La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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La Contre-Réforme Catholique au XXIe siècle

IL EST RESSUSCITÉ !

N° 172 – Février 2017

Rédaction : Frère Bruno Bonnet-Eymard


DE SAINT GRÉGOIRE À L’AN MILLE
L’ESSOR DE LA CHRÉTIENTÉ

par frère Grégoire de l’Annonciation

DANS sa conférence sur saint Augustin, notre Père nous a montré comment ce grand docteur de l’Église avait posé les bases théoriques et théologiques de la nouvelle civilisation dans son œuvre majeure, La Cité de Dieu. Conformément à la prophétie de saint Jean dans l’Apocalypse, il expliquait en 410 que l’Empire romain s’écroulait sous les coups d’Alaric et de ses Wisigoths parce qu’il était demeuré idolâtre et persécuteur des chrétiens. Mais il ajoutait que Dieu voulait susciter d’autres pouvoirs politiques qui, eux, seraient ouvertement chrétiens.

Or, au cinquième siècle, l’Église devait faire face aux mille complications politiques et doctrinales que suscitèrent certains empereurs de Constantinople, qui tombaient souvent dans l’hérésie et persécutaient l’Église catholique. Et cependant, celle-ci reconnaissait leur pouvoir légitime, ce qui n’était pas pour simplifier sa situation. Même en période de paix, Rome devait se méfier de la prétention impériale à supplanter la primauté et l’autorité du Pape en s’ingérant dans les questions ecclésiales.

En Occident, l’Église devait en même temps faire face à la double difficulté d’une part d’une civilisation romaine décadente, minée par l’idolâtrie, la corruption des mœurs et la misère, et d’autre part des grands obstacles qu’elle devait attendre des barbares, tous bons ariens (sic  !), qui déferlèrent sur l’Italie en vagues successives. Si les Huns, en 451, et les Vandales trois ans plus tard, avaient épargné Rome, impressionnés par son évêque le pape saint Léon, les guerres menées par l’armée de l’empereur Justinien contre les Goths, de 535 à 565, tout en libérant ­l’Italie de la menace barbare, la laissèrent exsangue, pillée, ­ravagée. Trois ans après, les Lombards envahissaient à leur tour les territoires du nord de l’Italie, de sorte que les régions où s’exerçait encore l’autorité de l’empereur de Constantinople apparaissaient comme des îlots comprenant Gênes, Ravenne, où se trouve l’exarque ou représentant de l’empereur, Rome et l’Italie du Sud avec la Sicile, la Corse et la Sardaigne, les communications entre ces îlots étant très difficiles, puisqu’ils étaient cernés par les Lombards.

Ces invasions successives et les dévastations qui les accompagnaient ne laissaient pas présager l’avènement de la société prédite par saint Augustin  !

En novembre 589, à ces difficultés s’ajoutèrent des cataclysmes et une peste qui firent croire la fin du monde imminente. Ce n’était que la fin d’un monde cependant, car ce fut au cours des quatorze années qui ont suivi que l’Église catholique s’est affermie, organisée et a retrouvé sa force missionnaire, permettant ainsi d’aménager les bases de ce que saint Augustin prévoyait et appelait de ses vœux  : la Chrétienté.

Or, tout cela fut rendu possible par l’action d’un Romain, d’un saint Pape et Docteur de l’Église  : saint Grégoire le Grand.

I. LE PONTIFICAT DE SAINT GRÉGOIRE LE GRAND

HERITIER DE LA CIVILISATION ROMAINE ET FILS DE L’ÉGLISE.

Saint Grégoire est né vers 540 en Italie, d’une grande famille patricienne et chrétienne de Rome qui avait donné plusieurs saints à l’Église  : le pape saint Félix III, sainte Sylvie, mère de saint Grégoire, ainsi que deux de ses tantes qui furent des religieuses exemplaires. Cette noble famille est une des rares encore aisées à n’avoir pas fui la guerre dévastatrice entre Grecs et Goths en se réfugiant à Constantinople auprès de l’empereur.

Lorsque le pouvoir impérial est rétabli à Rome, Grégoire doit avoir douze ans. Les écoles rouvrent et bientôt il «  s’abreuve assidûment, suivant ses propres expressions, à ces eaux profondes et limpides qui nous viennent du bienheureux Ambroise et du bienheureux Augustin  ».

Pour le service de sa patrie qu’il aime et pour laquelle il veut se dévouer, il entame une carrière de fonctionnaire qui le mènera à trente-trois ans au poste de préfet de Rome avec à sa charge la police, les finances et le ravitaillement de la ville qu’il administre avec un ordre tout romain. Ces hautes compétences lui serviront plus tard à diriger l’Église.

Pourtant, Grégoire aspirait à la vie contemplative, car c’est une âme mystique qui veut se mettre pleinement au service de Notre-­Seigneur. «  Alors que mon esprit s’efforçait de ne servir le monde que du dehors, une multitude de préoccupations – nées du souci même de ce monde – m’assaillirent au point de m’y retenir, non plus seulement du dehors mais, ce qui est plus grave, par l’âme.  » Un jour, la voix du Divin Maître fut plus forte et il se décida à tout quitter pour Le suivre. «  Fuyant après réflexion tous ces embarras, je gagnai le havre d’un monastère.  » Il en fonda six sur les propriétés familiales de Sicile et transforma sa demeure de Rome en un monastère qu’il dédia à saint André Apôtre et où il se fit moine. Ce furent cinq années de joie parfaite pour notre saint qui y pratiqua l’ascèse et la pénitence… au point de ruiner sa faible santé.

Très vite, le pape Pélage II, qui connaissait ses talents, l’ordonna diacre et en fit son apocrisiaire, c’est-à-dire nonce, auprès de l’empereur Tibère II puis de Maurice dans le but d’obtenir une aide plus importante dans la lutte contre les Lombards. Toujours accompagné de ses moines, auxquels il commenta le Livre de Job, Grégoire découvrit le monde de la “ nouvelle Rome ”, comme on appelait alors Constantinople. Le faste des églises et des palais, bien sûr, mais surtout les embarras financiers de l’empereur qui ne put répondre à la demande du Pape, l’asservissement du clergé à l’empereur, les grandes difficultés liées à l’hérésie monophysite, et enfin les prétentions du patriarche de Constantinople, toujours désireux de supplanter la primauté du saint Siège. Grégoire eut d’ailleurs l’occasion de polémiquer violemment contre lui, parce qu’il s’était mis en tête de nier le dogme de la résurrection de la chair.

Bref, cette mission de sept ans fut providentielle, car elle permit à saint Grégoire de comprendre l’atmosphère de Constantinople.

Trois ans après son retour en Italie, des cataclysmes, des ouragans, des tremblements de terre jetèrent partout la consternation. En novembre 589, le Tibre déborda, ruinant les édifices et renversant les greniers de l’Église où était conservé le froment pour les pauvres. Des cadavres de serpents noyés et rejetés sur la rive provoquèrent une épidémie de peste. Les victimes étaient innombrables. L’une des premières fut le pape Pélage II. L’Église n’avait plus de chef en un moment où la direction d’un Pontife sage et ferme était devenue si nécessaire.

SON PONTIFICAT  : IL AFFERMIT L’ORGANISATION DE L’ÉGLISE,
LA RECENTRE VERS L’OCCIDENT ET LANCE LA CHRÉTIENTÉ.

Tous se tournèrent vers l’abbé de Saint-André, qui fut unanimement élu malgré ses résistances. Sa première prédication fut pour appeler son peuple à la pénitence publique, car, «  après avoir péché tous ensemble, il faut que nous pleurions aussi tous ensemble le mal que nous avons commis  ».

Lorsqu’il passa devant le môle d’Hadrien en tête d’une grande procession de supplication, portant solennellement l’image de la Très Sainte Vierge, on entendit des anges chanter les premières phrases d’une hymne inconnue, le Regina Cæli, auquel le Saint-Père répondit  : «  Ora pro nobis Deum.  » Puis, on vit l’archange saint Michel remettre au fourreau son épée de feu, et le fléau cessa. Par son intercession, la Très Sainte Vierge faisait cesser le châtiment et présidait l’œuvre qu’allait entamer saint Grégoire. Il fut sacré évêque le 3 septembre 590 malgré sa grande tristesse de quitter son monastère, dont il gardera toujours la nostalgie. Ce qui ne l’empêchera pas de se révéler dès les premiers jours un chef énergique et décidé. L’ampleur de son action durant ses quatorze années de règne est immense et capitale, car, sans calcul aucun de sa part, il lance les principes et fondements de la Chrétienté.

D’abord, qu’est-ce que la Chrétienté  ? Prenons les 150 Points de la Phalange rédigés par notre Père, qui sont incontournables pour étudier cette période. La Chrétienté, c’est «  le monde évangélique, libéré de la tutelle de Satan et tout entier régi par la loi du Christ  » (Point 29). C’est le monde où est implantée la loi du Christ, l’Église. L’Église n’est pas simplement une communauté spirituelle, un pur lien religieux sans aucun support matériel, sans institution sociale. Non  ! Elle assume toutes les réalités de la vie terrestre. Par elle, les familles, les peuples, les royaumes trouvent la vie. Les institutions de ces royaumes qui sont catholiques et ces royaumes eux-mêmes constituent une partie de la Chrétienté. Et toutes les nations chrétiennes, ce monde chrétien qui évolue à l’ombre de la Croix et de l’Église, constituent LA Chrétienté. La Chrétienté est une œuvre de pure charité, car elle soutient tout entier l’action de l’Église qui travaille au salut des âmes.

Or, saint Grégoire va, durant son pontificat, jeter les principes de cette œuvre magnifique de Chrétienté qui va se développer ensuite durant des siècles pour atteindre son apogée aux onzième, douzième et treizième siècles. Comment cela  ? Les 848 lettres et les nombreuses autres œuvres écrites que nous conservons de saint Grégoire nous permettent de nous faire une très bonne idée de son action pontificale.

Eh bien  ! D’abord, il va libérer son peuple «  de la tutelle de Satan  », et pour cela il enseigne son peuple, par ses Homélies sur les Évangiles qui marqueront tout le Moyen Âge et dont nous lisons encore des extraits dans nos matines, aujourd’hui. Dans un autre genre, il fera publier ses Dialogues avec son secrétaire dans lesquels il fait le récit de nombreux miracles opérés par des saints contemporains. Ainsi montre-t-il que Dieu assiste toujours son Église, puisqu’Il donne le pouvoir des miracles à ses saints mais pas aux hérétiques. C’est l’esprit de La Cité de Dieu de saint Augustin, mais dans un style très populaire qui sera à la base de la Légende dorée de Jacques de Voragine au treizième siècle.

Il faut aussi attirer la grâce et montrer l’exemple aux gens, alors il favorise la vie monastique qui, de tout temps, a été le fondement de la renaissance de l’Église. Il voyait dans le moine le serviteur de l’Église romaine et le vainqueur du paganisme. Saint Grégoire avait gardé son habit religieux après son sacre, et il avait commencé par remplacer les laïcs de la cour pontificale par les religieux les plus saints et les plus savants pour en faire ses conseillers. Il ne se contentera pas de cela mais influencera de façon décisive l’essor du tout jeune ordre bénédictin qui était venu trouver refuge à Rome après les invasions lombardes. Saint Benoît, que l’on appelle le père du monachisme occidental, après quarante-cinq ans de vie religieuse avait écrit en 540 une règle de vie monastique d’une grande sagesse et d’un équilibre encore inégalé. Saint Grégoire aimait particulièrement ce saint dont il avait raconté la vie et connu certains de ses premiers disciples. Comprenant que cette Règle serait un réel soutien pour la vie religieuse et pénétrerait les moines de la plus pure moelle des conseils évangéliques, il la déclare solennellement inspirée de Dieu.

En même temps, il en voyait la puissance civilisatrice car cette Règle avait le grand avantage de survivre aux supérieurs des monastères, et de prolonger leur influence de génération en génération. C’est pourquoi il fit tout son possible pour les protéger  :

«  La charge que nous avons précédemment remplie comme chef d’un monastère nous a appris combien il est nécessaire de pourvoir à la tranquillité des moines  ; et comme nous savons que la plupart d’entre eux ont eu à souffrir beaucoup d’oppressions et de passe-droits de la part des évêques, il importe à notre fraternité de pourvoir à leur repos futur  » et il fait de l’abbaye un sol libre, inviolable, beaucoup plus dégagé de l’autorité de l’évêque qu’autrefois. Remarquons que c’est exactement ce que souhaitait notre Père pour notre Ordre  !

Il gouverne l’Église, à commencer par les évêques qu’il surveille infatigablement parce qu’ils ont charge d’âmes et que ce sont eux les colonnes de leur cité. À cette époque, les évêques à élire étaient obligatoirement pris sur place et n’étaient pas toujours instruits. Pire, la simonie était une plaie très répandue. Il s’agissait du trafic des charges ecclésiastiques, ainsi appelé depuis que Simon le magicien avait tenté d’acheter les pouvoirs du Saint-Esprit à saint Pierre, comme on le lit dans les Actes des Apôtres (8, 18). Cela n’avait pas plu à saint Pierre, et cela n’a pas plu non plus à son successeur, saint Grégoire, qui écrit dès septembre 590 sa Règle Pastorale, véritable code de la vie cléricale où il explique ce que représente le poids de la charge épiscopale «  pour que ceux à qui elle n’est pas échue ne la recherchent pas inconsidérément, et que ceux qui l’ont recherchée inconsidérément tremblent de l’avoir obtenue  ».

Ainsi, il apprend à ses évêques à avoir une vraie vie spirituelle et à se comporter envers leur troupeau comme le Bon Pasteur  : «  Qu’il se fasse connaître tel que ses fidèles n’aient pas de confusions à lui révéler les secrets de leur cœur, et que ces petits, quand ils sont aux prises avec les flots des tentations recourent au conseil de leur pasteur comme au sein d’une mère.  » Tout empreint de l’esprit de la Règle de saint Benoît, ce livre sera tout de suite répandu dans l’univers catholique et aura un profond retentissement, si bien que, encore au neuvième siècle, tous les évêques de la Gaule prêteront serment sur la Règle Pastorale de saint Grégoire. Parallèlement, il lutte contre le donatisme, très présent en Afrique, et tente de réconcilier avec l’Église les évêques demeurés schismatiques après la crise nestorienne.

Donc, première chose en Chrétienté, que la grâce puisse agir  ! Ensuite, sans calcul de sa part, la charité presse ce Pape au cœur d’or à se préoccuper du détail de la vie quotidienne  : il «  assume les réalités de la vie terrestre  ».

Il organise le patrimoine de saint Pierre qui est le premier noyau des États pontificaux, et qui regroupait toutes les donations faites au Saint-Siège, en particulier les propriétés rurales. Cela permettait à l’Église de subvenir à ses propres besoins et de venir en aide à des milliers d’indigents et de réfugiés. C’est le Pape seul qui assurait l’alimentation de Rome en temps de guerre et de famine. Ce patrimoine, il l’organise avec son génie tout romain précisant à ses intendants qu’il est le bien des pauvres.

Il essayait en même temps d’adoucir le sort des colons, cette classe d’hommes différents des esclaves et des hommes libres et attachés aux terres pontificales, détruisant les abus réalisés à leur encontre  : «  Nous ne voulons pas que les coffres de l’Église soient souillés par des gains sordides… Faites lire aux paysans dans toutes les métairies ce que j’ai écrit, et qu’ils en reçoivent des copies authentiques, afin qu’ils sachent se défendre avec notre autorité contre toute violence.  » De plus, sans bouleversement, il transformait l’esclavage antique en servage, saisissant toutes les occasions pour rappeler les esclaves à une condition libre.

Tout cela, il l’accomplit avec une santé très défaillante, presque continuellement alité les six dernières années de sa vie, et dans une situation extrêmement difficile où il doit à la fois lutter contre les Lombards, c’est-à-dire organiser les tours de garde, envoyer des troupes en renfort des Grecs pour harceler les ennemis, encourager la résistance des autres cités, etc., mais aussi faire face parfois à ses propres alliés, en particulier celui qui aurait dû le plus l’aider, l’exarque qui, pourtant, dit-il «  nous a plus nui que le glaive des Lombards. Oui, les ennemis qui nous tuent paraissent plus doux que les juges de la république [Constantinople], qui nous navrent le cœur par leur méchanceté, leurs rapines et leurs tromperies.  » Les calomnies dont il était l’objet étaient rapportées à Constantinople et l’empereur y prêtait facilement l’oreille, si bien qu’il accusa le Pape de trahison en 594 et de nouveau en 595 lorsque celui-ci fut acculé à signer un traité de paix avec les Lombards. Alors, le Pape comprit qu’il était inutile d’insister pour se justifier et obtenir un soutien qu’on ne voulait pas lui donner. Il voyait bien que l’ancien Empire romain était appelé à disparaître et tourna désormais les yeux vers l’Occident, sans rompre toutefois avec l’Orient.

C’est un tournant capital dans le développement de la Chrétienté, car les événements, – en fait la Providence –, forcent saint Grégoire à se tourner vers les rois barbares d’Espagne, de Gaule et de Bretagne, plus dociles, et donc à augmenter l’influence de l’Église pour instaurer un début de Chrétienté plus vaste, avec d’autres peuples. L’ensemble sera plus tard une force, un contrepoids contre Constantinople qui deviendra un membre mort.

Les Wisigoths ariens d’Espagne venaient tout juste de se convertir après le martyre du prince Herménégilde et grâce au zèle de saint Léandre, l’ami intime de saint Grégoire, qui avait obtenu le retour à la vraie foi du roi Récarède, frère d’Herménégilde. Voyant l’excellent esprit du souverain, le Pape lui envoie des lettres de direction qu’Hincmar de Reims trouvera si belles qu’il les enverra lui-même à Charles le Chauve deux cent cinquante ans plus tard comme un résumé complet des devoirs des rois  : «  Il faut aussi qu’à l’égard de tes sujets, ton gouvernement soit tempéré par une grande modération, de peur que la puissance n’aveugle ton esprit. Car un royaume est bien gouverné quand l’orgueil du commandement ne domine point dans l’âme du roi.  »

En Gaule, il explique à Childebert son rôle de Roi catholique et souligne le rôle de modèle qu’a la nation franque sur les autres nations  : «  Autant la dignité royale est au-dessus des autres hommes, autant votre royaume l’emporte sur les autres royautés des nations. C’est peu d’être roi quand d’autres le sont, mais c’est beaucoup d’être catholique, quand d’autres n’ont point de part au même honneur.  » Il espérait aussi beaucoup de la reine d’Austrasie, Brunehaut, qui fera beaucoup pour extirper le paganisme des campagnes. Surtout, elle sera d’un grand soutien pour la mission que saint Grégoire enverra en 597 sur la terre des Angles..

Les Bretons, catholiques, avaient été chassés de leur territoire par les Anglo-Saxons païens que saint Grégoire avait toujours voulu évangéliser. Avant même d’être Pape, il avait acheté des esclaves angles pour les catéchiser, en faire des moines, et bientôt, des missionnaires. En 597, il envoya des frères de son ancien monastère, saint Augustin et quarante autres moines, pour prêcher l’Évangile au roi de Kent, Ethelbert (marié à une descendante de sainte Clotilde, Berthe). Il finit par se convertir, et des milliers de sujets à sa suite. Ce fut une grande consolation pour saint Grégoire qui écrivit à saint Augustin  : «  S’il y a plus de joie au Ciel pour un pécheur pénitent que pour quatre-vingt-neuf justes, quelle joie n’y aura-t-il pas pour tout un grand peuple qui, en revenant à la foi, fait pénitence de tout le mal qu’il a fait  ? Et cette joie, c’est toi qui l’auras donnée au Ciel.  »

Mais c’était aussi le Pape qui avait suivi pas à pas les missionnaires dans leur périlleux voyage, relevé leur courage, réglé toutes les difficultés par ses instructions, programmé l’établissement de l’Église dans cette île. De même que pour Récarède et Childebert, il expliqua à Ethelbert ce qu’il devait faire pour plaire au Roi du Ciel, donnant en exemple Constantin et sainte Hélène et invoquant l’appui du bras séculier pour aider à l’évangélisation de reste du pays. Ainsi si une législation chrétienne allait pénétrer peu à peu en Angleterre, ce fut l’œuvre de saint Augustin de Cantorbéry et de saint Grégoire que l’on appelle d’ailleurs l’Apôtre de l’Angleterre.

Saint Grégoire mourut le 12 mars 604 de la ma­ladie qui le paralysait depuis longtemps. Le «  Consul de Dieu  », comme le désignait son épitaphe, avait achevé de donner à l’Europe chrétienne les fondements de sa figure définitive  : «  À la base, les évêchés et les monastères, plus haut, les monarchies nationales, et par-delà tous les espaces, la papauté.  » (Georges de Nantes, toute notre religion, p. 61). Ses successeurs n’auront plus qu’à suivre la ligne déjà tracée pour établir cette Chrétienté dans les nations fidèles. Nous verrons que la plus belle fleur en fut le lys de France. Mais cela ne fut pas sans peine…

II. DE SAINT GRÉGOIRE À L’EMPIRE CAROLINGIEN

L’EMPIRE D’ORIENT DE PLUS EN PLUS RÉTICENT.

Pour faire partie de la Chrétienté, il faut d’abord être catholique et docile aux papes. Constantinople ne voulut pas se soumettre. Livrée à ses ennemis extérieurs et intérieurs, elle se perdit. Voyons les prémices de sa chute tragique.

D’abord vis-à-vis de l’extérieur. En effet, en 614, les Perses, conduits par Chosroês II, envahissent la Palestine, ravagent Jérusalem et emportent la Sainte Croix.

À partir de 622, il faudra dix ans à l’empereur Héraclius pour réussir à repousser et écraser les Perses. Finalement, il rapporte victorieusement la Sainte Croix sur ses épaules à Jérusalem. Les études de frère Bruno sur le Coran nous ont appris que c’est très probablement lors de cette invasion perse que l’auteur du Coran lança pour la première fois ses bandes contre les chrétiens de Jérusalem. C’est dire qu’à peine l’empereur avait-il ramené la paix sur ses frontières, un danger bien plus grave se préparait.

Car les ennemis extérieurs de l’Empire byzantin vont profiter de ses failles internes. En effet, les grandes hérésies des siècles précédents ont laissé le territoire soumis aux Grecs divisés en de multiples groupements hérétiques opposés les uns aux autres et par-dessus tout au catholicisme. Sur toute la rive sud et est de la Méditerranée se côtoient des catholiques, des ariens, des marcionites, des docètes, des donatistes, des sabelliens, des gnostiques, et enfin des monophysites jacobites, coptes ou arméniens, ceux que le pape François est allé visiter récemment. Par détestation de la doctrine catholique en même temps que du joug byzantin, des velléités d’indépendance menaçaient l’Empire de dislocation.

Pour tenter de remédier aux divisions théologiques avec les monophysites qui professaient une seule nature dans le Christ et qui constituaient la faction hérétique majoritaire sur le territoire, Héraclius et le patriarche de Constantinople Sergius, se croyant plus intelligents que le Pape et les saints unis à Rome, reviennent sur les décisions du concile de Chalcédoine et décident que dorénavant on ne parlerait plus que d’une seule volonté dans la personne du Christ. Or c’était, par manière de conciliation, formuler une hérésie de plus, le monothélisme, qui scandalisait la masse des fidèles et à leur tête saint Sophrone de Jérusalem.

Comprenons la portée de cette nouvelle hérésie  : elle contredisait la vérité du dogme selon laquelle le Christ a deux natures, une humaine et une divine, et donc, deux volontés, une humaine et une divine. Dans son agonie, ces deux volontés s’opposent en Jésus, et c’est précisément son combat (agôn) de vouloir à la fois échapper aux souffrances de sa Passion, volonté humaine, et obéir à son Père en mourant pour nous sur la Croix, volonté divine. Si l’on nie l’existence de cette volonté humaine, Jésus est un être qui ne peut pas comprendre nos combats à nous.

Sollicité de juger la question par saint Sophrone, le pape Honorius eut la faiblesse d’écouter Sergius qui conseillait de ne point trancher le débat, ce qui en l’occurrence servait l’hérésie. Il imposa même le silence à saint Sophrone, qui mourut peu après. En 638, Sergius pouvait faire publier par l’empereur l’Ecthèse, profession de foi hérétique qui faisait de l’humanité du Christ un instrument passif de sa divinité, ce que tous les évêques d’Orient acceptèrent. Un an après, Sergius et Honorius moururent. À ce coup les successeurs d’Honorius comprirent l’hérésie et la condamnèrent fermement, ce qui valut le martyre au pape saint Martin Ier, en 655.

La querelle fut finalement résolue en 680 par le troisième concile de Constantinople convoqué par Constantin IV et le pape saint Agathon qui condamnèrent solennellement tous les fauteurs de l’hérésie et avec eux le pape Honorius, «  car il avait suivi en tout l’opinion de Sergius et confirmé ses dogmes impies  ». Plus tard, le pape Léon II confirmera cette condamnation d’Honorius «  qui a omis de garder pure cette Église apostolique mais a permis, par une trahison perfide, que l’immaculée [l’Église] fût souillée  ». Première condamnation d’un Pape sur un point doctrinal.

Toute cette affaire montre assez combien l’Orient s’épuisait en sanglantes querelles plutôt que de s’unifier autour de la vraie foi défendue normalement par le Pape. Sanglantes querelles, car les persécutions furent violentes de la part des monothélites, le martyre de saint Martin Ier et de saint Maxime le Confesseur en sont la preuve.

En plus, par ses multiples divisions doctrinales, l’Empire byzantin préparait un terreau favorable à l’hérésie ismaélite qui deviendra l’islam. Cette hérésie qui commençait alors à se répandre sera l’instrument de la colère de Dieu contre Constantinople..

Car les arabes vont bien vite trouver des complicités chez les juifs et chez certains hérétiques ou schismatiques qui souhaitaient se débarrasser de la présence des Byzantins catholiques. Ainsi du patriarche copte Benjamin qui avait été éjecté de son siège par l’empereur et qui négocia avec les arabes l’appui de son peuple en échange de la restitution des biens de l’Église monophysite.

En 638, les arabes occupent Jérusalem  ; en 643, Alexandrie, et en 704, l’Afrique du Nord est totalement occupée quand tombe Ceuta sur le détroit de Gibraltar. Ce sont encore des renseignements obtenus par trahison des juifs et de chrétiens apostats, rien de nouveau sous le soleil  ! qui leur permirent de passer en Espagne wisigothique en 711 et de l’occuper aux neuf dixièmes avec une facilité déconcertante. À l’Ouest, seule l’intervention de Charles Martel mettra un coup d’arrêt à leur invasion à Poitiers en 732, tandis qu’à l’Est, Constantinople bloque le passage de l’Europe chrétienne après les assauts ratés de 673 et 717. Il n’empêche  : cette invasion prive la Chrétienté de tout le pourtour sud-méditerranéen de l’Asie mineure à l’Espagne et est une grave menace pour la survie de la Chrétienté jusqu’aujourd’hui.

Cette catastrophe ainsi que la politique religieuse de Constantinople réticente à l’autorité de Rome, augmentée par la suite de la querelle iconoclaste de 726 à 842, achèvent de tourner les Papes vers l’Occident qui, lui, continue de se christianiser. C’est l’avenir  !

LA CHRISTIANISATION DE L’EUROPE. LES FRANCS AU SECOURS DE LA PAPAUTÉ.

Comment cette Chrétienté s’est-elle constituée  ? En reprenant les principes de saint Grégoire  : évangéliser, attirer la grâce, former les peuples, montrer l’exemple par le monachisme, bannir les hérésies, établir des institutions catholiques…

Cette christianisation en profondeur des peuples déjà évangélisés reposa en premier lieu sur le clergé séculier. Comme saint Grégoire pour Rome, les évêques firent tout dans leurs diocèses. Au moment de la décadence de l’Empire romain et des invasions barbares, les évêques avaient en effet pris la fonction des préfets et rempli le rôle de défenseurs de leur cité. Peu à peu, la hiérarchie de l’Église avait assumé tout l’ordre romain, d’autant plus que, très souvent, les évêques étaient issus de nobles familles romaines qui avaient occupé de hauts postes dans l’administration, comme saint Ambroise ou saint Hilaire. D’autre part, les paroisses rurales s’étaient beaucoup développées depuis le quatrième siècle où elles apparurent pour la première fois et elles devinrent véritablement les cellules de base du pays, permettant davantage de faire pénétrer l’Évangile dans les mœurs.

Les pèlerinages sur les tombeaux des saints se développèrent, comme sur celui de saint Martin de Tours, le convertisseur des Gaules, et parfois ces saints prirent une part visible à la christianisation de la société, comme en 708 où saint Michel apparut à saint Aubert et lui ordonna de lui dédier un oratoire sur le futur mont Saint-Michel.

Simultanément se développait le monachisme, en particulier l’œuvre des bénédictins dont les vœux de stabilité et d’obéissance et l’application au travail manuel seront à la base des gigantesques travaux de défrichement qui rendirent les terres propres à la culture. C’est ainsi que peu à peu s’établirent autour des monastères des villages ou des bourgs qui profitaient à la fois du rayonnement spirituel de l’abbaye, de sa protection en cas de périls et de son activité écologique. La régularité de la vie bénédictine dans le service divin, sa facilité d’adaptation, par exemple par rapport à la Règle de saint Colomban (un très grand missionnaire irlandais qui avait fondé des dizaines de monastères de l’Irlande à l’Italie, mais sous une Règle beaucoup plus sévère) font affluer les vocations de ceux qui cherchent à mener une vie plus parfaite, même dans les familles royales, et mènent à la constitution d’un clergé régulier.

Mais l’œuvre missionnaire elle-même sera véritablement œuvre de moines, preuve que ces termes ne sont pas contradictoires  ! Saint Grégoire, nous l’avons vu, avait compris que la grande œuvre d’évangélisation des masses barbares, pour perdurer, ne pouvait plus se faire uniquement sur des initiatives individuelles de missionnaires, mais devait devenir œuvre d’Église, c’est-à-dire soutenue par le Pape et, dans la mesure du possible, par une nation chrétienne. Ainsi avait-il obtenu la conversion de l’Angleterre par saint Augustin avec le soutien des Francs. À son tour, l’Angleterre devint un foyer d’ardents moines- missionnaires dont saint Boniface fut peut-être le plus bel exemple.

Après vingt-cinq ans de vie religieuse, ce bénédictin anglais de trente-deux ans reçut la permission de partir pour la Germanie et la Frise afin d’y convertir les barbares. Mais il passa d’abord par Rome en 718 pour obtenir le consentement du pape saint Grégoire II qui le sacra évêque et fit de lui son légat pour organiser l’Église en Germanie. Il y appliqua la méthode conseillée un siècle plus tôt par saint Grégoire à saint Augustin de Cantorbéry, c’est-à-dire la fondation de monastères, mais cette fois-ci avec un plus fort soutien des Francs, en particulier Charles Martel, maire du palais des Mérovingiens décadents. «  Sans le patronage du prince des Francs, écrira-t-il, je ne puis ni gouverner les fidèles de l’Église ni défendre les prêtres  ; je ne puis même pas, sans l’ordre qu’il maintient et la crainte qu’il inspire, empêcher les pratiques païennes et l’idolâtrie allemande.  » Mais les Francs eux-mêmes bénéficieront de l’action de saint Boniface qui réforma vigoureusement le clergé à partir de 742 par une série de conciles sauveurs préludant à la réforme carolingienne.

Le prestige de l’Église et son influence en France nous apparaissent clairement lorsque Pépin le Bref, fils de Charles Martel, plutôt que de renverser de lui-même Childéric III, fait appel au pape saint Zacharie pour lui demander «  s’il ne serait pas mieux que celui-là fût et s’appelât roi qui avait la puissance, plutôt que celui qui était dénué du pouvoir royal  ». En 751, saint Zacharie envoya saint Boniface sacrer Pépin, qui fut ensuite oint par l’ensemble des évêques de France. L’Église présidait au changement de dynastie.

On voit bien là comment l’Église et les princes heureusement concertés travaillent au progrès de l’Évangile. Les missionnaires ne peuvent pas faire leur travail sans l’appui d’un bras armé. Et de son côté, le roi a besoin de l’Église et du Pape qui garantissent aux sujets que le roi gouverne au nom de Dieu.

Un lien très étroit se forma dès lors entre la nouvelle dynastie et le Saint-Siège. En 750, les Lombards profitèrent de l’impuissance de l’empereur d’Orient pour envahir les possessions byzantines et s’approchèrent dangereusement des terres du patrimoine de saint Pierre. Le pape Étienne II, après avoir lancé un appel resté sans réponse à Constantin Copronyme, s’adressa à Pépin le Bref qui engagea des actions militaires. Les armées franques taillèrent en pièces les Lombards et, contrairement à l’usage germanique, restituèrent au Pape les terres conquises. C’est la célèbre donation de Pépin, événement capital qui fit définitivement naître l’État pontifical en 756.

Le Roi Très Chrétien venait de manifester son rôle de défenseur du pouvoir spirituel de la papauté qui reconnaissait à ses «  très chers Francs  » le nom de «  nation sainte, sacerdoce royal  ». Par leurs bras se poursuivent les Gesta Dei per Francos. C’est reconnaître d’une part que la dynastie nouvelle est bien dans la descendance spirituelle de Clovis, et d’autre part que la France a une vocation supérieure à celle des autres monarchies. Elle est bien fille aînée de l’Église, et de la Chrétienté.

L’EMPIRE CAROLINGIEN.

En 774, Charlemagne intervient à son tour dans le nord de l’Italie en faveur du pape Léon III et s’empare du titre de roi des Lombards et de la couronne de fer. Il confirme et amplifie la donation de son père et prendra toujours à cœur son devoir de protéger Rome.

Ses multiples expéditions victorieuses contre les Saxons, les Slaves, les Mongols et les Sarrasins et l’établissement de marches militaires le long des frontières rassurent la Chrétienté. Son royaume est aussi vaste que l’Empire romain de jadis. C’est un roi très glorieux, très habile et réputé d’une sagesse encore inégalée chez les Francs. C’est pourquoi le pape Léon III restaure en sa faveur la dignité impériale et le couronne avec magnificence à Rome en la nuit de Noël de l’an 800, se soustrayant de ce fait au protectorat de Constantinople, ce qui ne sera pas apprécié des Byzantins. De cette façon, la papauté recentre définitivement son action de l’Orient à l’Occident.

«  Mais reconstituer l’Empire n’était pas une bonne chose. Par la force de l’habitude l’Église a conservé l’idée d’un Empire universel chrétien dont l’empereur serait la réplique temporelle du Pape. Mille ans de déceptions seront nécessaires pour que l’Église comprenne de son Seigneur, par la leçon des événements, qu’il lui faut renoncer à l’utopie d’un Empire chrétien, trop dangereux pour sa liberté à elle et la liberté des peuples.  » (Point 61 des 150 Points de la phalange).

En attendant, Charlemagne, qui en réalité n’attachait pas beaucoup d’importance à sa couronne d’empereur, s’occupe de l’organisation intérieure de l’Église, de sa hiérarchie, de son culte, de ses biens, de ses œuvres d’assistance et d’éducation et même de ses discussions théologiques. Mais il le fait la plupart du temps avec une discrétion admirable, dans le but de remplir sa mission d’aide respectueuse et dévouée à l’Église, mission qu’il définissait ainsi  :

«  Mon rôle est, avec le secours de la bonté divine, de défendre la sainte Église du Christ contre les attaques des infidèles au-dehors, et de la soutenir au-dedans par la profession de la foi catholique.  » Parce qu’il reconnaît la supériorité absolue du pouvoir spirituel et parce qu’il se soumet lui-même de tout son cœur à la souveraineté de l’Église, une magnifique renaissance religieuse se développera au cours de ses quarante-cinq années de règne.

L’une des plus importantes réformes dirigées par l’Église fut la restauration et la diffusion de la vie canoniale par saint Chrodegang, évêque de Metz, qui réussit à grouper autour de sa cathédrale le clergé de sa ville épiscopale et à l’organiser en communauté religieuse selon une vita canonica. À son exemple, des évêques de France, d’Italie, d’Angleterre, d’Allemagne, instituèrent des chapitres de canonici, chanoines, dans leurs cathédrales, ce que Charlemagne aurait voulu que tous les évêques de l’Empire appliquent.

De son côté, saint Benoît d’Aniane, qui avait servi dans les armées de Charlemagne et qui avait par la suite décidé de se consacrer au service de Dieu, refit fleurir la sainteté dans les monastères bénédictins qui s’étaient relâchés, ce qui, avec le concours de ­Charlemagne, fut la cause d’un mer­veilleux développement de la vie monastique.

L’influence sociale de ces monastères sera immense, puisqu’ils seront les foyers de grands progrès dans les domaines de l’agriculture, de l’industrie, du commerce, des sciences et des arts. Frère Pierre nous a déjà montré l’exemple de l’architecture, prenons celui de l’industrie. Des ateliers de cordonniers, de selliers, de forgerons, d’orfèvres, de parcheminiers sont d’abord institués à l’intérieur des monastères pour pourvoir aux besoins de ceux qui les habitent. Mais bientôt, les abbés remarquent les profits qu’ils peuvent tirer d’une production à grande échelle et organisent en dehors de l’enceinte de leur abbaye de véritables bourgs industriels.

Les artisans y sont groupés en corporations et en confréries dont chacune a son saint patron. Celles-ci sont des institutions charitables et des sociétés d’assurance mutuelle dont les membres s’engagent par serment à faire des aumônes et à s’entraider dans le cas de perte de leurs biens. Ainsi toute la société voisine est peu à peu touchée par l’influence du monastère. Il faudrait aussi expliquer l’influence immense des monastères dans le domaine de la pensée, car ils conservent toute la tradition des anciens et la prolongent. C’est toute la Chrétienté qui se développe aux bas échelons de la société. À partir du moment où l’empereur ou le roi s’occupe de Jésus-Christ et de son Église, Celui-ci s’occupe du reste, et c’est le développement merveilleux d’une société catholique qui va droit au Ciel  !

Charlemagne va influencer la vie de l’Église de façon décisive dans les domaines les plus variés. Il faudrait mentionner les réformes engagées dans la vie liturgique, comme le développement du plain-chant (le grégorien), la prédication (dont il ordonne qu’elle soit donnée en langue usuelle pour le petit peuple), les écoles épiscopales, monastiques ou paroissiales, etc.

C’en est au point, explique notre Père, qu’on put croire un moment que «  le pouvoir temporel aurait plus à soutenir la religion, à diriger l’Église et à y assister le pouvoir pontifical qu’il n’aurait à en être lui-même aidé  ». Mais «  l’immédiat avenir de la dynastie allait démentir de telles chimères. C’est l’Église encore qui devait porter à bout de bras cette monarchie carolingienne, très chrétienne de nom, trop barbare de fait pour durer.  » (CRC n° 198, mars 1984, p. 11) Et cela sera encore une grande leçon pour l’avenir de la Chrétienté  : l’Église doit subsister seule universelle dans le concert des empires, nations, peuples et villes de la Chrétienté.

III. LA CHRÉTIENTÉ DIVISÉE

LA DÉCADENCE DE L’EMPIRE.

Charlemagne mourut en 814 et son fils Louis le Pieux accéda à la couronne. Mais il fit l’erreur de ces dynasties d’origine franque de partager l’Empire entre ses quatre fils qui se rebellèrent bientôt contre leur père et se disputèrent entre eux. L’un d’eux mort en 838, la division de l’Empire fut consommée en 843 par le traité de Verdun  : Charles le Chauve obtient la partie occidentale qui sera la France, Louis le Germanique, la partie orientale qui deviendra l’Allemagne, et Lothaire a l’Italie et, en plus, une bande de territoire resserrée entre les deux possessions de ses frères qu’on nommera la Lotharingie ou Lorraine. De cette division naîtront des guerres qui continueront pendant plus d’un siècle avec, en 858, la première guerre franco-allemande.

Sur les ruines de l’Empire, la féodalité ne cesse de grandir. Elle était devenue une nécessité de fait avec les incursions des Vikings qui se multiplièrent à partir de 841. Par les embouchures de la Seine et de la Loire, ils s’avançaient jusqu’à Paris et jusqu’à Tours, refoulant les populations affolées vers le Midi. D’autres pénétrèrent par le Rhône et faisaient de la Camargue leur quartier général, d’où ils partiront en 860, associés aux Sarrasins, pour piller la ville de Pise et dévaster le littoral italien.

Comprenons que contrairement aux barbares du cinquième siècle qui se déplaçaient avec femmes et enfants pour s’installer sur de nouveaux territoires, les Normands débarquant de leurs drakkars n’étaient que des pillards sanguinaires dont le but était de détruire et voler les richesses des villes et villages qu’ils attaquaient. Ensuite, ils retournaient dans leurs pays et y préparaient de nouvelles expéditions. N’étant pas fixés sur un territoire, les quelques tentatives de conversion furent des échecs.

D’autre part, n’ayant ni armées permanentes ni forteresses à elle, la royauté fut incapable de défendre les populations et en particulier les plus pauvres. Les seigneurs, et parfois les évêques ou les abbés, devenaient leur seul recours, chaque château fort devenant le salut d’un canton. Mais cette formation spontanée de la hiérarchie féodale peut devenir aussi cause de désagrégation lorsqu’elle n’est pas contrôlée, régulée par le roi. Dans le contexte de cette guerre fratricide des princes carolingiens, elle encourageait les ambitions, les convoitises, les rivalités des seigneurs, au détriment de la cohésion nationale et du pouvoir royal.

Même si l’Église parvenait à sauvegarder l’ordre social par la prédication et par la hiérarchie fortement disciplinée et respectée qu’elle maintenait parmi ses membres, l’anarchie était dans l’Empire. Pendant que les Francs se querellaient entre eux, les Sarrasins multipliaient eux aussi leurs razzias sur les côtes de Provence et d’Italie et le pape ­Grégoire IV lui-même dut prendre en charge la défense de Rome et de ses environs, Lothaire, roi d’Italie se refusant à le faire. Saint Léon IV organisa lui aussi la défense de Rome avec une alacrité admirable, et ce d’autant plus qu’il avait à supporter en même temps les oppositions tantôt sourdes, tantôt ouvertes de Lothaire et de son fils Louis II. Simultanément, il travaillait aussi pour la sainte Église en faisant tout son possible pour la préserver de la corruption du siècle et en pénétrant la hiérarchie de l’esprit de l’Évangile.

En effet, les plus grandes familles de l’aristocratie italienne s’étaient introduites dans la cour pontificale, depuis que les États du Saint-Siège représentaient une force temporelle importante, et les intrigues se multipliaient, en particulier au moment des élections pontificales où ces grandes familles tentaient de façon plus ou moins violente d’imposer leurs candidats.

SAINT NICOLAS Ier ET LE SCHISME DE PHOTIUS.

C’est à cette époque que deux grandes crises éclatèrent qui forcèrent l’Église à mieux définir les rapports entre les deux pouvoirs, spirituel et temporel.

Saint Nicolas Ier, qui devient pape en 858, aura à s’occuper de la première qui faillit emporter l’Orient dans le schisme. L’empereur d’Orient Michel III avait un favori, le César Bardas, qui se vit un jour reprocher son inconduite publique par le saint patriarche de Constantinople, Ignace. Irrité, Bardas obtient de l’empereur un décret d’exil contre lui et désigne Photius pour le remplacer. Celui-ci n’était qu’un laïc, mais devant les perspectives d’honneur et de carrière qui s’ouvraient soudain devant lui, il accepta la proposition et reçut en quelques jours tous les saints ordres. L’injustice flagrante commise à son égard, doublée bientôt des mensonges et des faux serments de Photius, pousse saint Ignace à faire appel au Pape. Plein de ruses, Photius clame son innocence, charge Ignace, corrompt les légats que le Pape a envoyés pour faire la lumière sur cette affaire et convoque un pseudo-concile pour déposer Ignace, avec l’autorisation de Nicolas Ier assure-t-il. Malgré toutes ces machinations, la vérité éclate. Les injures et les menaces de Michel III et la pseudo-déposition du Pape par Photius n’y feront rien, Nicolas Ier tiendra bon.

Le résultat est que, par cette crise, il établit avec clarté la primauté de l’évêque de Rome. D’abord sur le pouvoir temporel  : le devoir incombe aux souverains, affirme-t-il à l’empereur, de ne pas s’ingérer dans les affaires intérieures de l’Église et de la protéger dans la libre extension de son autorité spirituelle. Mais, à l’encontre de Photius, il établit aussi la triple primauté pontificale  : dans le ministère, «  l’Église romaine est la mère de toutes les Églises  »; dans le magistère, il invoque son droit d’intervention suprême dans les questions de doctrine  ; et dans le pouvoir disciplinaire, il est à la tête du gouvernement général de l’Église. Finalement, en 867, Michel III sera renversé et assassiné, tandis que Photius sera disgracié par le nouvel empereur qui renoue avec Rome.

Dix ans plus tard, à force d’intrigues et de mensonges, Photius parviendra à revenir sur le siège de Constantinople et proclamera son opposition à l’addition du Filioque dans le Credo, prétexte qui lui permettra de justifier son orgueilleuse ambition de faire valoir la primauté de Byzance sur Rome. On le comprend, ce schisme, même s’il ne dura que dix ans, préludera à celui de 1054.

LE SIÈCLE DE FER. LA QUERELLE DES INVESTITURES.

Une autre crise commence au neuvième siècle et nous montre que les nations n’ont pas à dominer le monde, comme l’Église doit le faire, et qu’il faut établir une distinction claire des deux pouvoirs. C’est la “ querelle des Investitures ”.

De 867 à 962, la papauté sombre dans cette période que sept siècles plus tard, le cardinal Baronius, dans ses Annales, a appelée «  siècle de fer, pour sa grossièreté et sa stérilité en toute sorte de bien  ; siècle de plomb, pour l’abomination du mal qui l’inonde  ; siècle de ténèbres pour le manque d’écrivains […]. Des princes temporels, des tyrans même, s’emparant du Siège apostolique, y ont introduit des monstres hideux.  »

Résultat d’une recherche incessante de la domination de la papauté par les grandes familles aristocratiques italiennes, dont nous passerons sur les détails. Remarquons toutefois un point d’une grande importance  : c’est que, aussi scandaleuse qu’ait pu être la morale de certains Papes, jamais ils ne tentèrent de justifier leur mauvaise conduite par une doctrine erronée. Toutefois, cela poussera finalement le pape Jean XII à faire une erreur qui ne se terminera pas aussi bien qu’avec Charlemagne  : il sacre Otton Ier de Germanie empereur d’Occident en 962, pensant y trouver un protecteur de la papauté. C’est le début du Saint Empire romain germanique… hégémonique, précisait notre Père, car tout de suite après son couronnement, le nouvel empereur d’Occident montrera son ambition de dominer le monde chrétien et donc de devenir le suzerain du Saint-Siège. C’est le début de la “ querelle des Investitures ” où l’empereur prétendra en somme confisquer l’élection pontificale et faire du Saint-Siège un simple évêché de Germanie. Notre Père signalait souvent que c’était là une très grande différence entre la monarchie française carolingienne tout de même latine, volontiers soumise à l’Église, et la monarchie germanique, quelque peu barbare, qui va chercher à la dominer.

Frère Bruno nous montrera bientôt comment, dans sa sagesse, l’Église a su répondre à ce problème par “ l’augustinisme politiqueˮ ou la “ théorie des deux glaivesˮ.

LES PRÉMICES DE LA RÉFORME DE L’ÉGLISE  : CLUNY.

Cependant, au milieu de ces multiples difficultés que traversait la Chrétienté, quelques événements importants annonçaient sa renaissance.

D’abord, il ne faut pas perdre de vue que durant toute cette période sombre des neuvième et dixième siècles, l’Église poursuit heureusement l’évangélisation des pays du nord et de l’est de l’Europe  : en 826, le roi du Danemark reçoit le baptême  ; en 863, c’est Boris, duc de Bulgarie  ; en 954, Olga de Russie et en 966, la conversion du duc Mieszko de Pologne. Si bien qu’en l’an 1 000 toute l’Europe sera passée sous le joug léger de l’Évangile, jusqu’à l’Islande et le Groenland.

Quant aux Normands, les troupes de Rollon furent défaites sous les murs de Chartres grâce à l’intervention miraculeuse de la Très Sainte Vierge, sa sainte Tunique ayant servi de palladium. À ce coup, ils acceptèrent de signer un traité de paix avec Charles le Simple et l’évêque de Rouen en 911. Ce fut le traité de Saint-Clair-sur-Epte, dont une des clauses les obligeait à se convertir en échange de leur installation sur le futur duché de Normandie. Cependant, les attaques d’autres Vikings continuèrent sur les territoires de la Chrétienté jusqu’au onzième siècle.

D’autre part, en France, l’Église conservait le trésor de la «  religion royale  », merveilleusement exprimée, au milieu du neuvième siècle par l’archevêque Hincmar de Reims, l’un des plus puissants génies politiques de notre histoire, comme le montra notre Père (cf. CRC n° 198, mars 1984). Elle est l’expression juridique d’une tradition séculaire selon laquelle le sacre royal, en France, tire sa force et sa légitimité dans l’événement de Reims de l’an 496, lors du baptême de Clovis  : l’onction royale pour lui et tous ses successeurs, prédestination divine qui situe la nation franque au-dessus de toutes les autres monarchies et donne à son Roi un caractère quasi sacerdotal, ce que la liturgie du sacre souligne merveilleusement.

Mais quand, pendant un siècle, la dynastie des Carolingiens n’en finira plus de mourir dans une affreuse anarchie, l’autorité déterminante de l’Église saura trancher en faveur d’un changement de dynastie  : Hugues Capet, comte de Paris dont la famille s’est particulièrement illustrée contre les Normands, est sacré en 987. Avec cette nouvelle dynastie royale et l’assistance continuelle de l’Église, dans une parfaite concertation, la France féodale et chrétienne va s’organiser, se discipliner, s’épanouir pour devenir bientôt le joyau de la Chrétienté.

Enfin, en 909, un autre événement capital montre que toute renaissance morale d’un pays ne peut passer que par une renaissance religieuse, et, comme ce sont les moines qui s’appliquent le plus à vivre les préceptes évangéliques, par une renaissance monastique. Guillaume le Pieux, duc d’Aquitaine et comte d’Auvergne, fait don au saint abbé Bernon d’une terre dans le Mâconnais pour y édifier un monastère. Ainsi naissait l’abbaye de Cluny, dont une clause de la charte de fondation sera capitale  : l’exemption. Alors que tant d’abbayes, depuis Charles Martel, sont considérées comme des biens de famille et par là soumises aux seigneurs ou aux évêques féodaux, ce qui entraînait bien des ennuis, l’abbaye de Cluny est proclamée dès sa naissance libre de toute autorité Elle ne relèvera que de Rome, aura pour défenseur le Pape, et pour propriétaires les apôtres saint Pierre et saint Paul. «  Coup de génie politique, explique notre Père dans ses Mémoires et récits, qu’inspirait un sentiment très fort de la suprématie universelle du Pontife romain, grâce auquel Cluny va prendre la tête de la renaissance bénédictine par toute la Chrétienté et devenir, pour l’an mille, cette forêt de piliers et de colonnes qui soutiendront l’édifice prestigieux de l’ordre féodal et royal, plus que français, moins qu’impérial, européen.  »

En effet, les successeurs de saint Bernon, les saints Odon, Mayeul et Odilon, abbés réputés pour leurs vertus, leur science et leur intelligence, s’attachent à pleinement restaurer la vie monastique dans l’application exacte et stricte des vœux religieux, de la clôture et de l’opus dei. À partir de 932, Odon et ses successeurs se voient attribuer par le Pape la mission de réformer tous les monastères infidèles à la Règle où l’on fera appel à eux. Très vite, ils deviendront aussi les conseillers avisés des puissants qui les chargeront de régler leurs conflits, en France, en Germanie, en Italie, et ils en profiteront pour étendre leur réforme monastique dans ces pays. L’influence des moines clunisiens culminera lorsque l’un des leurs finira à la tête de la Chrétienté et y rétablira l’ordre de façon magnifique au siècle suivant.

CONCLUSION

Toute cette étude illustre magnifiquement la phrase de Notre-Seigneur dans l’Évangile  : «  Cherchez le Royaume de Dieu et sa justice et le reste vous sera donné par surcroît.  » (Mt 6, 33) Depuis sa fondation, au cours de son œuvre d’évangélisation, sous la direction de l’Esprit-Saint, «  l’Église n’a cessé de prêcher aux peuples la soumission aux autorités dont la légitimité vient de Dieu, même si elles sont païennes, injustes ou cruelles, explique notre Père dans les 150 Points de la Phalange. C’est cette si étonnante loyauté des chrétiens envers les pouvoirs qui leur a valu, souvent après bien des persécutions, estime, respect et enfin liberté. Dans la même mesure où les rois commençaient de reconnaître l’Église et coopéraient avec elle au règne du Christ, à la défense de la foi et au salut des âmes [“ Cherchez le Royaume de Dieu et sa justice ”], celle-ci leur apportait son concours éclairé, formant avec eux une alliance de plus en plus étroite et féconde. Elle les aidait dans leur rôle humain d’ordre et de paix [“ et le reste vous sera donné par surcroît ”].  » (Point 54)

C’est ce que nous avons vu pendant ces cinq siècles qui fondent la Chrétienté. Restait toutefois à établir le juste équilibre dans les relations entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, ce qui sera l’œuvre d’un autre très grand Pape, saint Grégoire VII au onzième siècle.

Mais élevons encore nos regards, et voyons comment opère au cours de cette période l’Esprit-Saint, Âme de l’Église, selon ce qu’explique notre Père  :

«  Dans le mélange indissociable des volontés divines et des œuvres humaines de son histoire, mélange de bien et de mal, l’Église, sous l’infaillible assistance “ biologique ” du Saint-Esprit, opère un discernement instinctif parfait, par une lente épuration de ce qu’elle a vécu, rejetant ce qui était péchés et erreurs de l’homme, retenant et canonisant en revanche ce qui venait de l’Esprit-Saint pour enrichir ses trésors, orienter sa tradition. Ainsi constamment mêlée de vérité et d’erreur, de bien et de mal, constituée de saints et de pécheurs, elle ne subsiste et progresse à travers les siècles qu’en se purifiant de toute souillure et de tout mal, en reconnaissant comme des dons du Saint-Esprit par une divination qui lui est propre, le beau, le bon, le vrai qui font de ses traditions et de sa Tradition, car c’est tout un, une norme exemplaire pour le présent et pour les siècles à venir.  » (Point 30)

C’est ce que nous verrons peu à peu se réaliser jusqu’au point culminant de la Chrétienté médiévale du dixième au quinzième siècle et que nous verrons refleurir lorsque arrivera demain le triomphe du Cœur Immaculé de Marie, Reine de la Chrétienté.

frère Grégoire de l’Annonciation.

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