La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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La Contre-Réforme Catholique au XXIe siècle

IL EST RESSUSCITÉ !

N° 173 – Mars 2017

Rédaction : Frère Bruno Bonnet-Eymard


LA VIE EN CHRÉTIENTÉ
EN PRÉSENCE DE DIEU, PÈRE, FILS ET SAINT-ESPRIT

par frère Bruno de Jésus-Marie

LA Chrétienté médiévale est un “ corps mystique ”, selon l’expression du juriste Jean de Terrevermeille. Qu’est-ce à dire  ? Cela signifie que tous les membres de la société font un seul Corps, dont le Saint-Esprit est l’âme. Il le dirige et l’inspire par l’Église et ses institutions, par ses saints et ses moines.

Les Rois et les princes sont les organes moteurs, centres nerveux de ce corps, dont les seigneurs vassaux et officiers royaux sont les nerfs, afférents et efférents.

Puis viennent les paysans et ouvriers des communes, groupés en corporations, qui en sont naturellement les muscles et les mains.

Les universités, enfin, sont les garantes de la science et de l’intelligence de cette société, lui fournissant une élite d’hommes instruits.

LA VIE MONASTIQUE, ÂME DE LA CHRÉTIENTÉ

Tout d’abord, ce qui donne à ce qu’on appelle injustement le “ Moyen Âge ” son caractère profondément et durablement religieux, ce sont les moines.

À partir de 816, lorsque le roi de France, Louis le Pieux, donne la règle bénédictine pour fondement à la vie monastique dans son royaume, celle-ci connaît un renouveau. Saint Benoît d’Aniane, dès l’an 780, a entrepris la réforme de l’Ordre de saint Benoît. Mais lors des invasions barbares du dixième siècle, les monastères sont pillés, les moines dispersés, fuyant vers l’intérieur des terres.

Pourtant, en 909, avec la fondation de l’abbaye de Cluny, la réforme bénédictine va être menée à bien, avec de tels fruits de grâce et de sainteté que notre Père écrivait dans ses Mémoires et Récits  :

«  Cluny me toucha au cœur, à l’impourvu et pour toujours. À partir de 909, l’Histoire me parle, elle me concerne et m’appelle, elle m’éclaire et m’aide.  » Le cours d’histoire de son professeur de séminaire, Monsieur Gautier, lui fait découvrir «  comment ­Guillaume d’Aquitaine, comte de Mâcon, eut l’idée neuve de faire hommage du nouveau monastère et de ses terres en don perpétuel au Saint-Siège, les soustrayant ainsi aux convoitises, empiétements et pressures des seigneurs environnants, des évêques et peut-être quelque jour du Roi lui-même  ! Coup de génie politique qu’inspirait un sentiment très fort de la suprématie universelle du Pontife romain, grâce auquel Cluny va prendre la tête de la renaissance bénédictine par toute la Chrétienté, et devenir, pour l’an mille, cette forêt de piliers et de colonnes qui soutiendront l’édifice prestigieux de l’ordre féodal et royal, plus que français, moins qu’impérial, européen.  »

La force de Cluny tient aussi à l’exceptionnelle stabilité et qualité de ses abbés  ; quatre seulement au dixième siècle  : les saints Bernon, fondateur, Odon, Aymar et Mayeul  ; et au onzième siècle, deux abbés  : saint Odilon et saint Hugues, avec des abbatiats de près de soixante ans chacun  ! L’ensemble de l’Ordre ne forme, pour ainsi dire, qu’une seule abbaye, l’abbé de Cluny étant le supérieur de tous les prieurs, personnellement désignés par lui à la tête de chaque monastère. Cette centralisation de l’autorité entre les mains du prieur général, lequel est libre de toute contrainte féodale, assure l’unité de la communauté, bien que celle-ci soit répartie entre 1 200 monastères à la fin du onzième siècle.

Si les clunisiens sont de grands bâtisseurs, à la recherche de la beauté architecturale dont saint Odon disait qu’elle donnait un pressentiment du Ciel, ils sont surtout les garants de l’ordre de la Chrétienté, prenant la défense des plus vulnérables. En effet, face aux exactions et pillages des seigneurs féodaux, l’Église, par l’entremise des abbés de Cluny, va établir des codes de la guerre pour garantir la paix et la trêve de Dieu.

La paix de Dieu permet de définir des espaces protecteurs, à l’intérieur desquels on ne peut pénétrer en armes avec l’intention de s’y battre  ; c’est ainsi que les églises deviennent une garantie de sécurité à qui y demande asile, avec menace d’anathème sur celui qui oserait violer l’enceinte sacrée du sanctuaire.

La trêve de Dieu, quant à elle, est une institution qui limite les guerres dans le temps. Certains jours de la semaine sont ainsi prohibés  : le dimanche, bien entendu, mais aussi le jeudi, jour durant lequel Notre-Seigneur institua l’Eucharistie, ainsi que le vendredi, jour de notre Rédemption  ; si vous faites le compte, il ne reste plus, par semaine, que trois ou quatre jours pour se battre  ; et cela sans parler des jours de fêtes et de leurs vigiles, des octaves, du Carême, etc., qui restreignent encore le temps de guerroyer pendant l’année. Et si l’on ne peut plus perdre son temps à chercher querelle à son voisin, on peut alors se dévouer à son peuple, ou partir en Croisade protéger la Chrétienté  !

Malheureusement, après la mort de saint Hugues, en 1109, Cluny connaît un déclin par la faute de son déplorable successeur, Pons de Melgueil, un mondain. Ce dernier profite de l’immense richesse de l’Ordre pour relâcher la Règle. Déposé sur dénonciation de ses moines, il est remplacé, après bien des tracas, par Pierre de Montboissier, dit “ le Vénérable ” en raison de sa sagesse et de sa sainteté. Ce dernier va renouer avec la lignée des grands abbés clunisiens, jusqu’à sa mort en 1156.

Mais au moment précis où Cluny connaît son déclin, la Providence suscite un autre Ordre pour donner à sa Chrétienté un souffle nouveau. En 1112, le jeune Bernard et trente personnes de sa parenté se présentent à la porte du monastère de Cîteaux, récemment fondé par saint Robert de Molesmes. Ce prieuré, qui végétait jusqu’alors, va connaître à partir de ce moment une rapide croissance, au point d’essaimer dès l’année suivante. À la mort de saint Bernard, les cisterciens compteront 700 abbayes  ! Pour l’heure, en 1115, Bernard est envoyé fonder Clairvaux  : tout y est à construire, à défricher. C’est pourtant ce monastère qui va être le soutien de la Chrétienté pour le douzième siècle, comme nous l’avons vu dans la conférence précédente.

Toutefois, interroge l’abbé de Nantes, «  qu’est-ce qui peut faire venir au monastère ces fils de nobles, de chevaliers, ces gens de l’élite sociale et en même temps des paysans, des bûcherons, des repris de justice, des gens traînant la misère  ? se demande notre Père. Cela faisait une communauté dont nous n’avons pas idée  ! Ce qui fait entrer ces moines, et cela pendant des siècles, et demeurer jusqu’à leur mort, se sont trois choses, trois trésors, trois personnes.

«  La première personne qui les fait entrer là, c’est Dieu le Père, leur amour de Dieu le Père. S’ils se jettent dans cette solitude, c’est parce que dans cette solitude, avec ses grands bois, ses grands prés, ce ciel absolument serein, ils sont avec le Créateur. Ils voient Dieu partout. Quand ils vont au bois, ou qu’ils méditent dans les pacages, ou qu’ils font leur jardinage, Dieu est là. La nuit, en se levant, ils voient le ciel qui leur parle d’un Dieu tout-puissant, bon et miséricordieux. Il y a la nature qui leur parle de la vie et de la mort, du Ciel et de l’enfer, de l’éternité. Ils baignent dans cette présence de Dieu, ils aiment Dieu.

«  Le deuxième trésor, c’est la Messe conventuelle. Tout le monde y assiste, les Pères de chœur en avant, les convers derrière une barrière, et là-bas, au fond, les paysans, les ouvriers qui travaillent pour eux. Tout s’arrête. La Messe est très solennelle, parce que c’est Jésus-Christ offrant son Saint-Sacrifice et se donnant en nourriture.

«  Le troisième trésor, c’est la Vierge Marie. Pas de femme dans ces monastères cisterciens  ; de hautes clôtures les défendent contre toute intrusion du monde, mais ces hommes ne sont pas des célibataires. Ils ont l’amour de la Sainte Vierge  : c’est la douceur, la joie secrète de leur vie, qui les console, les accompagne tous les jours. Chaque soir, ils chantent le Salve Regina qui remue le cœur quand on les entend chanter de leurs voix paysannes, un peu souffrantes, pas étudiées du tout, contrairement à Cluny où les voix sont célestes. Des voix de paysans fatigués, qui regardent la Sainte Vierge au-dessus du chœur, entre les deux cierges tremblotants, pour qu’Elle les garde, maintenant et à l’heure de leur mort.  »

Si Cluny a été l’âme du onzième siècle, et Cîteaux celle du douzième, au treizième siècle ce sont les Ordres mendiants qui continuent cet élan. Les dominicains vont être les défenseurs de la Chrétienté par leur lutte contre l’hérésie et la défense de la vraie foi, par la prédication et l’enseignement, comme notre Père lui-même y a été conduit.

Mais c’est surtout l’esprit franciscain qui va envahir la Chrétienté. Les stigmates que reçoit saint François d’Assise suscitent ainsi un grand enthousiasme pour la sainte Humanité du Christ et pour sa Passion rédemptrice  : c’est ce qu’on appelle la devotio moderna. Le Poverello n’a-t-il pas illustré la crèche de Noël à Greccio, vivante représentation de l’abaissement de Notre-Seigneur  ?

Ainsi porté par les monastères, l’homme médiéval est profondément religieux. Cette piété se nourrit en premier lieu de la liturgie qui scande toute sa vie, d’année en année. Les fêtes religieuses rythment tout son travail. En France, par exemple, les paysans paient la location de leur terre, le fermage, le jour de la Saint-Martin, évangélisateur des campagnes. De plus, si on cumule les jours fériés et les fêtes d’obligation, on arrive à peu près à cent jours chômés par an. C’est dire qu’on laissait volontiers son travail pour la prière en ce temps-là  !

Au culte des saints de la paroisse ou du diocèse s’ajoutent les principales dévotions de la Chrétienté, qui entraînent les chrétiens à prendre bâton et besace pour entreprendre de grands pèlerinages. Le but est de gagner “ l’indulgence ” qui s’y rattache afin d’obtenir le pardon de ses péchés. Ce peut-être aussi l’accomplissement d’un vœu, celui de partir en Croisade par exemple. Le pèlerinage est encore prescrit comme “ pénitence ” d’un méfait absous  : ainsi, Philippe le Bel ordonne un pèlerinage à Notre-Dame de Boulogne aux bourgeois de Bruges, qui s’étaient rendus coupables des fameuses matines.

C’est, bien sûr et au premier chef, Jérusalem et la Terre sainte qui attirent les foules chrétiennes, aux lieux de la vie de Notre-Seigneur. Cette pieuse entreprise est facilitée par les Croisades, qui libèrent les Lieux saints et la route qui y conduit, de manière durable, avec la fondation des États latins d’Orient, qui se maintiennent près de deux cents ans.

C’est ensuite le pèlerinage aux tombeaux des saints Apôtres Pierre et Paul, à Rome, qui voit accourir la Chrétienté, surtout à partir de la restauration de la puissance pontificale entreprise par saint Grégoire VII. De plus, ce pèlerinage va se développer prodigieusement lorsque le pape ­Boniface VIII décrète l’année 1300 “ Année sainte ”, avec la délivrance d’une indulgence plénière  ; c’est ce qu’on appelle le jubilé ordinaire, qui se renouvelle à partir du quinzième siècle, tous les vingt-cinq ans, parfois entrecoupés par des jubilés extraordinaires décrétés selon le bon plaisir du Pape, au gré des circonstances, notamment face aux périls encourus par la Chrétienté.

Des jubilés locaux sont également accordés à des lieux de pèlerinages par le Souverain Pontife, en des occurrences précises, qui voient alors la foule des pèlerins se presser en ces occasions. C’est notamment le grand pèlerinage jubilaire du Puy-en-Velay, que nous avons nous-mêmes gagné en 2016, qui survient lorsque le Vendredi saint tombe le 25 mars. En 1429, les bons Français y accourent pour implorer de Notre-Dame, Reine de France, la délivrance de leur nation et la cessation des maux qui la déchirent  ; Isabelle Romée, mère de notre sainte Jeanne d’Arc, s’y rend elle aussi cette année-là, afin d’y prier pour la mission de sa fille.

Un troisième grand pèlerinage de notre Chrétienté médiévale est celui de Saint-Jacques-de-Compostelle. En 813, la découverte du corps de saint Jacques le Majeur, frère de Jean, par un saint ermite espagnol cause une vive émotion dans tout l’Occident. Dès qu’il en est informé, le roi Alphonse accourt avec les Grands de sa cour pour vénérer l’Apôtre. Il prévient le pape Léon III, qui informe tout le monde chrétien de cette découverte par une bulle pontificale. Par la suite, le pape Alexandre III, dans la deuxième moitié du douzième siècle, accorde au pèlerinage l’indulgence plénière d’un jubilé lorsque la fête de saint Jacques (25 juillet) survient un dimanche. Des millions de pèlerins arrivent alors des points les plus reculés d’Europe pour vénérer le saint Apôtre.

Il faudrait encore parler des pèlerinages au Mont-Saint-Michel, à Notre-Dame de Liesse, etc., c’est sans fin, tant la Chrétienté médiévale vit de ces dévotions  ; ou pour dire mieux encore, tant le naturel et le surnaturel sont mêlés, comme par un mouvement naturel et spontané  : on vit en présence des saints, en communion constante avec le Ciel.

C’est finalement toute la société, y compris sa structure elle-même, qui est chrétienne et patriarcale, à l’image et sous le regard de Dieu, notre très chéri Père Céleste, de son Fils Jésus-Christ, de leur commun Esprit-Saint.

LE MODÈLE FAMILIAL

Revenons un peu en arrière dans notre histoire. À la fin du dixième siècle cessent les grandes invasions qui ont troublé cette période, si justement appelée “ le siècle de fer ”. Les sarrasins sont refoulés de la Provence où ils avaient établi des bases pour ravager l’intérieur des terres, tandis que les Hongrois sont repoussés à l’Est par Otton Ier, futur empereur germanique, par la victoire du Lechfeld en 955. Les Vikings, quant à eux, sont assimilés, grâce au traité de Saint Clair-sur-Epte en 911, avec la création du duché de Normandie, très vite christianisé et francisé.

Toutefois, après une époque si troublée, les autorités sont défaillantes et il en résulte un état de guerre endémique  : «  Dans le désordre, écrit Funck-Brentano, comme aucune autorité tutélaire n’a plus la force ni les moyens de se faire valoir, chacun prend le droit de faire la guerre pour son compte, à son profit, à son plaisir.  »

La société se resserre donc sur sa base la plus fondamentale  : la famille, «  cellule écologique complète  », comme écrit si bien notre Père (point 107).

La famille, d’abord groupée autour du père, va peu à peu s’étendre, pour former autour de son chef le noyau d’un compagnonnage étendu  : la mesnie.

La mesnie est une réalité plus large que la famille, mais dont la structure demeure semblable, comprenant à la fois la parenté et les proches, les domestiques, les gens d’armes, etc., tous attachés ensemble par des mœurs, des traditions, des sentiments et un caractère familial propre qui définissent cette mesnie. À sa tête se trouve le seigneur, revêtu d’un caractère patronal, paternel  : il est véritablement le chef de cette grande famille. «  Réunis autour de leur seigneur, commente Funck-Brentano, tous ceux qui composent la mesnie doivent s’aimer mutuellement comme parents d’une même famille, au point que cette affection réciproque, profonde et dévouée, qui unit les membres de la mesnie, en fait le caractère essentiel. Les membres d’une mesnie doivent avoir pour leur seigneur l’affection qu’on a pour le chef de famille, et lui-même les doit protéger et mener en douceur. L’affection qu’ils lui témoignent, en retour de celle qu’il leur accorde, fait sa force et sa puissance.  » C’est un modèle patriarcal qui émerge là, imprégnant toute la société.

De même que la mesnie provient de l’extension progressive du cadre de la famille, la mesnie s’étendant elle-même va produire une structure sociale plus vaste  : le fief, à la tête duquel on trouve le baron féodal. Chef d’une mesnie plus grande et plus puissante, il puise son autorité dans celle, encore une fois, du chef de famille  :

«  Retranché dans un solide donjon qu’une petite garnison d’hommes d’armes suffit à défendre contre une armée, il peut braver les plus puissants. Il y abrite les siens en cas de danger et, à la tête d’hommes résolus, il est en mesure de faire respecter ou de venger les membres de son fief. Avec les redevances qu’il perçoit des habitants de ses terres, avec les contributions qu’il lève sur les voisins qui recherchent sa protection, il pourvoit à l’entretien de sa famille.  » Le fief est ainsi un petit État, déjà muni de tous les organes nécessaires à une existence complète et indépendante  : une petite armée est groupée autour du baron comme leur chef de guerre, tandis qu’un groupe de vassaux agissent en conseillers de leur seigneur, formant une sorte de comité de gouvernement, voire une cour de justice lorsque le baron délègue une affaire sans s’en occuper lui-même.

Si l’on résume cette évolution de la structure de la société, on constate donc que l’on est parti de la famille, qui donne naissance à la mesnie, qui elle-même va finalement produire le fief. L’ensemble de ces fiefs compose ainsi la société féodale.

LA SOCIÉTÉ FÉODALE

En quoi consiste-t-elle  ? Notre Père l’explique dans son numéro spécial d’Histoire de France (CRC n° 198, mars 1984)  : «  C’est un réseau complexe et d’une infinie variété, d’engagements mutuels de service et de défense, l’un aidant l’autre, qui en cent ans organise le pays contre le brigandage, l’anarchie, selon un échelonnement de garanties du plus faible au plus fort, constituant précisément cette structure pyramidale, faite d’emboîtements d’accords particuliers, si caractéristiques de la féodalité. Mais qu’auraient valu cet immense entrelacs de fidélités jurées de personnes à personnes sans la foi chrétienne conférant une valeur sacrée à ces serments, et sans l’autorité de l’Église en surveillant l’observance, armée de peines spirituelles, l’excommunication et l’interdit, suivis d’insupportables sanctions temporelles  ? Grâce au christianisme, ces engagements s’appuient sur une force morale… une foi mystique, bien consolidée de force sociale et bien armée de rigueurs séculières  !

«  Néanmoins, continue notre Père, cette société féodale si diverse, si frémissante, avec sa double tendance antagoniste à l’ordre et à l’éparpillement (autrement dit à la forte organisation au sein des fiefs, en même temps qu’à leur indépendance jalouse les uns envers les autres), cette société avait besoin d’une clef de voûte. Elle se l’est donnée avec une monarchie issue d’elle. Ainsi, en France, dès son élection par ses pairs, et son sacre par les évêques, le duc de France Hugues Capet, devenu Roi, reconnaît pleinement l’autorité féodale des six autres grands ­seigneurs, les ducs de Normandie, de Bourgogne et de Guyenne, et les comtes de Flandre, de Toulouse et de Champagne, dont les possessions sont d’ailleurs beaucoup plus considérables que les siennes, cette France originelle grande comme un mouchoir de poche. Les Capétiens, devenus souverains, considèrent toujours que cet ordre féodal s’impose à eux, comme antérieur à leur pouvoir royal, et loin de le combattre et détruire systématiquement comme on l’a trop dit, ils composent avec lui, s’appliquant, comme suzerains éminents, à en être les guides et les régulateurs.  »

Le Roi est ainsi le père de son peuple, et en tant que tel, «  il traite ses sujets et leur distribue la justice comme un père fait avec ses enfants  », selon l’expression de Bodin, un historien du ­seizième siècle. Le Roi est suprêmement le défenseur des humbles contre les grands, des pauvres plutôt que des riches, du peuple, même contre ses propres fonctionnaires et contre ses féodaux. «  Nous n’avons de raison d’être que si nous rendons la justice à tous et par tous les moyens  », disait Hugues Capet. Toute justice émane du Roi, car lui seul est souverainement libre, au-dessus de tous les partis, pour trancher leurs querelles et les faire s’accorder pour la paix du royaume. Le Roi a également le devoir de protéger les populations qui seraient injustement opprimées par leur suzerain. C’est ainsi que Philippe Auguste, en accord avec le droit féodal, confisque les domaines de Jean sans Terre, roi d’Angleterre, afin de protéger les habitants contre leur souverain peu scrupuleux. La Normandie, le Maine, la Touraine et l’Anjou deviennent alors terres françaises en 1206.

Le Roi, justicier du royaume, rendait lui-même la justice, dite «  justice particulière.  » Tout le monde connaît la figure de Saint Louis, rendant la justice sous un chêne de Vincennes, et l’enthousiasme du bon peuple pour son souverain justicier.

«  Quand les sujets voient que leur prince se présente à eux pour leur faire justice, ils s’en vont à demi contents, ores qu’ils n’aient pas ce qu’ils demandent. Pour le moins, disent-ils, le Roi a vu notre requête, il a ouï notre différend, il a pris la peine de le juger. Et si les sujets sont vus, ouïs et entendus de leur Roy, il est incroyable combien ils sont ravis d’aise et de plaisir.  » (Bodin)

Sous Philippe Auguste, un de ses baillis convoitait la terre d’un chevalier qui venait de mourir. En présence de deux portefaix, ainsi compromis, il fait déterrer le mort de nuit  ; il lui ordonne alors de lui vendre sa terre… qui ne dit mot consent  !… voilà notre filou de bailli qui remet en terre le défunt, non sans lui avoir glissé quelque monnaie en main (l’honnête homme  !), et va prendre possession de «  sa  » terre. La veuve du chevalier, ignorante de tout, porte plainte auprès du Roi. Le bailli, sûr de lui, fait témoigner ses deux portefaix qui affirment la véracité de la vente, omettant la mise en scène macabre. ­Philippe Auguste flaire le subterfuge et prend à part l’un des deux portefaix. «  Récite le Pater  », lui dit-il  ; et pendant que l’autre s’exécute à voix basse, le Roi dit à voix haute à plusieurs reprises  : «  C’est bien, tu dis exactement  !  » Puis prenant à part le second témoin  : «  Dis exactement, toi aussi  !  » Persuadé que son collègue a vendu la mèche, il avoue tout le stratagème du bailli, que le roi s’empresse de condamner. Le chroniqueur de cette histoire ajoute  : «  Ce jugement vaut bien celui de Salomon  !  »

La justice du Roi, ne peut cependant pas toujours s’exercer de façon directe, ni envers tous les sujets du royaume. Le Roi transmet alors son pouvoir de justice à des officiers royaux. Autour du souverain sont ainsi rassemblés des hommes choisis par lui et attachés à sa personne, le conseillant et le représentant par délégation  : ils forment le Conseil du Roi, ou Cour de Justice lorsqu’il s’agit de juger au nom du Roi. Dans chaque grand fief de son royaume, le suzerain est également représenté par des parlements, cours de justice locales, qui tirent leur pouvoir directement de l’autorité royale.

Au sein du domaine du Roi, des prévôts sont chargés à la fois d’administrer les biens de leur seigneur (ils sont alors comme des métayers royaux), et d’exercer la justice royale dans la localité qu’ils administrent. Quant aux baillis ou sénéchaux, ils sont les supérieurs, ou pour mieux dire les surveillants des prévôts  ; ils centralisent les sommes que ceux-ci ont prélevées et les font parvenir au trésor.

Comme le fait encore remarquer notre Père au Point 90, le Roi est encore le maître de la monnaie. Il maintient souverainement l’ordre et l’honnêteté dans les finances de la nation, et se fait un devoir moral de garantir sa stabilité. Saint Louis, en France, va ainsi créer une monnaie stable  : l’écu, afin d’empêcher une dévaluation trop fréquente qui nuit toujours aux plus pauvres.

Le Roi est aimé de son peuple, car il est véritablement son père. Le Roi se promène-t-il à pied dans la rue  ? Chacun l’aborde et lui parle sans plus de façon. Ainsi un Italien venu en France est-il tout surpris de trouver Philippe le Bel, arrêté au coin d’un carrefour par trois ribauds qui ne paient pas de mine, écoutant patiemment leurs doléances et causant amicalement avec eux, les pieds dans la boue.

Cette familiarité du Roi avec ses sujets explique toute la vie à la Cour  : le Roi ne mange pas seulement avec ses pairs mais tout un chacun peut assister à son repas en spectateur, en curieux. La maison du Roi est ouverte à tous. Rien de scandaleux ou d’excessif, d’ailleurs, dans ces repas  : Philippe le Bel ne fait servir que trois plats à sa table, et au dessert, le restant des mets est réparti entre les personnes présentes, usage qui se conservera jusqu’à la fin de la monarchie.

Le Père de Foucauld comprenait admirablement l’ordre de la société féodale, lorsqu’il écrivait à Marie de Bondy, le 11 janvier 1916, en pleine guerre mondiale  : «  La guerre présente me fait comprendre les Croisades. Celle des Albigeois surtout. Maintenant je comprends. C’étaient la civilisation chrétienne, l’indépendance des nations, les traditions d’honneur et de vertu, la liberté de l’Église, souvent la vie et l’honneur des personnes qui étaient en jeu  » face à l’hérésie cathare qui remettait en cause toute forme de serment et d’hommage, entraînant une décadence morale de toute une société.

Après avoir vu l’organisation de cette société féodale dans ses membres les plus éminents, redescendons maintenant vers l’humble travail des paysans pour voir dans leur labeur quotidien leur manière propre de servir leur Créateur. Et tâcher de les imiter…

LA VIE DANS LES CAMPAGNES

Pour exploiter leurs domaines, les seigneurs ont recours à un mode d’organisation dénommé seigneurie, à ne pas confondre avec la féodalité qui est un système social. La seigneurie est de nature économique. Elle peut être soit aristocratique, si le seigneur est laïc, soit monastique, s’il s’agit du domaine d’une abbaye.

En premier lieu, le seigneur va diviser sa terre en deux parties inégales  : l’une qu’il garde pour son propre usage, la réserve, et l’autre qu’il «  loue  » pour ainsi dire à des paysans, la tenure.

La tenure est elle-même divisée en parcelles, chacune louée à un paysan libre, en échange de corvées, qui permettent au seigneur d’entretenir sa réserve, en plus du travail de ses serfs, paysans non libres attachés à son service.

Néanmoins, ces corvées étant assez lourdes (environ ­cinquante-sept jours par an), les paysans préfèrent très vite payer leur tenure en espèce plutôt qu’en nature, selon divers types de “ contrats ”.

Il y a tout d’abord la censive, qui correspond à une redevance fixe en échange de l’exploitation de la tenure. «  Vous êtes exploitant de cette tenure à censive  ? Alors ça sera tant de mesures de blé par an.  » C’est un contrat bien pratique pendant les années fructueuses  : vous êtes gagnant et tout le surplus est pour vous  ; mais lorsque la récolte est mauvaise, vous avez le couteau sous la gorge pour délivrer la quantité conclue à votre propriétaire.

Autre type de tenure  : le champart, contrat qui définit un pourcentage de la récolte. «  Ça sera dix pour cent de la récolte tous les ans.  » Lorsque la récolte est mauvaise, vous avez la sécurité de payer votre seigneur tout en gardant quelque chose pour vous, mais lorsque la récolte est excellente, le pourcentage à payer représente une plus grosse quantité et vous y perdez un peu au change  !

Un dernier type de tenure enfin est l’hostise, contrat allégé, qui permet d’attirer les paysans sur des parcelles peu exploitées ou, le plus souvent, à défricher. Car avec l’augmentation de la population, il faut également augmenter les surfaces cultivables pour nourrir tout ce monde-là  ! Le mouvement de défrichement va prendre une grande ampleur dans toute la Chrétienté de 1050 à 1300, d’abord lancé par les moines comme les cisterciens, puis encouragé par les seigneurs laïcs qui veulent mettre en valeur leurs terres, souvent couvertes d’épaisses forêts. En deux cents ans, cette politique va permettre l’augmentation des surfaces cultivables de 15 % en France et de 25 à 30 % pour le Saint Empire romain germanique et l’Angleterre. Si le mouvement se ralentit fortement au début du quatorzième siècle, il n’en continue pas moins petitement par le “ grignotage ” des paysans eux-mêmes, qui agrandissent leur tenure sur la forêt sans n’en rien déclarer à personne.

Admirable société paysanne, s’enthousiasme notre Père  : «  Pas un des villages de Bourgogne ou de Champagne où nous passons qui ne nous soulève d’admiration. Il faut être Américain, tenez (ou bien Canadien)  ! il faut venir de l’autre côté de l’Atlantique pour être baba d’admiration devant le moindre village français. Pourquoi  ? Parce qu’on y trouve une église, des maisons sagement groupées autour de cette église, chaque maison ayant son prolongement  : un peu de pré, un peu de champ, un peu de bois, et avec cela, on vit dans une harmonie millénaire  ! Et si maintenant nos paysans mécanisés, étrangers venus chez nous, épuisent notre sol en dix ou vingt ans, c’est parce que par-derrière, il y a 1500 ans de sagesse écologique. Et quelle est-elle  ? C’est un paysan, qui soigne son terrain, qui ne tire que ce que son terrain peut lui donner, mais en enrichissant son terrain, et non pas en l’appauvrissant. Ah  ! Ce n’étaient pas des barbares  !  »

Non, ce n’étaient pas des barbares, bien au con­traire  ! Ces hommes du Moyen Âge étaient de prodigieux inventeurs, de techniques agricoles et d’outils, qui vont révolutionner les rendements.

L’une de ces premières innovations techniques est l’invention du joug pour les bœufs et du collier d’épaule pour le cheval  : c’est une révolution dans les modes d’attelage, là où n’existait que le collier de cou qui, à force, étranglait l’animal. Désormais, l’effort du cheval est mieux réparti et il n’y a pas de perte de force. Cela va permettre une autre innovation dont nous vivons toujours  : la charrue, au soc incurvé. Là où l’araire, soc droit, ne faisait qu’aérer le sol, le soc recourbé permet de creuser un sillon profond et de retourner la terre. La charrue, munie de ce type de soc, peut travailler indifféremment une terre lourde et épaisse, aussi bien qu’une terre plus meuble.

Également, la prolifération des outils en fer, grâce à l’amélioration du savoir-faire des forgerons, va permettre de spécialiser les différentes étapes du travail des champs  ; de la moisson par exemple, avec l’utilisation de la serpe et de la faucille pour faucher les gerbes, tandis que le foin est coupé à la faux, dont la lame subit elle-même une innovation technique au treizième siècle  : elle est désormais inclinée, et non plus dans le même plan que le manche  : c’est plus pratique à manier et moins fatigant. Les pelles, bêches et pioches, etc., se développent elles aussi.

Le génie de la Chrétienté qu’admirait notre Père se constate surtout dans l’innovation des modes de culture, tout à la fois soucieux d’améliorer la production, non seulement en quantité mais aussi en qualité, et de respecter l’ordre écologique voulu par Dieu. C’est ainsi que les paysans expérimentent la jachère comme mode d’exploitation des terres agricoles. C’est tout d’abord la jachère biennale  : on cultive une année, et on laisse le sol se reposer l’année suivante, et on recommence le cycle. Mais la bonne idée est de varier les cultures. Cela va donner la jachère triennale  : on fait du blé d’hiver (froment et seigle), puis du blé de printemps (orge et avoine) et on laisse en jachère  ; des mauvaises herbes poussent pendant cette dernière période, et on laboure trois à quatre fois avant de semer de nouveau pour recommencer le cycle  : cela fait ainsi un engrais naturel qui enrichit le sol. De plus, nos anciens ayant un grand sens de l’entraide (dont nos paysans d’aujourd’hui feraient bien de prendre de la graine), ils organisent cette rotation des cultures de manière collective  ; c’est ce qu’on appelle l’assolement, de telle sorte qu’au sein d’un même village, la période de jachère ne tombe pas pour tous au même moment. Cette méthode porte ses fruits  : les rendements en céréales vont jusqu’à 15 grains pour 1 épi dans la Beauce, contre 3 pour 1 du temps de l’emploi de la jachère biennale  !

De plus, à cette époque, un léger réchauffement climatique, appelé «  petit optimum médiéval  » par les spécialistes, favorise encore les rendements agricoles. Décidément, le Bon Dieu bénit cette Chrétienté toute tournée vers Lui. En voulez-vous un exemple  ? Ce léger réchauffement a permis aux Danois de coloniser le Groenland, libéré en partie des glaces qui le recouvrent. Que pensez-vous que l’on essaya d’y planter  ? De la vigne bien sûr  ! Afin d’avoir du vin pour dire la Messe  ! Malheureusement, cela ne produisait guère que du verjus, et on fit venir du vin du continent  ; mais l’intention nous montre le souci religieux de ces hommes du Moyen Âge.

Cependant, avec l’accroissement de la population, les villes, quant à elles, prennent de plus en plus d’importance, tendent à s’émanciper des seigneurs et d’obtenir d’eux une certaine autonomie  : c’est ce qu’on appelle le mouvement communal. Plutôt que de se placer sous la protection d’un baron féodal, les bourgeois (entendez  : les habitants libres du bourg) entendent pourvoir eux-mêmes à leur défense  ; c’est ainsi que se créent des milices communales, dont la force n’est pas négligeable, puisqu’elles apporteront un précieux soutien à Philippe Auguste lors de la grande bataille de Bouvines. En échange des services rendus par la commune, soit militaires comme à Bouvines, soit surtout d’ordre économique, par la mise en place de contrats avantageux vis-à-vis des seigneurs, les villes peuvent ainsi obtenir des privilèges (exemption de certaines taxes, allègements des charges…) et surtout se voient bénéficier d’un plus ou moins grand degré d’autonomie interne. C’est alors que se met en place une municipalité, présidée par un maire et constituée d’échevins, bourgeois désignés ou élus par les chefs de famille. Symbole de ces privilèges qui fondent l’autonomie de la commune, le beffroi domine la maison de ville dans le nord de la France et dans les Flandres. Les clés et le sceau, quant à eux, sont les signes féodaux distinctifs d’une commune, respectivement de son indépendance et de son pouvoir de juridiction.

L’essor de l’activité économique dans ces communes entraîne l’union de personnes aux intérêts communs, exerçant une même profession  : ce sont les corporations.

Parmi ces corporations, une va se distinguer par son influence et son rapide essor  : la corporation des enseignants, autour desquels se groupent de plus en plus de jeunes élèves, avides de connaissances, en cette “ renaissance ” des XIIe – XIIIe siècles.

LA NAISSANCE DES UNIVERSITÉS

Aux XIe – XIIe siècles, des écoles existent déjà en Occident. Les écoles épiscopales, les plus anciennes, se situent généralement près de l’église cathédrale, et sont administrées par l’évêque lui-même, ou par un chanoine du chapitre de l’église cathédrale désigné par lui, que l’on nomme alors l’écolâtre. Les écoles dites capitulaires relèvent, elles, d’un chapitre régulier et sont installées dans la collégiale  ; parmi les plus fameuses sont celles de Sainte-Geneviève (où enseigne maître Abélard) et de Saint-Victor. Ajoutons aussi les écoles monastiques, qui sont en déclin, après avoir cependant joué un grand rôle à la fin de l’époque carolingienne.

Dans ces écoles, l’enseignement qui est donné répond fondamentalement à un objectif religieux  : la formation des clercs. À noter au passage que le terme de “ clerc ” peut désigner aussi bien quelqu’un destiné à l’état ecclésiastique qu’un érudit destiné, lui, à l’administration ou à d’autres offices supérieurs. Dans ces écoles urbaines, sont enseignés le latin, mais aussi et surtout la science sacrée, sur la base de réflexion théologique, d’exégèse et de Droit canon.

Dans ces écoles, les enseignants sont choisis et mis en place par l’évêque ou la collégiale, qui leur donne le droit d’y enseigner. C’est ce qui va changer, à la fin du douzième siècle. L’extension du mouvement corporatif au sein du corps professoral va en effet grouper, dans un même collège, des hommes animés de la même recherche de la science et de la vérité. Dès qu’un homme de talent ou de renom surgit pour donner corps aux aspirations générales, une université se forme. Et si quelque mécène ou protecteur se trouve là pour épauler l’effort commun, les résultats peuvent être durables. L’Église n’est pas la dernière à bénir et encourager le mouvement naissant. Si l’État voit dans les universités un instrument propre à préparer les citoyens aux grandes carrières, indispensables à la société, l’Église, elle, nourrit la noble ambition de former, par ce moyen, une élite capable de mieux servir Dieu et la Cité. C’est vraiment une révolution toute pacifique qui s’opère. L’antiquité n’avait guère cultivé les arts que pour eux-mêmes  : ils étaient le but même des études et des recherches. Au Moyen Âge, les arts libéraux servent surtout à la préparation des professions savantes  : théologiens, légistes, canonistes, médecins, qui formeront l’armature, les cadres de la Chrétienté.

Loin d’entraver ce mouvement, le Pape l’encourage. Au berceau de la plupart des universités, on trouve ainsi une bulle pontificale pour autoriser ou confirmer la fondation, pour organiser l’enseignement et régler la discipline. L’université la plus prestigieuse de la Chrétienté est sans conteste celle de Paris. D’autres ont un grand rayonnement en se spécialisant dans une faculté particulière  ; c’est ainsi que ­Montpellier devient université de médecine en 1220, par privilège du Pape.

L’université la plus originale est certainement Toulouse, dont la création résulte de la volonté d’établir, dans une région infestée par l’hérésie cathare, une institution capable de combattre l’erreur, par l’étude et l’enseignement de la véritable théologie, tâche confiée aux Frères prêcheurs. Saint Louis fut le principal mécène de cette entreprise féconde.

CONCLUSION

Laissons notre Père conclure pour nous donner la leçon de ces siècles passés et en tirer une espérance pour l’avenir  ; c’est au Point 35  : «  L’Église est tout ce qu’il y a de divin dans le monde. La Chrétienté, qui en est la projection temporelle, est l’œuvre sainte de Dieu dans l’histoire. L’incomparable passé de la geste chrétienne est le signe miraculeux de l’Alliance universelle et éternelle scellée par le Christ avec son Père, en faveur des hommes pour le salut du monde. Le passé de la Chrétienté nous sert de modèle et de règle. Car Dieu a fait là ce qu’Il a voulu et ce que l’avenir ne doit pas substantiellement changer mais tâcher de parfaire.

«  Avant la Révolution, là où son esprit diabolique n’a pas encore pénétré, le peuple vaque à ses dévotions, à ses affaires, à ses amours, à son travail, à ses loisirs dans une étonnante liberté. Étonnante pour les citoyens des sociétés révolutionnaires dites démocratiques (la nôtre à l’heure actuelle  !), pour lesquelles la règle commune est la servitude, la contrainte militaire, fiscale, administrative, laïque, socialiste, centraliste… Par un anachronisme qui n’est pas innocent, on imagine l’Ancien Régime chrétien comme un double totalitarisme, clérical et royal. Il n’y a rien de plus contraire à la réalité qui, en regard de l’uniformisme démocratique et du conformisme révolutionnaire, paraîtrait même scandaleusement anarchique.

«  Qui n’en voit pas la beauté, le bien, la vérité, méprise Dieu, ignore Jésus-Christ, se retranche de l’Église et trahit la Chrétienté. Le phalangiste trouve là ses racines, il s’émeut de cette longue histoire et de ce grand labeur, il en recueille tous les enseignements, il aime à en sauver les moindres traces.  »

C’est pourquoi saint Pie X, dans sa Lettre sur le Sillon insiste  :

«  Il faut le rappeler énergiquement dans ces temps d’anarchie sociale et intellectuelle où chacun se pose en docteur et en législateur  : on ne bâtira pas la cité autrement que Dieu ne l’a bâtie  ; on n’édifiera pas la société, si l’Église n’en jette les bases et ne dirige les travaux  ; non, la civilisation n’est plus à inventer ni la cité nouvelle à bâtir dans les nuées. Elle a été, elle est  ; c’est la civilisation chrétienne, c’est la cité catholique. Il ne s’agit que de l’instaurer et de la restaurer sans cesse sur ses fondements naturels et divins contre les attaques toujours renaissantes de l’utopie malsaine, de la révolte et de l’impiété  : Omnia instaurare in Christo  », tout instaurer, tout restaurer dans le Christ, et dans le Cœur Immaculé de Marie. Ainsi soit-il  !

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