La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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La Contre-Réforme Catholique au XXIe siècle

IL EST RESSUSCITÉ !

N° 179 – Septembre 2017

Rédaction : Frère Bruno Bonnet-Eymard


CAMP NOTRE-DAME DE FATIMA 2016

SAINT LOUIS
ROI TRÈS CHRÉTIEN

par frère Louis-Joseph de la Merci.

Statue de Saint Louis en bois polychrome

Statue de Saint Louis en bois polychrome, recouverte de badigeon, de l’église de Gastins sculptée en 1297, l’année même de sa canonisation. Une des plus anciennes statues de Saint Louis. Le sculpteur a sans doute rencontré le Roi lors de ses voyages dans la Brie ou, du moins, il a connu des témoins qui ont vu et décrit sa physionomie.

PARMI tous nos rois de France, notre Père nous a particulièrement appris à aimer la dynastie des Capétiens qui ont mis toute leur vertu et leur sagesse au service de leur vocation royale. Il avait donc une préférence pour ce treizième siècle français, le siècle de Philippe Auguste, de Louis VIII et de Blanche de Castille, de Saint Louis et de Philippe le Catholique. Siècle chrétien par excellence, parce qu’il fut le siècle du règne sans partage du Christ Notre-Seigneur sur la France, par sa grâce.

Nos souverains avaient alors conscience de leur pouvoir royal, sacerdotal parce que sacral, et donc de leurs devoirs envers Dieu et leurs sujets (cf. CRC n° 315, septembre 1995, p. 9). La vertu de Saint Louis le conduira à remplir cette vocation jusqu’à sa plénitude de sainteté.

Le roi Philippe avait choisi comme épouse pour son fils Louis une petite infante, fille d’Alphonse VIII de Castille et d’Éléonore d’Angleterre, sœur du roi Jean sans Terre. En fait, c’est la grand-mère, la célèbre Aliénor d’Aquitaine qui arrêta son choix sur Blanche et qui la conduisit en France avec toute sa suite.

Le mariage eut lieu à Malmort, au nord de la Seine en Normandie, le 23 mai 1200, en terre anglaise puisque Philippe Auguste était frappé d’excommunication, et avec lui le royaume de France. Ce sont donc des Normands qui acclamèrent les premiers les jeunes époux et fêtèrent avec eux leurs noces.

Blanche arrive à la cour de France, toute jeune épouse de treize ans. Aussitôt, le Roi se prend d’affection pour sa petite belle-fille. Elle est d’abord l’amie de son époux, elle partage ses chevauchées, elle est là quand le roi Philippe instruit son fils. Elle écoute leurs conversations. N’est-ce pas de là que lui viendra sa sagesse politique  ? Elle suivra avec lui les leçons de leur précepteur Amaury de Bène. Louis reçoit une éducation militaire donnée par le maréchal Henri Clément qui lui apprend à manier l’épée et la lance. Il est certain que Blanche assiste à ces leçons, et qu’elle en retire des connaissances militaires qui la serviront dans les campagnes à venir.

Mais Blanche s’adonne davantage à la littérature. Fine lettrée, elle versifie. Ces quelques vers nous font connaître le fond de son âme  :

«  Douce Dame de Paradis
Que vous veuil un chant chanter
Pour la joie qui peut durer
Vous doit-on servir et aimer
Vierge Reine, fleur de lys.  »

Je crois que l’on ne peut comprendre l’âme de Blanche de Castille qu’en la replaçant dans le ­merveilleux contexte de ces temps de Chrétienté où l’on a à la fois une âme profondément religieuse et une délicatesse de sentiments dans ses affections, dans ses amours. Blanche est une Reine aimante. Une anecdote montre bien la prévenance de Louis pour sa jeune épouse. Quelques semaines après son arrivée à Paris, Blanche a le mal du pays, les crises de larmes se succèdent et rien ni personne n’arrive à la consoler. L’évêque de Lincoln, le futur saint Hugues, se rendant dans son Dauphiné natal, passe par Paris et s’en vient rendre visite au roi Philippe. Le prince Louis lui demande de consoler sa petite épouse. L’entretien est resté secret, mais le prélat fit si bien que le sourire revint sur les lèvres de Blanche et n’en repartit plus. L’on ne devient une grande Reine qu’en s’oubliant soi-même et en se vouant à cette tâche voulue par Dieu.

Puis, vers l’âge de seize ans, elle est pleinement son épouse. Elle est sa confidente, elle vibre à toutes ses entreprises, prie pour leur réussite, accepte les longues absences de son époux pour le bien du royaume. Elle est aussi capable de tenir tête au roi Philippe quand son mari est mal pris, dans une folle expédition en Angleterre. Blanche exulte en apprenant la victoire de son père à Las Navas de Tolosa contre les Maures. Mais aussi elle est fière de la victoire de son mari contre le roi d’Angleterre à “ La Roche-aux-Moines ” et la victoire de son beau-père contre l’empereur Otton de Brunswick et contre ses vassaux rebelles, les comtes de Flandre et de Boulogne.

C’est cette même année 1214, le 25 avril en la fête de saint Marc, qu’elle met au monde le prince Louis, notre futur Saint Louis qui n’est pas pour l’heure, pas encore  ! le prince héritier. Blanche sera une mère exemplaire éduquant ses enfants à la perfection, très chrétiennement.

LOUIS VIII LE LION.

Louis a gardé sa foi conjugale envers Blanche d’une façon irréprochable. Louis et Blanche seront des souverains très aimés de leur peuple. Louis, de prince fougueux et aventurier, devient par la grâce de son sacre un grand Roi. Il s’entoure des conseillers de son père. Louis VIII a un seul but  : pérenniser les conquêtes du roi Philippe.

Mais le Pape lui demande de prendre la Croix pour achever l’entreprise contre les Albigeois. C’est ce que va faire Louis. Il remporte le siège d’Avignon en août 1226. Il obtient la soumission des grandes villes du Languedoc  : Béziers, Carcassonne, Pamiers. Il organise le siège de Toulouse. Il réussit la pacification du Midi. C’est au retour qu’il est frappé à mort, à Montpensier, en Auvergne dans le Puy-de-Dôme.

Le 3 novembre 1226, le roi Louis VIII, se sentant mourir, convoque dans sa chambre les barons, les prélats et personnages de quelque importance de sa suite, parmi lesquels son demi-frère Philippe Hurepel. Il leur fait promettre de prêter en personne, dès qu’il sera mort, leur hommage et donner leur foi à son fils Louis et de le conduire à son sacre sans tarder. Ce fait est dûment attesté par un document officiel. Philippe Mousket, évêque de Tournai, témoigne que le Roi fit ensuite appeler trois de ses principaux fidèles, jadis conseillers de son père, dont le très remarquable frère Guérin, évêque de Senlis, à qui le Roi recommanda de prendre en bonne garde les enfants royaux. Après les funérailles de Louis, l’archevêque de Sens ainsi que l’évêque de Chartres et l’évêque de Beauvais signaient un acte officiel remettant à la reine Blanche la «  charge de l’enfant royal et la gouvernance du royaume  ».

Rien ne permet de mettre en doute l’authenticité de cet acte officiel. À tout le moins, si ce n’était pas le roi Louis VIII qui avait nommé Blanche comme régente, les conseillers du roi défunt auraient été bien avisés de le faire de leur propre chef. Il est avéré que ce n’est pas elle qui a décidé de faire un coup de force, c’est tellement contraire à son caractère. Mais en l’occurrence, elle montre une énergie qui ne s’explique pas autrement que par la résolution d’accomplir la volonté de son époux  : faire sacrer le Roi son fils au plus vite. En dix-huit jours, elle conduit le deuil du défunt Roi, convoque les pairs ecclésiastiques et les pairs laïcs pour le sacre, fait armer chevalier Louis à Soissons et le mène à Reims recevoir le sacre.

SAINT LOUIS ROY DE FRANCE

CÉRÉMONIE DU SACRE.

Au matin du 29 novembre 1226, après une veillée d’armes, c’est un jeune enfant de douze ans, blond, le teint blanc, qui s’avance au milieu de la procession. Il est entouré d’un clergé nombreux, de l’évêque de Soissons, Jacques Bazoche, l’évêque consécrateur qui officie, de l’abbé de Saint-Remy portant la sainte Ampoule, des pairs ecclésiastiques et des pairs laïcs présents. Plusieurs pairs ne sont pas venus  : ils frondent  ! De nombreux vassaux se sont joints à leur rébellion. Le jeune enfant suit la liturgie avec une ferveur peu commune. Longtemps après, il évoquera à son fidèle Joinville la cérémonie de son sacre qui coïncida avec la liturgie du premier dimanche de l’Avent et son Introït  : «  Ad te levavi animam meam, Deus meus, in te confido non erubescam  », qu’il traduisait  : «  Beau sire Dieu, je lèverai mon âme à toi, je me fie en toi  !  »

Quel mystère que le sacre des rois de France  ! Quand on pense que ce tout jeune enfant à genoux aux pieds de l’évêque consécrateur, suppliant et misérable, devient par cette cérémonie l’oint du Seigneur, le médiateur entre Dieu et son royaume. Il est investi de la charge de gardien de ses sujets au temporel, mais aussi au spirituel. Il est le garant de la paix et de la prospérité de l’Église mais aussi de la défense, de la justice et de la sécurité de ses sujets contre les ennemis du royaume. Il est l’époux de son royaume comme l’évêque est celui de son diocèse.

Saint Louis sera le premier souverain à prononcer le serment de lutter contre les hérésies.

Dans ce cérémonial, tous sont un peu acteurs  : l’évêque consécrateur qui impose les onctions, les pairs qui lui remettent la couronne, sont les représentants des grands du royaume. Puis la foule l’acclame par trois fois, le recevant comme son Roi. Enfin, l’on vient s’agenouiller devant le trône du Roi, pour lui donner sa foi en mettant les mains dans celles du souverain.

LE MIRACLE DES ÉCROUELLES.

Le jour qui suit le sacre, en ce temps-là c’était à Reims même que les malades atteints de “ tuberculose extrapulmonaire ”, en d’autres termes les lépreux, se rassemblaient. Le Roi passait au milieu d’eux, s’arrêtant devant chacun, les marquant du signe de la Croix en leur imposant la main à plat sur le visage et disant  : «  Le Roi te touche, Dieu te guérit  !  »

Quand les rois de France étaient en état de grâce, après s’être confessés et avoir communié, ils guérissaient des malades. Patrick Demouy, dans son livre “ Le sacre du Roi ” en fait une étude passionnante. Saint Louis, contrairement à ses prédécesseurs, renouvellera souvent cette cérémonie. Le pouvoir de guérison est attaché à la fonction royale. Presque tous les Rois feront des miracles, le dernier en date est Charles X qui, le jour de son sacre, a guéri cinq enfants. Pour en comprendre le caractère unique, pensons que le Souverain Pontife lui-même n’a pas un tel pouvoir.

COMMENT ON MATE
UNE RÉBELLION EN CHRÉTIENTÉ

Tous sont convaincus de la grandeur du sacre du roi de France. La reine Blanche toute première va mettre tout son génie, toute son ardeur et son habileté politique au service du roi de France, son jeune fils.

Les rebelles eux-mêmes ont le sens sacré du Roi, c’est la raison pour laquelle ils n’étaient pas présents au sacre  : pour ne pas se parjurer.

Après le siège d’Avignon, sous prétexte que les “ quarante jours de service d’ost ” étaient passés, Pierre de Dreux, dit “ Mauclerc ”, comte de Bretagne, et Hugues de Lusignan, comte de la Marche, abandonnèrent le roi Louis VIII. Le jeune comte de Champagne, écervelé, Thibaud IV, se joignit à eux. Mal lui en prit  : quand il arriva dans sa ville de Reims, la Reine donna l’ordre de laisser les portes de la ville fermées. Le prévôt de la ville, avec le consentement de la Reine, commanda à ses gens d’armes de piétiner les oriflammes du comte et de tabasser son escorte.

Dès janvier 1227, Richard de Cornouailles, le frère du Roi Henri III d’Angleterre, débarque à Bordeaux avec ses archers gallois. Encouragé par ces renforts, Pierre de Dreux, comte de Bretagne et Hugues de Lusignan prêchent la révolte, réunissant leurs troupes sous les murs de Thouars. La Reine réunit le service d’ost, qu’elle rassemble au château de Chinon. Le 21 février, la Reine et Louis, qui se montre un vaillant chevalier, rejoignent l’armée et ils s’installent dans la forteresse. La Reine entame des négociations. Cette femme se montre un homme d’État. Quel génie politique  ! Les pourparlers durent vingt jours, les forces royales sont très supérieures, dissuasives, les renforts anglais trop faibles. Le comte de Champagne, sans trop de résistance, fait sa soumission, tandis que Richard, frère du roi d’Angleterre, rembarque ses troupes. La reine Blanche somme le comte de Bretagne et le comte de Lusignan de comparaître devant le Roi et devant elle-même à Vendôme. Alors, nous raconte le chroniqueur de l’époque, ne voyant d’autre issue, ils se décident à rejoindre le Roi «  remuant des lèvres et branlant du chef  » pour faire leur soumission.

En signant le traité de Vendôme, le 16 mars 1227, Blanche se montre libérale envers les coupables et les fait captifs de sa générosité. Le comte de Bretagne en échange de sa soumission reçoit la ville de Bellême dans le Perche, le château de La Perrière, ainsi que Saint-James, en Beuvron, aux confins de la Normandie et de la Bretagne. Quant au comte de Lusignan, elle lui promet la ville de Bordeaux qui appartient au roi d’Angleterre.

NOUVELLES RÉBELLIONS.

Rentrant de Vendôme, le jeune Roi et sa mère apprennent qu’un complot tramé par des barons rebelles les rassemble à Corbeil. Ils ont à leur tête Philippe Hurepel, l’oncle du Roi. Leur but est de séparer le Roi de sa mère et de ses conseillers, pour le maintenir en tutelle, en imposant des limites à ses pouvoirs, à l’imitation de la condition du roi d’Angleterre depuis la grande Charte signée par Jean sans Terre.

Le Roi et le cortège royal s’enfermèrent dans la tour de Montlhéry. Blanche fit appel aux milices communales. L’on vit se lever tout un peuple à la suite des bourgeois de Paris qui vinrent faire bonne escorte à leur Roi. Jamais le Roi n’oubliera ce retour à Paris. Joinville en a entendu le récit de sa bouche  : «  Depuis Montlhéry, le chemin était tout plein de gens d’armes, et sans armes, jusqu’à Paris et tous criaient  : “ Noël, Noël  ! Que notre Seigneur donne bonne et longue vie à notre sire  ! qu’il le défende contre ses ennemis  ! Noël, Noël  ! ”  »

Fin 1228, le comte Thibaut IV de Champagne vient se ranger avec ses hommes d’armes et ses bannières sous celles du roi de France. Les rebelles, ayant à leur tête Pierre de Dreux, menacent la Champagne. La régente reçut la fidélité de nombreuses communes, leva une grande armée et confia le commandement militaire de l’expédition au roi Louis qui a à peine quinze ans. Nous sommes au Carême 1229. C’est à Troyes que l’armée royale est attendue, mais le Roi et son armée foncent sur la place forte de Bellême. La Reine suit l’armée. Bellême est un verrou au cœur du Perche qui commande la Normandie et que le comte de Bretagne a promis au roi d’Angleterre en échange de ses services. Il fait si froid que les chevaux en meurent. La Reine s’occupe de la logistique. Elle fait allumer des feux pour réchauffer hommes et chevaux. Louis décide avec son Conseil un siège en règle. Ils lui apprennent à disposer les machines de guerre pour qu’elles soient le plus efficaces possible. Jour et nuit, des bombardes crachent des pierres sur la forteresse. Louis brave les flèches des assiégés, fait le tour des positions et surveille la manœuvre. La forteresse tombe pan par pan, les tours s’écroulent. Au bout de dix jours de siège, la forteresse est “ quasi cassée ”. Les barons donnent l’ordre de se rendre. C’est la première victoire de Saint Louis qui en retire un grand prestige aux yeux de son armée comme aux yeux des rebelles.

Nous ne pouvons pas suivre toutes ces campagnes, que les historiens aiment mettre au compte de guerres privées avec leurs méandres de droits d’arrangements, d’ententes d’intérêts personnels, mais qui ont toutes pour fin inavouée d’affaiblir l’autorité royale. Eh bien  ! au contraire, c’est par ce biais qu’elle va grandir et s’imposer dans tout le territoire.

Le comte de Bretagne vient d’être abattu par le Roi grâce aux secours du comte Thibaut. Les barons rebelles délibèrent pour déstabiliser Thibaut. Une coalition se forme contre le comte de Champagne. C’est Joinville, ce bon chroniqueur, qui raconte cette campagne qui est tout à la gloire de son père. Alors que le duc de Bourgogne envahit la Champagne par le sud, les barons révoltés envahissent la Brie et la Champagne, pillant et brûlant sur leur passage. Les rebelles échouent devant Troyes tenu par Simon de Joinville et ses chevaliers et se rabattent sur la forteresse de l’Isle-Aumont dans laquelle ils s’enferment. Quand ils apprennent que le roi de France est à la tête des troupes assiégeantes, par respect pour sa personne sacrée, ils prennent peur. Ils proposent de combattre les troupes royales avec trois cents chevaliers de moins si le Roi ne combat pas en personne. Le Roi répond «  qu’il poursuivra jusqu’à ce que les barons aient vidé la Champagne  ». Le siège de l’Isle-Aumont est facilement emporté par les troupes royales. Les rebelles s’enfuient en direction de Juilly-sur-Sarce. Le duc de Bourgogne déserte le combat. L’on verra ainsi une chose inouïe  : ici, dans la forêt de Chaource, Philippe Hurepel, frère du Roi défunt, oncle du Roi régnant, venir à genoux devant son neveu et se rendre au nom de tous les barons révoltés  !

LA SAINTE REINE BLANCHE INJUSTEMENT CALOMNIÉE

La reine Blanche de Castille fut la première gouvernante de l’histoire à avoir été victime nous dirions aujourd’hui d’une “ campagne d’opinion ” qui a marqué ce que l’on appellerait “ l’opinion publique ” de l’époque, et qui s’est transmise d’historien en historien jusqu’à nos jours.

La Reine a été accusée de gouverner et dilapider le trésor royal en faveur de sa Castille natale. Une anecdote répond à cette accusation. Elle avait fait le vœu de se rendre en pèlerinage à Saint-Jacques-de-Compostelle. Elle se faisait une joie de passer en Castille et revoir sa famille. Son confesseur lui fit valoir que, pour l’intérêt du royaume, il convenait que la reine de France renonçât à un tel pèlerinage. Il la libéra de son vœu qu’il transforma en pèlerinage au couvent Saint-Jacques à Paris. C’est ce qu’elle fit volontiers et avec grande dévotion.

Les autres calomnies touchent aux mœurs. Mais après la démonstration de Jacques Le Goff dans son “ Saint Louis ” nul historien ne peut évoquer le sujet en faisant planer le doute sans se salir lui-même. Nous connaissons les auteurs des calomnies, pourquoi et à quelle occasion ils les ont colportées.

Le comte Thibaut de Champagne, après avoir fait sa soumission au Roi et à la Reine-Mère, dut supporter la vindicte des autres féodaux rebelles. Ils vont le faire chansonner par des trouvères, mais il gardera sa fidélité au Roi et son affection pour la reine Blanche comme sa grande sœur. Orphelin de Père à l’âge de sept ans, il est confié à la garde du roi Philippe et grandit auprès de la reine Blanche son aînée de six ans. Thibaut a commis une erreur de jeunesse en abandonnant le Roi dans le Midi. La Reine lui administre une bonne leçon fraternelle en refusant d’inviter Thibaut au sacre de Louis IX. Thibaut a du talent, il a de la finesse de sentiment, il chante la Reine comme la Dame de son cœur. Mais il sera toujours un excellent et fidèle mari.

Dans l’affaire de l’université de Paris, maîtres et étudiants colportèrent des calomnies contre la Reine-Mère et le cardinal de Saint-Ange, son soutien dans cette affaire. La Reine souffrit de ces calomnies en observant le silence le plus strict. Jamais elle ne se dévêtit pour montrer son intégrité devant la cour. C’est une invention du Ménestrel de Reims dans les années 1250. l’on sait qu’il faisait profession de raconter des histoires de ce genre en passant de château en château.

Quant à l’accusation portée contre la reine Blanche comme mauvaise belle-mère, médisance ou calomnie  ? Le seul témoignage que nous possédions est celui de Joinville. Peut-être la reine Blanche, si réservée, n’aimait pas le ton hâbleur de Joinville. Il est possible qu’il y ait eu quelques indélicatesses d’une belle-mère possessive et quelques malveillances d’une belle-fille jalouse. C’est l’état des rapports entre belle-mère et belle-fille, conséquence du péché originel. Mais à l’actif de Blanche de Castille, l’histoire n’a retenu aucune calomnie contre Marguerite, preuve de la bienveillance de la reine Blanche. Et «  la meilleure preuve de la parfaite ­entente de Blanche et Marguerite est le pèle­rinage que firent ensemble les deux reines au tombeau de saint ­Thibaut pour l’implorer de rendre féconde la jeune épouse  » (Bruno de Jésus, CRC n° 315, septembre 1995, p. 26).

RÉVOLTE D’HUGUES DE LUSIGNAN.

Saint Louis doit soutenir un ultime affrontement avec des rebelles. En 1241, selon la volonté du roi Louis VIII défunt, Saint Louis octroie à son frère les comtés de Poitou et d’Auvergne. Il le fait chevalier et, à l’occasion de cet événement, il organise des ­festivités à Saumur qui n’ont pas encore eu leur pareil  : «  Le Roi tint grande cour à Saumur, ce fut la mieux ordonnée que je vis jamais  », raconte Joinville.

Toute la haute noblesse est là, chacun dans ses plus beaux atours. Au centre de la salle, bien en évidence à la vue de tous est dressée la table royale. À côté du Roi a pris place le comte de Poitiers son frère, les comtes de Bretagne et de Champagne soumis depuis peu au Roi.

Un autre convive, Hugues de Lusignan, reste rebelle au Roi, son suzerain. Pourquoi tout ce faste impressionnant, sinon pour faire tomber Lusignan dans l’obédience royale  ? Le choix des convives n’est pas laissé au hasard. Le comte de Bretagne et le comte de Champagne n’étaient-ils pas plus puissants que le comte de la Marche  ? Pourtant, ils durent se rendre. Aussi la proximité du Roi est-elle bien là pour impressionner.

Saint Louis en impose par sa taille  : quand il est debout dans une assemblée, il dépasse l’assistance de ses chevaliers depuis «  les épaules jusqu’en amont  ». Svelte, il montre une grande souplesse. Les cheveux blonds, le teint très blanc. Avec ses convives le Roi est très gai, il aime beaucoup rire, nous dit le confesseur de la reine Marguerite. Très affable, très réfléchi, il parle peu et ses paroles tombent comme des sentences. Ainsi, derrière le comte de la Marche, Saint Louis veut soumettre toute cette région de l’Ouest conquise sur le roi d’Angleterre depuis un quart de siècle.

Le Roi conduit son frère le comte de Poitiers dans la capitale de ses apanages (Poitiers) pour qu’Alphonse reçoive l’hommage lige de ses nouveaux vassaux. L’opération de séduction de Saumur a bien réussi puisque le comte de la Marche offre l’hospitalité au Roi. Le comte reçoit la famille royale avec affabilité et prête serment de vassalité au comte de Poitiers avec une entière sincérité. Mais quand le roi s’en fut de Poitiers, l’épouse du comte de Lusignan, Isabelle, que l’on appelait avec dédain  : “ Reine d’Angleterre ”, car elle était l’épouse du roi défunt Jean sans Terre, mère du roi actuel Henri III Plantagenêt, à la pensée que son mari est le vassal… du vassal du roi de France, entre dans une terrible fureur. Elle fait emporter les objets de valeur qui servirent à la famille royale pendant son séjour et dit à son mari  : «  Fuyez, et ne restez pas en ma présence, vous qui avez fait honneur à ceux qui vous déshéritaient. Je ne vous reverrai de ma vie  !  »

Mais le comte, qui l’aime passionnément, la rejoint à Angoulême. Elle lui tient la porte fermée  ! Il attend là. Quand elle ouvre la porte à son mari, elle lui inflige un déluge de reproches.

Plus soumis à sa femme qu’à son suzerain, le comte de Lusignan prépare sa révolte. Le comte de Poitiers le convoque. Lusignan lui fait part de sa soustraction d’obédience. À Poitiers, il met le feu à la maison que le comte a mise à sa disposition. C’en est assez pour provoquer une réaction. Le comte de Lusignan se met en quête de renforts qui le soutiennent dans sa rébellion. Il trouve audience auprès de tous ces petits seigneurs poitevins trop heureux de se rendre indépendants vis-à-vis du roi de France  : la vassalité du roi d’Angleterre étant moins lourde puisqu’il est loin, là-bas dans son île. Les villes côtières faisant du commerce avec l’Angleterre se joignent à l’insurrection.

Quant à Isabelle, elle fait appel à son fils Henri III d’Angleterre qui déclare une guerre navale et débarque à Royan le 12 mai 1242 avec ses troupes et des barils de livres sterling dont il attend le meilleur effet afin d’acheter d’autres alliés. Le comte de Toulouse se joint aux rebelles, lui, le beau-père… d’Alphonse de Poitiers  ! et avec lui, le roi d’Aragon et tout le Midi prompt à se révolter contre le Roi. En effet, la Croisade contre les Albigeois est encore récente.

LE ROI DE FRANCE FAIT RESPECTER SON AUTORITÉ.

Le roi de France réagit immédiatement  : il lève son armée à Chinon, fait construire mille machines de guerre montées sur chariots qu’il dispose le long de la frontière du Poitou. Il fonce sur Poitiers.

Suivons le récit haut en couleur de Colette Yver  :

«  Le roi de France entre “ à grande multitude ” dans la terre du comte Hugues de la Marche. “ Il y avait tant de gens d’armes que la terre en était couverte ”, dit Nangis. Le premier château qu’il rencontra fut le bon. Il s’agissait de celui de ­Montreuil-en-Poitou, qui ne put résister que quelques jours aux forces royales. Ensuite, on se retourna vers la tour de Béruge, citadelle bien garnie cette fois, avec des murs puissants et de bons défenseurs […]. L’on dressa des pierrières qui ne cessèrent plus de pilonner les défenses. Cependant, est-il dit que les défenseurs tenaient “ moult bien ”. Saint Louis, sous les carreaux des arbalétriers ennemis, encourageait et enflammait les assaillants, qui firent plusieurs poussées contre l’importante forteresse. Les murs finirent par trembler. Les brèches s’y élargissaient. Enfin, dans un assaut suprême des Français, la tour de Béruge tomba aux mains du Roi.  »

Saint Louis put donc continuer sa campagne contre les châteaux forts du comte rebelle.

C’est vers celui de Fontenay qu’il marche maintenant  : un bâtiment massif groupant quatre ou cinq tours à poivrières, un puissant mur d’enceinte encerclant le tout, flanqué lui-même à chaque brisement de ligne d’autres tours bien plus puissantes. C’est le Château-Gaillard des Poitevins […].

«  Fontenay fut détruit “ jusqu’à ras de terre ”.

«  Le seigneur Guy de Montfort, qui était “ l’homme ” du comte de La Marche, possédait le château de Villiers. Le Roi se dirigea contre Villiers pour punir son possesseur d’être venu à l’aide du comte, prit son château et le rasa. Il fit de même du château de Prahec. Également du château de Saint-Gelais  ; de celui de Tonnay, de celui de Matha, dont la forte défense fut “ versée et menée à néant ”. Ensuite ce fut le tour du château de Thoré. Mais là, les défenseurs félons jugèrent inutile de combattre. Ils vinrent sans armes, dépouillés même de leurs vêtements, et firent cession de la place au roi de France. Alors celui-ci, à la rapide allure de son cheval de guerre, bondit au château de Saint-Assernes, le prend, et le fait bien raser.

Saint Louis a conduit l’expédition avec une maîtrise remarquable de l’organisation des combats, des sièges à tenir, avec une facilité d’improvisation selon le déroulement des opérations, selon les lieux, il a de l’autorité sur ses hommes, il emporte leur confiance par sa bravoure, il les galvanise dans les moments difficiles. Il est là où l’attaque est rude, là où la défense cède contre l’adversaire.

Le roi d’Angleterre n’a été d’aucun secours à ses alliés. Henri III se rend à Pons, puis à Tonnay-Charente, il fait le suzerain généreux.

SOUMISSION DES REBELLES.

Le 21 juillet 1242, l’armée française se dirige sur la forteresse de Taillebourg que les Anglais négligent d’occuper. À la vue des troupes françaises, la place ouvre ses portes au roi de France. Les Anglais occupent le pont sur la Charente et sont regroupés sur la Chaussée-Saint-James, dans une zone marécageuse de l’autre côté de la Charente. Saint Louis décide la traversée de la rivière sur un pont de bateaux. Le danger est grand, car il y a un fort courant. Saint Louis se précipite avec la première vague de cinq cents hommes. Les Anglais attendent en force, ils sont vingt contre un. L’arrivée du Roi les déconcerte. On assiste alors à un coup de théâtre. Richard de Cornouailles, frère d’Henri III d’Angleterre, vient de sa part pour demander le respect de la trêve dominicale. Louis IX accepte la trêve pour la journée et la nuit qui suit  :

«  Seigneur comte, je vous accorde trêve pour ce jour-ci et la nuit suivante afin que vous ayez le temps de délibérer à part sur ce qu’il reste de mieux à faire désormais, car la nuit porte conseil.  »

Saint Louis en profite pour faire traverser son armée sur la rive gauche de la Charente.

Le soir même, les troupes d’Henri III plient bagage et s’enfuient vers le sud dans la place forte de Saintes pour recevoir les Français. Saint Louis arrive avec son ost au grand complet. C’est le choc violent des deux armées. Les Anglais sont éprouvés. Au soir, Saint Louis s’empare de la ville de Saintes.

Il y eut, nous dit Nangis, «  grande occision de gens et dura longtemps la bataille âpre et dure  ».

Le roi Henri III s’enfuit à Bordeaux. Hugues, fils du comte de Lusignan, signe un traité de paix sous le pavillon royal. Le comte de Lusignan vient en personne avec sa terrible épouse, si arrogante d’avoir jadis régné en Angleterre, faire sa soumission. Ils s’agenouillent aux pieds du Roi en demandant grâce.

Le bon Roi se hâte de les remettre debout, de leur pardonner. Mais le Roi le prive, lui, de toutes les places fortes qu’il vient de conquérir, les remet au comte de Poitiers. Le comte de Lusignan conserve son fief mais en fait hommage au roi de France. Quant aux vassaux du comte, ils sont déliés de leur hommage par le roi de France à qui ils le transfèrent. Le sort de la comtesse Isabelle est bien différent. Le Roi lui impose de finir ses jours à l’abbaye de Fontevrault. Elle se soumet à la décision du Roi.

Alors, les événements se précipitent. Tour à tour, les seigneurs de Saintonge et du Poitou viennent faire hommage au Roi et à son frère Alphonse de Poitiers.

Saint Louis refuse la trêve proposée par Henri III. Il veut porter un coup décisif au roi d’Angleterre en le poursuivant jusqu’à Bordeaux et en s’emparant de la Guyenne. Le typhus s’abat sur l’armée  : il y eut vingt mille morts dans les troupes royales. Le Roi est atteint. Il est impossible de poursuivre le combat. Le roi de France consent au roi d’Angleterre une trêve de cinq années qu’il signe le 12 mars 1243.

PREMIÈRE CROISADE DE SAINT LOUIS

Alors que la famille royale se trouvait à Pontoise en décembre 1244, le Roi eut un nouvel accès de typhus. «  Il advint, écrit Guillaume de Saint-Pathus, comme Dieu voulut qu’une maladie prît le Roi. Se sentant mourir, il appela tous ses familiers, les remercia de leurs bons services… Et il les exhortait à servir Dieu.  »

Le Roi reçut l’extrême-onction et perdit connaissance. «  L’une des dames qui le gardaient, raconte Joinville, le croyant mort, voulait tirer le drap sur le visage. Mais une autre placée de l’autre côté du lit ne le souffrit, soutenant qu’il avait encore l’âme au corps.  » Pendant la journée, l’incertitude demeura. La triste nouvelle se répandit partout dans le palais, dans la ville, dans le royaume. L’on célébra messes, neuvaines, implorations pour la guérison du Roi. La reine Blanche fit venir les reliques de la Passion et la Sainte Couronne d’épines qu’elle appliqua sur le corps mourant de son fils. C’est à cet instant que le Roi «  ramena à soi ses bras et ses jambes et ensuite les étendit et, d’une voix qui venait du fond de sa poitrine il dit  : “ L’Orient m’a visité d’en haut et m’a rappelé d’entre les morts. ”  »

Aussitôt après sa guérison miraculeuse, le Roi demanda à l’archevêque de Paris «  que la croix d’outre-mer lui soit remise  ». Quoique les évêques de Meaux et de Paris s’opposassent de toute leur éloquence à ce vœu, il insista et la reçut à grande dévotion et à grande joie, en la baisant et en mettant cette croix sur sa poitrine (cf. Guillaume de Nangis).

Aussitôt la reine Blanche mena aussi grand deuil que si elle l’eût vu mort. Les conseillers du Roi et l’archevêque de Paris se réunirent à l’opposition de la reine Blanche. Matthieu Paris, le moine chroniqueur anglais explique  : «  Le Roi était fort malade quand il prit sa décision et il n’avait pas tous ses esprits  ! Donc, il n’est pas obligé par un vœu qu’il a fait dans l’inconscience  », dit-on dans son entourage. Le Roi remit sa croix à l’archevêque de Paris. Quelque temps après, il la redemanda faisant remarquer que cette fois, il la reprenait en pleine conscience.

Ce qui est certain, c’est que ce fut la première opposition entre la reine Blanche et son fils Louis IX, roi de France.

Il ne s’agit pas pour Blanche d’une réaction de mère possessive. Blanche a mis toute son autorité à asseoir le pouvoir de son fils pour le bien du royaume, elle entend donc qu’il persévère en l’exercice de cette autorité.

Pour Saint Louis, l’intérêt de la Chrétienté ne fait qu’un avec celui du royaume franc. Ils sont ainsi confondus. Avant d’être malade, le Roi était au courant de la prise de Jérusalem le 23 août 1244 par les Turcs qui avaient pillé les Lieux saints et massacré les habitants.

LE ROI APPELLE LA CHRÉTIENTÉ À LA CROISADE.

Saint Louis écrit une lettre à tous les souverains de la Chrétienté pour qu’ils se joignent à lui dans cette grande expédition qu’il projette. Le pape Innocent IV nomme un légat, ancien chancelier de l’église de Paris, Eudes de Châteauroux. Au cours de la grande assemblée que le Roi réunit en octobre 1245, il joint ses exhortations à celles du légat du Pape. À sa voix, ses frères Robert, Alphonse et Charles prennent la croix avec enthousiasme. Les archevêques de Bourges et de Reims, les évêques de Beauvais et Orléans ainsi que de grands feudataires prennent aussi tour à tour la croix d’outre-mer.

Malheureusement, les souverains ne répondent pas favorablement. En Espagne, le saint roi de Castille, Ferdinand III, approuve l’entreprise de son cousin, mais il s’apprête à mettre le siège devant Séville. Jacques Ier d’Aragon est accaparé par la conquête du royaume de Valence. Le roi du Portugal est aux prises avec des querelles de succession, Thibaut IV, roi de Navarre, suit l’exemple de ses voisins.

Saint Louis se tourne vers Henri III d’Angleterre qui digère mal ses défaites de Taillebourg et de Saintes. Finalement, il enverra un détachement anglais, commandé par Guy de Lusignan, pour ne pas laisser ses sujets se ranger sous la bannière du roi de France. Ce détachement sera très fidèle au Roi.

Le duc de Bohême et le roi de Hongrie font face à l’envahisseur mongol. Le Roi compte sur les chevaliers germaniques et sur les chevaliers lombards. Mais l’empereur Frédéric II prend plaisir à provoquer les papes Grégoire IX et Innocent IV. Le roi de France multiplie les tentatives de conciliation. Les Papes répondaient aux provocations en menaçant l’Empereur d’excommunication. Saint Louis se fit à son tour menaçant quand l’Empereur tenta d’empêcher les prélats français de se rendre à Rome, ou fit mine de marcher sur Lyon. Mais le Roi refusera l’asile à Innocent IV et n’acceptera pas l’excommunication fulminée contre Frédéric II déliant ses vassaux de l’hommage dû à leur souverain. De plus, le Pape accorde les mêmes indulgences aux chevaliers lombards et germains rebelles à l’Empereur qu’aux Croisés qui partent outre-mer. Saint Louis est très déçu de l’échec des négociations avec le Pape trop occupé de ses affaires personnelles  !

Il est le seul souverain à supporter l’expédition.

PRÉPARATIFS.

Organisateur dans l’âme, Saint Louis ne laisse rien au hasard. Il sait ce que coûte une armée en campagne, ce que mangent hommes et chevaux. De plus, il est bien décidé à se rendre en Terre sainte par voie de mer. Pour cela, il veut créer en Méditerranée un port français de toutes pièces  : ce sera le port ­d’Aigues-Mortes. Les chantiers navals de Pise et de Gênes lui fournirent toute une armada. Le Roi ne négligea pas l’acheminement de la nourriture.

«  Le cellier du Roi était bien pourvu, raconte Joinville, des tonneaux de vin achetés deux ans avant le départ, on avait formé de grands tas au milieu des champs, le long de la mer, si bien qu’à les voir de loin, empilés les uns sur les autres, on les aurait pris pour des granges. Le froment et l’orge aussi avaient été déchargés par monceaux au milieu des champs  : on eût dit, à les voir, des montagnes, car la pluie, qui avait mouillé le grain pendant longtemps, l’avait fait germer par-dessus, de telle sorte qu’il paraissait recouvert d’herbe verte. Or, il arriva que lorsqu’on fut pour l’amener en Égypte, on enleva les croûtes avec l’herbe et l’on trouva à l’intérieur des tas de froment et l’orge aussi frais que s’ils venaient d’être battus.  »

Le 25 août 1248, Saint Louis embarque sur le Montjoie avec la reine Marguerite et les trois frères du Roi et leurs épouses. Les prêtres entonnent le Veni Creator, les nautoniers hissent les voiles, cap sud-est.

Ils arrivent à Chypre le 18 septembre. L’île de Chypre offre un gros avantage du point de vue stratégique puisque l’on s’y trouve à proximité soit de la Terre sainte, soit de l’Égypte. Les Croisés sont à l’abri des incursions musulmanes, les Latins étant les maîtres de la mer. L’armée royale va y séjourner pendant de longs mois. Jean Richard explique cette attente  :

«  Saint Louis n’avait amené avec lui qu’une partie de ses troupes  ; d’autres le rejoignaient les uns après les autres, tant que le passage restait possible. On évitait en effet de voyager par mer, en Méditerranée, de novembre à février.  »

Tout marin, même aujourd’hui, redoute les tempêtes hivernales de la Méditerranée.

Pendant cette attente, des Croisés voulurent se rendre en Terre sainte. Le Roi, pour empêcher la dispersion de l’armée, fit publier l’interdiction de quitter l’île et arma des galères pour faire respecter son ordre.

JEAN SARRASIN, TÉMOIN EXACT.

Nous suivrons les récits de Jean Sarrasin et de Joinville.

Ce dernier est un petit chef, il commande à une dizaine de chevaliers et leurs écuyers accompagnés par quelques piétons. Le sénéchal suit les événements à la manière de ces petits féodaux, un peu rebelles, un peu critiques envers les décisions royales, et prêts à attaquer les sarrasins sans plan de bataille, en désordre, pensant à leur gloire personnelle.

Jean Sarrasin, en sa qualité de chambellan du Roi, est l’un des personnages les plus importants de la cour de Saint Louis. Pendant ces trois années de Croisade, il participe aux conseils royaux. Il admire son Roi, il raconte tout simplement les faits mais en restant dans l’ombre de Saint Louis.

Qui est donc ce chambellan  ? Nous ne le savons. Pourtant, nous possédons ses comptes gravés sur des tablettes de cire. Il semble homme loyal, exact, rigoureux, digne de confiance et avec cela, très précis.

Jean Sarrasin nous a laissé une lettre “ Au seigneur Nicolas Arrode, Jean Sarrasin chambellan du roi de France, salut et bonne amitié. ”

L’ÉGYPTE, OBJECTIF DE LA CROISADE.

Le royaume franc est menacé par les troupes d’Al-Sâlih Aiyûb qui règne depuis Le Caire sur Damas, Tibériade, Jérusalem. Il ne reste aux Francs qu’une bande de terre sur la côte.

Le Roi veut entreprendre une expédition définitive contre le sultan du Caire. Que sert de reconquérir Jérusalem en laissant intactes les forces musulmanes  ? Le califat de Bagdad étant pour l’heure uni et soumis à celui du Caire, c’est contre Le Caire que le Roi se dirige. Louis IX envisage la conquête de l’Égypte, avant tout pour convertir les Égyptiens à la foi chrétienne, prescrivant à ses hommes de veiller à éviter tout massacre et d’épargner les femmes et les enfants, dans la perspective de les baptiser. Le Roi veut fonder un Royaume franc d’Égypte. Cette idée est confortée par la présence d’instruments aratoires dans les bagages du Roi.

Les troupes royales s’étant reformée à Chypre, au temps de la Pentecôte 1249, l’on reprit la mer qui était toute couverte de voiles à ne pouvoir les dénombrer, peut-être quinze cents, dix-huit cents bâti­ments sur lesquels prirent place trente-cinq mille, cinquante mille hommes, une armada encore jamais vue en Orient.

Mais le vent d’est disperse la flotte au gré des flots. Le Roi se trouve devant Damiette avec le tiers de son armée seulement. Écoutons le récit de Jean Sarrasin  :

«  Le roi fit assembler tous les barons dedans le Monjoie, vaisseau du Roi, et s’accordèrent pour aller prendre terre le lendemain bien matin, et malgré les ennemis s’ils osaient les en empêcher. Il fut commandé qu’on appareillât toutes les galères et même tous les vaisseaux de la flotte, et que le lendemain bien matin tous ceux qui pourraient y entrer y entrassent. Chacun fut invité à se confesser, à faire son testament, à mettre ordre en ses affaires comme pour mourir, s’il plaisait à Notre-Seigneur Jésus-Christ.  »

Oyez les étonnants propos de Saint Louis à l’adresse de ses chevaliers devant Damiette  :

«  Mes amis, mes fidèles, nous serons invincibles si nous sommes inséparables dans notre charité. Je ne suis pas le roi de France, je ne suis pas la sainte Église. C’est vous, en tant que vous êtes tous le Roi, qui êtes la sainte Église.  »

«  Ce n’est pas sans la divine permission que nous avons été amenés ici pour débarquer dans un pays si puissamment protégé. Je ne suis qu’un homme dont la vie finira comme celle des autres hommes, quand il plaira à Dieu. Tout va dans notre bien, quoi qu’il puisse nous advenir. Si nous sommes vaincus, nous sommes martyrs. Si nous triomphons, la gloire de Dieu en sera exaltée, aussi celle de la France, aussi celle de la Chrétienté même.  »

DÉBARQUEMENT À DAMIETTE.

«  Quand ce vint le lendemain bien matin, le Roi ouït le service de Notre-Seigneur et telle messe qu’on dit en mer, et il s’arma et commanda que tous s’armassent et entrassent dans les petits vaisseaux.  »

«  Le légat tenait les reliques de la vraie Croix et les montrait à tous les gens armés qui étaient dans les menus vaisseaux pour aller prendre terre, en les bénissant.  »

«  La barge portant le gonfanon de Saint-Denis allait en tête, suivait la barge royale.  »

Joinville raconte  : «  Nous passâmes à côté de la chaloupe de la grande nef où était le Roi. Ses gens me crièrent – comme nous allions plus vite qu’eux – d’atterrir avec l’enseigne qui se trouvait dans un autre vaisseau devant le Roi. Mais je ne me laissais pas convaincre…  » Et Joinville fait son petit débarquement à part.

«  Dès que le Roi vit les autres sauter et descendre dans la mer, il voulut y descendre avec eux  ; mais on ne l’y voulait laisser descendre, et toutefois descendit-il contre leur gré et entra dans la mer jusqu’à la ceinture, et nous tous avec lui  ; et puis quand le Roi fut descendu en la mer, le combat dura longtemps. Il fut âpre et dur.  »

En effet, les Turcs attendaient les Croisés sur la plage de Damiette. L’empereur Frédéric II avait prévenu Al-Sâlih Aiyûb des projets de Saint Louis.

Nos gens furent en très mauvaise posture le dos à la mer face à cette horde de barbares. Mais «  nous fichâmes alors nos écus dans le sable ainsi que le fût de nos lances, les pointes tournées vers eux. Quand ils les virent prêtes à leur percer le ventre, ils firent demi-tour et se tirèrent en arrière et s’en allèrent et entrèrent dans la cité de Damiette. Le Roi demeura sur la rive et l’armée de la Chrétienté avec lui. Peu ou point de chrétiens ne périrent dans cette bataille  ; des Turcs y en eut bien d’occis jusqu’à cinq cents, et moult de leurs chevaux. Il y a quatre émirs d’occis.  »

Quand le Roi sut que la ville de Damiette était aux mains des Croisés, «  il envoya chercher le légat et tous les prélats de l’expédition et l’on chanta à haute voix le Te Deum laudamus. Sur quoi le Roi, et nous tous, nous prîmes le chemin de Damiette et allâmes loger devant la ville.  »

Les Croisés libérèrent les chrétiens prisonniers depuis vingt-huit ans, ils trouvèrent parmi la population des chrétiens syriens et des coptes qui payaient tribut au calife.

«  Le lendemain, en la fête de saint Barnabé l’Apôtre, le Roi fit vider la grande mosquée de la ville et toutes les autres. Il en fit faire des églises consacrées à Jésus-Christ. Nous pensons bien que nous ne quitterons la cité qu’à la fête de la Toussaint, à cause de la croissance du fleuve paradis qu’on appelle le Nil, car on ne peut aller à Alexandrie ni à Babylone, ni au Caire, quand il est répandu par la terre d’Égypte  ; et il ne doit décroître, ce dit-on, avant ce temps.  »

Le Roi débarquant en juin à Damiette avait calculé qu’il lui faudrait bien tout l’été pour con­quérir la ville, il ne pensait pas prendre Damiette sans coup férir.

«  L’armée de la Chrétienté, le Roi et le légat étaient logés hors la ville. Pour empêcher les larcins des sarrasins-bédouins, les chrétiens ont commencé à creuser autour du camp de bons fossés profonds et larges, mais ces fossés ne sont pas encore achevés.

«  Le Roi enrichit les églises qui étaient auparavant des ­mosquées, et tous les autres sanctuaires chrétiens, de calices, d’encensoirs, de candélabres, de sceaux, de croix, de crucifix, de livres, de chasubles, d’aubes, d’étoles, de bannières, de nappes d’autel, de draps de soie, d’images de Notre-Dame, de chapes de chœur, etc. Grande peine, grand soin, grande étude et grandes dépenses à ces choses et à d’autres, par lesquelles le service de Notre-Seigneur Jésus-Christ fut entretenu dans la cité de Damiette et dans le pays, et fut la foi chrétienne soutenue et honorée. Il fit même encore renforcer la forteresse de Damiette qui était merveil­leusement forte, réparer les fossés, établir des barbacanes aux endroits où il n’y en avait point, des barrières, des fossés, des conduits et autres choses que nous ne savons toutes nommer.  »

HARCÈLEMENT DES CROISÉS PAR LES SARRASINS.

«  Les bédouins et les sarrasins qui allaient épiant autour du camp, lorsqu’ils trouvaient quelques chrétiens écartés de l’armée, leur couraient sus, et les nôtres couraient sur eux. Certaines fois, les sarrasins avaient le dessus, mais les nôtres plus souvent.

«  Ainsi il arrivait qu’on trouvait assez de chrétiens morts dans les champs autour du camp. Vers la mi-août, il advint que les Turcs arrivèrent avec leurs batailles rangées et ordonnées pour combattre dans cette partie où les chrétiens étaient logés. Le Roi fit crier partout dans le camp, et défendre que nul ne fît tant que de sortir des lignes  ; pour quoi nuls chrétiens n’osèrent se mouvoir.  »

Les sarrasins, comme tous les barbares, sont imbattables dans les razzias, les coups de main de traîtres, les poursuites désor­données. Ainsi, ils viennent tout près du camp des chrétiens, les provoquant afin que quelques preux Croisés quittent le camp partant dans une folle poursuite. Alors, les sarrasins en nombre exterminent ces pauvres malheureux isolés.

Saint Louis le comprit parfaitement. Il comprit aussi que tant que les Croisés seront dans leur camp retranché, ils resteront imbattables aussi bien que lorsqu’ils resteront en ordre de bataille. Les Croisés garderont ainsi la supériorité sur les sarrasins par le nombre et l’organisation méthodique et ordonnée de leurs manœuvres.

Mais par malheur, la désobéissance ou «  l’indépendance, qui est dans l’air du temps  », comme dit notre Père, va se manifester chez les féodaux. L’histoire de messire Gauchier d’Autrèche et la leçon qu’en tire Saint Louis, rapportée fidèlement par Joinville, en sont un bon exemple  :

«  Messire Gauchier piqua des deux son cheval après ceux qui s’enfuyaient, mais son cheval, qui était las, tomba, et messire Gauchier dessous lui. Quand les sarrasins, qui s’enfuyaient, virent monseigneur Gauchier tombé, incontinent retournèrent-ils vers lui, et mirent pied à terre pour l’occire.

«  Quand on dit au Roi qu’il était mort, le Roi répondit “ qu’il ne voudrait pas avoir beaucoup d’hommes de cette espèce, puis­qu’ils refuseraient d’agir conformément à ses ordres, à l’exemple de celui-ci ”.  »

REMONTANT LE NIL.

Le comte de Poitiers rejoignit le Roi, apportant avec lui grande abondance de provisions. Le Nil était en pleine décrue.

«  Quand vint vers la fête de sainte Cécile, le Roi fit appareiller ses nefs  ; il y avait tant de barges, de galères, de grandes et petites nefs chargées de provisions, d’armes, de machines, de harnois, et de toutes sortes de choses dont avaient besoin les hommes et les chevaux, que c’était une grande merveille à voir. Il y avait tant de vaisseaux petits et grands que tout le fleuve en était couvert dans cette partie.  »

Les ordres de Saint Louis sont formels  : l’armée doit avancer en ordre de bataille, groupée, de concert avec la flotte qui remonte le Nil à la droite de l’armée, tout près, afin que les Croisés puissent la défendre de toute attaque des Turcs. D’autant que les bateaux transportent tout le ravitaillement et le matériel de campagne nécessaire.

Cette lenteur de l’avance des Croisés, dix-huit lieues en vingt et un jours, s’explique par la difficulté de la progression des navires qui durent affronter le vent et le courant. Au cours de cette marche, les sarrasins tentèrent certes de disperser l’armée royale par quelques accrochages et escarmouches, mais ils furent moult fois occis, et il n’y eut pas grand dommage pour les Croisés.

Larcena, citant Grousset, écrit  :

«   Louis IX calcule, interdit avec sévérité tout geste de paladin, toute prouesse de chevalerie. Morose en face des actions d’éclat si ce sont des imprudences, il se montre avare comme un usurier du sang de ses hommes, compte d’abord, pour réussir, sur les pelles de ses terrassiers, les plans de ses pontonniers et de ses architectes.  »

L’armée arriva à l’endroit où se sépare le bras principal du Nil d’avec le bras du Bar-al-Saghir que nous appellerons, comme les Croisés, le fleuve Thanis. Mansourah est de l’autre côté du Bar-al-Saghir, forte d’une très puissante garnison turque.

Saint Louis fit camper son armée sur place. Les Turcs, à plusieurs reprises tentèrent des attaques contre les Francs. Mais ils furent toujours déconfits. Jean Sarrasin raconte  :

«  Quand les Turcs virent cette perte qu’ils avaient faite dans les deux derniers combats, ils se tinrent tout cois et tout serrés au-delà du fleuve.  »

Ils se préparent à interdire aux Croisés le passage du fleuve.

«  Y eut, écrit Sarrasin, assez de Turcs qui disaient que si nos gens pouvaient passer le fleuve, avant qu’ils fussent moult en­dommagés et diminués, ils auraient dès lors pouvoir de conquérir Babylone et Le Caire et toute la terre d’Égypte, malgré les Turcs.  »

LA BATAILLE DE MANSOURAH

Sarrasin continue  : «  Quand le Roi et l’armée et ceux de la Chrétienté virent qu’ils ne pouvaient passer le fleuve à cause de l’armée des sarrasins qui était logée de l’autre côté de la rive, le Roi, de l’avis des barons, commanda qu’on fît une chaussée forte, haute et large, de terre et de mairain, sur le fleuve Thanis, en telle manière que le fleuve Thanis s’écoulât par le canal du fleuve du Nil, d’où il se séparait en cet endroit  ; car alors l’armée de la Chrétienté pourrait passer par le canal du fleuve de Thanis quand il serait vide d’eau, ou que l’eau serait diminuée  ; et si on ne pouvait faire que le fleuve de Thanis s’écoulât par le canal du fleuve du Nil, au moins quand la chaussée serait faite bien avant sur le Thanis, et que le courant serait bien rétréci, on ferait plus aisément un pont de mairain de chaussée sur la rive qui était devers les sarrasins  ; ainsi concluaient-ils. Mais ce n’était pas chose aisée à faire.  »

Deux tours en bois que l’on avançait sur la ­chaussée protégeaient les terrassiers. Le roi donna aussi l’ordre de fortifier le camp des Croisés, direction nord, depuis le bras principal du Nil jusqu’au «  fleuve Thanis  » les protégeant de toute incursion sarrasine.

«  Mais les chrétiens ne purent, pour trois raisons, faire cette chaussée tout en travers  ; car, quand ce fleuve fut rétréci, l’eau coulait au bas si rapidement par ce lieu rétréci, et se précipitait avec tant de force, que, quelque chose qu’on y jetât, on ne pouvait empêcher qu’il ne s’en allât. Ce fut la première raison  ; la deuxième raison fut que les sarrasins jetaient tant de grosses pierres pesantes contre nos engins, qu’ils les dépeçaient presque tous  ; la troisième raison fut que les sarrasins lancèrent et jetèrent quantité de dards, de flèches et de carreaux d’arbalète allumés et embrasés par le feu grégeois.  »

Description de Joinville  : «  Le feu grégeois nous arrivait environ aussi gros qu’un tonneau de verjus (pétrole) et la queue de feu qui en partait avait la longueur d’une grande lance et faisait un tel bruit en traversant les airs qu’il nous semblait entendre la foudre.  »

«  En outre, leurs engins lançaient de grosses pierres contre nos deux chas, sous lesquels se tapissaient ceux qui faisaient la chaus­sée  ; ces grosses pierres les brisaient tous, et le feu grégeois et les torches qu’on jetait incendièrent toutes nos machines et les mirent en cendres.  »

Joinville  : «  Toutes les fois que notre saint Roi entendait le bruit du feu grégeois, il se dressait sur son lit et, tendant les mains vers Notre-Seigneur disait  : “ Beau sire Dieu, gardez-moi mes gens  ! ” Et je crois vraiment que ses prières nous étaient bien utiles et que nous en avions bien besoin.  »

Saint Louis a organisé son armée avec soin, en fonction de la valeur inégale des troupes et des chefs. Par exemple, il a fait ouvrir la marche par les Templiers qui sont aguerris contre les sarrasins, lui-même avec ses sergents épaule le comte de Poitiers qui n’est pas un excellent homme de guerre et qui a une troupe médiocre.

«  Quand le roi de France et les barons de l’armée de la Chrétienté virent que la chaussée ne pouvait être achevée, ils firent venir les sarrasins traîtres et leur demandèrent s’ils savaient un gué dans le fleuve Thanis. Il y en eut un qui dit au Roi qu’il y avait bien en descendant le fleuve un gué, mais qu’il était bien profond. Le Roi et les barons qui étaient là à ce conseil, virent qu’ils ne pouvaient passer en nulle manière par autre endroit qu’ils sussent, et dirent qu’ils essaieraient à passer par le gué que le sarrasin leur disait.  »

FUNESTE DÉSOBÉISSANCE.

«  Le lendemain, qui fut le jour de carême-prenant, avant l’aube du jour, le Roi et ses trois frères, et la plus grande partie des chevaliers et des autres gens à pied et à cheval furent armés et montés, et ils sortirent du camp, leurs batailles rangées et ordonnées. Le Roi laissa bonne garde au camp pour protéger leurs harnois et les gens à pied et à cheval qui restaient. Quand le Roi et les autres qui étaient montés pour passer le fleuve furent aux champs hors du camp, le Roi commanda à tous, tant hauts que moindres per­sonnages, que nul ne fût si hardi que de s’écarter, et au contraire que chacun se tint en sa bataille [corps d’armée], et que les batailles se tinssent près les unes des autres et allassent au pas et tout en ordre, et quand les premiers auraient franchi le fleuve, qu’ils attendissent le passage du Roi et des autres. Quand le Roi eut ainsi donné ses ordres et arrangé ses batailles, le sarrasin les conduisit et ils allèrent tous après lui jusqu’au gué que le sarrasin leur montra.  »

Les Templiers sont en tête du détachement. Ils sont suivis par le comte d’Artois. Le Roi est au milieu, tandis que le duc de Bourgogne reste au camp avec les piétons qui ne peuvent faire la traversée.

«  Quand ceux qui étaient à l’avant-garde eurent traversé le fleuve et qu’ils furent sur l’autre rive, contre le commandement et l’ordre que le Roi avait faits, ils s’en allèrent incontinent en grande hâte, tout en remontant la rive du fleuve jusqu’à ce qu’ils vinrent au lieu où les engins des sarrasins étaient dressés contre la chaussée devant dite  : c’était encore très matin  ; ils se portèrent soudainement sur le camp des sarrasins qui étaient logés là et qui ne se doutaient de rien  ; il y en avait qui étaient encore tout endormis et d’autres qui étaient couchés dans leurs lits. Ceux qui faisaient le guet devant le camp furent tout des premiers déconfits et presque tous passés au fil de l’épée. Nos gens se portaient dans les demeures des Turcs, tuant tout sans épargner ni hommes, ni femmes, ni enfants, ni vieux ni jeunes, ni grands ni petits, ni hauts ni bas, ni riches ni pauvres  ; ils les coupaient et les tranchaient tous, et les passaient au fil de l’épée.

«  Quand les nôtres virent qu’ils faisaient des sarrasins ce qu’ils voulaient et que tous s’enfuyaient devant eux, ils commencèrent à les poursuivre trop imprudemment, sans conseils et sans réflexion.  »

Joinville  : «  Selon les ordres reçus, le Temple devait fournir l’avant-garde et le comte d’Artois commander le second bataillon… Les Templiers lui représentèrent qu’il leur avait fait injure, en marchant le premier quand il devait les suivre.  »

Ils se disputaient la prérogative de marcher en tête, mais ils ne firent pas cas des ordres formels du Roi de reformer les batailles et de l’attendre pour entreprendre le moindre combat.

«  Pendant qu’ils parlaient ainsi, dix chevaliers vinrent là tout accourant au comte d’Artois, et lui dirent de la part du Roi qu’il ne se remuât et qu’il attendît que le Roi fût venu. Le comte répondit que les sarrasins étaient déconfits, et qu’il ne demeurerait pas, mais les chasserait. Aussitôt lui et les siens coururent après les sarrasins et les chassèrent parmi leurs pavillons, tout divisés, tout débandés, sans tenir compagnie, jusqu’à ce qu’ils vinrent à une villette qu’on appelle la Massoure.  »

Il semble, à lire Joinville, que lui aussi fut du nombre des rebelles qui attaquèrent le camp des sarrasins  : «  Mes chevaliers et moi décidâmes d’attaquer quelques Turcs  »,… alors même que le Roi traversait dangereusement le fleuve  !

Le comte d’Artois et les Templiers, après une course effrénée, furent pris comme des rats dans la ville de Mansourah et tous exterminés avec nos meilleurs soldats.

LE ROI SEUL SAUVE LA SITUATION.

«  Quand le Roi et les autres batailles qui étaient avec lui eurent passé le fleuve, ils vinrent  ; en ordre et tout rangés là où étaient les sarrasins.

«  Le Roi voyant cela, jugea bien que ceux qui étaient allés devant avaient mis la Chrétienté qui était là, en mauvais point. Il commanda à tous ceux qui étaient avec lui de se tenir tous serrés. Moult les admonesta et leur dit qu’ils ne devaient point redouter cette grande multitude de mécréants qui venait contre eux, car Notre-Seigneur Dieu Jésus-Christ, par qui ils étaient là, était plus fort et plus puissant que tout le monde.

«  Le Roi s’arrêta sur un chemin levé  », nous dit Joinville. «  Jamais je ne vis si bel homme armé  ; il paraissait, dépassant tous ses gens de la tête, un heaume doré sur le chef et une épée d’Allemagne à la main.  »

Les sarrasins attaquèrent avec une violence inouïe le Roi et ses batailles. Quand les premières compagnies des Turcs eurent vidé leur carquois, elles laissèrent la place à d’autres compagnies qui firent encore plus «  dense grêle de flèches et de traits qu’il n’y eut de nos chevaux et de nos gens moult navrés  »; les Francs n’avaient pas d’arbalétriers, soit qu’ils fussent occis dans Mansourah, soit qu’ils se trouvassent encore sur l’autre rive du fleuve Thanis.

«  Le Roi ordonna de piquer de l’éperon pour abattre les sarrasins. Les Turcs, voyant que nos gens et les chevaux étaient moult blessés à grand méchief, mirent aussitôt leurs arcs sous le bras gauche et, saisissant leurs armes blanches, leur coururent sus moult cruellement  ; avec leurs masses et leurs épées ils tenaient les nôtres si à l’étroit de toutes parts que c’était merveille à voir. Assez de nos gens qui furent à cette bataille ont dit depuis et ont affirmé que si le Roi ne se fût maintenu si hardiment et si vigoureusement, ils eussent été tous tués ou tous pris. Oncques le Roi ne détourna le visage et ne s’écarta des Turcs. Il encourageait et admonestait nos gens à bien faire, de manière qu’ils en étaient tout rafraîchis. Ils se défendaient moult vigoureusement, quoiqu’ils fussent en si petit nombre, et ils supportaient cette grande multitude de sarrasins qui démontaient leurs compagnies l’une après l’autre. Cette bataille dura ainsi jusque vers none.  »

Tout semblait perdu si ce n’est que «  les gens de pied et le menu peuple de l’armée coururent hardiment et en grande hâte au mairain, aux engins et aux autres machines de l’armée et com­mencèrent à essayer s’ils pourraient faire un chemin qui pût les conduire à aider le Roi. Ils firent, avec grand-peine et avec grands travaux, un chemin de mairain assez périlleux par-dessus le passage. Ils passèrent le plus vite qu’ils purent pour aider le Roi. Mais quand les sarrasins les virent venir et passer le fleuve, ils se retirèrent en arrière et quittèrent cet endroit, et s’en allèrent dans leurs demeures.  »

Ce soir-là, l’armée franque s’installa dans le camp sarrasin et les jours suivants le Roi n’aura de cesse de renforcer les positions franques. Le soir, le Roi demanda à frère Henri de Rouvray des nouvelles du comte d’Artois.

«  Il lui dit qu’il en savait bien des nouvelles, car il était certain que le comte d’Artois son frère était en Paradis… Le Roi répondit  : “ Que Dieu fût adoré de tout ce qu’il lui donnait. ” Et alors les larmes tombaient des yeux bien grosses.  »

Comment ne pas penser à David pleurant son fils rebelle  : «  Absalom, mon fils Absalom  !  »

En effet, derrière ce frère rebelle, moururent dans Mansourah «  moult grand nombre de nos barons, de chevaliers, d’arbalétriers et de sergents à cheval des plus preux et des plus hardis et de l’élite de toute notre armée furent tous perdus  ».

Après tant d’efforts, l’armée franque est aux portes de Mansourah, à deux pas du Caire, de la victoire. Et cependant, elle subit un harcèlement continuel de la part des sarrasins. Le Roi continua à encourager ses troupes et à combattre à leur tête. Pendant cinquante jours, il s’accrocha aux rives du Nil.

“ GRANDE PITIÉ ” POUR L’ARMÉE ET LE ROI.

Mais les Turcs reçurent du renfort avec la venue du fils du sultan Aiyûb qui venait de mourir, Turân Shâh, qui arrivait de Mésopotamie pour prendre la succession de son père. Le sultan apportait avec lui des galères avec lesquelles il coupa tout ravitaillement pour les Croisés venant de Damiette. Avec la faim, les maladies frappèrent très gravement les Croisés  : le typhus, le scorbut et la dysenterie.

«  Tous les chrétiens quels qu’ils soient, nous dit Sarrasin, doivent sentir dans leur cœur grande pitié et grandes angoisses par ce qui va suivre. On doit raconter avec grande pitié et avec grandes larmes et avec grands gémissements, à tous ceux qui aiment d’un cœur vrai l’honneur et la propagation de la foi chrétienne, les choses qui advinrent au Roi et à l’armée.

«  Chacun attendait tout prestement la mort, et nul ne cuidait y échapper  ; à peine trouvait-on dans une si grande armée quelqu’un qui ne pleurât ou ne plaignît un sien ami qui fût mort.  »

État pitoyable de cette armée en déroute  ! Des trente-deux batailles au départ de Damiette il ne restait plus que six  ! Le Roi demanda une trêve au sultan qui tarda à répondre. Le Roi rassembla son conseil, et il fut décidé qu’à la nuit tombée, tandis que les malades monteraient sur les embarcations pour se rendre directement à Damiette, l’armée franque repasserait le Thanis.

«  Le Roi commanda à Josselin de Cornant et à ses frères et aux autres ingénieurs de couper les cordes qui maintenaient les ponts, après notre passage, mais ils n’en firent rien  »  !

L’armée franque, ayant traversé, se trouva aussitôt cernée de toutes parts par les sarrasins qui, eux, traversèrent incontinent le fleuve. Beaucoup de Croisés furent occis. Certains passèrent dans les troupes turques, au service du sultan, et devinrent les plus acharnés contre les Croisés. Quand les Croisés étaient pris, ils devaient apostasier. Beaucoup le firent, mais un plus grand nombre confessèrent Notre-Seigneur Jésus-Christ Fils de Dieu. Ils furent passés au fil de l’épée et entrèrent séance tenante au Paradis, avec la couronne du saint martyre.

«  Le Roi, qui avait la maladie de l’armée et une forte diarrhée, se fût bien mis à l’abri dans les galères s’il eut voulu. Mais il dit que, s’il plaisait à Dieu, il n’abandonnerait pas son peuple. Le Roi eut plusieurs défaillances et l’on était obligé de lui couper le fond de ses braies, chaque fois qu’il descendait pour aller à la chambre.  » (Joinville)

La simple présence du Roi fit que l’armée franque reflua en ordre de bataille, tenant en respect les sarrasins. Le sultan s’en inquiéta, craignant de voir les Francs lui échapper.

Sarrasin écrit que le sultan réunit ses troupes et leur dit  : «  C’est grande honte que ne sais combien de chrétiens misé­rables et méchants qui sont ici affamés, malades et languissants, fatigués et mal montés et en petit nombre, et que ceux qui à pied sont tout défaillis, se défendent si longtemps contre nous.  »

Charles d’Anjou dit brutalement à son frère, le roi de France, que, par son obstination à ne vouloir abandonner l’armée et emprunter un bateau, il retardait la marche. Le Roi lui jeta, fort courroucé  :

«  Comte d’Anjou, comte d’Anjou, si vous pensez que je vous encombre, débarrassez-vous de moi  ! mais je n’abandonnerai pas mon peuple  !  »

Arrivés dans un hameau, il fallut coucher le Roi qui se trouvait si mal. Le Roi avait des serviteurs qui étaient prêts à lui rester fidèles jusqu’à la mort  :

«  Monseigneur Gaucher de Châtillon se tenait dans la rue, l’épée nue au poing. Quand il voyait que les Turcs s’approchaient, il leur courait sus et les rejetait hors du village. En prenant la fuite, les Turcs, qui tiraient aussi bien devant que derrière, le couvraient de traits. Dès qu’il les avait chassés, il ôtait les flèches qui étaient sur lui, remettait sa cotte d’armes, se dressait sur ses étriers, et étendant le bras avec l’épée, il criait  : “ Châtillon  ! Chevaliers  ! Où sont mes prud’hommes  ? ” Se retournant alors, il apercevait les Turcs qui pénétraient dans le village par l’autre bout  ; il se préci­pitait derechef sur eux, l’épée au poing et les chassait. Par trois fois, il fit ce manège.  »

Retenons aussi le nom de monseigneur Geoffroy de Sergines «  qui défendit le Roi […]. Toutes les fois que les sarrasins s’approchaient, il prenait son épieu accroché à l’arçon de sa selle, le plaçait sous son bras, puis leur courait sus et les chassait loin du Roi.  »

LE ROI TRAHI PAR UN CHEVALIER.

Le Roi renouvela sa demande d’une trêve auprès du sultan. Monseigneur Philippe de Montfort, l’ambassadeur du Roi, «  se rendit auprès de l’émir qui enleva son turban et tira son anneau d’or du doigt, donnant ainsi l’assurance qu’il observerait la trêve.

«  Sur les entrefaites, un chevalier félon s’écria à nos gens  : “ Seigneurs chevaliers, rendez-vous  ! le Roi vous le mande  ; ne faites pas occire le Roi  ! ”

«  Tous crurent que le Roi l’avait mandé, et ils rendirent leurs épées aux sarrasins. L’émir, voyant qu’on amenait nos gens pri­sonniers, dit à monseigneur Philippe qu’il ne convenait pas, dans ces conditions d’accorder la trêve promise.  »

Beaucoup de chrétiens prisonniers refusèrent d’apostasier leur foi et furent tués très cruellement, brûlés vifs, égorgés, etc.

Quant à notre Roi captif, ce roi des Francs qui commandait la si puissante armée que les sarrasins avaient admirée et crainte, lui qui était l’initiateur de tant de bravoure de la part des Francs au point que les sarrasins redoutaient le pire, ce Roi si puissant n’était plus qu’une loque en proie à la maladie la plus humiliante. Il était la copie conforme de Jésus-Christ accomplissant la prophétie du ­Serviteur souffrant  :

«  Comme l’agneau qui se laisse mener à l’abattoir, comme devant les tondeurs une brebis muette, il n’ouvrait pas la bouche… S’il offre sa vie en sacrifice expiatoire, il verra une postérité, il prolongera ses jours…  » (Is 53)

Il pouvait, en toute vérité, entonner le psaume 21, comme Jésus sur la Croix  :

«  Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’avez-vous abandonné  ? […] Mon cœur est pareil à la cire, il fond au milieu de mes entrailles  ; mon palais est sec comme un tesson, et ma langue collée à ma mâchoire. Vous me couchez dans la poussière de la mort. Des chiens nombreux me cernent, une bande de vauriens m’entoure… ­Sauvez-moi de la gueule du lion, et de la corne du taureau… J’annoncerai votre nom à mes frères…  »

Le Roi prisonnier refusa de livrer des places fortes, supportant le supplice des bernicles, pinces de bois garnies de dents, dans lesquelles on serrait les jambes du prisonnier, et sur lesquelles on faisait asseoir un homme. Le Roi ne céda pas, disant «  qu’il était leur prisonnier et qu’on pouvait faire de lui ce qu’on voulait  ».

Il négocia le rachat de ses gens au prix de cinq cent mille livres et de la restitution de Damiette pour sa délivrance, «  car il ne lui appartenait pas de se racheter avec de l’argent.

 Par ma foi, répondit le sultan, le Franc est large de m’avoir barguigné pour une aussi grosse somme.  » Il rendit cent mille livres au Roi, et s’engagea à protéger les chrétiens jusqu’à leur retour en Terre sainte, après les avoir tous libérés. Le sultan et les sarrasins marquèrent un grand respect pour le Roi et le délivrèrent.

Les Templiers ayant refusé d’ouvrir leur trésor pour payer la rançon, le Roi donna l’ordre à Joinville de s’en emparer.

Coup de théâtre  : Saint Louis venait de s’embarquer pour la Palestine lorsque les mameluks du sultan défunt Aiyûb complotèrent contre le sultan Tûrân-Shâh et le mirent à mort.

Les émirs d’Égypte, devenus les autorités du pays, s’em­pressèrent de violer la trêve royale, de mettre à mort les malades qui se trouvaient à Damiette et de conserver dans leurs geôles douze mille chrétiens.

LE ROI DEMEURE EN TERRE SAINTE.

Quand le vaisseau royal parut à l’horizon, toutes les cloches de Saint-Jean-d’Acre se mirent à sonner à la volée. «  Toutes les processions d’Acre vinrent à sa rencontre le recevoir jusqu’à la mer avec une grande joie.  »

Les Francs de Terre sainte voyaient leurs espoirs renaître. Quant au roi de France, il était décidé à ne pas retourner dans son royaume sans avoir accompli son vœu de Croisé  : défendre la Terre sainte et reconquérir Jérusalem.

Il commença par congédier tous les Croisés qui s’étaient mal comportés pendant l’expédition, et il laissa les autres libres de rester ou de quitter, prenant à sa charge les fidèles les plus zélés qui demeurèrent avec lui. On dit même qu’il n’était pas mécontent de voir partir son frère Charles d’Anjou. Alphonse de Poitiers s’en fut porteur d’une missive appelant son peuple à relever le flambeau  :

«  Louis, par la grâce de Dieu, roi des Français, à nos chers et fidèles prélats, barons, chevaliers, aux habitants des villes et des campagnesCourage, soldats du Christ  ! Armez-vous et soyez prêts à venger ses outrages et ses affronts  ! Prenez exemple sur vos devanciers.  »

Mais peu répondront à l’appel royal. Le Roi se résigna et, à l’annonce qu’une tempête avait fait couler les vaisseaux chargés d’or, le Roi dit simplement le verset de saint Paul  :

«  Ni cette adversité ni aucune autre ne pourrait me séparer de la charité du Christ.  »

Le Roi refusa l’offre du sultan de Damas d’aller seul en pèlerinage à Jérusalem  :

«  Parce que, si lui, qui était le plus grand des Rois chrétiens, faisait son pèlerinage sans délivrer la cité des ennemis de Dieu, tous les autres rois et les autres pèlerins qui viendraient après lui se tiendraient tous pour contents de faire leur pèlerinage ainsi que le roi de France l’aurait fait et ne s’inquiéteraient pas de la délivrance de Jérusalem.  »

Il eut la joie de célébrer en 1251 la fête de l’Annonciation dans l’église de Nazareth.

Citons Larcena  : «  Le Roi s’emploie sans relâche à fortifier cette bande de terre chrétienne. Acre, Jaffa, Césarée, Sidon voient par ses soins leurs murailles se relever et s’agrandir. À Césarée, dont il fait sa résidence habituelle, il élève des murs si larges, nous dit Guillaume de Saint-Pathus, “ que l’on put par-dessus mener un char. ” Et Joinville ajoute  : “ J’y vis maintes fois le Roi lui-même porter la hotte aux fossés pour gagner l’indulgence. ”  »

Des fouilles récentes ont remis à jour ces remparts colossaux, formidables ouvrages de défense.

Mais le Roi eut aussi fort à faire pour mettre la paix entre les Poulains (les Francs d’Orient) qui se livraient quelquefois à des luttes fratricides, ambitieux et âpres au gain qu’ils étaient.

À l’annonce de la mort de la reine Blanche de Castille, sa mère bien-aimée, Saint Louis décide de revenir en son royaume pour reprendre en main son gouvernement.

Le Roi rentre très triste, les historiens parlent de “ déprime de Saint Louis ”. Il ne s’agit pas de cela  ! Saint Louis est triste parce que en sa personne et son armée, c’est la Chrétienté qui a été vaincue par l’islam.

LE VRAI VISAGE DE SAINT LOUIS

Pour mieux connaître et pénétrer l’âme de Saint Louis, nous suivrons deux biographes qui l’ont connu.

Le premier est son confesseur Geoffroy de Beaulieu, dominicain qui l’assista pendant vingt ans jusqu’à sa mort. Le témoignage est de 1273, commandé par le Pape en vue du procès de canonisation. Il ne montre que les vertus surnaturelles du Roi, il témoigne en effet de ce qu’il a connu.

Le second est Jean de Joinville, sénéchal de Champagne, qui fut aussi un intime du Roi. Joinville témoigne au procès. Il manifeste une grande ferveur pour son saint ami. Il est le premier à dédier un autel à Saint Louis et à lui rendre un culte public. Il raconte  :

«  Il me sembla, dans un songe, le voir devant ma chapelle à Joinville. Il était, à ce qui me semblait, merveilleusement gai et le cœur à l’aise  ; et moi-même j’étais très content de ce que je le voyais en mon château, et je lui disais  : “ Sire, quand vous partirez d’ici, je vous hébergerai dans une maison mienne… ” Et il me répondit en riant  : “ Sire de Joinville, foi que je vous dois, je n’aspire point à partir sitôt d’ici. ” Quand je m’éveillai, je réfléchis  ; il me sembla qu’il plaisait à Dieu que je l’hébergeasse dans ma chapelle  ; et l’ai fait. Je lui ai dédié un autel où l’on chantera à jamais en son honneur.  »

Mais nous verrons que Joinville tient à rétablir l’image de Saint Louis tel qu’il l’a connu  ; Joinville est un brin anticlérical comme on pouvait l’être au treizième siècle, tout en récitant presque chaque jour les heures canoniales avec son chapelain.

GRANDE HORREUR DU PÉCHÉ ET VERTU ROYALE.

Geoffroy de Beaulieu raconte  : «  Bien qu’indigne, je fus le confesseur dudit Roi pendant vingt ans environ. J’ai entendu souvent sa confession générale et ne saurais dire combien de fois. À l’honneur de Dieu, je dis que pendant toute sa vie, il ne commit sciemment aucun péché mortel ou que j’eusse jugé tel.  »

Joinville nous raconte  : «  Il m’appela une fois et me dit  : “ Sénéchal, qu’est-ce que Dieu  ?

 Sire, répondis-je, c’est si bonne chose qu’on n’en peut concevoir de meilleure.

 Vraiment, fit-il, et c’est bien répondu. Or je vous demande, fit-il, ce que vous aimeriez le mieux  : ou d’être lépreux ou d’avoir commis un péché mortel. ” Et moi qui jamais ne lui mentis, je lui répondis que j’aimerais mieux en avoir commis trente que d’être lépreux

 Vous parlez, fit-il, comme un écervelé, car vous devriez savoir qu’il n’est lèpre si affreuse que de se trouver en état de péché mortel, puisque l’âme est alors semblable au démon. Il est véritable que lorsque l’homme meurt, il est guéri de la lèpre du corps, mais quand il meurt en état de péché, il n’est pas certain qu’il ait fait dans sa vie de tels actes de repentir que Dieu lui pardonne  ; aussi doit-il avoir grand peur que sa lèpre dure toute l’éternité. Je vous prie donc de tout mon pouvoir, et pour Dieu et pour l’amour de moi, que vous ayez le ferme propos de préférer désormais au péché mortel tous les maux et misères du corps. ”  »

«  Il me demanda si je lavais les pieds aux pauvres le Jeudi saint. “ Grand merci, répliquai-je, de laver les pieds de ces vilains  !

 C’est mal parlé vraiment, s’écria-t-il, car vous ne devriez avoir en dédain de faire ce que Dieu fit pour notre enseignement. Pour l’amour de Dieu d’abord et pour l’amour de moi, je vous prie de vous accoutumer de ce pieux usage. ”  »

Geoffroy raconte  : «  Une fois, il advint qu’étant en l’abbaye de Clairvaux un samedi, le Roi voulut prendre part à la cérémonie que les moines appellent le “ Mandé ”, du nom du premier mot de l’antienne “ Mandatum novum do vobis ” de la cérémonie du lavement des pieds le Jeudi saint. Les moines étaient nombreux et à plusieurs fois, par humilité, il ôta sa chape et, à genoux, lava de ses mains les pieds de ces serviteurs de Dieu.  »

Son confesseur raconte encore  : «  Lorsqu’il parlait, son élocution était à la fois très sage et pleine de charme. Il veillait à éviter les paroles oiseuses et dissolues, et, avant tout, les mensonges et les médisances  ; très rarement il se fâchait contre quelqu’un… à moins que la gravité de sa faute ne l’exigeât

«  Il avait le don d’exposer sa pensée avec aisance et finesse. C’était un plaisir de l’entendre. D’ailleurs, il était plein de distinction, et rien qu’à le voir, tous ceux qui l’entouraient ne pouvaient que l’aimer.  »

LES BONNES MANIÈRES DU ROI.

L’image que Joinville veut que l’on garde du roi Saint Louis est celle d’un homme mesuré  : «  “ Sénéchal, dites-moi pourquoi prud’homme vaut mieux que béguin. ” Alors commençait la controverse avec maître Robert. Lorsque nous avions bien disputé, il rendait sa sentence en ces termes  : “ Maître Robert, je voudrais bien avoir renom de prud’homme, pourvu que je le fusse et que tout le reste vous demeurât. Car prud’homme est si bonne et si grande chose que le mot même, à le prononcer, emplit la bouche. ”

«  Une autre fois, nous étions à Corbeil. Maître Robert vint me chercher, me prenant par le bout de mon manteau et me mena vers le Roi. Tous les autres chevaliers nous suivirent. Je demandai à maître Robert ce qu’il me voulait. Et il me dit  : “ Je veux vous demander si, vous asseyant dans ce préau à côté du Roi, sur un banc plus haut que le sien, on devait vous blâmer.

 Oui, répondis-je.

 Vous êtes donc à blâmer, dit-il, puisque vous êtes mis avec plus de recherche que le Roi, car vous vous êtes vêtu de menu vair et d’écarlate rouge, ce que le Roi ne fait pas.

 Maître Robert, sauf votre grâce, je ne suis point blâmable, car cet habit c’est mon père et ma mère qui me l’ont laissé. C’est vous qui êtes à blâmer, car vous êtes fils de vilain et de vilaine et vous portez plus riche camelin que le Roi.

«  Ce disant, je pris les pans de son surcot et de celui du Roi  : “ Regardez si je dis vrai. ” Lors, le Roi se mit à défendre maître Robert avec véhémence.

«  Ensuite, le Roi appela monseigneur Philippe son fils et le roi Thibaut (son gendre); il s’assit à la porte de son oratoire, mit la main à terre et dit  : “ Asseyez-vous ici, tout près de moi, pour qu’on ne nous entende pas.

 Ah  ! sire, firent-ils, nous n’osons nous asseoir si près de vous. ”

«  Et il me dit  : “ Sénéchal, asseyez-vous ici. ” Ce que je fis et si près de lui que ma robe touchait la sienne. Il les fit asseoir après moi, leur disant  : “ Vous avez agi très maladroitement, vous qui êtes mes fils en ne faisant du premier coup ce que je vous ai commandé  ; gardez que cela ne vous arrive plus jamais. ”

«  Il me dit alors qu’il nous avait appelés pour me confesser qu’il avait défendu maître Robert contre moi. “ Mais, fit-il, je le vis si ébahi qu’il avait bien besoin que je l’aidasse. Toutefois, ce que j’en ai dit, croyez-le bien, n’était pas pour défendre maître Robert. Comme dit le sénéchal, vous devez vous vêtir bien et proprement, parce que vos femmes vous en aimeront mieux et vos gens vous en priseront davantage. On doit, vous le savez, se vêtir et s’équiper de telle manière que les honnêtes gens ne vous accusent d’en faire trop et la jeunesse d’en faire trop peu.  »

«  TOUT SON CŒUR À AIMER DIEU  »

«  Comment peut-on aimer plus que Saint Louis  ?  » demande notre Père. «  Joinville l’écrit  : “ Il aimait Dieu de tout son cœur. ”  » (sermon du 25 août 1994 au Canada) Cet amour de Saint Louis pour son Dieu nous est connu par le confesseur de la reine Marguerite, tempéré par Geoffroy de Beaulieu.

Le Roi récite l’office de matines à minuit qu’il transféra au petit matin selon le conseil de son confesseur pour ménager sa santé. Le Roi psalmodie les psaumes avec son chapelain. Puis récitation de l’office de prime. Le Roi assiste à la messe fort dévotement, quelquefois à plusieurs messes.

Mais nous ne ferons pas mieux pour mesurer son amour que de lire “ Les enseignements de Saint Louis à son fils Philippe et à sa fille Isabelle ”.

À son fils Philippe, il écrit  : «  La première chose que je t’enseigne est que tu mettes tout ton cœur à aimer Dieu, car sans cela nul ne peut se sauver.  »

Et encore  :

«  À Ma chère et bien-aimée fille Isabelle, reine de Navarre et amour de père

«  Chère fille, je t’enseigne d’aimer notre Seigneur Dieu de tout ton cœur et de tout ton pouvoir, car sans cela nul ne peut valoir autre chose, ni autre chose ne peut bien être aimée ni si justement, ni si profitablement… C’est le Seigneur qui envoya son Fils béni en terre, et l’offrit à la mort pour nous délivrer de la mort et d’enfer.

«  Chère fille, si tu l’aimes, le profit en sera le tien. Chère fille, la manière dont nous devons aimer Dieu c’est de l’aimer sans mesure  ; il a bien mérité que nous l’aimions, car il nous a aimés le premier. Je voudrais que tu saches bien penser aux œuvres que le béni Fils de Dieu a faites pour notre rédemption.  »

Il lui conseille de se confesser souvent, de choisir un confesseur «  de sainte vie et suffisante lettrure [bonne instruction].  »

DÉVOTION ENVERS LA SAINTE EUCHARISTIE
ET AUX SAINTES RELIQUES.

Puis il poursuit son conseil  : «  Chère fille, entends volontiers le service de sainte Église, et quand tu seras en l’église, garde-toi de muser et de dire vaines paroles. Dis tes oraisons en paix, de bouche et de pensée  ; et spécialement quand le Corps de Jésus sera présent à la Messe, sois plus en plus en paix et plus attentive à l’oraison, et un peu de temps.  »

Saint Louis aimait bien raconter une petite anecdote qui nous montre sa foi vraie en Notre-Seigneur Jésus dans sa Sainte Eucharistie  :

«  Des hérétiques albigeois invitent le comte de Montfort à venir voir l’Hostie qui s’est transformée en chair et en sang entre les mains du prêtre. Le comte réplique  : “ Allez le voir, vous qui ne le croyez  ! Quant à moi, je crois fermement à la Présence réelle, comme la sainte Église nous l’enseigne. Et savez-vous ce que j’y gagnerai  ? Une couronne dans les Cieux plus belle que celle des anges qui voient Dieu Face à face et qui n’ont aucun mérite à croire en lui. ”  »

Si Saint Louis racontait volontiers cette histoire, il avait aussi «  besoin de voir, de toucher, d’embrasser les saintes reliques pour croire  » (notre Père en 1998 à Turin).

L’on connaît la dévotion de Saint Louis pour la Sainte Croix devant laquelle il se prosternait fort dévotement et il la baisait tendrement. Il a une grande dévotion pour les reliques de la Passion de Notre-Seigneur. L’empereur latin de Constantinople, Baudouin II, vendit à prix d’or, en 1239, la Sainte Couronne d’épines que le roi de France fit venir par de riches marchands vénitiens. Le cortège royal vint à la rencontre du précieux convoi. La jonction se fit non loin de chez nous, entre Villemaur-sur-Vanne, ancienne paroisse de notre Père et Villeneuve-l’Archevêque  ; une croix commémorative en indique l’emplacement.

Jean Larcena raconte  : «  Les sceaux qui authentiquaient la relique furent brisés. La caisse de bois ouverte laissa apparaître un reliquaire d’argent renfermant un vase d’or d’où la Sainte Couronne fut extraite et présentée à l’adoration du Roi. Le lendemain, 11 août, le Roi et le comte d’Artois, pieds nus, tête nue et vêtus d’une simple tunique de laine blanche, portèrent sur leurs épaules la précieuse relique jusqu’à Sens.  »

Ce furent de grandes fêtes publiques à Sens comme à Paris. Cette Sainte Couronne, vous pouvez la vénérer dans le trésor de Notre-Dame. Rien ne nous permet de douter de son authenticité. C’est un lien de jonc, semble-t-il, le lien du bonnet d’épines comme on en observe les empreintes sur le Saint Suaire. Cette Couronne d’épines est pour le roi de France son labarum, celui de tout son royaume. Saint Louis fit construire pour honorer cette insigne relique la Sainte-Chapelle dans l’île de la Cité, une châsse, véritable joyau de pierre et de verre, prodige d’architecture  : finesse dans sa réalisation, riche d’enseignements bibliques par ses vitraux.

Si Saint Louis a la dévotion à la sainte humanité de Jésus par la Sainte Eucharistie et, à travers des reliques de la Passion de Jésus, une dévotion toute franciscaine, il a aussi la dévotion des fils de saint Dominique à Notre-Dame  : il aime chanter les antiennes à la Très Sainte Vierge Marie, mais aussi il récite chaque jour son chapelet. Guillaume de Saint-Pathus nous le raconte  : «  Le saint Roi s’agenouillait chaque soir cinquante fois et chaque fois se relevait tout droit et chaque fois qu’il s’agenouillait il disait un Ave Maria.  »

DE LA NÉCESSAIRE PRÉDICATION.

Geoffroy de Beaulieu écrit  : «  Très fréquemment, il voulait écouter les sermons et quand ils lui plaisaient bien, il les retenait parfaitement et savait les répéter aux autres avec beaucoup de talent.

«  En mer, il voulut que les marins aient un sermon particulier, dans une matière répondant à leurs besoins sur les articles de la foi, la morale et les péchés, considérant que des gens de leur métier entendaient très rarement la Parole de Dieu. Il voulut en outre, que chacun d’eux se confessât aux prêtres choisis pour cela, et lui-même, de sa propre bouche, leur fit exhortation très salutaire et très efficace, leur exposant avec persuasion combien fréquemment ils étaient en péril de mort, à cause des dangers imprévus de la mer. Il proposa son aide pour remplacer les marins qui voudraient se confesser  : “ Je mettrais volontiers la main, soit pour tirer un cordage, soit pour faire toute autre besogne. ” Et cette exhortation ne fut pas vaine, car de nombreux marins se confessèrent qui, pendant plusieurs années, ne s’étaient jamais confessés.  »

Une petite anecdote de Joinville en dit long sur l’importance pour le Roi, de la prédication  : «  Alors que la Reine arriva de Jaffa à Sayette, Joinville et le Roi sont à la messe. Joinville, en chevalier servant, sort accueillir la Reine et ses enfants, puis il revient à l’église. Le Roi lui demande des nouvelles de sa famille, puis il rassure Joinville en lui disant qu’il avait fait attendre le prédicateur pour que Joinville ne perdît rien de la prédication.  »

LE CŒUR DU ROI POUR SES PROCHES

Sitôt après l’amour de Dieu, vient l’amour des parents  :

«  Chère fille, obéis humblement à ton mari, et à ton père et à ta mère dans les choses qui sont selon Dieu. Tu dois faire volontiers à chacun ce qui lui appartient pour l’amour que tu dois avoir à eux  ; et encore leur dois-tu mieux faire pour l’amour de Notre-Seigneur qui l’a ainsi ordonné. Mais contre Dieu, tu ne dois à moi obéir.  »

Le Roi termine en implorant le bon cœur de sa fille  : «  S’il advient qu’il plaise à Dieu que je parte de ce monde avant toi, je te prie que tu procures messes et oraisons et autres bienfaits pour mon âme.  »

AMOUR FILIAL AMOUR D’ÉPOUX.

Saint Louis aimait beaucoup sa mère, Blanche. C’est encore Geoffroy de Beaulieu qui l’atteste  :

«  Alors que le Roi était à Jaffa, lui vint la nouvelle de la mort de sa mère. Le Roi catholique, se lamentant à haute voix et le visage baigné de pleurs, s’agenouilla devant l’autel et, les mains jointes, dans un pieux gémissement dit  : «  Je vous rends grâces, sire Dieu, qui m’avez accordé une dame et une mère très chérie, tant qu’il a plu à votre bonté, et maintenant, Seigneur, par sa mort corporelle, vous l’avez rappelée à vous selon votre bon plaisir. Il est vrai, Seigneur, que je l’ai toujours aimée au-dessus de toute créature mortelle, ainsi qu’elle le méritait bien, mais puisque votre décision a été celle-là, que le nom du Seigneur soit béni à jamais. Amen  ! ”

«  Après la recommandation à Dieu de la défunte, le Roi voulut rester seul dans sa chapelle avec son confesseur qui lui fit recommandation qu’il avait assez donné à la nature et que, maintenant, il devait donner à la grâce. Et le Roi se laissa doucement convaincre, ainsi tous les deux récitèrent les vêpres et les matines des défunts, et le confesseur fut dans l’admiration de ce que, malgré la triste nouvelle, le Roi ne fut troublé en rien et ne se trompa point dans le moindre verset.  »

Saint Louis a énormément aimé sa femme, Marguerite de Provence. Sœur Camille nous la dépeint comme une sainte qui vit auprès d’un saint. Dès le premier soir de leurs noces, la piété aimable du Roi agissait sur la Reine à la manière d’un aimant, et à l’amour ardent que Marguerite éprouvait pour son époux se mêlaient admiration et révérence pour ce pieux chevalier et saint Roi. N’écoutons pas ­Joinville qui parle d’indifférence du Roi pour la Reine et pour ses enfants. Le Roi ne parlait pas de sa femme à Joinville parce que les secrets du Roi ne sont pas pour le sénéchal de Champagne. Le Roi consacrait chaque soir du temps à sa famille, ils chantaient ensemble les complies avec leur chapelain puis, après les complies, tous rassemblés, il parlait à ses enfants.

Onze naissances furent le beau fruit de leur amour profond. Louis avait fait graver dans l’anneau de Marguerite  : «  Hors cet annel, point d’amour.  »

Toutefois, épouse aimante, éducatrice accomplie, Marguerite fut une mauvaise politique, elle n’avait pas le charisme de Blanche, et Saint Louis a beaucoup souffert de son épouse quand il apprit qu’elle avait fait faire à son fils Philippe le vœu de lui obéir en tout. Le Roi fit briser ce vœu par le Pape. Mais après la mort du saint Roi, elle lui sera fidèle, témoignant des vertus de son mari.

FAMILLE DE SAINTS.

Le Roi ne vit pas sa sœur Isabelle entrer dans le couvent des clarisses qu’elle avait fondé à Longchamp, du nom de “ l’humilité Notre-Dame ”, sans grand émoi. Nous connaissons l’amitié qui liait Saint Louis et son jeune frère Robert, dont la mort pour cause de désobéissance le laissa inconsolable.

On connaît moins l’étroite communion d’âme qui régna entre le roi Saint Louis et son dernier fils Pierre d’Alençon, né en 1251 en Palestine, précisément à Châtel-Pèlerin, une des forteresses élevées par les Templiers. Pierre suivit docilement son père dans toutes ses pratiques de piété, par exemple lorsqu’il lavait les pieds de treize pauvres, ou à Vézelay lors de la translation des reliques de sainte Marie-­Madeleine le 24 avril 1267. Au moment de partir pour la deuxième Croisade, le 15 mars 1270, Pierre accompagna son père nu-pieds, comme lui, depuis le palais de la Cité jusqu’à Notre-Dame, à la différence de son frère Philippe et de son cousin Robert d’Artois qui, eux, suivirent le même parcours les pieds bien chaussés. Nous savons aussi que Saint Louis embarqua avec son fils Pierre à destination de Tunis.

Pierre assista à la mort de son père et la raconta à Joinville. Tous deux resteront amis jusqu’à la mort de Pierre. Il semble qu’il n’en sera pas de même avec les deux rois Philippe qui succéderont à Saint Louis. Ces indices nous révèlent une profonde communion d’âme entre le Roi et son plus jeune fils.

JOINVILLE, L’AMI INCOMPARABLE.

Nous connaissons maintenant Joinville avec qui Saint Louis entretint une intimité incomparable. Songez que Joinville partit pour la ­Croisade en petit sénéchal, sans argent, à la tête de dix chevaliers, et il revint dans le vaisseau du Roi, vivant au milieu de la famille royale. Saint Louis est très affectueux avec Joinville qui le lui rend bien. Le Roi a dix ans de plus que lui. Il est son maître admiré, dont il écoute volontiers les leçons. Il est flagrant que Joinville n’a retenu que les leçons qui lui étaient favorables, mais il semble avoir oublié celles qui sont en sa défaveur  !

Ce jeune et fougueux Joinville, un peu vantard, est d’une simplicité, d’une grande franchise et d’une fidélité à toute épreuve. Et nous lui savons gré de nous avoir, dans sa langue délicieuse, fait connaître Saint Louis tel qu’il fut.

Nous connaissons aussi l’amitié de Saint Louis pour son cher frère Léger. Souvent, le Roi se rendait à l’abbaye de ­Royaumont. Il y avait là, à l’isolement, dans une maison à part, un pauvre frère, diacre de l’Ordre, qui était lépreux. Il était si atteint qu’il en devenait abominable à voir. Ses yeux étaient si gâtés qu’il n’y voyait goutte  ; il avait perdu le nez, ses lèvres étaient fendues et enflées, ses paupières étaient rouges et hideuses.

Comme le Roi avait pris l’habitude de le soigner, ils devinrent amis. Seul l’accompagnait l’Abbé qui ne venait le voir que lorsque le Roi venait. Tout le temps que le Roi le visitait, il se tenait à genoux auprès de son ami, et l’Abbé, fort dégoûté se tenait à genoux à côté du Roi. L’on sait que le Roi soignait, donnait à manger, salait la nourriture du lépreux, et même un peu trop, comme si ce fut pour lui. Alors, les lèvres du lépreux saignaient. Le Roi le réconfortait, l’invitait à souffrir cette maladie avec bonne patience qui était son purgatoire en ce monde, disant qu’il fallait mieux souffrir cette maladie ici-bas qu’autre chose dans le siècle à venir. Le Roi lui donnait aussi à boire du bon vin que son ami appréciait fort. Il s’en trouvait ragaillardi. En partant, le Roi lui demandait de prier pour lui, ce que ne manquait pas de faire le malade, en attendant la prochaine visite de son royal ami.

LA CHAIR DU CHRIST.

Dans chaque pauvre, Saint Louis voyait Jésus souffrant. Par son sacre, le Roi était chargé du bien spirituel et temporel de ses sujets. Alors, non seulement il a été charitable personnellement, mais il a créé des institutions. Dès que le Roi apprenait l’existence de quelque mal, aussitôt il y remédiait.

De nombreux Croisés avaient eu les yeux crevés par les sarrasins pendant la Croisade. Ne pouvant gagner leur vie, ils mendiaient dans Paris. Alors le Roi fonda un hospice pour les recueillir. Il y fit ouvrir quinze salles pouvant recevoir vingt aveugles. C’est notre hôpital des Quinze-Vingts.

Dans Paris, il combattait la prostitution  ; les pauvres filles qui traînaient les rues furent placées dans des institutions appelées “ les Filles-Dieu ”.

Saint Louis ouvrit de nombreuses maisons-Dieu en Île de France, ce furent les premiers hôpitaux. Au cours de la fondation de celui de Compiègne, il porta avec son gendre Thibaut le premier malade. Le deuxième fut porté par les deux fils de Saint Louis  : monseigneur Louis et monseigneur Philippe.

Les comptes de 1257 établis par Jean Sarrasin, le chambellan du roi, révèlent un énorme budget  : 14 000 livres, soit un cinquième du budget de la maison royale qui était confié à l’aumônier du Roi.

Celui-ci suivait le Roi dans tous ses déplacements. Le Roi visitait souvent ses provinces proches, il rencontrait sur son passage la ferveur populaire, tous se pressaient pour voir le Roi, avec moult respect de sa personne. Le Roi voyait-il un pauvre, il demandait à son aumônier de lui donner une pièce. S’il y avait un malade atteint de scrofule, le Roi le ­bénissait  : «  Le Roi te touche, Dieu te guérit  », et l’aumônier donnait l’obole. À Paris, en plus, un repas était servi. À Compiègne, le Roi quitte le cortège royal, traverse les caniveaux, l’aumônier le suit, le Roi embrasse le lépreux qui se trouve à l’écart  : «  Vous avez vu ce que le Roi a fait au messel  », dit-on de l’autre côté étonné et admiratif. Le Roi arrivait dans un couvent, la prieure se plaint de la dureté des temps, le Roi accorde une rente. À Vernon, une religieuse malade ne voulait être servie que par le Roi  ! Celui-ci s’exécuta, s’agenouilla au pied de la sœur, et lui donna à manger tout le temps du repas.

S’apercevant que les veuves des Croisés vivaient dans la misère, le Roi leur accorda une pension. Il s’occupait des fils des Croisés défunts. Telle veuve, «  Berthe, qui est à l’abbaye de Pontoise  », a trois fils  : le Roi se charge de payer leur apprentissage, respectivement chez un charpentier, un pelletier et un cordonnier, et il les habille à ses frais. Même souci des filles  : soit en les dotant, soit en les plaçant dans une abbaye si elles ont un peu d’instruction. Là, les comptes sont parlants  : pour ­l’Hôtel-Dieu de Vernon, le Roi donne 30 000 livres, il surveille les travaux, décide de l’affectation des salles, il fournit le vêtement des vingt-cinq sœurs, les lits, les ustensiles de cuisine, l’habillement des malades.

Nous savons que son aumônier achetait au moment du Carême 68 000 harengs, 63 muids de blé, 2 119 livres parisis d’aumônes à distribuer par l’aumônier et les baillys. Une disette éprouve-t-elle la Normandie  : le Roi fait porter dans cette province des coffres ferrés placés sur des chariots contenant l’argent provenant de ses recettes normandes.

Le Roi aide les religieux, les ordres mendiants, il les nourrit, les loge, leur donne des fonds pour qu’ils fassent l’aumône à leur tour.

À quelqu’un qui reprochait au Roi de trop dépenser en aumônes, il répondait  : «  Ces gens-là sont mes soudoyés  : ils combattent pour moi [par leurs prières] contre mes adversaires et maintiennent le royaume en paix. Je ne leur ai pas encore payé toute la solde qui leur est due.  »

SAINT LOUIS SOUS SON CHÊNE

LES ENQUÊTEURS ROYAUX

Les rois Philippe Auguste et Louis VIII ont agrandi le territoire du royaume de France par les armes. Le roi Saint Louis, après avoir pérennisé ces conquêtes, lui aussi par les armes, n’aura de cesse de signer des traités avec les vaincus de la veille et de les dédommager financièrement, en même temps que les populations qui ont subi des pertes matérielles au cours de ses campagnes.

Dans ses nouvelles provinces, Louis IX a envoyé ses officiers royaux chargés de représenter son autorité en rendant la justice et en prélevant l’impôt. C’est le rôle du sénéchal ou du bailly.

Très vite, le Roi s’aperçoit que leur autorité est contestée parce qu’elle vient s’ajouter à une autorité féodale existante  : une administration locale qui entend maintenir ses prérogatives. Nous sommes en 1247-1248, Saint Louis se prépare à partir en Croisade. Il est très soucieux d’établir la paix dans son royaume, de rétablir l’équité qu’il doit à ses sujets, lui personnellement ou ses officiers royaux qui sont ses représentants.

C’est le mérite de Marie Dejoux d’avoir montré dans son ouvrage  : “ Les enquêtes du roi Saint Louis, gouverner et sauver son âme ”, l’œuvre de Saint Louis, roi juste. Près de dix mille documents ont été dépouillés et répertoriés par les archivistes, ces dernières années, sur les «  enquêtes royales  »  : plaintes, plaids, rédactions d’enquêtes, voire même brouillons de jugements. Nous connaissons la liste des “ enquêteurs royaux ”, ce sont presque tous des clercs, au nombre de ­quarante-quatre, pour moitié religieux, dominicains et franciscains. La première nouveauté de cette thèse est de mettre en lumière l’honnêteté et la probité des “ officiers royaux ” dont les condamnations par les “ enquêteurs royaux ” pour abus de pouvoir ou fraudes se comptent sur les doigts de la main. Les plaignants ne sont pas les pauvres gens qui sont trop contents de la justice royale. Ce sont plutôt ceux qui ont une petite autorité, des richesses, des prérogatives à défendre.

Avant la Croisade, les enquêtes sont plutôt des “ enquêtes de réparation ”. Après la Croisade, le Roi les transformera en “ enquêtes de réformations ”. Ce sera l’objet de la grande ordonnance de 1254 “ Ex debito regie potestatis ”. L’inspirateur en est Guy Foulques, conseiller d’Alphonse de Poitiers, puis de Saint Louis. Il le restera jusqu’à son élévation au souverain pontificat sous le nom de Clément IV.

Le Roi envoie ses enquêteurs là où il le juge nécessaire, souvent dans les provinces nouvellement conquises  : le midi de la France, le Languedoc, la Normandie, la Picardie, l’Artois, tandis qu’il se réserve les provinces les plus proches  : l’Île de France, l’Orléanais. C’est lui-même qui, au cours de ses visites, dirige l’enquête.

Marie Dejoux s’interroge  : «  À quoi pouvait-on comparer la visite des enquêteurs royaux  ?  » Elle répond  : à la visite canonique de l’évêque dans son diocèse. Les enquêteurs sont dans les provinces lointaines les représentants de la personne du Roi, comme un prolongement de lui-même et les sujets de ces provinces les reçoivent avec beaucoup de ferveur.

Les enquêteurs arrivent dans une province pour la première fois. Ils vont prendre contact avec l’autorité locale, épiscopale, abbatiale, baronniale ou communale. Les soucis du Roi et des enquêteurs sont le respect des coutumes locales, l’obéissance à chaque autorité féodale si elle est juste, ou son amendement s’il y a lieu. Les enquêteurs, dès qu’ils le peuvent, mettent en avant les acquis de la justice royale qui est un savant compromis du droit ecclésiastique et du droit romain. C’est ce respect des institutions féodales qui vaut aux enquêteurs un accueil si favorable de la population. Ceux-ci, une fois le contact pris, reçoivent les plaintes de tous  : «  On travaillait soigneusement et intelligemment  ; on cherchait tous les témoignages, on ne rendait les sentences qu’après un examen attentif… On ne faisait rien qui pût affaiblir le pouvoir royal.  »

SAINT LOUIS A-T-IL PRIS PART
AUX GRANDS DÉBATS DE SON TEMPS  ?

Nous connaissons la part active que prit Saint Louis au rétablissement de l’université de Paris. Le Roi se rend compte de la perte que représentait le départ de l’élite intellectuelle de son royaume. Lui-même avait besoin de gens instruits dans les universités pour former le corps des officiers royaux. Il entreprend des démarches pour faire revenir maîtres et étudiants.

Les conflits vont se poursuivre entre enseignants mendiants et clergé “ séculier- enseignant ” pour des prérogatives de chaires d’enseignement mais aussi pour des débats d’idées philosophiques et théologiques, entre les “ artiens ” tenants de la primauté de la raison fondée sur la doctrine d’Aristote, et les tenants de la primauté de la foi sur la raison. Puis il y aura divergence entre l’école thomiste rechristianisant Aristote, et l’école franciscaine mettant en premier la geste divine dans l’Écriture sainte et la réalité de l’action divine dans le monde.

Saint Louis prit-il part à ces grands débats  ? Il ne semble pas, en tout cas pas directement. Sans doute saint Thomas d’Aquin a-t-il été reçu à sa table, tandis que saint Bonaventure a été choisi par Saint Louis comme prédicateur de la Cour.

Saint Louis était ami de Robert de Sorbon qu’il prit comme confesseur, qu’il invita à la Cour et entre eux est née une sainte amitié. Saint Louis va prendre une part active, surtout financière, pour fonder une chaire de théologie et payer le logement de ses étudiants qu’il voulait traiter comme le faisaient les franciscains et les dominicains. Ce sera notre future Sorbonne. Saint Louis n’aimait de science que les prêches qui instruisent pour élever l’âme. Le Roi écoute alors avec plaisir les prêches de maître Robert.

Mais cela ne veut pas dire qu’il ne prit pas une part active à l’étude de la pensée de son époque.

Nous savons que le Roi s’est lié d’amitié avec un clerc, Vincent de Beauvais, qui était “ lecteur ” à l’abbaye de Royaumont, nous dirions professeur de l’abbaye. Le Roi venait l’écouter, assis par terre au milieu de ses moines. Il fit sa connaissance dès 1243. Le Roi le prit auprès de lui à sa Cour, Vincent lui servait de bibliothécaire. C’est lui qui a fourni au Roi “ La cité de Dieu ” de saint Augustin que le Roi lisait dans son texte latin original.

Vincent de Beauvais est disciple de Jean de Salisbury qui applique les paroles de saint Paul à la monarchie capétienne  : «  Comme le Christ est la Tête, et nous sommes les membres du Christ, le Roi est la tête du royaume de par son sacre, et ses sujets en sont les membres. Le Roi est le médiateur entre Dieu et ses sujets  ; il est comme un autre Christ.  »

Saint Louis encourage le dominicain Vincent de Beauvais dans la rédaction d’une véritable encyclopédie. Le “ Speculum majus ” dont la première partie, le “ Speculum historiale ” dans lequel Saint Louis veut que Vincent de Beauvais raconte à ses fils les heurs et malheurs de leurs pères, les rois de France, leur bravoure aussi, mais surtout les bénédictions dont jouit la famille royale, qui affermissent la légitimité des Capétiens dans l’esprit des enfants royaux. Pour nos lecteurs qui liront le livre de Vincent de Beauvais, “ De l’institution morale du prince ”, édition présentée par Charles Munier, ils trouveront un traité de «  morale politique  » et non de «  doctrine politique  ». Vincent ne parle pas du sacre. Mais son œuvre est si vaste que de jeunes chercheurs peuvent s’y plonger pour savoir si Vincent de Beauvais connaît la religion royale telle que nous la connaissons.

Nous suivrons bien volontiers Jacques Le Goff plutôt que Patrick Demouy. Ce dernier, dans son admirable livre “ Le sacre du Roy ”, écrit que les trois “ Ordines ” composés sous le règne de Saint Louis ne se sont pas faits par la volonté du Roi. Jacques Le Goff présente les “ Ordines ” du sacre comme des «  miroirs du prince  ». Saint Louis méditant sur ces “ Ordines ” avait une pleine compréhension de la religion royale, de la théologie du sacre qui fut l’intuition géniale de notre Père surnaturalisant l’œuvre de Jean de Terrevermeille car, pour ce dernier, c’est la personne du Roi, choisie par primogéniture, qui est comme un autre Christ pour le royaume.

Notre Père, tout comme Saint Louis, met en avant la liturgie du sacre, d’abord de fondement biblique  : David est pasteur, Jésus est le Bon Pasteur. Il n’en faut pas moins pour immerger le peuple français dans la religion royale qui envahit toute la vie publique. Le rite du sacre est un sacrement qui confère la grâce divine et le Roi est comme un sacramental pour son peuple. Ce dernier donne unanimement son cœur à son souverain qui est “ Dieu en France ”.

Comme le Pape a pouvoir sur l’Église, de même l’évêque sur son diocèse, et le Roi a le pouvoir de gouverner sans ingérence de la part de quiconque. L’archevêque de Reims, après avoir sacré le Roi, vient s’agenouiller devant lui et prête hommage au Roi.

Le roi de France est aussi un Roi thaumaturge. En effet, il fait des miracles. Il guérit une maladie bien définie  : “ la tuberculose extrapulmonaire ” atteignant les ganglions. On l’appelle la “ scrofule ” pour son caractère répugnant, autrement dit  : les écrouelles. Ce charisme est évangélique.

Selon divers courants de pensée, Vincent de Beauvais représentait une école soutenue par le Roi. Si Vincent est dominicain, sa doctrine est plus franciscaine. Son “ Speculum naturale ” est à la fois une philosophie, nous dirions une métaphysique de l’histoire, et une théologie qui s’ouvre sur l’étude de l’Auteur de la création, de son dessein divin, de la chute originelle, de l’incarnation et de la rédemption autour desquelles gravitent toutes les sciences humaines. Vincent prend tous ses exemples dans l’Écriture sainte, l’histoire d’Israël, figurative de notre histoire sainte à nous Français. Vincent de Beauvais a influencé son époque. Émile Mâle en témoigne  : toutes les sculptures de nos cathédrales du treizième siècle sont tirées d’une image que l’on retrouve dans le “ Speculum ” de Vincent de Beauvais.

Saint Louis suit Vincent de Beauvais dans son observation de la nature plutôt que l’abstraction aristotélico-thomiste qui ne prend pas en compte la singularité de l’histoire marquée par les interventions divines et l’orthodromie qui en résulte.

LA GRANDE ORDONNANCE.

Au retour de la Croisade, après avoir sillonné ses provinces, le Roi édicta, en décembre 1254, une grande ordonnance qui est la conclusion de toutes les observations et la reprise de ses lettres aux provinces. Cette ordonnance est un appel à tous les officiers royaux à participer à l’effort de restauration morale du royaume en vue de procurer le salut éternel de ses sujets. Le Roi réclame de ses officiers une rectitude morale pour eux-mêmes et pour leurs familles. L’officier royal a l’interdiction de marier, d’établir un de ses enfants ou de le faire entrer au couvent dans sa circonscription. Les services de l’inquisition s’occupent de l’intégrité de la foi, les officiers royaux, eux, s’occupent de l’observation des règlements mis en place pour favoriser les bonnes mœurs. Telles l’application du couvre-feu, l’amende donnée à tout homme entrant chez une femme seule après le coucher du soleil. La prostitution publique est combattue, le blasphème est sanctionné d’une amende. Une seule fois, pour l’exemple, le Roi fit brûler au fer rouge les lèvres d’un bourgeois de Paris qui avait blasphémé. À son entourage qui s’indignait de sa sévérité, le Roi répondait qu’il était plus à louer pour ce geste que pour un acte de charité qu’il avait fait. C’est ainsi que le Roi défendait la majesté divine de Notre-Seigneur.

Quand on lit Marie Dejoux, on ne comprend pas pourquoi Saint Louis s’en prend avec obstination à la fortune des Juifs, mais après une seconde lecture, il devient très clair que le Roi en a contre le prêt à intérêt que ce soit de la part des Lombards, des Cahorsiens ou des Juifs. Le Roi ne tolère pas que l’on maintienne des braves gens dans la misère.

LA JUSTICE DE SAINT LOUIS.

Dès le début, les enquêteurs rencontrèrent des difficultés de mise en application de l’ordonnance de 1254. Ils consultèrent le Roi qui leur répondit en avril 1259 par une longue lettre. Il recommande une certaine indulgence, non comme principe juridique, mais du point de vue moral en rappelant que la miséricorde doit tempérer la stricte justice. Le Roi, à l’image de notre juge suprême, se fait miséricordieux pour ses sujets. Le Roi met en avant la présomption d’innocence de l’accusé «  qui ne s’est pas enfui et qui n’a pas encore été jugé  », règle de droit inédite. Le Roi ne reconnaît pas de faute collective. Dans le cas d’un hérétique condamné, s’il est privé de ses biens, on se souciera de laisser le nécessaire vital à sa femme et à ses enfants.

La justice royale s’impose petit à petit. L’autorité des officiers royaux augmente et met en place une administration moderne.

L’idée est que le Roi, instance suprême, amène les justiciables à envisager la possibilité de faire appel directement à lui. La Cour du Roi avait à juger des grands procès. Dès les premières années du règne, la Cour présidée par le Roi pour rendre la justice se réunit “ en parlement ”. Au début, ces ­réunions seront informelles, puis, peu à peu, elles seront organisées et leurs arrêts seront consignés dans des recueils que l’on appelle les “ Olim ” à partir de 1254. De plus en plus, les barons sont remplacés par des prud’hommes du Conseil, nous dirions des magistrats, des techniciens du droit.

L’esprit même du droit a changé.

Par le passé, à l’accusateur incombait la preuve du bien-fondé de son accusation  ; le juge était l’arbitre  : si l’accusation était fondée, l’accusé était condamné  ; si l’accusateur n’avait pas fourni une preuve suffisante, il était débouté. Mais l’on pouvait en appeler à Dieu dans un “ duel judiciaire ”  : l’accusateur et l’accusé se battent en duel et le vainqueur est considéré comme celui à qui Dieu donne raison. Justice hasardeuse, pour le moins  !

Avec Saint Louis, l’accusé est revêtu de la présomption d’innocence, le magistrat est saisi de l’affaire, il cherche des témoins à charge crédibles. L’accusé a la possibilité d’être défendu. S’il est condamné, il peut faire appel à l’autorité suprême. Le Roi demande à ses magistrats de trancher l’affaire.

Joinville est un témoin direct de cette justice royale, où les plaignants s’adressent au Roi qui leur enjoint d’accepter le jugement, mais s’ils refusent, il demande à deux magistrats, dont Joinville nous donne les noms  : Pierre de Fontaine et Geoffoy de Villette, de rendre leur jugement. Si le Roi trouve leur jugement bon, alors il n’y a plus de recours. S’il y a quelque chose à amender, il le fait. Telle est la vraie réforme de la justice sous Saint Louis. Elle passe par le parlement, mais aussi par le jugement royal du «  chêne de Vincennes  » ou de la cour du palais de la Cité.

“ LES BONNES VILLES ”.

“ Les bonnes villes ”, comme l’on disait à l’époque, étaient un exemple de cette administration moderne que le Roi mettait en place. Les villes qui avaient le titre de “ bonnes villes ” jouissaient d’une indépendance dans leur administration, dirigée par un maire et son conseil municipal.

Avec tous leurs commerces, elles étaient pour le Roi une source de revenus. En 1259, Saint Louis fit appel à elles pour dédommager Henri III d’Angleterre. Plusieurs “ bonnes villes ” firent savoir au Roi qu’elles ne pouvaient payer. Pour vérifier l’exactitude du fait, le Roi leur demanda des comptes, mais la plupart étaient incapables de les fournir. Saint Louis s’aperçut de la concussion des maires et des conseillers ­municipaux. Il fut très sévère et décida que le maire et une délégation de conseillers viendraient présenter leur comptabilité à Paris, à “ la Cour des comptes ”, chaque année.

SAINT LOUIS ORGANISE PARIS.

Le Roi aimait beaucoup sa bonne ville de Paris. Joinville raconte comment, enfermé dans la tour de Montlhéry, il dut son retour à Paris au dévouement des bourgeois de la ville et que tout le long du chemin, les Parisiens firent fête à sa mère et à lui-même.

Mais à Paris, l’administration était défaillante. Il n’y avait pas de bailly pour représenter le Roi puisqu’il était dans sa ville. Il y avait un “ prévost des marchands ” élu par la hanse (corporation) des vendeurs d’eau de Paris, ainsi qu’un prévost dont la charge était affermée. Mais sa juridiction était mal définie. Paris est devenu une ville d’environ 160 000 habitants, de très loin la plus grande ville de France avec une population d’immigrés venus des provinces lointaines du royaume à la recherche d’un emploi. Paris est devenu la ville la moins sûre du pays avec un taux de criminalité très élevé.

Saint Louis décide de réformer l’administration de la capitale. Il suscite parmi les corporations le choix de grands électeurs pour élire quatre échevins et un prévost des marchands qui devaient être nés à Paris. Ils siègent dans la maison appelée “ parloir aux bourgeois ”. Le prévost préside un tribunal composé d’un certain nombre de bourgeois qui décident des mesures nécessaires à la bonne administration de la ville. Mais le Roi restaure surtout l’autorité du prévost de Paris, homologue de l’actuel préfet de police de la ville. Il ne s’occupe pas seulement de l’ordre public, au sens où, à l’époque, on remédie au mal en remontant aux causes. Si le prévost est le chef de la police, de la défense militaire et de l’administration financière de Paris, le Roi lui confie également la charge de l’organisation des corporations de la ville.

On a conservé “ Le livre des métiers ” composé par le premier préfet de police de Paris, Étienne Boileau qui, sur ordre du Roi, a étudié les diffi­cultés de chaque métier, a rétabli leur sécurité et les a réorganisés. Le Roi se soucie du simple ouvrier, mais il donne aussi aux métiers une structure hiérarchique qui concède un grand pouvoir aux maîtres des métiers. Les corporations sont une mise en place de la défense du métier, d’abord contre la concurrence étrangère. C’est à Saint Louis que nous devons l’administration moderne.

LA DEUXIÈME CROISADE DE SAINT LOUIS

Nous sommes à la fin des années 1260. Saint Louis est en paix et en bonne intelligence avec les souverains de la Chrétienté. Son prestige est tel qu’il est pris, comme nous l’avons vu à plusieurs reprises, comme arbitre.

À l’intérieur du pays la situation est excellente, le Roi est respecté et admiré de ses vassaux. L’administration royale se trouve renforcée dans tout le pays. Il règne une paix civile, les réformes de la justice royale entrent en vigueur, l’économie est bonne, la monnaie stable.

Pendant ce temps, la situation des Francs de Terre sainte est mauvaise. Depuis le départ du roi Louis IX le climat s’est détérioré. Conradin, petit-fils de Frédéric II, roi de Jérusalem, est un enfant. L’anarchie règne partout. Les Vénitiens et les Pisans s’opposent aux Génois pour des querelles de possessions. Le conflit s’envenime et tourne à la lutte armée. La situation des ordres de chevalerie n’est pas meilleure  : templiers contre hospitaliers. Le déferlement des hordes mongoles réunit pour un temps les chrétiens de Terre sainte. Le Pape comme le Roi engagent avec les Mongols des échanges diplomatiques espérant se servir de leurs forces comme rempart contre les musulmans. D’autant que l’armée de Hülegü, petit-fils de Gengis Khan, est composée en partie de nestoriens. Hülegü et ses troupes sont vainqueurs du calife de Bagdad. Pour des questions de succession, Hülegü quitte la Terre sainte n’y laissant qu’une petite garnison.

Profitant de la faiblesse des Mongols, deux chefs francs, Philippe de Montfort et Julien de Sidon, organisent une expédition, véritable razzia à la mode musulmane. Ils s’emparent d’un énorme butin trouvé dans le camp mongol. Mais, rentrant dans leurs ­possessions, ils sont poursuivis par Kabuga et ses cavaliers qui s’emparent de Sidon. Il en résulte un grand massacre. La sagesse pour les Francs eût été de les désavouer et de maintenir les heureuses relations établies avec les Mongols. Les chrétiens, au contraire, s’empressèrent de rechercher l’aide des Mameluks musulmans. Ils vont payer cher cette alliance contre nature. Baïbars, qui réunit sous sa domination le califat de Damas et celui du Caire, en profite pour écraser les Mongols. Après quoi, avec sa puissante armée égyptienne, il se retourne contre les Francs. Il entame une guerre sans merci. Il s’établit en Galilée en 1263, fait une razzia sur Nazareth, détruit les églises de la Nativité à Bethléem et celle du mont Thabor. Il enlève la ville de Césarée, aux remparts réputés imprenables, en 1265.

Toute la Terre sainte est menacée. Les Francs de Terre sainte tiennent tête avec héroïsme, soutenus par les deniers du roi de France. Parmi les Croisés, certains meurent martyrs, refusant d’apostasier car, au fond, plus que tout, les musulmans recherchent l’apostasie des chrétiens. À Sidon, on compte 600 chrétiens versant leur sang pour leur foi  ; ils sont égorgés d’une façon effroyable. Le 29 mai 1268, les musulmans prennent Antioche. 17 000 habitants chrétiens sont passés au fil de l’épée et l’on parle de 120 000 déportés.

SAINT LOUIS LE CROISÉ.

Imaginez Saint Louis, dans son palais de la Cité, recevant de telles nouvelles. Il en souffrait de tout son être. La pensée même que certains sujets perdaient la vie pour leur foi et que d’autres perdaient la vie éternelle en reniant leur Maître et Seigneur le bouleversait. Cela lui rappela que le moment était venu d’accomplir son vœu, puisqu’il n’a jamais déposé la Croix depuis son retour de Terre sainte. Louis IX avait refusé un sauf-conduit accordé par des sarrasins qui lui aurait permis d’accomplir son vœu en se rendant sur le tombeau de Notre-Seigneur.

Son vœu ne sera accompli que lorsqu’il entrera à Jérusalem à la tête de ses Francs.

C’est le 25 mars 1267, en la fête de l’Annonciation, que le roi de France répond à l’appel du pape Clément IV en convoquant ses barons à la Sainte Chapelle. Joinville raconte  :

«  J’allais voir le Roi, que je trouvai dans sa chapelle, monté sur l’échafaud aux reliques et occupé à faire porter en bas le bois de la vraie Croix… Il arriva tout juste que le Roi se croisa le lendemain avec ses trois fils  : Philippe, Jean et Pierre, avec lui.  »

Se croisèrent aussi son neveu, le comte d’Artois, Thibaut de Champagne son gendre, et de nombreux barons.

Joinville prétend que cette décision est impopulaire. N’en croyez rien. Jean Richard démontre aisément le contraire. Il est certain que Joinville en refusant obstinément de partir fit grand peine au Roi. Dans son livre Des saintes paroles et des bons faits de notre roi Saint Louis, écrit sous le règne de Philippe le Bel, il éprouve le besoin de se justifier. Tous les arguments sont bons, il fait même appel aux visions. Aujourd’hui encore, quand un historien veut critiquer Saint Louis dans son entreprise, il cite à l’envi Joinville.

Le roi de France prépare son expédition avec la même précision, la même minutie, que dans ses campagnes précédentes. Rien n’est laissé au hasard. Cette fois, pour le transport des troupes, Saint Louis ne voulant plus être à la merci des armateurs, décide de faire construire sa propre flotte. Les armateurs vénitiens refusent les contrats royaux pour ne pas être mal vus des musulmans avec qui ils font du commerce. Ce sont donc les chantiers navals de Gênes qui construisent la première flotte royale de l’histoire de France. Les contrats passés à l’automne 1268 et au printemps 1269 sont consignés dans des registres conservés aux Archives nationales. Ils nous donnent une idée des effectifs de l’expédition en personnes et en chevaux. Nous ne connaissons pas les chiffres exacts mais on pourrait dénombrer 4 000 chevaux  ; et compter chevaliers, arbalétriers, infanterie et marins génois, et leurs servants, au nombre de 18 000 à 20 000 âmes.

Pour le financement de l’expédition, le frère du Roi, Alphonse de Poitiers, y participe avec enthousiasme, levant l’impôt sur ses vassaux mais avec leur consentement, en leur faisant partager sa flamme. Le comte d’Artois Robert II, fils du comte d’Artois mort à Mansourah, participe aussi à la préparation de la Croisade voulue par son oncle. L’Église n’est pas en reste puisque le légat pontifical Raoul Grosparmi, revêtu des pouvoirs de Clément IV, prêche avec ferveur et lève une décime sur les biens du clergé.

Quant au ravitaillement, nous n’avons pas de documents. C’est Charles d’Anjou, le frère de Saint Louis, roi de Sicile, qui est chargé en partie de le rassembler en Sicile près de Syracuse. C’est pour lui le moyen de payer sa dette envers le Roi, contractée lors de la conquête de son royaume de Sicile. Le Roi envoie aussi en Sicile maître Honoré appelé “ maître des machines du roi de France ” ou “ charpentier du roi de France ”, qui construit des machines de guerre pour le Roi que l’on prendra au passage en allant en Terre sainte.

Le roi de France, chef de guerre, qui s’apprête à partir en Croisade au printemps 1270, est un homme vieilli avant l’âge, souffrant de la jambe droite, atteint de surdité, aux dents branlantes, parfois si faible qu’il faut qu’on le soutienne pour marcher. Le souverain pourtant impressionne toujours autant. Guillaume de Chartres écrit que beaucoup s’étonnent de voir «  un homme si humble, si doux, sans force dans le corps, sans dureté dans l’approche, capable de gouverner dans la paix un tel royaume  ».

Mais aussi toujours avec la même fermeté, la même lucidité et la même sagesse.

Le Roi a choisi deux serviteurs fidèles de la Couronne, un clerc, le Père-Abbé de Saint-Denis en qui il a pleine confiance, du nom de Matthieu de Vendôme, et un laïc Simon de Clermont que l’on retrouve dans les comptes de l’Hôtel royal et parmi les membres du parlement. Il leur donne le titre de “ Tenentes locum Regis ”, “ lieu-tenants du Roi ”. Il leur transfère des pouvoirs considérables. Il casse le serment que lui ont prêté ses officiers royaux. La charge des bénéfices ecclésiastiques revient à l’archevêque de Paris Étienne Tempier.

Le Roi frappe un sceau qui leur sera propre, une couronne fleurdélysée avec l’inscription  : «  Sceau de Louis, par la grâce de Dieu, roi des Francs, en action dans la région d’outre-mer.  » Mais Louis outre-mer continuera de gouverner par lettres.

Le 14 mars 1270, à l’issue d’une Messe solennelle, l’Abbé bénit l’oriflamme de saint Denis et le remet au Roi. Il reçoit ensuite le bâton de pèlerin appelé “ bourdon ” et l’écharpe, puis il est béni par l’Abbé avec le clou de la Passion et le reliquaire contenant une épine de la Sainte Couronne. Le Roi fait ensuite le tour des paroisses et des monastères de la région.

Le 1er juillet 1270, la flotte appareille et met le cap sur Cagliari. Nous n’avons pas le récit de ce départ, mais il est bien légitime de penser que comme la première fois l’on «  chanta Veni Creator, qu’il y eut moult prières à Notre-Seigneur, à la très Sainte Vierge Marie et aux saints  ». Le Roi a pris place à bord du Montjoie avec son fils Pierre. Philippe et Jean, les deux aînés, ont chacun leur propre vaisseau, tout comme leur cousin Robert, comte ­d’Artois. L’escale est prévue dans le port de Cagliari, en Sardaigne. Le Roi a tenu à ce que la destination demeure secrète pour l’ensemble des troupes.

Le Roi veut cingler vers Tunis. Mais cela con­trarie la politique de Charles d’Anjou, sa diplo­matie, ses projets hégémoniques. Charles, mû par des intérêts d’argent et son ambition personnelle, est entré en négociation avec l’émir de Tunis.

SAINT LOUIS VEUT REFAIRE LA CHRÉTIENTÉ DE SAINT AUGUSTIN.

En fidèle disciple de saint Augustin, Louis IX veut refaire la Chrétienté d’antan  : Afrique du Nord, vallée du Nil, Terre sainte, Syrie franque. Sa stratégie, tirée de la première Croisade, consiste à dissocier les forces musulmanes pour l’emporter. Si, pendant que nous attaquons la Terre sainte ou l’Égypte qui sont aux mains de Baïbars, le bey de Tunis continue à l’approvisionner, Baïbars restera inexpugnable.

Mais plus que le triomphe par les armes, Saint Louis veut obtenir la conversion des “ infidèles ” et, avant tout, celle du bey de Tunis.

Pour nous, la meilleure justification du dessein du Roi nous est donnée par ­Geoffroy de Beaulieu, religieux dominicain, con­fesseur du Roi, connu pour sa bienveillance envers son souverain  :

«  Le roi catholique désirait aussi et très dévotement que la foi chrétienne qui avait fleuri dans l’antiquité au temps de saint Augustin et des autres docteurs de l’Église, en Afrique, principalement à Carthage, refleurît et s’étendît à l’honneur et à la gloire de Jésus-Christ.  »

Le sultan de Tunis, Muhammad, prétendait au titre de “ commandeur des croyants ”, non sans raison, car son hégémonie s’étendait de la Tunisie à Constantine, Bougie, Alger et jusqu’à Meknès.

Il n’était pas ennemi des chrétiens d’Occident. Muhammad entretenait de bonnes relations avec le roi Jacques Ier ­d’­Aragon, au point que celui-ci lui envoya des chevaliers qui lui permirent de former une milice chrétienne  !

Tunis n’était pas pour les missionnaires latins une terre inconnue. En 1250, les dominicains y avaient fondé un couvent que l’émir, fin lettré, semble avoir bien accueilli. Dans cette école, les religieux apprenaient la langue et la méthode à employer pour convertir les infidèles. Nombreux étaient les chrétiens résidant à Tunis, marchands, mercenaires, mais aussi captifs rachetés par les Ordres de la Rédemption et même esclaves chrétiens.

Saint Raymond de Pennafort, un des fondateurs de l’ordre de la Merci, avait visité Muhammad, le “ commandeur des croyants ”, et espéré sa conversion. Le dominicain André de Longjumeau, conseiller du Roi, avait précédemment séjourné au couvent de Tunis et conversé familièrement avec l’émir.

En automne 1269, Muhammad envoie une ambassade à la Cour de Saint Louis, qui inspire au Roi le désir d’obtenir sa conversion. Les ambassadeurs se trouvaient là au moment du baptême d’un juif de renom, dont le Roi allait être le parrain. Il les convia à la cérémonie qui eut lieu à Saint-­Denis le 9 octobre 1269, et il leur dit  : «  Dites à votre maître que je désire tant le salut de son âme que je veux bien passer le reste de mes jours dans les prisons des sarrasins, pour que votre Roi et son peuple se fassent chrétiens d’un cœur sincère.  » Cette parole exprime l’esprit missionnaire du treizième siècle où les membres des Ordres de «  Rédemption des captifs  » prononçaient un quatrième vœu qui consistait à s’offrir en échange de la libération d’un certain nombre de captifs.

Le Roi ajoutait  : «  Oh  ! si je pouvais me voir devenir le compère et parrain d’un tel filleul  !  »

Cependant, le Roi ne perd pas de vue que le but ultime de son expédition est la délivrance des Lieux saints occupés par l’armée musulmane, commandée par Baïbars, sultan d’Égypte. Baïbars connaît Saint Louis et sa redoutable armée franque qu’il avait affrontée vingt ans auparavant en tant que chef des arbalétriers de l’armée musulmane.

Lorsque Baïbars apprend le débarquement de l’armée franque sur les côtes de Tunis, il donne aussitôt l’ordre de boucher les bras du Nil par lesquels s’étaient infiltrés les Croisés. Baïbars avait besoin de secours en hommes et en vivres qui venaient de Tunisie. L’émir de Tunis n’entretient pourtant pas de bonnes relations avec les mameluks d’Égypte pour des questions de préséances musulmanes, n’acceptant pas que Muhammad se donne le titre de “ commandeur des croyants ” et se soit fait reconnaître en 1259 par le shérif de La Mecque comme le légitime héritier des califes abbassides.

Le roi de France devait le rendre au moins inoffensif, mais le meilleur serait une bonne alliance avec lui après sa conversion. Il était, dans l’état des choses, impossible de reprendre la Terre sainte sans alliance avec les sultans de Tunis et du Caire. Si l’on considère la durée des contrats passés par le Roi envers les armateurs, on constate qu’il n’escomptait pas l’échéance de la Croisade avant plusieurs années.

La flotte royale essuie une sévère tempête en Méditerranée. Le Roi ordonne à son chapelain de célébrer quatre messes en l’honneur de la Très Sainte Vierge Marie, des saints Anges, du Saint-Esprit et des Défunts. À l’issue de la quatrième messe, on aperçoit dans la brume la côte sarde. C’est là que le Roi a décidé de rassembler ses troupes. Mais Charles d’Anjou, roi de Sicile, n’est pas au rendez-vous, ni avec ses troupes, ni avec le ravitaillement qu’il devait procurer à tous. Il commencera les préparations logistiques tard, trop tard, ce qui va pénaliser le Roi dans la première partie de son plan.

L’armada se remet en route le 15 juillet, cinglant vers Tunis. L’arrivée de la flotte royale au large des côtes tunisiennes n’est pas vraiment une surprise. Les musulmans abandonnent tous leurs navires stationnés dans la rade de Tunis et, sur l’ordre de Muhammad, ils s’enferment derrière les murailles de la ville. Sa tactique est de laisser débarquer les Croisés et de les attaquer au moment où ils prennent pied à terre dans une position défavorable.

L’amiral Arnoul de Courferrand est dépêché par le Roi, peut-être avec le maître des arbalétriers Thibaud de Montliard. Les deux hommes pénètrent dans le lac de Tunis. Au mouillage, ils ne trouvent que deux bateaux musulmans vides, et des navires marchands. Voyant la langue de terre qui ferme le lac de Tunis dépourvue de défenseurs, l’amiral débarque sans attendre. Cette initiative imprudente ne plaît pas à Saint Louis. La réunion du Conseil royal qui suit est houleuse. Saint Louis, comme à son habitude, écoute chacun, même les avis les moins raisonnables. Le Roi décide d’envoyer Philippe d’Égly, chevalier de l’ordre de Malte, et le maître des arbalétriers pour évaluer la situation. Selon ce qu’ils observeront, on évacuera ou l’on fera débarquer les sergents pendant la nuit. Sur leur rapport, ordre est donné de par le Roi de remonter à bord. Le Roi déjouait ainsi la tactique de Muhammad, qui avait retiré ses hommes et attendait un débarquement précipité pour contre- attaquer. Ce fut une cuisante humiliation pour l’amiral, mais on admire l’autorité et la prudence du Roi.

PRISE DE CARTHAGE.

Le débarquement a lieu le 18 juillet, selon le plan prévu par Saint Louis  : «  Les nefs restèrent donc à distance des bateaux à fond plat et les barques des navires firent le transbordement. Saint Louis était sur une galère qui fut la première à s’approcher de la côte.  » Ils y trouvent quelques éléments ennemis qui sont facilement dispersés. Et l’armée s’établit sur les positions conquises. Mais celles-ci s’avèrent intenables par manque d’eau douce. Stratégiquement, la position était excellente. Elle commandait l’entrée du port. Mais sous ce climat, comment tenir sans eau  !

Le Roi ordonne alors de faire mouvement vers le nord. Le 21 juillet, les Croisés s’emparent de la tour de la Goulette qui leur barrait la route, puis ils débarquent dans la plaine de Carthage, à proximité de la ville. Ils trouvent là en abondance des puits d’eau douce tout proches de chaque champ. L’armée s’y installe. Le 24 juillet, le Roi donne l’ordre ­d’attaquer la ville fortifiée de Carthage. Ce sont les “ troupes de marine ” qui sont choisies par le Roi pour monter à l’assaut. Il leur donne le renfort des arbalétriers et de quatre batailles  : gens du Midi, Beaucaire, Carcassonne, Périgord et, bien sûr, Champenois. Tandis que lui-même, à la tête de dix-sept batailles, en formation de combat, couvre l’assaut en tenant en respect les musulmans qui tentent de prendre les assaillants à revers. Les Croisés s’emparent de la ville haute sur la colline de Byrsa qui est fortifiée. Les murailles sont enlevées et franchies, les défenseurs pourchassés jusque dans les souterrains de la ville antique. Saint Louis fait installer les malades dans la place forte, tandis qu’il demeure au milieu de ses troupes, dans les camps, sous la tente.

L’émir Muhammad utilise des bédouins pour harceler le camp des Croisés. Saint Louis refuse fermement de marcher tant que toutes les forces ne sont pas réunies. En effet, on attend toujours Charles d’Anjou et ses hommes. Le Roi ordonne d’entourer le camp d’un fossé. Lui-même prescrit à l’armée de garder ses rangs en interdisant à quiconque de se laisser attirer hors de ceux-ci. Mais à chaque alerte, il faut mettre les chevaliers en bataille. Le Roi revêt son armure et monte à cheval jusqu’à quatre ou cinq fois par jour. Cela montre qu’à ce moment, le Roi n’est pas encore malade.

Plusieurs musulmans se présentent à l’entrée du camp pour faire accroire aux Croisés qu’ils désirent se convertir. Un jour se présentent trois chefs de l’armée musulmane. Saint Louis ne se laisse pas séduire. Il ordonne qu’on ne les reçoive pas et qu’ils retournent dans leur camp.

Certains Croisés regrettèrent qu’on ne leur fît pas un mauvais sort. Mais Saint Louis est un chevalier loyal qui respecte les règles du combat.

CRIMINEL RETARD DU COMTE D’ANJOU.

Charles d’Anjou n’est toujours pas là et les denrées qu’il devait apporter font cruellement défaut. Le climat malsain de Tunis se fait déjà sentir et le typhus s’abat impitoyablement sur l’armée. L’eau des puits n’était sans doute pas potable. Le fils du Roi, Jean Tristan est atteint le premier et meurt le 3 août. Personne n’ose annoncer au Roi la triste nouvelle alors que lui-même est atteint par l’épidémie.

Le confesseur de la reine Marguerite raconte qu’il avait fait mettre la Croix «  devant son lit et devant ses yeux… et se la faisait chaque fois apporter et la baisait par grande dévotion, et par grande révérence l’embrassait  ». Il reçut plusieurs fois la sainte communion, se jetant à terre pour aller au-devant de son Dieu.

Il continue néanmoins à veiller sur le sort de l’armée. Il se soucie de l’épuisement de ses ressources financières et ordonne à ses «  lieutenants en France de contracter un emprunt de 100 000 livres qui sera recouvré sur l’impôt, il leur demande de faire parvenir cet argent au plus vite  ». Il s’occupe aussi de remplacer ses fidèles conseillers qui meurent les uns après les autres. Saint Louis envoie une délégation de religieux auprès du collège des cardinaux pour nommer Guillaume de Chartres, – qui sera son célèbre biographe –, successeur du légat Raoul de Grosparmi, “ garde du sceau ” qui est mort le 20 août. Il se soucie aussi de réaliser le but premier de son expédition à savoir la conversion des musulmans. Il cherche toujours le prédicateur capable de les évangéliser. Pas un instant le Roi ne laisse penser qu’il renonce à poursuivre son expédition. Pas une seule fois il ne donne l’ordre de rentrer en France, même quand il est au plus mal.

Après avoir reçu l’extrême-onction, le Roi entra en agonie  : «  Il reposa un peu la nuit et durant qu’il dormait il dit tout bas, en français, en soupirant  : “ Jérusalem, Jérusalem, nous irons à Jérusalem  ! ” Le lundi, au matin, levant les mains jointes vers le ciel, il dit  : “ Beau Sire Dieu, aie merci de ces pauvres gens que j’ai conduits ici et reconduits-les dans leur pays. Surtout, qu’ils ne tombent pas entre les mains des infidèles et ne soient pas obligés de renier leur foi en ton saint Nom ”.  »

Après avoir mené à bien la ­Croisade, sentant sa fin proche, a raconté son fils Pierre d’Alençon à Joinville, le Roi se fait étendre sur un lit de cendres, met les mains sur sa poitrine et dit, rapporte son gendre Thibaud, «  Introibo in domum tuam, adorabo ad sanctum templum tuum et confitebor nomini tuo. J’entrerai dans votre saint temple et je confesserai votre saint Nom.  »

Selon son confesseur Geoffroy de Beaulieu, qui assistait le Roi avec son fils Pierre et son gendre Thibaud, ses derniers mots furent  : «  Père, je remets mon âme entre vos mains.  » Et, toujours selon Geoffroy de Beaulieu, il rendit l’esprit le 25 août 1270 vers 3 heures de l’après-midi. «  Nous pouvons témoigner, écrivait son gendre Thibaud à Eudes de Châteauroux qui avait été légat à la septième Croisade, que jamais, en toute notre vie, nous n’avons vu fin si sainte et si dévote, chez un homme du siècle, ni chez un homme de religion.  »

À l’heure même où le roi de France mourait à Tunis, Charles d’Anjou, roi de Sicile, débarquait avec son armée et le ravitaillement nécessaire pour l’ensemble des troupes. Sa venue arrivait un mois trop tard. Philippe III, alors Roi, lui confia le commandement de l’armée. Il faut reconnaître que Charles est un bon chef de guerre, il a le même talent manœuvrier que son frère Louis IX.

Charles, au cours de ses batailles, remporta d’éclatantes victoires. Dans la première, il trompa l’ennemi en simulant une retraite  : une fois les troupes sarrasines débandées, il fit volte-face avec tous les Francs et ce fut un énorme massacre fait par les Francs avec leurs troupes de batailles bien organisées et armées de fer. Les Croisés firent de nombreux morts dans le camp musulman et en comptèrent très peu dans leurs rangs. Lors de la deuxième bataille, les Croisés culbutèrent l’armée de Muhammad, ils prirent le camp et s’emparèrent de leurs bagages. Devant le désastre, l’émir entreprit des pourparlers de paix, à n’importe quel prix.

CHARLES D’ANJOU LE MAUVAIS GÉNIE.

Charles d’Anjou se montre un vainqueur impitoyable. Il exige d’énormes indemnités de guerre dont il se réserve le tiers alors que sa troupe est quinze à vingt fois moins nombreuse que celle du roi de France. L’émir vaincu accorde ce que Charles exige et verse la somme. Charles demande la liberté de commerce pour les marchands chrétiens et la liberté de prêcher et prier dans les églises. Le sultan accorde cela. Il libère les captifs chrétiens. Mais après avoir mis à genoux les vaincus, et perdu leur estime, Charles donne l’ordre à tous les Croisés jusqu’au ­dernier de s’embarquer, ne laissant personne sur place pour faire appliquer le traité de paix.

Saint Louis aurait agi tout autrement, et notre certitude est acquise par son attitude au cours de son règne. Il aurait montré beaucoup de bienveillance pour Muhammad. Par là même, il se serait gagné l’estime du sultan de Tunis et des Tunisiens vaincus. Il aurait demandé une rançon décente, mais surtout, et c’est Jean Richard qui le note, il aurait exigé de prêcher non seulement à l’intérieur des églises mais sur les places publiques, ainsi que la liberté ­d’exercer notre religion en public, et il y aurait eu des conversions comme à Damiette vingt ans plus tôt. Puis, prenant la route de Terre sainte, il aurait laissé son représentant avec une troupe armée pour assurer le bon ordre dans Tunis, la liberté pour les chrétiens, la sécurité pour les nouveaux convertis. Escomptant que, la grâce de Dieu aidant, le sultan se laisserait toucher par tant d’aménité et se convertirait.

Charles d’Anjou se montre là comme le mauvais génie, le grand manipulateur des esprits. Son prestige de vainqueur est immense, tout le monde l’écoute, se laisse séduire et pourtant son projet est à l’opposé de celui de Saint Louis. Nous l’avons vu traîner les pieds pour rejoindre son frère, son retard a été fatal à Saint Louis. Tout son matériel était prêt dans le port de ­Brindisi pour aller faire la guerre aux ­Byzantins, s’emparer de Constantinople, mettre bas de son trône Michel Paléologue et rétablir l’empereur latin ­Baudouin de Courtenay. Charles ambitionne, une fois l’empire de Constantinople sous son influence, de devenir roi de Jérusalem. Tout cela est connu par une lettre de Pierre Condé. Tous sont au courant. Il y a de l’opposition. Charles convainc presque tout le monde que l’on va s’embarquer en direction de la Sicile pour le port de Trapani sur ses terres.

PROTECTION DIVINE POUR LES CHEVALIERS FIDÈLES À SAINT LOUIS.

Édouard, est le fils d’Henri III d’Angleterre et neveu de Saint Louis. Il avait répondu d’enthousiasme à l’appel de son oncle. Au cours d’une entrevue à Paris en 1269, Saint Louis lui avait tracé un programme  : il était convenu qu’il embarquerait plus tard. Arrivant à Tunis le 10 novembre, il n’a nullement l’intention de retourner en Angleterre sans avoir accompli son vœu.

Le 11 novembre, les Croisés rembarquent pour le port de Trapani sous la protection des troupes de Muhammad, mais aussi d’une troupe de Croisés commandée par Pierre de Villebéon, le fidèle chambellan de Saint Louis. Pierre Condé fait état d’une rumeur selon laquelle Alphonse de Poitiers et Pierre de ­Villebéon poursuivront la Croisade. Édouard s’affranchit de Charles d’Anjou et part pour la Terre sainte via Palerme. Les troupes royales subirent une terrible tempête dans le port de Trapani. Ce fut un désastre. On dénombre, au cours de cette nuit tragique, une quarantaine de navires passés par le fond et un grand nombre de noyés. Pierre Condé, qui décrit la tempête, évalue leur nombre à quatre mille. Comment ne pas y voir la main divine, marquant de sa désapprobation ce lâche abandon  ? D’autant que le prince Édouard prenant une autre route est épargné. Il poursuivra seul la Croisade commencée par son oncle avec ses hommes, mais aussi avec des chevaliers français. Ils furent assez nombreux pour imposer une trêve à Baïbars, ce qui permettra aux maigres possessions franques de se maintenir encore vingt années en Terre sainte.

Après la tempête, tous les Croisés sont impressionnés par ce châtiment divin. Le Roi réunit un Conseil et tous s’engagent à reprendre la Croix dans les trois années à venir si le Roi le demande. Charles persuade assez facilement le roi Philippe qu’il doit rentrer à Paris avec les restes de son père. Alphonse de Poitiers oppose plus de résistance et expose son projet de poursuivre sans revenir sur ses terres avec Pierre de Villebéon, le fidèle chambellan de Saint Louis. Mais Charles se fait plus per­suasif que jamais. Alphonse renonce momentanément. Mais il va mourir l’année suivante en se rendant à Gênes pour acheter une flotte en vue de la Croisade. Charles démobilise les barons les uns après les autres. Il est donc le grand responsable de l’échec de la Croisade qui aurait été une victoire sur Baïbars s’il avait été le fidèle auxiliaire de Saint Louis.

Il n’empêche  : «  Une grande tradition de dévouement à la cause de Jésus-Christ, de la Chrétienté, de la France, de la civilisation humaine est appelée par le malheur des temps à renaîtresur les traces des Chevaliers et des Croisés de Saint Louis  » (Introduction aux 150 Points de la Phalange de ­l’Immaculée). Par les mérites de Saint Louis, roi de France, du Bx Charles de Foucauld, martyr de l’islam, et par les mérites du Sacré-Cœur de Jésus et du Cœur Immaculé de Marie.

PRIÈRE POUR LA FRANCE
Oraison carolingienne

Dieu tout-puissant et éternel, qui avez établi l’empire des Francs pour être dans le monde l’instrument de vos divines volontés, le glaive et le bouclier de votre Sainte Église, nous vous en prions, prévenez toujours et partout de votre céleste lumière, les fils suppliants des Francs, afin qu’ils voient ce qu’il faut faire pour réaliser votre règne en ce monde et que,
pour accomplir ce qu’ils auront vu, ils soient remplis de charité, de force et de persévérance. Par Jésus-Christ Notre-Seigneur. Ainsi soit-il.

Cette oraison, dite parfois de Saint Louis, retrouvée par le cardinal Pitra, était la prière favorite du Père de Foucauld. Tirée d’un missel du neuvième siècle.

CONCLUSION

La divine Providence a bien voulu que le Roi très chrétien, investi de l’onction sacrale, comme un autre Christ, meure sur les côtes africaines, aux portes de Tunis, à la tête de ses armées franques victorieuses.

«  Dès lors que Dieu se révèle dans la peine et la misère pour la rédemption du monde, non plus seulement dans les hauteurs mais dans les bas-fonds de l’histoire, nous sommes conduits à trouver ses humiliations belles, très belles et infiniment dignes de Lui. Nous apprenons ainsi de Dieu ce qui est beau. Ce qui est beau, nous ne pouvions que le pressentir à certains moments de grâce, c’est de descendre de la gloire, de l’intelligence, de la richesse où l’on est pour entrer dans le dénuement, la commisération, l’infamie par service, par amour, et de donner sa vie goutte à goutte ou d’un seul acte, laissant à notre Père du Ciel le soin de nous relever à la fin pour nous donner la Vie éternelle. Telle fut la courbe de vie de Jésus-Christ.  »

Telle fut la courbe de vie de Saint Louis, figure postérieure de Jésus-Christ dont le roi David fut la figure antérieure. À son imitation, «  il n’est plus estimé laid et mauvais de renoncer à une condition riche et honorée, ou d’en être par violence dépouillé, pour revêtir la livrée du pauvre, du petit, du prisonnier, du condamné à mort, car c’est la livrée du Fils de Dieu  !

«  Dès lors la laideur, la souffrance, le mépris des hommes, le martyre, et jusqu’aux plus honteuses conditions ne paraissent plus au chrétien des maux absolus. Eux aussi, eux plus que tout le reste, sont des visages divins, les figures révélatrices d’un abîme caché, ils portent en eux le sens de quelque profondeur divine mystérieuse, ils sont l’expérience de la peine du Cœur de Dieu  ! Aussi n’est-ce plus dans les hauteurs du Ciel, escaladées à force de philosophie, c’est dans l’épaisseur de la Croix que la créature cherche et trouve la divine Sagesse, la Beauté ravissante, la plénitude de l’Amour parfait.  » (Georges de Nantes, La misère de Dieu, CRC n° 127, mars 1978, p. 12)

C’est pourquoi cette mort de Saint Louis est comme le gage de la mission évangélisatrice et colonisatrice de la France. Elle nous donne un droit, un privilège et des devoirs sur cette terre, sur ses populations, pour leur plus grand bien spirituel et matériel, pour le salut de leurs âmes. La plus grande charité que nous puissions leur faire est de leur transmettre le trésor de civilisation que nous avons reçu.

Pour exprimer notre espérance surnaturelle, in­confusible, après cet apparent échec, citons le Point 100 des 150 Points de la Phalange de l’Immaculée  :

«  Toute l’histoire humaine est sainte, menée par la Providence dans une immensité et une longueur de vues qui dépassent de toutes parts l’esprit humain. Cependant, la foi catholique n’est nullement ébranlée par les lenteurs du dessein de la Rédemption universelle en œuvre dans le monde […]. Quand Dieu voudra, il rendra au Christ, son Fils, Notre-Seigneur, son royaume de jadis et il l’étendra jusqu’aux extrémités de la terre, plus beau que jamais, royaume saint, Jérusalem céleste.  »

frère Louis-Joseph de la Merci.