La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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La Contre-Réforme Catholique au XXIe siècle

IL EST RESSUSCITÉ !

N° 186 – Avril 2018

Rédaction : Frère Bruno Bonnet-Eymard


MOSCOU, PARIS ET ROME

CONFÉRENCE D’ACTUALITÉS D’AVRIL 2018

frère Bruno de Jésus-Marie.

L’ACTUALITÉ est à Rome… qui a perdu la foi, si l’on en croit la lettre Placuit Deo envoyée à tous les évêques catholiques par la Congrégation pour la doctrine de la foi.

Et l’actualité est à Moscou.

Les Russes ont voté en masse pour Poutine, comme prévu, malgré la campagne déchaînée contre lui dans nos médias.

La Croix se console  : «  Redevenue un géant politique, la Russie reste un nain économique après dix-huit ans de capitalisme étatique.  » (La Croix du lundi 12 mars)

Pour comprendre la différence entre un «  nain  » et un «  géant  », il suffit de comparer le discours du président Poutine, le «  nain  », prononcé devant les corps constitués de la Fédération de Russie le 1er mars 2018, avec celui de Macron, le «  géant  », prononcé le 24 janvier au Forum économique mondial de Davos, en Suisse.

Poutine joue cartes sur table  : «  Aujourd’hui, la Russie se classe parmi les pays chefs de file dans le monde, avec un fort potentiel, tant pour l’économie à l’exportation que pour la défense. Mais nous n’avons pas encore atteint le niveau requis pour mener à bien notre tâche essentielle et garantir la qualité de vie et la prospérité de la population. Mais nous devons le faire et nous le ferons.  »

Vladimir Poutine, qui n’est pas en campagne électorale, voit plus loin que l’élection présidentielle  ; il met chacun de ses concitoyens devant ses responsabilités  : «  Quel que soit le futur président, chaque citoyen russe et chacun de nous doit être capable de voir ce qui se passe dans le monde, ce qui arrive autour de nous et à quels défis nous sommes confrontés.  »

Et il explique aux responsables rassemblés devant lui  :

«  Quelle devrait être notre priorité  ? Permettez-moi de répéter que je crois que le principal facteur de développement est le bien-être du peuple et la prospérité des familles russes.  »

Vladimir Poutine rappelle «  qu’en 2000, quarante-deux millions de personnes vivaient au-dessous du seuil de pauvreté, ce qui représentait près de 30 % ou 29 % de la population. En 2012, cet indicateur est tombé à 10 %.  »

Il n’empêche  : «  Aujourd’hui, vingt millions de Russes vivent dans la pauvreté […]. C’est encore beaucoup trop.  » Le 1er mai entrera en vigueur une disposition qui aligne le salaire minimum sur le niveau de subsistance. Cette mesure profitera à quatre millions de personnes. Ce n’est pas décisif.

Comparez avec le «  défi  » relevé par Macron «  en France et en Europe  ». C’est celui de la «  mondialisation  »  :

«  La France a été profondément touchée par des changements structurels et son rapport avec la mondialisation, avec l’enjeu en général. Et je suis ici devant vous mais il y a quelques mois, je n’étais vraiment pas sûr de venir et j’ai dû me battre avec un parti nationaliste.  » Avec des gens qui ne pensaient qu’à la France  ! Mais Macron parle au monde  !

«  Pourquoi  ? Parce que nous étions dans des craintes, dans des peurs vis-à-vis de la mondialisation dans mon propre pays. Pourquoi cette peur  ? Parce qu’il n’y a pas eu les résultats escomptés, les résultats étaient plutôt faibles  : chômage, déficit public, manque de croissance.  »

Depuis l’avènement de Macron, rien n’a bougé.

«  Et d’ailleurs, nous n’avons pas encore tout résolu.  »

Nous n’avons rien résolu.

«  Et puis parce que certaines personnes ont quand même proposé aux Français de sortir tout simplement de la mondialisation.

«  Mais cette alternative, elle est proposée dans tous les pays et ceci me mène à la responsabilité qui est la nôtre, la responsabilité qui consiste à construire une France prospère, ouverte au monde, mais capable aussi de reconnaître et d’accepter et d’intégrer les laissés-pour-compte de la mondialisation.  »

C’est grandiose, non  ?

«  Il faut pouvoir montrer qu’elle est plus équitable [la mondialisation] pour les classes moyennes. C’est le défi du “ en même temps ” que j’ai essayé d’articuler en France et qui fait débat en France à l’heure actuelle. La situation est très claire  : il faut rendre la France plus compétitive, plus novatrice pour pouvoir financer justement un système juste. Rendre la France plus compétitive dans un cadre européen, voilà le but pour la France. Et permettez-moi de passer en revue les piliers de cette stratégie.  »

C’est gaullien  ! Pendant ce temps, Poutine commence par reconnaître modestement  : «  Nous devons revoir la structure de l’emploi, devenu inefficace et archaïque, proposer de bons emplois qui motivent les gens, améliorer leur bien-être et les aider à découvrir leurs talents. Nous devons créer des emplois décents et bien rémunérés. Cela permettrait d’atteindre l’un des objectifs importants pour la nouvelle décennie, qui est de garantir une croissance soutenue des revenus réels et de réduire le taux de pauvreté d’au moins la moitié au cours des six prochaines années.  » C’est un programme de père de famille.

Avec une attention particulière aux personnes âgées qui «  doivent vivre une vie longue et en bonne santé et profiter de leurs petits-enfants et de leurs arrière-petits-enfants […] dans un pays puissant, prospère et qui se développe rapidement, et atteint de nouveaux niveaux de développement  ».

Nous sommes loin des piliers de Macron  :

Premier «  pilier  » de Macron  : «  Le capital humain. Notre monde a changé et, aujourd’hui, il nous faut moins de bras et plus de cerveaux, il nous faut des personnes éduquées, formées.

«  Deuxième pilier de cet agenda ou ce train de réformes, ce sont l’investissement et le capital. Dans une économie comme la nôtre, vous la connaissez très bien, l’économie d’innovation et de compétences, il est bon d’avoir un système financier compétitif dont nous disposons en France, mais il est plus orienté vers les salaires que vers le capital. Il nous faut plus de capital, de fonds dans cet environnement pour financer les risques, les grandes innovations. Donc nous avons également adopté toute une série de réformes pour allouer nos épargnes dans cette direction ou à ce type de financement. Des négociations ont lieu en ce moment même à l’échelle européenne et mondiale pour justement davantage se concentrer sur des projets, des bons projets durables.

«  Des mesures concrètes viennent d’être adoptées pour faciliter ce type d’action. Donc nous avons réduit nos impôts aux entreprises  : nous étions à 33 %, nous les avons considérablement réduits, les impôts.  »

À combien  ?

«  … Une réforme aussi sur les profits sur le capital et d’autres mesures encore qui nous permettent de devenir plus compétitifs. Et tout cela pour quoi  ? Pour finalement accélérer le redressement, accélérer la récupération de notre compétitivité et en réduisant les coûts du travail, nous renforçons aussi l’attractivité de la France. Donc nous allouons notre capital dans le financement de l’innovation, notamment dans les technologies perturbatrices, pour renforcer ce modèle.  »

Il a dû lire Prigogine et ses «  structures dissipatives  »…

À ce langage de technocrate, comparez le souci de Poutine  : «  Nous devons créer un environnement moderne et transformer les villes et les villages dans tout le pays. Ce faisant, nous devons nous assurer qu’ils préservent leur identité et leur héritage historique. Nous avons déjà une expérience positive avec la rénovation de l’environnement et de l’infrastructure urbains. ­Permettez-moi de développer ce point. Des villes comme Kazan, Vladivostok et Sotchi ont déjà profité de telles améliorations. Le changement est en cours dans de nombreuses capitales régionales et de nombreuses petites villes. Dans l’ensemble, nous savons comment le faire. Je propose de lancer un programme de développement du territoire à grande échelle en Russie, qui comprendrait le développement des villes et d’autres commu­nautés en doublant les dépenses dans ce domaine au cours des six prochaines années.  »

Il parle aux responsables qui le feront. Sous son autorité.

«  Il est évident que l’effort pour développer des villes et d’autres communautés va de pair avec la nécessité de relever des défis dans d’autres domaines, y compris la santé, l’éducation, l’environnement et le transport. Les initiatives dans tous ces secteurs nécessiteront des fonds supplémentaires. J’en parlerai plus loin dans mon discours. La rénovation urbaine devrait être soutenue par l’introduction de techniques et de matériaux de construction de pointe, de solutions architecturales modernes, de technologie numérique pour les services sociaux, les transports et les services publics. Entre autres choses, cela rendrait le secteur du logement plus transparent et plus efficace, de manière à ce que les gens bénéficient de services de qualité à un coût raisonnable.  »

Le but, c’est «  l’émergence d’une classe moyenne importante et créative en Russie  » et «  le développement territorial équilibré et harmonieux de l’ensemble de la Russie  », avec «  une attention particulière accordée au développement social et aux infrastructures des zones rurales  ».

«  Je comprends combien il est important pour chacun, pour chaque famille, d’avoir sa propre maison, son propre foyer. Je sais que c’est le problème des problèmes en Russie. Il perdure de décennie en décennie. Combien de fois les gouvernements ont promis et essayé, sincèrement essayés, de le résoudre. Mais nous pouvons et nous devons le faire maintenant.  »

Il faut donc rendre le logement plus accessible «  en augmentant le revenu des gens  », en réduisant les taux d’intérêt «  et, bien sûr  », en construisant des logements.

«  Nous devons revoir le mode de calcul de l’impôt ainsi que celui de la valeur cadastrale de la propriété. D’une manière ou d’une autre, elle ne doit pas dépasser la valeur réelle du marché. Toutes les décisions sur ce plan doivent être prises sans délai au cours du premier semestre de cette année.  »

Et nous  ?

Nous en sommes au «  troisième pilier  » du président Macron  : «  l’accélération et la souplesse  ». C’est très “ flou ” et allégorique  : «  Dans un monde comme le nôtre, l’éducation et les nouveaux filets de sécurité sont essentiels pour protéger les gens mais il nous faut des structures beaucoup plus souples, des règles plus souples aussi pour s’adapter au changement.  » Mais quoi, au juste  ? «  Je résume fortement  : c’est d’aligner l’Allemagne à l’Allemagne et à l’Europe du Nord, moins de règles définies par la loi et beaucoup plus de règles définies par un consensus, tant au niveau des entreprises qu’au niveau des secteurs.  »

Vous avez compris  ? Moi, non  ! Et la France  ?

«  Accélération et souplesse, c’est aussi, ça entraîne aussi toute une série de réformes microéconomiques sur le logement, l’énergie, les transports et ce pour réduire les coûts totaux pour les gens, améliorer la compétitivité et rendre notre économie plus rapide, plus efficace dans les secteurs ­critiques.  »

Comme pendant la campagne électorale, le “ flou ” de Macron dénoncé par Fillon s’oppose aujourd’hui au réalisme de Poutine, qui continue  :

«  Nous devons accéder à tout le pays avec des communications avancées afin de développer les villes et les bourgs, améliorer l’activité commerciale et fusionner tout le territoire de la Russie. Le pont de Crimée s’ouvrira aux voitures dans quelques mois et aux trains l’année prochaine. Cela stimulera le développement de la Crimée et de toute la région russe de la mer Noire.  »

Bilan des routes fédérales, régionales et locales en cours de rénovation, et projets de «  grands corridors Europe-Asie-Pacifique  ».

«  Au début de 2017, la capacité globale des ports en Russie a dépassé un milliard de tonnes pour la première fois dans l’histoire.  »

Chaque fois que Poutine avance des chiffres, des graphiques apparaissent sur l’écran. La comparaison avec le niveau atteint naguère par l’Union soviétique est éloquente  ! et permet de se rappeler d’où ils viennent  !

Notez que Poutine n’est pas ennemi du “ mondialisme ”, lorsqu’il trouve une application concrète  :

«  La route maritime du Nord sera la clef du développement de l’Arctique et de l’Extrême-Orient russes. En 2025, le trafic de marchandises sur cette route sera décuplé pour atteindre quatre-vingts millions de tonnes. Notre but est d’en faire une route de transfert vraiment mondiale et compétitive.  »

Avec le souci de créer l’environnement qui attirera les investissements et favorisera l’accroissement de la population. «  La Russie construit des brise-glace nucléaires d’avant-garde.  »

Mais l’ambition de Macron va bien au-delà  : le président de la République française a décidé de faire la pluie et le beau temps à la place du Bon Dieu  : «  Quatrième pilier de cette stratégie, nous avons décidé d’ériger la France en modèle, en exemple dans la lutte contre le changement climatique. C’est un avantage en termes de compétitivité. Il nous faut absolument arrêter d’opposer le changement climatique à la productivité, pourquoi  ? Parce qu’on doit attirer les talents et les talents viendront là où c’est agréable de vivre, là où la vie est agréable  ! Je ne sais pas si je dois vraiment vous convaincre ou non mais en tout cas, il nous faut une stratégie orientée vers la lutte contre le changement climatique. Là aussi, nous avons adopté un certain nombre de mesures pour faire accélérer la stratégie verte et notamment pour ce qui est des émissions de CO 2 et leur réduction, bien entendu.  »

Concrètement, c’est quoi  ? «  D’ici à 2021, nous serons débarrassés du charbon.  »

Remplacé par quoi  ? L’énergie éolienne  ? C’est du vent  ! Tout le monde le sait, pour ne pas dire  : une escroquerie.

«  Et le cinquième pilier de cette stratégie nationale – et c’est le dernier, je vous rassure –, le cinquième pilier, c’est le changement culturel. Et pour moi, c’est aussi important que les réformes concrètes, les emprunts, etc. Ce changement culturel, c’est la préférence à la simplification et à l’allègement administratifs. La France est fameuse pour ses nombreux règlements et son droit fiscal très com­pliqué. Et pourquoi  ? Parce que nous avons…  », il se reprend  : «  … j’ai réussi à gérer mieux que d’autres économies les inégalités..  »

Bref, avec moi «  la France est de retour. La France est de retour au centre de l’Europe […]. La stratégie fondamentale pour moi au cours de l’année qui vient et aussi au cours de l’année que nous vivons actuellement, c’est de refondre l’Europe, préparer les questions sur l’énergie, le numérique, la migration et l’investissement. Ça, ce sont quatre sujets sur le programme 2018 mais cette année va être l’année où il va falloir que nous élaborions la stratégie sur dix ans pour l’Europe parce que, dans l’environnement actuel, l’Europe a une responsabilité et un rôle par rapport à la Chine et par rapport aux États-Unis parce que notre vision, notre ADN de relation entre la liberté, la justice, l’équité, les droits individuels, c’est tout à fait unique et nous avons cet équilibre entre ces valeurs en Europe.  »

Il s’agit de les intégrer «  dans la mondialisation de notre planète  ».

Applaudissements, standing ovation.

À ce délire, s’oppose le dernier quart du discours de Poutine qui traite des relations internationales et des questions de défense. Selon le général Dominique Delawarde, «  la longévité de Poutine au pouvoir lui donne une expérience des relations internationales autrement plus solide que celle “ des présidents de passage ” qui dirigent les grands pays du clan occidental. Il sait de quoi il parle. Cette partie du discours est la plus commentée par les médias occidentaux. Poutine y explique avec clarté, calme et détermination, ce qui l’a conduit à développer l’effort de redressement de la défense russe, pour rétablir une parité stratégique, garante de la paix mondiale. Selon lui, le monde unipolaire “ occidental ”, et ses ingérences incessantes et intéressées dans les affaires du monde avec les ­déstabilisations, le chaos et les guerres qui en résultent, constituent une menace tant pour la Russie que pour la paix du monde.  »

C’est évident  ! C’est un fait d’expérience, depuis 1944  !

«  Poutine a donc fait étalage des nouveaux armements russes, vidéos à l’appui, avec plusieurs percées technologiques très importantes susceptibles de lui donner l’avantage en cas de conflit et il a donné les conditions très précises et très restrictives d’utilisation du nucléaire par les Russes en cas d’attaque nucléaire dirigée contre la Russie ou l’un de ses alliés.  »

C’est donc non pas menaçant, mais puissamment dissuasif  !

«  Poutine s’est montré déterminé, froid et crédible sur la dernière partie de son discours. Il a privilégié la pédagogie et l’explication et n’a jamais fait preuve d’agressivité. Il a même tendu la main à ses “ partenaires occidentaux ” à plusieurs reprises. On a senti toutefois que Poutine sifflait la fin de la récréation “ occidentale ” que ce soit au Proche-Orient, en Ukraine ou en mer de Chine. “ Personne n’a voulu nous écouter jusqu’à présent, maintenant vous allez (devoir) nous écouter… ”

«  Évidemment les commentateurs occidentaux ont crié au bluff (pas tous pourtant  !) ou ont qualifié le discours d’agressif, ce qu’il n’est pas. Les milieux politiques et militaires semblent toutefois avoir tenu compte de l’avertissement russe. Alors qu’ils se préparaient à bombarder Damas sous le faux prétexte habituel et éculé d’une attaque chimique imputée à “ l’affreux régime de Bachar el-Assad ” pour sauver leurs alliés “ terroristes modérés ” en voie d’éradication dans la Ghouta orientale, les Occidentaux semblent désormais prendre le temps de la réflexion…  »

En particulier, Donald Trump noue le dialogue avec Poutine envers et contre son administration  :

«  Sous la neige tardive qui a enseveli Washington, Donald Trump a annulé tous ses rendez-vous mercredi, consacrant son temps libre à traquer l’auteur d’une fuite qui l’a rendu furieux. Mardi soir, après l’annonce d’une conversation téléphonique avec Vladimir Poutine, le Washington Post a révélé que les notes transmises au président par son conseil de sécurité nationale avant cet appel lui recommandaient en lettres capitales  : “ Ne le félicitez pas. ” Un conseil qu’il n’a évidemment pas suivi.

«  “ J’ai eu un appel avec le président Poutine et l’ai félicité pour sa victoire électorale, a déclaré le président mardi, confirmant un communiqué du Kremlin. Nous avons eu une très bonne conversation et je pense que nous nous rencontrerons dans un avenir assez proche pour discuter de la course aux armements, qui devient hors de contrôle – mais nous ne laisserons jamais personne s’approcher de (l’arsenal) que nous avons. Et aussi pour parler de l’Ukraine, de la Syrie, de la Corée du Nord et d’autres choses. ”

«  Toujours visé par une enquête fédérale sur les liens entre sa campagne et le Kremlin, le président est sous surveillance pour tout ce qui a trait à ses relations avec le président russe. La semaine dernière, il avait donné son feu vert à des sanctions contre les Russes inculpés par le procureur Mueller pour “ conspiration ” contre les États-Unis. Il a aussi cosigné avec ses partenaires européens une condamnation ferme de la tentative d’assassinat d’un ancien espion russe et de sa fille au Royaume-Uni avec un gaz neurotoxique. Et sous ce prétexte fallacieux, il a encore expulsé des dizaines de diplomates russes.

«  En décalage apparent avec la fermeté de son Administration, Trump s’est gardé d’évoquer ces sujets lors de sa conversation avec Poutine. Il n’a mentionné ni les contentieux en question ni les conditions de l’élection russe, marquée, selon l’osce, par “ une absence de véritable compétition ”, “ l’intimidation ” de l’opposition et des soupçons de bourrage des urnes. “ Nous ne dictons pas aux autres pays comment opérer, a déclaré Sarah Sanders, sa porte-parole. Tout ce que nous savons, c’est que Poutine a été élu. ”

Le président des États-Unis fait cavalier seul au milieu de son Administration pour se rapprocher du président russe, qui le sait et se garde de couper les ponts…

«  Barack Obama et George W. Bush avaient eux aussi félicité le chef du Kremlin lors de ses précédents succès, mais en y ajoutant des communiqués critiques sur le déficit de démocratie en Russie. La réserve de Trump, qui procède de sa vision nationaliste clairement affichée, selon laquelle chacun doit rester maître chez soi, rompt avec des décennies de leçons données par les États-Unis au reste du monde. Plus étrangement, elle est aussi en contradiction avec ses propres critiques des récents scrutins en Iran et au Venezuela.  »

La vérité est que «  Donald Trump semble particulièrement préoccupé par les récentes déclarations de Vladimir Poutine sur ses nouvelles armes nucléaires, missiles balistiques et torpilles à longue portée “ invincibles ”. Il s’en est déjà ouvert auprès d’Emmanuel Macron, de Theresa May et d’Angela Merkel. Mardi, il a rappelé à son interlocuteur les efforts des États-Unis pour moderniser leur arsenal  : “ Nous dépensons sept cents milliards de dollars pour notre armée et nous allons rester plus forts que toute autre nation dans le monde, de loin. ”  » (Le Figaro du 22 mars 2018)

L’AVERTISSEMENT NUCLEAIRE DE POUTINE.

Précisément  ! «  Vladimir Poutine dénonce le fait que dans les quinze dernières années les États-Unis ont alimenté la course aux armements nucléaires, en essayant d’acquérir un net avantage stratégique sur la Russie. Cela est confirmé même par la Fédération des scientifiques américains  : grâce à des techniques révolutionnaires, les usa ont triplé la capacité destructrice de leurs missiles balistiques d’attaque nucléaire. En même temps, souligne Poutine, les Usa, sortant du traité Abm, ont déployé un système mondial de “ défense antimissile ” pour neutraliser la capacité russe de répondre à une première attaque nucléaire. Dans le sillage de l’expansion de l’Otan à l’Est, ils ont installé des sites de missiles en Roumanie et en Pologne, tandis que d’autres systèmes de lancement (de missiles non seulement intercepteurs mais aussi d’attaque nucléaire) se trouvent sur dix-huit navires de guerre déployés dans des aires proches du territoire russe.

«  Plusieurs fois la Russie a averti les États-Unis et les États européens membres de l’Otan que, en riposte à ce déploiement, elle allait adopter des contre-mesures. “ Mais personne ne nous écoutait, donc maintenant écoutez-nous ”, prévient Poutine. Il passe ainsi au langage de la force, le seul à l’évidence qu’on comprend à Washington.  »

Et cette force est réelle et dissuasive, puissamment…

«  Après avoir rappelé qu’à la suite de l’écroulement de l’Urss la Russie avait perdu 44, 6 % de son potentiel militaire et que les Usa et leurs alliés étaient persuadés qu’elle n’aurait plus pu le reconstruire, Poutine montre sur deux grands écrans les nouveaux types d’armes stratégiques développés par la Russie.

«  Un missile de croisière lancé depuis les airs armé de tête nucléaire, avec rayon d’action pratiquement illimité, car alimenté à l’énergie nucléaire, une trajectoire imprévisible et la capacité de pénétrer à travers n’importe quelle défense antimissile.

«  Les missiles Kinzhal (Poignard) et Avangard à vitesse hypersonique (plus de dix fois celle du son).

«  Le missile balistique intercontinental Sarmat de 200 tonnes sur plate-forme mobile, avec une portée de 18 000 km, armé de plus de dix têtes nucléaires qui manœuvrent à la vitesse hypersonique pour échapper aux missiles intercepteurs.

«  Un drone sous-marin plus rapide qu’une torpille qui, alimenté à l’énergie nucléaire, parcourt des distances intercontinentales à grande profondeur pour atteindre des ports et fortifications côtières avec une tête nucléaire de grande puissance.

«  Poutine révèle les caractéristiques de ces armes, car il sait que les États-Unis sont en train de développer des armes analogues et qu’il veut les avertir que la Russie est désormais à leur niveau ou à un niveau supérieur.

«  Cela confirme que la course aux armements nucléaires se joue non pas sur la quantité mais, de plus en plus, sur la qualité des armes, c’est-à-dire sur le type de vecteurs et sur les capacités offensives des têtes nucléaires. Cela confirme en même temps le péril croissant que nous courons en ayant sur notre sol des armes nucléaires et des installations stratégiques étatsuniennes, comme le Muos et le Jtags en Sicile, souligne un journal italien. Le ministre des Affaires étrangères russe Lavrov dénonce  : “ Les États européens non nucléaires membres de l’Otan, violant le traité de non-prolifération, se trouvent entraînés par les Usa à l’utilisation d’armes nucléaires tactiques contre la Russie. ” L’avertissement est clair, y compris pour l’Italie. Mais aucun des principaux partis n’en a pris acte, en effaçant de la campagne électorale, avec une sorte d’accord tacite, toute référence à l’Otan et aux armes nucléaires. Comme si cela n’avait rien à voir avec notre avenir et avec notre vie même.  »

FRANÇOIS ET BENOÎT XVI

Puisque nous sommes en Italie, restons à Rome.

La Ville éternelle est le théâtre d’une «  grave affaire de manipulation de l’opinion  » qui a l’avantage de briser un tabou, selon Jean-Marie Guénois  : «  François et Benoît XVI n’ont jamais eu la même vision de la mise en œuvre du concile Vatican II.  » (Le Figaro du 23 mars 2018)

De quoi s’agit-il  ? «  Pour célébrer le cinquième anniversaire de l’élection du pape François, le 13 mars, la maison d’édition du Vatican a demandé à onze théologiens de décrypter “ la théologie du pape François ”. Mgr Vigano, “ dircom ” du Vatican, nommé par François, a l’idée de solliciter le pape émérite Benoît XVI pour la préface. Ce dernier lui dit devoir “ refuser ” pour deux raisons  : il n’écrit jamais de préface sans avoir lu l’ensemble de l’œuvre. Et, il y a parmi les théologiens de la série, Peter Hünermann. Cet Allemand, avec Hans Küng, fut le principal opposant théologique de Jean-Paul II et du cardinal Joseph Ratzinger [autre ami de Hans Küng, ne l’oublions pas]. Cette lettre de réponse est aussi introduite par deux remarques de Benoît XVI  : l’une fustige “ le préjugé stupide ” qui affirme que le pape François ne serait pas un théologien. L’autre assure de “ la continuité intérieure entre les deux pontificats ”.

«  Le 12 mars, lors de la présentation publique de la collection, Mgr Vigano ne fait toutefois état que des seules remarques positives de Benoît XVI sur François. Il cache le refus du pape émérite de préfacer cet ensemble et sa raison, la présence de Hünermann. Mgr Vigano va jusqu’à publier une photo de la collection des livres, posés à côté de la lettre de Benoît XVI où n’apparaissent visibles que les paragraphes élogieuxLe reste est volontairement flouté. Quant au passage sur Hünermann, il est caché  : de la deuxième page n’apparaît que la signature de Benoît XVI. La formule de politesse où le pape émérite dit explicitement son “ refus ” de participer est totalement occultée. Cette présentation permet d’obtenir l’effet de com recherché  : alors que le cinquième anniversaire du pontificat de François est marqué par un débat sur la “ confusion ” théologique dans l’Église, ce document coupe court puisque ce blanc-seing du théologien Benoît XVI assure de la “ continuité intérieure ” entre eux. Quasiment toute la presse internationale tombe dans le panneau. Seuls deux journalistes découvrent la supercherie. Benoît XVI avait pourtant demandé que toute sa lettre reste confidentielle mais il doit alors exiger du Vatican qu’elle soit publiée intégralement. Double scandale donc – instrumentalisation d’une phrase de Benoît XVI et manipulation de l’opinion publique internationale – qui conduit à la démission de Mgr Vigano acceptée, avec difficulté, par le pape François.  » Un chef-d’œuvre de la “ communication ”, premier souci du concile Vatican II  ! Les mo-co-so  !

«  Ce pitoyable montage de communication révèle surtout la permanence du débat interne sur l’orientation de l’Église que certains veulent éteindre à tout prix. Car, interrogé en 2013 à propos du bilan de Benoît XVI, Peter Hünermann ne retenait qu’une chose  : “ sa démission ”.  »

Hünermann a raison. Il ne reste de Benoît XVI que cela  : il a démissionné. En face de la crise profonde ouverte par le concile Vatican II dont il fut la cheville ouvrière, et dont le résultat est d’avoir transformé l’Église en une «  grande cité à moitié en ruine  », conformément au grand “ secret ” confié par Notre-Dame de Fatima à Lucie, François et Jacinthe le 13 juillet 1917, le pape Ratzinger a démissionné. Il n’a pas condamné Hünermann qui, pourtant, le méritait  ! Non  : il a démissionné. Ce qui constitue un aveu de leur complicité.

«  Depuis toujours ce théologien actif est le promoteur d’une Église ouverte aux femmes prêtres, au mariage des prêtres, aux divorcés-remariés, à l’abolition d’Humanæ vitæ, à la transmission du pouvoir du Saint-Siège aux conférences épiscopales, à la réduction du pouvoir papal contrôlé par le Synode des évêques. Tel est, selon lui, la véritable “ mise en œuvre ” du “ concile Vatican II ”.  »

Comme en Syrie  : il y a les réformateurs “ modérés ” et les réformateurs “ radicalisés ”. Mais ils vont tous dans la même direction  ! De Ratzinger à Hünermann  !

«  La collection des onze livres publiés par le Vatican ne va d’ailleurs que dans ce sens. Et non dans celui des pontificats de Jean-Paul II et de Benoît XVI. Le coordinateur de cette publication, Roberto Repole, qualifie d’ailleurs Benoît XVI dans sa préface de “ théologien du dix-neuvième siècle ” et il l’oppose à François, pasteur de la modernité.  »

On comprend qu’il ne pouvait pas faire de préface. «  Question de principe  », comme avec l’abbé de Nantes  !

«  Il est ridicule d’opposer les deux personnalités de François et de Benoît XVI  », ajoute Jean-Marie Guénois. C’est surtout une erreur profonde. François a hérité de tout le désordre initié par Ratzinger, Rahner, Congar, Schillebeekx, comme un “ disciple ”…

«  Mais cette affaire démontre que le débat sur l’orientation de l’Église à propos du concile Vatican II reste ouvert et qu’il n’est pas épuisé avec François. Benoît XVI, bientôt quatre-vingt-onze ans, avait certes promis de garder le silence sur son successeur.  »

Ce qui était le désavouer par avance. Pas un mot d’encouragement. Un silence… désapprobateur assourdissant. Il était contre Bergoglio, comme il avait été contre Luciani.

«  Mais sa lettre d’abord manipulée, puis publiée contre sa volonté, rappelle la respectabilité, et la pertinence, elle aussi, de sa vision de l’Église.  »

Jean-Marie Guénois prend parti pour l’antipape Benoît XVI, comme de raison… Comme tous les lecteurs du Figaro. Qui ne comprennent rien à ce qui est un véritable triomphe de l’Antichrist.

LA CROIX DE JÉSUS

Georges de Nantes, théologien de Contre-Réforme catholique, écrivait à ses “ Amis ” et lecteurs, après la première session du Concile  :

«  Il est difficile de jeter sur l’Église un regard neuf, pour en atteindre la réalité essentielle, alors qu’une accoutumance de toute la vie nous en fait voir plutôt le superficiel et le quotidien. Cet effort pourtant obtient sa récompense.  »

C’était l’ambition des nouveaux “ réformateurs ” qui ont siégé au Concile. En leur tenant tête, Georges de Nantes est le seul à y avoir vraiment réussi parce qu’il a su découvrir en l’Église «  d’abord et presque uniquement l’œuvre d’un seul homme, et même, d’un homme seul. Après vingt siècles, cela reste vrai.

«  L’Église n’est presque rien d’autre que la répercussion, dans le temps et l’espace, de l’Évangile. Son mouvement n’est encore aujourd’hui, pour qui la connaît bien, que l’effet de l’impulsion première. Les os et les nerfs de cette chair, si on ose dire, ne sont rien d’autre encore que les actes, les paroles et toute la conduite de Jésus parmi les hommes  ; eux seuls donnent à l’Église sa fermeté, sa force, son influence au-dedans et au-dehors. Tout le reste n’est que chair et sang, n’est qu’œuvre humaine associée à cette force de Dieu. Néant, en regard de cette mission divine vécue chez les hommes.

«  Si l’Église un moment oubliait, trahissait ce Jésus de l’histoire, elle ne serait plus rien qu’un corps désarticulé et sans vie. Si quelqu’un d’entre nous en détourne son regard pour le reporter sur les faux dieux et les faux messies de ce temps, il ne lui reste de sa foi, de sa religion, qu’une enveloppe sans poids et sans valeur.  » (Lettre à mes amis n° 136, avril 1963, pour le temps de la Passion)

C’était après la première session du Concile qui laissait déjà présager le pire  :

«  Mais il me vient une pensée qui me glace. On annonce des jours nouveaux, où les chrétiens oseront oublier cette Croix qui les fait vivre, pour désarmer leurs ennemis  ! L’amour de Jésus se perdant, l’indifférence à la vérité et à la justice ont suivi, et maintenant le grand projet des derniers temps est annoncé  : l’humanité tout entière, chrétiens et païens, hier ennemis, comme Hérode et Pilate, comme les Juifs et les Romains vont se réconcilier, lassés de tant de luttes inutiles, pour arracher de la terre cette Croix dressée et faire un silence définitif sur Jésus. Le drame ne peut être réparé, c’est trop difficile à obtenir des méchants, qu’il soit donc effacé  ! L’avenir de l’humanité, la paix, le bien- être sont à ce prix, et il vaut mieux qu’un Homme disparaisse de l’histoire plutôt que souffre la multitude.

«  Telle est la plus grande révolution de tous les temps, la seule vraiment radicale, qui ouvrirait à l’humanité une ère nouvelle où la science et la prospérité referaient le monde nouveau et les hommes vraiment unis  !

«  Tels sont les vains projets des hommes charnels qui crucifient une nouvelle fois le Sauveur, mais cela ne sera pas. En proposant au Pape d’oublier la Croix [en 1963], aux évêques de rompre avec un passé de combat, les persécuteurs du Christ cherchent la mort de son Église et s’ils arrachent la pierre angulaire, c’est pour ruiner tout l’édifice.  »

Les voyants de Fatima ont contemplé l’Église comme «  une grande cité à moitié en ruine  » le 13 juillet 1917  :

«  Quant à ceux des chrétiens qui acceptent le compromis, ils perdent aussitôt leur énergie vitale et leur influence dans l’Église. Plus de vocations, plus de conversions. Les âmes du troupeau restent trop invinciblement attachées à la Croix et celui qui renie Jésus-Christ perd le troupeau. Non, le drame n’est pas fini, il va seulement devenir plus atroce, plus sanglant du fait de la séduction exercée par l’ennemi sur quelques pasteurs du ­troupeau.  »

Cinquante ans ont passé. En 2013, le drame est devenue tellement «  atroce  » que Benoît XVI a démissionné. Et son successeur vient d’ «  approuver  », le 16 février 2018, une Lettre de la Congrégation pour la doctrine de la foi adressée «  aux évêques de l’Église catholique  » du monde entier, «  sur certains aspects du salut chrétien  ». Or, la Croix n’y est pas mentionnée  !

Mais le 20 mars, lors de la messe matinale à la maison Sainte-Marthe, au Vatican, le pape François a donné «  la clef de notre salut, la clef de notre patience sur le chemin de la vie, la clef pour dépasser nos déserts  : regarder le crucifix. Regarder le Christ crucifié… Regarde-le. Regarde les plaies. Entre dans les plaies. Par ces plaies nous avons été guéris.  »

De quoi  ? De nos péchés  ! précision omise…

«  Tu te sens empoisonné, tu te sens triste, tu sens que ta vie ne va pas bien, qu’elle est pleine de difficultés et de maladies  ?  »

Et de péchés  ?

Il faut regarder «  le crucifix laid [oh ! non !], le réel  », a poursuivi le Pape qui a souligné que «  dire du mal de Dieu c’est, s’empoisonner l’âme  ».

«  Dans les mauvais moments, dans les moments difficiles, un peu empoisonnés d’avoir dit dans notre cœur quelque déception [d’avoir péché ?!] contre Dieu, regardons les plaies. Le Christ élevé comme le serpent  : parce qu’il s’est fait serpent, il s’est anéanti pour vaincre “ le ” mauvais serpent  », a-t-il conclu.

ARNAUD, LE CHEVALIER

Notre-Dame de la Merci revient pour lui écraser la tête  ! C’est le message d’Arnaud Beltrame.

«  La célébration de ceux qui agissent en héros s’inscrit dans une tradition républicaine inspirée par la Révolution française et l’idéal des Lumières  », titre La Croix du 29 mars  ! C’est vrai, à condition de ne pas se tromper de “ héros ”. Celui de La Croix, journal “ proche de l’Église postconciliaire ”, est le tueur Radouane Lakdim, qui s’inscrit effectivement dans «  une tradition républicaine  », celle de la Terreur et de Robespierre. Ou celle de la “ libération ” de 1944, et de son “ esprit de résistance ”, comme titre à la une La Croix du même jeudi 29 mars  : Radouane Lakdim est en toute vérité un «  héros de la résistance  »… à la France catholique et colonisatrice.

Tandis que l’acte d’Arnaud Beltrame s’inscrit dans la tradition d’une intime fidélité à sa foi catholique et française dont sa fiancée a rendu témoignage dans une lettre adressée à La Vie  :

«  Il se sentait intrinsèquement gendarme. Pour lui, être gendarme, ça veut dire protéger. Mais on ne peut comprendre son sacrifice si on le sépare de sa foi personnelle. C’est le geste d’un gendarme et le geste d’un chrétien. Pour lui, les deux sont très liés, on ne peut pas séparer l’un de l’autre.  »

D’autant plus qu’il a été égorgé rituellement en haine de la foi chrétienne. Pour être épargné, il lui aurait suffi de la renier en chahadant, c’est-à-dire en prononçant la profession de foi musulmane. Il est donc mort en martyr de l’islam.

Il a accompli dans l’âge mûr une vocation entrevue sur les bancs de l’École militaire interarmes dont il sortit major de sa promotion  :

«  Je le revois nous dire  : “ Il faut que nous soyons les chevaliers des temps modernes ”, se souvient le lieutenant-colonel Le Jariel.  » (Valeurs actuelles du 29 mars) Qu’étaient donc ces chevaliers d’Ancien Régime avec lesquels Arnaud Beltrame a renoué  ?

LA REDEMPTION DES CAPTIFS.

Sous le règne de Louis VII, Hugues de France, de sang royal, prend la croix, à l’appel de saint Bernard, entendu à Vézelay en 1146. Courageux, il participe à toutes les batailles où sa bravoure et sa piété ne cessent d’étonner. En Terre sainte, la vue des malheureux captifs qui gémissent dans les fers des sarrasins lui donne le désir de vouer sa vie à leur salut.

De retour en France, il se retire dans la solitude de la forêt de Cerfroid, au diocèse de Meaux, et prend pour nom de religion celui de Félix. Tandis qu’il prie avec grande ferveur pour les chrétiens prisonniers des infidèles, Dieu daigne lui montrer dans une vision un jeune clerc du nom de Jean de Matha qui reçoit, au même instant, à Paris, l’inspiration de se rendre dans une solitude pour aller entendre la parole d’un moine sage qui sera pour lui la parole de Dieu, à savoir notre Félix.

Ce dernier entend à son tour une voix l’avertir  : «  Voici celui que tu attends.  » Félix sort de sa cabane et voit arriver Jean de Matha qui lui dit  : «  Mon Père, lors de ma première Messe, j’ai vu l’ange du Seigneur porté sur un nuage resplendissant. Sa face rayonnait d’une vive et douce lumière, ses vêtements étaient blancs comme de la neige  ; il portait sur sa poitrine une croix aux couleurs rouge et azur, à ses pieds et dans la posture de suppliants étaient deux esclaves chargés de chaînes, l’un maure, et l’autre chrétien, ses mains croisées reposaient la droite sur le chrétien et la gauche sur le maure.  »

Après ces confidences, Jean de Matha se joignit à Félix pour mener une vie de prière et de pénitence trois années durant, dans l’attente d’un autre signe. Un jour, s’entretenant de choses saintes, nos deux ermites virent un cerf blanc se désaltérer dans une source d’eau vive. Il portait entre ses bois une croix rouge et bleue conforme à celle que Jean de Matha avait contemplée sur la poitrine de l’ange de Dieu.

Nos deux ermites se mirent en route pour Rome. Le pape Innocent III les reçut très paternellement et les écouta exposer leurs projets. Il impéra des processions publiques pour intéresser le Ciel à cette cause, et célébra une Messe solennelle à cette intention, au cours de laquelle il fut favorisé de la même vision que Jean de Matha. Innocent III accorda alors sa bénédiction et toutes les permissions nécessaires à la fondation de l’ordre de la “ Très Sainte Trinité pour la rédemption des captifs ”.

Saint Jean de Matha, fondateur et directeur d’ordre, est un confesseur de la foi. Alors qu’il se rend à Tunis pour racheter des captifs, «  les mahométans, irrités du zèle avec lequel le missionnaire exhortait les captifs à mourir plutôt qu’abandonner leur religion, épiaient le moment d’assouvir leur rage. Quelques-uns de ces furieux l’ayant trouvé seul, se précipitèrent sur lui, le dépouillèrent de ses habits, lui firent subir mille outrages, l’accablèrent de coups et, le croyant mort, ils le laissèrent gisant dans son sang. Mais Dieu le conserva en vie par miracle et, ses forces à peine revenues, il recommença plein d’ardeur son œuvre de miséricorde.  »

NOTRE-DAME INTERVIENT.

Le 1er août 1218, en la fête de saint Pierre-aux-liens, saint Pierre Nolasque eut une vision de la Mère de Dieu portant l’Enfant-Jésus dans ses bras. Elle lui enjoignit de fonder un ordre pour le rachat des captifs. Cette nuit-là, le confesseur de saint Pierre Nolasque, saint Raymond de Pennafort, eut la même vision. La Mère de Dieu lui demanda de donner son concours à la fondation de ce nouvel ordre pour la rédemption des captifs.

Cette même nuit, le roi Jacques Ier vit à son tour la Mère de Dieu lui ordonner de mettre toute son autorité de souverain au service de cette sainte cause. Le Roi décida non seulement de patronner cette fondation, mais il s’y agrégea personnellement. Le 10 août 1218, tandis que le Roi ordonnait à l’évêque de recevoir les vœux religieux de saint Pierre Nolasque, auxquels est ajouté le vœu de rédemption, lui-même revêtit l’habit de l’ordre mais il ne prononça pas de vœux religieux pour raison d’État. Alors on vit, chose inouïe  ! les frères prêtres et les frères religieux aux côtés du Roi et de ses chevaliers maniant l’épée contre les Maures lors de diverses batailles. Avant chaque bataille, le roi Jacques Ier se recueillait et demandait à Notre-Dame de la Merci son assistance. Elle l’exauça, puisque, en soixante-deux ans de règne, il remporta soixante et onze victoires.

Saint Pierre Nolasque était aussi habile et brave au combat que fervent à l’oraison. De nombreux chevaliers français du midi répondirent à l’appel de saint Pierre Nolasque et se battirent aux côtés des troupes du roi Jacques Ier. Si les frères de l’ordre de la Merci étaient d’ardents combattants dans la Croisade contre les Maures, ils étaient de courageux évangélisateurs par leur prédication et le sacrifice de leur vie même.

Saint Pierre Nolasque convertit un prince maure d’Andalousie, Moulay Abdallah, qui demanda le baptême et reçut l’habit des frères de l’ordre de la Merci, sous le nom de “ frère Paul ”.

Les religieux partaient pour l’Afrique du Nord afin de racheter les captifs espagnols. Saint ­Sérapion, envoyé à Alger, fut touché par l’appel au secours des captifs des autres nations qui, loin de se plaindre des mauvais traitements, lui dirent leur crainte d’apostasier. Sérapion décida de rester avec eux comme prisonnier pour les encourager dans leur fidélité  : il prêcha ouvertement la Croix du Christ rédempteur, et opéra de nombreuses conversions parmi les Maures. Pour ce motif, il fut chargé de fers, jeté dans un cachot, mis en croix et tous les membres de son corps coupés. Pendant son supplice, il répétait cette prière  :

«  Seigneur, ne livrez pas aux bêtes les âmes de vos confesseurs, sauvez les âmes que vous avez rachetées de votre Précieux Sang…  »

C’est dans cet esprit-là qu’Arnaud Beltrame a accompli son sacrifice de «  chevalier des temps nouveaux  ». Bien que ni le Pape ni l’autorité politique et militaire n’appellent plus à la Croisade, à l’évangélisation des musulmans, au sacrifice pour la rédemption des captifs.

C’est pourquoi Notre-Dame est revenue en personne à Fatima, appelant le Pape à consacrer la Russie à son Cœur Immaculé pour la protection des chrétiens du Moyen-Orient. Prions pour que le Saint-Père entende cet appel à conduire les âmes, toutes les âmes, s’il est possible, au Ciel, et à donner la paix au monde.

FAIRE ŒUVRE DE VÉRITÉ

En attendant ce miracle promis par Notre-Dame de Fatima en conclusion de son “ Secret ” révélé le 13 juillet 1917, il nous faut d’abord empêcher l’opinion publique, surchauffée par les attentats récents, de tomber dans le piège tendu aujourd’hui par Satan, menteur et homicide.

Il ne faudrait quand même pas oublier que notre conquête et notre colonisation, après de légendaires barouds d’honneur, se sont établis naguère dans tout notre Empire français d’Afrique du Nord, de Syrie, de Djibouti, dans des rapports excellents de fidélité et de soumission, oh, combien méritoires parfois  ! durant le siècle de notre prestigieuse réussite impériale. Ce fait indéniable devrait nous dicter des jugements empreints de bienveillance, d’estime et de confiance à l’égard des peuples musulmans associés longtemps à notre destin national. Voilà bientôt quarante ans que l’abbé de Nantes sonnait l’alarme  :

«  On peut parler de cruauté, de fanatisme, de totalitarisme  ; ce ne sera jamais une donnée absolue, une explication entière, autre que livresque ou théorique. Il y a dans le monde un Dar-Islam, une aire islamique immense qui fut longtemps d’une tranquillité remarquable et que ses colonisateurs ont abandonnée bien plutôt qu’ils n’en ont été chassés. On pourrait donc parler de fatalisme au lieu de fanatisme, et d’anarchie au lieu de totalitarisme. Il est urgent d’étudier le phénomène musulman de plus près, pour aboutir à des conclusions plus nuancées débouchant sur des programmes d’action très diversifiés.  » (Georges de Nantes, Les arabes, le Coran, l’islam, CRC n° 150, février 1980, p. 3)

LA LÉGENDE ET LA RÉALITÉ.

L’abbé de Nantes citait «  le dernier livre sur la question  : L’Islam, hier – demain, de Louis Gardet, chrétien, et de Mohammed Arkoun, musulman (édit. Buchet / Chastel, 1978). La thèse de Gardet est caractéristique de l’apologie délirante, par les savants occidentaux, d’un islam de légende […] qui commence comme un conte des Mille et une nuits  :

«  “ Il y avait une fois un pauvre caravanier arabe du nom de Mohammed, orphelin, illettré, mais tourmenté par le mystère de Dieu. Il s’enquérait avidement, au hasard de ses rencontres avec des moines chrétiens, de toutes les croyances de son temps, et déjà, il élaborait inconsciemment sa propre synthèse de tant de dogmes disparates. C’est alors qu’il reçut une révélation d ’Allah, qui lui parlait par son archange Gabriel, révélation qui constitue aujourd’hui le Coran, religion si pure et si parfaite qu’elle conquit, pour mille ans et plus, bien des peuples chrétiens d’Orient et d’Occident. Cependant Constantinople et Rome s’en défendirent par les armes et restèrent fermées à son grand souffle spirituel. Aujourd’hui, l’œcuménisme est en train de substituer le dialogue à l’anathème et de réconcilier les trois religions du Livre, les trois grands monothéismes. ”

Est-il permis d’étudier la religion coranique, ses sources, sa doctrine, sa vie, par la méthode exégétique et herméneutique en usage dans l’étude des documents chrétiens  ? Ce serait en tout cas répondre au vœu du musulman Mohammed Arkoun, gémissant à longueur de pages sur l’absence d’objectivité de l’Islam et son refus obstiné de toute “ connaissance théorique ”. Évidemment, confesse-t-il, “ cela obligerait à aborder avec la raison historienne moderne, le redoutable problème de l’historicité du Coran  : c’est à cette condition qu’on pourra parler, en Islam, comme en Chrétienté, dun nouvel âge théologique ” (p. 175; cf. p. 143, passim). Il faudrait “ réactiver la pensée islamique dans le terrain solide de la connaissance positive ” (p. 119). Mais c’est un vœu pieux qui ne verra jamais sa réalisation, parce que toute connaissance positive, toute étude critique du Coran et de l’Islam aboutira à la dissolution de son objet. ”  » (CRC n° 150, p. 4)

Nous avons donc entrepris une exégèse du Coran totalement inédite parce que scientifique, c’est-à-dire menée selon les règles en usage dans l’interprétation des saintes Écritures. Eh bien  ! contrairement au pronostic initial, cette étude n’a pas abouti à la «  dissolution de son objet  ». Au contraire, à mesure que nous progressions dans notre traduction et commentaire systématique du Coran, celui-ci prenait une consistance tout à fait surprenante. L’abbé de Nantes le reconnaissait dans une Postface (p. 329-340) qu’il voulut bien accorder à mon premier volume de 1988  :

«  Votre lecteur, frère Bruno, reste sur sa faim aux dernières pages de ce premier volume. Il en a déjà tant appris qu’il est impatient de recevoir de vous les tomes suivants, surtout s’il est islamologue chevronné, conscient des formidables interrogations que vous rappelez dans votre préface, et qui ont conduit les plus grands, les Goldziher, les Lammens, les Nöldeke à déclarer forfait. Stupéfait de ce que votre traduction révèle, il veut en savoir davantage. Vous devrez, et sans de trop longues attentes, de l’un à l’autre tome, résoudre les questions qui jaillissent de vos premières réponses. Les ancrages d’un édifice grandiose sont longs à couler dans les profondeurs de la terre, sur le roc, mais les étages ensuite demandent de moins en moins de travail et de temps. J’ai bon espoir en l’achèvement rapide et sûr de votre entreprise.

«  Unique en son genre et en son succès. En recherche biblique tout a été dit, et les thèses révolutionnaires ne rencontrent que le scepticisme. Prétendre que La Bible est née en Arabie avec Kamal Salibi de Beyrouth ou qu’elle est de “ structure numérique ”, avec Wiener et Katz de Haïfa et Tel-Aviv, est simplement extravagant. Mais ici, la nouveauté s’impose pour deux raisons. D’abord votre hypothèse fournit des réponses à des énigmes auxquelles nul, ni savant ni croyant, n’a su répondre depuis des siècles. Et vous êtes alors comme Champollion découvrant le langage des hiéroglyphes  : depuis le sigle mystérieux qui ouvre la sourate II, A. L. M., jusqu’au dernier mot de la prière qui la clôt  : mawlânâ, “ notre Circonciseur ”  !

«  Deuxième raison qui conforte votre victoire  : toutes vos découvertes linguistiques, exégétiques, historiques, quoique indépendantes les unes des autres, se nouent cependant entre elles pour former un tissu si serré de doctrine et d’histoire, d’être et de temps, que c’est la révélation absolue de la religion du Coran, de son auteur, de sa date et de son insertion dans la trame de l’histoire des religions. Grandiose découverte, et contribution sans égale, depuis des siècles, à l’histoire universelle des religions. Nul ne pourra plus contester cette œuvre de science, parfaitement légitime et pleinement charitable.  »

ŒUVRE DE SCIENCE.

«  Je dis  : œuvre de science. Laissez-moi ramener à leur vraie valeur, qui est réelle mais pauvre, la contribution des devanciers que vous vous reconnaissez dans votre préface. Le Père Lammens, le premier, a isolé le Coran de la sîra, le document original de la légende postérieure qui prétend en révéler le cadre, les circonstances et les sources. Vous citez de Lammens son article-programme de 1910, Qoran et Tradition, concluant à la nécessité de substituer à l’exégèse fantaisiste de la Tradition une exégèse scientifique, et devez constater qu’il en est resté là, ne donnant pas suite à ce qu’il préconisait. Alors, saluons Lammens et oublions-le.

«  Hanna Zakarias, qui était notre estimé et affectionné Père Théry, a certes une place sans rivale dans votre découverte  : lisant une quelconque traduction du Coran par Montet, mais avec tout le “ flair ” d’un savant historien de la littérature du haut Moyen Âge, il a osé penser que ce livre rempli d’histoires bibliques était l’œuvre d’un juif. Il s’est alors engagé dans une discrimination hasardeuse des parties historiques de la sîra et des embellissements légendaires. Ce qu’il en a conservé se mêle à sa critique savante et la dépare. Sa vie de Mahomet, disciple du rabbin juif de La Mecque, n’est qu’un mauvais roman, excitant le lecteur à mépriser les arabes et leur islam. Tendance regrettable dans l’œuvre du Père Théry, mais que des disciples exploiteront jusqu’à l’indignité, et l’écœurement du lecteur…

«  Vous me faites une belle place dans cette courte liste de précurseurs. Enthousiasmé par l’œuvre originale de Hanna Zakarias, j’en ai aussitôt rendu compte dans L’Ordre français comme vous le racontez. J’ai été amené à confronter son “ Vrai Mohammed et faux Coran ” à la “ traduction nouvelle ” du Coran que Blachère venait de publier de 1947 à 1950. Je m’y suis perdu, embourbé, et bientôt j’ai conclu qu’un travail sérieux était impossible tant que l’on ne procéderait pas selon les lois de la méthode historique et critique, depuis longtemps en usage dans l’étude de la Bible. Ni Lammens, ni Zakarias, ni personne n’en avait même eu l’idée.

«  Dans l’étude du Pentateuque, les exégètes commencent par l’établissement critique du texte original. Ils tâchent ensuite d’en reconstituer la genèse, en recherchant ses sources linguistiques, littéraires et religieuses. L’hypothèse du “ rabbin juif ” devait être mise à l’épreuve d’une méthode semblable, par l’inventaire sérieux des sources hébraïques du Coran. Or je m’étais aperçu que notre Hanna Zakarias ne connaissait ni l’arabe ni l’hébreu. C’était une lacune rédhibitoire.

«  Mon seul mérite est donc d’avoir transposé de la Bible au Coran les méthodes exégétiques de nos maîtres Cazelles, Feuillet, Trinquet, et les regrettés Robert et Osty. Puis je vous ai chargé de l’exécution de ce grand projet. Je ne mérite pas d’autre éloge et je vous prie d’effacer de votre bibliographie la longue liste de mes articles sur le sujet. Vos travaux ont rendu leurs petites découvertes totalement dépassées.

«  Votre humilité dût-elle en souffrir, vous êtes le premier, vous n’avez pas de devancier, vous avez ouvert et pavé lentement un chemin sur lequel les érudits, les islamologues occidentaux, les historiens des religions, les âmes religieuses et les musulmans eux-mêmes, pourront avancer d’un pas sûr. À mes craintes de provoquer l’indignation des musulmans en révisant l’histoire de Mahomet, le Père Théry répondait que les musulmans ne tenaient pas tant à la sainteté de leur prophète qu’à celle de leur Livre, “ qu’ils honorent autant que les juifs la Torah et les chrétiens l’Évangile ”, me disait-il. Il avait absolument raison. Certes, tant en Orient qu’en Occident, chrétiens, juifs talmudiques et arabes musulmans seront stupéfaits de la traduction que vous leur présentez, comme une découverte du texte original, authentique. Mais je n’y lis rien de choquant, d’indigne. Au contraire cet écrit y retrouve une grandeur quasi biblique, voire évangélique, que souvent les interprétations grossières du ḥadîṯ avaient occultée et avilie, donnant occasion à la polémique anti­musulmane de rabaisser cette religion rivale au dernier degré de l’ignorance et de l’immoralité, du sensualisme et du matérialisme “ arabes ”.

«  Voici que le Coran nous apparaît relevé bien au-dessus de ces ignominies, et son auteur lavé de tout soupçon, comme l’égal des plus grands inventeurs et fondateurs de religions que l’histoire connaisse.  »

ŒUVRE LÉGITIME.

«  Vous avez, disais-je, inauguré l’exégèse scientifique du Coran. J’ajoute que vous avez mené ce travail légitimement. Voyez-vous, depuis que l’islam pose une question tracassante à notre monde occidental, à notre Pierre le Vénérable († 1156), comme déjà au huitième siècle à saint Jean Damascène, son étude a constamment été menée de manière indiscrète et aussi peu légitime que non scientifique. Les uns ont voulu prouver que cette religion était fausse, donc sans valeur. Ils n’y ont que trop bien réussi parce que les invraisemblances, outrances et grossièretés du ḥadîṯ leur ont fourni ample matière à polémique, sans leur laisser connaître le Coran lui-même. Qu’alliez-vous découvrir  ? Je tremblais de voir vos conclusions rejoindre les leurs, et nonobstant leur caractère scientifique, je n’aurais pas trouvé légitime cette incursion indélicate dans la religion d’autrui.

«  Les autres, d’une tournure d’esprit contraire, ont fait du Coran et de l’islam une sorte d’alibi à leur athéisme, cachant mal une pensée antichrétienne constante. C’est ainsi que Blachère par le dévouement indiscret de toute sa vie à l’islam, a cru régler son compte à l’Évangile  : “ La personne de Mahomet, écrit-il, sans nul doute, ne reste pas pour nous enveloppée des ombres où flottent Zoroastre, Boudha et Jésus. ” Il ne fait que répéter Renan et croit nous entraîner dans cette insulte en ajoutant hypocritement  : “ Ce serait fausser la pensée de celui qui a écrit ces pages que d’y découvrir la moindre intention étrangère à l’objectivité d’un historien. ”

«  Je savais bien que vous ne tomberiez pas dans ces partis pris. Et donc, j’attendais avec grande impatience que vous fassiez apparaître votre statue et qu’on voie enfin tel qu’en lui-même la science le tire des sables, l’auteur du Livre révélé par son œuvre même.

«  Or voici  : cet homme est un génie religieux et un homme d’action d’une rare puissance  ; son œuvre est digne d’être comparée aux plus grandes. Votre enquête est donc légitime, en ce sens que la vérité par vous découverte s’impose aux croyants de l’islam, comme aux fidèles des autres grandes religions, aux incroyants eux-mêmes, sollicitant chacun avec honneur et loyauté, d’en écouter la leçon pour atteindre l’unique et pure Vérité où tous sont appelés à se retrouver enfin unis dans le même culte et le même amour.

«  Qu’est-ce donc  ? Qu’y a-t-il là de si remarquable  ? Une belle manière de l’appréhender serait de comparer les trois prières, juive, chrétienne et coranique. Visiblement notre auteur les a longuement méditées. On y trouve à situer exactement les dépendances et l’originalité de son message, devenu la religion musulmane, par rapport aux deux précédents, le message de la religion juive et celui de la religion chrétienne.  »

LA PRIÈRE JUIVE  : LA BÉNÉDICTION.

«  Elle est belle, cette prière, toute empreinte de la révélation du Seigneur de Gloire, Yahweh, le Dieu Saint, Unique et véritable, faite à Moïse et dont le peuple juif est le dépositaire, le témoin et le vase d’élection pour en porter la lumière à tous les peuples à travers les siècles.

«  On aime la trouver ici, en tête du Coran, comme l’empreinte d’une tradition commune en Abraham, et de la tradition propre à Israël accueillie par d’autres peuples… On y sent d’ailleurs l’influence discrète du christianisme, dont l’Évangile semble se couler dans la Loi ancienne, en vertu de l’Alliance  : le Dieu du Sinaï, fort et cependant plein de miséricorde sera le juge au jour de l’instauration de son Règne éternel. Qu’il daigne montrer à ceux qui l’adorent et n’ont de culte que pour Lui, la Voie étroite qui mène à la vie future. Afin qu’ils soient admis au Jour du jugement à la droite du Béni, et non parmi les méchants rejetés de devant sa Face.

«  Vous signalez certes, à juste titre, que cette Bénédiction n’est pas chrétienne, et donc antichrétienne, en vertu de l’adage évangélique  : “ Qui n’est pas avec moi est contre moi et qui n’amasse pas avec moi dissipe. ” (Lc 11, 23) Et en raison de ces luttes séculaires que vous évoquez, opposant contradictoirement les juifs et les chrétiens en Arabie. Mais l’intérêt passionnant de vos recherches est d’établir la continuité double et triple du judaïsme primitif, devenu antichrétien, et rejeté de l’Alliance par saint Paul, avec… Ismaël, fils d’Agar (Ga 4, 24-25), l’esclave, et du christianisme avec les arabes, fils d’Ismaël, pendant des siècles rival d’Israël pour leur conquête, dans des alternances de victoires et de défaites, jusqu’au temps précisément où cette prière entre dans l’histoire universelle, au début du septième siècle. Ainsi l’islam n’est pas une création spontanée, vous lui retrouvez ses antiques racines, enchevêtrées, et même, ô stupeur, les sources de son langage arabe et de son écriture cursive… héritage successif du judaïsme et du christianisme.

«  Alors, l’homme qui a inscrit cette Bénédiction en liminaire de son livre, s’impose comme un noble témoin de la Transcendance divine, mais également, selon la Révélation tout à fait première, de l’Alliance et de la miséricorde de je suis envers les fils de sa grâce, ses élus, ses prédestinés. Tous ceux qui croient en Yahweh, le Dieu d’Israël, le Dieu des chrétiens et le Dieu des musulmans ne peuvent nier qu’il y a dans cette Bénédiction une annonce de salut pour tous les croyants. Sous un tel signe, ce Coran revêt dès l’abord une dignité d’inspiration que rien ne pourra plus jamais faire oublier.  »

LA PRIÈRE CHRÉTIENNE  : LE «  NOTRE PÈRE  ».

«  Elle n’est pas citée dans le Coran, et cependant son message n’est pas ignoré de son mystérieux auteur. Vous avez démontré par les incontestables successions des inscriptions dites “ sud-arabes ”, comment paganisme, judaïsme et christianisme avaient dominé ces populations arabes qu’au début du septième siècle l’islam devait gagner et jeter sur le chemin de la guerre sainte, vers Jérusalem. Ainsi est-il certain que, par-delà les oppositions dogmatiques entre partisans et adversaires des mystères chrétiens de la Trinité divine et de l’Incarnation, une symbiose de judaïsme et de christianisme s’était faite dans les âmes religieuses de ces peuples, métissage culturel, et cultuel  ! doublant le métissage ethnique…

«  Ici, le judaïsme avait connu une ouverture aux païens, au-delà de la barrière raciale du Peuple élu. L’universalisme chrétien avait transfusé dans les milieux juifs de l’Arabie du Sud et ils rêvaient de conquérir à leur Dieu unique, les païens de ces régions écartées. Aussi, lorsque le christianisme les y rejoindra, opposant sa prédication à la leur, les arabes conserveront l’empreinte d’un certain fonds commun à l’une et à l’autre, plutôt que de leurs particularités contraires. Un syncrétisme opposera sa force d’inertie et sa richesse double aux exclusions mutuelles des missionnaires étrangers…

«  On adoptera Jésus, mais comme un prophète juif, et on adorera Dieu avec une nuance évangélique, proche de l’idée de Paternité. Combien de fois ne nous montrez-vous pas dans l’auteur du Coran des marques indubitables de culture chrétienne, de méditation profonde des Évangiles et des autres Livres de la Révélation chrétienne  !

«  On comprend alors qu’un grand idéal l’emportât au-delà des cloisonnements, à la recherche d’une Alliance nouvelle qui réunirait tous les croyants, à quelque race et à quelque secte qu’ils appartiennent. Or n’était-ce pas la lumière que diffusait la prière chrétienne, celle que “ le Dieu ”, ’ allâh, avait apprise à “ Jésus fils de Marie ” pour tous les hommes  ? Afin qu’ils lui donnent le nom de “ Père ”, auquel tendait toute la révélation première de l’Ancien Testament selon l’oracle de Jérémie  : “ Et moi qui m’étais dit  : Comme je voudrais te mettre au rang de fils, te donner un pays de délices, un héritage qui soit la perle des nations  ! J’avais pensé  : tu m’appelleras Mon Père et tu ne te sépareras pas de moi. ” (Jr 3, 19-20) Ainsi la prière dominicale s’inscrit-elle dans la continuité toute vive de la prière juive, ­insinuant le mystère de la Sainte Trinité par les trois premières demandes, sans l’expliciter davantage. Laissant pressentir plus encore le mystère de la Rédemption par le pardon héroïque des offenses, mais dans le prolongement de la révélation du “ Dieu de miséricorde ” ’ el rahûm à Moïse (Ex 34, 6), sans rupture, sans discontinuité.

«  N’était-ce pas la “ Maison ”, ’ al-bayt, d’Ismaël (II 125) l’héritière de ces deux traditions, qui pouvait le mieux accueillir cette Alliance Nouvelle, opérer cette réconciliation définitive  ?  »

LA PRIÈRE PARFAITE  : LE “ RABBANÂ ”.

«  Alors, notre apôtre nouveau s’est mis à l’ouvrage. Et, ayant écrit en langue arabe, d’une écriture hébro-chrétienne cursive, qu’il avait apprise, en même temps que sa théologie, des chrétiens dont le joug venait de leur être ôté, la Bénédiction juive, il écrivit tous les chapitres de cette sourate II dont il méditait depuis longtemps l’architecture majestueuse et, ayant tout bien exposé, il la termina par cette autre prière, assurément nouvelle, calquée cependant sur la prière chrétienne, pour bien affirmer l’unité de la double religion biblique dans cette religion arabe qu’il entendait proposer à tous  :

«  “ Notre Maître ”, ce Nom divin formait un moyen terme entre “ le Dieu ” juif et le “ Notre Père ” ­chrétien, ainsi réunis  !

«  “ Ne nous reprends pas de nos oublis, ou de nos péchés, notre Maître  ! ” Cette première demande associe à l’invocation juive au “ nom du Dieu, le Miséricordieux plein de miséricorde ”, la supplication du psalmiste toute proche de la deuxième demande du “ Notre Père ” en sa seconde partie  : “ Pardonnez-nous nos offenses… ” Mais ce serait sans doute trop demander à “ ceux qui croient ”, ’ al-laḏînaamanû, d’ajouter la condition évangélique, héroïque, rare  : “ Comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés  ! ” Cependant la parénèse engage déjà les croyants sur cette voie, me semble-t-il, adoucissant la Loi juive de quelques tempéraments évangéliques (II 220, 263, 267)…

«  “ Mais ne tolère pas de notre part une inimitié comme tu l’as tolérée de la part de ceux qui nous ont précédés, notre Maître  ! ”

«  C’est bien un appel, mais adressé à Dieu plutôt qu’aux hommes, à se pardonner mutuellement, à ne plus s’élever les uns contre les autres du moment que l’on fait tous ensemble la même prière… Jusqu’à ce jour, juifs et chrétiens étaient ennemis de race, et convertis arabes agrégés à l’une ou à l’autre secte se sont dressés avec eux, religion contre religion, dans une “ inimitié ”, ’ isran, inexpiable, non sans “ une permission du Dieu ” (II 213). Inimitié “ prise en pitié ” jusqu’à ce jour par “ le Dieu ” parce qu’elle entrait dans ses desseins éternels de miséricorde. Pensée biblique, pensée paulinienne (Rm 9, 22-24).

«  Mais aujourd’hui, ces temps sont révolus. Que la colère de Dieu se révèle, “ sans pitié ”, lâ taḥmil, contre une telle inimitié (cf. Rm 1 – 2).

«  “ Et fais que nous ne tolérions pas [une inimitié] contre laquelle nous n’avons point de parade, mais éloigne [-la] de nous. ”

«  C’est encore la prière juive à Dieu qui peut changer le cœur de l’homme et le rendre capable enfin de vaincre ses faiblesses, mais éclairée et fortifiée de la prière chrétienne au Père du Ciel, pour qu’il ne laisse pas succomber ses enfants dans la tentation, mais qu’il les délivre du Mal. C’est assez dire que l’auteur a conscience d’être l’apôtre du Règne de Dieu définitif, où rien ne sera plus comme avant, où le peuple arabe dont il est issu et qu’il prêche ne cédera plus, par la grâce divine, aux anciennes divisions et rivalités de leurs dominateurs et prédicateurs successifs, juifs et chrétiens.

«  Et pardonne-nous, et fais-nous miséricorde. Toi, notre Circonciseur, préserve-nous du peuple des apostats  ! ”

«  À première vue, ce rajout à la prière chrétienne n’a aucun rapport avec l’Évangile. En revanche, il rappelle la Bénédiction juive où s’opposent à jamais les vases de miséricorde, objets de la prédestination et de la grâce, et les vases de colère, à jamais rejetés (I 7).

«  Vous avez, frère Bruno, découvert avec génie, dans cette dernière demande, la «  coloration spécifique  » de la Prière islamique par excellence. Or, elle exprime toute la substance la plus pure, la plus sublime du christianisme, mais renouée à la substance du judaïsme et l’une et l’autre ramenées, par une dialectique reprise de saint Paul, à l’avantage premier, sinon exclusif, des fils d’Ismaël, premier-né de ­l’Alliance en Abraham, premier circoncis avec le Père des croyants. Ça, c’est fort. C’est votre force de l’avoir traduit de son “ jargon talmudique ” arabisé, d’en avoir redécouvert tout l’argument au long de votre traduction littérale. Voici l’événement extraordinaire, sans précédent dans la science des religions  : le Dieu est le “ Circonciseur ”. Vous avez osé, à l’encontre des autres traducteurs, rattacher le mot à la racine mûl, seule scientifique.

«  Par élection première et indéfectible d’Ismaël et de sa race à jamais, la circoncision est le signe qu’il lui donne aujourd’hui encore en gage de sa bénédiction ancienne et nouvelle pour accomplir son dessein universel de miséricorde. Ah  ! qu’il préserve son peuple privilégié de céder à la prédication chrétienne, de mépriser son rite fondamental de la circoncision pour lui substituer le baptême  !

«  À la fin de cette sourate introductive, la religion parfaite est née. Elle n’est certes pas un commencement absolu. Elle était gardée dans le secret du Dieu obscur, du Dieu caché, dans le creux de sa main, pour le temps futur où Il instaurerait son règne. Mais elle était née d’Abraham, elle était dans le cœur ­d’Ismaël, et maintenant elle devait succéder au judaïsme infidèle et au christianisme apostat “ emmêlés ” irrémédiablement, et faire régner la paix à partir de Jérusalem, ce Lieu saint, maqâmibrâhim (II 125), par excellence des Fils d’Abraham, ceux que les chrétiens appellent aussi, équivalemment, les Fils de Dieu.  »

ŒUVRE CHARITABLE

«  Vous procédez scientifiquement, légitimement, et j’ajoute  : charitablement. Grâce à vous les arabes, les musulmans de toutes races vont entrer en possession de leur héritage. Ils apprendront de vous la doctrine de leur fondateur, le contenu de leur Livre saint dont ils avaient perdu presque entièrement le sens.

«  Mais toute la dialectique de cette aggadah rabbinique ne tourne-t-elle pas à la négation de la religion chrétienne, aussi bien qu’à la critique du judaïsme talmudique  ? Il n’importe  : vous laissez parler votre Coran, vous rendez à l’humanité ce service de le lire à livre ouvert et d’en entendre la leçon. Votre foi chrétienne et catholique n’a rien à craindre de la vérité et c’est la vérité du Coran que vous établissez. Ensuite, toute intelligence religieuse, toute âme de bonne volonté pourra mieux découvrir la Voie, la Vérité, la Vie…

«  Vous jetez sur tout des torrents de lumière. Je n’en ai évoqué qu’une petite part. Laissez-moi rappeler ce qu’il y a de plus fort  : la manière dont notre auteur reprend à son usage et profit la dialectique des deux Alliances, en Agar et en Sara, selon saint Paul  ! C’est d’une dynamique étourdissante.

«  Au départ, durant toute l’Ancienne Alliance, pour parler en chrétien, le fils de l’esclave, Ismaël, doit être rejeté, car “ la chair ne sert de rien ” (Jn 6, 63), au bénéfice d’Isaac, le puîné mais le fils de la femme libre, l’enfant de la Promesse, héritier de l’Alliance. Ainsi “ le salut vient des juifs ” (Jn 4, 22). Il appartient premièrement à cette race dont le lien religieux est la circoncision, et aux autres peuples par concession gratuite, par extension de son privilège à ses prosélytes.

«  Jésus-Christ institua une Nouvelle Alliance, à laquelle participeront tous ceux qui auront foi en lui et recevront le baptême d’eau et d’Esprit en son sang rédempteur. Paul entreprit alors de démontrer aux juifs, par-dessus l’épaule des chrétiens, que cette passation de la divine élection de la race juive à l’Église chrétienne se trouve déjà figurée dans l’élection d’Isaac, supplantant son frère Ismaël premier-né, mais selon la chair, du patriarche Abraham. Ainsi le peuple juif, tel Ismaël, n’était dans le dessein de Dieu, que la figure d’attente de l’Église du Christ qui viendrait ensuite et, comblée de grâces, accomplirait les promesses.

«  Deux conséquences en résultaient. En premier lieu les chrétiens issus du paganisme, autant que les fils d’Israël baptisés, étaient faits fils d’Abraham, selon la Promesse et en vertu de la foi, tandis que les juifs qui reniaient leur Messie perdaient leur privilège d’élection, n’étant plus tant “ circoncis ” que… “ mutilés ” (Ph 3, 2; cf. Ga 5, 12) en vain dans leur chair. Ils ne pouvaient trouver le salut dans leur Loi, étant rejetés de l’Alliance comme Ismaël, fils d’Agar, l’esclave répudiée… Finalement la circoncision, d’inutile devenait coupable, quand le baptême seul donnait l’Esprit-Saint, toutes grâces et la vraie filiation divine.

«  Deuxième conséquence  : tous les sacrifices anciens étaient abrogés, ayant reçu leur consommation parfaite dans le sacrifice du Christ Jésus.

«  Ainsi étaient dressés l’un contre l’autre, irréconciliables, le judaïsme et le christianisme, jusqu’à ce que le premier ait anéanti le second par la guerre, ou que le second ait absorbé le premier par la conversion. Ni l’une ni l’autre de ces éventualités ne s’était encore produite… Un Himyarite de grande tente – ­permettez-moi de pousser ainsi, vous devançant, l’imagination de son identité ethnique et morale –, lettré, religieux, instruit aux meilleures écoles aussi bien juives que chrétiennes, se sentit illuminé, appelé, poussé à retourner en faveur ­d’Ismaël la démonstration de saint Paul, dans l’avantage supérieur de la paix fraternelle en laquelle il devinait l’accomplissement cette fois réalisable et proche du dessein de Dieu  :

«  Sans doute, et voilà ce que notre auteur admettait de saint Paul, l’élection d’Isaac et du peuple juif n’avait-elle été qu’une préparation à la véritable et définitive Alliance. Et du jour où elle apparaîtrait, il faudrait bien que ce peuple acceptât de disparaître en tant que race élue et religion séparée, pour entrer dans la Nouvelle Alliance. Celle-ci se reconnaîtrait non pas au baptême des chrétiens qui n’avait pas produit le fruit escompté d’un rassemblement des “ croyants ”, mais à un autre signe décisif, d’une supériorité encore mystérieuse, cachée dans le dessein de Dieu, mais indiscutable  : la circoncision d’Ismaël, le fils aîné qu’Abraham avait reçu l’ordre de chasser, mais pour un temps seulement. L’heure était donc venue de proclamer l’excellence de la race des enfants d’Ismaël, objet des promesses (II 124-129), circoncis dès le premier jour (Gn 17, 26) “ non pas de main d’homme ” (Col 2, 11), mais de la main même du Dieu, “ notre Circonciseur ”, mawlânâ. Tandis que le judaïsme et son dérivé chrétien marqués de dégénérescence, devaient disparaître.

«  Par ce nom divin audacieux, sans équivalent dans la Bible, notre auteur signe son œuvre et l’explique. Car les arabes avaient en commun avec les juifs la circoncision (Jr 9, 24-25), raison première de la pénétration facile du judaïsme dans ces populations. Alors que les chrétiens venus du judaïsme y avaient renoncé, jadis avec saint Paul  ; et devaient y renoncer lorsqu’ils demandaient le baptême, qu’ils fussent arabes ou juifs. Ainsi la circoncision demeurait-elle, comme par le passé, dans la concurrence acharnée des deux religions juive et chrétienne auprès des arabes, la ligne de partage des eaux entre les deux versants de l’Alliance.

«  La foi de notre fondateur en sa mission était telle qu’il conçut le projet, tel un nouveau Moïse, de célébrer l’Alliance nouvelle, non dans le sang de la Victime que célèbrent les chrétiens, mais dans le sang purificateur de la victime “ rendue parfaite ”, musallamat (II 71), la vache du rituel mosaïque. Ce serait “ le sang de l’alliance ” (Mt 26, 28) “ rendant la vie aux morts ” (II 73) et consacrant le “ combat ” (II 190-195) pour l’établissement du règne messianique définitif à Jérusalem, que les “ nazôréens ” n’avaient su mener que dans l’erreur, la confusion, l’injustice et finalement l’échec. Alors notre fondateur rassemblerait autour de lui, venues de toutes les montagnes d’Arabie, les tribus “ prédestinées ”, comme les aigles fondent là où est le corps (II 260)… et la marche guerrière, pèlerinage pacifique au demeurant, commencerait vers Jérusalem…

«  Ce que vous avez découvert est prodigieux. Les disciples de l’islam attendent de votre science et de votre charité l’instruction de leur fondateur. Qu’en est-il advenu, après cette ouverture grandiose  ? Juifs, chrétiens, musulmans, nous sommes tous intéressés. Que la foi divine soit ici, là ou plus loin, c’est de dire et de connaître toute la Vérité qui en est le meilleur service, au profit de l’unité à venir de tous les croyants, rassemblés dans la même foi au même Sauveur, Auteur et Consommateur de notre salut. Les uns disent Moïse, nous confessons Jésus-Christ. Et le musulman dit  : L’Apôtre du divin Coran, ’ al-qurân l-karîm, l’Envoyé du Dieu au Peuple arabe, pour y établir la Religion ultime, la Religion parfaite, l’islam. De tous nous nous déclarons les frères, à l’exemple du Père de Foucauld, frère Charles de Jésus, “ le frère universel ”, dont l’unique pensée était le salut de tous, répétant sans cesse la même prière  : “ Mon Dieu, s’il est possible, faites que tous les hommes aillent au Ciel  ! ”  »

LE SENS DES MOTS

Dix ans après, la postface du tome III exprime un enthousiasme grandissant.

«  Eh bien, mon cher ami, rendons grâces à Dieu, par Jésus-Christ  ! Votre hypothèse d’une origine hébraïque de la langue du Coran, qui était d’une incroyable audace, tient bon. Au point de me paraître, après ce troisième volume, pratiquement inébranlable. Car seule, elle aboutit à une traduction savante, cohérente, lisible, compréhensible, enfin révélatrice d’un monde enfoui dans les sables, oublié, et d’une religion perdue… Voilà de quoi éveiller l’attention des deux mondes, de la science et de la foi, à une nouveauté absolue.

«  Que de remarquables confirmations de votre méthode, par exemple, dans la seule exégèse des versets 2 et 3 de la sourate V  ! À elle seule, elle prouve que vous ne vous égarez pas. Ainsi lorsqu’elle vous conduit à découvrir, tout simplement, l’animal “ sur pied ”, ‛alâ n-nuṣubi, au lieu des “ menhirs ” imaginés par Blachère  ! Mais je voudrais tout citer de cette page étonnante. Le lecteur, même profane en linguistique, peut très bien vous suivre, de découverte en découverte. Quant au spécialiste, honnêtement, il devra reconnaître la pleine validité et, bien plus, la merveilleuse fécondité de votre méthode.

«  Lorsqu’elle vous conduit à substituer au “ corbeau ” de la légende, un “ arabe ”, ġurâban (V 31), suscité par “ le Dieu ” en remplacement d’Abel tué par Caïn, c’est un trait de lumière qui non seulement rend toute sa cohérence à la traduction du passage mais encore fait découvrir au fond de la pensée de l’auteur, son ambition panarabe, son immense orgueil de fondateur religieux.

«  Ce tome III apporte sa nouvelle gerbe au dictionnaire futur de la langue coranique, en parfaite cohérence avec le vocabulaire déjà bien entendu dans vos deux tomes précédents. Vos rétractations elles-mêmes apportent leur contribution comme le montre déjà votre réponse au Père Lagarde, en avant-propos, touchant le ḥal. Elle vous conduit à mettre en pleine lumière la plus resplendissante de vos découvertes  : “ Il est ”, kâna. L’Être dont il est question tout au long de la sourate IV est “ le Dieu ”, ’allâh, qui révéla son nom à Moïse  : Il est. Un euphémisme exprime cette Présence, bien révélateur  : non pas Yahweh, mais kâna llâhu, “ le Dieu est ”. Le tabou juif se laisse ici deviner, qui interdit de prononcer le tétragramme sacré.

«  Selon moi, il y a plus  : l’auteur, que vous avez maintes fois montré si familier de l’Évangile, prend ici le contre-pied de l’affirmation si impressionnante de Jésus dans le quatrième Évangile, balisé, comme notre sourate IV, de l’affirmation répétée, et sans équivoque  ! de sa divinité  : “ Je suis ”, egô eimi (Jn 24, 28, 58; 13 19; mais aussi 35; 18 5, 8). Il marque ainsi sa volonté de revenir à une notion de la divinité bien mise en lumière par les savants chez les Sémites antiques, et plus particulièrement chez les Sudarabes  :

«  “ Une notion de la divinité, écrit Jacqueline Pirenne, ’El hébreu, ’Il arabe, supérieure à celle des dieux  ; un dieu commun, primitif et probablement unique des Sémites. Et c’est visible chez les Sud-Arabes. Un très grand nombre de noms sont de la forme (le dieu) ’Il a ordonné ou (le dieu) ’Il a aimé, (le dieu) ’Il est faible (’Ilaman où l’on reconnaît notre terme liturgique  : amen pris de l’hébreu), etc. Lorsqu’on voit des autels à encens portant le croissant et l’astre, il est probable que c’est le symbole de la divinité en général (’Il, peut-être) mais pas d’un dieu particulier. Ainsi, à la période finale, lorsque le monothéisme juif et chrétien sera introduit en Arabie du Sud, les Himyarites retrouveront tout naturellement, pour désigner Dieu, le nom de ’Il, emphatisé  : ’Ilah ou ’Ilahan seigneur du ciel et de la terre. ” (Jacqueline Pirenne, La religion des sudarabes antiques, dossiers de l’archéologie n° 33, mars-avril 1979, p. 49-50)

«  C’est bien ce que vous avez montré, d’un point de vue philologique, dans votre commentaire de la sourate I. Ce n’est pas le moindre mérite de votre exégèse de la sourate IV, que de montrer son auteur soucieux de revenir au “ dieu commun, primitif et probablement unique des Sémites ” par le biais du Dieu de Moïse, Yahweh, “ Il est ”  : kâna.

«  Puisque j’en suis à vous reprocher de ne pas avoir vu toute la portée de votre propre découverte, laissez-moi vous suggérer encore une rétractation sur un point, un mot. L’idée m’en est venue en relisant votre tome I. Elle vous montrera que vous ne prendrez jamais assez de liberté avec la traduction millénaire, même s’il vous faut ne jamais la perdre de vue, afin de la confronter sans cesse à la vôtre. Au verset 102 de la sourate II, vous avez traduit bi-bâbila  : “ à Babylone ”. Pourquoi  ? Cherchez bien, mon ami, et vous découvrirez que vous vous êtes laissé ­influencer par Blachère et les autres. Comment n’avez-vous pas pensé à notre mot “ Bible ”, traduisant notre latin biblia, lui-même transcrit du grec  ? Sur le métier pour la centième fois remettez votre ouvrage, et vous verrez, comme tout devient limpide  :

«  “ Ils enseignent aux gens l’interprétation de ce qui a été révélé contre les rois par la Bible, pensées et visions. ”

«  D’ailleurs, de cette Bible… vous ne tirez pas toutes les lumières nouvelles et anciennes capables de vous éclairer, comme si vous n’aviez pas bien mesuré toute l’ampleur de votre propre richesse. Voyez votre commentaire de V 41, au mot “ trésor ”, ġizun. Vous hésitez  : “ Allusion à la richesse légendaire des juifs  ? Ou au trésor de colère dont les menaçait saint Paul  ? ” À mon avis, ce n’est ni ceci, ni cela. Puisqu’il s’agit des juifs, le “ trésor ” de ces gens-là, “ en ce monde-ci ”, fî d-dunyâ, c’est la Bible, précisément  ! L’auteur met d’ailleurs les points sur les i au verset 43  : “ Mais comment te prendraient-ils pour juge alors qu’ils avaient la Torah où se trouve la sagesse du Dieu, puis ils sont devenus fous après cela  ! ”

«  Notre homme est évidemment imprégné de la Bible. Et comme nos savants occidentaux, hélas  ! la connaissent mal, ou de très loin, ils ne peuvent qu’errer à travers le Coran qui en est imprégné. Et c’est mon deuxième point.  »

LA FIN DES NON-SENS.

«  En refermant ce troisième tome, j’ai la certitude que vous ne vous égarez pas. Blachère et Masson, eux, s’égarent et nous égarent, après tant d’autres  : les contresens et non-sens que vous citez, entre mille, le prouvent assez. C’est très humiliant pour la science académique, laïque. Par exemple, le déballage de stupidités énormes auquel donne lieu la citation d’Isaïe 6, 9 (IV 46) que Blachère n’a pas su reconnaître, et pour cause  !

«  Et la sottise de ce tabou alimentaire qui interdit que l’on se nourrisse… de “ ce que les fauves ont dévoré ” (V 3)  ! Si les fauves l’ont déjà dévoré, n’en parlons plus  !

«  Ou encore la scandaleuse omission du verbe “ monter ”, ’alâ (V 8) qui efface la préoccupation centrale de l’auteur  : la “ montée ”, ’aliyyâh, à Jérusalem, thème déjà rencontré au fil des sourates précédentes (III 64 +, 139 +, 167; IV 61 +), idée force qui anime d’un souffle guerrier les appels à la “ réunion en bande ”, jihâd, des “ fidèles ”, dans le “ sentier du Dieu ”.

«  J’aime votre sainte colère contre le Père Lagarde, malgré la déférence que vous lui manifestez dans votre avant-propos. Et votre juste réplique suffit à ramener sous la toise l’autorité de ses recensions critiques de vos ouvrages. Juste colère que la vôtre, encore, contre des savants incapables d’interpréter les données les plus certaines de l’archéologie à partir du moment où la clef en est évidemment chrétienne  ! Mais cela m’amène à mon troisième point.  »

LE FIL DE L’HISTOIRE.

«  Ma troisième attente satisfaite, c’est la découverte, en sus de ces contacts philologiques entre hébreu, grec et latin avec l’arabe du Coran (critique interne), découverte révolutionnaire et indiscutée, indiscutable, celle des contacts géographiques et historiques aboutissant à une date  : 614, et à un ensemble d’opérations militaires connues, la prise de Jérusalem par les Perses. Selon votre hypothèse, la sourate II n’est que l’expression, en termes scripturaires, des événements de 610-614, lorsque l’invasion perse porta les troupes de Chosroès à Chalcédoine (610) et jusqu’à Jérusalem (614), soulevant une immense espérance parmi les juifs de Palestine et d’Arabie, depuis le Hedjaz jusqu’aux confins du pays de Saba. Soutenus par leurs amis, les chrétiens nestoriens et leurs alliés sarrasins, ils obtinrent un moment, des autorités perses, l’administration de la Ville sainte.

«  L’hypothèse est d’une hardiesse extrême. Et que devient La Mekke, la ville sainte de l’islam et son berceau  ? Vous penchant sur la carte, vous avez osé remarquer que La Mekke, donnée traditionnellement pour une grande étape de la “ route de l’encens ”, n’y figure pas à cette époque. Vidal de La Blache a étudié les grandes voies de commerce de l’antiquité d’après la Géographie de Ptolémée. L’une de ces routes terrestres traversait la péninsule arabique d’est en ouest  : partant des Indes, elle aboutissait à Pétra, après avoir longé le golfe Persique, laissant largement au sud La Mekke actuelle. Quant à la route maritime des Indes, celle qui acheminait les produits de l’Orient à Rome par le golfe d’Aden, la mer Rouge et Gaza, elle la connaît moins encore.

«  À ma connaissance, vous êtes le premier à remarquer que tous les géographes de l’antiquité ignorent La Mekke, jusqu’à la veille de l’islam. Vous avez démontré que l’identifier avec Macoraba de Ptolémée constitue un anachronisme inacceptable. Quant au Coran, il n’offre pas plus de fondement que les géographes à l’existence de La Mekke. Vous avez démontré cela en appendice de votre tome II, de façon si décisive que le Père Lagarde lui-même ne se risque pas à tenter la moindre réfutation.

«  En effet, la traduction savante de la sourate III, objet de votre deuxième volume, avait bien confirmé le but de la “ montée ” (III 61, 64, 139, 167) à laquelle l’auteur invitait ses “ fidèles ”, selon l’expression consacrée par toute la tradition biblique pour désigner le pèlerinage à Jérusalem  : le but est la “ Maison ”, bayt, dont le nom est “ Bakka ” parce que l’on y “ pleure ” sur les ruines du Temple de Jérusalem. On l’appelle aussi “ Lieu d’Abraham ”, maqâmuibrâhîma, en raison d’une tradition immémoriale qui place la construction de ce Temple sur le mont Moriyya, le lieu même du sacrifice d’Isaac (III 96-97).

«  Écrite après la conquête de Jérusalem par les Perses en 614, et après le reflux de leurs alliés sarrasins qui a suivi, la sourate III fait état de cet échec éprouvant comme un “ calvaire ”, qarḥun (III 140), en même temps que de leur espérance ferme de réussir un jour. Cette certitude s’appuie sur un “ signe ”, obtenu lorsqu’ils échappèrent miraculeusement au “ feu ” de la colère de Dieu qui avait anéanti les tentatives de reconstruction du Temple deux cent cinquante ans auparavant, en 363, sous Julien l’Apostat (III 103).

«  “ Le Dieu ”, qui “ était à leur tête ”, waliyyuhumâ, fut l’ “ appui ” de ceux qui demeurèrent “ fidèles ”, muminûn. Non pas en leur donnant la victoire, mais en les préservant par une “ dispersion ”, bi-badrin, qui leur procura le salut (III 123). Nouveau coup de théâtre dans l’islamologie traditionnelle, à ce seul mot de badr ainsi traduit. Ce sens est tellement sûr que lorsque nous le rencontrons de nouveau dans le présent volume, pour la seconde et dernière fois, en IV 6, toutes les traductions lui donnent le sens que vous lui avez donné en III 123, en vous appuyant sur l’hébreu rabbinique. Cela fait preuve  !

«  Mais alors, quid de la “ bataille de Badr ”, dont les auteurs affirment traditionnellement trouver mention en III 123  ? Il en va de la “ bataille de Badr ” comme du “ pèlerinage à La Mekke ”. Badr, sur la route qui conduit de Syrie au Hedjaz en longeant le littoral, est actuellement une petite ville au sud-ouest de Médine, mais elle est absente, comme La Mekke, de toute la cartographie antique. À ce coup, la légende de la victoire miraculeuse de Badr perd tout fondement historique et se dissipe d’elle-même à la lumière de votre exégèse scientifique du Coran.

«  Cependant, dans sa nouvelle acception, le mot badr révèle bien les circonstances de l’événement historique. Cette bataille fut une défaite plutôt qu’une “ victoire ”, mais une défaite salvatrice  : Dieu a sauvé les combattants musulmans en les “ dispersant ”, après la prise de Jérusalem en 614, dont leurs alliés perses les “ expulsèrent ” après la victoire.

«  Les sourates IV et V nous racontent la suite de cette histoire. Après l’échec de 614 et le retrait de Jérusalem  : la fuite au désert, hors de Palestine, en Arabie Pétrée, où les “ fidèles ” regroupés autour de leur “ oracle ”, rasûl, préparent une seconde tentative. Vous avez l’art de tenir votre lecteur en suspens  ! Non pas vous, mais l’auteur que vous traduisez. Nous brûlons d’impatience.

«  Hâtez-vous de nous livrer la sourate VI, qui nous apprendra sans doute quelle fut l’issue, glorieuse ou tragique, de cette nouvelle expédition des enfants d’Ismaël, les “ élus du Dieu ”  ! partis de Medaïn Saleh, l’antique Hégra, ou de Pétra, “ la Roche du désert ”, pour entrer en Terre sainte comme les Hébreux jadis conduits par Moïse.

«  Vous m’incitez à revenir sur ce mystérieux nom divin, inattendu, de Circonciseur, découvert par vous dans la conclusion de la sourate II, au verset 286, d’une part  ; et sur la personnalité de l’auteur prestigieux du Coran, un Himyarite de grande tente, autrement dit un noble sabéen, selon mon hypothèse.  »

“ CIRCONCISEUR ”.

«  Employé de nouveau dans la sourate III, verset 150, et encore ici, en IV 33, mais au pluriel  : “ circonciseurs ”, mawâliya, pour désigner la grande famille des enfants d’Abraham, ce seul mot peut nous livrer l’orgueilleux dessein de l’auteur du Coran, et sa propre identité pourtant soigneusement occultée. En invoquant “ le Dieu ”, ’allâh, sous le nom de “ notre Circonciseur ”, mawlânâ, il dévoile son dessein de rassembler tous les “ croyants ” sous le signe de ­l’Alliance première contractée entre le Dieu et Abraham (Gn 17 10, 26).

«  C’est bien ainsi qu’il commençait son “ Écrit ”, kitâb, en affirmant qu’il n’apportait pas une révélation nouvelle, mais indiquait seulement “ une Voie sans querelle ”, hudân lâ rayba fîhi (II 2). Il voulait dire, nous l’avons compris au fil de votre traduction de la sourate II, une “ Voie ” capable de mettre fin à la grande “ querelle ” qui oppose “ les juifs ”, ’al-yahûdun, et les “ nazôréens ”, ’an-naṣârâ, depuis qu’ils sont divisés, après avoir “ apostasié ” leur foi première  : foi de ceux qui sont “ consacrés comme parfaits, muslimûn ” au “ Dieu d’Abraham, d’Ismaël (sic) et d’Isaac, seul Dieu ” (II 133). Étonnante modernité d’une telle “ révélation ”  !

«  Son objet est une “ délivrance ”, hayran, advenue à la descendance d’Abraham et d’Ismaël (sic) par une “ sortie dans le sentier du Dieu ”, en vue d’un “ retour ” en Terre sainte de “ ceux qui déferlent d’Arabie ” (II 198) et montent à Jérusalem en pèlerinage. Leur but est de s’implanter dans ce pays où les “ jardins ” sont bien irrigués  : “ Vous l’habiterez, tudîrunaha, entre vous. ” C’est donc la fin des proscriptions par lesquelles juifs et chrétiens s’expulsaient les uns les autres “ de leurs maisons ”, min diyarihim. C’est l’accomplissement, en toute vérité, des bénédictions mosaïques (Dt 33, 28) et des promesses messianiques (Jr 32, 37).

«  Une seule condition à cette réconciliation  : le retour des chrétiens eux-mêmes à la circoncision. Condition facile à remplir pour les chrétiens de race juive de Jérusalem, de Palestine et d’Arabie, dont Épiphane constatait, à la fin du quatrième siècle, l’ardeur à ne pas se laisser appeler «  chrétiens  » ni «  juifs  », mais «  nazaréens  » (PG 41, 401-402), appellation que leur réserve précisément l’auteur du Coran.

«  C’est pourquoi je vous avais proposé de donner pour titre à la sourate II  : “ Le Circonciseur ”, comme exprimant parfaitement la conception que l’auteur se fait “ du Dieu ”.

«  Pour la sourate III, j’ai proposé le titre de “ Bien-Aimé ”, applicable à l’auteur lui-même, et je vous remercie de votre accord.  »

L’AUTEUR  : HIMYARITE OU NABATÉEN  ?

«  En bonne critique historique, Mohammed n’existe pas, pas plus que La Mecque. Vous avez écrit là-­dessus des pages décisives (tome II, p. 231-264). À cela non plus le Père Lagarde n’a rien trouvé à répliquer. À la place de cet être de légende, nous voyons surgir de votre traduction… l’auteur du Coran, un génie littéraire, créateur d’une langue dont vous avez découvert, mot après mot, le vocabulaire, tel un nouveau Champollion découvrant le langage des hiéroglyphes.

«  Mon hypothèse est qu’il s’agit d’ “ un Himyarite de grande tente, lettré, religieux, instruit aux meilleures écoles aussi bien juives que chrétiennes ”. C’est-à-dire, en somme, un sujet de la reine de Saba, ou du moins de ses successeurs au royaume himyarite. Je trouve au moins deux nouveaux indices à l’appui de mon hypothèse dans le présent volume. Le fait que “ les sabéens ”, ’as-sâbi ’ûna, soient marqués par l’auteur d’une discrète prééminence (V 69), indique sans doute qu’il est de leur race. Et ce qui confirme, à mon sens, cette appartenance, est le ton polémique sur lequel il fait allusion à je ne sais quel “ Nabatéen ” qui l’a trahi (IV 72).

«  Les progrès récents de notre connaissance archéologique du Yémen me semblent venir providentiellement à la rencontre de la critique interne. J’en donnerai pour exemple cet autel votif conservé au musée du Louvre, où l’on voit la terre et le ciel représentés par le croissant de lune surmonté d’un disque astral.

«  Selon Jacqueline Pirenne, ce disque figure Vénus, “ la planète que nous avons observée au Sud-Yémen et qui, à un moment du cycle de la lune (c’était en décembre 1976) se trouve de façon frappante, exactement dans l’axe du croissant lunaire. On sait que là-bas celui-ci apparaît couché (et non dressé, comme il l’est pour nous). Il s’agit donc d’un symbole du ciel et non pas d’une ou de deux divinités particulières. C’est encore ainsi qu’il apparaît à plus basse époque. Nous avons montré que le cadran solaire votif, trouvé à Medaïn Saleh, en Arabie du nord-ouest, chez les Nabatéens, est un symbole du dieu anonyme seigneur du bétyle et que c’est un symbole du croissant et de l’astre, portés sur une base, le tout représentant le Ciel et le Temps. ” (Jacqueline Pirenne, op. cit., p. 46)

«  “ Bétyle ” est un mot grec, transcription du mot composé bethel en hébreu, “ maison de Dieu ”, lui-même transcrit baytallâh en arabe. La Bible raconte l’érection du premier “ bétyle ” par Jacob. Après le songe que Yahweh, son Dieu, lui avait envoyé, “ Jacob s’éveilla et dit  : En vérité, Yahweh est en ce lieu et je ne le savais pas  ! Il eut peur et dit  : Que ce lieu est terrible  ! Ce n’est rien de moins qu’une maison de Dieu, et c’est la porte du ciel. Jacob se leva de grand matin, prit la pierre dont il avait fait son chevet, la plaça en stèle et versa de l’huile sur son sommet. Il donna à ce lieu le nom de Béthel. ” (Gn 28, 16-19)

«  “ On remarquera, écrit encore Jacqueline Pirenne après avoir cité ce texte, que la pierre n’est pas dite maison de Yahweh, mais maison de la divinité (’El). Elle marque la présence de Dieu avec le fidèle. Et ce n’est pas à la pierre que va l’adoration, mais à la divinité qu’elle incorpore. ” Or, il en va de même en Arabie du Sud  : “ Lorsqu’on voit des autels à encens portant le croissant et l’astre, il est probable que c’est le symbole de la divinité en général mais pas d’un dieu particulier. ”

«  Écartant la traduction traditionnelle qui traite ’allâh comme le nom propre de Dieu révélé à Mahomet, vous avez précisément traduit ’allâh comme le nom commun “ de la divinité en général ”  : “ le Dieu ”. Arabe ’ilâh précédé de l’article défini ’al  : ’al-’ilâh, devenu par contraction ’allâh  : “ le Dieu ”. Or, les nombreuses inscriptions himyarites, découvertes en Arabie du sud, désignent Dieu sous le nom de ’Il, emphatisé  : ’ilah, ou ’ilahan “ seigneur du ciel et de la terre ”. On y lit aussi l’épithète de raḥmân, “ miséricordieux ”, attribuée à ce Dieu. Si j’ajoute que le croissant et l’astre deviendront le symbole de l’islam, dans des conditions que vous aurez à nous expliquer, notre hypothèse paraîtra décidément fondée… sur le roc même dont est fait le support de ces inscriptions rupestres.  »

LA VÉRITÉ EN FACE

«  L’une et l’autre appellations, de “ Circonciseur ”, pour désigner “ le Dieu ”, et de “ Bien-Aimé ” pour désigner son “ oracle ” donnent à votre hypothèse audacieuse toute sa force  : à savoir que l’islam du Coran est autant supérieur à celui de la Sira que la Bible est, par exemple, supérieure aux talmuds. Voilà qui me conduit à louer par-dessus tout, en ces temps de terrorisme, de racisme, de haine, votre irénisme, et même votre bienveillance à l’égard de ces millions de musulmans auxquels vous rêvez de rendre la matrice première de leur religion, en vue de controverses savantes et fécondes.

«  Ne parlons plus de la reconstitution arbitraire de Hanna Zakarias, alias le Père Théry, auquel nous devons notre intuition première. Elle est sienne et ce sera son impérissable titre de gloire. Pour le reste, je l’ai écrit et je le maintiens, sa vie de Mahomet disciple du rabbin juif de La Mecque, n’est qu’un mauvais roman, excitant le lecteur à mépriser les Arabes et leur islam. Tendance regrettable dans l’œuvre du Père Théry, que des disciples exploiteront jusqu’à l’indignité, provoquant l’écœurement du lecteur. Ces gens-là sont aujourd’hui dressés contre nous, n’hésitant pas à nous accuser d’être payés par l’Arabie saoudite, et annonçant même que nous allons nous faire musulmans  !

«  Laissons dire, et poursuivons notre dessein qui est de faire œuvre de science, œuvre légitime, œuvre charitable, comme je l’ai écrit en postface à votre premier volume.

«  Qu’est-ce que l’islam, en toute vérité  ? C’est un retour au judaïsme, mais non pas pur et simple, comme serait un retour au judaïsme talmudique.

«  Prescriptions alimentaires, loi du talion, règles de pureté légale, lois matrimoniales, et surtout circoncision  : il s’agit bien d’ “ embrasser le judaïsme ” (hâda). L’expression a paru une fois en II 62. Puis elle revient à deux reprises dans la sourate IV (v. 46 et 160), à trois reprises dans la V (v. 41, 44, 69).

«  Mais la nouveauté l’emporte sur la répétition des choses révolues  : cette invitation s’adresse aux enfants d’Ismaël, fils d’Agar, et rejette les détenteurs du judaïsme primitif au second rang, comme le laisse entendre l’ordre d’énumération des Patriarches  : “ Abraham, Ismaël, Isaac ” (IV 163).

«  Il s’agit là d’un judaïsme réellement inédit, ­d’ailleurs confronté à une “ christologie ” elle-même d’un étonnant «  modernisme  »… L’affirmation de la divinité du Christ ne serait qu’ “ interprétation postérieure ”, et “ mensongère ”, car “ Jésus fils de Marie ” n’aurait jamais émis pareille prétention. Telle est la «  révélation  » de la sourate V. C’est “ le Dieu ” qui est Roi, et non pas le Christ  !

«  Nous sommes mis au pied du mur, je veux dire  : invités à engager une controverse pleine de courtoisie, dans le respect mutuel, tant avec les juifs qu’avec les musulmans, dans la pensée d’accéder ensemble à la pleine Vérité divine et aux fruits de la bénédiction promise à Abraham en faveur de toutes les nations.

«  Paradoxalement, je crains que l’obstacle ne vienne pas tant des juifs ou des musulmans, que de l’islamologie occidentale, tant elle demeure prisonnière, et contente, dans son carcan traditionnel.

«  Blachère est la figure emblématique de cette interprétation du Coran, figée dans ses incohérences, contradictions, contresens et absurdités affirmées tranquillement sur fond d’athéisme bétonné, indifférent à toute vérité historique et religieuse.

«  Tandis qu’aux croyants sincères, tant de l’islam que du judaïsme, et plus encore à ceux de notre sainte religion catholique, la constante référence de l’auteur à la Torah et à l’Évangile, mise en lumière par vous, constitue non seulement la clef d’un texte rendu, de ce fait, intelligible et cohérent, mais encore et surtout une pressante invitation à retourner ensemble à l’unique et pure vérité de la Révélation divine, afin de nous retrouver tous unis, s’il est possible, dans le même culte et le même amour. À cet égard, votre exégèse atteint un sommet qui me paraît à moi indépassable – mais la suite de vos travaux apportera peut-être de nouvelles merveilles – lorsque vous découvrez l’exploitation, faite par l’auteur, des discours de Jésus après la Cène (V 117).

«  Ainsi sommes-nous reconduits, par lui mieux que par les commentaires modernes, souvent modernistes, et généralement encombrés d’un appareil scientifique rebutant, au mystère de Jésus-Christ, Fils de Dieu, dans cette plénitude de vérité que saint Jean contempla et fut inspiré de révéler au monde.

«  L’auteur croit en la conception virginale de “ Jésus fils de Marie ”; vous l’avez démontré dans votre commentaire de la sourate III, au verset 47. L’appellation de “ Jésus fils de Marie ” constitue à elle seule, chaque fois que l’auteur l’emploie, une affirmation répétée de ce fait, considéré par lui comme indiscutable. Il est non moins certain, aux yeux du même auteur, que ce Jésus fils de Marie n’est pas Fils de Dieu. Pourquoi cette négation obstinée d’un dogme chrétien dont il a été visiblement instruit aux meilleures écoles  ? Pourquoi  ?  »

L’IMMENSE ORGUEIL D’UN DISSIDENT.

«  Pour expliquer cette négation de la divinité du Christ, les rapprochements que l’on a pu faire avec l’arianisme m’ont toujours paru aléatoires, parce que peu fondés, irréels, spéculatifs, abstraits. Au septième siècle, la querelle arienne est enterrée depuis longtemps, elle n’est plus de saison. Votre exégèse nous révèle en revanche, en l’auteur, une volonté systématique de contredire le Christ, de le blasphémer et, finalement, de se substituer à lui. Comme saint Paul n’hésitait pas à s’identifier au Christ, mais en disciple fervent, ce génie religieux et homme d’action d’une rare puissance fait de même, mais en dissident.  »

1° Contredire le Christ.

«  Jésus avait dit  : “ Quiconque se fâche contre son frère en répondra au tribunal. ” (Mt 5, 22) Notre auteur rétablit la loi du talion augmentée d’une clause qui abolit la béatitude évangélique des doux  :

«  “ Vie pour vie, œil pour œil, colère pour colère. ” (V 45)

«  Les traits de cette réaction antichrist abondent, comme si l’on avait voulu prendre le contre-pied systématique des Béatitudes, les unes après les autres. Prescrire de se laver les mains “ jusqu’aux coudes ” avant la prière (V 6), ce n’est pas seulement revenir au ritualisme juif  : c’est contredire tout l’enseignement de Jésus sur la pureté positive du cœur, qu’il nous a acquise par la grâce qui coule de son Cœur transpercé sur la Croix. C’est revenir à une pureté je ne dis pas même “ négative ”, mais purement formelle, extérieure, rituelle.

«  L’auteur le sait, il le veut, et c’est pourquoi il s’acharne contre le Saint-Sacrifice, source jaillissante de cette grâce, en restaurant les sacrifices d’animaux. “ À la louange du Dieu ”, que l’on répande le sang de ces malheureuses bêtes, en lieu et place du Précieux Sang de l’Agneau de Dieu qui porte les péchés du monde (V 3)  ! Et pour priver définitivement ses “ fidèles ” de ce divin breuvage, il jette l’interdit sur “ le vin et la boisson fermentée ” (V 90)  ! Voilà treize siècles que ce “ tabou ” dissuade un immense pan de l’humanité – aujourd’hui huit cents millions de musulmans – de prendre part au Saint-Sacrifice de la messe  !  »

2° Blasphémer le Christ.

«  J’aime à dire que les paroles de Jésus qui nous sont rapportées dans le quatrième Évangile sont des paroles divines  : jamais homme n’a parlé ainsi. À elles seules, même sans miracles, elles suffisent à prouver la divinité du Christ  : “ Nul n’a jamais vu Dieu  ; un Dieu, Fils unique, qui est tourné vers le sein du Père, lui, l’a fait connaître. ” (Jn 1, 18) Il l’a raconté en des termes qui portent en eux-mêmes la marque de leur origine divine.

«  C’est donc un esprit de blasphème qui habite notre auteur, chaque fois qu’il nie la filiation divine de Jésus (IV 171) en déformant savamment les paroles authentiques de Jésus. Et d’abord en l’imaginant qui invoque son Père et notre Père, son Dieu et notre Dieu, sous le nom d’ “ Élohim notre Maître ” (V 114), “ le Dieu, mon Maître et votre Maître ” (V 72, 117)  ! Et en lui faisant renier tout le mystère de l’inhabitation mutuelle du Père et du Fils révélé par le quatrième Évangile  : en falsifiant ses paroles. “ Tu sais ce qui est en moi et je ne sais pas ce qui est en toi. ” (V 116)

«  Il est frappant de constater que cet esprit de blasphème s’en prend à Marie, vénérée “ entre les femmes ” (IV 129) par les chrétiens, tout autant qu’à son Fils, et dans la même mesure, comme à “ deux dieux ” prétendus (V 116). Qui a jamais professé pareille mariolâtrie  ? À mon avis, il est inutile de chercher. L’auteur force le trait, caricature la «  prééminence  » que les chrétiens accordent à Marie, pour se donner des raisons de la rejeter. Au profit de qui  ? De Jésus  ? Non pas  ! mais de l’auteur lui-même  ! Voyons cela.  »

3° Supplanter le Christ.

«  Premier principe absolu  : les hommes sont au-­dessus des femmes (IV 34). Aucune difficulté. Tout le monde est d’accord. Mais une femme pourrait l’emporter sur les autres, par exception, et donc régner même sur les hommes. C’est ce que l’auteur s’attache à réfuter, en visant très précisément Marie (IV 129). Reste à éliminer la supériorité du “ Christ Jésus, fils de Marie ”.

«  Selon l’Évangile de saint Jean  : “ Le Père aime le Fils et a tout remis dans sa main. ” (Jn 3, 35) Par la volonté du Père, tout est “ en la main ”, en la puissance du Fils. C’est là le fondement de sa royauté (Jn 12, 13-15; 18, 36-37). Exalté à la droite du Père, dans la gloire (Jn 17, 5), le Christ enverra l’Esprit (Jn 7, 39) et par lui étendra son règne sur le monde (Jn 16, 14).

«  L’auteur de la sourate V ne cache pas son dessein de découronner le Christ (V 75-76). Au profit de qui  ? Du Dieu  ? Apparemment oui (IV 17, 40, 120). Mais ce Dieu délègue sa puissance à qui il veut, à qui est objet de sa faveur (V 54 et passim) Qui  ? Soyons attentifs  !

«  L’auteur commence par revêtir ses propres “ fidèles ” de l’ “ onction ” qui était jusqu’à lui l’apanage des “ chrétiens ”, disciples du “ Christ ” (IV 43). Il leur enjoint ensuite de ne “ prendre pour chefs ” ni juif ni nazôréen (V 51), personne autre que le Dieu (IV 144). Puis il leur rappelle opportunément que ce Dieu donna jadis à Moïse “ un pouvoir manifeste ” (IV 153). Bien plus  : à Moïse, le Dieu adressa des oracles “ de vive voix ” (taklîman), sans laisser à quiconque, parmi les “ gens ”, la liberté de contester son autorité (IV 164-165).

«  L’auteur est tellement imbu de l’Évangile de saint Jean, qu’il sait fort bien d’où vient à Jésus cette puissance royale, cette “ exaltation ”  : “ Et moi, une fois élevé de terre, j’attirerai tous les hommes à moi. ” (Jn 12, 32)

«  La Croix est son trône, d’où Jésus apparaît aux yeux de tous comme le Sauveur du monde. Pour en faire descendre Celui qui s’y trouve “ élevé ” (’al-jibt) comme une “ idole ”, ose-t-il blasphémer (IV 51), l’auteur n’hésite pas à nier le fait historique  :

«  “ Ils ne l’ont pas tué ni crucifié, et c’est pourquoi il est revenu vers eux. ” (IV 157)

«  Et parce que tous les regards sont tournés vers “ Celui qu’ils ont transpercé ” (Jn 19, 37), il insiste, il s’acharne  :

«  “ Ils ne l’ont pas tué en le transperçant. ”

«  Par cette seule négation il tarit la source des sacrements, et les sourates IV et V les abolissent un à un  : mariage, baptême, eucharistie, et même le ­sacerdoce – “ ne les prenez pas pour chefs  ! ” – À ce trait nous voyons combien “ la jalousie ” (zanna) immémoriale (minilmin) que l’auteur prétend éteindre entre juifs et nazôréens, est maintenant un feu qui le brûle lui-même  !

«  Finalement, il le dit clairement  :

«  “ Quiconque prend pour chefs le Dieu et son oracle et ceux qui sont fidèles, voilà le glaive du Dieu. ” (V 56)

«  Le glaive de la Parole exterminatrice, qui sort de la bouche du “ Fils d’homme ” dans la vision de saint Jean à Patmos (Ap 1, 13) devient l’attribut de notre auteur, car l’oracle du Dieu, c’est lui  ! et de ses “ fidèles ”. Ainsi apparaît-il, en lieu et place du Christ-Jésus dans la fonction de juge (V 42, 48-49; cf. Dn 7, 13-14; 10, 5-6), après s’être déjà présenté comme l’homme des prédilections (muḥammad) dans la sourate III (verset 144; Dn 10 11, 19).

«  Avec la sourate V, le voici de nouveau, avec ses “ fidèles ”, aux portes de Jérusalem, “ portes du Dieu ” (V 2), et de ses “ jardins ”, but et récompense d’un saint pèlerinage armé (IV 102). Réussira-t-il enfin à “ relever ” la “ Maison ” d’Abraham  ?

«  La suite nous l’apprendra, je vous fais confiance pour nous la donner bientôt. Je vois un gage de votre réussite dans la découverte, qui constitue le couronnement de ce tome III, de la kaba aux portes de Jérusalem. Je dédie cette trouvaille au Père Lagarde. Elle le laissera sans voix je le crains, et le déplore, comme déjà le contenu des appendices qui couronnaient votre tome II.

«  Il y a dix ans, un certain Kamal Salibi, publiait un ouvrage dont le seul titre disait déjà tout le contenu  : La Bible est née en Arabie. Singulier renversement des rôles  ! Comme vous l’avez écrit alors, “ expliquer des écrits hébreux, dont certains remontent au temps de la cour de Salomon, par le Coran arabe qui leur est postérieur de mille six cents ans, ce n’est plus de la science. C’est du terrorisme  ! ” (CRC n° 236, septembre-octobre 1987, p. 5-6)

«  Il n’en reste pas moins vrai que cet ouvrage contribuait à mettre en lumière un fait inexpliqué  : la correspondance de la toponymie de l’Arabie post­chrétienne avec la toponymie biblique de l’Ancien ­Testament. Cette extraordinaire coïncidence ne peut être le fruit du hasard. Mais elle prouve, contradictoirement, que ces lieux ont été appelés de noms bibliques sous une influence juive.

«  La Bible n’est pas “ née en Arabie ”  : c’est l’Arabie musulmane qui est née de la Bible  ; non pas seulement de la Bible juive, mais de l’ensemble de la Révélation que l’auteur du Coran tient pour divine  : Ancien et Nouveau Testament, y compris saint Jean  ! et jusqu’aux prolongements que leur apporte le Transitus Mariæ.

«  Pour en achever la démonstration, il n’est que de suivre votre méthode de traduction éprouvée et votre savante exégèse toute en recherche des parallélismes foisonnants, de la Bible juive et de l’Évangile avec un Coran présenté par son oracle comme la Révélation ultime dont les autres ne sont que les figures et les ombres.  »

«  Georges de Nantes.  »

Et maintenant, quel avenir souhaiter pour ces millions d’âmes du Dar el-islam  ? Le retour du Mahdi, appelant au djiḥad pour établir le califat islamique depuis la Mauritanie jusqu’à Bornéo  ? Si cela doit arriver, nous paierons le crime d’avoir conquis ces pays et de n’avoir pas voulu les convertir au Christ par la puissance du Cœur Immaculé de Marie.

Bruno Bonnet-Eymard.

IN MEMORIAM
En hommage à Louis de Monterno, mort à l’impourvu le vendredi 2 mars 2018.

«  J’IRAI LA VOIR UN JOUR  !  »

Prononcé par frère Bruno aux funérailles de Louis de Monterno, le mercredi 7 mars 2018.

Madame, mon frère, Chers frères et sœurs,

Jésus est venu prendre votre époux, votre père, notre ami, comme un vo­leur. Mais il nous avait prévenus. Afin que nous nous préparions chaque jour de notre courte existence. Qu’est-ce que 88 années pour gagner le Ciel  ? «  Veillez donc, parce que vous ne savez pas quel jour va venir votre Maître.  » (Mt 24, 42)

Le Ciel, «  l’unique but de nos travaux  ». Qu’est-ce que le Ciel  ?

«  Votre Présence, ô mon Dieu, Votre Visage, et encore, dans la lumière de Votre Gloire, tous ces biens évanouis que je retrouverai en Vous, gardés, vivifiés et sauvés  : la maison qui nous attend, la famille et l’amitié retrouvées. Bienheureuse vision de paix et d’amour qui change nos regrets en attente palpitante du Ciel proche, et notre mort présente en vie  ! En vie spirituelle, qui consiste à désirer aller au Ciel. Pour quoi faire  ? Pour aimer notre très chéri Père Céleste et la Sainte Vierge, notre Mère, que nous aimons déjà tellement que nous n’avons qu’un désir  : aller les voir un jour… Dans ce lieu merveilleux du rafraîchissement, de la lumière et de la paix où Jésus nous a préparé une place, à la longue, longue table des Noces de l’Agneau.

«  Oui, je crois, je crois et j’espère, j’espère et j’aime de tout mon être mortel, ô Père très bon, cette destinée divine à laquelle Vous nous appelez tous jusqu’au plus infime, au plus infirme.

«  Je contemple avec stupéfaction, je désire ardemment cette vie éternelle où nous serons des dieux à la table de Dieu, vos enfants partageant tout avec Vous, nous rassasiant de votre pain et de votre vin, nourriture de Sagesse et breuvage de joie, ivresse d’amour de Dieu en Dieu. Nous serons vos fils, non par fiction mais par grâce, rendus participants de votre nature divine, comme nous l’enseigne Saint Pierre (2 P 1, 4).

Alors, «  la vie présente, qui pour nous se prolonge ici-bas, est une longue marche dans un désert, mais à l’horizon qui se rapproche insensiblement se dresse une falaise de marbre. Votre trône, ô Dieu de Majesté et de Miséricorde  !

«  Un jour que je ne sais pas, je me trouverai soudain à mon tour devant Vous pour mon jugement et pour mon destin éternel. Plus rien ne compte alors que de me préparer à ce dernier moment pour ne pas m’y trouver démuni, à ce dernier acte pour le bien remplir.  »

«  Alors, pourquoi attendre, mes bien chers amis, mais oui, pourquoi espérer, demander une bonne mort là-bas, au bout du chemin, quand déjà je puis mourir pour être avec Vous, maintenant, en ce moment où je vous prie, mon Dieu  !  ?

«  Ô mon Seigneur et mon Sauveur, moi aussi je l’entendrai, cet appel mystique, non pas en vertu de mes mérites mais de votre incomparable amour  : “ Voici fini l’hiver  ; la saison des pluies est passée, à jamais enfuie. Lève-toi, mon amie, ma colombe, ma bien-aimée, et viens  ! ” J’attends, sans savoir, le jour et l’heure où votre voix suave retentira en mon cœur, me conviant au grand départ. J’entendrai votre pas et mes entrailles frémiront, elles frémissent déjà au moment de mettre en terre la dépouille de cet époux, de ce père, de cet ami très cher, qui ressuscitera comme la semence lève aux premiers effluves du printemps. Mon cœur se liquéfie écoutant déjà quelqu’un venir et frapper à ma porte  ! Elle viendra sans manquer, l’heure où l’Époux appellera à lui cette chair nourrie de sa Chair qui lui manque dans le Ciel  : “ Ad te omnis caro veniet  ! ”  »

Sainte Bernadette, sainte Jacinthe et saint François de Fatima, sainte Lucie qui avaient vu la Sainte Vierge n’aspiraient plus qu’à la revoir, et priaient «  ardemment et sans cesse, pour tous ceux qui ont failli, pour tous ceux qui sont, hélas  ! hors de la voie et de la vie du Ciel. Depuis que les lèvres immaculées de Marie avaient donné cet ordre  : “ Priez pour les pécheurs ”, ils ne cessèrent plus de consacrer à la conversion des âmes égarées toutes leurs supplications à Dieu, et le mérite quel qu’il fût, de leurs souffrances et de toutes leurs œuvres. Le salut des pécheurs était leur grande et quotidienne préoccupation parce qu’elle était celle de l’Église.

«  Assurément, disait sainte Bernadette, je m’intéresse aux âmes du Purgatoire. Mais enfin, elles sont sûres de leur bonheur, de la possession de Dieu. Ce n’est pour elles qu’une question de temps. Tandis que les pécheurs, ceux qui vivent en état de péché mortel, sont absolument sur le bord de l’abîme, et peuvent périr à jamais… Ce sont ceux-là qui sont en danger et qui ont besoin d’assistance, surtout aux heures de l’agonie, quand tout va devenir irrévocable.  » (Bernadette, sœur Marie-Bernard, Henri Lasserre, 1893, p. 299-300)

Mais dans la circonstance qui nous réunit aujourd’hui, il n’y a pas de souci.

«  S’agit-il du salut éternel d’âmes chères, sainte Bernadette en parlait sur un ton de certitude, comme si elle avait eu des lueurs touchant les choses de l’au-delà. À la nouvelle que sa propre mère n’était plus, elle eut ce cri de sa foi  : “ Elle est au Ciel  ! ”

«  Dans ma famille, rapporte une sœur de sa communauté, à Nevers, certains étaient éloignés du Bon Dieu. Je lui demandais de prier pour eux. Elle me disait d’avoir confiance et que Dieu ne permet pas que les parents des religieuses soient damnés.  »

Cette parole d’une grande sainte s’applique aussi aux parents des religieux, mon bien cher frère, surtout lorsqu’ils ont pour sœurs de saintes religieuses, comme c’est votre cas  !

«  Une mort presque subite avait emporté M. du Rais, un magistrat violemment opposé à la vocation de sa fille, et il n’avait pu recevoir les derniers sacrements. “ J’étais très inquiète au sujet du salut de son âme, a confié sœur Marthe. Je fis connaître ma peine à sœur Marie-Bernard… Elle me consola, me disant qu’il fallait avoir confiance en Dieu  : “ Puisque vous vous êtes faite religieuse en vue de la conversion de votre père, Dieu ne peut pas permettre qu’il ne soit pas sauvé. ”  » (Mgr Trochu, Sainte Bernadette, p. 521)

Un signe sensible nous est donné de l’application de cette assurance à celui que nous pleurons aujourd’hui, c’est que la Sainte Vierge est venue le chercher au moment où vous étiez en prière, Madame, aux pieds de Notre-Dame de Fatima pèlerine, hôtesse de votre maison. Quel signe de prédestination  ! Et quel appel à mourir aujourd’hui, pour revivre incorruptibles. Prodigieuse espérance ravivée par chacun de nos pèlerinages à Lourdes, à Pontmain, à Fatima, d’aller «  la voir un jour  ». Oui, j’irai voir Marie, j’irai la voir un jour, au Ciel, dans la Patrie  !

Ainsi soit-il 

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