La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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La Contre-Réforme Catholique au XXIe siècle

IL EST RESSUSCITÉ !

N° 184 – Février 2018

Rédaction : Frère Bruno Bonnet-Eymard


LA JOIE DE LA VÉRITÉ
VICTORIEUSE DE TOUTES LES HÉRÉSIES !

COMME il fallait s’y attendre, l’encyclopédie Jésus de Mgr Doré réédite les attaques contre la virginité perpétuelle de Marie, sous la plume de Jean-Pierre Lémonon, de la “ catho ” de Lyon  : «  Sans aller à l’encontre de la conception virginale de Jésus, les arguments linguistiques invitent à considérer les frères et sœurs de Jésus comme des enfants de Marie et de Joseph.  »

Les «  arguments linguistiques  »  ? Les Évangiles parlent à plusieurs reprises des «  frères  » et des «  sœurs  » de Jésus  : «  N’est-il pas le charpentier, le fils de Marie, le frère (adelphos) de Jacques, de José, de Jude et de Simon  ? Et ses sœurs (adelphai) ne sont-elles pas ici chez nous  ?  » (Mc 6, 3)

Le Père Grelot, notre regretté professeur d’araméen à la “ catho ” de Paris, a fait naguère justice des «  arguments linguistiques  » déjà allégués par Jacques Duquesne dans son ouvrage Jésus  : «  «  Bien que notre auteur ignore les langues sémitiques, ce qui serait utile pour parler intelligemment des textes évangéliques, je lui suggère de faire une exploration dans le livre de Tobie  ; l’original araméen est perdu, mais on en a deux versions grecques faites à peu de distance de notre ère (deux siècles peut-être  ?). Il constatera que dans Tb 7, 2 le “ cousin Tobit ” est appelé, dans l’une, anepsios, et dans l’autre, adelphos, “ frère ”. Bien mieux, la “ fille ” du cousin de Tobit, qui va être donnée en mariage au jeune Tobie, fils de Tobit, est présentée comme sa “ sœur ” à douze reprises, très vérifiables dans les traductions (Tb 5, 22; 6, 19; 7, 9. 12. 15; 8, 4. 7. 21; 10, 6. 13). Le jeune Tobie lui-même s’adresse à celle qu’il vient d’épouser en la nommant “ ma sœur ” (Tb 8, 4)  ! Ce langage, courant dans la langue araméenne qu’on parlait en Galilée au temps de Jésus et dans laquelle ont été formées les premières traditions évangéliques, y est très normalement appliqué au cousinage de Jésus. Tant pis pour les historiens improvisés qui ne connaissent ni le milieu où s’est déroulée l’histoire évangélique, ni la langue sous-jacente aux adaptations grecques de textes qui la rapportent. Monsieur Duquesne ignore évidemment tout cela  : c’est fort dommage pour ses prétentions à la “ science ” historique.  »

C’est fort et sans réplique.

SELON LA RÉVÉLATION ÉVANGÉLIQUE, QUI EST «  FRÈRE  » DE JÉSUS  ?

C’est le Seigneur lui-même qui, le premier, a posé la question. La scène se déroule en Galilée, au début de son ministère. Jésus se tenait à l’intérieur de la maison de Pierre, à Capharnaüm, pressé par une foule avide de le voir, de l’entendre, de le toucher pour être guérie  : «  Et sa mère et ses frères arrivent, et se tenant dehors, ils l’envoyèrent demander. Et la foule était assise autour de lui, et on lui dit  : “ Voici dehors ta mère et tes frères qui te cherchent. ” Et leur répondant il dit  : “ Qui sont ma mère et mes frères  ? ” Et jetant un regard sur ceux qui étaient assis en cercle autour de lui, il dit  : “ Voici ma mère et mes frères. Quiconque fait la volonté de Dieu, celui-là est mon frère, et ma sœur, et ma mère ”.  » (Mc 3, 31-35)

Les personnes assises autour de Jésus sont ses «  disciples  », comme le précise saint Matthieu lorsqu’il raconte cette scène (Mt 12, 49). Ceux-là sont «  sa mère et ses frères  ». L’opposition est donc déclarée entre la “ famille ” de ceux qui font la volonté de Dieu et les autres, fussent-ils les cousins du Seigneur. Mais cette expression de cousin eût été ridicule, en l’occurrence, et Jésus devait nécessairement employer le mot de frère. Et il ajoute même celui de sœur à l’adresse des femmes de l’assistance  : «  Quiconque fait la volonté de Dieu, celui-là est mon frère, et ma sœur, et ma mère.  » Saint Luc en nomme quelques-unes  : «  Marie, appelée la Magdaléenne, de laquelle étaient sortis sept démons. Jeanne, femme de Chouza, intendant d’Hérode, Suzanne et plusieurs autres, qui les assistaient de leurs biens.  » (Lc 8, 2-3) (Bible, Archéologie, Histoire, t. 2, p. 56)

Plus tard, l’opposition se durcit, lors d’un passage de Jésus chez les siens, à Nazareth. Cette fois, ce sont ses compatriotes qui prennent la parole pour manifester leur incrédulité  : «  N’est-ce pas le charpentier  ? le fils de Marie et frère de Jacques et de José et de Jude et de Simon  ? et ses sœurs ne sont-elles pas ici auprès de nous  ?  » (Mc 6, 3) Ici, Marc aurait pu écrire “ cousin ”, c’est vrai. D’autant qu’il a bien marqué la nuance  : Jésus est “ le ” fils de Marie, ho uios tès Marias; l’article souligne qu’il est fils unique, tandis qu’il manque à adelphos qui suit  : Jésus est «  le Fils de Marie, et frère de Jacques  » et des autres. Mais alors, pourquoi n’avoir pas écrit “ cousin ” de Jacques  ! Pourquoi  ? Tout simplement parce que les gens de Nazareth ont dit “ frère ”, et saint Marc n’est ici que le rapporteur fidèle de la scène dont Pierre avait conservé le souvenir précis.

Le Père dominicain ­François Refoulé, dans un livre que j’ai naguère réfuté, insiste  : du moment que le grec a des mots pour distinguer les frères des cousins et autre parenté, comme suggenès, par exemple, utilisé par saint Luc pour désigner Élisabeth, la «  parente  » de Marie (Lc 1, 36), pourquoi écrire ici “ frère ” au risque de tromper le lecteur  ?

Il y a là une énigme. Résolue par le Père Refoulé à l’encontre de la foi de l’Église avec une totale désinvolture et, il faut le dire, à l’encontre des textes les plus explicites. Car Marc nommera plus tard, parmi les femmes présentes au pied de la Croix, «  Marie, la mère de Jacques le petit et de José  » (Mc 15, 40). Jacques et José serviront encore deux fois à désigner leur mère. Au soir de l’ensevelissement de Jésus  : «  Or, Marie de Magdala et Marie, mère de José, regardaient où on le mettait  » (Mc 15, 47); au matin de la résurrection  : «  Et quand le Sabbat fut passé, Marie de Magdala, Marie mère de Jacques et Salomé achetèrent des aromates pour aller oindre le corps.  » (Mc 16, 1) Le Père Lagrange écrit  : «  On dirait que Marc ne voulant pas nommer toujours ses deux fils nomme tantôt José, tantôt Jacques.  » En tout cas, ces deux-là ne sont sûrement pas les fils de Marie, mère de Jésus. Il est inutile de réfuter les pages consacrées par le Père Refoulé à tâcher de renverser cet obstacle insurmontable à sa thèse. Il s’y montre d’une mauvaise foi telle que toute discussion est rendue impossible  : il raye le verset 40, le considérant comme «  une formation secondaire  » ajoutée «  par un rédacteur, sans doute Marc lui-même  » (  !) pour combiner deux traditions séparées à l’origine (p. 70-75). C’est très commode  ! (Bible, Archéologie, Histoire, t. 2, p. 56)

Comment se fait-il, si les «  frères de Jésus  » sont vraiment nés de Joseph et de Marie, qu’il n’en soit jamais question dans les récits évangéliques  ? concernant la vie de la Sainte Famille de Jésus, Marie, Joseph à Nazareth. Et qu’ils apparaissent seulement au début de la vie publique du Sauveur, comme un groupe distinct de celui des disciples  ?

J’ai répondu à mon tour à ces questions en dénonçant dans l’ouvrage du Père François Refoulé (Les frères et sœurs de Jésus, ddb), la dernière version du blasphème d’Helvidius, homme assez rustre, sans grande culture et d’intelligence bornée, qui publiait à Rome, vers la fin du pontificat de saint Damase (366-384) un libelle que le Père Refoulé ne fait que recopier  ! (“ Outrage suprême à la bienheureuse Mère de Dieu Marie toujours vierge ”, CRC n° 316, octobre 1995, p. 1-12).

La découverte moderne sur les rives de la mer Morte de ce que nous avons appelé le Moyen Testament (BAH, I, p. 119-144), nous rappelle que de temps immémorial les enfants d’Israël se considéraient comme des “ frères ” en raison de l’Alliance contractée par Yahweh avec leurs pères  : «  Tu n’auras pas dans ton cœur de haine pour ton frère.  » (Lv 19, 17)

Or, au temps de Jésus, le peuple d’Israël est déchiré entre pharisiens, sadducéens, zélotes qui se haïssent. Et cependant, la “ fraternité ” fondée sur l’antique Alliance demeure vivace parmi les esséniens. Ils forment une communauté dont les membres s’appellent «  frères  », selon la terminologie courante en Israël (Ex 2, 11; 4, 18; Dt 1, 16. 28 et passim), mais dans un sens plus étroit  ; sont «  frères  » ceux qui sont entrés dans l’alliance des prêtres fidèles, «  les fils de Sadoq  » et «  les hommes de leur alliance  », liés par une sorte d’engagement réciproque à observer la Loi en commun  : «  Ils se réprimanderont l’un l’autre dans la vérité et l’humilité et la charité affectueuse à l’égard de chacun. Que l’on ne parle point à son frère avec colère ou en grondant.  » Ce précepte de la Règle de la communauté, découverte dans la première grotte (1 Q S 5, 25), ne valait pas seulement pour la société de cénobites résidant à Qumrân, mais aussi pour l’ensemble des enfants d’Israël qui s’y rattachaient par des convictions et une espérance communes, avec femmes et enfants.

Nous avons montré en de nombreuses occasions les liens que Jésus avait entretenus dans ce milieu. La preuve la plus éclatante est le fait, bien établi depuis les travaux d’Annie Jaubert, que Jésus célébra la sainte Cène un mardi soir, le jour de la Pâque des esséniens. La clef de notre énigme est là (BAH, II, p. 60).

C’est tellement irréfutable que Régis Burnet, dans l’Encyclopédie de Mgr Doré, prétend opposer ce qu’il appelle «  l’hypothèse essénienne  » d’Annie Jaubert, non seulement «  au témoignage des Synoptiques, mais aussi à celui de Jean qui ne laisse pas supposer que Jésus ait suivi un calendrier différent  ». La preuve  ? «  Le Nazôréen célèbre la fête des Cabanes (Soukhôt) avec la majorité du peuple (Jn 7, 1-10).  » Peut-être. Mais la Pâque  ? Précisément, sans cesse annoncée depuis 12, 1  :

«  “ Six jours avant la Pâque ”; Jn 13, 1  : “ Avant la fête de Pâque… le moment de passer à son Père ”; 18, 28  : “ afin de pouvoir manger la Pâque ”; Jn 19, 14. 31. 42  : C’était le jour de la “ préparation ” de la Pâque. Mais cette Pâque juive si attendue n’apparaît jamais  ; on ne la devine que par allusion. Le regard n’est tourné que vers Jésus en croix, véritable agneau pascal dont “ les os ne sont pas brisés ” (Jn 19, 36).  »

Finalement, Jésus l’a-t-il célébrée, cette Pâque ultime selon les ordonnances en vigueur au Temple, oui ou non  ? Selon les Synoptiques, oui  : Jésus a mangé la Pâque avant le Vendredi saint, avant d’être arrêté (Mc 14, 12-25; Mt 26, 17-29; Lc 22, 7-38). Selon saint Jean, non  ; au contraire, ces événements se sont déroulés lors de la “ Préparation ”, et “ les juifs ” ont mangé la Pâque le soir du Vendredi saint (Jn 18, 28; 19, 14), une fois le Christ, notre Pâque, mort et enterré.

De tout temps, les impies ont trouvé là une raison de récuser les témoignages des Évangiles et de nier leur valeur historique. Attitude aussi contraire à la science qu’à la foi. Plutôt que de contester les faits, le vrai savant, comme le croyant, les suppose conciliables, même s’il ne voit pas encore comment, et il cherche. Ceux qui ont observé une telle conduite, à l’école de saint Pie X condamnant les modernistes en 1907, sont aujourd’hui récompensés  : depuis 1947 les découvertes de Qumrân nous permettent de comprendre (BAH, I, p. 38).

«  En fait, une étude des parties communes des Synoptiques montrerait plutôt leur mutisme complet sur une participation quelconque de Jésus à la vie liturgique du Temple  », écrit Annie Jaubert (ibid., I, p. 37). Ce silence situe précisément Jésus du côté des esséniens.

À douze ans, Jésus est donc bien le seul enfant de Marie, et l’enfant de Marie seule. Celui que Marie nomme son “ père ” – «  votre père et moi, nous vous cherchions  » – n’est pas son père  : le mystère de leur douce rencontre au Temple le confirme, si nous pouvions encore en douter.

Entrons dans ce cinquième mystère joyeux révélé ici par le fils unique de Marie, en une parole chargée de sens, la seule qui nous soit parvenue d’avant sa prédication publique. Ses parents n’en comprirent pas tout de suite la signification  ; non pas qu’ils aient ignoré l’origine divine de cet enfant du miracle, à eux révélée par les Annonces faites à Marie (Lc 1, 26-38) et à Joseph (Mt 1, 18-25). Mais la réponse de l’Enfant-Jésus à sa Mère inaugurait les révélations qu’il leur ferait sur l’inhabitation du Fils dans le sein du Père  ; et sa disparition, sa “ fugue ” de trois jours, était l’annonce prophétique de la douloureuse passion qu’il lui faudrait endurer, de sa mort sur la croix, et de sa résurrection «  le troisième jour  » [BAH, II, p. 58-59].

MÈRE DE DIEU

La troisième espèce de blasphème proféré contre le Cœur Immaculé de Marie que nous voulons réparer est le blasphème contre sa Maternité divine de la part de ceux qui refusent même de la reconnaître comme leur Mère.

Nous la disons pourtant Mère de Dieu dans tous nos Ave  : «  Sainte Marie, Mère de Dieu, priez pour nous, pauvres pécheurs…  »

Mère de Dieu, en grec  : Theotokos, «  celle qui a engendré Dieu  », puisqu’elle est la Mère du Verbe incarné, qui est Dieu. «  Celle qui accouche de Dieu  », Bogoroditsa, en slavon.

En définissant ce privilège de Marie d’être la Mère de Dieu, les Pères du concile d’Éphèse (431) proclamaient leur foi dans la divinité du Christ, du Messie, fils de Marie. Et leur foi dans le mystère de l’Incarnation du Verbe, du Fils de Dieu.

«  Si la Mère était fictive [“ virtuelle ”], sa chair serait aussi fictive, dit saint Augustin dans son Traité sur l’Évangile selon saint Jean. Comme seraient aussi fictives les cicatrices de la résurrection.  » (8, 6-7) Mais non. Le Fils de Dieu a vraiment pris chair dans le sein virginal de Marie.

«  Dieu envoya son Fils, né d’une femme.  » (Ga 4, 4) «  Observe bien qu’il n’a pas dit  : né par l’intermédiaire d’une femme, mais né d’une femme.  » (Origène) Saint Paul, comme saint Marc, évite de nommer Joseph  : Jésus est né d’une femme, non d’un homme. «  Marie a conçu en son esprit avant qu’en son corps  » (saint Augustin, Sermon 215), et «  elle a conçu la chair du Christ par la foi  » (saint Augustin, Contra Faustum, 29, 4).

Cette maternité divine de Marie s’étend à tous les baptisés, parce que «  le principe de fécondité qu’il a trouvé dans le sein de la Vierge, le Christ l’a communiqué aux fonts baptismaux, il a donné à l’eau ce qu’il avait donné à sa Mère  ; la vertu du Très-Haut et l’opération de l’Esprit-Saint qui firent que Marie engendra le Sauveur, font que l’eau engendre à nouveau le croyant  » (saint Léon le Grand, Sermon 25).

L’hérésie de Nestorius – vers 428-429 – consiste à nier que Marie soit la Mère de Dieu, et affirmer qu’elle est seulement Christotokos, «  Mère du Christ-Homme  ». Dans sa deuxième lettre, saint Cyrille, patriarche d’Alexandrie, dénonce cette thèse comme hérétique parce qu’elle conduit à séparer deux personnes dans le Christ Jésus, une personne humaine et une Personne divine.

Mais qu’est-ce qu’une “ personne ”  ? C’est toute la question  ! posée par Georges de Nantes, séminariste, à son professeur de dogme et résolue dans son âge mûr, par une définition de la Personne par sa relation à son Créateur et Père qui la pose dans l’être.

C’est en Égypte que le titre de Theotokos fut attribué à la Vierge Marie aux origines. Et qu’il écrase l’hérésie, par le ministère de saint Cyrille, patriarche d’Alexandrie, proclamant en Jésus

«  Mia phusis tou Theou Logou sésarcôménè.  »

«  Une seule nature du Dieu-Verbe Incarnée.  »

Tout tient dans la proclamation de la Theotokos, de Marie Mère de Dieu. C’est la pierre de touche de l’orthodoxie. Il suffit de l’invoquer ainsi pour appartenir à la Communion catholique. Celui qui nomme la Vierge Marie «  Mère de Dieu  », même s’il n’en saisit pas clairement toutes les implications, confesse que le Verbe divin lui-même est né de Marie selon la chair dans le temps comme il est né du Père selon l’éternelle divinité.

Par saint Cyrille d’Alexandrie, d’emblée, la foi la plus pure triomphe au concile d’Éphèse et selon le vocabulaire même des Grecs. Réussite inouïe, si l’on songe aux lenteurs de la défense catholique contre Arius au siècle précédent, à Nicée. À Éphèse, c’est déjà l’Orient mystique, c’est Alexandrie qui domine le débat et proclame en son langage magnifique  : «  la nature incarnée du Dieu-Verbe  ». Entendez le terme de «  nature  » littéralement  : «  un physique unique  », au sens d’une existence concrète, pure de tout alliage…

Or il faut reconnaître – et déplorer – que ni les Antiochiens ni les Latins ne sont entrés dans cette perspective. Objections et réticences se font jour dès le lendemain du Concile et bientôt toute l’Église tiendra le patriarche d’Alexandrie en suspicion. L’Occident a déjà fixé sa terminologie que les Grecs entendent nécessairement dans un sens nestorien  : deux natures, ce sont deux réalités distinctes en leur langue, et une personne, c’est un terme trop faible pour dire l’être divin absolument immuable du Verbe  ! Pour achever le malentendu, Rome n’accepte pas la théorie cyrillienne d’une nature unique du Dieu Verbe incarnée, d’une union physique dans l’Incarnation, parce que nature, en latin, veut dire manière d’être, essence, et dans le Christ il y en a deux, inconfusibles, la nature divine et la nature humaine.

Saint Cyrille meurt en 444. Mais il est demeuré incompris jusqu’à notre Bx Père qui a compris que saint Cyrille avait vu d’un regard d’aigle beaucoup plus loin et plus haut que tous (Les grandes crises de l’Église, le nestorianisme, le Fils de Dieu s’est fait homme, in CRC n° 90, mars 1975, p. 7).

RÉHABILITATION DU MONOPHYSISME CYRILLIEN.

Supposons qu’un enfant dise à son petit frère  : «  Papa a fait dada  », le petit frère comprendra tout de suite que l’unique nature de ce grand homme de papa s’est faite petit cheval pour jouer avec son fils et s’est pris à ce jeu sublime qui fait le bonheur de tous les enfants du monde. Soyons sérieux  : un prêtre français s’est fait targui pour l’amour du Christ. À ces mots vous vous souvenez du Père de Foucauld, officier, aristocrate, moine missionnaire, qui, sans rien perdre évidemment de son être et de ses qualités profondes, au contraire  ! s’est appliqué à vivre et paraître en tout parmi les touareg comme l’un d’entre eux pour leur communiquer sa foi. «  Je me suis fait tout à tous pour les sauver tous  », aurait-il pu dire après saint Paul (1 Co 9, 22).

Telle est la vision cyrillienne qu’il suffit d’appliquer univoquement, c’est-à-dire brutalement, au dogme de l’Incarnation pour en déduire que le Verbe n’a eu qu’une humanité d’apparence, d’intention et non de pleine réalité. Comme fera Dioscore à la suite d’Eutychès dans la controverse antique  ! Mais si nous transposons analogiquement ces paraboles pour évoquer l’Incarnation, nous obtenons, en conformité avec le dogme romain le plus strict, une vision du mystère extrêmement riche.

Tel est dans sa jeune ferveur le monophysisme grec acclamé au concile d’Éphèse et compris, savouré par notre Père. Il présente au regard de la foi l’unique et simple Verbe divin, le Fils de Dieu, Dieu lui-même. Sa Nature divine, c’est son Être même né du Père. Qui le voit, voit Dieu, voit le Père. Pour être vu de nous, il se fait homme, il se donne une forme, une condition humaine, une individualité historique, une place dans le monde, enfin tout ce qui est de l’homme, hormis le péché. Le “ matériel génétique ” nécessaire, il le reçoit de la Vierge sa Mère. Ce que nous ne pourrions faire que d’intention, qu’en apparence, jouant un rôle, Lui qui est Dieu peut le faire pleinement, physiquement, dans sa réalité de Verbe divin.

Mais cette humanisation du Verbe ne double pas sa Nature divine d’une autrenature de même genre. L’humain n’a pas de commune mesure avec le divin. S’il y avait entre ces conditions quelque proportion ou rapport, l’une exclurait l’autre et nul être ne pourrait les vivre en même temps. On ne peut être ensemble homme et cheval. Ni rien de tel. Quadrature du cercle d’associer ces deux natures dans un même être  !

Avec Cyrille, contemplons le Dieu-Verbe, Acte Pur, infini, Être sans “ mode d’être-au-monde ”, sans mesure ni forme particulière. S’il s’incarne, sa Nature n’en est pas gênée ni altérée, ni complétée, ni perfectionnée. En ce sens elle règne seule, véritablement unique et non pas doublée par une forme créée. L’erreur d’Apollinaire comme de Nestorius, au regard d’aigle de saint Cyrille, est de poser une nature en doublet de l’autre, chacune ayant déjà sa consistance propre, son être en soi réagissant forcément sur l’autre  ! Mais la “ nature ” humaine ne fait pas nombre avec la Divinité. Le Fils de Dieu peut se faire homme, par sa toute-puissance, sans que son Être en soit altéré.

Le Verbe divin se fait homme non pour être moins Dieu, au contraire, pour être Verbe de Dieu auprès de nous, audible, accessible à nous par la forme humaine, par l’apparence et la réalité de l’être humain qu’il se donne comme un instrument conjoint, un signe transparent de sa divine Nature et Personne. Le Fils de Dieu est envoyé par son Père avec la Mission historique de le révéler aux hommes par le moyen de cette hominisation de sa Parole adaptée à nous autres, dans le réalisme d’une matérialisation de son Être Invisible qui nous le donne à toucher et à saisir dans l’immédiateté de son Unique Personne de Verbe fait chair.

L’expression humaine ne fait pas concurrence au message divin, le langage créé ne double pas la Parole divine  ; ils en sont le don. C’est la seule impuissance de notre intelligence à comprendre ce Mystère qui nous empêche de concevoir l’humanité du Verbe dans toute sa vérité, sa plénitude d’être. Alors qu’elle les reçoit du Verbe en vertu de sa propre surabondance sans qu’il s’en trouve appauvri. Au contraire, c’est là que paraît sa richesse.

SYMPHONIE DE L’ORIENT ET DE L’OCCIDENT.

L’ultime vérité perçue par les cyrilliens tient en quelques mots  : tandis qu’Antioche considère devant la raison naturelle les deux natures comme exclusives et rivales et, dans cette optique, tout ce qu’on donne à l’une est enlevé à l’autre, Alexandrie sait que plus on reconnaît la perfection absolue de la Nature divine, Infinie sans forme ni mesure ni figure, plus on la connaît capable de se donner une forme et mesure et figure humaine parfaites. Souffrez encore une comparaison  : là où l’acteur médiocre demeure trop lui-même pour créer son personnage, entrer dans son rôle et nous le faire voir, Pierre Fresnay, plus il est lui-même et mieux il incarne Monsieur Vincent ou le Neveu de Rameau. Un homme est trop misérablement homme et prisonnier de sa propre nature pour être fourmi  ; il peut en donner l’illusion, il ne peut en prendre la nature. Mais le Fils de Dieu a pu se faire homme pour être pleinement à nos regards ce qu’il est de plus personnel. La Parole de Dieu s’incarne pour être Elle-même à nos yeux  : «  Qui me voit, Philippe, voit le Père.  » (Jn 14, 9)

Si maintenant les Latins objectent  : Ce n’est pas une nature alors, c’est un rôle  ! c’est une apparence  ! Au lieu de nous récrier et de protester, cyrilliens jusqu’au bout nous répondrons  :

Il est vrai  ! Dans notre contemplation religieuse, mystique, de la crèche, de la croix, du tabernacle, l’être-homme n’est pas une réalité, une nature distincte, un en-soi auquel s’arrête notre regard comme sur un objet consistant, un signe opaque. L’être-homme est un rôle, un mode de révélation, un signe non distinct de Celui qui se fait homme pour être Parole divine et nous laisser voir son Unique et Éternelle divinité ou plutôt, à travers sa Personne, le Père.

Que l’Église des siècles à venir restaure la vision cyrillienne et l’accorde enfin au dogme romain  ! Qu’ainsi soit rétablie la symphonie et la paix entre les deux moitiés de la Chrétienté désunie, l’Orient et l’Occident, sous l’égide du successeur de Pierre, de Damase et de Léon, d’Agathon et de Grégoire mais aussi de Libère, de Vigile et du malheureux Honorius même, tous serviteurs du Mystère qui est au-delà de toute langue et de toute intelligence, Mystère de l’Unique Nature du Dieu-Verbe incarnée  ! (ibid., CRC n° 90, mars 1975, p. 14)

frère Bruno de Jésus-Marie.

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