La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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La Contre-Réforme Catholique au XXIe siècle

IL EST RESSUSCITÉ !

N° 180 – Octobre 2017

Rédaction : Frère Bruno Bonnet-Eymard


CAMP NOTRE-DAME DE FATIMA 2017

CHARLES DE FOUCAULD
AIMER, IMITER, SERVIR LE CŒUR DE JÉSUS

Commentaire de l’oratorio de frère Henry de la Croix
par frère Bruno de Jésus-Marie.

LES seize tableaux de cet oratorio représentent des épisodes historiques de la vie du Père de Foucauld, et les paroles attribuées aux acteurs sont extraites de documents authentiques. Frère Henry n’a composé que la musique, et les sœurs les innombrables costumes qui n’auront pas moins contribué à faire revivre le Père de Foucauld en toute vérité. L’un et l’autre, ont aidé nos jeunes acteurs à entrer dans leurs rôles et nous ont offert un spectacle haut en couleur. Dans l’esprit que cette lettre de frère Henry, si cordiale, établit sans équivoque  :

«  Jésus  ! Marie  !

«  Mon bien cher frère Bruno,

«  C’est avec enthousiasme que je me suis “ attaqué ” à la vie de notre modèle et protecteur, le bienheureux Père de Foucauld, enthousiasme renouvelé par la lecture du manuscrit de votre livre qui fut pour moi comme une redécouverte, et c’est le cas de beaucoup d’entre nous, car l’ayant négligé pendant plusieurs années, je craignais, je l’avoue à ma grande honte, d’être déçu ou gêné par des insuffisances ou même par des différends. Peut-être que notre modèle était d’un autre temps  ?

«  En me plongeant dans le livre, toute crainte a été vite dissipée et je me suis attaché à ce cœur brûlant, mais aussi à cet esprit lucide et pratique, qui a vu si clair que sa pensée, ses écrits survivront pour la renaissance, comme son expédition au Maroc a servi pour la conquête. Notre Père ne nous a pas trompés en nous mettant sous son patronage et sa protection  !

«  Le titre à lui seul résume sa vie en trois étapes, pris d’un sermon de notre Père  : aimer, imiter, servir. C’est l’amour qui est à l’origine de sa conversion, comme vous le montrez à la page 11 du livre, et cet amour ne le quittera pas jusqu’à sa mort  : l’amour de sa famille, de sa tante et de ses cousines, et l’admiration de leurs vertus.

«  C’est parce qu’il avait du cœur que les plaisirs du monde ne le satisfaisaient pas, et c’est par amour de Jésus qu’il quittera tout pour se donner entièrement.

«  Imiter est le maître mot de la deuxième partie de sa vie, qui le conduira, après la Trappe, à Nazareth pour mieux imiter le Bien-Aimé. Et enfin servir ce Bien-Aimé en quittant sa “ douce vie ” de Nazareth pour aller en Afrique afin de servir, de faire du bien aux âmes, de les gagner à son Époux-Roi.

«  Il poussera ce “ service ” jusqu’à verser son sang, quoique cette bienheureuse mort soit aussi par amour et imitation. Les trois fonctionnent ensemble.

«  Je ne vous cache pas, mon frère, que j’ai eu beaucoup de mal et pour le texte et pour la musique. Je ne sais ce que sera l’exécution, mais j’espère que cela fera du bien aux âmes de nos jeunes qui ont besoin d’un tel modèle, depuis sa conversion jusqu’à sa mort.

«  Merci, mon frère, de nous avoir remis ce grand saint sous les yeux par ce livre ainsi que par les nombreuses lectures que nous avons faites au réfectoire. Non  ! nous n’avons pas à rougir de nos maîtres.

«  Et merci de m’avoir confié un si beau travail. J’espère que ce sera à la hauteur de ce que vous désirez.

«  Au cas où je n’aurais pas l’occasion de le dire au cours de ce travail, il va de soi que c’est la pensée de notre Père que nous suivons, qui est la vraie analyse du Père de Foucauld qu’en définitive personne, ou si peu  ! n’a comprise à fond, parce que tout le monde a des a priori. Le Père de Foucauld tel qu’il est gêne tout le monde, mais pas nous. Donc, nous n’hésiterons pas à aborder les sujets qui fâchent  !

«  Bénissez-moi, s’il vous plaît, mon frère, et tous ceux qui participeront à cet oratorio.

«  frère Henry de la Croix.  »

LE PROLOGUE

L’oratorio se déroule tout entier sous le patronage de Notre-Dame d’Afrique, car c’est Elle qui a tout fait.

Le Père de Foucauld avait une grande dévotion à la Sainte Vierge, c’est certain  : il disait constamment son chapelet et il a fait du mystère de la Visitation le modèle de sa vie apostolique. Pourtant, il en parle peu, sinon dans ses méditations de Nazareth et dans ses prières.

Aussi le prologue et le chœur final, encadrent-ils les seize scènes de l’oratorio, depuis la conversion jusqu’au martyre, car c’est à l’autel de la Sainte Vierge qu’il refait sa «  première communion  ».

Un chœur de cuivres, en imitation, introduit le Prologue, majestueux, avec un côté héroïque, car c’est l’histoire d’un martyr  ! Commençant en Sol majeur, il nous laisse sur une demi-cadence en , après que les bois et les cordes sont venus renforcer le pupitre de cuivres.

La demi-cadence appelle le chœur qui commence sobrement mais confiant, où les voix entrent en imitation, peu soutenues par les instruments, sur une mélodie ascendante pleine de confiance  :

«  Notre-Dame d’Afrique…  » et toutes les voix se rejoignent avec les instruments dans un cri d’amour  : «  … Mère de Miséricorde  », dans une grande plénitude de confiance.

Le chœur reprend ses entrées successives, mais dans un autre caractère, suppliant, avec sa mélodie lente et descendante  :

«  Voyez la profonde misère de ces peuples dans les chaînes de l’islam  » qui nous laisse encore sur une demi-cadence et sur un point d’orgue suspensifs.

La section suivante, toujours en Sol, est de caractère enlevé, à trois temps, avec des entrées en imitation  :

«  Choisissez et envoyez…  », entraînant, avec les violons,

«  De saints moines-missionnaires…  », la mesure est passée à deux temps, plus carrés, comme les fondements d’un édifice solide,

«  … voués au Sacré-Cœur de Jésus, pour l’extension de son Règne à tous les hommes nos frères… ”; un point d’orgue prépare le dernier membre de la phrase pour le rendre plus solennel  :

«  … rachetés par son Sang Précieux  ».

Enfin, la dernière partie commence comme un long soupir, une invocation à Notre-Dame du Perpétuel Secours, en Sol mineur très doux  : «  Ô Mère du Perpétuel Secours  », puis éclate en un nouveau chœur, à trois temps, enlevé, avec les instruments et en imitation  : «  Hâtez-vous de nous secourir  !  » répété autant de fois qu’il faudra pour être exaucés  ! se terminant par un nouveau chœur de cuivres qui reprend comme au début mais avec des entrées plus rapprochées et plus luxuriantes, en guise de péroraison.

La conversion de ces peuples d’Afrique du Nord sera en fait un retour dans l’Église puisque ce sont d’anciennes chrétientés  ! Ces saints moines que nous demandons à la Sainte Vierge, après le Père de Foucauld, c’est, par extension, ce que nous voudrions être ou devenir, à la suite de notre bienheureux Père, d’où la citation extraite du cérémonial de la prise de coule des frères  : «  Mon Père, ma vocation me paraît être celle de moine missionnaire, voué au Sacré-Cœur de Jésus, pour l’extension de son règne à tous les humains, nos frères, rachetés par son Sang Précieux  », puisé dans vos entrailles virginales, «  ô Mère  !  »

«  DISPOSITIONS RELATIVES À MARIE.  »

«  1° Donation universelle à Marie  :

“ Je me propose d’entretenir en moi la volonté de donner à Marie toutes mes actions, toutes mes prières, toutes mes souffrances, toutes mes œuvres satisfactoires, toute ma vie spirituelle, afin qu’elle offre tout à Jésus. ”

«  2° Union à Marie  :

«  1. Union de toute ma vie et de toutes mes œuvres à Marie  : “ Je me propose d’entretenir en moi la volonté de faire et de souffrir toutes choses avec Marie, par Marie et en Marie. ”

«  2. Union à toute la vie et à toute l’œuvre de Marie  : “ Je me propose d’entretenir en moi la volonté d’être uni dans toute ma vie spirituelle et tout mon apostolat à Marie tout entière, à toute sa vie intérieure et à toute son œuvre. ”

«  3. Transformation en Marie  :

«  “ Je me propose d’entretenir en moi la volonté de travailler à me transformer en Marie, pour devenir une autre Marie vivante et agissante, de transformer par elle et en elle mes pensées, mes désirs, mes paroles, mes actions, mes prières, mes souffrances, toute ma vie et ma mort. ”  » (21 novembre 1903)

SCÈNE 1
LA CONVERSION

Notre-Dame est donc l’actrice principale de l’histoire, sous le vocable du Perpétuel Secours que le Bx Père de Foucauld ne cessera d’appeler à l’aide de ces peuples au salut desquels elle a voué son élu, choisi pour cette grande mission.

Et sans préambule, nous commençons directement au moment de sa conversion. Mais le premier chapitre de mon livre, Charles de Foucauld, 1858-1916, fondateur de Chrétienté, moine-missionnaire et martyr, sur la tradition familiale est bien important, pour comprendre que ce jeune homme est l’enfant héritier d’une civilisation catholique et royale.

«   Mon Dieu, si vous existez, faites que je vous connaisse.   »

La scène s’ouvre sur l’intérieur de l’église où il est abîmé dans une prière suppliante. Un fond musical de piété et d’intimité, un peu mélancolique, créé par les violons graves et doux, d’où émerge la flûte, sur un air discret où l’on reconnaît les premières notes du chant de monsieur Leca  : “ Dans le silence de l’église ”…

Le chœur chante, méditatif et suppliant, la prière inlassablement répétée tout au long de cette scène, en partie ou en entier, comme un refrain insistant  : «  Mon Dieu, si vous existez, faites que je vous connaisse.  » Nous sommes à la veille de sa conversion. Il revient sur sa vie en des termes empruntés à sa retraite de 1897 à Nazareth  : «  Moi, ma vie passée, miséricorde de Dieu  ». Au moment crucial de sa vie, admirablement analysé dans cette retraite, et dans sa correspondance citée au chapitre sixième de frère Bruno, c’est l’action de Dieu, la grâce, la Providence, qui va le conduire à la conversion, du «  dégoût et de l’ennui au milieu des fêtes  », à «  l’inquiétude vague d’une conscience mauvaise  ; les mauvaises liaisons qui se dénouent malgré lui  » et «  la chasteté qui devient une douceur, un besoin du cœur au contact de sa famille  ».

Son intelligence ne trouve que le vide chez les philosophes païens. Son âme est angoissée dans cette recherche de la Vérité, d’où ce «  besoin de venir dans les églises et de répéter cette étrange prière  : “ Mon Dieu, si vous existez… ”  »

La musique est très simple. Charles de Foucauld chante doucement, comme quelqu’un qui médite, avec une certaine mélancolie, en Ré mineur, avec des passages plus marqués par le figuralisme. Par exemple lorsqu’il évoque la chasteté qui lui est devenue une douceur, une suite de modulations l’amènent dans un ton chaud et doux de Mi b majeur, soutenu par les violons très doux et un rehaut de cuivres qui devrait ajouter de la rondeur. En contraste avec le passage suivant  :

«  Mais mon cœur et mon esprit restent dans le doute…  » où l’absence d’autres instruments que l’orgue fait sentir sa solitude.

Le chœur intervient en ponctuant sa méditation par un retour de cette «  étrange prière  », par fragments tout au long de la scène et rendue de plus en plus suppliante par l’apport des instruments.

À propos de la chasteté, il dit la nécessité de cette vertu pour la conversion, car «  le démon est trop maître d’une âme qui n’est pas chaste  ».

Lorsqu’il évoque «  ce trouble de l’âme, cette angoisse  », son chant devient plus tourmenté, mais vite apaisé par le retour de sa prière  : «  Mon Dieu…  »

La divine Providence l’entoure par les égards de sa famille et, en particulier, de sa tante et ses cousines, Marie plus que toutes qui sera sa confidente.

«  Elle était bonne et répandait son parfum attirant, mais elle n’agissait pas. Vous, mon Jésus, mon Sauveur, vous faisiez tout, au-dedans et au-dehors.  »

Voilà le modèle d’apostolat auquel le Père de Foucauld s’appliquera toute sa vie  !

Les bois le soutiennent avec douceur lorsqu’il décrit «  son silence, sa douceur, sa bonté, sa perfection…  »

Et, finalement, il évoque «  quatre grâces  »  :

Cette pensée  : puisque cette âme, de Marie, est si intelligente, la religion qu’elle croit si fermement ne saurait être une folie. Première grâce  !

Conséquence  : si cette religion n’est pas une folie, peut-être la Vérité est-elle là  ? Deuxième grâce  !

Résolution  : prendre un professeur de religion. Troisième grâce  !

En la personne de l’abbé Huvelin. Quatrième grâce  !

L’énoncé de chacune de ces grâces est ponctué par un fragment de la prière, tandis qu’à la dernière intervention du chœur elle est complète, orchestrée et prolongée par une action de grâces  : «  Ô mon Dieu, vous m’attendiez  !  » chargée d’espérance et de reconnaissance, dans un mouvement large avec le renfort de tout l’orchestre.

Il nous faut nous pénétrer de cette scène, qui reflète bien toutes les tentations dont nous sommes assaillis aujourd’hui avec une puissance infernale décuplée. Charles de Foucauld témoigne que c’est l’amour de la famille, de la patrie, et la vertu de pureté irradiée par le Cœur Immaculé de Marie qui nous sauveront. Un jeune frère me disait que dans les collèges il n’y a pas un étudiant qui soit chaste. Tous y passent. Le démon les tient comme cela. Quand ils sont pris, ils n’entendent plus les bonnes paroles. L’exemple de la conversion du Père de Foucauld est une grâce de salut pour tous  !

SCÈNE 2
LES BRUITS DU MONDE

Plusieurs groupes évoluent sur la place publique. Le sujet des conversations est l’entrée du vicomte de Foucauld à la Trappe, et chacun réagit selon sa condition et son caractère.

La musique est animée dès le départ, au piano, pizzicatos aux violoncelles et thème léger à la clarinette  : c’est le Paris mondain  !

Un groupe de trois militaires se détache de l’ensemble. Ils ont connu Foucauld à l’école militaire et sont étonnés ou amusés de l’imaginer au couvent. Ils se remémorent ses frasques à Saumur et Pont-à-­Mousson, ce qui nous permet d’évoquer sa vie tumultueuse sans insister, juste ce qu’il faut pour mesurer ce que cette conversion a d’inattendu.

Il s’en trouve quand même un pour faire remarquer qu’au milieu de ces folies, Foucauld était bon camarade, il avait un cœur d’or, comme le soulignait notre Père, il aimait sa famille, ses proches et leur restera fidèle toute sa vie. Mais le dernier conclut, catégorique  : «  Non  ! Pas à la Trappe  !  » C’est tout jugé.

Le groupe s’éloigne et un couple un peu fripon s’approche. La jeune femme glisse à l’oreille de son amant des papotages qu’on n’entend pas, mais les instruments, notes rapides répétées au piano, accords légers à contretemps et grotesques aux bois figurent assez les médisances de la jolie. Lui, le jeune homme, simule l’étonnement. Faussement choqué, il en redemande  : «  Et alors  ?  » Elle reprend ses médisances tandis que le piano exécute des trilles figurant la langue de plus en plus déliée, toujours sur fond grotesque et dissonant des instruments. De plus en plus étonné, il la relance  : «  Oh  ! et puis  ?  » même jeu de la dame sur fond de piano disloqué et instruments déchaînés. Conclusion du garçon dans un éclat de rire  : «  Ah  ! Ah  ! il n’y restera pas  !  »

Tandis qu’ils s’éloignent, deux gentilshommes approchent. La musique devient plus sérieuse, plus sobre. Le premier, sans doute un scientifique, un géologue, vante les exploits d’explorateur de Charles de Foucauld et déplore la perte d’un tel homme pour la France, tandis que le second, un militaire à la retraite, regrette le départ d’un officier de cette trempe. Cette allusion à ses travaux d’avant sa conversion rappelle que ce jeune homme n’était pas un amuseur, mais un chef.

Le géologue raconte la “ Reconnaissance au Maroc ” qui valut à Foucauld la Médaille d’or de la Société de Géographie, tandis que le militaire rappelle qu’il a gagné l’estime de tous ses camarades par son endurance et sa bravoure au combat, et son dévouement…

Mais ils laissent la place à un nouveau groupe de commères, légères. Le piano, enjoué, fait la transition et nous prenons la conversation au vol, quelques bribes seulement  : «  Si  ! Si  ! Je vous le dis  ! À la Trappe  !

 Le vicomte  ?  » Éclat de rire en duo tandis qu’elles sortent.

Un groupe de mondaines prend la suite. La première feint l’indignation  : «  Oui, ma chère, c’est un scandale  !  »

La deuxième renchérit  : «  Un noceur  ! Un libertin  !  » Qu’un pareil homme entre à la Trappe, c’est là le “ scandale ”  !

Une troisième est plus compréhensive  : elle excuse ses débordements en rappelant son enfance malheureuse d’orphelin, etc. Mais aussitôt, les médisances rebondissent  : «  Il n’empêche qu’il a défrayé la chronique  !  » La liste des reproches déferle et le piano s’anime  : «  D’une indiscipline notoire  ! Il a démissionné de l’armée trois fois.  » On en rajoute  !

– Un séducteur

 Une vie orageuse…  »

Et plus c’est graveleux et plus nos mondaines y prennent de l’intérêt.

Mais la troisième, compatissante, tente encore de le réhabiliter  : «  Peut-être a-t-il changé  ?  »

La meneuse reprend de plus belle  :

 Croyez-moi, chère amie, c’est un instable  ! Il n’y restera pas.  »

Tous ces dialogues sont composés de vraies citations. Cette accusation d’instabilité, par exemple, le poursuivra jusque dans des ouvrages récents  : la Trappe, Nazareth, l’Algérie sont présentés comme une succession de coups de tête.

Un dernier groupe de deux dévotes parlent doucement, comme en confidence, avec musique à l’orgue.

Elles entretiennent la médisance à leur manière, plus subtile  :

«  Cela s’est fait discrètement.

 La famille est très ennuyée

 Ce n’est pas la première fois.

 Enfin  !…  »

Conclusion douce à l’orgue. Personne n’a compris ce qui s’est passé et chacun poursuit son chemin sans en tirer profit. La scène s’est vidée peu à peu et tout continue comme avant.

Mais pas pour tout le monde…

SCÈNE 3
LES RAISONS PROFONDES

Un chœur ouvre la scène, nous donnant à entendre une de ces phrases qui résument la vie de Charles de Foucauld, et révèlent tout son cœur  :

«  Aussitôt que je crus qu’il y avait un Dieu, je compris que je ne pouvais faire autrement que de ne vivre que pour Lui.  »

Cette citation est extraite d’une lettre admirable à son ami Henry de Castries (1901), encore incroyant, à qui il raconte sa conversion, sans doute dans le but de provoquer, avec délicatesse, celle de son ami. C’est ainsi qu’il livre la raison profonde de son entrée à la Trappe.

Le chœur chante calmement mais fermement et même puissamment, avec une montée dès le début sur «  qu’il y avait un Dieu  », soutenu par les bois et prolongé par les cordes. Le chœur termine humblement, sans autre instrument que l’orgue et les basses.

Le piano, doux et romantique, très “ fin dix- neuvième ” avec les alternances et oppositions des rythmes binaires et ternaires, crée un climat insaisissable, intime, quelque peu mélancolique mais résigné et même consentant. Nous entrons dans le bureau de l’abbé Huvelin qui s’entretient avec Marie de Bondy, sa dirigée. Ce sont les deux êtres que Charles chérit le plus au monde.

Nous sommes en 1890, six mois après le départ de Charles pour la trappe de Notre-Dame des Neiges, et bientôt pour Akbès à sa demande.

L’abbé Huvelin rompt le silence en évoquant le départ de Charles, et Marie de Bondy en souligne le sacrifice pour tous. Ils se rappellent sa conversion, chacun disant la contribution de l’autre  : Marie la grâce d’avoir rencontré l’abbé Huvelin pour l’instruire, le confesser et lui donner la communion. Le piano a laissé la place à l’orgue, se contentant de créer un fond, avec les cordes très douces, au caractère éthéré, aérien, par des batteries feutrées.

L’abbé, lui, déclare à Marie de Bondy que les saintes femmes de sa famille avaient déjà amorcé la conversion de Charles par «  le témoignage silencieux de votre affection et de votre vie chrétienne…  » Avec une précision importante  : «  Mais c’est à vous et à vous seule qu’il doit sa grande dévotion au Sacré-Cœur.  » À vrai dire, cette remarque est de Charles lui-même dans une lettre adressée à Marie. Nous verrons, en conclusion de notre camp, qu’effectivement, après le refus opposé par Louis XIV aux demandes du Sacré-Cœur de Jésus transmises par sainte ­Marguerite-Marie de se consacrer à ce Cœur adorable, et de frapper ses étendards du Cœur et de la Croix, la dévotion au Sacré-Cœur de Jésus restera une “ dévotion populaire ”, avec des pèlerinages à Paray-le-Monial, mais sans recevoir l’appui de la hiérarchie, non seulement dans l’État, mais même dans l’Église…

Les instruments, un temps silencieux, reprennent vigueur lorsque Marie chante  : «  Qui aime veut imiter  !  » rappelant certains airs de “ Sainte Cécile ”.

J’attire votre attention sur un autre air que vous reconnaîtrez. Au moment où l’abbé Huvelin évoque le «  plus grand sacrifice qu’il voulut offrir à Dieu  : la séparation  », on reconnaît l’air de la Passion, plusieurs fois repris de l’oratorio des “ Mystères douloureux ”.

Marie de Bondy, songeuse et douloureuse, enchaîne  : «  Pour toujours…  » suspensif. L’abbé Huvelin, en bon directeur de conscience, ajoute avec bonté et fermeté  : «  Sans esprit de retour.  » Et Marie de Bondy, crucifiée mais consentante, reprend  : «  Pour toujours…  »

Le dialogue reprend, exprimant les intentions du jeune trappiste de «  tenir compagnie à Notre-Seigneur, autant que possible, à la dernière place avec Jésus  ». C’est tout son “ idéal ”.

Le chœur chante à nouveau une phrase de lui qui dit le fond de son cœur et explique son attitude  : «  J’aime Notre-Seigneur Jésus-Christ et je ne puis supporter de mener une vie douce et honorée quand la Sienne a été la plus dure et la plus dédaignée qui fût jamais.  » Telle qu’il l’a comprise dans son pèlerinage en Terre sainte, sur les lieux mêmes.

«  Je ne veux pas traverser la vie en première classe pendant que Celui que j’aime l’a traversée dans la dernière.  » Cette phrase est tirée d’une lettre à son ami Duveyrier du 24 avril 1890.

Le chœur, très sobre et narratif, suit le texte en tâchant d’exprimer la vérité des sentiments sans affectation, avec quelques éléments de figuralisme, par exemple, après avoir commencé en Si b majeur  : «  J’aime…  », modulation en Sol mineur pour «  Quand la Sienne a été la plus dure…  » puis en Si b mineur, de plus en plus sombre. Retour en Si b majeur pour montrer sa détermination  : «  Je ne veux pas traverser…  » et de nouveau en mineur à  : «  Pendant que Celui que j’aime…  »

Ce sont de petites nuances qui nous mettent en disposition pour entrer dans les sentiments de notre saint.

Marie, qui comprend bien son cousin, lit entre les lignes et devine une «  souffrance aiguë avec le sentiment de sa faiblesse, sans esprit de retour ni calcul, pour l’amour de Dieu  ».

Mais l’abbé, qui ne perd pas l’occasion de faire du bien à sa dirigée, lui retourne la question  : «  Et vous  ?  » Elle répond courageusement, montrant qu’elle entre dans les vues de son cousin  : «  Il laisse un grand vide. C’est un arrachement. Mais ma tristesse n’est pourtant pas un murmure  », avec une pointe douloureuse sur «  ma tristesse  », et la fin de la phrase qui se détend  : «  … n’est pourtant pas un murmure  » (extrait d’une lettre de Marie de Bondy au Père Eugène, maître des novices à Notre-Dame des Neiges).

Le chœur achève cette scène émouvante et délicate par un autre texte du Père de Foucauld qui montre ses dispositions en 1893  : «  Je n’attendais que la Croix, j’ai reçu la paix.  » Mais aussi  : «  On n’oublie pas ceux que l’on aime en se rapprochant de Dieu  », avait-il écrit à Mimi en partant pour toujours.

Quel cœur  !

SCÈNE 4
LA TRAPPE

En janvier 1897, après sept ans de vie exemplaire à la Trappe, mais sentant l’appel à une vie plus parfaite, hors de la Trappe, arrive le moment où frère Marie-Albéric devra faire ses vœux perpétuels ou quitter.

Son Père abbé, dom Louis de Gonzague, qui l’aime et qui l’admire, veut garder ce moine de valeur. Il décide de l’envoyer à Rome continuer ses études de théologie, pensant que là, sous la direction de dom Sébastien Wyart, Père général de l’Ordre à Rome, il fera ses vœux et restera à la Trappe pour en devenir l’un des piliers.

«  Ces sept ans se sont écoulés comme un rêve  », écrira-t-il à Raymond de Blic à la veille de partir pour Rome. Pour sa part, ce furent sept ans de vie parfaite, dans la plus grande stabilité et une exacte obéissance monastique.

À Rome, il se met avec ardeur aux études jusqu’au 16 janvier où il entre en retraite à l’issue de laquelle il devra prononcer ses vœux ou quitter. Il est entièrement abandonné au bon vouloir de ses supérieurs par lesquels il saura la volonté de Dieu.

Ses supérieurs sont unanimes pour dire qu’il fut un trappiste exemplaire pendant ces sept années.

Nous sommes au 23 janvier 1897, à la fin de sa retraite. Dom Wyart réunit son conseil, réduit sur la scène à deux Pères représentant les deux “ parties ”  : le Père Lescand, Père-maître des étudiants à Rome, en qui le frère Marie-Albéric trouve un vrai Père, et qui manifeste un don exceptionnel de discernement. Dans le Conseil, il défendra les aspirations du frère Marie-Albéric qui se sent appelé à un autre genre de vie plus parfaite. Tandis que le Père Jérôme, nom emprunté à un Père trappiste, ami du Père de Foucauld à Rome, représentera la pensée de dom Louis de Gonzague, faisant tout pour le garder.

Une petite “ méditation ” à l’orgue nous plonge dans ce climat religieux de sainte retraite.

Puis dom Wyart explique à son conseil, sur une musique sobre mais un ton un peu solennel, la raison de leur convocation et, pour le public, il rappelle ce qu’ils défendent.

La parole est au Père Jérôme qui va s’appliquer, à l’aide de citations de ses supérieurs, à montrer comment le frère Marie-Albéric a été un trappiste exemplaire durant ces sept années, et donc qu’il a certainement leur vocation, qu’il faut le garder.

Le premier “ témoin ” est le maître des novices de Notre-Dame des Neiges, le Père Eugène, à qui le chœur des hommes donne sa voix, soutenu par le chœur des cuivres, chaud et profond  : «  Le brave jeune homme s’est entièrement dépouillé de tout, je n’ai jamais rencontré un détachement pareil, et tout cela avec une modestie excessive. Il peut se vanter de m’avoir fait pleurer et fait sentir ma misère.  » La voix émue du Père Eugène termine dans les profondeurs. On est déjà largement dépassé. Dom Wyart ne peut qu’approuver  : «  En effet, un bon sujet.  »

Le Père Lescand, sur un autre ton, explique  : «  S’il a cru trouver ce qu’il cherchait à la Trappe, dès le début, il a vu que cela n’y était pas. Jamais il n’y a trouvé son idéal.  »

«  Quel idéal  ?  » demande dom Wyart, soucieux.

«  La pauvreté et l’abjection.  » On comprend l’étonnement des Pères quand on connaît l’austérité de la Trappe  !

Le Père Lescand enchaîne dans une mesure à 3/8 un peu dansante pour montrer que le «  jeune homme  » s’est jeté avec délices dans ces austérités. Mais on apprend que «  les adoucissements imposés par Léon XIII n’ont fait qu’aggraver les choses  ». Ce Pape est vraiment une catastrophe. Chaque fois qu’il touche à quelque chose, c’est un malheur  !

Le Père Jérôme réplique, assez vif  : «  Pourtant, ses supérieurs sont unanimes pour dire qu’il fut un trappiste exemplaire pendant ces sept années.  » Puis il reprend le rythme ternaire et dansant pour signifier l’aisance avec laquelle il a observé la Règle  : «  Ne sentant ni le jeûne ni le froid, avec une union à Dieu de tous les instants, trouvant l’Office très doux et dans le travail manuel une consolation.  » Pour qui connaît la vie monastique, il ne peut que s’exclamer  : «  Cela ne peut venir que de Dieu  !  » De fait. Pour nous qui l’avons reçu comme modèle, c’est très ­rassurant. Ce n’est pas un instable, un gyrovague, indiscipliné ou désobéissant. Bien au contraire.

Dom Wyart en est édifié  : «  Voilà une âme d’élite…  » Et le Père Jérôme insiste  : «  Il a notre vocation. Il est même appelé à occuper de grandes charges…  » Il est coupé par le Père Lescand  : «  C’est bien ce qu’il craint et ce qu’il fuit  !  » Et il plaide avec ardeur la cause du frère Marie-Albéric.

Le ton monte entre les deux Pères. Impérieux et conscient de tenir le parti de dom Louis de ­Gonzague, le Père Jérôme revient à la charge en affirmant «  qu’on ne peut se défaire d’un pareil sujet  ».

C’est dom Sébastien Wyart qui doit les apaiser et rendre son jugement, tiré d’une lettre à dom Louis de Gonzague qui exprimera plus tard un certain mécontentement  :

«  Mes chers Pères, après avoir prié (solennel), étudié, réfléchi, j’en arrive à dire qu’épris moi-même de cette âme incomparable, et ayant employé tous les moyens pour la conserver, Dieu, d’une manière évidente, m’a infligé l’insuccès (cette dernière phrase est soulignée par les cordes). Qui peut résister à Dieu  ?  » Repris par le chœur et tout l’orchestre, même les timbales. Car c’est vraiment la conclusion qu’il faut retenir. Tout cela n’est pas rêveries ou caprices, c’est l’œuvre de Dieu.

Le calme revenu, le Père général donne ses instructions pour que le frère soit dispensé de ses vœux et parte pour l’Orient, à Nazareth, le Père Lescand est envoyé pour le prévenir.

Pendant ce temps, le frère Marie-Albéric est en prière, attendant la réponse de Dieu, totalement abandonné.

Le chœur entonne la “ Prière d’abandon ”, large, majestueuse, calme et confiante. La première phrase, en entier ou en partie, servira de refrain, tandis que frère Marie-Albéric chantera tout le texte accompagné par le chœur “ bouches fermées ”, dans un sentiment de complet abandon et humilité, sans orchestre, pour garder le recueillement et l’intimité. L’orgue conclut la scène comme il l’avait introduite, dans un climat de ferveur religieuse.

SCÈNE 5
PAUVRE OUVRIER DE NAZARETH

«   Je cherche à gagner ma vie par un humble travail…
peut-être auriez-vous besoin d’un pauvre serviteur   ?
  »

Comme le dit notre titre général, c’est par amour, pour un amour plus parfait qu’il quitte la trappe où il était heureux, afin d’imiter au plus près la vie de Notre-Seigneur Jésus-Christ comme nous le chanterons à la fin de la scène. Descendre et rechercher la dernière place, comme il l’avait entendu prêcher par l’abbé Huvelin.

Nous le retrouvons à Nazareth, chez les sœurs clarisses. La mère Marie-Ange de Saint-Michel s’entretient avec une sœur tourière, sœur Marie-Fidèle, dans le jardin, quand sœur Marthe, une autre tourière, vient la prévenir qu’un inconnu la demande au parloir.

La musique est animée, au piano puis aux cordes, tandis que sœur Marthe entre en trombe, pour annoncer le visiteur pour le moins étonnant dans son accoutrement, après un long voyage de 175 km à pied  !

Mère Marie-Ange répond évasivement à la tourière, la musique se calme, mais quand elle apprend qu’il est envoyé par le Père Voisin, l’aumônier, la Mère devient attentive, sans doute déjà prévenue par l’aumônier. Elle demande des précisions à sœur Marthe qui prend plaisir à décrire le visiteur dans son accoutrement ridicule, confectionné par lui-même et cousu à trois grands points avec de la ficelle.

«  Oh  ! si vous voyiez, ma Mère…  » Le piano s’en donne à cœur joie, ainsi que le xylophone, moqueurs.

Mais ils sont bientôt arrêtés par sœur Marie-Fidèle qui se rappelle l’étrange personnage qu’elle a vu quelques jours plus tôt pour la fête de sainte Colette où il y avait eu adoration du Saint-Sacrement toute la journée. Elle raconte, dramatique, avec les cordes, en trémolos frémissants  :

«  Ma Mère, c’est cet homme qui est resté toute la journée en adoration, il y a trois jours. Quand la cloche sonna pour le repas, il me dit (le chœur des hommes chante à l’unisson)  : “ Allez dîner, ma sœur, moi, je vais rester près du Bon Dieu pour vous rem­placer. ”  » On comprend la gêne de la pauvre sœur  ! «  Tout interdite, continue-t-elle, je n’osais dire non, mais je suis restée à la fenêtre pour faire le guet de crainte qu’il ne vole l’ostensoir  !  »

La Mère, qui a tout compris, remercie et demande qu’on le fasse entrer, apaisante. Mais sœur Marthe, contrariée et inquiète du danger, objecte. Mère Marie-Ange répète avec calme et fermeté  : «  Faites-le entrer  !  »

Quelques notes aux bois laissent au visiteur le temps d’entrer. Il est accueilli par un «  Dieu soit béni  !  » de rigueur dans les couvents, auquel il répond  : «  Dieu soit béni, ma Révérende Mère  !  » Malgré les apparences, il a des usages  !

Le dialogue s’engage, parfois interrompu par sœur Marthe, impétueuse, qui donne son avis sans qu’on le lui demande  : «  Vous n’avez besoin de personne, ma Mère, encore moins d’un vagabond  !  »

Mais mère Marie-Ange ne se laisse pas distraire par la tourière, impressionnée par son saint hôte qui ne demande ni salaire, ni soupe, mais seulement un peu de pain et du temps pour prier. Ce n’est pas un ouvrier ordinaire. Pareillement pour le logement, il ne demande que la guérite à outils et est ravi de la mince paillasse qu’on lui propose, et qu’il ne gardera pas longtemps  !

Tandis que sœur Marthe le conduit à ses appartements (  !), mère Marie-Ange s’exclame, en direction de sœur Marie-Fidèle  :

«  Ma sœur, en ce mois de saint Joseph, remercions le chef de la Sainte Famille de nous avoir envoyé un saint.  » Cela chanté sur l’air de “ Aimable saint ” du Mont-Royal, bien sûr  !

Alors, le chœur chante un extrait de sa lettre à Marie de Bondy, du 22 mars 1897  :

«  Je suis fixé à Nazareth… Le Bon Dieu m’a fait trouver ici ce que je cherchais  : l’imitation de la vie de Notre-Seigneur Jésus…  » très sobre, humble, intime, mais rehaussé par les cordes pour la suite  : «  J’ai embrassé ici l’existence humble et obscure de Dieu, ouvrier de Nazareth.  » Fulgurant raccourci du mystère de l’Incarnation  : d’un Dieu fait homme, fait “ ouvrier à Nazareth ”  !

SCÈNE 6
LE SACERDOCE

Suite et fin de cette période de sa vie où il est absorbé par l’imitation de la vie de Jésus à Nazareth. «  L’imitation est inséparable de l’amour, quiconque aime veut imiter  : c’est le secret de ma vie  », écrit-il à Gabriel Tourdes.

Il est heureux, même s’il n’est pas dans les consolations.

Le 6 juin 1897, il écrit sur son carnet ses pensées sublimes sur sa mort, qui ne le quitteront plus  :

«  Pense que tu dois mourir martyr, dépouillé de tout, étendu à terre, nu, méconnaissable, couvert de sang et de blessures, violemment et douloureusement tué… et désire que ce soit aujourd’hui…  » C’est la description de sa propre mort, vingt ans avant  ! Notre Père pensait qu’il avait certainement eu la révélation de son martyre dès cette époque.

Avec la permission du Père Voisin et de mère Marie-Ange, il passe la plus grande partie de ses nuits en adoration au pied du Tabernacle.

C’est pendant cette période aussi qu’il écrit ses Méditations, qui n’étaient pas destinées à la publication  ! Comme ce 1er juin 1898 où il délire d’enthousiasme et de ferveur à la pensée de la communion de la Très Sainte Vierge Marie au jour de la Pentecôte.

Cependant, de même qu’il est prêt à vivre ainsi toute sa vie, commence à germer en lui une idée qu’il repousse comme une tentation  : celle de retourner à la Trappe pour devenir prêtre et faire du bien aux âmes.

Mars 1898, il entre en retraite. Emporté par un amour ardent qu’il transforme en un immense désir de rédemption  : «  Je dois aller dans l’univers entier par mes prières qui doivent embrasser tous les hommes  », chanté par le premier chœur.

Déjà, dans sa retraite de novembre 1897, il avait noté  : «  Faut-il tenir à être à Nazareth  ? Non, pas plus qu’au reste. Ne tenir à rien qu’à la volonté de Dieu, à Dieu seul…  »

Le 7 juillet 1898, il part pour Jérusalem, envoyé par mère Marie-Ange à mère Élisabeth, supérieure des clarisses de Jérusalem, qui désire voir cet homme dont le couvent de Nazareth lui parle avec tant d’admiration.

La première surprise passée, elle pourra dire  : «  Nazareth ne s’est pas trompé, nous avons un saint dans la maison.  »

S’ensuit une grande union spirituelle. Il écrit à l’abbé Huvelin  : «  L’abbesse de Jérusalem, très différente de caractère de celle de Nazareth dont elle est la mère spirituelle, lui ressemble par sa bonté pour moi  : la première se montrait pour moi une sœur, celle-ci une mère  ; la première est une très belle âme, celle-ci est une sainte. Elle a une tête de glace et un cœur de feu.  »

«   D’ailleurs, mon genre de vie me va   : j’y chante avec tant de douceur le beau chant de la pauvreté et de l’abjection.   »

Cette fois-ci, la scène se passe au parloir, chez les clarisses de Jérusalem. Mère Élisabeth a essayé de persuader frère Charles d’imiter plus parfaitement Jésus en recevant l’ordination sacerdotale.

Après le premier chœur, nous prenons le parloir en route. Mère Élisabeth “ attaque ”, animée, persuasive  : «  En devenant missionnaire vous rendriez pourtant de grands services. Et pourquoi n’êtes-vous pas prêtre  ?  »

Il répond, très humblement  ; en mineur  : «  C’est ici que me veut le Bon Dieu. Être prêtre, ce serait me montrer et je suis fait pour me cacher.  »

La Mère abbesse insiste avec des arguments qui ne peuvent le laisser insensible, soutenue par les violons très chaleureux  : «  Songez que si vous deveniez prêtre, il y aurait chaque jour dans le monde une Messe de plus, un nombre infini de grâces pour les hommes.  »

Mais il continue de résister, sur fond de cuivres sombre, expression de sa profonde humilité  :

«  Offrir le Saint-Sacrifice me semble un rêve, tant je me sens profondément indigne. Diriger les âmes me semble la chose du monde dont je suis le plus incapable… D’ailleurs, mon genre de vie me va  : j’y chante avec tant de douceur le beau chant de la pauvreté et de l’abjection.  » La flûte a remplacé les cuivres pour cette dernière phrase.

Mère Élisabeth ne se tient pas pour battue, on a dit que c’est une femme de caractère  ! Elle reprend avec fermeté dans un tempo plus enlevé, en 6 / 8  : «  Jésus ne l’a pas moins chanté à Capharnaüm qu’à Nazareth… et de plus, vous le ferez chanter aux autres.  » Notez qu’elle est passée à l’indicatif  : “ Vous le ferez ”, comme si la chose était déjà résolue  ! Sa conclusion est encore plus étonnante, jugez-en vous-mêmes  ! «  Parlez-en à votre directeur. Nous prierons pour que Jésus vous inspire ce désir.  » Elle ne dit pas  : «  … pour qu’il vous éclaire sur ce que vous devez faire  ». Non, c’est tout décidé, et elle aura raison. Quelle femme  !

Sur un ton liturgique, elle prend congé  : «  Loué soit Notre-­Seigneur Jésus-Christ.  » Et lui, répond  : «  À jamais  !  » La Mère abbesse sort avec la “ sœur écoutante ”.

Le chœur chante une méditation du 2 mars 1898 qui nous le montre parfaitement docile aux inspirations divines, dans l’obéissance, que ce soit pour rester ou pour partir  :

«  Ô mon Jésus, vous m’apprenez donc à ne pas m’attacher à ma tranquille et douce solitude, mais à être prêt à embrasser toute fatigue, tout travail, toute croix pour vous, et à mettre tout mon bonheur en vous seul en tous les instants de ma vie.  »

SCÈNE 7
L’ORDINATION

«   Marie ma cousine, vous qui avez eu le bonheur d’assister à la première Messe de Charles, racontez-moi tout sans rien omettre.   »

Mère Élisabeth est arrivée à ses fins  ! Le frère Charles a été ordonné prêtre au grand séminaire de Viviers, le 9 juin 1901, après être resté une nuit en prière au pied du Saint-Sacrement. Marie de Bondy, sa chère cousine, n’a pas pu y assister, c’est Marie de Blic, la sœur de Charles, qui lui racontera sa première messe à l’abbaye Notre-Dame des Neiges.

Elles sont dans un salon, chez l’une ou l’autre. Après quelques mesures d’introduction au piano, Marie de Bondy interroge sa cousine, pressante, avide de tout savoir sur les cérémonies.

Le piano, lui aussi est animé par des accords brisés. Mais pour le récit de Marie de Blic, il laisse la place à l’orgue plus propre au caractère “ liturgique ” de son récit.

Elle raconte qu’elle a logé à Notre-Dame des Neiges où le Père est arrivé tard après son ordination  ; où il a passé le reste de la nuit en action de grâces devant le Saint-­Sacrement (violons très doux) jusqu’à la messe de communauté à 6 heures, suivie de sa première messe.

Les cordes s’animent dans une grande montée pour exprimer l’émotion des assistants  : «  Tous les assistants étaient bouleversés par la ferveur du nouveau prêtre.  » Et elle conclut, avec les cuivres, par une exclamation qui a de quoi faire gonfler le petit cœur de sa cousine  : «  Ah  ! qu’il était beau dans sa chasuble faite de vos mains  !  » Marie de Bondy répond modestement qu’elle n’a fait que suivre les indications de son cousin. Le chœur en chante la description, tirée d’une lettre de Charles à sa cousine.

Les hommes à l’unisson, pour commencer  : «  Tâchez de la faire toute blanche, excepté le Cœur rose.  » Le chœur continue à quatre voix avec les cordes en batteries  : «  Sa petite Croix brune, et les flammes autour de la Croix sortant du Cœur et les rayons jaunes rayonnant bien loin autour.  » Les cuivres entrent à leur tour pour ajouter de la “ couleur ”, c’est le paroxysme  ! «  Faites un Cœur bien rayonnant, qu’il rayonne sur toute cette pauvre terre, sur ceux que nous aimons et sur nous-mêmes.  » Personne n’est oublié.

La musique s’apaise et Marie de Bondy chante qu’il a pris pour devise  : “ Jesus Caritas ”, et elle explique  : «  Toute la religion est résumée dans ce Cœur, elle est exprimée par ce mot “ caritas ”  : Notre amour de Dieu et du prochain.  »

Marie de Blic raconte alors un trait savoureux, sur un ton enjoué accompagné par le piano  : «  Le religieux qui lui a appris à dire la Messe a raconté qu’à chaque parole du rituel, son “ élève ” entrait en contemplation, et qu’il devait le tirer par la manche pour qu’il revienne à lui  !  »

«  “ Il suffisait de le voir quelques instants pour avoir l’impression nette qu’on était en présence d’un saint ”, disait-il  ».

Marie de Bondy lui demande, non sans une sainte envie, si elle a communié de sa main. Réponse extasiée de Marie de Blic, soupir de sa cousine. Puis elle reprend son récit  : l’action de grâces, le parloir qui ont suivi.

«  Et que fera-t-il maintenant  ?

 S’il est prêtre, c’est pour les âmes. Alors la pensée du Maroc lui revient, car là-bas il n’y a pas de prêtres. Son désir est de repartir pour l’Afrique afin de faire régner dans les âmes Jésus et la charité.  »

Un grand chœur majestueux, avec orchestre, chante en conclusion  :

«  Quand on est plein de Jésus, on est plein de charité. Comme Marie, ayons “ hâte ” de partager notre trésor Jésus avec nos frères infidèles qui ne le possèdent pas.  »

C’est toujours le mystère de la Visitation, qui est le type même de l’apostolat dont il rêvait, comme nous l’expliquera notre Père dans une lecture spirituelle du 2 juillet 1974.

SCÈNE 8
LE “ PÈRE DU BLED ”

Le chœur ouvre la scène avec un extrait d’une lettre à Henry de Castries où il explique son projet missionnaire d’un type nouveau, l’évangélisation par la Présence du Saint-Sacrement, l’offrande du divin Sacrifice, la prière et la charité  :

«  Priez Dieu, cher ami, pour que je fasse ici l’œuvre qu’il m’a donnée à faire, que j’y établisse un petit couvent d’où rayonne une telle piété que toute la contrée en soit éclairée et réchauffée.  »

Une sonnerie de clairons, figurée par un chœur de trompettes, nous transporte, semble-t-il, dans un camp militaire. Mais le décor est celui de l’ermitage de Béni-Abbès dont nous avons la photographie. On y reconnaît la Croix qui délimite la clôture de l’ermitage. Deux militaires devisent, admiratifs de la charité du Père de Foucauld qu’on voit en train de s’occuper des enfants et des miséreux.

Son cloître se transforme en place publique où toute la misère humaine se donne rendez-vous  : voyageurs, malades, pauvres Noirs qui ne savent plus où aller, enfants, mendiants… Il est tellement charitable que même le marabout musulman de Béni-Abbès l’appelle “ le Père du bled ”.

Tout cela est chanté sur le ton de la conversation, plutôt enlevé et réjouissant, en Sol majeur jusqu’à la fin de l’entretien. Une brève intervention des cordes donne de la chaleur au passage où l’un des militaires parle de la «  vénération profonde  » dont les indigènes l’entourent. Mais à la fin, passage subit en Mi mineur, une légère inflexion qui laisse pressentir un trouble, une crainte  : «  Sa situation n’est pourtant pas sans danger.  »

Colonisation et évangélisation vont de pair.

Ils n’ont pas le temps d’épiloguer, les “ clairons ” annoncent l’arrivée du commandant. Les deux militaires chantent en duo avec la caisse claire  : «  Voici le commandant qui vient visiter son cher ami. ­Laissons-les  !  » Nouvelle sonnerie plus proche. Les militaires saluent le commandant et sortent.

À son tour, le Père salue joyeusement Laperrine. Et l’entrevue de ces vrais amis, qui portent ensemble le souci du bien de la colonie, montre, citations à l’appui, que «  colonisation et évangélisation vont de pair  ». Le frère Charles de Jésus est le premier à vanter les exploits de Regnault, chef de poste à Béni-Abbès, qui «  a fait un coup magnifique à Tabelbala  ». Le Père en voit l’intérêt stratégique en grand militaire et colonial, de connivence avec Laperrine pour faire les choses en douce sans inquiéter le gouvernement. L’un et l’autre n’hésitent pas à fronder le pouvoir qu’ils savent timoré.

Laperrine évoque une autre affaire, celle du glorieux combat du lieutenant Cottenest à Tit, dont il déplore, comme Foucauld, que l’on n’exploite pas la victoire, laissant ainsi le rezzou se reformer et allumer une sorte de guerre sainte permanente.

Laperrine explique ensuite son but qui est de réaliser l’unification de l’Empire, de l’Afrique occidentale française (AOF), depuis la Libye et le Fezzan qui commande tout le désert, jusqu’à la côte atlantique, et depuis Alger jusqu’à Tombouctou et Dakar.

Le Père de Foucauld écrivait à Henry de Castries à propos de Laperrine  :

«  La situation des oasis a beaucoup changé depuis qu’il est commandant supérieur. Laperrine, très intelligent, très actif, d’une indépendance de caractère et d’un désintéressement absolus, a rapidement mis les oasis en plein progrès, réelle prospérité, par un mélange de force employée avec justice, de constante loyauté et de grande douceur.  »

Le commandant décide de faire une «  tournée d’apprivoisement  » dans le massif du Hoggar qu’il est urgent de pacifier. Et il vient à Béni-Abbès solliciter le concours du Père de Foucauld qui commence par refuser. Lui qui approuvait ces projets de Laperrine, – ils sont d’accord en tout  ! – à la pensée de l’accompagner, est saisi de vertige. Les trémolos au violon figurent son trouble, pensant que ce n’est pas sa vocation. Cependant, après consultation de Mgr Guérin et de l’abbé Huvelin, il y consentira.

Dans une lettre à l’abbé Huvelin, il expose ses réticences  : «  Quitter Béni-Abbès  ? Je frissonne, j’en ai honte, à la pensée de quitter le calme au pied de l’autel et de me jeter dans les voyages pour lesquels j’ai maintenant une horreur excessive… Et pourtant, je me sens de plus en plus poussé intérieurement à ce voyage.  »

C’est uniquement pour le bien de ces pauvres Touareg et pour le service de Dieu et de la France qu’il le fera. Et la marque que cela vient de Dieu, c’est qu’il s’en remet à son évêque, Mgr Guérin, et à son directeur et Père spirituel l’abbé Huvelin.

Le Père de Foucauld s’adjoindra donc en “ clandestin ” à la Compagnie saharienne du capitaine Regnault, malgré l’interdiction formelle de l’administration. Mais Laperrine enfreint la consigne sans vergogne  : «  Pour ce qui est de l’administration républicaine, cela fera une protestation de plus… J’ai un dossier pour cela  ! Partout où vous passerez, les Touareg, même les pires des insoumis, se précipiteront à genoux pour baiser votre gandoura et recevoir votre baraka  : “ le marabout  ! ”  »

Ils se quittent ainsi et le chœur chante un abrégé d’une très belle méditation de Nazareth, datée de 1898  :

«  Toute notre vie, si muette qu’elle soit, doit être une prédication de l’Évangile par l’exemple  ; toute notre existence, tout notre être doit crier l’Évangile sur les toits.  »

Le chant commence avec réserve, modestie, et monte peu à peu jusqu’à l’explosion de «  crier l’Évangile  ».

SCÈNE 9
VISITATION

Visitation et apprivoisement.

Nous avons déjà vu comment, dès le moment de sa conversion, le mystère de la Visitation prendra une place centrale dans la spiritualité du Père de Foucauld. Marie de Bondy médiatrice auprès de son cousin, joue le rôle de Marie visitant sa cousine Élisabeth.

Dans cette scène, seul le chœur chante, tandis qu’on voit le Père en tournée d’apprivoisement et de pacification avec Laperrine. La caravane s’est arrêtée dans une oasis, la population est d’abord méfiante, mais la bonté, les sourires et les petits cadeaux du Père attirent ces pauvres gens.

Dans sa retraite de 1898, le Père de Foucauld s’arrête longuement sur ce mystère  :

«  Ô Vierge de la Visitation, Marie qui se hâte…  », les violoncelles exécutent des mouvements de croches, figurant la marche hâtive de Marie, et rappelant, pour ceux qui ont de la culture musicale  ! notre oratorio sur les mystères joyeux.

«  C’est la charité du Christ qui vous presse, c’est Jésus qui, à peine est-il entré en vous, a soif de faire d’autres saints et d’autres heureux  », chante le chœur à l’adresse de la Bienheureuse Vierge Marie avec amour.

Le mouvement de croches aux basses s’arrête tandis qu’un second chœur lance une brève prière, datée du 2 juillet 1904  :

«  Ô Marie  », chaque syllabe est marquée, lancée comme une flèche, avec les cuivres, «  continuez votre Visitation, visitez les Touareg, le Maroc, le Sahara, les infidèles, toutes les âmes…  » Les violoncelles reprennent leur marche en s’éloignant…

Mais la prière du Père de Foucauld continuait ainsi  : «  … moi, indigne, visitez-moi, Mère chérie, convertissez-moi, je vous le demande à genoux  ».

Le 2 juillet 1907, il revenait sur ce mystère  : «  Porter Jésus en silence chez les peuples infidèles et les sanctifier silencieusement par la Présence du saint Tabernacle, comme la Très Sainte Vierge Marie sanctifia la maison de Jean en y portant Jésus…  »

Notre bienheureux Père comprit, pratiqua et nous donna pour règle cette “ missiologie ” du rayonnement de la charité du Cœur de Jésus selon le mystère de la Visitation. Il écrit à l’article troisième de notre Règle  :

«  Leur vie s’inspirera de celle du Père de Foucauld, le frère universel. Ils rechercheront comme lui le dénuement et l’abjection pour vivre humblement la ressemblance de leur Modèle Unique, Jésus. À sa suite ils voudront “ crier l’Évangile par toute leur vie ” et rayonner discrètement parmi les infidèles la Charité du Cœur de Jésus. Ainsi seront-ils moines missionnaires.  »

«  Frère Charles de Jésus, disait notre Père dans une lecture spirituelle du 2 juillet 1974, a vu dans ce deuxième mystère joyeux le type même de l’apostolat dont il rêvait. Il voulait d’abord des prêtres, des laïcs pour prier, adorer dans ces milieux païens, donner le spectacle de ce qu’est la vie chrétienne et donner au Christ lui-même la vertu d’évangéliser, de sanctifier ces peuples par sa présence […]. Disons combien nous nous sentons fils et filles du Père de Foucauld, dans ce mystère de la Visitation. Il faut d’abord contempler et ensuite livrer aux autres les richesses de notre contemplation. D’abord prier, rayonner la grâce du Christ tout alentour. Telle est la tradition monastique immémoriale. Nous laissons Jésus agir dans les âmes, nous sommes ses instruments. Cela nous met dans l’ombre et Jésus en pleine lumière.  »

SCÈNE 10
DANS LA SOLITUDE DE TAMANRASSET
(1905)

Le film “ L’Appel du silence ” a beaucoup de mérites, mais il pèche par son titre. Ce n’est pas le silence qui attire le Père de Foucauld, ni la solitude, c’est Jésus qu’il recherche et les âmes qu’il veut lui gagner.

Sur un fond doux et statique des cordes se détache la petite mélodie de monsieur Leca introduisant le chœur. Celui-ci chante un extrait d’une lettre à madame de Bondy, qui livre tout son cœur en peu de mots  : «  Je resterai seul, très heureux d’être seul avec Jésus, seul pour Jésus.  »

La scène se déroule le 4 septembre 1905. Le capitaine Dinaux vient faire ses adieux au Père avant de le laisser seul pour neuf mois, à un mois de chameau de la présence française la plus proche.

«   Je resterai seul, très heureux d’être seul avec Jésus, seul pour Jésus.   »

Le capitaine hésite à laisser le Père seul dans une région hier encore farouchement hostile aux Français. Mais le Père insiste pour rester à Tamanrasset, sous la protection de Moussa ag Amastane qui a fait amende honorable pour son attitude des deux dernières années.

Moussa a également proposé d’installer le “ marabout-chrétien-serviteur-du-Dieu-unique ” sur son territoire et de le prendre sous sa protection.

Après avoir rassuré Dinaux, le Père consacre son ermitage  : «  Que Jésus et Marie bénissent cet établissement où je veux prendre pour seul exemple la vie de Nazareth. M’installer chez les Touareg, pour faire voir la Croix et le Sacré-Cœur de Jésus aux musulmans.  »

Puis il écrit à Marie de Bondy  : «  Ma chère cousine, ne vous tourmentez pas de me voir seul…  », chanté par le chœur, très apaisant. Pourquoi  ? «  J’ai le Saint- Sacrement, le meilleur des amis, à qui parler jour et nuit. J’ai la Sainte Vierge et saint Joseph, j’ai tous les saints, je suis heureux et rien ne me manque.  » C’est un bonheur surnaturel, héroïque même, si on peut dire, et la musique est plus recueillie, plus intérieure que débordante.

Il continue, seul  : «  Priez pour les populations qui m’entourent, leur situation est bien lamentable.  »

Puis, il s’anime, la musique aussi, pour chanter  : «  Ce sont des gens habitués depuis des siècles à ne vivre que de razzias, de rapines et de meurtres.  » Quel tableau  ! Le chœur enchaîne à l’unisson, citant une lettre à Raymond de Blic  : «  Tout y est mensonge, ruse, duplicité, convoitises de toutes espèces, violence, avec quelle ignorance et quelle barbarie  !  » Il continue seul, plus calme, comme fatigué de tant de maux  :

«  Plus le temps s’écoule, plus on les connaît, plus on les voit mauvais  !  »

Dans cette même lettre, le Père de Foucauld ajoutait  :

«  Vous sentez bien que ce ne sont pas les gens au milieu desquels je vis, qui sont faits pour vous faire oublier.  »

On est loin du Père de Foucauld admiratif de cette “ culture ”, comme on veut nous le faire accroire  !

Puis il reprend son chant, apaisé  : «  Mais Jésus a répandu son Sang pour tous ces hommes…  »

Conséquence de cette affirmation  :

«  Alors j’avance pour Jésus, pour qu’Il règne là.  » Énergique, martial, car c’est une Croisade eucharistique et mariale  : «  Et quand le Sacré-Cœur rayonnera…  » en imitation…

«  de ses Tabernacles, ces hommes durs et incultes se civiliseront  »..

Mais un retour en mineur exprime une souffrance, celle «  de voir les âmes se perdre, écrit-il à Marie de Bondy en 1908, et le Règne de Jésus ne pas s’étendre  », sur fond sombre de cuivres et basses, «  faute d’ouvriers. Je suis honteux pour notre pays et notre temps, de voir le peu qu’il fait.  »

Dure constatation. Qui n’est pas d’aujourd’hui  : «  Dieu n’est pas aimé  », gémissait saint François d’Assise. Et le chœur conclut tristement  :

«  Si j’étais à la place de ces malheureux musulmans qui ne connaissent ni Jésus, ni Marie notre Mère, comme je voudrais qu’on fît son possible pour m’en tirer  !  »

SCÈNE 11
LE MARABOUT CHRETIEN
(Septembre 1910)

Ô vous   ! Écoutez Dassine au son de l’imzad. Écoutez-la chanter un amour inconnu…

La scène se déroule après le voyage de Moussa en France (août – septembre 1910) organisé par le Père afin que son protégé prenne la mesure de la grandeur de la France.

Encore une fois, il ne faut pas se méprendre. Le Père de Foucauld n’a pas été séduit par la beauté des poésies et danses indigènes, comme le prétendent des auteurs récents. Il ne reconnaissait pas leur “ civilisation ” comme égale à la nôtre. Bien au contraire  !

Notre Père dit que s’il s’est mis au service des pauvres du Sahara. Il s’est acharné à mettre en forme leur langue et à les considérer comme ses frères afin de leur transmettre ce que notre civilisation française avait de meilleur…

Il travaille huit heures par jour à établir dictionnaire Touareg – Français, grammaire touarègue, recueils de poésies, proverbes et textes touareg, dans le but de faciliter la tâche des futurs missionnaires.

Il se fait aider par Ba Hamou, un Noir grincheux et insupportable de la tribu des Dag Rali, secrétaire de Moussa ag Amastane. Nous le reverrons bientôt.

Le Père de Foucauld veut faire de la langue targui un rempart contre l’arabisation et l’islamisation du Hoggar. D’où cet effort prodigieux pour mener à bien cet immense travail linguistique et prendre ainsi l’islam de vitesse.

La scène s’ouvre sur un chant de Dassine, la poétesse du Hoggar qui, avec son mari, a beaucoup aidé le Père de Foucauld dans ses travaux. Ici, elle chante les louanges du marabout ­chrétien. Elle est accompagnée de l’imzad, instrument à corde frottée, comme le violon, avec une seule corde, ce qui en limite beaucoup l’expression  ! Thierry Juffard va faire son possible pour tirer de son violon un son grincheux, inspiré d’authentiques musiques touarègues mais un peu simplifiées parce que chez eux rien n’est écrit. C’est de l’improvisation, très “ couleur locale ”, avec des notes et des rythmes “ incertains ”.

«  Écoutez Dassine chanter au son de l’imzad
Un amour inconnu
…  »

C’est l’adresse. Premier couplet  :

«  Un pauvre est tombé,
Abandonné des siens
Qui lui portera secours  ?
C’est le marabout chrétien,
Serviteur-du-Dieu-Unique
.  »

Deuxième couplet tiré des proverbes touareg  :

«  Le coléoptère, aux yeux de sa mère,
Sera toujours une Gazelle
.  »

Application  :

«   Pour le marabout, tout pauvre malheureux
Est le plus grand roi de la terre
.  »

C’est joli, non  ?

Et Moussa vient à la rescousse, en chantant une de ses paroles authentiques, adressée au Père pour lui dire toute sa reconnaissance  :

«  Père, j’ai vu ta sœur en France et je suis resté deux jours chez elle. J’ai vu ton beau-frère. J’ai visité leur parc et leur château… et toi, tu vis à Tamanrasset comme le pauvre  !  »

«  Le pauvre  », c’est le Hartani, esclave méprisé de l’orgueilleux targui  !

Après ce mot tiré de la lettre de Moussa au Père, un petit discours du Père de Foucauld, formé de notes retrouvées après son martyre, donne des «  conseils à Moussa  ».

Il n’hésite pas à lui faire discrètement mais fermement la morale et le catéchisme, pour le faire progresser, mais sans précipiter les choses.

Le Père de Foucauld insiste beaucoup sur l’entourage  : fuir les vauriens et se méfier des arabes étrangers. Il le pousse à la sédentarisation, condition nécessaire pour les civiliser.

«  Réduis tes dépenses  !  » Moussa avait tendance à mener la grande vie et, pour cela, à s’endetter. Le Père de Foucauld invoque des raisons surnaturelles  : «  Te faire petit parce que Dieu seul est grand.  » Ce qui se dit en arabe  : Allah ‘ akbar  ! Mais ici, ce n’est plus un cri assassin  !

Il l’exhorte aussi à ne pas mentir  : «  Tout mensonge est contraire à Dieu, car Dieu est Vérité.  » Et, pour terminer, un article du catéchisme  :

«  Aime Dieu par-­dessus toutes choses de tout ton cœur, de toutes tes forces et de tout ton esprit. Aime tous les hommes comme toi-même pour l’amour de Dieu.  »

Tout cela est chanté très simplement, comme on parle à un enfant pour être compris. Moussa l’en remercie, reconnaissant que le Père a toujours les bons conseils.

Ils se quittent tandis que Dassine, au son de l’imzad et des tambours, reprend son chant. Cette troisième strophe est l’œuvre de Dassine elle-même  :

«  Son souvenir ne périra qu’avec notre voix,
Il n’a fait que du bien au peuple targui
.
Quand Dieu le rappellera à lui,
Il montera au Ciel tout droit  !
  »

SCÈNE 12
LES DEUX COLONISATIONS
(1912)

Dans cette scène sont exposées les deux conceptions de la colonisation  : celle du Père de Foucauld et celle de Lyautey, radicalement opposées. En 1903, le Père lui fit signe, étant prêt à suivre les soldats, pour que l’Évangile entre au Maroc sur les pas de la France. Lyautey ne répondit pas à son appel.

En 1905, celui-ci vient le visiter à Béni-Abbès, pour recueillir des précisions sur sa randonnée dans le Sud, et surtout pour l’interroger sur le Maroc. Car Foucauld reste la référence depuis sa “ Reconnaissance au Maroc ” de 1883-1884.

«  Télégraphiez-moi, et je viendrai  », lui dira le Père dans leurs nombreuses rencontres. Mais il n’y eut jamais de télégramme.

En février 1905, Charles de Foucauld écrit à Mgr Guérin  : «  Lyautey ne fera rien pour les missions, rien contre elles. Très gracieux et bienveillant pour tous, faisant la part égale à tous, tenant la balance égale, aimant dans les missionnaires leur action civilisatrice, mais à une condition, qu’on n’ait pas à s’occuper d’eux, qu’on n’entende pas parler d’eux, qu’ils fassent leur œuvre discrètement, à petit bruit, et sans qu’on ait à y intervenir.  »

Un jour, Lyautey aurait même dit  : «  Qu’on renvoie ce petit prêtre en France, il est en train de saper les bases de ma politique indigène.  »

Pareillement, il jalouse et exècre Laperrine  : «  Lyautey trouve que je m’occupe trop des Touareg et a demandé que l’on me fiche dehors (…). Il m’adore, m’aime beaucoup, me trouve parfait, mais ne veut plus entendre parler de moi comme subordonné et déclare me lâcher à fond.  » (Lettre de Laperrine, du 10 juillet 1906)

J’apprends à prier aux musulmans en disant sur les petits grains   : «   Mon Dieu, je vous aime   », et sur les gros grains   : «   Mon Dieu, je vous aime de tout mon cœur.   »

La scène s’ouvre sur le Père de Foucauld en train d’apprendre aux enfants à réciter le “ chapelet-charité ” tandis que le chœur en fait le récit. C’est une invention de son cru pour tâcher d’amener les infidèles à l’amour de Dieu. «  Un chapelet très simple  » pour lequel il demande à Mgr Guérin des indulgences. Et il sollicite Marie de Bondy  :

«  Je veux vous demander une vingtaine de chapelets tout à fait communs, en bois, mais solidement montés en fer ou en cuivre, et assez longs pour pouvoir être passés au cou par des personnes ayant une grosse coiffure, des femmes  : au bout une toute petite médaille et non une croix. C’est pour les musulmans à qui j’apprends à prier en disant, sur les petits grains  : “ Mon Dieu, je vous aime ”, et sur les gros grains  : “ Mon Dieu, je vous aime de tout mon cœur ”.  »

Un officier assiste à la scène, l’observe, méprisant, et lui lance, gouailleur  : «  Ah  ! vous espérez encore les convertir  ! Vous savez bien qu’avec les musulmans, c’est impossible  !  »

Objection cent fois répétée qui est passée en dogme. Le Père répond sur un ton posé, accompagné par l’orgue  :

«  Il est vrai qu’ils sont incapables de discuter… Il faudra du temps. Pour le moment, ils ne sont pas assez sauvages pour recevoir notre religion sans preuves. Et ils ne sont pas assez instruits ou intelligents pour comprendre les preuves sur lesquelles elle est si solidement établie. Il faudra d’abord instruire et civiliser, convertir ensuite… Assurément, une telle œuvre ne peut se faire que si l’armée est là pour la protéger et pour manifester la puissance française.  »

La formule est très percutante, sans mépris mais lucide. En plusieurs occasions, il insiste sur la manière de s’y prendre avec les musulmans. Il ne s’agit pas de les convertir en un jour ni par force, mais tendrement, discrètement, par persuasion et bon exemple. «  Les approcher doucement, dit-il à Marie de Bondy, pour les instruire, les civiliser et enfin, quand ils seront des hommes, en faire des chrétiens  ; avec les musulmans on ne peut pas en faire d’abord des chrétiens et civiliser ensuite. La seule voie possible est l’autre, bien plus lente  : instruire et civiliser d’abord, convertir ensuite.  »

Il dira aussi  : «  Ils ne peuvent comprendre nos preuves. Il faut donc que ce soit par autorité qu’ils croient.  » Au sens religieux d’une autorité qui inspire confiance.

Mais l’officier est choqué de ce que le Père semble mettre l’armée au service de l’Église, et ­promouvoir le “ colonialisme ” tandis que Lyautey préconise le protectorat.

Au commandant Brissaud, en janvier 1912, le Père de Foucauld disait clairement ce qu’il pensait du protectorat  : «  J’espère que tout marchera à souhait et que du protectorat (qui vaut mieux que rien, mais qui est un régime faux laissant place à d’énormes abus et ne permettant pas de faire le bien qui est dû à des peuples à nous soumis) on passera, à l’heure voulue, à l’annexion.  »

L’officier se met en colère, reprenant les termes de Lyautey sur fond de batteries de violons  : «  Vous êtes en train de saper la politique indigène de Lyautey  !  » «  Vrai créateur d’Empire, il développe les pays conquis, tout en conservant les autorités indigènes sans leur substituer les nôtres.  »

Contre cette “ inculturation ”, le Père s’anime à son tour, son sang bouillonne, car il y va de toute son œuvre  :

«  Les grands chefs indigènes sont un des maux de ce pays. Ils pressurent leurs administrés et empêchent le contact avec les Français par crainte de perdre de leur influence. Ils s’opposent à tout progrès… il faut les faire disparaître partout  !  » écrivait-il au même Brissaud le 15 août 1912.

Le ton monte  ! l’officier rappelle que, pour ne pas se mettre la population à dos, «  Lyautey tient à ce qu’on respecte la religion des pays conquis. Il développe la religion musulmane et fait même construire des mosquées.  »

C’est dire qu’il ne veut pas d’un “ marabout chrétien ” dans son royaume  !

Le Père réplique  : «  C’est pourtant un devoir pour les peuples chrétiens d’évangéliser les colonies dont ils sont les Pères.  »

C’est le moment, pour notre frère Henry, de citer un texte du Père de Foucauld qui fait l’éloge de la colonisation française… au Canada  :

«  Puisse ce pays être colonisé comme le Canada par des familles qui en fassent un prolongement de la France et non exploité par des gens véreux et des pêcheurs en eau trouble.  »

C’était la grande idée qui inspira “ L’Union coloniale française ” que le Père tenta de créer.

Le Canada a été le théâtre d’une colonisation réussie parce qu’elle était catholique avant tout. La vraie colonisation protège la religion catholique, pendant que la religion catholique soutient la ­colonisation.

Les Canadiens reconnaîtront les premières notes de l’hymne canadien sur le mot “ Canada ” repris par les cuivres. C’est un petit amusement chauvin  !

L’officier continue en énonçant le principe cher à Lyautey  : «  Il faut bien encourager et maintenir leurs coutumes et leurs mœurs  ; vous ne voulez quand même pas les franciser  !  »

Le Père répond fermement  :

«  Bien sûr, les franciser  ! et avant tout les christianiser, convertir au Christ ces pauvres âmes païennes ou musulmanes.  »

Puis, le ton change, le Père cesse la controverse pour parler comme prêtre et colonisateur et donner de solennels avertissements. Les cordes créent un climat “ grave ” avec des notes répétées, lentes puis tenues  : «  L’heure est grave, car on s’est si peu occupé du salut de leurs âmes qu’on peut dire qu’on ne s’en est point occupé. On les a maintenus dans la soumission et c’est tout.  »

Les violons se taisent pour le laisser, seul avec l’orgue et le continuo, avertir la France. Dés le début de l’année 1912, il annonçait que si la France ne remplit pas ses devoirs de civiliser, franciser et évangéliser ses colonies, elles nous jetteraient dehors.

En février 1912, il écrit au capitaine Pariel  :

«  Si, oublieux de l’amour du prochain […], nous traitons ces peuples non en enfants mais en matière d’exploitation, dans cinquante ans, ils nous jetteront à la mer.  »

Comment ne pas reconnaître le caractère prophétique de ces appels pathétiques  ? «  Dans cinquante ans  »  : 1912 + 50 = 1962, l’année de l’abandon de l’Algérie  !

À René Bazin, le 29 juillet 1916, il disait encore  : «  Si nous n’avons pas su en faire des Français, ils nous chasseront. Le seul moyen qu’ils deviennent Français est qu’ils deviennent chrétiens.  »

Le chœur chante alors  : «  Je suis prêt, pour l’extension du saint Évangile, à aller jusqu’au bout du monde, à vivre jusqu’au Jugement dernier.  »

Ce n’est pas de la littérature. Sainte Thérèse mue par le même souffle du Saint-Esprit, écrivait le 8 septembre 1896  : «  Je voudrais en même temps annoncer l’Évangile dans les cinq parties du monde et jusque dans les îles les plus reculées… Je voudrais être missionnaire non seulement pendant quelques années, mais je voudrais l’avoir été depuis la création du monde et l’être jusqu’à la consommation des siècles.  »

Ce chœur est pathétique, c’est un cri du Sacré-Cœur de Jésus, par la bouche de son serviteur, alors que celui-ci est constamment arrêté, empêché dans ses élans missionnaires, non seulement par l’administration républicaine mais encore par l’Église qui ne lui prête pas main-forte  !

SCÈNE 13
L’ÉVANGÉLISATION DES MUSULMANS
(1913)

«   Quelle belle mort mes sœurs, si nous pouvions un jour être tuées par les païens   ! Quel honneur et quel bonheur, si Dieu voulait nous exaucer   !   »

Le 27 avril 1913, le Père de Foucauld quitte Tamanrasset, en compagnie du jeune Ouksem pour lui faire connaître la France et pour y développer son Union coloniale. Le 8 juin, ils sont à ­Maison-Carrée près d’Alger. De Maison-Carrée, frère Charles de Jésus se rend à Birmandreis, où les Sœurs Blanches ont leur établissement principal. Il est prié d’exposer ce qu’il fait, et veut faire à Béni-Abbès et au Hoggar. L’épisode est si touchant que notre Père ne pouvait nous le lire sans émotion.

Cela va nous donner l’occasion, après avoir exposé sa doctrine coloniale dans la scène précédente, de parler de sa méthode missionnaire sous le feu roulant des questions des sœurs, très «  attentives au moindre mot noble ou plaisant, et qui s’inclinent lorsque le nom du Maître choisi est prononcé  », nous dit la chronique.

Une charmante petite mélodie, au piano, introduit le “ chapitre ” en nous faisant entendre le thème du chant final des sœurs. La supérieure des religieuses présente le Père et l’abandonne à leurs questions  :

La première demande  :

«  Comment sont les Touareg  ?  »

La réponse est extraite d’une lettre à Raymond de Blic en 1907  : «  Si dans les pays chrétiens comme la France, il y a tant de mal, pensez à ce que peuvent être ces pays où il n’y a pour ainsi dire que du mal, d’où le bien est à peu près totalement absent.  »

Quand on connaît la charité du Père, ces descriptions et celles qui vont suivre sont très fortes.

«  Les Touareg exercent leur domination sur les harratin, esclaves noirs, les derniers des hommes et les plus nombreux, qui sont traités plus durement que des animaux.  »

Le rythme s’est resserré et le ton monte à mesure que grandit l’indignation de frère Charles  :

«  Chez eux les femmes applaudissent les razzias que font les hommes et chantent les combats passés.  » Rythme martial, bien sûr  ! «  Elles vivent librement et tuent les enfants nés hors mariage…  »

À certains moments, on sent le Père écœuré par la grossièreté des mœurs de ce peuple, quoique, dans sa charité, il ne le dise pas  !

«  On se croirait dans un camp d’apaches  !  » écrivait-il au colonel Sigonney. Le ton s’est calmé, la tension est tombée, par lassitude.

Une autre sœur demande  :

«  Que pouvez-vous y faire  ?  »

La réponse nous est donnée dans une lettre à l’abbé Huvelin où il revient sur un thème qui lui est cher  : «  Ma présence fait en apparence bien peu de bien  : mais j’ai foi que celle du Divin Maître dans le tabernacle en fait en réalité beaucoup.  »

Ailleurs, il disait  : «  Le grand bien que je fais, c’est que ma présence procure ici celle du Très Saint-­Sacrement, il est impossible que Jésus soit corporellement en ce lieu sans y rayonner.  »

Tout cela dit sur le ton de la conversation.

Vient la question tant controversée  : «  Peut-on espérer un jour convertir les musulmans  ?  » On sait que Mgr Lavigerie a répondu par la négative  : les musulmans sont inconvertissables. Cela ne semble pas être la pensée de Mgr Guérin, et surtout pas celle du Père de Foucauld qui note dans son diaire en juin 1903  : «  Toutes les âmes sont faites pour la lumière, pour Jésus.  » Les sœurs s’inclinent au nom de Jésus. «  Elles sont toutes son héritage, même les musulmans.  »

Il ajoutait  : «  Les musulmans ne sont donc nullement inaptes à être convertis.  »

«  Comment faut-il s’y prendre  ?  » demande une autre sœur.

«  En se faisant tout petit être à leurs yeux le frère universel, et ainsi rayonner Jésus (les têtes s’inclinent) et la charité.  »

Avant le Concile, dans les couvents, on s’inclinait au nom de Jésus, spécialement à l’office divin. Cela dit en manière de rappel aux jeunes frères, pour que cette sainte habitude ne se perde pas chez nous.

Dans notre texte, le Père emploie six fois le Nom de Jésus et chaque fois, nous verrons les têtes de toutes les religieuses s’incliner amoureusement.

Le Père de Foucauld développe sa pensée sur l’œuvre des religieuses et le bien qu’elles pourraient faire dans ces régions  :

«  Les religieuses catholiques sont appelées à jouer le plus grand rôle dans l’évangélisation de l’islam. Personne mieux qu’elles n’est capable de se faire aimer, inspirer la confiance, la reconnaissance, et d’atteindre la femme musulmane qui élève l’enfance dans la confiance ou la prévention envers les catholiques.  »

Autre bonne question qui va permettre au Père de s’exprimer sur des points importants  : «  La France a-t-elle des devoirs envers ces peuples  ?  »

Dans une lettre à sa sœur Marie de Blic, en juin 1908, frère Charles répondait en chef d’État du plus beau royaume qui soit sous le ciel  :

«  Ces Touareg, ces Algériens sont enfants de la France, puisqu’ils sont ses sujets. Les chrétiens de France doivent les christianiser, comme les parents doivent élever chré­tiennement leurs enfants.  »

Il reviendra souvent sur ce sujet dans ses lettres à propos de l’Union coloniale catholique, se plaignant de ce que nous n’accomplissions pas notre devoir envers les peuples que nous colonisons.

Il continue par un appel pathétique  :

«  Priez bien, mes sœurs, pour les pauvres Touareg, nous qui sommes si heureux, puisque nous avons la Vérité, le chemin du Ciel, la connaissance de Jésus et de son amour. Nous qui sommes si riches de Jésus, de notre sainte religion, ayons grande pitié de ces frères si malheureux et si pauvres, que Jésus nous ordonne d’aimer comme nous-mêmes.  »

«  Risquez-vous votre vie  ?  » lui demande encore une sœur.

Il commence par répondre en citant une lettre où il rassurait sa chère cousine Marie de Bondy  : «  Nous sommes, vous et moi, entre les mains du Bien-Aimé Jésus (les sœurs s’inclinent)… Il vaut mieux pour nous L’avoir que tous les soldats du monde.  »

Bel acte de confiance et d’abandon surnaturel. Mais il n’en reste pas là. Il a soif de tout donner, de se donner, de verser son sang pour Jésus. On l’a vu dès Nazareth. Il désirait et demandait à Dieu le martyre comme le plus grand bienfait, comme le rapporte «  frère Michel  », son compagnon d’un moment qui n’a pas persévéré.

Il chante avec exaltation  :

«  Mais si nous pouvions un jour être tués par les païens, quelle belle mort  ! Mes sœurs, quel honneur et quel bonheur, si Dieu voulait nous exaucer  !  »

Les violons, qui sont restés silencieux pendant les dialogues, enveloppent son chant comme d’une douce nuée mystique  ! Enfin, tout se tait. Le Père de Foucauld revient à lui et demande aux sœurs  :

«  Qui de vous, mes sœurs, voudrait se dévouer pour les Touareg  ?  »

«  Silencieusement, raconte René Bazin, toutes se levèrent d’un seul mouvement.  »

La musique monte, et les sœurs reprennent en duo le chant de frère Charles de Jésus, accompagné par un premier violon, puis le chœur et les instruments emboîtent le pas. C’est un grand moment. Tous nos anciens (missionnaires) rêvaient ainsi de partir pour les missions les plus dures, prêts à verser leur sang pour Jésus et pour les pauvres païens.

SCÈNE 14
LA GRANDE GUERRE, CROISADE CHRÉTIENNE
(1914-1916)

Saisi dès le premier jour des hostilités par l’angoisse de la patrie, le Père de Foucauld suit avec une attention extrême les événements du Front. Sa correspondance dévoile son âme.

C’est par ses lettres que nous allons le suivre.

Un petit air de piano mélancolique nous introduit dans le salon des Blic où sont réunis Raymond et Marie, leurs filles Denise et Élisabeth, ainsi que Marie de Bondy. L’ambiance est un peu lourde, à la tristesse se joint l’inquiétude pour Charles là-bas dans son désert, à la merci des pires.

C’est Marie de Bondy, avec son cœur aimant, qui pressent le plus le danger  : «  Je crains pour Charles, seul dans ce désert pendant que l’armée se bat ici. Il est à la merci de tous ces brigands.  »

«  Dieu sait, continue Marie de Blic, comme il lui en coûte d’être loin de nos soldats.  »

Il a pensé s’engager, mais Laperrine lui a conseillé de rester au Hoggar où il est plus utile.

Raymond de Blic, sur un ton plus assuré, en majeur, fait remarquer que «  son devoir est de rester là-bas pour aider à y tenir la population dans le calme et pour conseiller les uns et les autres  ».

Toutes ces réflexions sont des citations des lettres du Père de Foucauld. Elles expriment donc sa pensée.

«  De son désert, il comprend mieux les causes de la guerre que nous ici  », dit Marie de Bondy.

Le chœur des hommes, sur fond de musique dramatique avec des accords répétés au piano et aux violoncelles, et quelques notes lancinantes aux cuivres, chante un extrait d’une lettre à Joseph Hours  :

«  Que Dieu garde la France  ! Comment est-elle tombée si bas  ?  » On croirait la voix d’un prophète. «  L’ignorance grandissante et la recherche du bien-être matériel sont les principales causes de sa décadence religieuse.  »

Raymond et Marie font remarquer que «  ses jugements sont toujours pleins de bon sens et de fermeté. Il réclame que la Turquie cesse d’être un État, et que l’Allemagne soit mise à merci et perde son unité. La paix ne sera durable qu’au prix de son écrasement.  »

Sur chacun de ces points, il développe sa pensée dans une lettre à Laperrine, en décembre 1915. Il a des vues militaires et politiques dignes des meilleures pages de l’Action française  ! Les deux jeunes filles, ses nièces, s’exclament avec enthousiasme  : «  Il a raison  !  »

Sa sœur Marie fait ensuite remarquer  : «  Il pensait, en entrant dans la vie religieuse, qu’il aurait surtout à conseiller la douceur et l’humilité. Avec le temps, il a vu que ce qui manque le plus souvent, c’est la dignité et la fierté  », comme il le disait lui-même à Laperrine en décembre 1915.

«   Maintenant, je comprends mieux les Croisades.   »

Marie de Bondy aborde un autre sujet qui revient souvent dans ses lettres  : la guerre actuelle est une vraie Croisade.

Le chœur chante à l’unisson, puis à deux voix  : «  Maintenant je comprends mieux les Croisades et surtout celle des Albigeois. Dieu sauvera encore une fois le monde par la fille aînée de son Église.  »

C’est une pensée qu’il ne cessera d’inculquer à ses correspondants. Il ne s’agit pas d’une guerre quelconque entre deux, trois ou même vingt pays, mais d’une Croisade dont l’enjeu est le salut du monde. Et la France est l’instrument de Dieu. Il espère que la France «  en sortira meilleure  ».

À mère Saint-Michel, la supérieure de Nazareth, il écrit le 28 novembre 1916, trois jours avant son martyre, ces lignes magnifiques  :

«  La France, malgré les apparences, reste la France de Charlemagne, de Saint Louis et de sainte Jeanne d’Arc. La vieille âme de la nation reste vivante dans notre génération  : les saints de France prient toujours pour elle. Les dons de Dieu sont sans repentance et le peuple de saint Remi et de Clovis reste le peuple du Christ… En choisissant la France pour le berceau de la dévotion au Sacré-Cœur et les apparitions de Lourdes, Notre-Seigneur a bien montré qu’Il garde à la France son rang de premier-né… Ces martyrs de la charité qui ont donné leur vie pour protéger leurs frères et leurs sœurs de France des cruautés et des ignominies de l’invasion allemande, aident nos armées de leurs prières et, du Ciel, combattent pour nous.

«  Que nous sommes heureux d’être nés Français, d’être dans le camp du droit et de la justice, dans le camp qui combat pour que la morale chrétienne reste et devienne de plus en plus la loi du monde, pour la liberté de l’Église et l’indépendance des peuples. C’est tout l’héritage du christianisme que la France et ses Alliés défendent. “ Gesta Dei per Francos ”. Par la grâce du Divin Époux de l’Église et du Divin Époux des âmes fidèles, la fille aînée de l’Église poursuit l’accomplissement de sa mission providentielle dans le monde. Confiance et espérance.  »

Marie de Bondy reste très inquiète pour lui, du fait que «  l’Ahaggar est à l’abandon. Tous les bons officiers ayant été rappelés pour défendre la métropole.  »

Raymond, réaliste, abonde dans son sens  : «  Il est vrai que les senoussistes, mus par le fanatisme religieux, ont déclaré la “ Guerre sainte ”.  »

Élisabeth, sur fond musical martial, rappelle que son oncle Charles a prévenu qu’en cas d’attaque il ira se réfugier au Fort-Motylinski. Marie de Bondy ponctue avec eux que c’est «  rassurant  !  » sur un ton qui montre qu’elle n’est pas du tout rassurée  !

Marie de Blic renchérit  : «  Le plus inquiétant, c’est que tout le monde là-bas regarde notre présence comme provisoire et qu’ils attendent l’arrivée du “ Mahdi ” qui soumettra les ­chrétiens.  »

C’est probablement ce que pense Moussa lui-même et le Père n’est pas dupe. Tous les musulmans “ modérés ” qui nous entourent aujourd’hui en métropole  ! cent ans après, sont dans le même cas…

Le Père de Foucauld entretient une énorme correspondance avec ses amis officiers sur le front, conseille ceux qui sont restés en Afrique. Il s’indigne devant les calculs politiques et ce qu’il appelle «  la méthode de reculade  » ainsi que les négociations avec les rebelles.

Chanté par les hommes  : «  Ne pas réprimer sévèrement, c’est enhardir les criminels et encourager les autres à les suivre  ; c’est perdre l’estime de tous, soumis et insoumis, qui, dans cette conduite, ne voient que faiblesse, timidité, crainte.  »

D’autres textes du Père de Foucauld développent cette pensée  : «  C’est décourager les fidèles qui voient que le même, ou presque le même traitement attend les fidèles et les déserteurs, les soumis et les rebelles…  »

Et plus loin  : «  Traiter de puissance à puissance avec des chefs ennemis ou rebelles, c’est les grandir infiniment et se diminuer d’autant…  » Un seul chef d’État au monde sait aujourd’hui les conséquences pratiques à tirer de ces évidences  : Vladimir Poutine  !

Les deux nièces, admiratives, s’exclament alors en duo  : «  Oncle Charles, c’est vraiment le moine-soldat qui veille aux frontières de l’Empire chrétien. Son bordj est un bastion de la Chrétienté, perdu dans les sables du désert, face à l’ennemi  !  » C’était une parole de notre Père  ; le chant est joyeux et martial  !

Mais Marie de Bondy reste inquiète et dit doucement, presque plaintive, sentant l’épreuve venir  : «  Que Dieu le protège  !  » et Marie de Blic ajoute  : «  Qu’Il nous le garde  !  »

Le chœur termine cette scène en nous faisant entendre une lettre à Marie de Bondy, destinée à la tranquilliser  :

«  Que le Bon Dieu est bon de nous cacher l’avenir  ! Quel supplice serait la vie s’il nous était moins inconnu  ! Et qu’il est bon de nous faire connaître si clairement cet avenir du Ciel qui suivra l’épreuve terrestre  !  »

René Bazin, commente ces admirables élévations mystiques  :

«  Celui qui écrivait ces lignes n’avait plus que deux semaines à vivre. Il ne le savait pas, mais il était prêt, quotidiennement, à recevoir la mort de la main de ces hommes pour lesquels il avait tant prié, tant marché dans le sable et la rocaille, tant souffert de la soif et de la chaleur, étudié tant de jours et tant de nuits, accepté tant de solitude et, au bref, tant peiné de son corps et de son esprit.  »

SCÈNE 15
LE COMPLOT
(Novembre 1916)

«  Guerre aux roumis  !  »

Un groupe de conjurés, quelques jours avant le martyre du Père de Foucauld, se réunissent pour mettre leur attaque au point et redire leurs motivations  ; ainsi établir à l’avance “ Les causes réelles de l’assassinat du Père de Foucauld ”, comme le titrait une étude de Charles Vella en 1953, qui allait contre toutes les reconstitutions tendant à en faire un fait divers, un “ accident ”.

Notre Père, avant de nous expliquer la portée mystique de la mort du Bx Charles de Foucauld, s’est attaché à en établir avec précision les causes historiques et les circonstances.

Ce qu’il démontre, c’est qu’elle ne fut pas la “ bavure ” d’un simple pillage. Les textes sont là. Laperrine, par exemple, précisait que l’assassinat du Père de Foucauld doit se rattacher à la lettre trouvée à Agadès dans les papiers de Khaoucen, où un Européen (turc ou allemand) lui conseillait, comme première mesure, avant de soulever les populations, de tuer ou de prendre en otages les Européens connus comme ayant de l’influence sur les indigènes et leurs chefs dévoués aux Français. Alors, “ l’accident ”… était bien prémédité.

Depuis le début de l’année 1915, des groupes de rebelles se sont inflitrés au Sahara, venant de Tripolitaine. Dans le Sud, le désert du Fezzan est aux mains des senoussistes, nos pires ennemis  ! mus par un fanatisme religieux… La Guerre sainte, le djiḥad, est déclenchée.

Dans ce contexte, le Père de Foucauld se montre un vrai stratège. Il connaît tout ce qui se passe à plus de 600 km alentour. Il est au centre de tous les renseignements que les Touareg lui fournissent dans un vif sentiment de fidélité. Il est donc à même d’informer et conseiller les militaires.

Le capitaine Depommier témoignera  :

«  Parmi les sentiments primordiaux qui firent agir les assassins, il faut voir, à coup sûr, le fanatisme  : “ Guerre aux roumis  ! ” Depuis longtemps, la propagande en faveur de la Guerre sainte était active dans la région, de nombreux propagateurs venaient de l’Est, de chez les senoussistes, et avaient acquis à leur cause la fraction des Ait-Lohen… Le Père de Foucauld n’en ignorait rien.  »

Selon Laperrine, la Turquie, poussée par l’Allemagne, cherchait à soulever les indigènes contre les Français, mais tant que le Père de Foucauld restait au milieu des Touareg, ils ne pouvaient atteindre leur but.

Certes, ce n’est pas le service de l’Allemagne qui meut ces indigènes, mais leur fanatisme musulman, savamment excité par des individus soudoyés par l’Allemagne. C’est la “ Guerre sainte ”, le djiḥad, qui est déclarée, mais elle l’est à l’instigation des Allemands, ce qui ne change rien à sa nature religieuse  ! Et ce djiḥad se heurte à un homme, le marabout chrétien. Ainsi, la “ Guerre sainte ” est bien la cause immédiate, prochaine, déterminante de l’assassinat du Père de Foucauld.

L’assassinat est commandé, le crime est prémédité, le complot va se concentrer sur le Père… En supprimant cette force, l’islam pouvait reprendre son expansion et jeter les Français à la mer, moins de cinquante ans plus tard.

La scène commence par la citation d’une lettre à Marie de Bondy du 15 septembre 1916  : «  Si on ne change pas promptement de méthode (la “ reculade ”), les senoussistes arriveront ici dans quelque temps.  » Chanté par le chœur, sur un ton serein, qui exprime une parfaite lucidité sur les événements.

Puis commence la réunion des conjurés, les principaux acteurs de ce drame, sur une musique dure, surtout au piano, et un chant “ vif et criard ”.

Le principal instigateur, ou le meneur, est le fameux Ba Hamou que nous avons déjà vu, personnage inquiétant, dont le Père disait qu’il était «  bien louche  ».

Étant secrétaire de Moussa, il travaille à l’islamiser, lui et son peuple.

Vella dira de lui qu’il joua le rôle primordial dans le martyre du Père de Foucauld.

«  Pratiquant le double jeu, ce lettré musulman sait capter la confiance de “ son ami ” français. Il le renseigne sur des peccadilles et l’aide très utilement dans son ouvrage sur l’écriture touarègue. Mais, parallèlement, il entretient et attire tout ce qui peut nuire à sa cause.  »

Quand Moussa quittera le Hoggar pour l’Adrar soudanais avec ses tribus en 1914, Ba Hamou concentrera alors toute sa néfaste activité sur les Dag Rali du Hoggar. Il sert d’agent de liaison au chef de guerre senoussiste Khaoucen.

Ba Hamou est entouré d’un razzieur nommé Beuh ag Rhabell, de Kerzou, un noble Touareg d’une tribu dissidente, ancien brigadier méhariste de Fort-­Motylinski, et de El Madani, cultivateur d’Amsel.

Si Ba Hamou est l’équivalent de Caïphe, El Madani sera le Judas  !

Nos comploteurs entrent en scène et récapitulent toutes leurs intentions et consignes sur le ton de la psalmodie.

Le piano les accompagne avec une certaine brutalité, tandis que le tambour donne un sentiment d’agitation et de tension.

Ba Hamou rappelle que ce sont les senoussistes qui ont déclaré la Guerre sainte. Kerzou fait remarquer qu’ils ne rencontrent plus aucune résistance de la part des Français («  la reculade  »…).

Les instruments interviennent peu mais, par des notes piquées, ajoutent de l’énergie à ces propos.

Beuh ag Rhabell, qui est un va-t’en-guerre, lance  : «  Les roumis reculent de partout. Guerre aux roumis  !  » repris par les autres séditieux, et ponctué par les cordes.

Ba Hamou ayant rappelé les consignes de Khaoucen – avant de soulever les populations, supprimer les Européens les plus influents –, Kerzou fait remarquer que «  le djiḥad se heurte à un homme, le marabout chrétien.  »

Quelques notes en trémolos laissent pressentir le drame.

Ba Hamou renchérit  : en le supprimant, «  l’islam pourra reprendre son expansion et jeter les Français à la mer. Guerre aux roumis  !  »

Beuh ag Rhabell rappelle la tentative d’assassinat contre le Père de Foucauld, du 21 septembre 1916, qui a été déjoué. Quatre chefs ont été pris et mis à mort.

La musique se calme, les percussions se taisent et l’orgue remplace le piano. Kerzou explique que cette fois-ci on a fait le vide autour de Tamanrasset et de Fort-Motylinski. «  Il est clair, dit Vella, que ce déplacement des campements en direction des régions soulevées est commandé par les événements qui se préparent  », à savoir le martyre de frère Charles de Jésus.

La garnison est réduite par la guerre en France, par des opérations extérieures, et les quarante-cinq méharistes du poste sont sans montures, ces dernières ayant été volées par un rezzou.

El Madani, le traître, qui avait bénéficié des bontés du Père et qui a travaillé à Tamanrasset près de lui, connaît donc ses habitudes. Il assure que le rezzou pourra camper dans son village d’Amsel en attendant le jour et l’heure propices.

Beuh ag Rhabell reprend le ton de guerrier pour dire qu’El Madani pourra faire ouvrir le fortin, réputé imprenable.

Quant à El Madani, il assure que les Dag Rali suivent la voie du Prophète, donc la Guerre sainte mais, ajoute-t-il sur un ton plus respectueux, religieux, peut-être superstitieux, avec l’orgue  : «  Mais ils ne voudront pas perpétrer cet assassinat  ».  » Ils conservent le souvenir de tout ce que le Père a fait pour eux. Et ils savent trop que c’est un homme religieux.

Mais le marabout Ba Hamou, d’origine fezzanaise et d’obédience senoussiste, saura bien les convaincre  : «  Il faut laisser s’accomplir l’acte voulu par Allah.  »

Il le chante sur un ton religieux, lentement, avec orgue, comme une sorte de fatalité. Puis il reprend le cri de guerre  : «  Guerre aux roumis  !  » repris par les conjurés et le chœur dans un grand tumulte.

SCÈNE 16
LE MARTYRE
(1er décembre 1916)

La scène du complot enchaîne sur une courte introduction aux cordes, très paisible, à la mélodie descendante en Sol mineur. Elle nous conduit à un chœur qui la reprend, pour nous faire entendre, de toutes nos oreilles et de tout notre cœur, sa dernière lettre écrite à Marie de Bondy le 1er décembre 1916, jour de sa bienheureuse mort qui fut “ Le sceau de l’amour ”, selon le titre du chapitre 22 de notre livre. Le bordj se dresse sur la scène, imprenable, et on imagine le Père de Foucauld écrivant à l’intérieur.

Après plusieurs lettres écrites, à sa sœur, qu’il veut tranquilliser, à Laperrine, avec des considérations stratégiques admirables de précision, il écrit enfin à Marie de Bondy, la confidente de toute sa vie, sa 734e lettre  ! Magnifique testament d’un grand cœur tout brûlant d’amour de Jésus et, en lui, du plus proche prochain  !

Le chœur chante  :

«  Notre anéantissement est le moyen le plus puissant que nous ayons de nous unir à Jésus et de faire du bien aux âmes.  »

Après le chœur, un peu lourd de ce qui se prépare, l’orgue “ commente ” brièvement et vient un temps d’attente  : notes prolongées, quelques notes aux timbales et clairon, très discrets, pour nous transporter dans le poste du capitaine de La Roche qui lit devant le bordj son rapport le 6 décembre 1916, de Fort-­Motylinski.

Le ton laisse peu de place aux sentiments  ; laconique, comme un rapport militaire. Il raconte simplement les événements d’après les premiers interrogatoires  :

«  Le premier décembre vers 7 heures du soir (c’était un premier vendredi du mois  !), un rezzou senoussiste s’est avancé jusqu’au bordj de Tamanrasset où le Père Charles de Foucauld se trouvait seul. Les assaillants n’auraient pu prendre le fortin (il s’anime), si un Hartani d’Amsel, El Madani (flexion chromatique sur le nom du traître), familier du Père, ne l’avait trahi (avec une chute qui marque son indignation).

«  El Madani se fit ouvrir la porte de son bienfaiteur (toute cette phrase est en chromatisme descendant et accentué pour figurer les mauvais desseins du Judas) en annonçant la poste de Motylinski, que le Père attendait.  »

Il termine sa phrase sur une demi-cadence introduisant un nouveau ton et une nouvelle action.

Commence alors une sorte de grand choral qui va intervenir tout au long de la scène, coupant l’action pour nous en faire bien comprendre la signification. C’est la méditation qu’il fit sur le martyre, le 6 juin 1897 à Nazareth, qui l’habitera jusqu’à la fin de sa vie, et qui se réalisera à la lettre vingt ans plus tard.

Notre Père pensait qu’il avait certainement eu la révélation de son martyre dès cette époque.

«  Pense que tu dois mourir martyr, dépouillé de tout, étendu à terre, nu, méconnaissable, couvert de sang et de blessures, violemment et douloureusement tué…  »

Tout à coup, sur cette scène vide où l’on voit la muraille imprenable du bordj avec le muret qui protège l’entrée, on entend des trémolos violents aux cordes et un appel de tierces en triolets à la clarinette, stressant, puis des cris en arabe  : «  Hek mou-hou  !  » Ce sont les senoussistes qui se sont emparés du Père et crient  : «  Saisissez-le  !  » Puis  : «  Il est pris  !  » «  Khda houwa  !  » «  Qebdu-hou guiddan  ! ḥezmou-hou  !  » «  Tenez-le bien  ! Attachez-le  !  »

«   Pense que tu dois mourir martyr…   »

Les senoussistes entrent sur la scène en traînant leur victime. La musique est frémissante, mais se calme peu à peu. Pendant qu’on attache solidement frère Charles de Jésus, un senoussiste félicite et bénit El Madani qui a attiré le marabout dans le guet-apens. «  Allah te bénisse, El Madani  ! Tu auras en récompense de tes œuvres une vie de délices dans l’autre monde  !  » En français, pour ne pas nous mettre à arabiser nous aussi  !

Bientôt, les senoussistes, qui étaient une qua­rantaine, entourent le prisonnier et le pressent de questions sur fond de musique agitée  :

 Quand vient le convoi  ?

 Où est-il  ?

 Qu’apporte-t-il  ?

 Y a-t-il des militaires dans le bled  ?

 Où sont-ils  ?

 Sont-ils partis  ?

 Où sont les militaires de Motylinski  ?

Mais au milieu de ce tumulte et de cette agitation, le Père reste impassible, ne prononce pas une parole. Il continue la méditation de toute sa vie  : «  Et désire que ce soit aujourd’hui  », chanté par le chœur.

Coup de théâtre, une sentinelle sonne l’alarme en criant  : «  Voilà les Arabes  !  » Ce sont les militaires de Motylinski qui viennent saluer le Père de Foucauld et relever son courrier avant de partir. Les conjurés se portent du côté de ces méharistes et laissent le Père avec un gardien.

«  Considère, reprend le chœur, que c’est à cette mort que doit aboutir toute ta vie.  »

La fusillade éclate, évoquée par le piano. Puis tout se tait et le chœur reprend  : «  Vois par là le peu d’importance de bien des choses  !  »

Tandis que les senoussistes reviennent de la fusillade pour reprendre le pillage du fortin, un senoussiste somme frère Charles de Jésus de prononcer la chahada, en arabe, sur un fond d’accord de La mineur prolongé aux cordes, doux  : «  Atteste qu’il n’y a de Dieu qu’Allah et que Mahomet est l’envoyé de Dieu.  »

Vella rappelle que ce rite était toujours rigoureusement observé par les Touareg dans toutes les exécutions concernant des musulmans ou des chrétiens. Faite à un prêtre chrétien, cette injonction revêt un caractère tout particulier d’invitation à l’apostasie.

À partir du moment où frère Charles de Jésus fut saisi et attaché, et jusqu’à la mort, il n’a fait que prier, absolument indifférent à ce qui se passait autour de lui, au témoignage de Paul Embarek.

À la sommation de chahader, le Père répond seulement  : «  Baghi-n-mout. Je veux mourir.  »

«    Violemment et douloureusement tué.   »

Une note aiguë au violon avec un grand crescendo et un coup de tout l’orchestre, fort et sec, figure le coup de fusil porté à la tête de la victime qui glisse lentement contre le mur du fortin.

Le chœur reprend et achève la méditation  :

«  Pense souvent à cette mort pour t’y préparer et pour juger les choses à leur vraie valeur  !  »

Les cordes concluent dans le même ton, une sorte de chœur “ à la russe ” déjà entendu dans notre premier “ Saint Paul ”, au martyre de saint Étienne. Tout un symbole  !

Le Père de Foucauld avait bien raison  : le 1er décembre 1916, au cœur de la guerre, il tombe au champ d’honneur d’une “ Croisade ” bien véritable. Cent ans après, les complots se multiplient en métropole pour la même raison de djiḥad… pour que la France fasse front au Nom de Jésus et du Cœur Immaculé de Marie.

«   Notre anéantissement est le moyen le plus puissant que nous ayons de nous unir à Jésus.   »

CHŒUR FINAL
HYMNE À NOTRE-DAME D’AFRIQUE

L’orgue fait doucement entendre une mélodie timide qui se développe et introduit une hymne à Notre-Dame d’Afrique qui a conduit toute cette vie comme le prologue l’annonçait.

La première strophe commence par une évocation du troisième Secret de Fatima  :

«  Sous les bras de la Croix, des anges prosternés
Recueillaient du martyr le précieux sang versé.  »

Sur un air déjà entendu dans le premier oratorio de Fatima pour l’évocation de ce même mystère, dans le troisième secret, doucement avec orgue et violoncelles, mais une incise vient se placer au milieu de la strophe, comme un cri du cœur, une oraison jaillissante  : «  Notre-Dame d’Afrique  », rehaussée par les cuivres  :

«  Notre-Dame d’Afrique
«  Le versait sur les âmes qui s’approchaient de Dieu,
En semence à venir sur tous les malheureux.  »

Si l’air semble un peu triste, mélancolique, bien dans la suite du drame, il est très serein et chargé d’espérance.

La deuxième strophe se chante sur le même air, avec une progression instrumentale, les bois venant compléter le précédent accompagnement  :

«  Malgré le criminel et odieux abandon

… de l’Algérie française  !

Marie est toujours là, Elle offre son pardon.
Montez, peuples d’Afrique,

Nouvelle intervention des cuivres.

Jusqu’à son sanctuaire, implorer le secours
De son Cœur maternel qui exauce toujours.  »

Enfin, les violons entrent, un à un et bientôt toutes les cordes pour accompagner la troisième et dernière strophe  :

«  Du Cœur Immaculé, obtenez-nous s’il vous plaît,
Que soit planté là-bas notre drapeau français.
Ô Charles de Jésus  !
Faites-y refleurir une vraie Chrétienté

Pour que, s’il est possible, comme il disait lui-même,

Tous les hommes soient sauvés  !  »

Tout s’achève sur un «  Amen  !  » tout aussi serein en contrepoint, avec les instruments, plénitude de joie toute céleste, sans éclat, mais d’une espérance inconfusible.

frère Bruno de Jésus-Marie.

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