La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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La Contre-Réforme Catholique au XXIe siècle

IL EST RESSUSCITÉ !

N° 173 – Mars 2017

Rédaction : Frère Bruno Bonnet-Eymard


L’APOGÉE DE LA CHRÉTIENTÉ

par frère Arnaud du Chef sacré couronné d’épines

LA Chrétienté est une société sacrale, fortement organisée, selon une double hiérarchie, temporelle et spirituelle  : l’Église et l’État heureusement concertés, que nous voulons restaurer demain avec le secours du Cœur Immaculé de Marie.

C’est une société dont les institutions civiles sont imprégnées par la foi chrétienne, de telle sorte que, pour ainsi dire, la loi du Christ prend chair et engendre le surcroît promis dans l’Évangile  : une civilisation particulièrement harmonieuse.

Ce «  triomphe éclatant de la foi, de l’ordre, de la civilisation évangéliques sur toute barbarie  », décrit par notre Père dans les 150 Points, avait été prophétisé par saint Jean dans l’Apocalypse  : le Diable enchaîné, le règne du Christ sur toute la société établi pour “ mille ans ”.

Durant les cinq cents premières années, depuis la chute de l’Empire romain et l’avènement du pape saint Grégoire le Grand à Rome jusqu’au sacre d’Hugues Capet en 987 à Reims, qui scelle l’alliance féodale et catholique de Rome avec la France, le Saint-Siège doit se défendre contre les Lombards, les empereurs germaniques, l’invasion de l’islam, «  centième hérésie  », comme l’appelle saint Jean Damascène, contemporain de ses commencements au huitième siècle.

FIN DU SIÈCLE DE FER ET STABILISATION
DES GRANDES NATIONS CHRÉTIENNES

À la fin de ce qu’on a appelé le «  siècle de fer  », ce dixième siècle si troublé, les grandes invasions se ralentissent progressivement, du fait de la sédentarisation et surtout de la conversion des barbares  ; l’Europe est entièrement chrétienne en l’an mille. Il en résulte désormais une stabilité politique, tout d’abord par la fondation du Saint Empire romain germanique, avec le sacre d’Otton Ier, en 962. Il témoigne d’une volonté de retour à un empire comme celui de ­Charlemagne, réunissant les royaumes et principautés de Germanie et d’Italie. Le principe aurait été excellent, si le nouvel empereur n’avait édicté, le jour de son sacre, un privilège exorbitant qui, tout en confirmant les droits de l’Église romaine, subordonnait le sacre du Pape à la promesse de fidélité à l’empereur  : c’est “ le privilège d’Otton ” lourd de conséquences pour le siècle suivant.

Tandis que la France, elle, sortait enfin de ses querelles de pouvoir par l’avènement de la nouvelle dynastie des Capétiens promise à un brillant avenir.

C’est l’Église qui organise et facilite le passage en douceur d’une dynastie à l’autre, comme elle l’avait fait lors du passage des Mérovingiens décadents à notre Pépin le Bref et aux Carolingiens. Le baptistère de Reims, en ce 3 juillet 987, jour du sacre d’Hugues Capet, devient le creuset d’où sort une nouvelle France.

L’ascension de cette famille se confond avec celle de la France, lente et sage, droite, parfaitement simple et raisonnable, appliquant pendant deux siècles sa noble devise  : Servir. Hugues Capet est le beau fruit de sa race, ami des moines, fort au combat, et tout empreint de l’admirable sagesse héritée de ses pères.

L’Église, elle, souffre encore de deux grands maux, jusque dans ses membres les plus élevés  : la simonie et le nicolaïsme, c’est-à-dire la vente des charges ecclésiastiques et le concubinage des prêtres. Le pape Jean XII est ainsi déposé en 964 en raison de ses mœurs dissolues. Mais le plus grave reste l’investiture laïque, qui consiste, pour des évêques ou des abbés, à être nommés par l’autorité civile, ce qui n’est que l’extension du fameux “ privilège d’Otton ”. Contre ces maux, toute l’énergie d’un très grand Pape va se déployer au siècle suivant.

ONZIÈME SIÈCLE  :
VERS LA MISE EN PLACE DE LA CHRÉTIENTÉ

Hildebrand, jeune homme d’une vive intelligence, entre très tôt dans un monastère clunisien  ; il est vite remarqué par le pape Grégoire VI qui le prend à son service. Conseiller avisé, il fait ainsi observer au pape Léon IX que son élection ne serait canonique que si elle était faite par le clergé de Rome, sa nomination par l’empereur étant une ingérence d’ordre politique qui lui ôtait toute validité. Léon IX obéit, au grand déplaisir de l’empereur, et entre pieds nus dans Rome, accompagné d’Hildebrand  : c’est tout l’esprit de Cluny qui pénètre Rome, et par Rome, va envahir la Chrétienté, lui donnant un nouveau souffle pour mener à bien l’immense réforme à entreprendre. Hildebrand, lui, est chargé de réformer le clergé, en s’occupant d’abord d’un monastère de la Ville, tout en prodiguant ses conseils aux Papes successifs.

C’est à ce moment que survient la mauvaise cassure du schisme grec (1054), par l’excommunication de Michel Cérulaire, fulminée par saint Léon IX, après plusieurs siècles de tension entre l’Orient et l’Occident.

En Occident, après trois brefs pontificats, les Romains finissent par se demander s’il ne vaut pas mieux nommer Pape le conseiller qui depuis vingt-cinq ans dirige pratiquement l’Église. Et le 22 avril 1073, la foule unanime s’écrie  : «  Hildebrand pape  !  » Il est consacré le 30 juin et prend le nom de Grégoire, en souvenir tout à la fois du premier pape qu’il avait servi et de saint Grégoire le Grand.

Il faut noter qu’Henri IV, alors seulement roi de Germanie, approuve cette nomination d’Hildebrand sur le trône pontifical.

Grégoire VII va désormais entreprendre ce pour quoi il est élu  : la réforme de l’Église. En 1075, il tient son deuxième concile romain, dont un décret sur l’investiture des charges laïques interdit aux princes laïcs d’investir les clercs dans les évêchés, églises et abbayes. De plus, les évêques ne doivent pas recevoir leur charge d’un laïc, et les métropolitains ne doivent pas consacrer ceux qui auraient accepté l’épiscopat dans de telles conditions.

Face à une telle déclaration, les évêques de ­Germanie frondent et poussent leur roi Henri IV à tenir tête au pape. Le conflit ne tarde pas à éclater, en 1076, à propos de la nomination de l’archevêque de Milan, où Pontife et Roi ont deux candidats opposés. Henri IV convoque alors à Worms une assemblée d’évêques allemands. Ceux-ci refusent de se soumettre à ­Grégoire VII, accusé d’avoir détruit la paix de l’Église, de n’être qu’un usurpateur et surtout d’abuser de son autorité tant sur les évêques que sur les princes. En conséquence, Henri IV enjoint au pape déchu d’abandonner le siège pontifical et la ville même de Rome dont il est, lui, roi de Germanie, le patrice.

La riposte du pape ne se fait pas attendre  : Grégoire VII interdit à Henri IV de gouverner le royaume d’Allemagne et d’Italie, délie tous les chrétiens du serment contracté envers lui et défend de reconnaître comme roi celui qu’il frappait ainsi d’anathème. En moins de trois semaines, le roi a cru pouvoir déposer le pape  ; le pape a solennellement déposé le roi  !

Les princes allemands, ainsi libérés de toute soumission envers Henri IV, se rebellent. Le roi, pour retrouver son autorité, manifeste au pape le désir de prouver son innocence. Est alors fixée, au 2 février 1077, une grande assemblée à Augsbourg, durant laquelle le roi, après s’être expliqué, serait définitivement condamné ou absous. Mais cette épreuve risquant de ne pas lui être favorable, Henri IV préfère prendre les devants. Grégoire, qui était déjà en route, s’arrête au château de Canossa, où la princesse Mathilde lui garantit la sécurité. Henri le rebelle va alors tenter sa dernière chance.

Le 25 janvier 1077, le roi se présente aux portes du château, en chemise et pieds nus dans la neige, trois jours durant, pour implorer la clémence du Pontife. Grégoire VII, s’il est enclin à la miséricorde, ne se fait aucune illusion sur l’intention de ce misérable. Cependant, sur les instances de la princesse et de l’abbé Hugues de Cluny, il accorde son pardon, moyennant le serment d’Henri IV de ne plus s’opposer aux Souverains Pontifes à l’avenir.

Las  ! Aussitôt absous, Henri s’empresse de refaire l’unité de son royaume, rassemble une armée, marche sur Rome, nomme un antipape, Clément III, par lequel il se fait sacrer empereur, en 1084.

Grégoire VII n’a plus qu’à s’enfuir en exil, où il meurt, le 25 mai 1085.

«  Vaincu par la violence, disait Monsieur Gautier, le professeur du Père au séminaire, c’est lui qui pourtant sera le vainqueur final et méritera pour ses successeurs la reconnaissance des droits sacrés de l’Église par toute la Chrétienté.  » Les Pontifes qui lui succèdent continuent en effet la même politique ferme vis-à-vis des princes. Et c’est au terme de près de cinquante ans de lutte que la “ querelle des Investitures ” prend fin, sous le pontificat de Calixte II. Les droits du pape sont enfin reconnus et acceptés par toute la Chrétienté.

La querelle des Investitures met en cause non seulement la Papauté et le Saint Empire, mais aussi toute la Chrétienté. En Angleterre par exemple, saint Anselme, archevêque de Cantorbéry, s’oppose au roi Guillaume le Roux qui veut émanciper son épiscopat du Pape. Déjà  !

À la faveur de la réforme de l’Église, de nouveaux ordres religieux fleurissent  : contemplatifs comme les camaldules, fondés par saint Romuald en 1012, ou comme les chartreux fondés par saint Bruno en 1084; actifs comme les cisterciens de saint Robert de Molesmes, en 1098, et bientôt les Prémontrés de saint Norbert en 1120.

Le onzième siècle voit surtout le développement considérable de l’Ordre de Cluny, qui compte 1 200 monastères et prieurés à la fin du siècle. La construction de l’abbatiale monumentale du monastère de Cluny (33 m de haut par 171 m de long) est le symbole de ce rayonnement clunisien dans toute l’Europe. Il n’y eut en un siècle que deux saints abbés à se succéder à la tête de l’Ordre, saint Odilon et saint Hugues, ce qui explique la grande unité de ses moines, bâtisseurs de la Chrétienté.

LA CROISADE

Le onzième siècle va s’achever par la geste magnifique de la Croisade. Vers les années 1055, les Turcs déferlent sur la Terre sainte, prennent Damas en 1075, puis Jérusalem en 1078. Pour libérer les Lieux saints, le pape Urbain II prêche la Croisade au concile de Clermont, en 1095. L’évêque du Puy, Adhémar de Monteil, est le premier à prendre la Croix. Il est vraiment l’âme de cette première Croisade, admirablement secondé par Godefroy de Bouillon. Notre frère Bruno en a fait le récit détaillé, poignant, au camp de 1979.

Les Croisés passent par la voie de terre en un redoutable parcours  : Constantinople  ; Nicée, où le basileus Alexis leur vole la victoire  ; puis l’Arménie, où on les accueille en libérateurs  ; Édesse, où le comte Baudouin est porté au pouvoir, fondant ainsi le premier État latin d’Orient  ; Antioche, dont le rusé Bohémond se fait nommer prince  ; et enfin Jérusalem, devant laquelle ils parviennent le 7 juin 1099. Hélas  ! que de monde laissé en chemin  ! non seulement les morts, mais aussi les ambitieux, qui préfèrent se tailler un royaume que de poursuivre jusqu’au bout le service qui leur avait fait prendre la Croix  : délivrer le tombeau du Christ.

Godefroy, le saint de la Croisade, lance l’ultime assaut. Jérusalem est prise le 15 juillet 1099. Porté au pouvoir par ses Croisés qui n’avaient pas faibli, Godefroy refuse de ceindre une couronne d’or là où son Seigneur Jésus, seul véritable Roi de Jérusalem, avait ceint une couronne d’épines  ; il prend alors le titre d’ «  avoué du Saint Sépulcre  »  : le royaume franc de Jérusalem est fondé, et va rayonner la Foi, ­l’Espérance et la Charité du Christ, transposant en Orient le modèle de la Chrétienté européenne, attirant ainsi à la vraie Lumière les populations infidèles.

LE SIÈCLE DE SAINT BERNARD

Si le onzième siècle a été dominé par l’Ordre de Cluny, on peut dire que le douzième est marqué par un homme, un saint  : Bernard de Clairvaux.

Saint Bernard est l’âme de la Chrétienté. Entré en 1111 à l’abbaye de Cîteaux, il est envoyé, dès 1115, fonder le monastère de Clairvaux qui, deux ans plus tard, essaime déjà  ; à la mort de saint Bernard, le monastère comptera 700 moines en son sein, et 180 abbayes filles  ! Saint Bernard, imprégné d’Écriture sainte, prêche la dévotion envers la sainte Humanité du Christ et envers la Très Sainte Vierge, qu’il ose appeler sa Dame, «  Notre-Dame  »  !

Saint Bernard est aussi le réformateur qui s’attaque au relâchement du clergé, n’hésitant pas à faire des remontrances à l’abbé de Cluny, Pierre le Vénérable, touchant le luxe de son Ordre. Il ose reprendre également l’abbé de Saint-Denis, Suger, ministre des rois Louis VI et Louis VII, en raison du faste bien peu religieux dont il s’entourait. Suger fait amende honorable en remettant de l’ordre dans son monastère, et en menant ­désormais une vie austère  : cela fit grand bruit dans toute la Chrétienté  !

Saint Bernard est encore le grand défenseur de la papauté, clef de voûte de l’édifice chrétien. Vers 1150, il rédige le De Consideratione sur la grandeur de la charge pontificale, dont il souligne les devoirs.

À la mort d’Honorius II, deux papes sont élus presque simultanément  : Innocent II et Anaclet  ; les deux ont canoniquement droit égal à prétendre au trône pontifical. On fait alors appel à Bernard qui, après enquête, désigne Innocent II comme légitime pape, car, dit-il, il est le plus digne. Reste à ranger à son avis tous les princes chrétiens, et à faire chasser l’antipape de Rome  : il lui faudra plus de sept ans pour débarrasser l’Église du schisme d’Anaclet  ! Il est ainsi le garant de l’ordre et de la paix civile.

Il joue encore ce rôle dans l’affaire d’Arnaud de Brescia, révolutionnaire selon lequel l’Église n’a aucun droit de posséder, laissant le champ libre à tous les seigneurs laïcs avides de la dépouiller. Il le fait condamner au deuxième concile du Latran, en 1139.

Mais saint Bernard est suprêmement le Croisé. Suite à l’annonce de la perte d’Édesse, le roi Louis VII prend la Croix, et convoque tous les princes chrétiens et féodaux, pour Pâques 1146, à Vézelay. Il demande à Bernard de s’y rendre pour les exhorter à se croiser. C’est un des plus grands moments de l’histoire des Croisades. Comment va-t-il s’y prendre  ? Il va tout simplement leur dire  : «  Nous sommes de pauvres pécheurs. La Croisade est un don de Dieu, une occasion magnifique qui s’offre à nous, pécheurs, de montrer notre amour du Christ, de servir la cause du Christ. Et ainsi, si nous réussissons dans notre projet et libérons la Terre sainte, c’est le règne du Christ qui s’étend, et si nous mourons, eh bien, nous serons martyrs et nous irons au Ciel  !  » Tel est le fondement surnaturel de tous les combats que l’Église va mener contre les ennemis de la Chrétienté.

Saint Bernard est enfin le défenseur de la foi pour son siècle. Contre saint Anselme, selon lequel la foi est première  : «  On ne cherche pas à comprendre pour croire, mais on cherche à croire pour comprendre  », Abélard, universitaire rationaliste, ose prétendre qu’ «  on ne peut croire ce qu’on ne comprend pas  ». Saint Bernard se dresse, au nom de la foi, et accuse Abélard au concile de Sens en 1140; ce dernier s’effondre  : c’est le début d’une lente conversion, qu’il faut absolument aller lire dans les CRC nos 92-93 de mai et juin 1975  ! Cependant, il faut remarquer la sagesse de notre saint dans cette affaire. Face aux extrêmes qui vont jusqu’à rejeter complètement la philosophie, saint Bernard a la prudence de ne faire condamner que des propositions très précises d’Abélard, sans pour autant condamner toute philosophie, ouvrant ainsi, pour le siècle suivant, sur l’essor prodigieux de la pensée.

Le douzième siècle est également le théâtre du renouveau architectural. Là encore, saint Bernard donne le ton, en préconisant pour les abbayes cisterciennes une architecture peu ornée et sobre, en un mot, religieuse. Quant à ce qu’il appelle lui-même «  l’art épiscopal  », il veut du majestueux, qui parle du Ciel et de la grandeur de Dieu. C’est le début du siècle des cathédrales, dont frère Pierre sait si bien nous raconter le développement.

DES NATIONS CHRÉTIENNES

Fortes de tels principes, les nations chrétiennes vont peu à peu former, à la fin du douzième siècle, la Chrétienté.

L’Allemagne s’unifie, avec le règne prestigieux de Frédéric Ier Barberousse, reprenant l’idéal du Saint Empire romain germanique, avec ses défauts, dont le principal est de vouloir asservir la Papauté. Ce sera la source de la lutte du Sacerdoce et de l’Empire.

En outre, pour assembler tous ses vassaux derrière lui, Frédéric mène une politique hégémonique, ­menaçant sans cesse les États Pontificaux  ; les Papes réagissent en soutenant l’autonomie des villes italiennes, qui servent ainsi de glacis protecteur.

L’Angleterre, quant à elle, sort des luttes fratricides qui la déchirent depuis la mort de Guillaume le Conquérant. Elle parvient à l’unité avec l’avènement de la dynastie des Plantagenêts qui bouleverse la géopolitique européenne. En effet, Henri II possède à la fois l’Angleterre et la Normandie, de par sa mère, et l’Anjou, de par son père.

De plus, son mariage avec Aliénor d’Aquitaine lui apporte la dot de cette princesse  : tout le sud-ouest de la France. Le royaume d’Angleterre, dès lors, menace l’équilibre chrétien. D’autant plus qu’Henri II est un véritable paranoïaque  ! Il s’arroge un droit de regard dans les affaires de l’Église d’Angleterre et entend tout simplement mettre la main sur les biens ecclésiastiques  ; avec les rois anglais, il va falloir nous y habituer  ! Son ancien chancelier, devenu premier archevêque du pays, s’oppose à ses desseins, tant et si bien qu’il est assassiné en pleine cathédrale de Cantorbéry, le 29 décembre 1170.

Ce crime a un retentissement considérable dans toute la Chrétienté  ; Henri II doit renoncer à ses ambitions ecclésiastiques sur l’Église et faire pénitence publique au tombeau du martyr  : Victor quia victima.

Par la suite, la perfide Aliénor retourne ses fils contre leur père. Le premier, Richard Cœur de Lion, est un chevalier au courage légendaire, mais sans grande sagesse politique  ; il sera d’ailleurs victime de sa témérité, après avoir vaillamment combattu, à la troisième Croisade.

Quant à son frère cadet, le félon Jean sans Terre, il s’aliène la papauté comme son père. Mal lui en prend  : le grand pape Innocent III soutient alors les barons anglais révoltés pour aboutir à la Grande Charte de 1215, définissant un régime quasi parlementaire. Mais lorsque Jean sans Terre vient à résipiscence, Innocent III condamne la Grande Charte et dissout la coalition des barons.

En France cependant, règne un admirable accord entre la Couronne et la Papauté. La monarchie française est florissante  : deux grands rois dominent le siècle  : Louis VI le Gros, que notre Père préfère appeler le Justicier, tant il soumet de seigneurs féodaux et agrandit patiemment le domaine royal, et Louis VII le Jeune, qui est l’âme ardente de la deuxième Croisade. Tous deux sont assistés du fidèle Suger, dont nous avons parlé plus haut, dont la vive intelligence et la grande foi leur assure un précieux conseil. C’est à Suger que Louis VII laissera le royaume en régence pendant la Croisade.

L’APOGÉE DE LA CHRÉTIENTÉ

Le treizième siècle auquel nous arrivons ne peut se bien comprendre qu’à la lumière d’une bataille décisive  : Bouvines (1214).

Nous venons de voir brièvement comment les nations ont forgé leur unité pendant le douzième siècle. Mais pourquoi rester chacune dans ses frontières lorsque les terres du voisin sont à la pointe de l’épée  ?

Philippe Auguste, en accord avec le droit féodal, a confisqué les domaines de Jean sans Terre, roi d’Angleterre, afin de protéger les habitants contre leur suzerain peu scrupuleux. C’est ainsi que la ­Normandie, le Maine, la Touraine et l’Anjou sont intégrés au domaine royal en 1206.

Sous le prétexte de violation de territoire, va alors s’organiser contre la France, une puissante coalition, à l’instigation de Renaud de Dammartin, comte de ­Boulogne et traître à sa patrie. Cette coalition regroupe l’Angleterre, la Flandre, la Hollande et l’Empire romain germanique, qui attaquent ensemble, au sud et au nord. Prise dans un gigantesque étau, la puissance capétienne va être brisée, le roi tué et son royaume partagé entre les vainqueurs.

Tel est du moins l’objectif.

Tandis que les Anglais attaquent au sud par l’Aquitaine, Otton IV et les royaumes du nord se dirigent par la plaine de Belgique vers la France. Philippe Auguste, mesurant le péril, agit en fin stratège  ; il envoie son fils Louis combattre la perfide Albion, qui est défaite le 2 juillet 1214 à La Roche-aux-moines, tandis que lui-même court au-devant d’Otton  : c’est Bouvines, le 27 juillet 1214, victoire éclatante des Français. Et fondatrice.

La coalition ainsi brisée, chacun reste dans ses frontières pour cent ans. Bouvines garantit ainsi la stabilité européenne  : chacun chez soi et Dieu premier servi  ! Le treizième siècle sut maintenir cet équilibre, que domine un commun esprit de Croisade.

En Espagne, contre les musulmans, la Reconquista, commencée au huitième siècle, prend un nouvel élan avec l’éclatante victoire de Las Navas de Tolosa, victoire remportée par Notre-Dame de Rocamadour. Au matin du 16 juillet 1212, soixante-dix mille soldats de l’armée catholique rencontrent deux cent mille sarrasins dans la plaine de Las Navas  : le choc est terrible  ; l’avant-garde est décimée et la seconde ligne commence à se débander, lorsque le roi Alphonse VIII fait déployer la bannière qu’on lui avait apportée du sanctuaire de Rocamadour. À la vue de cet étendard, qui représentait la Bienheureuse Vierge Marie tenant son Enfant entre ses bras, avec à ses pieds les armes du roi de Castille, tous les guerriers fléchissent le genou, retournent au combat avec une ardeur renouvelée, enfoncent le centre de l’armée ennemie et font un grand massacre de musulmans qui s’enfuient en désordre. L’archevêque de Tolède entonne alors le Te Deum, en action de grâces. C’est le tournant décisif de la Reconquista.

Passons maintenant de l’autre côté de l’Europe, sur la frontière-est du Saint Empire romain germanique. Stoppé à Bouvines dans son ambition expansionniste vers l’Ouest, le Saint Empire se tourne dès lors vers l’Est. En 1226, le duc Conrad demande l’aide des Chevaliers teutoniques, Ordre militaire allemand analogue aux Templiers, pour repousser les païens qui menacent son duché de Mazovie. L’Ordre obtient en échange pleine suzeraineté sur le territoire conquis  : la Prusse. De là, les Chevaliers vont s’étendre toujours plus à l’Est, lançant une véritable “ Croisade ” en 1230, construisant villes, ports et forteresses. En 1237, l’Ordre teutonique fusionne avec les chevaliers Porte-Glaive des pays Baltes. Ils s’enfoncent alors hardiment vers l’Est, jusqu’à rencontrer les Russes, qui ne voient pas d’un bon œil cette “ Croisade ”… d’envahisseurs  ! Le choc a lieu à Pskov, en 1242  : les Russes commandés par Alexandre Nevski défont les Chevaliers teutoniques sur les glaces du lac Peïpous, donnant un coup d’arrêt à l’expansionnisme germanique. L’Ordre militaire restera désormais dans ses frontières prussiennes, avant de devenir, après être passé à la Réforme protestante, «  le chien enragé de l’Europe  », mais c’est une autre histoire  !

LA DÉFENSE DE LA FOI.

La Chrétienté doit encore mener un autre type de Croisade  : contre les hérétiques. L’hérésie cathare, qui sévit alors dans la France du Midi, n’était qu’une résurgence du vieux dualisme manichéen, selon lequel un dieu bon avait créé le monde spirituel, et un dieu mauvais le monde visible, terrestre, corruptible. Pour entrer dans le monde spirituel et accéder à la caste des «  parfaits  », l’âme devait se détacher du monde matériel, palpable, charnel, en recevant une sorte de sacrement  : le consolamentum, faute de quoi l’âme retomberait dans un autre corps après sa mort. Cette hérésie nie les peines éternelles, ainsi que le dogme de l’Incarnation, jugeant inconcevable que Dieu prenne chair  ! et donc celui de la Rédemption. De plus, les cathares sont des subversifs sur le plan politique, puisqu’ils rejettent toute forme de serment ou ­d’hommage, fondements de la société chrétienne.

Leur bastion est le comté de Toulouse. En 1208, le comte Raymond VI, refusant de sévir contre les cathares et de les chasser de ses terres, fait assassiner Pierre de Castelnau, légat du Pape. Innocent III lance alors contre le comte une Croisade, décrète l’exposition «  en proie  » de ses domaines, et accorde à quiconque prendra la croix les mêmes indulgences que pour une expédition en Terre sainte. Le Pontife renouvellera en 1215, au IVe concile du Latran, cet appel à la Croisade. Il nomme à sa tête son légat, l’évêque Foulques de Toulouse, et désigne Simon de Montfort comme chef de l’expédition militaire. En juillet-août 1209, de décisifs résultats sont obtenus aux victoires de Béziers et Carcassonne. Le 12 septembre 1213, Pierre II d’Aragon, principal soutien du comte de Toulouse, est tué à Muret.

Le but de la Croisade étant principalement la conversion des hérétiques, l’expédition militaire était précédée et accompagnée de missions et de prédications. Foulques s’aida d’un prélat espagnol, Diego, évêque d’Osma, de passage dans l’albigeois avec le sous-prieur de son chapitre, Dominique de Guzmán. Aidés par des moines cisterciens, ils organisent de grandes disputes avec les hérétiques, peu fructueuses en raison de la mauvaise foi et de l’endurcissement des cathares. Les femmes, néanmoins, sont davantage touchées que les hommes. Un jour à Prouille, un groupe d’entre elles ose s’adresser à Dominique pour lui confier leur embarras  : éclairées par ses paroles, elles sont prêtes à abjurer l’hérésie, mais dépendantes de leur père ou de leur mari, elles seraient aussitôt châtiées ou abandonnées. Afin de les protéger, Diego et Dominique décident de les regrouper en une sorte de petite communauté, qui va aller grandissante au fur et à mesure des conversions  : en toute simplicité, les dominicaines venaient d’être fondées  !

Pour combattre les hérétiques sur le terrain de la vérité, Dominique comprit très vite la nécessité de prédicateurs formés à ces joutes de l’esprit. Après le concile du Latran et avec l’approbation d’Innocent III, il fonde les Frères prêcheurs en 1215. En même temps qu’ils assurent une prédication savante, ils montrent l’exemple d’une vie pauvre et chaste. Les monastères s’établissent ainsi dans les bourgs et non plus dans les campagnes, afin d’imprégner tout le tissu social. Dominique meurt le 6 août 1221, laissant à l’Église un Ordre de missionnaires et de prédicateurs qui vont défendre la Chrétienté après lui, à son exemple, contre les ennemis de l’intérieur. Lorsque le pape Grégoire IX crée le tribunal de l’Inquisition, en 1233, c’est tout naturellement aux dominicains qu’il en confie la charge.

À la mort de Simon de Montfort en 1218, l’hérésie semble vaincue  ; mais son fils Amaury qui lui succède est incapable de se maintenir à la tête du comté et Raymond VII, fils de Raymond VI, le renverse. Amaury cède alors ses droits au roi de France, Louis VIII. Ce dernier, sur le conseil du légat du Pape, prend la croix le 30 janvier 1226. Après trois mois de siège, Avignon se soumet à son suzerain, puis tout le Languedoc sans coup férir. Toulouse seule résiste encore. Après la mort de Louis VIII, survenue le 3 novembre 1226, Blanche de Castille poursuit l’œuvre de son royal époux. Raymond VII est contraint de se soumettre aux clauses du traité de Paris, en 1229. Raymond donne sa fille au comte Alphonse de Poitiers, fils de Blanche  ; il est prévu qu’à la mort de Raymond VII, le comté de Toulouse reviendra à ce gendre qui, à défaut d’héritier, léguera son fief au Roi. Ce traité assure donc la réunion du Languedoc au domaine de la Couronne, et la protection contre tout retour de l’hérésie. Cette dernière persiste dans le maquis, mais sera impitoyablement poursuivie par l’Inquisition.

Dénonçons d’ailleurs au passage les légendes des cathares, lesquels se présentent toujours en innocentes victimes. Par exemple les deux cent cinq «  résistants  » de Montségur, place forte prise en 1244, qui furent, dit-on, brûlés. De récentes fouilles archéologiques sur ce site n’ont pas permis de découvrir la moindre trace de feu à cet endroit  !

SAINT FRANÇOIS D’ASSISE.

Si les dominicains ont été fondés pour faire triompher la vérité, un autre Ordre mendiant va enflammer la Chrétienté de sa charité.

L’été 1210 voit arriver à Rome un petit homme, jeune, chétif, aux yeux noirs et ardents, accompagné de onze disciples  : François et ses frères, les pénitents d’Assise. On a alors bien des raisons de les accueillir avec prudence  : ne viennent-ils pas d’Ombrie, où l’hérésie cathare est virulente  ? Et ne prétendent-ils pas pratiquer l’Évangile à la lettre, en menant une vie de prédicateurs itinérants, tout en mendiant leur subsistance, ne comptant que sur la Providence  ?

Et pourtant, fort de l’appui du cardinal Jean de Saint-Paul, François est reçu par le pape Innocent III. Celui-ci est bien vite émerveillé, d’autant qu’il avait été prévenu par un songe quelques jours auparavant. Il avait vu la basilique du Latran prête à s’écrouler, puis un petit homme et d’aspect misérable venir la soutenir de son épaule. Et tandis que François parle, le Pontife comprend que le pauvre homme, le Poverello, qui va redresser toute l’Église vacillante, n’est autre que l’humble pénitent qui se présente à lui. Innocent III approuve alors sa règle, et lui donne mission de prêcher  : l’Ordre des Franciscains est fondé.

L’amour de François pour “ Dame Pauvreté ”, qui lui fera quitter absolument tout jusqu’à mendier sa nourriture, lui le fils d’un riche bourgeois d’Assise, ainsi que son amour des pauvres, des lépreux et des malades, font de lui comme une nouvelle incarnation du Christ pour son temps. Avec lui apparaît ce qu’on appelle la «  devotio moderna  », toute de tendresse envers la sainte humanité du Christ et sa Sainte Mère. N’a-t-il pas fait revivre, un soir de Noël à Greccio, la crèche de Bethléem  ?

Mais c’est surtout la dévotion envers la Rédemption et la Passion de Notre-Seigneur qui l’embrase. À la fin de l’été 1224, en retraite dans la solitude du mont Alverne, au matin du 14 septembre, fête de l’Exaltation de la Sainte Croix, il demande à son Seigneur Jésus deux grâces  : celle d’éprouver, dans toute la mesure du possible, les souffrances de sa cruelle Passion, et celle de ressentir cet amour qui l’avait poussé à souffrir tant de peines pour les pécheurs. Tandis qu’il prie ainsi, saint François voit descendre du haut du ciel un séraphin, et entre ses six ailes resplendissantes apparaît Jésus crucifié, les mains et les pieds étendus sur une Croix. Il reçoit alors les stigmates en sa propre chair  : ses mains et ses pieds sont transpercés comme par des clous et de son côté jaillit du sang, d’une plaie ouverte comme par une lance. On ne saurait mesurer l’impression que fit ce miracle sur les contemporains  : les foules se pressaient pour voir le saint stigmatisé, qui multipliait les miracles sur ses pas. François meurt en 1226, laissant un rayonnement durable sur toute la Chrétienté.

On a dit de Saint Louis qu’il est un franciscain couronné, un nouveau David, mais chrétien. Il est en tout cas l’exemple pour son temps et pour les siècles à venir de ce que peut et doit être un Roi chrétien. Organisant la justice et les corporations, stabilisant la monnaie, il protège ainsi les plus faibles de son Royaume, et l’alliance du peuple avec son Roi trouve sa pleine réalisation sous son règne.

Surtout, sa politique est guidée par cette idée de Croisade qui sous-tend le siècle. Il va tout ordonner à ce but, en montrant ses vertus d’organisateur dans la mise au point de ses deux expéditions, en Égypte (7e Croisade) et en Tunisie (8e Croisade). Mais il meurt devant les murs de Tunis, le 25 août 1270.

LE QUATORZIÈME SIÈCLE  :
L’ÉBRANLEMENT DE LA CHRÉTIENTÉ

Parvenue à son apogée à la mort de Saint Louis, la Chrétienté ne saura s’y maintenir longtemps. Troubles et querelles vont rapidement reprendre entre nations et avec la papauté, malgré le règne du dernier grand capétien Philippe le Bel, mieux nommé, par notre Père, Philippe le Catholique.

Celui-ci doit affronter les assauts de ses ennemis de tous côtés à la fois. C’est d’abord la guerre contre les Flamands, qui anéantissent par traîtrise sa chevalerie, aux Matines de Bruges et à la bataille de Courtrai. Le roi reconstitue patiemment une nouvelle chevalerie avec des hommes du peuple, qu’il lance en 1304 contre ses ennemis, remportant la grande victoire de Mons-en-Pévèle, grâce à sa bravoure personnelle entraînant ses soldats hésitants.

Plus grave, ce saint roi doit tenir tête pendant sept ans au pape Boniface VIII. Il faut lire sur ce sujet notre Père, dans son numéro spécial sur l’histoire de France (CRC n° 198). «  Vieillard cupide, vindicatif, jaloux de cette sainte et sereine puissance royale, Benoît Gaëtani devenu Pape s’enivre de sa puissance et se veut despote divin de l’univers, temporel et spirituel. Il fait tant et tant que l’excommunication du roi de France et l’interdit sont décidés pour le 8 septembre 1303. Le Roi, pour gagner du temps, accuse le Pape d’hérésie et fait porter diligemment l’accusation par son conseiller, Guillaume de Nogaret, à Anagni. L’accusation suspend la sanction canonique et sauve la France. Il est à noter qu’il n’y eut ni gifle ni brutalité de la part de l’envoyé du roi de France  ; mais il était accompagné de tout un parti d’Italiens conduit par Sciarra Colonna, qui pilla les trésors du pape et malmena ses gens. À la vue de l’effondrement de tout ce à quoi il tenait si fort, argent et or, orgueil et domination, Boniface VIII tombe dans une totale hébétude dont il ne sortira plus jusqu’au 11 octobre où il meurt. La France ne connaîtra plus de telles ingérences romaines, continue notre Père, jusqu’en 1926  !  » avec la condamnation de l’Action française par Pie XI, nouveau Boniface VIII.

Enfin, fidèle au serment de son sacre qui lui fait un devoir d’ “ exterminer ” les hérétiques, Philippe le Catholique va devoir faire le procès de l’Ordre du Temple. Après un beau départ, les Templiers sont devenus les banquiers de la Terre sainte, des armées et des rois, chrétiens ou musulmans, français ou anglais, sans distinction  ! Ce qui les a plus d’une fois amenés à trahir le saint royaume de Jérusalem.

Les Croisades finies, le Temple se reconvertit en une multinationale financière, doublée d’une force militaire qui tient en son pouvoir, à la moindre alerte, le roi de France. Plus grave encore, les cathares, contraints par l’Inquisition de se convertir et de se croiser, se sont infiltrés dans l’Ordre. Le Roi va y mettre fin par un coup de majesté sans précédent. Le 13 octobre 1307, au même instant dans tout le Royaume, tous les Templiers sont arrêtés. Coup de filet royal, à nul autre pareil, qui épargna du sang et des larmes à la Chrétienté entière  ! Le pape Clément V doit se rendre à l’évidence et met en marche la machine inquisitoriale. Au concile de Vienne en 1311, l’Ordre du Temple est aboli.

D’autres désordres non moins graves troublent également la Chrétienté. Une guerre de factions rivales déchire l’Italie et menace la papauté. Aux XIIe – XIIIe siècles, la lutte du Sacerdoce et de l’Empire a divisé l’Allemagne et l’Italie en deux clans  : les partisans du Pape, appelés les guelfes, contre les partisans de l’Empereur, les gibelins. Si les clans se sont calmés en Allemagne à la mort de Frédéric II, ils continuent à s’entre-tuer en Italie.

LE GRAND SCHISME.

La papauté est elle-même sans cesse menacée dans Rome. Au vu de l’instabilité politique italienne, le pape Clément V préfère se rendre à Avignon, qui appartient alors à un vassal du Saint-Siège, en 1309. Lorsqu’il meurt en 1314, un conclave se réunit à Carpentras, mais est interrompu par des désordres et des massacres entre Gascons et Italiens  ; les car­dinaux s’enfuient, et ce n’est que deux ans plus tard qu’un nouveau conclave se réunit à Lyon.

Le nouveau pape, Jean XXII est un vieillard de soixante-douze ans. Il va cependant diriger l’Église en administrateur génial pendant dix-huit ans  ! Ayant été lui-même évêque d’Avignon par le passé, il choisit tout naturellement cette ville pour résidence, sans abandonner toutefois l’espoir de retourner un jour à Rome. C’est son successeur, Benoît XII, qui décide l’établissement définitif de la papauté en Avignon. Après trois autres Papes et un essai infructueux de retour à Rome en 1367-1370 par Urbain V, Grégoire XI est élu. Pressé par sainte Catherine de Sienne, dont les révélations ordonnent au Pape de retourner à Rome, siège de l’apôtre Pierre, ­Grégoire XI se rend aux instances du Ciel et quitte Avignon en 1377. Il meurt à Rome l’année suivante.

Le conclave des cardinaux se réunit alors pour lui donner un successeur, et élit un Italien, qui prend le nom d’Urbain VI. Jusque-là tout est clair. Mais au bout de quelque temps, un certain nombre de cardinaux déclarent que cette élection, entachée de violence, est nulle. Ils nomment un nouveau Pape, Robert de Genève, qui prend le nom de Clément VII et s’installe à Avignon. La Chrétienté va dès lors être divisée en deux partis  : celui du Pape français, du côté duquel se range la France principalement, et de l’autre côté celui du Pape de Rome, soutenu par l’Angleterre et l’Empire.

Lorsqu’en 1389 meurt Urbain VI, le Pape romain, l’occasion est toute trouvée pour rétablir l’unité dans l’Église  : il ne reste plus qu’un seul Pape  ! Las  ! les cardinaux “ urbanistes ” se hâtent d’élire un nouveau Pape, sans prendre avis de personne. Boniface IX, leur nouvel élu, va s’ingénier à se concilier les grandes familles italiennes pour se protéger des Français  ; tout cela est une succession de calculs politiques plutôt sordides, de la part des uns et des autres  !

Néanmoins, de saintes âmes et vrais défenseurs de la Chrétienté cherchent à mettre un terme à ce désordre  ; Jean Gerson en est la figure éminente.

Le 16 septembre 1394, l’antipape Clément VII meurt. Dès lors, il serait facile et sage de laisser mourir avec lui le schisme auquel son avènement avait donné naissance, et enterrer, par la même occasion, les querelles intestines de toute la Chrétienté  ! Hélas  ! sans attendre, les cardinaux schismatiques se réunissent en conclave et élisent le cardinal aragonais Pierre de Luna, qui prend le nom de Benoît XIII. Ça ne finira jamais  ! Et le plus troublant est qu’il y a des saints dans les deux camps. Quelle désorientation  !

En 1409, après maintes péripéties, fausses compromissions et parjures, les cardinaux commencent à en avoir assez et décident de régler la question dans un Concile, à Pise. L’assemblée se déclare d’emblée validement convoquée, et qualifiée pour connaître la question du schisme et lui donner une solution.

Après avoir blâmé les deux Pontifes de n’avoir pas répondu aux convocations qui leur avaient été adressées, l’assemblée des évêques proclame la double soustraction d’obédience puis la déposition des deux Papes comme «  schismatiques, hérétiques notoires, coupables de parjure et de violation de vœu.  »

La vacance du Saint-Siège étant prononcée, les cardinaux procèdent ensuite à l’élection du nouveau Pape, qui prend le nom d’Alexandre V. Mais Grégoire XII, pape de Rome, et Benoît XIII, pape d’Avignon, n’ont ­abdiqué que dans les désirs des cardinaux  : ni l’un ni l’autre n’accepte de démissionner et de reconnaître ce nouvel imposteur  ! La Chrétienté compte désormais trois Papes  !

En 1414, Jean XXIII, le successeur d’Alexandre V, le pape des cardinaux de Pise donc, réunit un Concile à Constance, avec la volonté d’en finir une fois pour toutes. Dans un premier temps, il faut faire place nette. Le Pape des cardinaux, Jean XXIII, est déposé le 29 mai 1415, tandis que Grégoire XII, le Pape de Rome, abdique volontairement, pour le bien de l’unité, quelques jours plus tard. Seul Benoît XIII, le pape d’Avignon, reste inflexible dans son orgueil et refuse d’abdiquer, malgré les nombreuses tractations entreprises par les cardinaux de Constance  ; il s’exile en Espagne tandis que sa déchéance est prononcée, le 26 juillet 1417.

Le terrain ainsi déblayé, reste à élire un nouveau et unique pape. Le 11 novembre, est élu Odon Colonna, qui prend le nom de Martin V, reconnu par toute la Chrétienté comme légitime Pontife de l’Église du Christ, une, sainte, catholique, apostolique et romaine. Le Grand Schisme a pris fin, avec l’élection de ce grand Pape, pieux et énergique, qui va commencer à remettre de l’ordre dans l’Église et la Chrétienté. Mais que de ruines, matérielles et ­spirituelles, à relever  !

LES VALOIS.

Au cours de ce quatorzième siècle, la situation de la France n’est guère meilleure que celle de la papauté. Après la mort de Philippe le Bel, ses trois fils vont lui succéder, sans toutefois donner un héritier à la couronne. À la mort du dernier, Charles IV le Bel, la branche cousine des Capétiens est appelée à gouverner le royaume  : ce sont les Valois, dont le premier, Philippe VI, est sacré en 1328. C’est le début d’une lente chute de la monarchie.

En 1337, Philippe VI s’aliène le roi d’Angleterre, Édouard III, dont il vient de saisir le fief de Guyenne. Ce dernier cesse de reconnaître Philippe comme roi de France et se prétend lui-même légitime roi de France, en vertu de sa naissance. En effet, cet Édouard III est le fils d’Isabelle de France, fille de Philippe le Bel. Selon le droit anglais, il est le plus proche parent de la lignée direct des Capétiens, et peut légitimement revendiquer la couronne de France. Néanmoins, selon le droit français, et notamment la loi salique, le droit à la couronne ne peut passer par une femme à ses descendants  : seule la lignée masculine a droit de règne. C’est le motif de la guerre entre l’Angleterre et la France, qui débute alors et va durer cent ans. C’est le tournant de notre période, qui marque la fin de la Chrétienté médiévale, car la guerre de Cent Ans, c’est tout un pan de l’édifice chrétien qui n’est plus sous la loi de Dieu et s’émancipe des lois de l’Église, comme à Crécy, qui inaugure la guerre moderne, totale.

En 1340, Édouard III soulève les Flamands contre la France. Philippe VI envoie sa marine mater la révolte, mais la flotte anglaise, qui l’attendait, l’anéantit devant le port de l’Écluse. Bien pire, en 1346, le roi d’Angleterre débarque en Normandie avec 15 000 hommes. Les deux armées se rencontrent à Crécy, le 26 août  ; les archers anglais y causent des pertes importantes aux nôtres, pendant que leurs coutiliers, ô félonie, tuent les chevaux et poignardent les chevaliers tombés à terre. Après trois cent cinquante ans de respect des règles de la guerre, c’est la trahison du code de chevalerie  ! En 1347, la prise de Calais en fait un bastion anglais pour plus de deux cents ans, un port de débarquement de troupes et de ravitaillement. De plus, la grande peste de cette même année ravage la France. En 1356, le roi de France Jean II est fait prisonnier par le Prince Noir, fils du roi d’Angleterre, à la bataille de Poitiers. Pour sa libération, outre une forte rançon, le Roi cède toute l’Aquitaine à Édouard III, en échange de la renonciation de ce dernier au titre de roi de France, au traité de ­Brétigny, en 1360.

Avec l’avènement de Charles V, en 1364, la France connaît un certain redressement. Ce Roi renoue avec la sagesse capétienne qui lui permet de tenir en respect les Anglais pendant quelque temps. Il s’entoure des meilleurs chevaliers du royaume, dont le plus illustre est Bertrand Du Guesclin, nommé ­Connétable de France par le Roi. Celui-ci mène la vie dure aux Anglais dont les bandes dévastent la France. Hélas  ! le “ miracle capétien ”, un instant revivifié, cesse à la mort du Roi.

Charles VI lui succède, mais ne suit pas le bon exemple de son père. Il est frappé de folie par Dieu, le 5 août 1392, dans la forêt du Mans, alors qu’il descendait en Italie pour chasser le pape romain et imposer à la Chrétienté le pape d’Avignon. En la personne du Roi, le châtiment atteint tout son royaume. Henri V d’Angleterre en profite pour débarquer en Normandie et mener une campagne victorieuse en 1415 à Azincourt. En 1419, la chute de Rouen laisse toute la Normandie aux mains des Anglais. La ­trahison est consommée.

Le 21 mai 1420, au traité de Troyes, Charles VI reconnaît Henri V pour son “ fils ” et héritier, et déclare la réunion à perpétuité des deux couronnes de France et d’Angleterre après sa mort.

Il ne faudra rien de moins qu’une intervention du Ciel pour sauver notre Patrie, par la geste miraculeuse d’une Pucelle… dont nos prières implorent aujourd’hui le renouvellement  !

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