La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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La Contre-Réforme Catholique au XXIe siècle

IL EST RESSUSCITÉ !

N° 174 – Avril 2017

Rédaction : Frère Bruno Bonnet-Eymard


LA NAISSANCE DE L’ISLAM
ET LA GENÈSE DU CORAN

par frère Michel-Marie du Cabeço

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«  Il était une fois un pauvre caravanier arabe du nom de Mohammed, orphelin, illettré, mais tourmenté par le mystère de Dieu. Il s’enquérait avidement, au hasard de ses rencontres avec des moines chrétiens, de toutes les croyances de son temps et, déjà, il élaborait inconsciemment sa propre synthèse de tant de dogmes disparates. C’est alors qu’il reçut une révélation d’Allah qui lui parlait par son archange Gabriel, révélation qui constitue aujourd’hui le Coran, religion si pure et si parfaite qu’elle conquit, pour mille ans et plus, bien des peuples chrétiens d’Orient et d’Occident.  »

Dans un article programme de février 1980, notre Père, l’abbé de Nantes, évoquait ainsi le commencement du “ conte des Mille et une nuits ” que constitue l’histoire de Mahomet et de l’expansion de l’islam aux septième et huitième siècles, telle qu’elle nous est transmise par la tradition musulmane.

Des scientifiques comme le Père Lammens, jésuite de l’université Saint-Joseph de Beyrouth, avaient déjà démontré de manière éclatante le caractère purement légendaire de la tradition historique musulmane en montrant qu’elle était tout entière issue du Coran. Le Père Lammens observait ainsi que la sîra, c’est-à-dire la vie de Mahomet, «  relève non de deux sources parallèles et indépendantes, se complétant et se contrôlant mutuellement, mais d’une seule, le Coran, servilement interprété et développé par la Tradition d’après des idées préconçues […], essayant de préciser le sens, de mettre partout des dates, des noms propres. Produit de cette exégèse, procédant au petit bonheur, la sîra reste à écrire, comme le Mahomet historique à découvrir.  »

Et que nous dit cette tradition  ? Par exemple, que Mahomet est né à La Mecque. Mais de Mecque, pas de traces dans les cartes anciennes de la péninsule arabique  ! Voilà qui pose l’énigme des lieux où se situent les événements fondateurs de l’islam. Quant à l’auteur du Coran lui-même, on ne trouve pas plus de Mahomet dans l’histoire attestée que de Mecque dans la géographie réelle…

Pour sa part, le Père Lammens n’a pas tenté de résoudre ces deux énigmes… Ni lui, ni personne après lui. Et de fait  : celui qui veut traduire et commenter le Coran, où encore reconstituer l’histoire des premiers temps de l’islam, se heurte à une difficulté majeure. Soit il a recours à l’abondante mais légendaire littérature musulmane sur le sujet, soit il décide de récuser totalement cette légende postérieure et se heurte alors à une histoire parcellaire, difficile à reconstituer, et doit se contenter des quelques éléments historiques et archéologiques sûrs dont on dispose à l’heure actuelle, quitte à laisser un certain nombre de questions en suspens  !

Ce fut le parti de notre Père, dès 1957, lorsqu’il lui devint évident qu’il faudrait appliquer au Coran la méthode historico-critique depuis longtemps en usage dans la Bible, en expliquant le Coran par lui-même. Ce travail d’exégèse considérable fut confié à frère Bruno et donna lieu à une traduction et un commentaire systématique des cinq premières sourates, réalisé sans aucun recours à ce qu’il nous faut appeler tout simplement “ la légende musulmane ”. Frère Bruno s’appuya essentiellement sur l’Écriture sainte, dans la langue hébraïque mais aussi sur les données historiques positives.

C’est cette “ histoire vraie ” de l’Arabie des septième et huitième siècles qu’il nous faut retrouver aujourd’hui pour tâcher de comprendre comment sont apparus le Coran et l’islam.

Dans une première partie, nous considérerons d’abord “ l’Arabie ”, qui fut chrétienne avant l’islam, ce qui nous permettra de comprendre la conclusion de plus en plus affirmée chez notre Père et frère Bruno  : le Coran est issu d’un terreau chrétien  !

Dans une deuxième partie, nous nous intéresserons aux événements qui eurent lieu pendant la guerre de 603-628 entre l’Empire byzantin et la Perse, essentiels pour notre sujet  : la prise de Jérusalem par les Perses en 614 et la naissance d’une “ ère des arabes ” suite à une grande victoire des Byzantins sur les Perses en 622.

Dans une troisième partie, nous considérerons quelques aspects significatifs de cette domination des arabes dans tout le Proche et le Moyen-Orient au cours du premier siècle de cette ère arabe, ce qui nous amènera, dans une quatrième partie à nous intéresser à la nouvelle “ hérésie des Ismaélites ”.

QUAND L’ARABIE ÉTAIT CHRÉTIENNE

LA CIVILISATION CHRÉTIENNE EN ARABIE

Qu’est-ce que l’ “ Arabie ”  ? Au commencement de notre ère, elle désigne le pays des Arabes. «  Et il est difficile de préciser davantage du fait que les “ Arabes ” se définissent par le nomadisme et sont répandus sur une aire qui englobe tout le territoire syrien, ainsi que le désert oriental jusqu’à l’Euphrate, la Mésopotamie, l’Égypte, la péninsule du Sinaï, le royaume des Nabatéens et l’Arabie Heureuse.  » (Michele Piccirillo, o. f. m., L’Arabie chrétienne, Milan, 2002; aux éditions Mangès pour l’adaptation en langue française).

L’Évangile commença à se répandre en Arabie au lendemain de la Pentecôte, comme en témoignent les Actes des Apôtres qui notent la présence de juifs originaires d’Arabie à Jérusalem lors de la fête (Ac 2, 5-11). Parti de Jérusalem, il gagna l’Orient par le territoire de la Pérée, situé à l’est du Jourdain et habité par des communautés d’obédience esséniennes.

Lorsque l’empereur Trajan fonda la province romaine d’Arabie, après l’annexion du royaume nabatéen, en 106, le christianisme était déjà répandu dans les villes et les campagnes, même si la présence de la communauté chrétienne n’est attestée par les sources qu’à partir du troisième siècle. Le lourd tribut de sang payé par les chrétiens de la province lors de la grande persécution de Dioclétien au début du quatrième siècle témoignera de sa vitalité.Carte de l’Arabie en 600

MISSION ET COLONISATION.

L’avènement des Sassanides en Perse, au cours de la première moitié du troisième siècle, avait provoqué la coupure des routes commerciales entre l’Empire romain et l’Extrême-Orient. Le commerce caravanier de Palmyre qui avait assuré jusque-là la prospérité économique des tribus nomades depuis la péninsule arabique jusqu’au désert syrien en fut déstabilisé et les territoires romains furent alors soumis aux razzias des sarrasins.

Tout en cherchant à se garantir des incursions des pillards, Rome tenta de rétablir les routes commerciales en créant un système d’États satellites en Arabie centrale. Les empereurs commencèrent donc à accorder le statut de “ fédérés ” à des arabes en instituant des “ phylarques ” sous le contrôle de l’autorité militaire. C’était, pour les chefs de tribus, un gain réel d’autorité et, pour l’Empire, l’espérance d’une avancée de l’influence romaine et chrétienne en Arabie centrale, qui constituerait une menace sur le flanc des Perses.

Sous Constance II (337-361), la cour du roi de Himyar, au sud de la péninsule, reçut ainsi une ambassade vers 340. Cette ambassade fut bien reçue, mais en définitive, cette première tentative romaine et chrétienne fut contrecarrée sur le plan religieux par les juifs déjà fortement implantés au Yémen et en relations constantes avec l’école rabbinique de Tibériade, foyer de la renaissance du judaïsme synagogal, ainsi que par les Perses à qui la dynastie indigène ne tarda pas à faire hommage.

Au nord de la péninsule, au cours de leurs incursions meurtrières, les sarrasins rencontrèrent les moines du désert. À leur contact, certains se convertirent, subjugués par le rayonnement et les miracles de quelque “ marabout ”. C’est ainsi que saint Euthyme fonda Paremboles, en Palestine, en convertissant une tribu entière qui refusait de faire la police ­antichrétienne pour le compte du roi de Perse. L’évêque Théodoret de Cyr décrit le rôle joué par saint Siméon Stylite dans la conversion de ceux qu’il appelle les “ Ismaélites ” selon un terme biblique. Les récits rappellent que les chefs et leurs tribus se mirent au service des Romains pour défendre les frontières de l’empire contre les Perses et leurs ­vassaux, les arabes lakhmides de Ḥira (déjà cons­titués en royaume depuis le quatrième siècle), et participèrent aux campagnes contre les Juifs de Palestine. Où l’on voit que l’alliance politique avec Rome allait de pair avec la christianisation de la tribu placée à la tête de la confédération.

Pour tenter d’enrayer définitivement les incursions arabes, vers 529, l’empereur Justinien donna au ­Ghassanide El-Harit, déjà établi chef des arabes de Palestine, mieux que le titre de phylarque  : celui de patrice, accompagné de toutes les épithètes qui désignaient à Byzance les membres de la plus haute aristocratie. Les arabes, eux, l’appelèrent “ roi ”, du titre même de l’empereur. La “ barrière ghassanide ” était née, s’étendant du sud de la Palestine jusqu’à la région de Palmyre.

VERS UNE ARABIE CHRÉTIENNE  ?

Les fouilles menées sur le territoire de l’ancienne province d’Arabie ont montré qu’elle était peuplée pour sa plus grande part, de populations arabes parfaitement intégrées à la nouvelle société chrétienne.

Protégée des incursions des pillards et des Perses par le royaume Ghassanide, la province romaine d’Arabie connut un véritable apogée aux cinquième et sixième siècles, fruit de l’adhésion de la quasi-totalité de la population au christianisme. La conversion des tribus nomades eut pour effet de les établir dans une relation de confiance avec les populations sédentaires ainsi qu’avec les autorités romaines. La plus belle expression architecturale et artistique de cet apogée fut la construction de nombreuses églises décorées de mosaïques, fruit d’un élan de générosité du gouvernement central de l’Empire, des notabilités locales, ainsi que des phylarques des Banu Ghassan.

C’est dans ce contexte qu’apparaît la graphie arabe, née, comme l’écrit notre Père dans sa postface au deuxième tome de la traduction du Coran, «  non pas sur les pistes du Hedjaz […] mais sous le signe du monogramme du Christ, au fronton des églises de la Syrie du Nord.  » En effet, deux inscriptions, l’une découverte à Zabad sur le linteau du portail d’une basilique dédiée à saint Serge, datée de 512, et l’autre, à Harran, datée de 568, toujours en Syrie, au nord-ouest du djebel Druze, sur le linteau d’un martyrium dédié à saint Jean-Baptiste, constituent les plus anciens témoignages de l’utilisation de l’alphabet arabe. Ces deux inscriptions témoignent de ce que, au sixième siècle, la langue et l’écriture arabe étaient fixées et utilisées dans les communautés chrétiennes de Syrie, conjointement avec le grec et le syriaque.

Martyrium Saint-Jean-Baptiste-de-Harran ( 568 ap. J.-C. ).
Partie arabe d’une inscription grecque-arabe figurant sur le linteau d’un martyrium   : «  Moi, Sharâḥîl, fils de Ẓâlmû, j’ai construit ce martyrium […].  »

L’action des moines fit qu’au début du septième siècle, tous les arabes de Mésopotamie, de Syrie et de la Province d’Arabie étaient chrétiens dans une certaine mesure, au moins par ambiance. Tous avaient vu des solitaires ou des ascètes, avaient mangé aux portes des monastères, avaient assisté à des controverses entre monophysites et diophysites et pris parti avec plus ou moins de discernement pour ou contre la nature humaine de Notre-Seigneur.

Au sud, le royaume d’Himyar connut un apogée sous le roi Abraha, après une persécution suscitée par les juifs et victorieusement combattue par l’Éthiopie, soutenue par Byzance, qui y rétablit une dynastie chrétienne vers 525. En 543, Abraha fit consacrer une église sur le barrage de Marib qu’il venait de faire reconstruire. L’empereur Justinien, le roi des Banu Ghassan, mais aussi le roi des Perses, Chosroès Ier et le roi de Hira, son vassal, ainsi que le Négus, envoyèrent des émissaires pour le féliciter, attestant ainsi du prestige dont jouissait le roi de Himyar en Arabie Heureuse. «  Tout cela, analyse notre Père en postface du tome deuxième du Coran, nous révèle une péninsule arabique en passe de former une chrétienté accomplie sous le règne d’Abraha.  »

C’est malheureusement le contraire qui eut lieu.

L’ÉCHEC DE ROME EN ARABIE

La conversion des tribus n’eut pas l’effet escompté d’une avancée de la civilisation chrétienne vers le centre de la péninsule. Une fois installé en Palestine, El-Harit perdit toute influence sur ses anciennes tribus du Hedjaz. Au Sud de la péninsule, le Yémen passa à nouveau sous l’autorité perse en 572.

Par ailleurs, la politique arabe de Byzance ne se solda pas par une influence sérieuse de la civilisation chrétienne en Arabie. Toute subordonnée à des buts de guerre immédiats, elle se réduisit à une embauche provisoire de clientèle qui n’entraîna aucun progrès de celle-ci. Entretenus par les subsides de Byzance, les princes Ghassanides ne se construiront jamais de capitale, mais resteront sous la tente, poussant leurs troupeaux, menant joyeuse vie selon des mœurs toutes païennes et vivant du butin de leurs pillages. Chez ces gens nés querelleurs et payés par les Byzantins pour faire la guerre à des tribus adverses détestées, la religion chrétienne ne fut qu’une occasion de querelles supplémentaires. L’adhésion d’El-Harit au monophysisme jacobite fut ainsi une source de continuelle mésentente avec l’empereur, chalcédonien ou monothélite selon l’époque.

Enfin, les relations entre les Byzantins et les Ghassanides furent toujours entachées de défiance réciproque, ce qui gâtera jusqu’au bout une alliance dont les Byzantins, s’ils avaient été moins soupçonneux, auraient pu attendre de si grands avantages. Le traité est brutalement rompu par les Byzantins en 581 lorsque l’empereur Maurice ordonne la capture d’El-Mundir, fils d’El-Harith, provoquant une révolte ouverte de ses fils qui pillent les établissements romains sur la lisière du désert. La dislocation du royaume Ghassanide se fera peu après, au grand détriment des populations sédentaires de la frontière romaine qui ne pouvaient plus compter sur l’autorité d’un chef suprême pour contenir les arabes pillards. Les cheikhs locaux reprirent l’indépendance qu’ils possédaient avant l’instauration de la phylarchie suprême, quinze chefs se partagèrent la conduite des tribus et plusieurs passèrent au service des Perses.

Il n’est pas exagéré de dire que la politique de Byzance envers les Ghassanides et les arabes chrétiens de Syrie, de Palestine et de la province d’Arabie fut une des causes qui contribua au succès ultérieur de l’islam en développant chez une partie de ces arabes la haine pour le christianisme orthodoxe identifié à la cause de l’Empire et en les attachant, par des mesures maladroites de persécution à un monophysisme querelleur et anémiant.

LE JUDAÏSME, VÉRITABLE GAGNANT DE LA RIVALITÉ PERSO-ROMAINE.

À la fin du sixième siècle, le bilan de la rivalité perso-romaine est nettement favorable aux Perses. Mais derrière eux, se cache le judaïsme, son allié traditionnel contre les chrétiens byzantins, solidement implanté au Hedjaz. En effet, après la destruction de Jérusalem en 70 puis, sous l’empereur Hadrien, après la deuxième Guerre juive et la défaite de Bar Kokhba en 135, des communautés juives avaient commencé à se répandre en Arabie, non seulement dans l’antique Teima, au carrefour des grandes voies caravanières, mais encore sur la route du Yémen, à Khaibar, au nom hébraïque, ainsi qu’à Yathrib, l’actuelle Médine centre géographique du Hedjaz.

Et La Mecque  ? Donnée traditionnellement pour une étape de la route de l’encens, au sud du Hedjaz, elle est absente de toutes les sources antiques, jusqu’à la veille de l’islam. La Géographie de Ptolémée, le Synekdémos d’Hieroklès, texte géographique byzantin daté du règne de Justinien (527-565), ou l’opuscule géographique de Georges de Chypre daté d’environ 600 n’en font nulle mention.

Bien implantés dans ces oasis, les juifs furent très actifs tout au long du sixième siècle, et sous leur autorité les régions principales du nord du Hedjaz atteignirent presque le haut niveau de civilisation du Sud de la péninsule. La barrière Ghassanide qui séparait la Palestine du Hedjaz et rendait si précaire la position des juifs a disparu en 584. N’était la présence romaine en Palestine, le Hedjaz apparaîtrait à partir de 584 comme une véritable province israélite, en continuité avec la vieille Terre des ancêtres.

Qu’un royaume juif ressuscite à Jérusalem, et le Hedjaz se trouvera tout naturellement englobé dans une «  grande Palestine  » ne le cédant en rien à l’Empire de Salomon lui-même  !

Telle est précisément l’immense espérance qui a soulevé les juifs de Palestine et d’Arabie jusqu’aux confins du Yémen, et tous les juifs de la diaspora, au début du septième siècle.

 NI JUIFS NI NAZORÉENS, “ PARFAITS ”  !

UNE NOUVELLE LANGUE RELIGIEUSE AU SERVICE D’UN DESSEIN ORIGINAL.

Dès 1957, notre Père écrivait dans L’Ordre français que «  celui qui lit le Coran avec bon sens et honnêteté est invinciblement porté à le considérer comme importé d’ailleurs […]. La sagesse dont il témoigne a mûri sous d’autres cieux [que le Hedjaz].  » Cette appréciation se fondait sur les travaux d’un savant dominicain, le Père Théry, pour qui le Coran ne constituait pas autre chose qu’une entreprise de judaïsation des tribus arabes du Hedjaz, dans le contexte que nous avons retracé plus haut.

Or, les travaux de frère Bruno montrèrent qu’il y avait là beaucoup plus qu’une simple tentative de conversion des tribus au judaïsme. «  Comme Ronsard forgeait de riches néologismes pour enrichir le “ gaulois ”, de même, l’auteur du Coran donne à l’aide de la langue hébraïque un vocabulaire religieux aux arabes.  » Et ce vocabulaire, tiré de l’hébreu biblique, mais aussi de l’araméen employé dans la littérature rabbinique, ou même du grec, n’est pas utilisé au hasard. L’auteur transpose en langue arabe la langue hébraïque dans un but précis  : transférer à l’usage des arabes la révélation contenue dans la Bible en dépouillant Isaac des promesses faites par Dieu, au profit d’Ismaël, ancêtre éponyme des arabes, fils d’Agar, l’esclave. C’est une subversion radicale, une révolution sans précédent qui enlève a fortiori la filiation adoptive aux chrétiens, enfants de Dieu «  à la manière d’Isaac  » (Ga 4, 28), au bénéfice de la descendance d’Ismaël que sont les tribus de l’Arabie du Nord (Gn 21, 12-18).

Arabe  328

Verset  151 de la sourate  III, copie fragmentaire du Coran “  Arabe  328  ”, manuscrit le plus ancien parvenu jusqu’à nous. L’écriture est raide et anguleuse comme l’inscription lapidaire du martyrium de Harrân ( cf. notre illustration, supra).

L’AUTEUR DU CORAN  : UN ANCIEN MOINE CHRÉTIEN  ?

L’auteur connaît l’Ancien Testament, mais également le Nouveau et particulièrement saint Paul dont il est un grand imitateur. La liste des contacts avec l’Apôtre est impressionnante et ne laisse aucun doute à cet égard. Alors pour notre Père, après la parution du deuxième tome de la traduction de frère Bruno, le doute n’était plus possible. L’auteur «  est un arabe, mais héritier d’une immémoriale tradition religieuse, judaïque en son fond et certainement chrétienne en sa plus prochaine forme. Votre juste exégèse met en relief l’admiration et la bienveillance de l’auteur de la sourate III pour les moines chrétiens et je n’hésite pas à trouver là l’indice et la plus simple raison de l’extraordinaire connaissance du Nouveau Testament dont témoigne le Coran  : cet arabe n’a-t-il pas vécu au contact de ces moines  ? N’en fut-il pas un élève  ? Un disciple même, voire un membre de l’une de leurs communautés  ?  »

L’alphabet arabe fut très peu utilisé au cours du sixième siècle car il était, somme toute, illisible. «  On s’explique dès lors, poursuit notre Père, que l’auteur du Coran ait rendu ce nouvel alphabet “ lisible ” en créant l’écriture coranique pour son peuple, afin de l’initier à la religion judéo-chrétienne génialement remaniée au profit des enfants d’Ismaël. De cette “ Écriture ” et de cette “ Religion ”, il avait reçu les éléments dans son monastère d’origine. Il acheva l’œuvre des moines ses prédécesseurs en donnant à l’alphabet vingt-deux lettres, sur le modèle de l’alphabet syriaque et suivant le même ordre, comme le montrent les valeurs numériques des lettres  ».

Ces hypothèses, formulées par notre Père sur la base du travail scientifique de frère Bruno, nous placent à l’opposé de la légende musulmane de Mahomet “ recevant ” le Coran comme une “ dictée divine ”. Et nous sommes tout proches, au contraire, de ces arabes du septième siècle, tous plus ou moins christianisés au contact des nombreux monastères de Syrie et d’Arabie.

Or l’archéologie vient confirmer cette hypothèse et nous révèle des contacts impressionnants entre l’auteur du Coran et les communautés chrétiennes d’Arabie. Ainsi du pèlerinage qu’entreprend l’auteur vers Jérusalem, semblable à ceux dont les archéologues retrouvent les traces, à Jérusalem, ou encore au mont Nébo, qui fut le sanctuaire d’Arabie le plus connu de l’Antiquité. Par ailleurs, on ne peut pas ne pas remarquer une concordance, parfois frappante, entre les motifs décorant les mosaïques des sanctuaires d’Arabie  : nombreuses scènes de vendanges, de chasse, gerbes de blé, coupes de vin etc., et toutes les règles édictées par l’auteur tendant à en interdire l’usage, par exemple en ce qui concerne le banquet eucharistique des chrétiens.

Car l’auteur entend proposer une “ voie sans querelle ”, capable de mettre fin à l’affrontement qui oppose les juifs et les chrétiens depuis six cents ans et cela, par un retour à la religion “ parfaite ” des origines, en Abraham… et Ismaël. La guerre qui vient va lui donner l’occasion de mettre son programme à exécution.

 LA GUERRE ENTRE BYZANCE ET LA PERSE  :
L’ÉMERGENCE D’UN GOUVERNEMENT ARABE AUTONOME

De 603 à 628, Byzance et la Perse sont en guerre. La victoire sera finalement remportée par Byzance, mais ce conflit, de près de trente ans, va surtout avoir pour effet d’épuiser les deux belligérants et de laisser le champ libre à la “ puissance montante ” des arabes. L’Empire byzantin est plongé dans l’anarchie depuis le renversement de l’empereur Maurice en 602 par Phocas, un centurion de l’armée byzantine.

LES VICTOIRES DES PERSES

Profitant de cet affaiblissement de l’Empire byzantin, le roi des Perses, Chosroès, prend la place stratégique de Dara, en Mésopotamie, en 604. Les Perses envahissent l’Arménie romaine en 607, prennent Césarée de Cappadoce et poussent jusqu’au Bosphore dès 610. Phocas conduit la guerre de manière désastreuse et c’est Héraclius, fils du gouverneur de ­Carthage qui le renverse en 610. C’est lui qui conduira le redressement byzantin, jusqu’à la victoire définitive sur la Perse en 628.

En plusieurs campagnes, les Perses prennent ­Antioche, en 611, puis ils envahissent la Syrie en 612. En 614, ils prennent Jérusalem d’où ils emmènent le Patriarche et ses habitants en captivité après s’être saisis de la Vraie Croix.

Cette prise de Jérusalem marque un commencement dans la genèse de l’islam. Le déclin de la puissance byzantine face aux Perses suscitait l’espoir des juifs de rétablir un jour leur autorité sur la Ville sainte. En 613, les communautés juives avoisinant Tibériade avaient ouvert aux Perses la route de Césarée, capitale administrative de la Palestine. Lorsque les Perses se tournèrent vers Jérusalem, les juifs semblaient avoir obtenu d’eux la promesse formelle que la Ville serait remise à leur autorité.

UN “ PÈLERINAGE ” À JÉRUSALEM.

Or les juifs n’avaient pas été les seuls à appuyer les Perses. Les envahisseurs avaient aussi été rejoints par des bandes de sarrasins. L’étude de la sourate II nous conduit à nous demander si leur chef ne serait pas l’auteur du Coran, qui, tout en prêtant son concours aux Perses, poursuivait un but bien précis.

En effet, la sourate II se présente comme l’exhortation d’un chef à ses fidèles, qui cherche à enflammer les cœurs pour la “ montée à Jérusalem ”, où se trouve le «  lieu d’Abraham  » (verset 125), autrement dit, l’emplacement du Temple de Jérusalem, bâti, selon une tradition constante, sur le mont Moriyya, au lieu même du sacrifice d’Isaac (Gn 22, 2).

L’exégèse de la sourate II révèle l’intention de l’auteur  ; non pas de fonder une troisième religion, mais d’abolir le christianisme et le judaïsme en restaurant ce qu’il considère comme la seule tradition abrahamique authentique. L’expression «  ­Abraham rétablira les assises du Temple avec Ismaël  » (verset 127) est très figurative de son intention de restaurer la religion “ parfaite ” d’Abraham à Jérusalem, comme il est d’ailleurs écrit en toutes lettres au verset 208  : «  Entrez dans la Salem  !  »

Ce Temple dont l’auteur veut restaurer «   les assises  » est donc celui de Jérusalem et non pas de La Mecque, comme glosent habituellement les traducteurs. La sourate II est encore sans équivoque lorsque l’auteur exhorte ses fidèles  : «  Sortez donc dans le sentier du Dieu et rendez fortes vos mains jusqu’à la “ procession ”.  » (verset 195) Le mot “ procession ”, ’­at-tahlukat est la transcription de l’hébreu tahalûkhâh, du nom de la cérémonie qui marqua la dédicace des remparts de Jérusalem après le retour de l’exil à Babylone, comme on peut le lire dans le livre de Néhémie 12, 31.

Ainsi, tel un nouveau Néhémie, notre auteur se promet de célébrer une semblable cérémonie quand les enfants d’Ismaël auront remporté la victoire sur les chrétiens byzantins qui occupent la Cité sainte. Le Credo de l’auteur  : «  Votre Dieu, seul Dieu  ! Point de Dieu sinon lui, le miséricordieux, plein de miséricorde  » (II, 163), est une transcription de la profession de foi monothéiste que les juifs opposent désormais aux chrétiens, comme si le Père, le Fils et le Saint-­Esprit ne faisaient pas un seul Dieu mais trois  !

Mais ce grand dessein ne trouva pas sa réalisation en 614. En effet, l’alliance des Perses avec les juifs n’eut qu’un temps. Dès 617, les Perses ménageaient les chrétiens et oubliaient les promesses faites aux juifs. Et les arabes subirent la même disgrâce. Frère Bruno a émis l’hypothèse d’une retraite de l’auteur et de ses fidèles à Pétra, où il tira les leçons de ce premier échec dans la sourate III.

Mais c’était pour mieux ranimer l’énergie de ses fidèles, qu’il dote d’une loi et qu’il prépare à reprendre le chemin de Jérusalem, comme on peut le lire dans les sourates IV et V.

L’EMPIRE BYZANTIN AUX ABOIS ET LE REVIREMENT DE 622.

Entre-temps, les Perses avaient pris Chalcédoine en 615, d’où ils menaçaient Constantinople. Entre 617 et 619, ils s’emparèrent de l’Égypte, une catastrophe pour Constantinople qui dépendait des plaines fertiles de la vallée du Nil et qui se trouva donc coupée de son approvisionnement en blé.

Pendant six années, Héraclius réorganisa les dernières provinces encore sous son contrôle, reconstitua une armée solide et décida d’attaquer la Perse au cœur de sa puissance en entraînant contre elle les peuples guerriers de l’Arménie et du Caucase. Ce fut une opération militaire éclatante qui permit aux Byzantins de dégager l’Asie Mineure et de pénétrer en Arménie en 622, d’où ils battirent les Perses. De là, au printemps 623, Héraclius envahit la Médie Atropatène (l’actuel Azerbaïdjan), et manqua de capturer Chosroès à Gandzak.

L’avantage était désormais dans le camp byzantin, qui remporta une victoire définitive près des ruines de Ninive en 627. La paix fut signée en 628 et en 630, Héraclius entrait en triomphateur à Jérusalem, avec la Vraie Croix.

CONSÉQUENCES DU REDRESSEMENT BYZANTIN
DE 622  : LE DÉBUT DE “ L’ÈRE ARABE ”

Il semblerait que cette victoire étonnante de la part des Byzantins, qui enregistraient défaite sur défaite depuis vingt ans, ait eu un retentissement considérable parmi les arabes.

C’est ce que nous apprend une inscription en grec, découverte sur les ruines des thermes de Gadara, en Palestine. Cette inscription est datée de «  l’an 726 depuis la fondation de la ville  », soit l’an 662-663 de notre ère. Mais cette datation est suivie d’une autre, en complément  : «  l’an 42 selon les arabes  ». L’an 622 correspond donc à l’an 1 de cette “ ère des arabes ”.

Or, cette inscription porte le signe de la Croix au début de la première ligne où on lit  : «  au temps du “ serviteur de Dieu ”, Maawia, émir  », ce qui laisse entendre de quel Dieu l’émir Maawia se dit le serviteur  : c’est le Dieu des chrétiens  !

Cette ère arabe, qui n’est pas musulmane, a commencé avec la prise de pouvoir en Iran par les arabes, alors que la dynastie sassanide est en train de s’effondrer, à partir de la victoire byzantine de 622. L’émir Maawia, fondateur de la dynastie des Omeyyades porte un nom araméen  : ce n’est qu’au neuvième siècle que la légende musulmane “ arabisera ” son nom en Mucâwîya et fera de lui un compagnon du prophète. En réalité, il personnifie ces chrétiens arabes de l’Est pour qui le grec n’était d’ailleurs pas une langue inconnue depuis que l’école d’Athènes, fermée par Justinien Ier en 529, avait émigré vers l’Empire perse (d’après Volker Popp, The early history of islam, following inscriptional and numismatic testimony, p. 37).

Ces recherches archéologiques convergent avec notre exégèse scientifique du Coran pour aboutir à de surprenantes mais solides conclusions remettant en cause les événements, c’est-à-dire l’“ Hégire ”, qu’il était convenu de considérer comme ayant marqué le début de l’islam, en 622.

Ce n’est que bien plus tard, à Bagdad, que les changements politiques de grande échelle qui suivirent cette grande victoire des Byzantins en 622 sur les Perses reçurent une “ signification musulmane ”. En réalité, une ère nouvelle commençait  : la période de gouvernement autonome des chrétiens arabes.

“ INVISIBLE CONQUÊTE ”Carte des “ Montées ” à Jérusalem

Les arabes ont-ils vraiment surgi d’Arabie en brandissant le Coran au nom d’Allah et de son prophète Mahomet comme le raconte l’histoire établie trois siècles plus tard par les historiens musulmans  ?

En réalité, comme l’a bien montré frère Bruno dans une étude inédite sur les invasions arabes, la «  conquête musulmane  » fut plutôt une sorte de “ subversion ” gagnant de proche en proche des provinces de l’empire déjà très livrées à la révolte.

LA FIN DE LA DOMINATION BYZANTINE
AU PROCHE ET AU MOYEN-ORIENT

Au lendemain de la victoire, l’Arménie, la Mésopotamie byzantine, la Syrie, la Palestine et l’Égypte furent restituées à Byzance. Mais voici comment notre Père décrit la situation de l’empire d’Héraclius en 630  : elle «  n’est brillante qu’en apparence. Les Grecs que l’on a appelés au secours contre les Perses sont aussi détestés des populations de Syrie et d’Égypte pour de subtiles dissensions religieuses indéfiniment envenimées. Tout l’Orient “ monophysite ” accentuant, exagérant l’unité de l’être divin du Christ, vomit les Byzantins fidèles au dogme de Chalcédoine, autant que les Perses tombés carrément dans le nestorianisme […]. Les maigres garnisons aux ordres d’un lointain empereur, lui-même préoccupé par la menace des barbares qui franchissent le Danube et rôdent aux abords de Constantinople ne sont pas dans une situation confortable. L’Empire perse, à l’autre bout du désert, n’est plus que l’ombre de sa grandeur et de sa force passée. Le monde va basculer.  »

Les arabes pillards ne sont plus arrêtés par les anciens États fédérés ghassanides et lakhmides, et réapparaissent dès la fin de la guerre. En Syrie, l’effondrement du système économique d’échange avec les populations sédentaires pousse les nomades à engager une conquête pure et simple afin de garantir un flot stable de marchandises et de denrées pour leur subsistance.

Le premier témoignage de ce “ réveil arabe ” pour reprendre l’expression employée par notre Père, «  se trouve dans l’homélie de Noël du patriarche de Jérusalem, saint Sophrone, en 634. Il dit l’impossibilité où l’on a été de se rendre en procession à Bethléem, la nuit précédente, à cause de l’insécurité de la campagne.  »

Les premières batailles livrées par les bandes arabes contre les armées d’Héraclius semblent révéler une véritable offensive contre la Ville sainte, première conquête des arabes en Palestine puisque, contrairement à la chronologie reçue, il faut placer la chute de Gaza après la prise de Jérusalem. La déroute des Byzantins à Adjnâdain, en 634, la chute des villes de Syrie  ; Émèse, Tibériade et Damas, de janvier à août 635, leur évacuation à l’approche d’une nouvelle armée byzantine puis leur reconquête après la bataille de l’Yarmouk, en août 636, semblent bien avoir ouvert le chemin de Jérusalem aux arabes. D’Antioche, Héraclius regagne alors l’Asie Mineure et donne l’ordre d’apporter la Vraie Croix de Jérusalem à Constantinople.

En 638, saint Sophrone ouvre les portes de Jérusalem aux arabes. La chute de la Ville sainte leur ouvre la route du littoral et la prise de Gaza leur livre le passage de l’Égypte. La prise d’Antioche en 638 et celle de Césarée en 639, achèvent la conquête de la Syrie-Palestine et engagent les arabes dans la conquête de la Mésopotamie byzantine et de l’Arménie.

Les témoignages montrent qu’en Égypte, où les arabes pénètrent en 639, l’invasion ne fut nullement préméditée. Or, le chef de l’expédition, Amrou, adopta un plan stratégique d’une grande habileté… qui n’avait pu lui être dicté que par des indigènes. En effet, les monophysites, favorisés pendant l’occupation perse, accueillent les envahisseurs, les renseignent sur les troupes byzantines et les guident à travers le delta du Nil jusqu’au cœur du pays. L’invasion arabe prend très vite la tournure d’une révolution copte.

Le cas de l’Arménie est encore plus typique de ce caractère plus “ subversif ” que conquérant de l’invasion arabe. Les bédouins y ravagèrent le plat pays mais échouèrent devant la plupart des places fortes et essuyèrent même de lourdes pertes face aux Byzantins. C’est le refus des Arméniens de s’unir à l’Église de Constantinople et de reconnaître le concile de Chalcédoine, ordonné par l’empereur Constant vers 650 qui les conduisit à préférer la domination arabe à celle de l’Empire. Lorsque l’empereur intervient militairement dans le pays, ce n’est ni contre les arabes ni contre l’islam, mais contre les Arméniens rebelles et le monophysisme.

Arrêtons-nous ici sur les traces des “ conquérants ” arabes. Ces deux exemples de l’Égypte et de l’Arménie illustrent assez que les arabes ne firent que profiter de l’affaiblissement militaire des Byzantins et de leurs divisions religieuses sans chercher à imposer un islam… qui n’existait pas encore.

“ RESTAURER LES ASSISES DU TEMPLE ”

Frère Bruno a montré que dès 634, Jérusalem fut le but des expéditions arabes en Syrie-Palestine. Cela révèle-t-il une intention en lien avec notre exégèse du Coran  ? Nous avons vu qu’il s’ouvre sur une invitation pressante faite aux fils d’Ismaël de monter à Jérusalem, dans le but de rétablir les assises du «  Temple dévasté  » (II, 127). Cela eut lieu en 614, selon notre hypothèse, lors de la prise de Jérusalem par les Perses, aidés des juifs et d’un parti de sarrasins.

Les arabes s’attelèrent-ils dès 638 à cette tâche de rétablir les «  assises du Temple  »  ? Nous possédons un court récit anonyme qui montre le patriarche saint Sophrone de Jérusalem, mort en 639, indigné de voir un diacre de son clergé, habile marbrier, apporter comme rétribution – en guise d’impôt, donc – son aide aux arabes.

Sous le règne de Maawia (660-680), Anastase le Sinaïte, moine au Sinaï, passant à Jérusalem, assiste aux importants travaux qui ont lieu sur l’esplanade du Temple, en face du mont des Oliviers, et il se fait l’écho, pour s’y opposer, du bruit qui se répand  : les arabes sont en train de reconstruire le Temple de Dieu. Un évêque Franc, Arculf, en pèlerinage à Jérusalem en 670 décrit cet édifice, qui devait se trouver à l’emplacement de l’actuelle mosquée ’Al-Aqsa, comme un bâtiment «  assez laid  », dont les murs consistaient en un assemblage de simples planches mais capable de contenir environ trois mille personnes.

Quelle est la religion de ceux qui travaillent ainsi à restaurer les «  assises du temple  » sur l’esplanade de l’ancien temple juif détruit par les armées de Titus en 70  ? Les chroniques contemporaines ne contiennent aucune trace de l’existence de l’islam au cours de la conquête et dans les premières décennies de l’occupation des anciennes provinces byzantines, bien au contraire…

UNE “ ÈRE ARABE ” CHRÉTIENNE  ?

Les premières décennies de l’ “ ère des arabes ” nous dépeignent les conquérants en souverains chrétiens… En 660, Maawia qui reçut l’allégeance d’une assemblée de chefs arabes à Jérusalem, pria au ­Golgotha, au jardin de Gethsémani et au tombeau de la Sainte Vierge (Joachim Gnilka, Qui sont les Chrétiens du coran  ? p. 155). En établissant sa capitale à Damas, il se mettait sous la protection d’un prophète  : saint Jean-Baptiste, dont la basilique abritait la tombe. La crypte renfermant le chef de Jean-Baptiste rivalisait avec l’église du Saint-Sépulcre à Jérusalem.

Par ailleurs, Maawia bat monnaie à l’effigie de saint Jean-Baptiste, avec une colombe, ou un agneau. D’autres pièces arabes frappées de la Croix et datant de la même période représentent des chefs arabes en souverains chrétiens. Des monnaies de cuivre, datées du début de l’ère des arabes, sont frappées de la Croix et représentent des chefs arabes en souverains chrétiens, selon la manière byzantine. Sur certaines, on trouve aussi la représentation du chef de saint Jean-Baptiste, ou de l’Agnus Dei.

Des monnaies en cuivre trouvées en Palestine, ou en Syrie, toujours frappées du signe de la Croix et portant en légende “ SION ”, manifestent que les arabes chrétiens, à l’époque du règne de Maawia, se considéraient comme les héritiers de la tradition d’Israël.

Historiens et archéologues sont aussi forcés de constater l’absence de rupture véritable entre la période byzantine et la période dite “ musulmane ”, au point que l’un d’entre eux n’a pas hésité à parler d’ “ invisible conquête ”. Certaines mosaïques, mises au jour par les fouilles, sont parsemées d’inscriptions qui permettent d’identifier les évêques et d’attester la survivance des églises chrétiennes après ce qu’il est convenu d’appeler “ la conquête musulmane ”.

Les fouilles menées dans les localités de Rihab et de Khirbat es-Samra montrent, par exemple, qu’au moment même (634-635) où les arabes occupaient Bosra, siège métropolitain de la province d’Arabie dont dépendaient les deux villages, la population avait commencé l’édification de plusieurs églises. «  Si l’on tient compte du temps nécessaire à l’achèvement de ces constructions, il faut en conclure que la population de ces deux villages continua à vivre tranquillement, comme ignorante des bouleversements politiques […].  » (Michele Piccirillo, L’Arabie chrétienne, p. 222-223)

Par ailleurs, les fouilles archéologiques révèlent la construction ou la restauration d’églises longtemps après la conquête arabe dans l’ancienne province d’Arabie  : à Rihab, l’église Saint-Serge, construite et décorée de mosaïques en 691, à Quwaysmah, la restauration d’une mosaïque datée de 717, etc., jusqu’à la mosaïque de l’église de la Vierge à Madaba, datée de 767  !

L’HÉRÉSIE DES ISMAÉLITES

“ LE CHRIST-JÉSUS, FILS DE MARIE ”

Les inscriptions ornant la mosaïque de l’église de la Vierge sont un touchant témoignage de la dévotion de la population de Madaba pour la Sainte Vierge «  sainte et immaculée Reine  », «  Mère virginale de Dieu  » et Notre-Seigneur, «  engendré par elle, roi universel, fils unique du Dieu Unique  » mais prennent aussi la signification d’une identité revendiquée de la part «  du peuple amant du Christ de cette ville de Madaba  ».

Le Père Piccirillo fait en effet remarquer que la formulation, la précision méticuleuse des qualificatifs, l’affirmation ferme de la maternité divine et virginale de la Sainte Vierge signifient que le peuple de Madaba «  se range clairement du côté des tenants de l’orthodoxie  » (op. cit., p. 238).

Les travaux de frère Bruno démontrent précisément que l’auteur du Coran polémique contre l’idée que les chrétiens se font du culte rendu à Notre-Seigneur et à sa Divine Mère, comme ici  : «  Jadis, ils ont apostasié, ceux qui ont dit  : “ Voici le Dieu, Lui, le Christ, fils de Marie ”, alors que le Christ disait  : “ Ô fils d’Israël, servez le Dieu, mon Maître et votre Maître  ! ”  » (V, 72)

L’appellation «  fils de Marie  » est destinée à supplanter définitivement le nom de «  Fils du Très-Haut  » (Lc 1, 32). L’auteur manifeste également sa connaissance de l’Évangile de saint Jean en corrigeant la parole de Jésus «  mon Père et votre Père  » (Jn 20, 17), en «  mon Maître et votre Maître  » (III, 51). Comme saint Paul, l’auteur nomme Jésus «  le Christ  », mais en le dépouillant de sa royauté de Fils de David, donc de sa messianité elle-même. Car «  la royauté des Cieux et de la Terre et de ce qu’ils contiennent appartient au Dieu  » (V, 120).

La polémique antitrinitaire affleure partout, dès la sourate I où “ le Dieu ” reçoit les plus beaux noms, «  miséricordieux  », «  maître  », «  roi  »… mais jamais celui de Père, car il n’a pas d’enfant.

LE SCHISME

En dehors du Coran, le premier témoignage historique daté de cette hérésie et du schisme qui s’ensuivit se situe à Jérusalem, sur l’esplanade du Temple, à l’intérieur du Dôme du Rocher, édifié sous le règne d’Abd el-Malik (685-705).

Le plan et la construction du Dôme du Rocher le rattachent à une ancienne tradition de l’architecture byzantine, représentée par des monuments situés à Ravenne en Italie, mais aussi en Syrie (Saint-Siméon, à Bosra), et par le Saint-Sépulcre de Jérusalem, dont il imite la rotonde. Le Dôme du Rocher formait certainement avec la mosquée al-Aqsa, un ensemble imitant la basilique primitive du Saint-Sépulcre, alors de style constantinien. Mais dans quel dessein  ?

L’esplanade de l’ancien Temple de Jérusalem avec le Dôme du Rocher.

L’esplanade de l’ancien Temple de Jérusalem avec le Dôme du Rocher. Dans son prolongement à droite, la mosquée al-Aqsa. En contrebas à gauche, le Mur des Lamentations, vestige du mur de soutènement de l’esplanade bâtie par Hérode.

Sous la coupole du Dôme se trouve le Rocher, que le Coran appelle le maqâm, le «  lieu  » d’Abraham. C’est le point le plus élevé du mont du Temple, là où, selon l’antique tradition, Abraham monta, avec son fils Isaac, afin de l’offrir à Dieu en sacrifice (Gn 22, 2). C’est là que se dressait le Saint des saints ou l’autel des holocaustes de l’ancien Temple.

Or, dans la basilique du Saint-Sépulcre, la roche affleure elle aussi, au lieu même de la crucifixion, de l’ensevelissement et de la Résurrection de Notre-­Seigneur… que nie le Coran  : «  […] ils ne l’ont pas tué ni crucifié, et c’est pourquoi il est revenu vers eux […].  » (IV, 157)

Plus d’une centaine d’inscriptions ornent actuellement l’intérieur du Dôme du Rocher. Mais quatre d’entre elles, courant le long des arcades internes, remontent, selon les archéologues, à la construction du Dôme. Elles constituent une véritable profession de foi antitrinitaire comme en témoigne ce passage, que l’on retrouve dans la sourate IV, verset 171  : «  Ô vous, gens de l’Écriture, ne vous prévalez pas de votre justice et ne dites sur le Dieu que ce qui est conforme à la loi  : le Christ-Jésus, fils de Marie n’est qu’un oracle du Dieu.  »

Le mot islâm se trouve dans la dernière section de l’inscription et est habituellement compris comme la manifestation de cette nouvelle religion révélée à Mahomet. Il s’agit de la phrase que nous retrouvons au verset 19 de la troisième sourate, habituellement traduit ainsi  : «  La (seule vraie) religion aux yeux de Dieu, c’est l’islam.  » La glose que nécessite cette traduction n’est pas dans le texte. En réalité, l’exégèse de ce verset, liée à celle des autres sourates nous indique un sens différent qui prend toute sa force en un tel lieu, où les arabes pensent retrouver la perfection originelle, en Abraham et Ismaël.

En effet, c’est de la racine šlm, commune à l’hébreu et l’araméen qu’est dérivé le mot islâm, “ perfection ”, qui désigne “ la justice ”, ’ad-dîn, dont est revêtu Abraham. Il s’agit de la perfection morale requise du fidèle pour être l’hôte de Dieu sur la Montagne sainte, c’est-à-dire pour lui rendre un culte. C’est la perfection de l’âme en paix avec Dieu, dont Abraham demeure le modèle. «  La justice, aux yeux de Dieu, c’est la perfection.  »

L’IMMENSE ORGUEIL D’UN DISSIDENT

Une cinquantaine d’années après la construction du Dôme du Rocher, entre 743 et 745, saint Jean Damascène consacre le dernier chapitre de son Livre des hérésies à la centième, qu’il intitule “ La religion des Ismaélites ”.

C’est la première fois qu’un auteur ecclésiastique mentionne le Coran et s’occupe du mahométisme. Saint Jean Damascène dénonce avec une ironie mordante “ la superstition des Ismaéliens, séductrice, prodrome de l’Antichrist […], qui suivent un faux prophète nommé Mamed. ” Saint Jean Damascène donne un aperçu de leur “ livre ” qui suffit à l’identifier avec le Coran tel que nous le connaissons et manifeste qu’il avait une bonne connaissance de cette nouvelle hérésie. Notons qu’il ignore les termes “ islam ”, “ musulman ” et même “ Coran ”, mais qu’il fait déjà état de la tradition musulmane, en tenant “ Mamed ” pour le nom de ce faux prophète.

Muḥammadun revient dix fois dans les inscriptions des arcades internes du Dôme du Rocher. Dans le Coran, le mot revient quatre fois. Morphologiquement, il est un participe passif, dérivé de la racine hébraïque ḥmd, qui a le sens de “ désirer, convoiter ”. Frère Bruno le traduisait par «  Bien-Aimé  »  : objet des faveurs divines.

Le terme Muḥammadun apparaît pour la première fois au verset 144 de la sourate III  : «  Un “ bien-aimé ” (muḥammadun) n’est qu’un oracle, déjà était faible avant lui l’oracle. Même s’il mourait, ou s’il était tué, retourneriez-vous sur vos pas  ? […]  » Il qualifie un homme, oracle du Dieu, en transposant en langue arabe l’appellation ’îš ḥamudôt, «  homme des prédilections  », par laquelle l’ange Gabriel s’adresse de la part de Yahweh au prophète Daniel (Dn 9, 23).

Si ce mot désigne indubitablement l’auteur du Coran, est-ce son nom propre, comme le croyait déjà saint Jean Damascène  ? Pour frère Bruno, il est difficile de l’affirmer, mais l’important réside ailleurs. Il manquait à saint Jean Damascène le travail scientifique de frère Bruno qui permit à notre Père de comprendre parfaitement la volonté systématique de l’auteur «   de contredire le Christ, de le blasphémer et, finalement, de se substituer à lui. Comme saint Paul n’hésitait pas à s’identifier au Christ, mais en disciple fervent, ce génie religieux et homme d’action d’une rare puissance fait de même, mais en dissident.  » (Postface au troisième tome du Coran, p. 323)

Ainsi le Saint-Sacrifice est-il évacué au profit de la restauration des sacrifices d’animaux, la filiation divine de Jésus niée par de savantes déformations de ses paroles authentiques et le fait historique de la Crucifixion nié afin de retirer à Notre-Seigneur sa puissance royale par son exaltation sur la Croix.

Car l’auteur se dit l’ “ oracle ” du «  Dieu vivant  », objet de la faveur divine, venant après le Christ-Jésus et annoncé par lui.

CONCLUSION

Voilà notre hérésie qui entre ainsi, «  par la petite porte, dans l’histoire des religions  », écrit notre Père. «  Le témoignage de saint Jean Damascène est capital. Il nous permet d’affirmer que l’islam commence à se répandre parmi les arabes comme une secte nouvelle un bon siècle après les prétendus événements de La Mecque.  »

Que retenir de ce survol historique de la genèse de l’islam et de la naissance du Coran au cours du premier siècle de l’ “ ère des arabes ”  ? Un certain nombre de points qui tous, contredisent la légende musulmane des origines de l’islam.

L’hérésie des Ismaélites est née sur un terreau chrétien, ce que l’exégèse du Coran, en plus des découvertes archéologiques, prouve abondamment. Nous la voyons se développer lentement tout au long du septième siècle, sur l’esplanade du Temple, à Jérusalem, dont les arabes ont restauré les assises et remonté les murs.

Mais loin d’être un retour pur et simple au temple d’Hérode, le «  lieu d’Abraham  » célèbre le dépassement de la vieille querelle entre juifs et chrétiens, en restaurant tout dans la religion «  parfaite  » ­d’Abraham… et d’Ismaël.

Or, tout ce mouvement s’opère sous la domination de chefs arabes chrétiens, dans un contexte chrétien, du moins jusqu’à Abd el-Malik, au tournant du septième et du huitième siècle, ce que la légende musulmane ne permettait pas de soupçonner  ! Nous sommes très loin de La Mecque, de Mahomet, et d’une fulgurante et irrésistible conquête de l’ancien Orient byzantin par le Coran…

Et pourtant, le témoignage de saint Jean Damascène, nous indique qu’il y a bien un «  livre  », dont il donne un aperçu, et que l’on parle déjà d’un «  prophète nommé Mamed  »…

Laissons l’abbé de Nantes, notre Père, conclure lui-même cet exposé  :

«  Saint Jean Damascène […] mourra paisiblement en 749 dans sa cellule de moine, honoré de l’amitié du calife de Damas. Mais précisément, celui-ci sera renversé l’année suivante et tous les Omeyyades assassinés.

«  Une nouvelle histoire arabe commence à Bagdad [avec la nouvelle dynastie des Abbassides], mais cette fois, elle est intégralement musulmane. La secte a conquis le pouvoir, elle va se refaire un incroyable et merveilleux passé à sa guise et jamais les Occidentaux ne les chipoteront sur leurs légendes.  »

Il reste donc à tâcher de continuer à démêler le vrai du faux en faisant œuvre scientifique pour l’amour du Cœur Immaculé de Marie et le salut des âmes  !

frère Michel-Marie du Cabeço.

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