation de l’Action française en 1926. Le chapitre réuni à Paris pour cette élection devait choisir entre deux candidats  : Mgr Augouard et Mgr Le Roy. Mais en plein “ combisme ” les capitulants préférèrent élire quelqu’un de «  conciliant et qui avait toujours su distinguer entre religion et nationalisme  » (Les Spiritains, R. P. Henry Koren, p. 392), tandis que Mgr Augouard était connu pour son ardent patriotisme dans les missions et son intransigeance face à l’administration républicaine.

Ses explorations des peuplades primitives du Tanganyika amenèrent Mgr Le Roy à adopter la théologie de la révélation primitive qui consiste à trouver dans les religions païennes des traces d’une vraie révélation et de s’en servir comme semence enfouie de la révélation chrétienne.

En 1906 Mgr Le Roy, supérieur des spiritains, écrivit l’article inaugural de la revue Anthropos, revue internationale d’ethnologie et de linguistique sur le «  rôle scientifique du missionnaire  ». Cette revue et l’institut du même nom ont été fondés par le célèbre anthropologue Guillaume Schmidt s.v.d., à Vienne, dans le but de «  permettre aux missionnaires de réaliser des observations ethnologiques parmi les peuples qu’ils évangélisaient et de les publier […]. Le cardinal Mercier archevêque de Malines avait stimulé le Père Schmidt et soutenu le projet devant la Curie romaine, où en cette époque “ de canicule de l’intégrisme ” [nous sommes sous saint Pie X !] l’idée avait d’abord été suspecte.  » (Pierre Charles à Louvain. Les formes d’une action missionnaire, Jean Pirotte, Karthala, 2005, p. 123) On prétendait élaborer une science des missions émancipée de la foi, en rejetant tout traitement apologétique et autoritaire.

Dans la même ligne que Schmidlin, Mgr Le Roy affirme en 1906 que pour établir le christianisme, «  il faut bien se mettre dans l’esprit que chaque peuple a sa civilisation, c’est-à-dire sa manière de comprendre la vie, de la mener comme il l’entend, d’en tirer le parti qui lui semble le meilleur, de se diriger, de se gouverner. C’est pourquoi il n’y a pas sur la terre à proprement parler des “ sauvages ” [ah ?]. Les sauvages ne se rencontrent que dans nos sociétés civilisées [pas possible ?!] et c’est la “ civilisation ” qui les produit [merci, Jean-Jacques !]. Le missionnaire doit recevoir ses lettres de naturalisation, il n’a donc pas à condamner tout en bloc, mais semblable à l’archéologue dans ses fouilles patientes et avisées, à démêler ce qui est primitif et moral de ce qui a été rapporté, ajouté, défiguré par les générations qui se sont succédé sans lumière et sans guide [bon courage !] et, ayant ainsi retrouvé une trace [oh ! vite, une épingle et une étiquette], il s’en servira pour asseoir la religion [sur la trace ? elle va s’effacer, non ?] dont il a l’honneur d’être l’humble architecte.  » C’est ainsi que l’on se fait l’orgueilleux architecte d’une autre religion  !

La mort du cardinal Gotti en 1916 donnera toute liberté à cette missiologie de se répandre. Benoît XV nommera à sa place le cardinal Van Rossum, un Hollandais, à la tête de la Propagande. Il fut l’agent principal de la réforme missionnaire sous Benoît XV et Pie XI.

“ MAXIMUM ILLUD ”, L’ENCYCLIQUE DU PÈRE LEBBE.

Dans un mémoire de cinquante pages envoyé à Mgr Vanneufville en octobre 1918, Lebbe dénonçait les méthodes d’évangélisation pratiquées jusque-là en Chine et vantait la sienne (Mission chrétienne en Chine selon Ricci et méthode de Tientsin, Claude Soetens, p. 105, in Diffusion et acculturation du christianisme, Jean Comby, Karthala, 2005). Le mémoire fut transmis à la Propagande par Mgr Vanneufville. Lebbe y faisait aussi l’éloge de la méthode Ricci auprès des lettrés. Le Père Antoine Cotta adressa un autre mémoire à Rome qui sera «  une des sources, peut-être la principale, de l’encyclique Maximum illud. On le sait par Antoine Cotta lui-même qui l’apprit de Mgr Vanneufville. Et on le constate clairement en comparant les deux documents, très semblables quant au contenu et parfois identiques jusque dans l’expression.  » (Claude Soetens, Histoire des missions de Chine au XXe siècle, p. 78)

Ces deux mémoires incitent le nouveau préfet de la Propagande à envoyer un questionnaire à six vicaires apostoliques pour «  s’informer sur l’agitation religieuse, l’activité apostolique des missionnaires, le clergé indigène […]. Deux rapports attirèrent l’attention de Rome  : celui de Mgr Hennighaus, verbiste allemand du Shantung ouvertement hostile au protectorat français en pleine guerre de 14-18, et celui de Mgr de Guébriant, des missions étrangères de Paris, qui concordaient en bien des points avec les écrits des Pères Cotta et Lebbe.  » Il semble que Mgr de Guébriant qui avait toujours été un bon missionnaire, patriote, ait changé de conviction en voyant Rome prendre parti pour le Père Lebbe. Le Père Henri Garnier suggère même qu’il briguait le poste de légat du Pape en Chine réclamé par Lebbe. Mais Mgr de Guébriant fut nommé visiteur apostolique, avec des instructions conformes aux vues de Lebbe et Cotta.

Alors que le vicariat de Tientsin avait retrouvé la paix en l’absence du Père Lebbe et bien qu’un mouvement de conversion reprenait, Mgr de Guébriant obtint le déplacement de Mgr Dumond qui reçut «  du cardinal Gasparri, secrétaire d’État, un télégramme de quarante-six mots italiens le déchargeant de son vicariat et le nommant administrateur du nouveau vicariat de Kan-Chow au Kiang-Si  »  ! Lebbe laissait donc à Tientsin un vicariat décapité où l’autorité traînée dans la boue ne pouvait plus mettre de freins à l’indiscipline  : les grands séminaristes de Tientsin prétendront imposer au nouvel évêque, Mgr de Vienne, un directeur de leur choix et les religieuses indigènes ne voulaient plus de supérieure générale  !

Rome n’attendit pas le résultat de la visite apostolique  : avant même d’avoir reçu les rapports de Mgr de Guébriant, Benoît XV publia la lettre apostolique Maximum Illud le 30 novembre 1919. Tout était en fait déjà programmé selon les idées du Père Lebbe, c’est la raison pour laquelle nous avons tenu à raconter les menées de Lebbe et Cotta afin qu’on se rende compte de quelle source empoisonnée cette encyclique tire son origine  : ce sont de pures ­calomnies inspirées par Lebbe contre les missionnaires de Chine  ! Cela ne vient sûrement pas du Saint-Esprit. En la recevant, Lebbe dira  : «  C’est mon encyclique  », il avait réussi selon son expression «  à faire marcher les vieux bonzes de Rome […]. Dix ans plus tôt, elle serait passée inaperçue. Avec la campagne de Lebbe, elle produisit l’effet d’un blâme sévère pour les missionnaires.  » Traduite en chinois, elle fut expédiée d’office à tous les prêtres indigènes.

Maximum illud marque un tournant dans la doctrine missionnaire, c’est l’aboutissement d’un mouvement issu du modernisme que nous avons évoqué et dont on retrouve les idées maîtresses dans l’encyclique. Celle-ci commence par un historique de la mission et met sur un même pied Bartholomé de Las Casas, celui qui voulait remplacer l’esclavage des Indiens par l’esclavage des Noirs, et saint François Xavier  ! Benoît XV reproche ensuite aux missionnaires de ne s’occuper que des convertis et de ne pas chercher à conquérir d’autres âmes, alors que les chiffres donnés plus haut montrent qu’en Chine, on avait multiplié par dix le nombre de chrétiens, depuis 1860, mais grâce au protectorat français dont bénéficiaient tous les missionnaires, y compris les missionnaires étrangers qui devaient prendre un passeport français pour être protégés des exactions des autorités chinoises  ! Or dans l’encyclique, Benoît XV fustige le nationalisme des missionnaires, il leur est reproché de ne s’occuper que de leur patrie terrestre et non de la patrie céleste  :

«  Ne serait-ce point une chose réellement douloureuse que des missionnaires passent pour oublier leur dignité en s’occupant davantage de leur patrie d’ici-bas que de celle du Ciel et en se souciant plus qu’il n’est convenable d’agrandir sa puissance et d’étendre sa gloire par-dessus tout  ! Ne serait-ce pas pour l’apostolat la peste la plus redoutable, celle qui détruisait dans l’âme du missionnaire le ressort de son amour des âmes, tout en affaiblissant son crédit dans la masse de son troupeau  ?  » On mesure l’ignominie de ce reproche si l’on songe que seul Lebbe tombait sous le coup de l’encyclique  : le nationalisme “ fantôme ” des missionnaires était dénoncé sans preuve dans un pays où l’on créait un nationalisme religieux xénophobe et dangereux  ! Les missionnaires reçurent avec stupeur et indignation cette encyclique au moment où tombaient les premiers martyrs du nationalisme chinois. Cette encyclique fut perçue par certains comme la préparation de l’abandon des colonies prévue par Rome  !

L’encyclique de Benoît XV recommandait L’Union missionnaire du clergé, mouvement fondé par l’abbé Paolo Manna qui se répandit alors dans tous les diocèses sous l’autorité de la Propagande, et dont les bulletins commenceront à répandre les idées de Lebbe, en particulier sur la nécessité du clergé autochtone. Schmidlin fut l’introducteur du mouvement en Allemagne et en devint le directeur. Parmi les rédacteurs du bulletin de L’Union missionnaire du clergé, on trouve nos deux abbés de Tourcoing, Mgr Vanneufville et l’abbé Glorieux, ainsi que George Goyau, Henri de Lubac et le R. P. Pierre Charles, jésuite, célèbre missiologue de Louvain.

D’UNE MISSIOLOGIE TEILHARDIENNE…

Le R. P. Pierre Charles, dans l’élan de Maximum Illud, s’engagea dans une campagne pour le clergé autochtone en favorisant l’implantation du séminaire de Lemfu au Congo, en prenant la direction des Semaines de missiologie de Louvain, et en créant l’AUCAM (Association Universitaire Catholique pour l’Aide aux Missions). Ce sont les principes de l’Action catholique appliqués aux missions. «  L’AUCAM voulait apporter aux missions l’aide intellectuelle des laïques  »  ! On fera des études scientifiques sur les problèmes missionnaires, avec «  une approche respectueuse et scientifique des populations, de leurs cultures et de leurs religions […]. La missiologie foncièrement optimiste de Pierre Charles se rattache à une vision du cosmos aux allures “ teilhardiennes ”. Teilhard de Chardin, s. j., considérait d’ailleurs son confrère Pierre Charles comme un de ses amis intimes […]. L’œuvre du Créateur ne peut pas être indifférente ou opposée à celle du Rédempteur. Le travail missionnaire se comprend comme «  une immense entreprise de “ restitution ”  : Tout ce que le génie des hommes ou leur patience ou leur courage ou leur bonté ont fait naître, tout cela est d’origine divine et doit retourner ad fontalem originem.  » Ce qui implique le respect de “ l’âme indigène ” et de sa culture.

… À LA LUTTE CONTRE L’ACTION FRANÇAISE.

Pendant ses études à Paris de 1912 à 1914, le R. P. Pierre Charles prêta son concours aux œuvres de Marc Sangnier. On peut lui appliquer ce que frère Bruno dit du Père Voillaume qui, à la même époque, trahissait l’esprit du Père de Foucauld  : «  En creusant un peu notre Père découvrit que le Père Voillaume et ses premiers frères étaient, à la ressemblance de Sangnier et du Sillon, de jeunes bourgeois libéraux, très profondément démocrates-chrétiens. À ce moment-là, ces mêmes démocrates soufflaient dans l’Église un vent puissant d’anticolonialisme.  » (Charles de Foucauld, p. 281)

Pierre Charles est de cette haute bourgeoisie  : fils de Raymond Charles, éminent magistrat conseiller à la Cour de cassation, frère de Paul Charles ministre des Colonies, président du conseil d’administration de la Banque centrale du Congo belge et du ­Rwanda-Urundi et administrateur de l’office des Transports du Congo. Cette bourgeoisie démocrate chrétienne sera favorable à la décolonisation lorsque la défense de ses intérêts l’exigera et se liguera dans le même mouvement contre l’Action française lorsque celle-ci, en passe de conquérir le pouvoir en France, commencera à percer en Belgique.

Maximum Illud paraissait au moment où commençait une campagne destinée à condamner l’Action française, campagne préparée par les mêmes agents qui combattaient le protectorat français. En effet, en mars 1920, Mgr Vanneufville, maintenant chanoine du Latran et l’abbé Glorieux, correspondant de La libre parole, et l’abbé Tiberghien pressent Benoît XV de publier une nouvelle encyclique afin de rallier les catholiques à la République et “ couronner ” ainsi le rétablissement des relations diplomatiques avec la France (Philippe Prévost, L’Église et le ralliement, 2010, p. 128-130). La manœuvre échoue mais elle reprend quatre ans plus tard en Belgique. En 1925, une enquête sur les écrivains préférés des membres de l’Action Catholique de la Jeunesse Belge (ACJB) révéla que Maurras, Bourget et Barrès se trouvaient en tête du sondage. Le cardinal Mercier ne recueillait que six voix. Cette enquête provoqua la rage dans le clan démocrate-chrétien de l’équipe Passelecq actionnée en Belgique par le même R. P. Pierre Charles et soutenue en France par les abbés Lugan et Pierre. Le R. P. Pierre Charles dénonça «  “ l’infiltration maurassienne dans l’ACJB ” et surtout la barrière qu’elle dressait devant les progrès de la démocratie chrétienne  » (Philippe Prévost, op. cit., p. 163). C’est de là que partit la campagne qui aboutira à la condamnation de l’Action française en 1926, car le pamphlet de l’avocat Passelecq sera recopié servilement par le cardinal Andrieu, sur ordre de Pie XI qui en avait besoin pour condamner l’Action française.

LEBBE AU SERVICE D’UN NATIONALISME ÉTRANGER  !

En octobre 1919, les troubles fomentés par le journal I-Che-Pao prennent une telle ampleur que le chef de la police de Tientsin décide de fermer le journal. Devant les bureaux situés en terrain chinois, la police se heurte à des fusiliers américains  ! Le 12 octobre 1919, le North China Star apprend à ses lecteurs que I-Che-Pao est propriété américaine et que le consul général d’Amérique, M. Heintzleman, a énergiquement protesté contre l’intervention de la police chinoise. «  L’organe de Lebbe, qui avait calomnié un évêque français et des missionnaires français, en leur reprochant d’avoir travaillé à l’extension de la concession française s’était mis au service des intérêts américains… gratuitement sans doute.  » Non  ! On apprendra plus tard que le journal avait reçu 60 000 $ et émargeait au budget du futur président de la République Ts’ao-K’oun.

Le journal “ catholique ” était entre les mains de païens et sous l’influence du protestant Su-Tsien, un des précurseurs du communisme en Chine  ! (Introduction à la vie réelle du Père Lebbe, deuxième partie, p. 30) Le protestantisme américain semble avoir été le véhicule du communisme en Chine. Les premiers missionnaires protestants étaient d’ailleurs «  en majorité Américains […]. En 1845, on compte en Chine vingt missionnaires américains pour dix anglais et un allemand. En 1855, les Américains sont quarante-six, les Anglais vingt-quatre. Les envoyés du Nouveau Monde apportent avec la foi chrétienne un message de démocratie, de science et de progrès. Les idéaux sont communiqués aux étudiants et intellectuels chinois au moyen d’une abondante littérature chrétienne  », en particulier des traductions de la Bible. De là un pullulement de sectes pseudo-chrétiennes, par exemple les Taï-ping qui suivent surtout «  les traditions bibliques de l’Ancien Testament […]. Ils reprennent la tradition des guerres paysannes qui ont jalonné l’histoire chinoise. Il est permis de rapprocher ces soulèvements avec les guerres paysannes chrétiennes qui ont déchiré l’Allemagne au temps de Martin Luther […]. La lutte violente contre les oppresseurs du peuple fait également partie de la tradition biblique. Mais seul l’Évangile de la Rédemption par la Croix du Christ donne à cette lutte une portée spirituelle de libération du péché en vue de l’avènement du Royaume de Dieu qui n’est pas de ce monde. Les Taï-ping n’en sont pas encore là. Ils veulent établir un royaume terrestre. Un siècle plus tard, les communistes tenteront aussi d’établir une société sans classe au nom de l’inversion marxiste du christianisme.  » (Histoire des chrétiens de Chine, par Jean Charbonnier, MEP, Desclée, 1992, p. 255)

La révolution de 1911 a été fomentée par ces sectes protestantes et préparée par un curieux personnage dont il faut signaler les menées relatées dans l’Histoire de la Chine de René Grousset (1942, p. 382-390)  : «  Né à Canton en 1866, Sun Yat-Sen partit à l’âge de treize ans pour les îles Hawaï où il entra au collège américain d’Honolulu. Il suivit les cours de la faculté anglaise de Hong-Kong où il prit ses diplômes de médecine et termina ses études en Amérique et à Londres. Converti au protestantisme, républicain radical et marxiste, il apportait à la défense de ses idées une intransigeance de doctrinaire […]. De bonne heure, il s’était affilié à la franc-maçonnerie chinoise des Triades qui gardait dans l’ombre de ses loges la tradition des Tai-ping et de toutes les révoltes sudistes contre les maîtres tartares du Nord. Il donna à l’agitation de ces sociétés secrètes un but et une doctrine et trouva en elles un merveilleux instrument de propagande. Avec elles, il fonda vers 1900 le parti “ national ” ou Kuomintang.  » Coïncidence fortuite  ? Lebbe arrive en Chine au même moment pour mettre le désordre dans les missions catholiques.

Sun Yat-Sen «  favorisa en Chine la diffusion d’un protestantisme teinté de sagesse confucéenne. On trouve des protestants dans les milieux d’affaires, mais aussi dans les milieux étudiants, issus des familles de lettrés et dans les armées liées au parti du Sud. Tchang-Kaï-Chek, lui-même protestant, tolère cependant sans les approuver les campagnes antichrétiennes menées par ses conseillers soviétiques. En Chine il existe, en 1926, dix-sept universités protestantes pour seulement six universités catholiques. Et encore, l’université bénédictine de Pékin, fondée par les Américains est regardée d’un fort mauvais œil par les autorités françaises.  » (Élisabeth Dufourq, Le sacre des évêques chinois dans un contexte de guerre civile, 28 octobre 1926, in Diffusion et inculturation du christianisme, Jean Comby, Karthala, 2005, p. 267)

LEBBE REÇU À ROME  !

Pendant ce temps, le 5 mars 1920, le Père Lebbe embarque dans les bagages de Mgr de Guébriant, d’accord avec le Père Guilloux visiteur des lazaristes qui veut s’en débarrasser. Mauvaise décision  ! À une autre époque, on l’aurait déjà brûlé sur un bûcher pour la paix de l’Église et de la Chrétienté  ! Et on aurait bien fait. «  En France, en Belgique et à Rome, il se posera désormais en victime, chassé par ses supérieurs pour avoir trop aimé la Chine et, grâce à ses dupes, va commencer la mystification la plus effarante de l’histoire religieuse des temps modernes qui aboutira à essayer de le mettre un jour sur les autels.  » (Henri Garnier, op. cit., p. 40)

En décembre 1920, grâce au cardinal Mercier, protecteur de tous les traîtres de l’Église selon Mgr Benigni, Lebbe est reçu à Rome par le préfet de la Propagande, le cardinal Van Rossum à qui il donne le nom de plusieurs prêtres chinois “ dignes ” de l’épiscopat (nous en reparlerons  !) puis par le pape Benoît XV qui le félicite et l’encourage  !

LEBBE, AGENT DU COMMUNISME MONDIAL  !

Avec sa faculté de parole, son talent mystificateur, loin de la Chine qu’on ne connaissait pas, Lebbe organisa en foyers les nombreux jeunes gens chinois qui étudiaient en France et en Belgique. Il faisait de la propagande contre les capitalistes occidentaux, contre le protectorat français, il attaquait les suppôts de l’impérialisme que sont les missionnaires ennemis des rites et de Confucius.

Lebbe envoyait ses protégés dans des collèges catholiques de Belgique où ils laissaient une mauvaise réputation, il en introduisait dans de bonnes familles belges et favorisait les “ mariages eurasiens ”. Il y eut de terribles surprises et de gros scandales, car la plupart de ces jeunes gens étaient déjà mariés en Chine où l’état civil n’existe pas  ! Par ses imprudences, Lebbe participait à la traite des Blanches déjà florissante à cette époque en Extrême-Orient. Un rapport sera fait plus tard à Rome sur ces scandales qui touchaient particulièrement le foyer chinois catholique de Louvain. «  Trente-deux pages in-folio où défilent sans arrêt des voleurs, des adultères, des matérialistes, des bolchevistes.  » Passons sur les détails… Le foyer “ catholique ” devint un club révolutionnaire d’où partait une ardente propagande communiste alimentée par un abonnement à L’Humanité et des relations directes avec Moscou.

Résultat  : un néophyte de Lebbe, de retour chez lui forma un soviet. D’autres constitueront des bandes qui enlevèrent des religieuses et des missionnaires américains et, en 1929, des convertis de Lebbe seront signalés pour avoir participé au massacre des franciscains de Hou-Pée.

LE RÉSEAU DU PÈRE LEBBE EN EUROPE.

En 1923, en Belgique, à Verviers, il rencontre l’abbé André Boland qui reçoit aussi des étudiants chinois. Le secrétariat de la paroisse Sainte-Julienne à Verviers, dont il est curé, devient le secrétariat du Père Lebbe et ils s’entendent bientôt pour fonder la S.A.M., Société des Auxiliaires des Missions, que le cardinal Mercier trouva providentielle  ! (Nous les verrons à l’œuvre.) Ce sont des prêtres séculiers diocésains qui se mettent au service des futurs évêques indigènes sur le modèle du Collège américain de Louvain.

Entre-temps, Lebbe fait la connaissance de Jacques et Raïssa Maritain, il célèbre la messe chez eux  : «  21 octobre 1924  : Messe chez nous par le Père Lebbe, missionnaire admirable [sic !]. On lui attribue des miracles. Très impressionnant dans sa parfaite simplicité.  » Maritain lui écrira de 1925 à 1937, et enverra à Lebbe ses ouvrages. Il promettra en 1947 à l’ambassadeur de Chine d’appuyer la cause de canonisation du Père Lebbe…

Lebbe sera invité aux Semaines de missiologie de Louvain par le R. P. Pierre Charles et par le Père Fernand Portal qui le considérait comme «  l’un des prêtres les plus remarquables de son temps  » et lui confia la direction de deux retraites en 1924 et 1925.

LE SACRE DES ÉVÊQUES CHINOIS.

En 1922, Pie XI nouvellement élu nomme délégué apostolique en Chine Mgr Celse Costantini, qui avait sympathisé «  du reste un temps avec le courant qui sera condamné sous le nom du modernisme  » (L’Église catholique en Chine au XXe siècle, p. 106). Sa nomination signifiait donc officieusement à la France la fin de son protectorat sur les missions. À Tientsin, il bénit l’imprimerie du I-Che-Pao  ! (Histoire des chrétiens de Chine, p. 290) Et il prend pour secrétaire le Père Tchao, l’ami du Père Lebbe.

À son retour à Rome, le pape Pie XI décide de sacrer six évêques chinois. La cérémonie a lieu le 10 octobre 1926 à Saint-Pierre de Rome, en présence du Père Lebbe. Le comte de Martel, chef de la délégation française à Pékin, dénonce cette manœuvre de “ propagande inopportune ” qui flatte le nationalisme chinois sans aucun fruit pour l’Église et fragilise juridiquement les missions catholiques. En effet, grâce au traité de Tientsin, seules les missions dirigées par des Européens échappaient au droit commun chinois. Les évêques chinois étaient considérés par les autorités chinoises comme de simples citoyens, à la merci de leurs exactions. Même les catholiques chinois «  ne tenaient pas du tout à voir leur évêque chinois, pour une affaire de mur mitoyen, pris au collet par des sbires loqueteux, armés de tromblons et de vieilles piques et traînés menottes aux mains au tribunal  ! Le jugement aurait eu lieu au gré du préfet ou du sous-préfet, mais presque toujours le soir. À genoux devant celui qu’on appelait le “ père et mère ” du peuple, à la première réponse contraire à l’opinion déjà faite dudit “ père et mère ” il aurait été étendu sur le ventre, les fesses en l’air, et frappé par deux satellites de plusieurs dizaines de coups de bâton.  » (Lebbe, sa légende, p. 88)

Quand Mgr de Guébriand, chargé par le cardinal Van Rossum de préparer l’épiscopat chinois, demanda aux vicaires apostoliques s’il était opportun d’en nommer tout de suite, tous répondirent négativement et insistèrent pour qu’on attende… Comme Mgr de Guébriand faisait remarquer que Rome désirait une autre réponse, Mgr Lecroart répliqua  : «  Si l’opinion du corps épiscopal de Chine tout entier ne suffit pas à éclairer ou convaincre le Saint-Père, je ne vois pas pourquoi il nous demande notre avis. Qu’il fasse comme il lui plaît  !  »

LE DÉSASTREUX ÉPISCOPAT INDIGÈNE.

«  Vous allez voir ce que vous allez voir  », dit Lebbe à l’occasion du passage des six évêques en Belgique après leur sacre.

Mgr Tchao, l’ami de toujours de Lebbe et le secrétaire de Costantini, nommé vicaire apostolique du Suan-Hwa-Fou fut confronté dès son arrivée à la brutalité naturelle du clergé du pays et comprit très vite qu’il ne pourrait se faire obéir. Le Père Garnier raconte que sa vaste résidence et son église étaient devenues un lieu de promenade des soldats casernés près de là. Ils entraient dans l’église en fumant et conversant. Pendant la messe de l’évêque, ils s’asseyaient sur les bancs de communion et dévisageaient les femmes. D’autres, montés sur l’autel essayaient de forcer la porte du tabernacle.

Mgr Costantini comprit l’utilité des traités conclus avec la France et chercha en vain à donner un statut à ses évêques chinois. La France refusa et Tchang-Kaï-Chek l’éconduisit. Il chercha à amorcer un concordat avec l’aide de Lebbe mais l’entrevue qu’il eut le 23 février 1929 avec le chef du kuomintang qui le reçut très froidement lui fit comprendre qu’il ne fallait pas insister. Ce fut l’échec. Dans son livre Réformes des missions au XXe siècle (Casterman, 1960), Costantini présente son voyage à Nankin comme un succès  !

Mgr Tchao mourut d’émotion quand l’armée de Mandchourie attaqua sa ville épiscopale. «  La nouvelle arriva chez son frère, petit employé de chemin de fer sans ressource, le jour où il mariait son fils. Il y avait un millier d’invités…  »

Mgr Louis Tchen, vicaire apostolique de Fenyang au Chan-Si prêta aussi à son frère les capitaux de la mission. Tout fut perdu et son clergé le mit en quarantaine. L’évêque tomba malade, abandonné de tous, personne ne voulut lui administrer les sacrements. Il réussit à les avoir in extremis avant de mourir mais son cercueil resta longtemps à l’abandon avant d’être inhumé.

Mgr Soun, vicaire apostolique d’Ankwo avec le Père Lebbe dans son diocèse, perdit rapidement l’autorité sur son clergé et en devint la victime. Un jour, il fut pris dans une affaire scabreuse. Mgr Soun reçut, par voie hiérarchique l’ordre de donner sa démission  : ce fut, dit-il, le plus beau jour de sa vie  ! Mgr Costantini dans son livre n’en parle pas  !

MGR COSTANTINI PROVOQUE LA MORT DE MGR FABRÈGUE.

Le protecteur de Lebbe se révéla totalement lors de l’affaire du collège Taoming. En 1929, Mgr Fabrègue, coadjuteur de Mgr Jarlin, revient de Rome avec l’autorisation de fonder un collège pour jeunes gens et jeunes filles. Il avait demandé une subvention du gouvernement français comme le faisait tout missionnaire, même en Afrique  ! Mgr Costantini en fut vexé parce que le missionnaire français s’était adressé directement à Rome.

L’école française Taoming allait être inaugurée en septembre 1928 avec quatre cents élèves inscrits… Le chiffre aurait dû inquiéter le directeur, le Père Menne, o. p. Des étudiants s’étaient inscrits pour y semer la discorde, envoyés probablement par les bénédictins de l’université catholique Furen de Pékin (fondée par les Américains) qui craignaient d’être concurrencés. À l’ouverture, ils voulurent créer un soviet composé d’élèves des deux sexes qui auraient décidé de la vie du collège. Le directeur refusant, des plaintes furent portées dans les journaux. Les choses se dégradant très vite, on donne congé aux élèves pendant trois jours et on finit par fermer totalement l’école.

Mgr Costantini exploite l’affaire sans vergogne et en rend responsable Mgr Jarlin par une lettre dans laquelle il lui ordonne de convoquer son Conseil et le Père Menne. Mgr Jarlin demande au délégué de surseoir à sa lettre, mais Mgr Costantini refuse et s’attaque à Mgr Fabrègue qui reçoit un télégramme du cardinal Van Rossum l’appelant à Rome et lui demandant accusé de réception avec date de son arrivée à Rome  ! Mgr Fabrègue va voir Costantini et reçoit une volée de bois vert  : il lui est reproché d’avoir voulu concurrencer l’œuvre des bénédictins et d’affermir la position de la France à Pékin  ! Mgr Fabrègue se sent condamné d’avance. Il part pour la France le 13 novembre, via la Sibérie. Un télégramme du 26 novembre daté d’Omsk annonce que Mgr Fabrègue est mort d’une attaque d’apoplexie dans le train. «  Cette mort impressionne fortement et ramène toutes les sympathies à la pauvre victime tandis que tous maudissent l’auteur responsable de cette mort.  »

Au service solennel qui se déroule le 29 novembre au Peitang, toute la colonie française de Pékin est là et la légation de France au complet. Mgr Costantini la préside et donne l’absoute. «  Il est impossible d’exprimer le sentiment de haine que sa présence éveillait dans tous les cœurs en cette circonstance. Une sœur avouait s’être cachée derrière une colonne pendant toute la messe pour ne pas le voir. Le provincial des Frères maristes fit cette réflexion  : “ Pendant la cérémonie toute l’assistance, émue et consternée, trouva révoltante et de mauvais goût la présence du bourreau, Mgr Costantini. ”  » Costantini essaiera aussi de démissionner Mgr de Vienne, évêque de Tientsin pour mettre Lebbe à sa place mais il y eut de telles protestations qu’il dut y renoncer.

LEBBE FONDE UN ORDRE RELIGIEUX  !

En 1927, Lebbe se fait naturaliser Chinois et il se retrouve dans la préfecture apostolique de Mgr Soun, dans la campagne sud de Pékin. Son retour provoque une opposition des lazaristes qui lui interdisent le séjour à Pékin, mais Lebbe va obtenir de Mgr Costantini le poste d’aumônier général de l’Action catholique universitaire  !

Le Père Henri Garnier écrit alors un livre retentissant  : Le Christ en Chine, dénonçant l’imposture du Père Lebbe. Il est exilé en Suisse (sic  !) par Mgr Costantini, mais son livre sera lu par Pie XI. En effet, «  le Pape demanda l’ouvrage au général des jésuites, le Père Ledochowski […], un supérieur d’ordre m’annonça que sa lecture avait profondément impressionné le Pape.  » En 1928, cela n’empêcha pas le Père Lebbe de fonder une congrégation religieuse [sic !] les Petits frères de Saint-Jean-­Baptiste à laquelle s’ajoute bientôt les Petites sœurs de Sainte-Thérèse de l’Enfant-Jésus appelés avec ironie les “ Titis ” et les “ Mémés ”  ! On lui confie une sous-­préfecture et, en automne 1930, il débarque à Donglü, dans la paroisse du Père J.-M. Trémorin. Le frère “ Titi ” responsable de la mission annonce au missionnaire français qu’avant un an, toute la sous-préfecture sera chrétienne et qu’en trois ans, il ne restera plus un seul païen dans le vicariat de Mgr Soun  !

Dans un village converti trente-six ans auparavant par le futur Mgr Jarlin et comptant une centaine de catholiques, Lebbe arrive, peu après les frères et les sœurs, les poches pleines de la quête qu’il avait faite pour sa mission. Les curieux affluent et s’inscrivent sur les listes de catéchumènes, attirés par la partie principale de son discours  : tout inscrit recevra un dollar. On établit des écoles, quelques moines enseignent les hommes, des sœurs s’occupent des femmes  ; des frères vont un à un dans les maisons, empruntant chez les païens comme chez les chrétiens de quoi construire des chapelles, les sœurs vont deux par deux et couchent chez n’importe qui.

On aidait les futurs chrétiens qui avaient des procès en cours, en faisant un cadeau au préfet et Lebbe intervenait  : les procès se multiplièrent… Le pays était sens dessus dessous. Les anciens chrétiens s’inquiétaient de la liberté de mœurs de certains “ titis ” et “ mémés ”. Un petit frère disparut avec l’argent emprunté, un autre avec une “ mémé ”. Une délégation de notables vint trouver Mgr Soun et l’avertit qu’ils étaient prêts à chasser “ titis ” et “ mémés ” à coups de bâtons s’il ne les rappelait pas. On nomma un curé chinois dans le village qui retrouva les ­chrétiens de Mgr Jarlin mais pas les trois mille chrétiens que Lebbe et sa clique prétendaient avoir convertis. Telle était l’œuvre accomplie par Lebbe en Chine du Nord avant qu’il se révèle pleinement lors de l’invasion japonaise.

AUMÔNIER DE L’ARMÉE COMMUNISTE  !

En 1933, les effectifs des frères et des sœurs sont de deux cents  ! L’absence de recommandations semble être le principal critère de recrutement. Pour se soustraire à l’autorité des lazaristes qui, réunis en chapitre, veulent mettre un terme à l’action de Lebbe, ce dernier demande à quitter la congrégation pour entrer dans un ordre plus sévère, le sien  ! Rome le nomme supérieur des “ titis ” et “ mémés ”. En cette même année, il se met à la disposition de l’armée de Tchang-Kai-Chek avec vingt de ses frères et deux cent quarante “ brancardiers ” formés à la hâte  !

En 1937, les Japonais envahissent la Chine et Lebbe fuit en territoire dépendant des troupes communistes et s’engage dans leurs rangs. Pendant cette retraite, on vit «  dans la région de T…, des frères (moines de Lebbe) habillés en soldats, piller comme leurs camarades  » (Les missionnaires de Chine répondent à M. Levaux, p. 39). Il faut juste préciser que ces “ communistes ” n’étaient que «  d’ignobles bandits dont la fameuse “ retraite des 10 000 lis ” [la longue marche de Mao] avait fait, dans le monde rural et commerçant plus de six millions de victimes  !  » Lebbe envoya des tracts aux prêtres chinois, les invitant à recruter des hommes qui furent incorporés dans ­l’armée communiste.

Lebbe écrit à Lou-Tcheng-Tsiang, son ami devenu moine dans l’abbaye Saint-André-de-Bruges et plus connu sous le nom de dom Célestin Lou. Celui-ci relaie les nouvelles dans un journal belge  ;

«  Les communistes chinois sont enfin entrés dans la communauté nationale. Le temps n’est pas si éloigné où tout étudiant chinois, pour peu qu’il fût patriote, était suspect de communisme. Je me permets d’attirer l’attention sur le sens différent que revêtent les mêmes mots d’après le pays où on les emploie et d’après les personnes qui les utilisent. Les termes “ conservateur ”, “ libéral ”, “ socialiste ” ont des significations différentes en Angleterre, en France, en Belgique et ailleurs. En ce qui concerne la Chine et son armée soi-disant “ communiste ”, il en est de même et je puis appuyer mes dires par un renseignement qui est tout à l’honneur de cette armée […]. Cette armée “ communiste ” compte dans ses rangs un officier dont la juste popularité n’est plus à faire ni en Belgique ni en Chine. C’est un aumônier militaire catholique. Il est Belge, il est Chinois, c’est le Père Vincent Lebbe… Ce Chinois-là, ce prêtre, ce religieux, les “ communistes de Chine ” en ont fait leur curé  !  » (Lebbe, sa légende, p. 98) Les mêmes nouvelles furent publiées dans La cité chrétienne de décembre 1938 par le même Jacques Leclercq.

LA SOCIÉTÉ AUXILIAIRE DES MISSIONS… DE L’ARMÉE COMMUNISTE CHINOISE  !

Le Père Raymond de Jaegher, premier prêtre de la SAM resta à Ankwo après la fuite de Lebbe. Le général communiste Lu-Tcheng-Tsao, ex-colonel de l’armée nationaliste, envahit la mission et de Jaegher se met à son service. Ils devinrent “ frères jurés ”. Lu manquant de troupes, chargea de Jaegher de trouver de l’argent, des armes et des hommes. Il imposa les villes et les campagnes, recruta des paysans de gré ou de force, les séminaristes SAM en âge de porter les armes furent envoyés à Lu, et tout de suite gradés. On promit de les renvoyer après la guerre, mais on ne les revit plus. De l’imprimerie de la mission sortirent des tracts communistes et de Jaegher alla jusqu’à Tientsin pour acheter des formes et le papier nécessaire afin d’imprimer des billets de banque de couleur rouge mis en cours forcé.

En 1943, les Japonais le capturèrent et l’enfermèrent dans le camp de concentration de Chan-Tong avec cent quatre-vingts autres missionnaires de huit congrégations. Libérés par les Américains, de Jaegher change de bord et se met au service de Tchang-Kaï-Chek en recrutant huit cents chrétiens. Nommé colonel, il voyageait en uniforme d’officier chinois. Les Rouges lors d’une contre-offensive raflèrent “ le régiment chrétien ”. Et l’évêque, Mgr Tcheng, qui avait participé à l’affaire, réussit à s’enfuir en France  ! Les deux aumôniers chinois ainsi que les officiers furent fusillés. Plus tard, le régiment chrétien subit une “ rééducation ” et fut envoyé sur le front de Corée. De Jaegher avait quant à lui réussit à s’enfuir aux USA et raconta toute l’affaire à sa manière dans un autre livre mensonger intitulé  : Tempête sur la Chine. À ne pas lire  !

Or Pie XI venait de condamner le communisme. Cette collusion de Lebbe avec les Rouges était donc une faute et une tache qu’il fallait cacher au public. Le chanoine Leclercq s’y employa avec toute son astuce dans sa biographie de Lebbe. Mais Lebbe n’était pas le seul en cause  : tous les membres de la Société Auxiliaire des Missions (SAM) étaient devenus procommunistes (cf. encart ci-dessus). «  L’hypernationalisme indigène, créé à Tientsin, s’imposera peu à peu, avec ses conséquences, à tous les convertis de couleur, passera en Indochine, au Japon, dans l’Inde et même en Afrique  ! Les bulletins qui s’inspirèrent de son esprit créeront un arsenal où les indigènes trouveront les armes qui leur permettront d’attaquer les missionnaires qui les ont formés, d’annihiler leurs efforts et de les chasser.  » Le Père Emmanuel Jacques-Houssa, membre de la SAM, fut envoyé au Tonkin en 1939 à Phat-Diêm où Mgr Tong, vicaire apostolique, qui était hostile à la France, le prit pour secrétaire, mais il fut expulsé  : «  En mai 1946, après diverses aventures au cours desquelles il montra beaucoup de zèle et d’esprit de suite pour la propagande antifrançaise auprès du clergé annamite, il dut quitter l’Indochine, après que la sécurité française lui eut enlevé tous ses papiers.  » (Introduction à la vie réelle du Père Lebbe, première partie, p. 46) Mgr Le Hüu Tü, successeur de Mgr Tong, a prolongé la même propagande antifrançaise, puisqu’il lança son Action catholique dans la rébellion aux côtés d’Ho Chi Minh, au point de devenir son grand conseiller  !

Le Père Lebbe mourut misérablement à Tchun-King en 1940 victime de ses amis communistes qui le traitèrent d’espion double  : le Diable, après s’être servi de lui, s’en est débarrassé, mais il avait bien travaillé. Lebbe appuyé par Rome fut le premier responsable du schisme chinois puisque ses disciples adhérèrent au mouvement des Trois Autonomies et à l’Église patriotique. Quelques mois avant la mort du Père Lebbe, le 8 décembre 1939, Pie XII, désorienté par la missiologie moderne, abolit la condamnation des rites chinois, abolition à laquelle Mgr Costantini avait travaillé, lorsqu’en 1929 il fit les trois prostrations rituelles devant le cercueil de Sun Yat-Sen, le père de la révolution chinoise. Toutes ces œuvres vaudront bientôt à Mgr Costantini d’être élevé sur les autels  : «  Cité du Vatican, 30 septembre 2016. La Conférence épiscopale des Vénéties “ a exprimé un avis favorable à l’ouverture de la cause de béatification de son Éminence le cardinal Celso Costantini, figure d’élan missionnaire notable et de grande charité pastorale et évangélisateur de la Chine. ”  » (Communiqué de News.va, 7 octobre 2016)

CONCLUSION

Pendant qu’ils portaient Lebbe au pinacle, les démocrates-chrétiens, grâce à Massignon, étouffaient la mémoire du Père de Foucauld en le travestissant en révolutionnaire à l’instar du Père Lebbe  :

«  Au séminaire d’Issy-les-Moulineaux, après la guerre de 1939-1940, témoigne notre Père, on disait que trois grands apôtres prophétisaient la “ nouvelle missiologie ”  : en Chine, le Père Lebbe qui avait été nationaliste et raciste chinois anti-européen, contre tous les autres missionnaires, ses prédécesseurs comme ses contemporains  ; aux Indes, le Père Monchanin [formé par la SAM] qui prônait le syncrétisme avec le boud­dhisme et l’hindouisme  ; et le Père de Foucauld, que l’on disait islamophile. On faisait croire que celui-ci n’avait jamais songé à convertir les musulmans, mais que, admirant les valeurs de l’islam, il n’avait désiré être que l’un d’entre eux  ! Le répondant, c’était Massignon, “ son fils spirituel ”.  » (Charles de Foucauld, p. 274)

À l’hiver 1938, Georges de Nantes, pensionnaire à Notre-Dame de France, au Puy, assistait à la projection du film L’Appel du silence. Ce fut l’origine de sa vocation missionnaire et le début d’un combat contre cet esprit moderniste et révolutionnaire, en véritable héritier du Père de Foucauld  :

«  Je m’emplissais le cœur, l’âme, la mémoire aussi, de chaque scène de ce film qui allait trop vite  ! Et depuis je n’ai rien appris du Père vénéré que je n’aie là déjà aperçu. Tout convergeait, comme les trop rapides chapitres des Évangiles vers la Passion, vers la Croix, vers le martyre minutieusement reconstitué. On voyait le bordj fortifié, construit par lui, comme une citadelle du Moyen Âge. Un moment, j’hésitai, était-ce la réalité  ? N’était-ce pas plutôt un décor planté, trop parfait, trop féodal  ? C’était la réalité. Oui, il avait élevé un fort comme ceux qu’il avait vus en Terre sainte, bâtis par les Croisés. Dans la même intention. L’histoire heureuse de la Croisade, l’idéal chevaleresque, le rêve des moines soldats pouvaient donc revivre aujourd’hui encore dans l’épopée coloniale  ? pour le Christ qui aime les Francs, pour l’Empire qu’un jour le Roi consacrerait au Sacré-Cœur de Jésus  ? C’était splendide, et je voulais de tout mon être m’engager dans cet ordre-là.  »

Il trouva cet idéal lorsqu’en hiver 1942, Georges de Nantes voulut s’engager dans les Chantiers de Jeunesse  : il rencontra dans le commissaire Ballot un chef soucieux de rendre à la France sa vocation missionnaire et coloniale dans l’esprit du Père de Foucauld qu’il considérait comme un «  saint, un chef, un fondateur d’empire. Très grand  ! […] Il disait  : pourquoi partir au loin pour être missionnaire  ? Je sais  ! Il y a les pauvres du Sahara à convertir, à civiliser d’abord  ! Il y a l’islam, et au-delà l’Afrique noire française. Tout se jouera là-bas un jour. Mais si pendant ce temps la France s’effondre et perd la foi  ? Des missionnaires, il en faut d’abord chez nous. Si tu savais la déchristianisation de notre peuple  ! Il faut commencer par le commencement. Aujourd’hui, le mal est chez nous  ; c’est la France qui est païenne et pire, après cent ans de laïcisme. Tu veux être missionnaire  ? Ton ardeur aura à s’employer ici. C’est peut-être moins exaltant pour une jeune épris du grand large, et c’est encore plus dur dans la mesure où l’on se heurte à des chrétiens décadents, apostats, et non à des primitifs. Nous avons besoin d’apôtres à l’âme de feu.  »

Devenu prêtre, l’abbé de Nantes élabora une doctrine capable de restaurer la Chrétienté. Il écrivait dans Aspects de la France, le 20 janvier 1950 en réponse à Mgr Chappoulie qui accordait aux autochtones le droit au nationalisme  : «  Il semble qu’il aurait mieux valu prévoir, et enseigner aux prêtres indigènes les clairs avertissements du Syllabus plutôt que les principes de 1789. Il faudra bien un jour revenir sur un libéralisme si aveugle et rappeler les hommes aux dures lois de la soumission. Si l’on n’osait le faire promptement il est à craindre que l’Occident disparaisse bientôt sous le flot d’un communisme barbare [ce fut le sort de la Chine]. Plus que notre mort, nous craignons l’esclavage où ces jeunes chrétientés seront opprimées.  » (Amicus, p. 64)

Mgr Le Hüu Tü venant en France en novembre 1950, l’abbé de Nantes rappela les vrais principes du nationalisme et de la civilisation  :

«  Le Père Lebbe a exalté le nationalisme chinois il y a vingt ans et la Chine est perdue pour l’Église et pour la civilisation véritable.

«  Appeler un peuple à la révolte contre ses éducateurs et ses maîtres, c’est le livrer par avance à ses pires meneurs, aux doctrines d’insubordination absolue.

«  Enfin, on n’est passé aux barbares qu’une fois  : lorsque leur catholicisme était plus pur que l’hérésie des anciens maîtres décadents, romains ou wisigoths. Il valait mieux être martyr pour galvaniser la résistance dans la fidélité.  » (Amicus, p. 136)

Cette doctrine pourrait faire l’objet d’un examen idéologique pour les candidats aux missions  : «  Il eût été prudent, si l’on avait vraiment voulu réussir la colonisation, de faire passer aux élites idéalistes de notre pays, marins et soldats, administrateurs et ingénieurs, missionnaires même, qui partaient pour les terres lointaines un examen idéologique. On aurait déclaré “ bons pour le service ” ceux qui, forts de leur Credo catholique, rêvaient d’une paternité à exercer et d’une filiation à établir dans une commune charité. On aurait refusé et refoulé ceux que leur Credo démocratique empoisonnait des idées de Liberté, d’Égalité et de Fraternité tout abstraites, sèches et lourdes déjà des révoltes futures du colonisé et de la démission du colonisateur.  » (CRC n° 107, juillet 1976, p. 10) Il faudra que dorénavant cette doctrine soit acceptée par tous les ordres qui se veulent missionnaires. Sinon, leurs missions seront de nouveau anéanties par les puissances mauvaises comme le furent celles de l’Indochine et de l’Algérie avec tant de chrétiens massacrés  : il ne faudra pas recommencer  !

Mais l’ultime critère d’aptitude aux missions sera le désir de répandre la dévotion au Cœur Immaculé de Marie, seul moyen pour restaurer la Chrétienté, comme l’a si bien compris le Père Joseph Krémer en disciple de notre Père, l’abbé de Nantes.

frère Scubilion de la Reine des Cieux.

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