La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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La Contre-Réforme Catholique au XXIe siècle

IL EST RESSUSCITÉ !

N° 183 – Janvier 2018

Rédaction : Frère Bruno Bonnet-Eymard


LE MYSTÈRE DU CHRIST JÉSUS

par frère Bruno de Jésus-Marie.

«  L’encyclopédie  » publiée sous la direction de Joseph Doré, et sous le titre Jésus, offre un état de notre apostasie qui prépare la victoire de l’islam, déjà acquise sans coup férir, je veux dire  : pacifiquement. Avec ou sans “ terrorisme ”  : en douceur…

«  Les éditions Albin Michel, prévient l’éditeur, sont une maison non confessionnelle, qui n’est affiliée à aucune Église ou communauté particulière.  » Mais Joseph Doré est archevêque émérite de Strasbourg, non  ? Certes  ! Et même ancien doyen de la faculté de théologie et de sciences religieuses de l’Institut catholique de Paris. Mais précisément à ce titre, il a présidé une Académie internationale et interconfessionnelle de sciences religieuses. C’est dire que «  non seulement ses fonctions ecclésiales n’ont aucunement conféré à notre travail une quelconque tonalité prosélyte  », mais encore elle ouvre une tribune libre à tous les ennemis de Jésus-Christ.

Ainsi, «  les lecteurs ou lectrices de confession non catholiques, les croyants d’autres religions et même les non-croyants  » seront là en bonne compagnie, car l’ouvrage est signé de «  quelque soixante-dix auteurs  » dont les contributions «  n’ont été sollicitées que sur la base de leurs compétences et non de leurs convictions  ». La contribution des catholiques ne doit donc pas faire intervenir leur foi. Pas de prosélytisme  !

Mais alors, «  pourquoi donc “ Jésus ”  »  ? Parce que c’est un «  problème  ». Non pas un «  mystère  », mais un «  problème  » qui se pose ainsi  :

«  Comment celui qui ayant effectivement prétendu à la fois annoncer Dieu et conduire vers Lui a pu de surcroît être compris, voire se donner à ­comprendre comme ayant partie liée avec Dieu, et comme étant en quelque manière lui-même Dieu  !  »

Prétention en horreur à l’islam  ! Ce que ne rappelle pas ladite “ Encyclopédie ”  : «  Jésus est classé dans le Coran parmi les prophètes et considéré traditionnellement comme le plus grand de ceux qui ont précédé Muhammed  », précise pieusement un encadré, page 19, illustré par une miniature d’un manuscrit d’Al-Biruni (dix-huitième siècle) qui représente donc Muhammad au premier plan, chevauchant un chameau, «  tout en laissant Jésus le dépasser d’une tête dans le sens de la marche, bien qu’il chevauche un âne, et non un chameau…  » En face d’eux, «  troisième prophète, Isaïe, dans la position de celui qui, d’avance, les a vus venir.  »

Par sa problématique typiquement “ moderniste ”, il est clair que cette encyclopédie ne nous met plus en présence du «  mystère  » de Jésus, car celui-ci consistait en l’affirmation selon laquelle Jésus est Dieu. C’est là le «  mystère  », magistralement enseigné par l’abbé de Nantes, notre Père, en réponse à toutes les méthodes en vigueur depuis le Concile qui, sous une apparence de rigueur historique, effacent le mystère  :

«  La seule manière de nous mettre en présence de Jésus pour retrouver le saisissement, l’émotion qui envahirent les Apôtres dès la première rencontre, est d’écouter ce qu’ils en ont dit au bout de leurs ultimes méditations. Il faut donc commencer par le Prologue de saint Jean.

I. JÉSUS EST DIEU

Sous le titre “ Jésus était-il le Verbe de Dieu  ? ” le Père Michel Fédou, professeur de patristique et de théologie dogmatique au Centre Sèvres-Facultés jésuites de Paris, traite du Prologue de saint Jean… à la page 753 de l’Encyclopédie de Mgr Doré, c’est­à-dire en conclusion générale. Il donne le quatrième Évangile pour «  plus tardif  » que les autres, «  peut-être rédigé vers l’an 100  », et donc témoin «  d’une méditation plus développée sur l’identité de Jésus, comme on le voit avant tout dans son Prologue  » (Jn 1, 1-18).

Et voilà comment l’Évangile de saint Jean est réduit à n’être que le fruit de la longue rumination d’un vieillard mystique.

L’abbé de Nantes le présente au contraire comme la “ minute ” du “ Procès de Jésus-Christ, Fils de Dieu ”, qui est et demeure le plus grand procès de l’histoire. Saint Jean y paraît comme le témoin oculaire privilégié, au-dessus de tout soupçon. Sa déposition laissant paraître, à la fois, la vérité des faits rapportés et la sincérité de ses convictions.

Selon saint Marc et saint Matthieu, Jésus fut condamné à mort à l’issue de deux séances du Sanhédrin. Saint Luc parle d’une seule séance. Saint Jean n’en mentionne aucune.

Conclusion de Mgr Doré, par le truchement de Donald Senior, de l’Union théologique catholique de Chicago  : il n’y a pas eu de procès. «  Malgré certains termes employés par les Évangiles, il ne peut s’agir d’un vrai procès, mais d’auditions informelles pour décider quoi faire de Jésus.  » (p. 646) Cette conclusion ne fait que reprendre la thèse du Père Boismard, dominicain, de l’École biblique de Jérusalem, qui affirmait  : «  Il n’y a pas eu de procès devant le Sanhédrin.  » Annie Jaubert avait déjà répondu, voici plus de cinquante ans, dans une savante étude  : non seulement le procès devant le Sanhédrin n’est pas absent du quatrième Évangile, mais encore on peut dire qu’il en constitue le sujet unique, le remplissant tout entier, depuis l’enquête préliminaire menée par «  les juifs  » auprès de Jean-Baptiste (Jn 1, 19), jusqu’à la décision de tuer Jésus (Jn 11, 45-53).

Mais les noms de Boismard et Jaubert sont absents de la bibliographie de Mgr Doré.

Le quatrième Évangile s’ouvre par ces mots  : «  Au commencement était le Verbe, et le Verbe était tourné vers Dieu, et le Verbe était Dieu.  » (Jn 1, 1)

Michel Fédou fait de la métaphysique  : «  L’Évangile de Jean n’évoque pas les débuts du monde créé mais l’origine absolue de toutes choses, antérieures à la Création.  » Tandis que saint Jean présente l’accusé, il décline son identité  :

«  Au commencement  », écrit Georges de Nantes, il faut entendre  : au début de cette histoire, plutôt qu’au commencement du monde dont il est question à la première page de la Bible, «  était  », mais je préfère traduire  : est déjà Quelqu’un, dont l’existence pleine et entière est «  tournée vers Dieu  », dans un éternel présent, comme il l’a révélé à Moïse  : «  Je Suis  ».

Le Nom de ce «  Quelqu’un  » est «  le Verbe  » qui ne fait qu’un avec Yahweh-Dieu, comme «  la Parole  » ne fait qu’un avec celui qui la prononce, et exprime tout son être. Non seulement égale mais substantiellement identique à Celui qui la prononce, cette Parole est Dieu. Indépendamment du récit évangélique qui va suivre, «  au commencement  » le Verbe est auprès de Dieu, aux affaires de Dieu, «  tourné vers Dieu  ». «  Au commencement  », avant toute chose, se trouver en sa présence, c’était, c’est être en présence de Dieu. Dès le premier instant de notre histoire et toujours, il est créateur et maître de tout. «  Tout arriva par lui, et rien sans lui ne serait arrivé de tout ce qui arriva.  » Saint Jean ne fait pas de métaphysique. Il nous révèle que tous les éléments de l’histoire des hommes ont reçu de ce «  Verbe tourné vers Dieu  » leur consistance, leur marque, leur raison cachée.

«  En lui est la vie et la vie est la lumière des hommes. Et la lumière brille dans les ténèbres et les ténèbres ne purent l’étouffer.  » (Jn 1, 4-5)

Soudain, éclate un drame, une lutte tragique oppose «  les ténèbres  » à ce Verbe qui est la source de la vie, de la beauté, de la ressemblance divine, de la grâce en ce monde, qui est lumière des esprits.

Michel Fédou montre qu’il a partie liée avec les «  ténèbres  » lorsqu’il omet de préciser ce qu’elles sont  : puissances infernales, démons qui, depuis leur damnation, s’efforcent de contrer l’œuvre de vie et de lumière du Verbe Créateur. Elles sont puissantes, elles sont formidables, et cependant elles n’ont pu étouffer la lumière qui brille dès le commencement aux yeux de toute chair.

Il n’empêche que, pour n’être pas totale, la victoire des ténèbres est impressionnante, affligeante tout au long des siècles, et elle demeure menaçante à l’instant où paraît cette lumière  :

«  Arriva un homme envoyé de Dieu, nommé Jean. Il vint pour le témoignage, pour qu’il rende témoignage à la lumière afin que tous crussent par lui. Mais il n’est pas la lumière, lui dont la mission est de porter témoignage à la lumière  !  » (Jn 1, 6-8)

Avec une tranquille hardiesse, saint Jean passe de l’invisible au visible, de l’intemporel et de l’universelle histoire des peuples, à un homme et à sa mission en apparence bien mince, en son fond énorme, fantastique. Puisque, par elle seule, tous les êtres humains sont appelés à sortir des ténèbres, à croire en la lumière  !

«  Le Verbe est la Lumière, la vraie, celle qui éclaire tout homme venant en ce monde. Il est dans le monde, ce monde arriva par lui, et  », voilà bien l’étouffement tenté par les ténèbres diaboliques, «  ce monde ne l’a pas connu  »  ! (Jn 1, 9-10) Il ne l’a pas remarqué, pas vu… C’est consternant, c’est même effrayant pour le salut du monde. Tels sont bien les ravages opérés par l’ignorance, l’impiété, l’idolâtrie qui se rencontrent à toutes les pages de la Bible.

Tout est-il donc perdu  ? Non pas  ! car…

«  Il est venu chez lui  », dans ses biens, sur ses terres. Ici, l’histoire franchit un seuil. C’est une date majeure que la précédente, mineure, celle de la venue de Jean le Précurseur, laissait présager. Il y a continuité dans cette révélation abrupte de l’identité de Jésus de Nazareth. Dans cette continuité, le passage de l’invisible au visible, de l’éternel au temporel est là, dans cette «  venue  » du Verbe «  dans son bien  »  : sa terre, et plus précisément dans cette Terre promise aux Hébreux, conquise par eux non sans le secours divin, et conservée, perdue, rendue jusqu’à ce jour où “ le Ciel a visité la terre ”.

Est-ce donc le salut  ? Pas encore  ! Ce n’est pas si facile…

Car «  les siens ne l’accueillirent pas.  »

Il foula le sol de sa patrie, il visita ses terres, oui, mais ses créatures devenues son peuple d’élection, ses frères, le boudèrent, et pire encore… (Jn 1, 11)

«  Mais à ceux qui l’accueillirent, il donna le pouvoir de devenir enfants de Dieu.  » Ah  ! quel soulagement, quelle joie d’apprendre qu’ils ne le rejetèrent pas tous  ! Nous allons maintenant d’éblouissement en éblouissement.

«  À ceux qui croient en son Nom  » (Jn 1, 12), c’est-à-dire à son être intime, à son origine, à sa mission, «  à Lui qui ne fut engendré ni des sangs, ni de la volonté de la chair, ni de la volonté de l’homme, mais de Dieu  » (Jn 1, 13).

«  Il était impossible d’évoquer de manière plus délicate, plus pudique et cependant plus précise et parfaite, l’œuvre sublime, unique, de la conception de ce Verbe divin du sein de Marie toujours Vierge.  » (Georges de Nantes)

Comme nous l’écrit frère Benoît, les modernistes, qui triomphent depuis le Concile dans l’Église, sont comme les autorités de Jérusalem au temps de Jésus, qui ont refusé la Lumière  ; ils ne veulent pas d’un Jésus qui entre dans leur vie avec ses volontés à lui.

Ainsi le verset 11 s’applique à eux  : lorsque saint Jean dit que le Verbe «  est venu chez lui et les siens ne l’ont pas accueilli  ».

Et lorsque saint Jean ajoute  : «  Mais à tous ceux qui l’ont accueilli, il a donné pouvoir de devenir enfants de Dieu, à ceux qui croient en son Nom  » (1, 12), le Père Fédou, dans sa contribution à l’Encyclopédie Jésus publiée par Mgr Doré, ne retient que le “ dogme ” nouveau, en vigueur dans l’Église postconciliaire, du «  salut de tous les hommes  » quelle que soit leur religion  : «  En parlant de “ ceux qui ont reçu le Verbe ” avant d’évoquer “ ceux qui croient en son nom ”, le texte laisse entendre que des êtres humains qui n’ont pu connaître le Christ peuvent être eux-mêmes bénéficiaires du don de Dieu (si du moins ils ont accueilli la lumière du Verbe).  »

Il faut être jésuite pour tricher à ce point avec le texte clairement catholique de saint Jean, selon lequel les «  bénéficiaires du don de Dieu  » sont évidemment «  ceux qui croient en son Nom  » parce qu’ «  ils ont accueilli la lumière du Verbe  » par la médiation universelle de sa Mère virginale. Or, Fédou ne parle même pas de celle que saint Jean évoque avec tant de ferveur  !

«  Lui qui ne fut engendré ni du sang, ni d’un vouloir de chair, ni d’un vouloir d’homme, mais de Dieu  » (Jn 1, 13).  »

«  Car il est admis par la tradition, selon l’Évangile de Luc, commente notre Père, l’abbé de Nantes, que Jésus n’est pas né du mélange des sangs, ni d’une passion charnelle ni d’une décision humaine, mais totalement et exclusivement de Dieu. Tel est le mystère de l’origine du Christ. Et cependant, c’est bien à une naissance en la chair qu’aboutit cette “ opération du Saint-Esprit ”.  »

«  Et le Verbe devint chair et il habita parmi nous.  »

Tel est donc le mystère de sa «  venue  » en ses biens, et finalement «  chez les siens  ». Commencée sans doute depuis les temps lointains d’Abraham et de Moïse, comme d’une «  venue  » et d’une inhabitation spirituelles, elle s’est faite corporelle, humaine, dès lors qu’une Vierge fidèle par sa perfection mérita d’être fille de Dieu et digne tabernacle de son Verbe…

«  Et nous avons contemplé sa gloire, gloire qu’il reçoit de son Père, comme Fils unique dans la plénitude de grâce de sa fidélité.  » (Jn 1, 14)

Après avoir emprunté au Père de La Potterie – absent de la bibliographie de Mgr Doré – son interprétation des deux derniers mots de “ grâce ” et de “ vérité ”, passés sous silence par le Père Fédou dans son commentaire – exprimant le trésor de lumière apportée aux hommes enténébrés, notre Père conclut  : «  Au moins nous venons d’apprendre au passage la fine identité de Jésus, identité éternelle rendue accessible par son identité temporelle  : Fils unique… de Dieu en sa naissance terrestre, il nous est dit “ Monogène ” du Père en sa vie éternelle. Et dès lors, la gloire qui lui est donnée dans le Ciel se laissera contempler sur sa face humaine de Verbe fait chair. Tout cela est sublime.  »

«  Jean rend témoignage à son sujet. En effet il a crié, disant  : “ Celui qui vient derrière moi, le voilà passé devant moi, parce que avant moi il était. ”  » (Jn 1, 15)

Jésus, venu après Jean, n’en est pas moins ce Verbe de Dieu présent dès le commencement du monde, et ainsi méritant infiniment de passer devant lui dans la foi et l’estime des hommes.

«  Oui, de sa plénitude nous avons tous reçu, et d’une grâce à une grâce meilleure. Car la Loi fut donnée par Moïse, mais la grâce de la vérité arriva de Jésus-Christ.  » (Jn 1, 16-17)

Le don de Dieu s’est fait par étapes, d’une grâce à une autre, d’une aide divine première à une seconde meilleure, et dès lors parfaite. La première de ces deux grâces d’alliance fut la Loi donnée par Yahweh à son peuple élu par l’entremise de Moïse, et c’était un bien qu’on aurait tort d’opposer à ce qui viendrait plus tard. Mais ce n’était pas la plénitude. Il fallait que le Verbe divin lui-même vienne en personne, dans la chair, parmi nous, et qu’il demeure chez les siens assez longtemps pour qu’on le voie, qu’on le contemple, qu’on l’écoute et le comprenne, nous livrant mieux que la Loi, qui n’est qu’une règle de conduite, la Vérité qu’il est lui-même.

C’est alors que toute l’identité de Celui dont il témoigne est si bien dévoilée que Jean le nomme, non plus de son Nom divin, mais de son nom historique accompagné de son titre, en lequel se résume sa mission de salut  : Jésus-Christ.

Mgr Doré a choisi de donner le nom de «  Jésus  » à son Encyclopédie plutôt que celui de «  Jésus-Christ  ». Pourquoi  ? Parce que «  parler de “ Jésus-Christ ” – avec un trait d’union – est en vérité dire – décider de dire – que Jésus est Christ. Et puisque “ Christ ” traduit en grec ce que “ Messie ” dit en hébreu, associer ce titre au nom de l’homme Jésus est bel et bien reconnaître et confesser ce dernier comme Messie, et même comme le Messie.  »

Et alors  ? N’est-ce pas la moindre des choses  ? Eh bien  ! voici l’incroyable déguisement d’un reniement manifeste  : «  Il y a de bonnes raisons pour penser que de nos jours on a tellement pris l’habitude d’associer les deux termes que l’on en vient à perdre plus ou moins la conscience des deux réalités réellement (sic  !) distinctes auxquelles chacun d’eux renvoie. C’est pourquoi nous avons choisi dans cet ouvrage, lorsque l’expression “ Jésus-Christ ” y est employée par les auteurs, de l’imprimer sans trait d’union. La question graphique a d’ailleurs un correspondant phonétique  : faut-il, dans la prononciation du syntagme “ Jésus-Christ ” faire entendre ou non le “ st ” terminal  ? Chaque lecteur pourra en décider, mais on aura compris que la “ philosophie ” de notre entreprise tendrait à privilégier la prononciation complète.  »

De fait, la “ philosophie ” sous-jacente à cette “ encyclopédie ” si bien nommée est agnostique, et dépouille Jésus de son titre royal. Avec la bénédiction de Mgr Doré.

«  Le présent ouvrage s’intitule donc simplement “ Jésus ”, mais loin d’être réducteur, ce titre renvoie au “ problème-Jésus ” exposé plus haut, dans toute son ampleur et sa profondeur.  » (p. 14-15)

“ Ampleur ” profondément moderniste. Ainsi, cet “ archevêque émérite ” suspend notre profession de foi au jugement des lecteurs non chrétiens qui ne reconnaissent pas «  Jésus  » comme «  Celui qui était attendu  » par toute la révélation de l’Ancien Testament, comme «  le Messie de Dieu  » révélé par l’Évangile.

Alors que saint Jean Évangéliste rapproche le Nom divin du nom humain pour exprimer la Vérité de cet homme singulier et répondre ainsi au “ problème ” dans toute son ampleur, qui est un mystère  : Que venait donc faire un Dieu ici-bas, qui le contraigne à revêtir notre chair et, d’une péripétie à l’autre, en arriver à être crucifié et aujourd’hui à se trouver devant notre tribunal au rang des accusés, déjà par d’autres cours cent fois condamné à mort  ? Réponse  :

«  Nul n’a jamais vu Dieu, un Dieu Fils unique étant plongé dans le sein du Père, Lui, l’a révélé.  » (Jn 1, 18)

«  Voilà comment nous arrivent ces deux Noms tout beaux, tout neufs, de Fils unique, “ Monogène ”, et de Père. Et, plus audacieusement qu’il est imaginable, voici que Jean les embrasse et jette l’un vers l’autre, l’un en l’Autre, par cette expression grecque intraduisible qui évoque aussi bien l’étreinte des amants que l’enfouissement de l’enfant contre le sein de sa mère, dans ses bras qui l’enclosent, et le participe présent suggérant un mouvement éternel  : le Dieu Fils étant, dit-il, jeté vers le sein du Père. Ainsi étreint et étreignant, Lui, le Verbe de ce Dieu que nul n’a jamais vu de ses yeux, ni entendu de ses oreilles, ni touché de ses mains, nous l’a raconté; nous L’a fait voir, et entendre et toucher en sa propre Personne de Verbe fait chair. Il nous L’a révélé. N’est-ce pas le secret temporel de son Nom éternel  ? Et n’est-ce pas pourquoi, à ceux qui croient en sa naissance humaine virginale, il donne le pouvoir de devenir, tournés vers le sein du Père avec Lui et en Lui, enfants de Dieu  ?  » (Georges de Nantes, CRC n° 269, décembre 1990; Bible, Archéologie, Histoire, t. 2, p. 137)

II. «  LE VERBE S’EST FAIT CHAIR  »

La généalogie de Jésus selon saint Matthieu remonte à Abraham. C’est la «  genèse de Jésus-Christ, fils de David, fils d’Abraham  », selon le terme grec, titre du premier livre de la Bible, Genesis  : un monde nouveau commence. La «  semence  » préparée par Dieu dans le phylum humain se fraie un chemin à travers la descendance d’Abraham, qui a reçu et transmis la promesse d’un Sauveur de génération en génération. Généalogie descendante, divisée en trois périodes  : patriarcale, royale, ­postexilique.

La naissance de Jésus rompt la régularité des engendrements  : il n’est pas écrit que «  Joseph engendra Jésus  », mais qu’il fut «  l’époux de Marie de laquelle est né Jésus  » (Mt 1, 16). Ce que dit aussi saint Paul, plus brièvement, en écrivant pour toute généalogie que «  Dieu a envoyé son Fils, né d’une femme et assujetti à la loi  » (Ga 4, 4).

La généalogie selon saint Luc part de Jésus lui-même, remonte à Adam et, au-delà, à Dieu, dont la voix le désigne comme «  le Fils bien-aimé  » lors de son baptême dans le Jourdain (Lc 3, 22). Jésus est le nouvel Adam, par lequel un monde nouveau commence, lorsqu’il entre dans sa vie publique. La même rupture qu’en saint Matthieu est soulignée par saint Luc  : «  Jésus, à ses débuts, avait environ trente ans. Il était fils, croyait-on, de Joseph.  » (Lc 3, 23)

Donc, les deux généalogies ont en commun d’établir le mystère de l’Incarnation, en marquant une certaine distance entre le Christ et son hérédité humaine, charnelle, et même pécheresse, tout en la soulignant. L’une et l’autre portent d’emblée révélation de la divinité de Jésus.

FILS DE MARIE

C’est sa résurrection d’entre les morts qui révèle l’identité de Jésus, Fils unique de Dieu, «  issu selon la chair de la lignée de David, établi, selon l’Esprit-Saint, Fils de Dieu, avec puissance par sa résurrection d’entre les morts  » (Rm 1, 3-4).

Parce qu’il est Fils de Dieu, Jésus est né de la Vierge Marie par l’opération du Saint-Esprit et sans autre intervention charnelle que celle de la Vierge-Mère. «  Lui qui ne fut engendré ni des sangs, ni de la volonté de la chair, ni de la volonté de l’homme, mais de Dieu.  » (Jn 1, 13)

Le nom de Joseph est absent de l’Évangile de Marc qui désigne Jésus comme «  le charpentier, le fils de Marie  » (Mc 6, 3).

Karima Berger, “ écrivain ”, a profité de la «  carte blanche  » délivrée par Mgr Doré pour fournir une contribution blasphématoire, intitulée “ Ruse divine ”, au sujet de la conception de Jésus. Nous ne pouvons la citer, mais seulement lui répondre victorieusement par une page écrite par l’abbé de Nantes, notre Père, pour Noël 1972  :

«  EN L’HONNEUR DE LA BIENHEUREUSE ET TOUJOURS VIERGE MARIE.  »

«  Gloire à Vous, ô Marie, inestimable, précieuse Chair en laquelle le Verbe divin s’est fait homme, Créature miraculeuse à la jonction des deux infinis, de la grandeur divine et de l’humaine pauvreté. Vous êtes ma Sœur par l’humain lignage que Jésus racheta de son sang. Vous êtes ma Mère par l’enfantement nouveau de la grâce, vous êtes ma Fille dans l’indicible humilité qui vous agenouille aux pieds du prêtre le plus misérable pour baiser ses mains consacrées.

«  Non, le Prophète n’a pas menti qui annonçait merveille plus belle que toutes, une Vierge qui devait concevoir et enfanter l’Emmanuel. Non, les Évangélistes ne nous trompaient pas dans leurs récits enchanteurs de l’Annonciation et de la Nativité où tout est dit par le menu pour notre joie. Non, les splendeurs de toutes les liturgies de l’Orient et de l’Occident ne dépassèrent pas la vérité en vous adressant leurs louanges comme à la très pure, l’inviolable, l’Immaculée, toujours Vierge et Très Sainte Mère de Dieu. Non, les saints, toute la cohorte des cénobites et des vierges, n’ont pas erré en fondant leur vie plus angélique qu’humaine sur votre doux exemple, eux qui coururent dans le sillage de votre féconde virginité devenue la plus chaste maternité.

«  Non, non, non, la Sainte Église ne m’a pas trompé en me donnant pour modèle votre admirable compagnon, saint Joseph, votre époux bien-aimé, et en me recommandant de remplir mon cœur de vos vertus, ô Marie, ô Toute-Pure, pour courir à l’encontre de la chair, du monde et du démon, sans détresse, sans lassitude, sur le chemin du Ciel.

«  Le Père vous a aimée d’un amour jaloux, dès le premier instant de votre conception, détournant avec toute puissance l’aiguillon du péché, du désordre et du châtiment. Le Fils vous a élue et ornée de grâces, désirant d’un grand désir prendre chair en vos entrailles et se nourrir de votre sang. L’Esprit-Saint vous fut envoyé par le Père et le Fils en cette mission d’amour pour embraser et sanctifier sans mesure votre esprit et votre cœur, afin que votre saint corps produise à l’heure dite la cellule unique que l’âme du Seigneur devait faire sienne.

«  Je jubile à la pensée de cet embrassement des Trois divines Personnes vous tenant intimement unie dans un chaste et triple baiser, ô Femme en laquelle s’est formé le fruit de vie qui n’a d’autre Père que Dieu  ! Je sais maintenant par la science tout le détail et l’humble ordonnancement de ce miracle auquel étaient prédisposées les lois de la nature. Je sais l’ovule singulier, portant votre code génétique, ô Marie, son ADN retenant tout l’héritage de votre race et tout votre caractère, prêt à repartir sous l’opération du Saint-Esprit dans la fantastique réplication qui formerait un nouvel être si parfaitement semblable à vous que nul fils jamais ne ressembla tant à sa mère. Je sais la modification des chromosomes XX en XY qui déterminerait le sexe masculin de l’enfant, imperceptible miracle de cette facile parthénogenèse…

«  J’assiste comme au microscope électronique, à la minute bouleversante où ce fruit détaché de vous se fixe, se creuse un nid et réussit la première opération de son développement autonome. Alors l’âme de Jésus vit en votre sein, Dieu est parmi nous caché dans ce Sanctuaire pourpre, ô royal Emmanuel  ! Ah, tout ce mystère est inconnu des humains et connu de Dieu seul. Aucun homme ne vous a approchée, Ô Marie, aucun désir charnel ne vous a émue, ô Vierge, aucun sang étranger ne s’est mêlé au vôtre, Immaculée Mère de Jésus  ! Cet enfant qui se nourrit amoureusement de votre substance, quand il quittera son premier abri terrestre n’en déflorera pas l’honneur. Miracle encore que le passage de votre fils aux fontaines scellées de votre sein, sans douleur, sans déchirures, sans effusion d’une seule goutte de votre sang. Toute l’Église, ô Mère, dans son immense vénération, l’a compris d’instinct. Celui qui a voulu résider dans votre sein sans blesser votre virginité ne devait, ne pouvait pas, lui-même, la rompre au jour heureux de son Noël  !

«  C’est pourquoi vous êtes en toute vérité aujourd’hui encore et pour toujours La Vierge que chantent les siècles et que louent les chœurs des Anges répétant sans fin  : Ave Virgo, Salve Mater, Ave Maria  ! Toute virginité s’enracine en celle de votre Fils et en la vôtre. Toute maternité s’efforce de retrouver quelque participation de celle qui fut votre gloire unique. Plus que toutes, la maternité spirituelle de l’Église continue votre engendrement du Christ, de l’Annonciation à la Nativité, et de la Passion à la Pentecôte. Car le Christ Fils de Dieu a donné à tous ses frères de renaître comme il est né de Vous, non du mélange des sangs, non de la volonté de la chair ni de la volonté de l’homme, mais de Dieu (Jn 1, 13).

«  Ah  ! que nul ne touche à ce mystère, ne doute de ce miracle. Que nul ne rompe d’une seule pensée injurieuse la certitude limpide de votre enfantement virginal. Y toucher, c’est le violer, c’est atteindre nos vies en leur source, et frapper de mort toutes nos renaissances spirituelles  ! Cela ne sera pas, cela ne sera jamais.

«  La Sainte Église ne sera pas longtemps en déshérence, privée de Pasteurs vigilants et de saints Docteurs. La Sainte Église ne tardera plus longtemps à définir infailliblement votre Virginité Perpétuelle, ô Marie. Car il est écrit de l’Adversaire que Vous lui écraserez la tête.  » (CRC n° 63 supplément, Noël 1972, p. 6; cf. Page mystique n° 52, p. 257-261)

III. LE «  PROLOGUE  » DE SAINT LUC

Comme saint Jean, saint Luc établit un parallèle entre Jean-Baptiste et Jésus, dans le “ prologue ” de ses deux premiers chapitres. Il présente la naissance du Christ comme le second volet d’un diptyque dont le premier volet est la naissance de Jean-Baptiste. C’est le “ passage de relais ” de l’Ancien au Nouveau Testament.

JEAN-BAPTISTE

Le premier chapitre du troisième Évangile s’ouvre sur l’Annonciation faite à Zacharie par «  l’Ange du Seigneur  » dans le Temple de Yahweh, à Jérusalem, tandis que le peuple juif est rassemblé pour une cérémonie liturgique.

Zacharie et Élisabeth «  étaient tous deux justes devant Dieu, marchant dans tous les commandements et observances du Seigneur, irréprochables  » (Lc 1, 6). Ils sont avancés en âge, et la naissance qui leur est promise sera un miracle éclatant comme, mille ans auparavant, celle du petit Samuel, né d’Anne qui était stérile. La nouvelle du prodige se répandra dans toute la contrée, dans toute la Judée, dans tout le pays bien-aimé de Dieu, comme les niphlaôt, les merveilles par lesquelles Yahweh faisait éclater sa puissance, son “ bras étendu ” en faveur de son peuple.

En face de cette annonce d’un prodige, le doute de Zacharie bute sur l’obstacle de la stérilité de son épouse. La défaillance de la foi de Zacharie illustre l’incrédulité constante de ce peuple à la “ nuque raide ”. Et son châtiment aussi. Zacharie perd l’usage de la parole et ne la retrouvera qu’en même temps que la foi exprimée le jour de la circoncision de l’enfant, au moment où Zacharie donne à l’enfant le nom indiqué par l’Ange  : «  Tu l’appelleras du nom de Jean.  » (Lc 1, 13) Ce qui signifie «  Dieu est favorable  ». Alors le prêtre Zacharie entonne le cantique du Benedictus qui annonce la prospérité et la paix au peuple que Dieu a choisi, parce que ce peuple de Dieu, sauvé, avancera dans la justice et la sainteté.

«  Et toi-même, petit enfant, tu seras appelé prophète du Très-Haut.  » (Lc 1, 76) Pourquoi  ? Parce qu’il sera le précurseur d’un Sauveur spirituel, très éloigné des conceptions charnelles des origines, venu pour la rémission des péchés, comme un astre levé dans les hauteurs, comme un Fils de Dieu venu sur les nuées du Ciel pour le salut de son peuple.

JÉSUS

Avec Jésus, nous entrons dans la nouveauté absolue, dès le premier verset de la salutation angélique à Marie. Point de Temple avec le peuple assemblé, ni prêtre revêtu des ornements sacerdotaux au cours d’une action liturgique, mais une humble maison, dans une bourgade méprisée de Galilée, du nom de Nazareth, où demeure la Vierge Marie. À la différence du prêtre sanctifié par sa fonction, elle est elle-même source de sainteté, objet des complaisances de Dieu en elle-même, dans son être propre  :

«  Réjouissez-vous, vous qui êtes pleine de grâce, car le Seigneur est avec vous.  » (Lc 1, 28) C’est l’Ange qui s’incline, alors qu’il parlait avec l’autorité d’un mandataire divin au prêtre dans le Temple.

«  Voici que vous concevrez et que vous enfanterez un fils et vous l’appellerez du nom de Jésus.  » (Lc 1, 31)

Aussitôt, des noms lui sont donnés, en accomplissement des prophéties d’Isaïe et des psaumes  : «  “ Il sera grand, Fils du Très-Haut ”; “ le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David son père ” (Is 9, 6; Ps 110); “ il régnera sur la maison de Jacob pour les siècles ” (Ps 72), “ et son règne n’aura pas de fin ”.  » (Lc 1, 32-33)

«  Comment cela pourra-t-il se faire, puisque je ne connais point d’homme  ?

– L’Esprit-Saint viendra sur vous, et la puissance du Très-Haut vous prendra sous son ombre  ; et c’est pourquoi l’être saint qui naîtra sera appelé Fils de Dieu.  » (Lc 1, 34-35)

La virginité n’exclut pas la maternité divine, parce que les œuvres de Dieu ne peuvent pas détruire ni souiller la chair.

Alors, la joie éclate  : Magnificat  ! Et la Vierge Marie se met en chemin avec diligence avec une foi entière, pour aller auprès de sa cousine Élisabeth. Lorsque les deux femmes s’embrassent, leurs ventres se touchent. L’enfant de l’Ancien Testament tressaille. Il est arraché au péché dès le sein de sa mère, pour naître à une vie nouvelle, surnaturelle.

Élisabeth «  crie  »  : «  Bénie êtes-vous entre les femmes, et béni le fruit de votre sein.  » (Lc 1, 42)

Elle «  crie  » parce qu’elle reçoit chez elle cette Arche qui, comme l’ancienne, et plus qu’elle, est source de bénédiction.

Vraiment, l’Ancien et le Nouveau Testament se donnent l’accolade, comme l’annonçait le psaume 84 (vulgate)  :

«  Justitia et pax osculatæ sunt, Justice et paix s’embrassent.  » (v. 11)

«  Etenim Dominus dabit benignitatem  : et terra nostra dabit fructum suum. Oui, le Seigneur lui-même donnera sa rosée, et notre terre donnera son fruit.  » (v. 13)

Alors, la Vierge Marie répond à la félicitation de sa cousine  :

«  Magnificat anima mea Dominum. Mon âme glorifie le Seigneur et mon esprit a tressailli de joie en Dieu mon Sauveur parce qu’il a regardé la bassesse de sa servante.  » (Lc 1, 46-48)

Certes, dans sa teneur littérale, ce cantique reprend le cantique d’Anne, après la naissance de Samuel (1 S 2, 1-10), mais ce renversement des sorts, que d’aucuns ont interprété d’une manière révolutionnaire et charnelle, dans la bouche de la Sainte Vierge, certainement prononcé par Elle, est l’annonce non pas d’une révolution mais d’un miracle de la grâce dont Marie est «  remplie  » (Lc 1, 28)  : l’élection des humbles et des pauvres, élevés par la grâce de Dieu jusqu’à la perfection, alors que les puissants de ce monde, les pécheurs et les violents, au contraire, sont détrônés.

Telle est la Bonne Nouvelle  : «  Il a secouru Israël, en souvenir de sa miséricorde, celle qu’il avait promise à nos pères depuis toujours, en faveur d’Abraham et de sa race, pour jamais.  » (Lc 1, 54-56)

NOËL  !

«  Or, il advint, en ces jours-là, que parut un édit de César Auguste, ordonnant le recensement de tout le monde habité. Ce recensement, le premier, eut lieu pendant que Quirinius était gouverneur de Syrie. Et tous allaient se faire recenser, chacun dans sa ville. Joseph aussi monta de Galilée, de la ville de Nazareth, en Judée, à la ville de David, qui s’appelle Bethléem, parce qu’il était de la maison et de la lignée de David, afin de se faire recenser avec Marie, sa fiancée, qui était enceinte.

«  Or il advint, comme ils étaient là, que les jours furent accomplis où elle devait enfanter. Elle enfanta son fils premier-né, l’enveloppa de langes et le coucha dans une mangeoire, parce qu’ils manquaient de place dans la salle.  »

Ces événements se déroulent dans la plus grande pauvreté et abjection terrestres, en laquelle la puissance de Dieu manifeste que les splendeurs de son amour ne sont pas charnelles mais divines, toutes surnaturelles.

«  Il y avait dans la même région des bergers qui vivaient aux champs et gardaient leurs troupeaux durant les veilles de la nuit. L’Ange du Seigneur se tint près d’eux et la gloire du Seigneur les enveloppa de sa clarté  ; et ils furent saisis d’une grande crainte. Mais l’ange leur dit  : “ Soyez sans crainte, car voici que je vous annonce une grande joie, qui sera celle de tout le peuple  : aujourd’hui vous est né un Sauveur, qui est le Christ Seigneur, dans la ville de David. Et ceci vous servira de signe  : vous trouverez un nouveau-né enveloppé de langes et couché dans une mangeoire. ” Et soudain se joignit à l’ange une troupe nombreuse de l’armée céleste, qui louait Dieu, en disant  :

«  “ Gloire à Dieu au plus haut des cieux et sur la terre paix aux hommes objets de sa complaisance  ! ”  »

Les anges sont des multitudes pour faire escorte à l’Enfant qui vient du haut du Ciel, «  Oriens ex alto  », pour lui faire une cour céleste, afin que les pauvres, invités à partager cette joie, croient par des signes manifestes, à l’avènement du Messie attendu.

«  Et il advint, quand les anges les eurent quittés pour le ciel, que les bergers se dirent entre eux  : “ Allons jusqu’à Bethléem et voyons ce qui est arrivé et que le Seigneur nous a fait connaître. ” Ils vinrent donc en hâte et trouvèrent Marie, Joseph et le nouveau-né couché dans la mangeoire. Ayant vu, ils firent connaître ce qui leur avait été dit de cet enfant  ; et tous ceux qui les entendirent furent étonnés de ce que leur disaient les bergers.  » (Lc 2, 1-20)

Jésus est né à Bethléem, selon la prophétie de Michée, bien oubliée comme le récit de la venue des mages par saint Matthieu le montrera. «  Et toi, Bethléem, terre de Juda, tu n’es certes pas le plus petit des chefs-lieux de Juda  : de toi en effet sortira un chef qui fera paître Israël mon peuple.  » (Mt 2, 6)

Mais Marie la méditait dans son cœur sans avoir besoin des scribes pour la lui rappeler. Comme nous le chantons aux matines de Noël  :

«  Virgo regia Davidicæ stirpis elegitur, quæ sacro gravidenda fætu, La Vierge reine, de la race de David a été choisie, pour porter ce saint enfant,

divinamque humanamque prolem prius conciperet mente, quam corpore, a d’abord conçu cet enfant divin et humain dans son esprit, avant même de le concevoir dans son corps.  »

«  Quant à Marie, elle conservait avec soin toutes ces choses, les méditant en son cœur.

«  Puis les bergers s’en retournèrent, glorifiant et louant Dieu pour tout ce qu’ils avaient entendu et vu, suivant ce qui leur avait été annoncé.  » (Lc 2, 1-20)

L’historien qu’est saint Luc ne peut indiquer plus clairement que la source de ce prologue était le témoignage de la Vierge Marie. Notre Père pensait qu’il avait été recueilli par saint Luc auprès de saint Jean.

Quelle différence entre la naissance de Jean- Baptiste et celle de Jésus, environnée de musiques et de chants du Ciel  ! Nous croyons d’autant plus facilement à la présence des anges qu’ils ont environné et pénétré les voyants de Fatima de la même divine lumière que jadis les bergers de Bethléem.

Non seulement la joie de Noël n’a pas vieilli depuis, mais nous comprenons que le Ciel se fait de nouveau tout proche de la terre, en nos temps qui sont les derniers, pour préparer le second avènement du Christ, notre Sauveur.

À BETHLÉEM DE JUDÉE

La contribution d’André Wénin, de l’Université catholique de Louvain, à l’Encyclopédie de Mgr Doré, jette un doute général sur le lieu de la naissance du Christ  :

«  En citant conjointement un oracle de Michée (Mi 5, 1) et un discours des anciens d’Israël à David (2 S 5, 2), Matthieu souligne la portée hautement symbolique qu’il attribue au lieu où il fait naître Jésus (Mt 2, 1-5), et cela au point de lui donner une importance que lui refusait justement le prophète, pour qui Bethléem était au contraire “ trop petite pour compter parmi les clans de Juda ”  ! De son côté, Luc construit tout un récit autour de ce lieu pour expliquer comment celui qui est comme “ Jésus de Nazareth ” a pu voir le jour à cet endroit. Mythe  ? Histoire  ?  » (p. 135-136)

«  Celui qui est comme “ Jésus de Nazareth ”  »  : Wénin insinue que “ Jésus de Nazareth ”, dont la suite de l’Évangile va raconter l’histoire, n’est peut-être pas le même que ce “ Jésus de Bethléem ” mythique… inventé beaucoup plus tard.

Et Mgr Doré patronne une telle inintelligence des Écritures  ?

Wénin continue  :

«  Pour que Jésus soit le roi-messie ou le fils de Dieu (ce qui revient au même)…  » De fait  ! Avec f minuscule «  fils de Dieu  » n’est qu’une hyperbole pour dire «  roi-messie  », ce qui signifie «  roi-sacré  », en français, qui a reçu l’onction de l’huile sainte du sacre. Comme Charles X…

«  … bref, celui qui allait répondre à l’attente d’Israël, il fallait bien qu’il ait un lien étroit avec Bethléem et avec le roi qui en est issu. Selon le récit du premier livre de Samuel – mythe  ? histoire  ? – cette bourgade est en effet celle de la famille de Jessé, père de David qui y reçut l’onction.  »

Wénin revient ensuite sur l’histoire antérieure de Bethléem  : «  Doublement associée à la déchéance d’Israël à la fin de la période “ des Juges ”, cette bourgade de Juda l’est aussi aux prémices de son redressement sous la houlette de David.  »

Ladite «  déchéance  » renouvelle à Bethléem le crime de Sodome et Gomorrhe, et c’est de cet abîme que nous sauvera encore aujourd’hui la Nativité de notre Sauveur, Fils de David. À condition de rejeter cette ténébreuse Encyclopédie et son venin de serpent diagnostiqué par saint Pie X  :

«  Nous parlons, Vénérables Frères, d’un grand nombre de catholiques laïcs et, ce qui est encore plus à déplorer, de prêtres qui, sous couleur d’amour de l’Église, absolument courts de philosophie et de théologie sérieuses, imprégnés au contraire jusqu’aux moelles d’un venin d’erreur puisé chez les adversaires de la foi catholique, se posent, au mépris de toute modestie, comme rénovateurs de l’Église  ; qui, en phalanges serrées, donnent audacieusement l’assaut à tout ce qu’il y a de plus sacré dans l’œuvre de Jésus-Christ, sans respecter sa propre Personne, qu’ils abaissent, par une témérité sacrilège, jusqu’à la pure et simple humanité.  » (Encyclique Pascendi Dominici gregis, 8 septembre 1907)

Le seul disciple de saint Pie X qui fasse front tandis que cette «  témérité sacrilège  » semble avoir gagné toute l’Église depuis le concile Vatican II, c’est l’abbé de Nantes, notre Père  :

«  Bethléem ce fut d’abord et pendant un millénaire la ville de David, le roi le plus aimé de son peuple qu’on ait jamais connu, roi glorieux que Dieu assistait dans toutes ses entreprises, si bien que la légende ne cessa d’ajouter à ses hauts faits et aux preuves de ses vertus. Un roi tel que Saint Louis seul pourrait lui être comparé  !

«  Tout n’est-il pas merveilleux de simplicité et de grâce dans le souvenir que la Bible garde de sa vie cachée à ­Bethléem  ? Quand le prophète l’envoie chercher, il paît le troupeau de son père et n’est encore qu’un enfant, préféré à ses grands frères… “ Les vues de Dieu, note le Livre saint, ne sont pas comme les vues de l’homme, car l’homme regarde à l’apparence, mais Yahweh regarde au cœur. ” Le petit berger avait donc un cœur exquis et sa vertu était cependant cachée aux yeux des hommes quand l’enfant parut devant Samuel, mais dès que l’huile de l’Onction eut coulé sur son front et sur son visage, l’Esprit de Dieu s’empara de lui et tous connurent qu’il était né pour régner.

«  C’est de Bethléem qu’il part pour abattre Goliath, son bâton en main et dans la musette sa fronde avec les cailloux bien lisses qu’il a ramassés dans le lit du torrent. Nous nous rappelons avec émotion que ce jour-là il se leva de bon matin, il laissa le troupeau à un gardien, reçut de Jessé des dons pour ses frères et les chefs du peuple, et qu’ “ il monta vers Jérusalem ”. Il n’avait aucune crainte. Le Dieu d’Israël n’assisterait-il pas une nouvelle fois ceux qui avaient confiance en Lui  ? Quant à Goliath et tous les ennemis d’Israël, ils n’étaient pas plus effrayants pour l’enfant-roi que les bêtes du désert. Quand venait le loup, quand un ours réussissait à enlever une brebis du troupeau, il se lançait à sa poursuite, le frappait et arrachait de sa gueule la brebis perdue. Si la bête se dressait contre lui, il la saisissait et dans un corps à corps furieux la frappait à mort. Dieu l’avait sauvé de la mort, dans ces combats sans témoin au fond des vallons écartés de Bethléem, parce qu’il le destinait à d’autres luttes, aux guerres libératrices du Peuple de Dieu. Il allait sans crainte.

«  David n’était alors qu’un enfant d’humble condition. Qui aurait pensé qu’il était né pour être roi et pour être exalté, aimé, chanté plus qu’aucun autre roi de la terre  ? Il n’était pas habitué à la vie des palais ni au maniement des armes, mais il jouait de la cithare, il chantait et inventait d’un cœur simple et joyeux des psaumes à la louange de Dieu. Comme tout berger, il connaissait ses brebis et elles répondaient à son appel. Il les aimait. Tout son univers était enclos dans cette contrée de Bethléem et ces horizons paisibles de Judée. Ô douce terre sur laquelle brille un ciel constellé d’étoiles, depuis mille ans déjà ton nom était chéri des âmes saintes  !  » (Lettre à mes amis n° 47, Noël 1958)

LE 25 DÉCEMBRE

Comme on pouvait s’y attendre, «  la datation de la naissance de Jésus  » n’est pas épargnée par la «  témérité sacrilège  » de nos “ encyclopédistes ” et de leur évêque protecteur. La brève communication qui lui est consacrée par Roselyne Dupont-Roc, de l’Institut catholique de Paris, est illustrée d’un fragment de mosaïque datée de la fin du troisième siècle, extrait d’un calendrier romain où chaque mois était symbolisé par une fête. Pour décembre, trois jeunes gens portant des couronnes de lierre célèbrent le solstice d’hiver, fête des Saturnales, qui se prolongeaient jusqu’au 25 décembre, jour de naissance du Sol invictus, le soleil invaincu  :

«  Il semble que ce soit vers la fin du règne de Constantin, mort en 337, qu’on décida de célébrer la naissance de Jésus le 25 décembre. l’empereur Aurélien (270-275) avait fixé au solstice d’hiver la fête du Dies natalis solis invicti, du “ soleil renaissant et invaincu ”. Une mosaïque du mausolée des Julii au cimetière du Vatican montrant le Christ soleil sur son char date, semble-t-il, de la même époque. C’est probablement pour jouer sur le même symbolisme de la lumière renaissante que l’Église de Rome décida de célébrer, au moment où les jours commencent à rallonger, la naissance de Jésus. Dans le Chronographe de 354, un calendrier romain, on lit  : “ Au huitième jour des calendes de janvier (notre actuel 25 décembre), le Christ est né à Bethléem de Juda. ”  » (p. 135)

En réalité, ce calendrier romain ne fait que témoigner d’une tradition attestée par un autre calendrier liturgique découvert dans la grotte 4 de Qumrân (4 Q 321). Celui-ci indique les dates du service au Temple de Jérusalem, assuré à tour de rôle par les prêtres, encore au temps de la naissance de Jean-Baptiste et de Jésus. Selon ce document, copié sur parchemin entre les années 50 et 25 avant Jésus-Christ, donc contemporain d’Élisabeth et de Zacharie, la famille des Abiyya à laquelle ils appartenaient (Lc 1, 5; cf. 1 Ch 24, 10) voyait son tour revenir deux fois l’an, du 8 au 14 du troisième mois du calendrier essénien, et du 24 au 30 du huitième mois. Cette seconde période tombe vers la fin de notre mois de septembre, confirmant le bien-fondé d’une tradition byzantine immémoriale qui fête la “ Conception de Jean ” le 23 septembre.

Or, écrit saint Luc, c’est «  le sixième mois  » de la conception de Jean que «  l’ange Gabriel fut envoyé par Dieu dans une ville de Galilée, du nom de Nazareth, à une vierge fiancée à un homme du nom de Joseph, de la maison de David  ; et le nom de la vierge était Marie  » (Lc 1, 26-27).

À compter du 23 septembre, «  le sixième mois  » tombe très exactement le 25 mars, en la fête de l’Annonciation. Dès lors, Jésus est bien né le 25 décembre, neuf mois plus tard, tout simplement… et opportunément. Car il n’en reste pas moins vrai que l’on célébrait ce jour-là dans le monde païen la fête du Natalis Solis invicti, la fête du soleil renaissant, toujours vainqueur des ténèbres. Mais loin d’être une invention de l’Église romaine, la rencontre est l’œuvre de Dieu qui créa le soleil et la lune, «  pour séparer le jour et la nuit et servir de signes, tant pour les fêtes que pour les jours et les années  » (Gn 1, 14). C’est Lui qui a voulu, quand les temps furent accomplis, cette coïncidence du Natalis Solis invicti et du Christus natus in Bethleem, pour nous enseigner que le Christ est «  le soleil de justice  » (Ml 3, 20), «  l’Astre d’en haut  » (Lc 1, 78), «  la lumière du monde  » (Jn 8, 12) que les ténèbres n’ont pu «  étouffer  » (Jn 1, 5), et «  qui éclaire tout homme  » (Jn 1, 9).

Saint Matthieu et saint Luc font bien entendre que la naissance eut lieu pendant la nuit  ; les mages ont vu son étoile (Mt 2, 2), et les bergers ont été avertis par «  l’Ange du Seigneur  » alors qu’ils «  gardaient leurs troupeaux durant les veilles de la nuit  » (Lc 2, 8).

Cela aussi avait été annoncé, moins de cinquante ans auparavant  :

«  Tandis qu’un silence paisible enveloppait toutes choses et que la nuit parvenait au milieu de sa course rapide, du haut des cieux, ta Parole toute- puissante s’élança du trône royal.  » (Sg 18, 14-15)

«  AUX JOURS D’HÉRODE  »

Saint Luc et saint Matthieu s’accordent à dater la naissance du Christ des derniers jours d’Hérode. Roselyne Dupont-Roc écrit  :

«  Évidemment, dans le décompte des années, le chiffre zéro n’existait pas et dans le monde romain, on compte les années Ab urbe condita  : depuis la fondation de Rome. La prise en compte de ces données a permis aux spécialistes de proposer l’an 4 avant notre ère comme date de la mort d’Hérode, ce qui revient à dire que Jésus est né un peu avant la mort d’Hérode, soit en 7 ou 6 avant notre ère  !  »

À l’encontre de cette stupidité, la vérité est tout aussi simple à rétablir que pour le 25 décembre. Sachant que l’année civile romaine court du 1er janvier au 31 décembre, Jésus est né à Bethléem le 25 décembre de l’an 1 “ avant le Christ ”.

Denys-le-Petit, moine scythe qui vivait à Rome et qui y mourut vers 540 après Jésus-Christ, inaugura le comput de l’ère chrétienne en partant de la seule date fournie par saint Luc  : la quinzième année de Tibère, en laquelle commence la prédication de Jean-Baptiste (Lc 3, 1), année 782 après la fondation de Rome, déterminée par une simple addition, sachant qu’Auguste mourut le 19 août de l’année 767  :

767 + 15 = 782.

Denys considère que Jésus fut baptisé l’année suivante, en 783. Comme Luc écrit que «  Jésus, lors de ses débuts, avait environ trente ans  » (Lc 3, 23), le moine obtint la date de sa naissance par une simple soustraction  :

783 – 29 = 754.

Denys n’ayant pas intercalé d’année zéro pour partir du jour même de la Nativité, il nous faut déterminer l’année de la mort d’Hérode par rapport à cette année 754.

LE RECENSEMENT DE QUIRINIUS

Selon saint Luc, la naissance de Jésus date du recensement édicté par Auguste, exécuté par Quirinius alors que celui-ci était gouverneur de la Syrie (Lc 2, 1-2).

Saint Luc s’est «  informé exactement de tout depuis les origines  », moins de soixante ans après les événements, auprès des «  témoins oculaires et serviteurs de la Parole  » (Lc 1, 2-3), en particulier la Vierge Marie qui vit auprès de Jean l’Évangéliste (Jn 19, 27). Étant natif d’Antioche, capitale de la Syrie, Luc pouvait s’y documenter de première main.

De quand faut-il dater le recensement de Quirinius  ?

Mais… de la naissance du Christ, tout simplement  !

Saint Luc, historien précis et bien informé, ne date pas la Nativité du Christ, afin de marquer que celle-ci ouvre une ère nouvelle  : ce n’est pas le recensement de Quirinius qui date la Nativité, c’est la Nativité qui date le recensement, de l’an 1 avant le Christ.

Sylvie Chabert d’Hyères cite le texte évangélique d’après le codex de Bèze (IIe siècle après J. – C.), dans les Dossiers d’archéologie (n° 249, décembre 1999 – janvier 2000)  :

«  Or il advint en ces jours-là, que sortit un édit d’auprès de César Auguste, pour que soit enregistré tout le monde habité. Ce fut un enregistrement premier, alors que Quirinius était gouverneur de la Syrie.  » (Lc 2, 1-2)

Comment dater ce recensement «  premier  »  ? En le distinguant du second mentionné par saint Luc dans les Actes des Apôtres; daté par Flavius Josèphe de l’an 6 de notre ère. Gamaliel y fera allusion, trente ans plus tard, dans une discussion dramatique avec ses collègues du Sanhédrin, au sujet des Apôtres  : «  À l’époque du recensement, se leva Judas le ­Galiléen  » (Ac 5, 37) qui intimidait ceux qui acceptaient de s’inscrire sur les registres du cens.

Le successeur d’Hérode le Grand en Judée fut son fils Archélaüs. C’est de lui que saint Joseph craignait la vindicte au moment de rentrer d’Égypte en Judée (Mt 2, 22). Dès lors, le calendrier des événements se laisse bien dresser, comme je l’ai fait en janvier 2 000 (La date de la naissance du Christ, CRC n° 363, p. 17-24; Bible, Archéologie, Histoire, III, p. 180-183).

Le 5 février de l’an 2 avant Jésus-Christ (an 752 après la fondation de Rome), «  Auguste, salué Pater Patriæ, voyait placer sous son regard tout le monde habité.  » Il en ordonna le recensement (Lc 2, 2-3).

Le 25 septembre  : conception de Jean-Baptiste.

L’année suivante, an 1 avant Jésus-Christ, recensement du royaume d’Hérode.

Le 25 mars  : Annonciation et conception de Jésus.

Quirinius rencontre Tibère à Rhodes, et devient proconsul d’Asie.

Le 25 décembre  : naissance de Jésus à Bethléem.

Le 1er janvier de l’an 1 de l’ère de Jésus-Christ  : circoncision de l’Enfant-Jésus, suivie de sa Présentation au Temple de Jérusalem.

Dans les jours suivants, visite et adoration des Mages, et fuite en Égypte.

Avant la Pâque  : mort d’Hérode, suivie du retour de la Sainte Famille à Nazareth. Pour “ Trente ans de vie cachée ”, titre du chapitre 5 de l’Encyclopédie de Mgr Doré. Incompréhension totale  : «  C’est parce qu’ils s’inscrivent dans le genre littéraire des “ Vies ” antiques que les évangiles s’intéressent peu à l’enfance et à la formation de Jésus.  »

Il est certain que c’est parce qu’il s’inscrit dans le genre littéraire des «  rénovateurs de l’Église  », «  au mépris de toute modestie  », pour parler comme saint Pie X, que Jean-Pierre Lémonon, de l’Université catholique de Lyon, s’éloigne d’une riche tradition dont Georges de Nantes, notre Père, reste l’incomparable témoin, à la suite du Père de Foucauld. C’est encore à la lumière de son enseignement que nous méditerons ce mystère.

IV. L’ENFANCE DU CHRIST

Il est impossible de voir dans les récits de la naissance du Christ selon saint Luc et saint Matthieu le développement du “ merveilleux ” dont les auteurs rationalistes et modernistes qui entourent Mgr Doré gratifient généreusement les premières générations chrétiennes. C’est tout au contraire la révélation du mystère inverse de l’abaissement du Fils de Dieu, fait homme par amour, pour nous sauver par la souffrance et par la Croix en versant son Précieux Sang pour prix de notre Rédemption.

Il commence tout de suite à souffrir, dès le huitième jour accompli, le premier janvier de l’année civile romaine, an 1 de Jésus-Christ, lors de sa circoncision (Lc 2, 21). Ce jour-là, l’Enfant reçut son nom de Jésus, «  indiqué par l’ange avant sa conception  ». Saint Luc fait ici allusion non seulement à l’ange Gabriel, dont il a lui-même rapporté les paroles (Lc 1, 31), mais aussi à «  l’ange du Seigneur  » disant à Joseph  : «  Tu l’appelleras du nom de Jésus  : car c’est lui qui sauvera son peuple de ses péchés.  » (Mt 1, 21)

Jésus n’a garde de chômer en son office de Rédempteur  ! Sans retard, ses parents le portent au Temple, à Jérusalem, «  pour le présenter au Seigneur  » (Lc 2, 22). Ils n’ont pas eu à attendre le «  trente-­troisième jour  » prévu par la loi de Moïse, à compter de la circoncision de l’enfant, pour la «  purification  » d’une mère relevant de ses couches  :

«  Et pendant trente-trois jours encore, elle restera à purifier son sang. Elle ne touchera à rien de consacré et n’ira pas au sanctuaire jusqu’à ce que soit achevé le temps de sa purification.  » (Lv 12, 4)

Rien de tel pour l’Immaculée, demeurée vierge avant, pendant et après le Divin Enfantement. Parce qu’il n’y a pas eu d’effusion de sang, sinon celui de son Jésus le jour de la circoncision, Marie peut se rendre sans délai au sanctuaire desservi par les fils de Lévi, non pas pour sa purification, mais pour «  leur purification  », saint Luc tient à le préciser  :

«  Et lorsque furent accomplis les jours pour leur purification, selon la loi de Moïse, ils l’emmenèrent à Jérusalem pour le présenter au Seigneur.  » (Lc 2, 22)

Là, ils accomplirent non seulement la Loi mais aussi les Prophètes, comme il avait été annoncé par Malachie  : «  Et soudain, il entrera dans son sanctuaire, le Seigneur que vous cherchez […]. Il purifiera les fils de Lévi et les affinera comme or et argent, et ils deviendront pour Yahweh ceux qui présentent l’offrande comme il se doit.  » (Ml 3, 1-3)

Survient Syméon qui prend le petit Jésus dans ses bras, et chante  : «  Maintenant, Souverain Maître, tu peux, selon ta parole, laisser ton serviteur s’en aller en paix  ; car mes yeux ont vu ton salut, que tu as préparé à la face de tous les peuples, lumière pour éclairer les nations et gloire de ton peuple Israël.  » (Lc 2, 29-32)

Puis il prophétisa, disant à Marie, sa mère  :

«  Vois  ! cet enfant doit amener la chute et le relèvement d’un grand nombre en Israël  ; il doit être un signe en butte à la contradiction, – et toi-même, une épée te transpercera l’âme  ! – afin que se révèlent les pensées intimes de bien des cœurs.  » (Lc 2, 34-35)

Ces prophéties ne tardèrent pas à se réaliser. Le voyage à Jérusalem n’avait pas pris plus d’un jour. Dès leur retour à Bethléem, ils reçurent la visite des «  nations  » en la personne des mages venus adorer leur «  lumière  », aperçue dans le ciel d’Orient. D’où la fureur d’Hérode, révélant toute sa noirceur «  intime  ».

Dans son Prologue, saint Jean écrit que le Verbe «  est venu chez lui  » et que «  les siens ne l’ont pas accueilli  ». Et cependant, «  à ceux qui l’accueillirent, il donna le pouvoir de devenir enfants de Dieu  ». Ils ne le rejetèrent donc pas tous. Il s’en trouva pour «  croire en son Nom  ». Par exemple, les bergers de Bethléem. Mais pas seulement parmi «  les siens  ». Tandis que «  les bergers s’en retournaient, glorifiant et louant Dieu pour tout ce qu’ils avaient entendu et vu, suivant ce qui leur avait été annoncé  » (Lc 2, 20), des «  mages  » du pays de Moab, à l’orient du Jourdain, pays de Ruth et de Noémi, recevaient un “ signe ” différent, celui de l’ «  étoile issue de Jacob  » annoncée par Balaam, leur prophète au temps de Moïse (Nb 24, 17). Après l’avoir observée, puis l’avoir vue se mettre en mouvement, ils l’ont suivie, et sa lumière les a guidés jusqu’à Jérusalem  :

«  Jésus étant né à Bethléem de Judée, au temps du roi Hérode, voici que des mages venus d’Orient arrivèrent à Jérusalem en disant  : “ Où est le Roi des juifs qui vient de naître  ? Nous avons vu, en effet, son étoile au levant et nous sommes venus lui rendre hommage. ”  »

Ce nouveau récit est de saint Matthieu (Mt 2, 1-2), mais il prend la suite de celui de saint Luc. Le voyage leur ayant pris quelques jours, ils arrivèrent début janvier, après les événements de la Nativité dont la rumeur avait déjà atteint Jérusalem par le ministère de la prophétesse Anne, fille de Phanouel, de la tribu d’Aser, qui «  parlait de l’Enfant à tous ceux qui attendaient la rédemption de Jérusalem  » (Lc 2, 38).

Aussi l’arrivée des mages mit-elle toute la capitale en émoi, surtout son roi Hérode, tyran épouvantable, cruel, jaloux de son pouvoir  !

«  Il assembla tous les grands prêtres avec les scribes du peuple, et il s’enquérait auprès d’eux du lieu où devait naître le Christ. “ À Bethléem de Judée, lui dirent-ils  ; ainsi, en effet, est-il écrit par le prophète  :

“  Et toi, Bethléem, terre de Juda, tu n’es nullement le moindre des clans de Juda  ; car de toi sortira un chef qui sera pasteur de mon peuple Israël. ”

«  Alors Hérode manda secrètement les mages, se fit préciser par eux le temps de l’apparition de l’étoile, et les envoya à Bethléem en disant  : “ Allez vous renseigner exactement sur l’Enfant  ; et quand vous l’aurez trouvé, avisez-moi, afin que j’aille, moi aussi, lui rendre hommage. ” Sur ces paroles du Roi, ils se mirent en route, et voici que l’étoile, qu’ils avaient vue au levant, les précédait jusqu’à ce qu’elle vînt se placer au-dessus de l’endroit où était l’Enfant.  » (Mt 2, 3-9)

Ils semblent revoir l’étoile, arrêtée, à ce moment-là  :

«  À la vue de l’étoile, ils se réjouirent d’une grande joie.  » (Mt 2, 10)

«  Entrant alors dans la maison…  » Joseph a pu, de nouveau, installer sa famille dans «  la maison  » qui a repris son train ordinaire.

«  … ils virent l’Enfant avec Marie sa mère, et, se prosternant, ils lui rendirent hommage  ; puis, ouvrant leurs cassettes, ils lui offrirent en présents royaux de l’or, de l’encens et de la myrrhe.  » (Mt 2, 11) Ces trois trésors ont conduit la tradition à compter trois “ rois mages ”.

C’était le 6 janvier de l’an 1 de Jésus-Christ.

«  Après quoi, avertis en songe de ne point retourner chez Hérode, ils prirent un autre chemin pour rentrer dans leur pays.  » (Mt 2, 12)

Mais, soudain, les événements prennent un tour dramatique et se précipitent  :

«  Après leur départ, voici que l’Ange du Seigneur apparaît en songe à Joseph et lui dit  : “ Lève-toi, prends avec toi l’enfant et sa mère, et fuis en Égypte  ; et restes-y jusqu’à ce que je te le dise. Car Hérode va rechercher l’enfant pour le faire périr. ” Il se leva, prit avec lui l’enfant et sa mère, de nuit, et se retira en Égypte.  » (Mt 2, 13-14)

Distante de cinq à six journées de marche, l’Égypte jouissait de la paix romaine depuis sa conquête par Auguste en l’an 30 avant Jésus-Christ et son incorporation à l’Empire. Elle avait été une terre de refuge pour les fils de Jacob (Gn 46), puis au temps des Rois (1 R 11, 40) et davantage durant la période maccabéenne.

Le séjour de la Sainte Famille en Égypte ne se prolongea guère. Hérode mourut peu de temps avant la Pâque, fin mars. Mais auparavant, il commit encore un horrible forfait qui mit le comble à ses crimes. Évidemment, Roselyne écrit que «  l’épisode n’est certes pas repérable par l’historien  ». J’ai démontré au contraire que l’historicité de cet épouvantable massacre était attestée par la tradition midrashique, la légende juive elle-même, qui l’a introduit dans le récit de l’enfance de Moïse, représenté comme un “ agneau ” vainqueur de Pharaon et des Égyptiens  !

«  Alors Hérode, voyant qu’il avait été joué par les mages, fut pris d’une violente fureur et envoya mettre à mort, dans Bethléem et dans tout son territoire, tous les enfants de moins de deux ans, d’après le temps qu’il s’était fait préciser par les mages.  » (Mt 2, 16)

«  Le temps qu’il s’était fait préciser par les mages  » est «  le temps de l’apparition de l’étoile  » (Mt 2, 7). Le délai de «  deux ans  » calculé par Hérode semble indiquer que les mages l’ont vue au moment de l’annonciation à Zacharie, quinze mois avant la naissance de Jésus. Le cantique de ­Zacharie, saluant «  l’Astre venu d’en haut  » le jour de la naissance de son fils, semble indiquer qu’il en a lui-même eu la révélation (Lc 1, 78). Les mages auraient donc observé l’étoile pendant plusieurs mois, avant de la voir se mettre en mouvement le jour de la Nativité, et de la suivre.

«  Quand Hérode eut cessé de vivre, voici que l’Ange du Seigneur apparut en songe à Joseph, en Égypte, et lui dit  : “ Lève-toi, prends avec toi l’enfant et sa mère, et mets-toi en route pour la terre d’Israël  ; car ils sont morts ceux qui en voulaient à la vie de l’enfant. ” Il se leva, prit avec lui l’enfant et sa mère, et rentra dans la terre d’Israël.

«  Mais, apprenant qu’Archélaüs régnait sur la Judée à la place d’Hérode son père, il craignit de s’y rendre  ; averti en songe, il se retira dans la région de Galilée et vint s’établir dans une ville appelée Nazareth.  » (Mt 2, 19-23)

Saint Joseph retourne à Nazareth, quitté trois mois auparavant. Ces événements singuliers, bien datés et localisés, sont attestés par un témoin oculaire irrécusable, vers lequel saint Luc tourne les yeux et oriente simplement le cœur des générations à venir  :

«  Quant à Marie, elle conservait avec soin toutes ces choses, les méditant en son cœur.  » (Lc 2, 19)

V. L’ÉVANGILE DU CŒUR IMMACULÉ

Selon Roselyne Dupont-Roc, «  plus encore que celui de Luc, le récit de Matthieu est à lire à un niveau symbolique – étant entendu que le langage symbolique n’a pas moins de valeur que la “ vérité ” empirique, de toute façon inatteignable en ce qui concerne la naissance et l’enfance de Jésus  » (p. 124).

Cette profession d’agnosticisme condamne le lecteur confiant en la “ science ” de cette dame, à tout ignorer de l’enracinement et de la “ vocation ” terrestre, humaine, du Fils de Dieu descendu du Ciel, fait homme pour nous sauver. Au point d’effacer la présence de Marie  ! Anne Soupa, “ écrivain et essayiste ”, n’hésite pas à poser la question en «  contrepoint  », à la fin de l’ouvrage  : Quelle présence de Marie  ? Réponse  : «  À première vue, partir à la recherche de Marie dans le Nouveau Testament ressemble à une cueillette de champignons à contre-saison.  » (p. 760)

Pour notre part, dès les premières pages de l’Évangile de l’Enfance selon saint Luc, nous avons découvert la Vierge Marie au centre du halo de lumière que le Ciel semblait irradier sur la terre. Pour qui sait lire avec la foi catholique, à la lumière de la longue préparation de l’Ancien Testament, la Vierge Marie est l’Arche de la nouvelle alliance  ; elle personnifie à elle seule l’humanité qui reçoit la visite du Très-Haut, annoncée par les prophètes, qui conçoit en son sein, puis porte dans ses bras, ce Jésus qu’elle présente au monde.

Avec saint Matthieu, c’est le juste Joseph qui est au centre du tableau. Il personnifie le modèle humain, le maître de Notre-Seigneur dans son adolescence. Mgr Doré n’a rien à dire de son saint patron  :

«  Chez Matthieu, Joseph a pris en charge l’enfant et sa mère sans poser de question  ; après quoi, il s’efface complètement.  » (p. 125)

Notre Père pensait que saint Matthieu ne donne qu’une lumière indirecte sur le mystère de cette vie intime de la Sainte Famille, sur «  ces choses  » que la pudeur de la Vierge retenait «  en son cœur  » (Lc 2, 19 et 51), parce que les Apôtres n’ont connu que «  les choses  » qui touchaient Joseph, dans les premiers temps de l’Église. Tandis que la connaissance de l’intime du mystère, si délicat à dévoiler, n’est connu que par les confidences de la Vierge Marie, et c’est saint Jean l’Apôtre qui l’a d’abord recueillie. Saint Luc ne les connaît que par lui. Une lecture attentive des deux premiers chapitres de cet Évangéliste laisse deviner une formulation marquée au coin du style et de la profondeur de saint Jean. Notre Père a médité toute sa vie “ Les grandeurs de saint Joseph ”… au point de, un jour, «  déménager  » chez la Sainte Vierge.

LES GRANDEURS DE SAINT JOSEPH

«  Joseph, fili David, noli timere accipere Mariam conjugem tuam, quod enim in ea natum est de Spi­ritu Sancto est.  » (Mt 1, 20)

«  Ô saint Joseph, homme juste et bon, notre père et notre protecteur, qui voudra se faire le héraut de vos intimes grandeurs  ? Je n’oserais. Et pourtant je souffre trop de les voir ignorées pour ne pas tenter de les raconter à mon indigente manière. Tant d’âmes en seraient merveilleusement secourues  ! Celui qui comprendrait la beauté et la délicatesse de l’amour que vous portâtes à la Vierge Marie, fût-il le plus grand des pécheurs, ressentirait l’irrésistible attrait de la vertu. Permettez-moi d’ouvrir votre cœur pour en révéler les secrets jalousement gardés.

«  Nul ne doute que vous ayez immensément aimé, dès le premier jour où vous la connûtes, cette Vierge encore enfant que ses parents vous donnaient pour fiancée. L’émerveillement naturel du premier Adam quand il vit debout près de lui, en son premier matin, Ève, la femme que Dieu lui donnait, semblable à lui mais toute douceur et charme, n’était que l’ombre de cette admiration surnaturelle et de cette joie qui envahirent votre cœur quand vous osâtes enfin lever les yeux sur cette sainte enfant que Dieu vous confiait dans les liens très singuliers et perpétuels d’un chaste mariage. L’amour commença de brûler dans votre cœur, le même qu’éprouve tout homme pour la femme qu’il s’est choisie. Le même mais plus haut, plus digne et plus fort, tel enfin que tous en ont rêvé comme de l’idéal magnifique dont ils ne réaliseront jamais que le lointain symbole.

«  Ah  ! ce désir de pureté totale, de chasteté éternelle, par amour, dans l’amour, pour l’amour d’un être exquis qui en partage la volonté et y aide, cet au-delà de la nature charnelle, enraciné pourtant en notre cœur de chair, ô patriarche taciturne, vous seul en avez connu la perfection du jour où Marie notre Mère entra dans votre vie. C’était le premier amour de votre cœur très pur et c’en serait d’emblée l’unique. Qui pourrait exprimer la force et la sagesse, la tendresse sensible et l’allégresse spirituelle de cette affection très humaine, de cet amour conjugal si bien payé de retour mais si saint qu’il suspendait aux joies de l’âme toutes les palpitations du cœur, retenant le mouvement des sens. Il était divin, cet amour, non pas au sens mensonger où nous l’entendons maintenant d’une idolâtrie de la créature follement aimée. Il était divin parce qu’il se répandait tout en Dieu qui l’inspirait et le réglait souverainement.

«  Dans votre émerveillement, vous vous demandiez quels seraient les desseins du Très-Haut sur cette Vierge Immaculée dont vous ne songeâtes pas un instant que son destin terrestre fut d’être seulement vôtre et tout enclos dans l’humble service de votre pauvre ménage. Emporté par la sagacité de votre cœur aimant, vous pressentiez les gloires de celle qui, près de vous, se contentait d’être à vous, et seule la considération de votre humilité vous faisait réprimer de si grandes pensées auxquelles vous devriez être mêlé. Elle, oui  ! songiez-vous, mais moi… Vous ne pouviez croire que Dieu veuille vous associer aux grandeurs de celle qu’il lui avait plu d’unir à votre présente misère.

«  C’est alors que vous la vîtes, à n’en pas douter, enceinte. Elle demeurait cependant paisible, sereine, admirablement recueillie, plus qu’avant. Elle vous aimait et vous entourait davantage, de tendresse et de sollicitude empreintes de la même retenue virginale. Pas un instant l’idée ne vous effleura d’une violence qu’elle aurait subie et moins encore acceptée. Une seule lumière vint frapper votre esprit, à laquelle vous n’osâtes point consentir malgré les admirables dons de ferveur, de sainte allégresse, de joie messianique qu’elle versait en vous. Ah  ! oui, cette pensée était sainte, son ivresse vous habitait, elle vous comblait et débordait de votre cœur, s’en allant rejoindre la sérénité de Marie et lui donnant la douce certitude de votre communion sans parole dans le même céleste secret. Radieux, vous entendiez carillonner en vous la Bonne Nouvelle, l’Évangile où s’illuminent les anciennes prophéties hier encore incomprises  : “ Voici que la Vierge concevra et qu’elle enfantera un Fils. Et son Nom sera Emmanuel. ” La ‘almâh, la jeune vierge innocente, immaculée, votre cœur intuitif le proclamait avant que votre oreille l’entende de Dieu  : c’était Elle  !

«  Pourtant vous repoussâtes cette pensée, malgré tous les bons fruits auxquels pouvait se connaître son origine divine. Telle fut votre humilité. Immense. Et vous décidâtes de renvoyer discrètement celle qui était la lumière, la joie, la force, la sainteté de votre vie, pour obéir à la loi de Dieu. Telle fut votre admirable sagesse. Vir justus et prudens, et timoratus  ! Vous ne vous donniez pas le droit de supposer le miracle unique  ! Et pourtant vous n’en pouviez chasser de votre cœur la certitude. Il vous suffisait de la regarder, sublime vision de lumière et de joie divine, pour être sûr que tout ce mystère était en elle l’œuvre de l’Esprit-Saint. Et puis, vous considérant vous-même, branlant la tête, vous ne saviez plus que penser sinon qu’il ne vous appartenait pas de préjuger des intentions divines. Vous convainquant du devoir de rester dans les voies ordinaires, ô le plus extraordinaire des hommes, vous résolûtes donc de la renvoyer secrètement afin que s’occupe d’elle et se déclare véritable Époux et Père celui dont les œuvres déjà se manifestaient au sein béni de la douce enfant virginale.

«  Le sacrifice d’Abraham levant le glaive sur Isaac son unique, son bien-aimé, n’est rien, rien en comparaison de celui que vous fîtes quand déjà vous décidiez de parler à Marie et de la pousser doucement jusqu’à la porte de votre demeure. Oui, vous le feriez, vous mettriez dehors, à jamais, et reconduiriez à ses parents votre bien-aimée épouse, de par la loi de Dieu. Puis vous reviendriez seul pour finir votre vie seul. Elle était encore ignorante de vos desseins, comme Isaac montant aux sentiers du Moriah, sa petite main dans la main d’Abraham qui tremblait. Mais parfois, dans votre atelier, vous laissiez échapper loin d’elle un sanglot.

«  Alors l’Ange de Dieu vous apparut en songe et vous révéla le secret que vous n’osiez penser. Marie votre fiancée était bien cette Vierge élue qui devait concevoir de Dieu et enfanter l’Emmanuel, selon l’oracle du vieil Isaïe. Il vous revenait à vous, l’humble artisan de Nazareth, de lui donner son Nom  : vous l’appelleriez Jésus. Rien ne vous étonnait d’elle, mais vous demeuriez écrasé par la grandeur redoutable du rôle qui vous était ainsi départi, d’être son époux et le père de cet Enfant aux yeux des hommes, et devant Dieu son véritable et unique Père. Votre consolation fut de songer que pour une si lourde et glorieuse tâche, elle et lui seraient désormais votre lumière, votre amour et votre force.

«  Heureux patriarche qui retrouviez au centuple ce que vous aviez accepté de perdre  ! Apprenez-nous à suivre docilement la loi de Dieu, ce Dieu qui demande toujours le sacrifice de cela même qu’il désire nous donner de meilleur…  »

Mars 1970.
(Georges de Nantes, Page mystique n° 21, p. 89-93)

JÉSUS FUT CIRCONCIS LE HUITIÈME JOUR

«  Et lorsque furent accomplis les huit jours pour sa circoncision, il fut appelé du nom de Jésus, nom indiqué par l’ange avant sa conception.  » (Lc 2, 21)

La vie de Notre-Seigneur commence par son agrégation à la race d’Abraham, au peuple élu, fondé par Moïse et distingué de tous les autres peuples.

Saint Paul souligne, dans l’Épître aux Romains, l’humilité de ce Fils de Dieu qui s’est fait, dit-il, «  ministre des circoncis à l’honneur de la véracité divine  », c’est-à-dire de la fidélité de Dieu, «  pour accomplir les promesses faites aux patriarches  » (Rm 15, 8). Dieu s’était engagé auprès de son peuple. Jésus, par fidélité à cet engagement de Dieu, se fait membre de ce peuple, jusqu’à en porter la marque dans son corps. Il fait partie de ce peuple, loyalement, il «  s’enracine en Israël  », comme il était dit de la Sagesse personnifiée (Si 24, 8).

Ainsi, en même temps que Jésus se fait homme parmi les hommes, juif parmi les juifs, enraciné dans le sol, au même moment, par les mêmes événements il apparaît portant le nom de Dieu  : «  Jésus  » signifie “ Yahweh sauve ”.

Il se soumet au rite de la Présentation  : «  Ils portèrent Jésus à Jérusalem pour le présenter au Seigneur.  » (Lc 2, 22) Cette cérémonie n’est cependant pas explicitement prévue par la Loi en ces termes mêmes.

«  Luc, fait écho, semble-t-il, écrit Roselyne Dupont-Roc, à une prescription de la Loi de Moïse comportant le “ rachat ” du premier-né. Il est reçu par deux personnages représentatifs de la piété juive populaire. Le vieillard Syméon et Anne la prophétesse ont ceci de commun qu’ils attendent la consolation ou la libération d’Israël. Leur attente d’un Messie libérateur s’exprime dans le langage universaliste d’Isaïe  : “ Mes yeux ont vu le salut de Dieu ” (40, 5; référence de Roselyne, erronée). Mais Luc reprend surtout en écho les admirables poèmes du livre d’Isaïe.  »

Luc ou Syméon  ? À cette question naïve, Roselyne répond avec un sourire indulgent que «  le cantique de Syméon, tel que Luc le compose [sic !], annonce d’abord le salut à tous les hommes, incluant le peuple juif et les nations païennes  ».

Ainsi, saint Luc est comparable à un “ exégète ” moderne, lorsqu’il évoque les «  chants du “ Serviteur ”, ce prophète-serviteur que Dieu a destiné à être “ l’alliance du peuple et la lumière des nations, pour ouvrir les yeux des aveugles ”  » (p. 123).

De même Matthieu, «  pour que tout paraisse [sic !] s’accomplir conformément au dessein de Dieu, cite l’Écriture, quitte à inventer  : “ On l’appellera Nazôréen ”. Mais nous ne savons pas quel texte prophétique est ainsi évoqué  ! Il se peut que la citation ait été forgée pour justifier le fait que la famille de Jésus venait de ce village mal connu et sans prétention de Haute-Galilée.  » (p. 128)

J’ai montré naguère que saint Matthieu n’invente rien. Il part du nom de «  Nazôréen  » donné à Jésus à cause de Nazareth, mais en l’actualisant en fonction de la «  sainteté  » signifiée par le mot nazîr, appliqué à Samuel, selon la version du premier livre de Samuel découverte dans un manuscrit de la grotte 4 de Qumrân, mais censurée par les rabbins de Jamné pour faire mentir saint Matthieu (Bible, Archéologie, Histoire, II, p. 115).

En tout cas «  de la jeunesse et de l’adolescence de Jésus, Matthieu ne dira rien  ». Son esprit “ inventif ” reste court…

Tandis que saint Luc, lui, «  invite  » son lecteur «  à méditer en lui-même les paroles rudes que le jeune Jésus oppose à ses parents  : “ Ne saviez-vous pas que je dois être aux affaires de mon Père  ? ” au-delà de sa famille humaine, Jésus demeure désormais auprès de celui qu’il appelle son “ Père ” et auquel il lie d’emblée et définitivement son destin.  » (p. 123)

Une illustration, intitulée “ Les reproches de Marie et de Joseph à Jésus ”, œuvre de Simone Martini, datée de 1342, et conservée en Angleterre, à Liverpool, montre la Sainte Vierge adressant des remontrances à Jésus en présence de saint Joseph, qui semble renchérir d’un air sévère. Et Jésus, les bras croisés sur un livre, se tient debout, buté, presque agressif  ! Marie est assise à la maison. Comme si elle avait demandé à saint Joseph d’aller chercher Jésus pour lui adresser des reproches en sa présence  ! Quelle incompréhension  ! C’est du naturalisme qui illustre très bien l’inintelligence du mystère de l’Incarnation que secrète cette “ encyclopédie ” (p. 149)

Tandis que l’affirmation très simple et très mystérieuse de sa filiation divine auprès de sa Mère et de saint Joseph est un des points qui faisait dire à l’abbé de Nantes, notre Père, que l’Évangile de l’Enfance selon saint Luc porte la marque de saint Jean. Voilà Jésus dans le Temple, auprès des docteurs, la Vierge le retrouve  : «  Votre père et moi, nous vous cherchions, dans l’angoisse.  » Jésus relève ce mot de “ père ”  : «  Ne saviez-vous pas que je suis chez mon Père  ?  »

Nous savons que tout au long de l’Évangile de saint Jean, Jésus affirmera qu’il fait la volonté de son Père, qu’il ne dit rien que son Père ne lui ordonne de dire  : c’est le sentiment majeur de son âme selon l’Évangile de saint Jean. Jésus est un Fils qui accomplit la volonté de son Père. Tel il est dans l’Évangile selon saint Jean, tel il nous paraît déjà lorsque ses chers parents le retrouvent au Temple.

Ces deux relations par lesquelles il s’enracine dans le peuple de la sainte Alliance et par lesquelles il va se sentir et se dire attaché religieusement, intimement et très fortement à Yahweh, sont déjà tout imbriquées l’une en l’autre, dès le jour de la circoncision, dès le jour de la Présentation au Temple, dès le jour de la douce rencontre au Temple de Jérusalem. Parce que faire partie du peuple de Dieu est la manière humaine, “ horizontale ”, terrestre, sacramentelle, d’être rattaché au Dieu de ce peuple. Parce que c’est un peuple saint, c’est un peuple déjà racheté. Dieu est son goël, disait Isaïe, il est son Libérateur, son Sauveur.

De la même manière, s’il est présenté au Temple, c’est comme premier-né, premier don de Dieu à une famille dont il devient le chef, à ce titre consacré à Dieu. Jésus offert au Temple dans la Présentation est le premier-né offert à Dieu parce que déjà il lui appartient, étant non seulement le Premier-Né de la Vierge Marie, mais le Bien-Aimé, Fils unique de Dieu de toute éternité.

La scène de la circoncision tient en une ligne en saint Luc. Notre Père en a fait l’objet d’une page d’anthologie qui révèle la profonde intimité de cœur de notre Père avec le Cœur Immaculé de Marie  :

PREMIÈRE COMPASSION D’UNE VIERGE MÈRE AU CŒUR IMMACULÉ

«  Alioquin non erat illi difficile carnem suam integram conservare ne scinderetur, qui fecerat ne virginalis uteri porta in exitu suo aperiretur.  »

«  Du reste, il n’était pas difficile de garder sa chair intacte et la préserver de toute blessure, à Celui qui avait voulu naître sans rompre la porte d’un sein virginal.  »

(Saint Bernard, In Circumcisione, Sermo 1)

«  Tout au long de sa divine maternité, Marie ne souffrit rien, ni honte ni douleur. Dieu qui l’entourait de sa grâce et se la consacrait tout à la fois comme épouse et mère, ne permit pas que rien d’humain ne vienne outrager sa pudeur ni même meurtrir, si légèrement que ce soit, l’intégrité native de son corps virginal. Sollicitude inouïe, vraiment unique. Cette sainte enfant conçoit en son sein sans aucune de ces émotions des sens, à vrai dire honteuses, sans rien qui la profane ni la blesse. Oh  ! comme déjà l’enfant d’une si aimable et si heureuse conception, toute spirituelle, devait être cher à sa mère, à bien des titres certes, mais à celui-là particulièrement qu’il était venu en elle avec toutes les délicatesses d’un Père très bon. La petite vierge de Nazareth, l’épouse de Joseph, venait d’assister sa cousine Élisabeth dans toutes les fatigues, les nausées de la grossesse et finalement les douleurs, particulièrement vives, périlleuses même à cet âge, de son enfantement.

«  Mais elle ne se troublait pas de cela et, ne sentant que les joies de la vie de son enfant sous son cœur, elle admirait qu’il lui épargne toute peine  ; elle se sentait aimée de lui, déjà, mystérieusement. Il lui paraissait bien qu’une volonté divine écartait d’elle toute douleur dans ce divin enfantement et Celui qu’elle portait, aussi bien que l’Esprit de Dieu qui l’enveloppait, aussi bien que Dieu même, lui semblait l’auteur d’une telle faveur.

«  Sa virginité, résolution de son jeune âge, humble décision d’une fille d’Israël, était maintenant adoptée et garantie par Dieu même. On aurait cru qu’il n’avait pas de plus grande préoccupation que de la sauvegarder parfaitement  ! Elle était confuse de penser qu’elle avait objecté à l’Ange cette promesse… une créature, ainsi opposer ses volontés pieuses à Dieu même  ! et plus confuse encore de voir, au long des mois de sa grossesse, que Dieu mettait un soin jaloux à se justifier auprès d’elle. Ne lui avait-il pas répondu de ne rien craindre  ? et qu’il serait lui-même l’auteur incomparable de cette maternité  ? Maintenant, il en donnait les preuves et elle se sentait justement en cela son épouse, selon le droit, dans une certaine égalité et une parfaite union, qu’il prenait à cœur son vœu à elle et lui conservait jusque dans ses moindres privilèges cette virginité qu’elle avait osé lui imposer comme sienne  !

«  C’est donc sans étonnement mais avec un surcroît inimaginable d’amour, de confusion et de reconnaissance, qu’enfin elle enfanta dans la nuit et l’abandon protecteurs de Bethléem, sans douleur et sans déchirure, ce fils unique qui sortait miraculeusement de son sein. Point de cri, point de travail, ni jets de sang ni chairs froissées, point de femme pantelante de l’effort et de la peine, point d’homme qui prête la main, ignominieusement. Ève a péché, Ève a souffert  ; dans les cris des mères et leurs larmes demeure le sceau de cette première faute. Mais du ventre de sa mère aux bras qui l’accueillent Jésus est passé, nous enseigne l’Église, comme plus tard il traversera la pierre scellée du tombeau, sans briser même les liens qui le retenaient. Marie, en le baisant et le contemplant, l’aimait de mille amours mais encore, car elle restait femme, en secret elle l’aimait de lui être venu et lui être né en lui laissant au corps toutes les marques de la virginité et toute l’intégrité de son être innocent.

«  Sur ces douces méditations d’une Vierge Mère, je vous laisse à penser…

«  Et c’est alors qu’il fallut songer à la circoncision de l’enfant. D’un coup, le cœur de la petite Vierge se glaça. Elle fut horrifiée, à la vision de ce qu’on allait lui faire, à Lui  ! Son enfant, ce petit corps si beau, cette chair si pure où elle ne voyait que grâce et perfections, devait-elle subir la loi commune de l’humanité pécheresse  ? Le prêtre allait donc venir, les parents s’assembler, les gens de toutes sortes, les curieux, et devant tous on le mettrait à nu, le prêtre prendrait dans sa trousse l’antique et barbare couteau de pierre et, au sexe de son petit, il pratiquerait la cruelle blessure ordonnée autrefois à Abraham et à toute sa postérité  !

«  Oh  ! c’était bien l’injustice suprême et le scandale que cet enfant divin n’ait pas pour sa propre chair, immaculée, les mêmes soins, la même attentive sollicitude qu’il avait eus pour sa mère  ! Et elle se désolait, les larmes lui venaient aux yeux pour la première fois à son sujet, de penser qu’elle ne pourrait protéger son fils contre la souillure des regards, la violence des mains des pécheurs qui allaient venir bientôt. Ils ne verraient en lui qu’un fils d’Adam, un enfant des hommes pécheurs, et ils le traiteraient ainsi que les autres, sans égards, sans amour, sans adoration  !

«  Elle ne pouvait rien pour lui désormais, alors que lui l’avait protégée, elle, si parfaitement. Quel ­renversement des sorts  !

«  Dans son humilité, elle pensait appartenir bien plus que lui à ce monde de péché où celui qui commet la faute doit subir la meurtrissure. Si quelqu’un devait être épargné, ç’aurait dû être lui d’abord et non pas elle. Elle était, sans mérite, une épouse comblée de prévenances et de grâces, exempte des blessures communes à notre nature, et son Epoux divin laisserait frapper cet enfant de tous les maux qui accablent la race des pécheurs  ? C’était là tout un mystère et l’annonce d’une nouvelle existence, de douleur et de peine.

«  Il avait consenti à tout ce qu’elle avait voulu et c’était bien un vœu de sa sagesse que sa mère de lui ne souffrît rien. Maintenant, une autre loi et d’autres vœux commandaient leur commune destinée, et c’était une loi de sang et des vœux de rédemption par la Croix. À lui le sang, à elle les larmes.

«  Et déjà l’heure en était venue. En pleurant elle livra son enfant à tous ces étrangers, aux mains des pécheurs  ! Et ce fut comme un présigne pour Joseph et Marie  : on le dépouilla de ses langes, le prêtre de l’Ancienne Loi brandit le couteau, insensible à l’innocence royale de cette chair incomparable, et son sang coula pour la première fois. Le petit Jésus cria soudain, d’un grand cri qui étonna l’assistance, en fit rire certains, se tordit sous la douleur, la douleur qu’il ne connaissait pas depuis les siècles de son éternité, et le cœur virginal de Marie fut frappé du glaive prophétique.

«  Que lui importait maintenant son corps vierge et intact, puisque celui de son fils ne l’était plus. Plus haut désormais que la virginité brillaient des noms sacrés nouveaux  : l’opprobre, la douleur, l’immolation, le sacrifice. Ce serait désormais les vœux nouveaux de la Mère au cœur ardent. Puisqu’il avait mis tant de soins à respecter et accomplir divinement son vœu de virginité, elle s’associerait à son vœu de victime. Il avait été vierge pour elle, elle serait maintenant victime avec lui, pour lui et par lui.

«  Chrétiens, je n’invente pas à la Vierge Marie de tels sentiments ni des pensées si profondes. Rappelez-vous qu’elle venait de voir toutes les lois de la nature aménagées pour elle et croyait à juste titre qu’un enfant préservé comme elle des injures communes à toutes les naissances ne subirait pas le sort des pécheurs. La nature l’avait épargnée, les hommes ne l’imiteraient-ils pas dans ses égards et son respect  ? Si aveugles et inattentifs qu’ils soient, n’épargneraient-ils pas son fils unique  ? Celui que les anges avaient annoncé et chanté dans les cieux ne trouverait-il pas semblable accueil de la part de ses frères humains sur la terre  ?

«  Elle contemplait son visage et ses yeux, ses menottes et ses pieds, elle lisait en lui tant de perfection et de beauté, d’innocence et de sainteté, qu’elle espérait des autres ce même discernement. Le prêtre, comme les bergers, n’adorerait-il pas en lui le Messie, supérieur à Moïse, et fils de David mais plus grand que lui  ? Le prêtre certainement reconnaîtrait en lui son maître et son sauveur. La Loi est faite pour les pécheurs mais non pas pour Celui qui vient sauver les pécheurs… L’enfant divin n’avait-il pas pour nom Jésus, c’est-à-dire Dieu sauve  ?

«  Mais le Ciel demeurait maintenant obstinément fermé et silencieux, le prêtre ne vit dans cet enfant qu’un nouveau-né d’entre les hommes et, aveugle, indifférent, brutal, il crut lui faire honneur en le mutilant à la manière antique, pour l’associer à la race d’Abraham et lui donner en partage l’héritage des Promesses d’Israël….

«  Ainsi Jésus devait-il suivre la voie ordinaire et se faire traiter comme le dernier des hommes. On croirait lui faire honneur, l’enrichir, le parfaire en lui faisant partager notre pain d’amertume et l’adoptant pour notre frère. Marie et Joseph déjà comprenaient l’immense erreur que d’avance Jésus avait acceptée, car en prenant sur lui notre héritage dont nous étions si fiers, ce sont nos péchés qu’il portait  !

«  Cette circoncision qui devait être un honneur, qui l’agrégeait au peuple juif, était déjà aux yeux de Marie la première ignominie et la première effusion du Sang rédempteur  !  » (Georges de Nantes, Lettre à mes Amis n° 127 du 1er janvier 1963)

NOUVEAU MOÏSE

Saint Matthieu a entrepris de raconter la vie de Jésus comme l’accomplissement de la prophétie que le Deutéronome met dans la bouche de Moïse  : «  Yahweh ton Dieu suscitera pour toi, du milieu de toi, parmi tes frères, un prophète comme moi, que vous écouterez.  » (Dt 18, 15)

Selon notre Père, saint Matthieu a été le premier à mettre par écrit le récit de la vie du Sauveur. Il l’a fait en prenant pour canevas le Deutéronome, pour révéler que Jésus était le nouveau chef du peuple de Dieu, l’introduisant dans la Terre promise  : le Ciel  !

«  Alors que Luc invitait auprès de l’Enfant qui venait de naître le peuple des bergers, pauvres du pays, écrit Roselyne Dupont-Roc, Matthieu y invite des représentants éminents des nations païennes les plus lointaines.  » Manière de dire que «  Luc  » et «  Matthieu  » inventent…

Mais non  ! Le fait historique est tellement indéniable que les juifs ont “ inventé ”, oui  ! eux, d’en faire l’histoire de Moïse dans un plagiat éhonté  : la saga de Moïse révisée à l’imitation de l’histoire vraie de Jésus laisse bien voir lequel a copié l’autre  ! Pharaon est averti de la naissance imminente d’un enfant qui va sauver Israël et détruire l’Égypte. Flavius Josèphe, l’historien juif qui a rédigé cette «  légende palestinienne  » après saint Luc, relate aussi un songe d’Amram, père de Moïse.

Pharaon, saisi de crainte à l’annonce de la naissance de l’enfant, qui lui apparaît comme un rival, consulte alors ses conseillers et astrologues, comme Hérode les grands prêtres et les scribes. Il décide de faire périr tous les petits enfants qui peuvent vérifier la prédiction, afin de perdre ainsi à coup sûr le futur libérateur d’Israël. Mais celui-ci, dont la vie est marquée par la contradiction et l’épreuve dès la première heure, échappe au massacre.

Il est absolument certain que ce sont les rabbins qui imitent saint Matthieu, et non pas l’inverse, parce que le midrash juif ne s’en tient pas là  ! «  Bien qu’il n’ait pas de rapport direct avec le récit de Matthieu, observe Renée Bloch dans les Cahiers sioniens (VIII, 1954, p. 211-285), on relèvera aussi avec intérêt le fait que Moïse, le futur sauveur d’Israël, est figuré dans le songe de Pharaon par un agneau  ».

Pharaon voit une balance  : sur un plateau tout le pays d’Égypte, sur l’autre un agneau. Et le plateau qui portait l’agneau, plus lourd que tout le pays d’Égypte, s’abaissait  ! annonçant par là que Moïse serait l’agneau vainqueur de Pharaon et des Égyptiens.

Ce trait pose Moïse non plus en précurseur mais en rival de Jésus et dévoile, à ce coup, le sens et la date de ce déploiement de merveilles légendaires autour de sa naissance. Car l’agneau sans tare (Ex 12, 5), «  l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde  » (Jn 1, 29) au prix d’ «  un sang précieux, comme d’un agneau sans reproche et sans tache  » (1 P 2, 19), c’est Jésus et non pas Moïse  !

Dirons-nous que la légende rabbinique a inspiré saint Jean-Baptiste et saint Pierre  ? et saint Jean montrant, dans l’Apocalypse, ceux qui ont vaincu Satan dont Pharaon était la figure, grâce au sang de l’Agneau (Ap 12, 10-11)  ?

La cause est entendue  : le récit original est celui de saint Matthieu. C’est lui qui est historique, et celui de saint Luc de même source “ autorisée ” à savoir le Cœur Immaculé de Marie (Lc 2, 19 et 51).

Il est indubitable que des “ gentils ”, des païens sont venus de loin, prévenus par le mouvement des astres de la naissance de celui qu’on attendait comme Sauveur  ; qu’ils se sont heurtés à la cécité des juifs  ; qu’ils ont été avertis de la méchanceté d’Hérode, nouveau Pharaon, et qu’ils ont trouvé à Bethléem un Enfant Jésus Sauveur non seulement de tout le peuple d’Israël mais aussi des nations païennes.

Ce Jésus, obligé de fuir comme l’ancien Israël en Égypte sous la conduite d’un nouveau Joseph, en sortira comme un nouveau Moïse pour sauver son peuple de la servitude et de la mort, et conclure avec lui une nouvelle alliance sous une nouvelle loi, universelle  : la loi évangélique.

VI. LA VIE CACHÉE

Pendant trente ans de vie humaine, laborieuse, studieuse, contemplative et active, Jésus va s’appliquer à cette transmutation de la Loi mosaïque en Évangile, qu’il prêchera dans le bref temps de sa vie publique.

“ Trente ans de vie cachée ”  : c’est le titre du chapitre cinquième de l’ “ Encyclopédie ” de Mgr Doré. Divers auteurs se battent les flancs, pendant vingt-cinq pages, pour expliquer un «  étonnant silence  » sur le sujet par «  le genre littéraire des évangiles imité des “ Vies antiques ”  » (Jean-Pierre Lémonon, de l’Université catholique de Lyon), et pour meubler ce «  silence  » des «  conjectures et vraisemblances  » que l’on peut faire de «  la vie au village  » de Nazareth, en oubliant… le Prologue de saint Jean  !

Selon notre foi catholique, Jésus est le Verbe de Dieu fait homme, s’appliquant à sa condition d’homme afin de remplir sa mission de révélateur historique du Père, et de Sauveur, en s’inscrivant dans une tradition.

La pierre angulaire de cette tradition est Abraham, père des croyants. Moïse est le gigantesque législateur et conducteur du peuple né d’Abraham à travers le désert. Jésus, fils d’Abraham par Marie, et nouveau Moïse, est le Messie, fils de David, par Joseph. Pour contempler Jésus à Nazareth, en toute vérité, il suffit de lire les psaumes jour et nuit comme nous le faisons en communauté, à l’imitation de Jésus, Marie, Joseph.

Le psaume 131 (130) est peut-être le plus beau. Il chante le bonheur et la tranquillité de l’Enfant Jésus dans les bras de sa Mère… et dans les bras de son Père Céleste, admirablement commenté dans une Page mystique de notre Père  :

SUR LE CŒUR DU CHRIST, VOTRE ÉPOUX

«  Domine, non est exaltatum cor meum, neque elati sunt oculi mei.  » (Ps 130, 1)

«  Ô Jésus, ô Vierge Marie, ô patriarche Joseph, quand le mercredi à vêpres nous en arrivons à ce psaume cent trentième, c’est comme une halte à Nazareth. Les images passent, fugitives, de votre vie pauvre et cachée… J’admire la Sagesse et la Miséricorde de votre Père et notre Père qui, de toute éternité, a choisi cette voie d’humilité pour vous et pour nous. Le cours de nos vies aurait pu être autre mais ce doux chant du psaume 130 l’explique et nous le donne à aimer, dans sa simplicité. Je crois vous entendre le murmurer encore, près de nous  : “ Seigneur, mon cœur n’est pas exalté et je ne regarde pas au-dessus de moi. ” Je n’ai pas pris le chemin des grandeurs de ce monde ni celui de la célébrité. Tout cela me dépasse. Mon âme est en moi calme et silencieuse comme l’enfant sur le sein de sa mère, rassasié.

«  Ô Jésus s’il est vrai, et c’est vrai, que toute parole de l’Écriture était dite prophétiquement de vous le Messie promis, à cette image de l’enfant qui repose sur le sein de sa mère comment ne pas songer à vous tel que la piété des générations vous a représenté de préférence, enfant dans les bras de la Vierge Marie  ! Le psalmiste a choisi justement cette image, sous l’inspiration de votre Esprit-Saint, pour enclore l’humilité du Juste. Votre divinité se tenait ainsi avec simplicité et avec calme dans cette nature humaine si basse pourtant, si humble au vrai sens du mot, qui veut dire proche de la terre. Descendu si bas, si bas que terre, vous ne cherchiez ni l’exaltation des grandeurs humaines ni la richesse, ni la célébrité ni rien qui dépassât votre condition première de fils de Joseph, à ce qu’on croyait, le charpentier. Ainsi vous récitiez ce psaume avec sincérité et avec joie, comme nous chaque semaine, tout au long des trente-trois ans de votre vie toujours modeste.

«  Parfois, dépassant l’image de l’enfant sur le sein de sa mère, je contemple les mouvements de votre cœur, je saisis dans ses opérations intimes l’humilité de votre âme toute divine. Par exemple quand vous quittâtes Nazareth pour vous engager dans la prédication de l’Évangile ou quand vous redescendîtes du Thabor avec vos Apôtres, ou lors de cette fête des rameaux qui vous fut un triomphe plutôt provincial et campagnard sous l’œil méprisant de l’élite hiérosolymitaine. À ces tournants de votre destin, vous avez choisi vraiment vous-même votre chemin, sans luttes intérieures. C’était celui où vous inclinait votre cœur, doux et humble. Vous entriez ainsi de toute votre âme dans les volontés du Père. Le psaume cent trentième chantait en vous, vous inspirant de prendre le sentier ordinaire des pauvres, le chemin des abaissements. Vous qui par nature aviez droit à toutes les richesses, tous les honneurs, toute la gloire, vous vous êtes contenté du sein virginal de la petite princesse inconnue de Nazareth pour y reposer, et des campagnes de Galilée pour y prêcher vos Béatitudes. Vous avez choisi pour disciples des pêcheurs quasi illettrés et vous n’êtes monté vers la capitale, vous n’avez connu le parlement, le commandement militaire, le palais du roi que pour y être moqué, houspillé, flagellé, pour y être excommunié par les prêtres, condamné injustement au nom de César et envoyé au supplice avec les droit commun. En tout cela vous gardiez l’âme calme et sereine comme l’enfant rassasié repose sur le sein de sa mère, votre cœur demeurait comme celui du petit garçon que vous étiez autrefois, facile et bien raisonnable, dans la demeure du charpentier de Nazareth, pour l’étonnement des siècles  !

«  L’idéale perfection de cette humilité émouvante mais héroïque, cachée à nos yeux dans le psaume et tout apparente dans votre Évangile, nous la retrouvons encore aujourd’hui dans votre présence eucharistique. Vous désirez que toute la terre vienne autour de vos autels vous adorer et vous glorifier. Cependant vous acceptez la solitude et l’oubli des tabernacles, vous aimez la prière des humbles dans vos églises désertes. Déjà votre Père vous a pris dans sa gloire, mais en vous élevant aux Cieux vous nous avez laissé votre humilité. Après vous, la Vierge Marie a vécu de nouveau cachée et silencieuse dans une pudeur admirable, exemplaire. L’Église aussi, l’Église des Apôtres et des martyrs, des vierges et des pénitentes, l’Église sainte est passée auprès de toutes les puissances et les grandeurs de ce monde sans s’y laisser prendre. Ceux qui n’ont à la bouche qu’injures et reproches pour son “ triomphalisme ” la méconnaissent et je crains qu’eux-mêmes ne s’exaltent fiévreusement dans l’orgueil d’une feinte humilité. Je ne vous en aime que davantage, pauvre chère Église romaine, persécutée par tant d’ennemis et maintenant bafouée par vos propres enfants, toujours égale à vous-même cependant, fidèle à Notre-Seigneur dans une parfaite humilité, réelle autant que de cœur. Vous aussi comme lui désirez rassembler toute la famille humaine et cependant vous vous contentez de modestes triomphes et de gloires incomparables mais cachées. Je vous contemple sur le Cœur sacré du Christ votre Époux, sereine et paisible comme l’enfant rassasié sur le sein de sa maman. J’ai appris à vous aimer ensemble, ô Christ, ô Église, tous mes amours. Au-delà de la mort et même, ô folie, si je descendais aux enfers, j’emporterai pour l’éternité cette merveilleuse vision de votre accord dans une commune simplicité, dans le charme indéfinissable mais inoubliable de votre condition terrestre, où les gloires de la divinité transparaissaient doucement dans les humiliations de la chair…

«  Quand nous chantons ce psaume béni, j’en viens à aimer cette condition humiliée qui est nôtre par grâce et, sans honte, sans regret, j’admire que d’autres nous rejoignent et nous suivent dans cette abjection comme sur le Cœur d’un Dieu qui est né, qui a vécu et qui est mort pour revivre encore, pauvre et humilié.  »

Novembre 1969.
(Georges de Nantes, Page mystique n° 17, p. 73-76)

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Un autre psaume, des vêpres du mardi, exprime la prière de la Sainte Famille à Nazareth. C’est la prière des pauvres d’Israël, les anawîm, dans l’attente du salut qu’apportera Jésus quand il sera grand. Aujourd’hui, deux mille ans après  : quand il reviendra  ! bientôt… annoncé par Notre-Dame de Fatima  :

«  JE GARDE LES YEUX FIXÉS SUR VOS MAINS, SEIGNEUR  !  »

«  Ad te levavi oculos meos, qui habitas in cælis.  » (Ps 122, 1)

«  Ô mon Dieu, ô Père, je lève les yeux vers vous qui habitez dans les Cieux, vers vous je lève les yeux et j’implore la fin de l’épreuve et j’attends, j’espère le jour nouveau. Dehors, une neige fondante tombe dans la nuit, tout est froid et triste à pleurer ce soir. Quand donc renaîtra le soleil, et quand le ciel bleu par-dessus les toits  ? L’épreuve paraît longue quand elle est trop lourde. Il semble que tout se fond et se change en boue, je ne pensais pas que le ciel puisse ainsi s’ébouler sur nos têtes. Et transi, perdu, je vous supplie que cesse cette misère, j’implore de vous, notre Père, l’aurore inespérée du salut de l’Église. Mes yeux sont fixés comme les yeux des serviteurs sur les mains de leurs maîtres, mes yeux sont comme les yeux de la servante sur les mains de sa maîtresse. Ils guettent le geste, le signe, l’ordre d’où renaîtra la ­miséricorde.

«  Chaque matin je cherche parmi les nouvelles celle qui annoncerait la naissance des temps nouveaux. Mais chaque matin les nouvelles sont pires et je me couche le soir avec ma peine. Dans mon insomnie me revient la vision de Zacharie. Voici, des cavaliers s’élancent, ils parcourent la terre au galop jusqu’aux quatre sources des vents, ils cherchent si quelque chose est en train de naître, si quelque ébranlement prélude à la venue du règne de Dieu. Mais rien ne bouge encore  ; toute la terre est en repos et tranquille dans son iniquité. Le Ciel reste fermé, le monde s’enfonce dans l’apostasie et les humbles fidèles désespèrent dans cette fausse paix. “ Dieu des Armées, jusqu’à quand tarderez-vous à prendre en pitié Jérusalem et les villes de Juda, qui gémissent sous le poids de votre colère depuis soixante-dix ans  ? ” (Za 1)

«  Je garde les yeux fixés sur vos mains, ô ­Seigneur puissant et miséricordieux. Mais ayez pitié de nous, abrégez les temps de notre épreuve car tout croule et s’en va au torrent des fleuves débordés, terres inondées, maisons englouties. Vous aviez promis qu’il n’y aurait plus de déluge universel  ! Mon père pourtant avait souffert pour votre honneur et mon grand-père n’avait gagné que larmes et qu’opprobres dans sa fidélité. C’est un combat de nos aïeux que nous continuons sans gloire. L’épreuve nous est devenue une tradition d’ancêtres, que l’on porte dans une espérance sans cesse repoussée à demain. Depuis combien de générations votre Nom est-il rejeté par les peuples et votre Vérité souillée par les prêtres  ?

«  Nous sommes, dans le Nouveau Testament, comme ces pauvres de Yahweh dans l’Ancien qui attendirent des siècles durant le fruit béni des entrailles virginales et moururent sans l’avoir connu, passant à la génération montante la torche inassouvie de leurs espérances. Ils connurent le fouet babylonien, ils tombèrent sous les flèches des Parthes et des Mèdes, se crurent délivrés par les cavaliers de Cyrus. Mais le joug des Perses s’appesantit jusqu’aux jours d’Alexandre, qui le brisa pour y mettre celui des Grecs, pire. Alexandre avait marché pour celui qui devait venir, certes. Mais les pauvres d’Israël n’en connurent rien que misères et périls effrayants pour leur foi. Vinrent les Romains, puis Hérode. Les familles pieuses, réduites à quelques îlots de fidélité, entretenaient en leurs foyers bien clos la flamme basse, courte, de leur antique espérance. Ils avaient encore les yeux levés vers vous, ô notre Père, les yeux fixés sur vos mains séculaires, vos longues, fines, puissantes mains depuis des siècles inertes, endormies, quand elles se levèrent enfin et lancèrent des ordres à toute la terre et au Ciel pour l’Événement du Salut.

«  Mon aïeul a cru au rétablissement de la Chrétienté et ne s’est pas laissé emporter par le désespoir. Son fils n’a pas cru à la fausse paix du monde moderne et à la prospérité des impies. Il est mort dans la nuit de Noël 1914, laissant à mon père en héritage la certitude de votre règne, renforcée par tant de douloureuses méditations et fortifiée de défaite en défaite. J’ai appris de mon père cette endurance au service des causes apparemment perdues, j’ai imité sa foi qui le tint les yeux fixés, rivés sur vos mains immobiles et l’oreille attentive à votre immense, votre insoutenable silence. Je sais après lui que se prépare quelque chose, dans nos luttes quotidiennes, quelque chose qui viendra de vous  !

«  Ces divines mains que j’adore, un jour entreront en mouvement. Le monde frémira. L’une, qui est celle de votre toute-puissante Sagesse, brisera l’orgueil des mauvais anges et des hommes. Par les fentes et les cassures du monde ruisselleront des lumières. L’autre, celle de votre Miséricorde, suscitera des légions d’anges pour venir au secours de votre Église et du Royaume de Marie, tandis qu’elle embrasera d’une incroyable charité les saints des temps nouveaux, leur apprenant des miracles et des vertus capables de convertir le monde  !

«  Oui, je sais que vos mains bougeront pour moi. Elles me donneront des ordres et le zèle pour les accomplir. L’histoire sainte recommencera, telle qu’elle nous était racontée jadis avec émerveillement par nos mères, en une suite de somptueuses images. Ainsi l’avenir sera plus beau que le passé…

«  Mais trop longtemps nos pères auront attendu cet humain bonheur, trop d’années j’aurai gardé après eux l’humble attitude des serviteurs ­courbés sur leur besogne et les yeux attentifs aux ordres de leur maître pour revendiquer alors le renversement des sorts et l’héritage des riches. Je suis recru maintenant et d’une trop vieille race pour goûter jamais l’ivresse des revanches et les fêtes charnelles. Les illusions de notre jeunesse ont fleuri et se sont fanées. Quand même tout serait restauré à Rome, à Reims et à Paris, je demeurerai au travail et les yeux fixés comme ceux du serviteur sur les mains de son Seigneur, par amour.  »

Décembre 1969.
(Georges de Nantes, Page mystique n° 18, p. 77-80)

BETHLÉEM, PREMIÈRE EUCHARISTIE

“ Bethléem ” signifie “ Maison du pain ”, comme nous le rappelait saint Grégoire aux matines de Noël  : «  C’est avec raison que le Seigneur naît à Bethléem  : Bethléem en effet signifie “ Maison du pain ”. Or, c’est lui-même qui a dit  : “ Je suis le Pain vivant, descendu du Ciel. ” (Jn 6, 51) Ainsi le lieu où naît le Seigneur s’appelait d’avance “ Maison du pain ”, parce que là devait apparaître matériellement dans la chair celui qui réconforterait les âmes des élus par un rassasiement intérieur.  » (troisième nocturne, leçon 7)

La méditation de notre Père sur la vie cachée de la Sainte Famille à Nazareth suit le même chemin que celle de ce Père de l’Église, toujours alimentée à la même source du Cœur Immaculé de Marie, dont saint Jean fut le confident privilégié. Par exemple, cette Lettre à mes amis numéro 147, datée du 16 juillet 1963, en la fête de Notre-Dame du Mont-Carmel. La Vierge anticipe sur le discours que son Jésus fera à Capharnaüm trente ans plus tard, après avoir multiplié les pains au-delà de la mer de Galilée  :

«  “ Ô mon Jésus, je voudrais te manger  ! ” Celle qui parle ainsi est la petite Marie de Nazareth qui, depuis qu’elle est mère, n’en est pas revenue de tant de joie. Magnificat  ! Au plus fort de l’épreuve d’Égypte, au milieu des périls où elle a dû montrer un courage, un calme surhumains, il lui suffisait de revenir à son Enfant pour être aux anges et tout oublier. D’ailleurs, toutes les mères ne sont-elles pas ainsi  ? et combien de pères, quand ils sortent de leur réserve habituelle, laissent paraître les mêmes trésors de tendresse  ! Voilà bien le fonds humain de l’irrépressible amour de la chair pour son fruit. Aucune langue n’est assez riche pour dire les mille caresses, les ris, les baisers, les regards et tous ces naïfs amusements dont les parents reçoivent de leur enfant un contentement indéfinissable. Bien bête celui qui va chercher à cela les explications graveleuses et tourmentées de la psychologie des profondeurs.

«  Pourquoi cette tête douce au creux de ma joue, chaude et vivante, me donne-t-elle le goût de la plus exquise tendresse  ? Qu’est donc l’amour d’un bébé innocent qui ne parle pas encore  ? Il me regarde et il rit, cela suffit à ma joie  ! Tout est sans feinte, sans réserve dans le don de lui-même à ceux qui le choient. Je cherche à deviner ce que disent ces yeux d’enfant, mais c’est l’ineffable trésor d’une âme qui ne se connaît pas encore. Ses petits bras s’accrochent à mon cou tandis que je le berce et l’emporte, et de sentir cette jeune force occupée à me presser et tenir, je suis ravi et comblé d’un parfait amour. Ah  ! nous sommes chair et toute chair innocente, belle et suave, nous est un trésor qui seul contente pleinement notre esprit  !

«  Les instincts donneront à cette nécessité, à cette quête du bonheur charnel leur force dramatique, leur pente redoutable. Ils contamineront de passions mauvaises et de faux-semblants, ces caresses, ces baisers, ces sourires qui restent quand même parmi les meilleurs biens de notre patrimoine à nous, que Dieu a créés de chair et d’os, et de sang vermeil, à l’aube de l’histoire sainte. Le petit enfant que j’élève tout contre ma joue me donne encore à entendre, après des millénaires de souillures et de crimes charnels, qu’à peine sortie des mains du créateur et douée d’une âme émanée de son souffle, cette chair encore pure ruisselle de beauté spirituelle, de splendeur, comme l’œuvre merveilleuse d’un rêve divin.

«  Comment pourrions-nous mépriser, oublier, nous passer de ce don, hommes de chair que nous sommes, et même si nous devons craindre de nous laisser prendre par son charme devenu instrument du péché  ! Ah  ! qu’elle est douce la chair innocente et qu’elle peut révéler de tendresse en un geste, en un instant, plus fortement que les paroles mêmes qui ne sont qu’esprit  ! Qu’elle est suave la chair qui rit et jubile alors même que nul ne lui a encore appris ce que c’est qu’aimer  ! Et jamais aucun discours, aucun serment ne vaudra ces petits bras serrés et cette joue brûlante de l’enfant qui pleure dans mes bras parce qu’il a eu peur dans la nuit et que je m’efforce de consoler.

«  La petite Marie a reçu du Bon Dieu son trésor, son bijou, son petit bébé à nourrir et bercer, son amour. C’est l’enchantement de toutes ses journées, et de ses nuits. Celui qui dira un jour “ la chair ne sert de rien ” s’abandonne en attendant aux tendresses charnelles de sa maman, et elle n’a garde de chômer en un si bel office. Chaque année a trois cent soixante-cinq jours et dans un jour il y a mille occasions pour elle de sourire à son petit, s’inquiéter de lui et encore trouver en lui joie nouvelle.

«  Or, remarquez-le, chrétiens, c’est, en ce temps, le plus grand œuvre de Dieu dans l’univers. Le monde des étoiles roulait alors pour le bien de notre machine ronde et toute cette grande terre, ses peuples, ses empires, n’avaient de prix aux yeux du Père que pour ces tendresses câlines, ces rires d’enfant, ces baisers charmants, cette tétée bienheureuse d’une Vierge ignorée à son petit Jésus. Cela occupait tout au long en ce temps le Conseil Auguste des Trois Personnes divines…

«  Sous le toit du charpentier Joseph, c’était un contentement des yeux, des oreilles, du toucher d’une chaste Vierge et de son parfait Époux à qui Dieu donnait un enfant à aimer. Et c’était en vérité le culte et l’adoration convenables, et l’amour religieux le plus parfait que la créature ait jamais adressé à son Dieu. Tout cela se passait en ce temps dans la chair  ! Quant à dire la délicatesse de sensibilité, la ferveur épanouie de cette chair maternelle qui s’en allait à tout moment à la recherche de cette chair d’enfant pour en contempler la beauté, en sentir le parfum, en goûter la douceur, je ne saurais le dire. Et c’était là sa prière  !

«  La Vierge regarde Jésus. Comme toute mère plonge dans les yeux limpides de son enfant un regard scrutateur pour y éveiller l’esprit qui y émerge, y surprendre le premier élan du cœur, Marie lit dans les yeux de Jésus tout son mystère, annoncé par les prophètes, et jusqu’à sa divinité. La foi de la Vierge Mère guide et illumine sa contemplation maternelle. Cet enfant lui vient de Dieu, elle se souvient. Cette chair, ces petits pieds, ces menottes, cette tête chère n’ont-ils pas été en son sein l’œuvre même de l’Esprit-Saint  ? c’est la chair de sa chair, c’est aussi la chair et la vie et le sourire de Dieu qu’elle voit là en Jésus, qu’elle adore, et dans ce regard, ce qu’elle lit la fait tressaillir, c’est le regard d’amour de Dieu, pour elle, sa mère  ! Pour elle et pour nous.

«  Elle nous donne cette chair divine, cette vivante révélation de Dieu  ; il suffit de lui demander. C’est pour nous et pour elle, autant, qu’il est enfant tendre et suave, pendant les riches années de Nazareth. Il se livre gentiment au visiteur aimable qui bien vite récolte à son tour sa moisson de sourires et de beaux regards. Le petit n’en est pas avare et sa mère n’est pas jalouse  ; elle en partage la joie avec moi. Ce que je préfère, ô Sainte Marie, c’est l’asseoir sur mes genoux. De là il vous regarde et répond à vos sourires en battant des mains, mais moi je caresse de ma joue sa tête au galbe parfait, ses cheveux d’or  ; il me semble qu’il y a dans cet arrondi de son crâne toute la beauté de l’univers et sa chaleur me laisse rêver au mystère de cette pensée endormie qui un jour remplira le monde.

«  “ C’est l’Esprit qui fait vivre ”, dira-t-il un jour, mais je trouve en cette sensibilité de ma chair à sa chair plus d’esprit que dans tous les livres des sages, suis-je fou  ! Je ne m’amuserais sans doute pas longtemps à de telles imaginations auprès d’autres enfants et adultes moins encore. Nous savons trop ce que nous sommes, pour ne pas ressentir avec tristesse, sous le voile transparent de la chair, la pauvreté quand ce n’est pas le désert et la froideur de l’esprit et du cœur qui l’animent. “ Toute chair est comme l’herbe et la fleur des champs ”, clame le Prophète. Mais ta chair, ô mon Jésus enfant, ta chair parle un langage divin, je ne me trompe pas dans ma foi, je vois clair quand je rassasie mon âme de tes sourires et des mille expressions charmantes de ton visage. N’est-ce pas la pure expression sous ce mode de chair qui m’est si naturel et familier, de la Parole Éternelle, jamais entendue  ?

«  “ Ah  ! je crois que je te mangerais  ! ” Tout ton être, mon enfant, m’est comme une lecture qui pénètre le cœur et nourrit l’âme. Tu es dans mes bras comme un pain délicieux que je mange et qui nourrit mon esprit, comme un vin qui m’échauffe. Ta chair est vraiment une nourriture, et je te dis qu’en vérité je voudrais te manger  ! la vie qui t’anime est comme un vin aromatisé dont les moindres gouttes m’enivrent.

«  Souris-moi encore, regarde, tu sais que je bois tes regards et qu’ils me pénètrent d’une joie ineffable  ! L’Enfant sourit à ce langage et se donne à manger et à boire. N’est-ce pas toute la Mission que son Père lui a tracée, en germe dans cette adoration de la chair  ? N’est-ce pas la rédemption des rires grossiers, des caresses immondes, des baisers impies, qui déjà s’accomplit  ? N’est-ce pas l’union mystique des âmes rachetées avec leur Dieu, “ vierges qui partout suivent l’Agneau ”, dans ce doux ménage de Nazareth  ? L’Enfant sourit et s’abandonne entre les bras de sa mère, c’est la première institution de l’Eucharistie. Le cœur de Marie bat avec ferveur au contact de ce trésor divin. Sa chair est comblée de ce don merveilleux que toute heure renouvelle inlassablement. Son esprit communie à Dieu grâce à ce petit corps merveilleux qu’elle sent, qu’elle écoute respirer, qu’elle enveloppe de son regard émerveillé  : Dieu fait chair… Car ce bébé de toute sa chair rayonne la Splendeur de gloire et l’Esprit de Dieu  ! Ô ma chair, reçois encore ce Corps et ce Sang, cette Vie divine. Ils sont à toi, ils t’appartiennent. Mange et bois. Ce pain, ce vin sont le langage que te parle cet Enfant Jésus pour répondre au vœu inavoué de ta nature qu’il connaît bien et que déjà formulait sa maman, la plus aimante des créatures  : Je voudrais te manger  !  »

LE PREMIER SANG DE L’AGNEAU

Les antiennes des vêpres de la Circoncision, 1er janvier, sont aussi celles que nous chantons chaque jour avant l’office, depuis matines jusqu’à none. Elles résument à elles seules tout le mystère que nous célébrons en ces jours où nous fêtons la Nativité de notre Sauveur.

  1. O admirabile commercium  : Creator generis humani, animatum corpus sumens, de Virgine nasci dignatus est  : et procedens homo sine semine, largitus est nobis suam Deitatem.

Ô admirable échange  : le Créateur du genre humain, prenant un corps animé, a daigné naître de la Vierge et, devenu homme sans semence, il nous a fait part de sa divinité.

Non pas seulement par le seul fait de son incarnation (Jean-Paul II), mais par le baptême, dont la circoncision était l’annonce, la figure, en agrégeant le nouveau-né au peuple de Dieu.

Nous l’avons chanté à matines, au deuxième nocturne, sous la dictée de saint Léon  : «  Agnosce, o christiane, dignitatem tuam. Reconnais, ô chrétien, ta dignité et, “ devenu participant de la nature divine ” (2 P 1, 4), garde-toi de retourner à ton ancienne vilenie par une conduite indigne. Souviens-toi de quel chef et de quel corps tu es membre. Rappelle-toi qu’arraché à la puissance des ténèbres, tu as été transporté dans la lumière et le royaume de Dieu.  »

Chaque jour, à matines, cette antienne nous le rappelle.

  1. Quando natus es, ineffabiliter ex Virgine, tunc impletæ sunt Scripturæ  : sicut pluvia in vellus descendisti, ut salvum faceres genus humanum  : te laudamus, Deus noster.

Quand, ineffablement, vous êtes né de la Vierge, alors se sont accomplies les Écritures  ; vous êtes ­descendu comme la rosée sur la toison, pour sauver le genre humain. Nous vous louons, ô notre Dieu  !

La toison est celle de Gédéon dont nous lisons l’histoire dans le livre des Juges  :

«  Gédéon dit à Dieu  : “ Si vraiment tu veux délivrer Israël par ma main, comme tu l’as dit, voici que j’étends sur l’aire une toison de laine  : s’il y a de la rosée seulement sur la toison et que le sol reste sec, alors je saurai que tu délivreras Israël par ma main, comme tu l’as dit. ” Et il en fut ainsi. Gédéon se leva le lendemain de bon matin, il pressa la toison et, de la toison, il exprima la rosée, une pleine coupe d’eau.

«  Gédéon dit encore à Dieu  : “ Ne t’irrite pas contre moi si je parle encore une fois. Permets que je fasse une dernière fois l’épreuve de la toison  : qu’il n’y ait de sec que la seule toison et qu’il y ait de la rosée sur tout le sol  ! ” Et Dieu fit ainsi en cette nuit-là. La toison seule resta sèche et il y eut de la rosée sur tout le sol.  » (Jg 6, 36-40)

De la même manière, la virginité de Marie fait de son sein un lieu “ à part ” au sein de la création, au jour de l’Annonciation.

C’est aussi ce qu’exprimait saint Grégoire  : à Bethléem, Jésus «  ne naît pas dans la demeure de ses parents (Nazareth), mais en voyage, afin de bien montrer qu’en prenant l’humanité, il naissait comme en un pays étranger  ». Qui n’est autre que le sein de la Vierge Marie, “ étranger ” à notre humanité pécheresse.

  1. Rubum, quem viderat Moyses incombustum, conservatam agnovimus tuam laudabilem virginitatem  : Dei Genitrix, intercede pro nobis.

Dans le buisson que Moïse voyait brûler sans se consumer, nous reconnaissons la persistance de votre glorieuse virginité. Mère de Dieu, intercédez pour nous.

La virginité de Marie n’est pas atteinte par la conception de l’Enfant-Jésus, comme le Buisson ardent n’était pas atteint par le feu dont il brûlait, qui n’était autre que la Présence de Yahweh  !

La même Présence du même Yahweh, du Fils de Dieu, Dieu lui-même, Jésus, c’est-à-dire “ Yahweh sauve ”, habite maintenant le sein de Marie.

  1. Germinavit radix Jesse, orta est Stella ex Jacob  : Virgo peperit Salvatorem  : te laudamus, Deus noster.

Elle a poussé son rejeton, la racine de Jessé, elle s’est levée l’étoile de Jacob  ; la Vierge a enfanté le Sauveur  : nous vous louons, ô notre Dieu.

En enfantant le Sauveur, la Vierge Marie accomplit les prophéties  :

D’Isaïe  : «  Un rameau sortira du tronc de Jessé, et de ses racines croîtra un rejeton.  » (Is 11, 1) Jessé était le nom du père de David.

De Balaam  : «  Je le vois – mais non pour maintenant, je l’aperçois – mais non de près  : Un astre issu de Jacob devient chef, un sceptre se lève, issu d’Israël.  » (Nb 24, 17) Ce n’est pas seulement le rejeton d’une dynastie, de David, fils de Jessé, mais c’est une étoile dans le Ciel  : Marie  !

  1. Ecce Maria genuit nobis Salvatorem, quem Joannes videns exclamavit, dicens  : Ecce Agnus Dei, ecce qui tollit peccata mundi, alléluia.

Voici que Marie a enfanté pour nous le Sauveur, à la vue de qui Jean s’est écrié  : Voici l’Agneau de Dieu, voici celui qui enlève les péchés du monde, alléluia.

Voici l’Agneau de Dieu dont le premier Sang rédempteur est versé le jour de sa circoncision et, depuis, au Saint-Sacrifice de la messe, pour le salut du monde, chaque jour.

S’il plaît à Dieu, nous poursuivrons notre lecture vivante et religieuse de l’Évangile, contraire à la lecture desséchante et impie qu’en offre ladite encyclopédie de Mgr Doré. Pour consoler Jésus et Marie des outrages, sacrilèges et indifférences que cet ouvrage multiplie à longueur de pages. Cette intention réparatrice est première.

Une lecture «  vivante  » de l’Évangile suppose que nous partagions la foi des Apôtres à l’encontre de la prétendue démythologisation des Évangiles. Une lecture «  religieuse  » signifie que nous en saisissions les harmoniques profondes avec les millénaires révélations contenues dans la Sainte Écriture, voulues par Dieu pour préparer un peuple «  bien disposé  », comme dit l’ange Gabriel à Zacharie (Lc 1, 17). Ce peuple baignait dans cette atmosphère surnaturelle où Jésus parut, retint les regards, et séduisit les cœurs, laissant pressentir en toute rencontre de sa brève vie publique, non pas un «  problème  », mais un mystère divin.

Après le «  scandale  » de sa Mort et de sa ­Passion, les Apôtres ont retrouvé, à la lumière de sa Résurrection, de son Ascension et des miracles de la Pentecôte, la simplicité humaine des événements dont ils avaient été témoins, mais en comprenant toute la part mystérieuse qui les avait enveloppés comme une “ aura ” de gloire indicible  : «  Et le Verbe s’est fait chair, et il a habité parmi nous, et nous avons contemplé sa gloire.  » (Jn 1, 14)

frère Bruno de Jésus-Marie.

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