La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
Print Friendly, PDF & Email

La Contre-Réforme Catholique au XXIe siècle

IL EST RESSUSCITÉ !

N° 188 – Juin 2018

Rédaction : Frère Bruno Bonnet-Eymard


CAMP NOTRE-DAME DE FATIMA 2017

LES RÉVÉLATIONS DU SACRÉ-CŒUR
À SAINTE MARGUERITE-MARIE
( 1647-1690 )

DANS les 150 Points de la Phalange, notre Père explique au point n° 74  : «  Dieu veut intervenir dans la vie politique, tant il est vrai qu’Il règne sur tout l’univers qu’Il a créé  : Jésus-Christ, Dieu fait homme, a acquis comme homme par sa Croix la royauté universelle qui réclame la soumission de tout l’ordre humain, et non pas simplement des cœurs, à sa loi et à ses volontés.  »

C’est la leçon de la vie et du martyre de sainte Jeanne d’Arc par laquelle nous avions achevé le camp l’année dernière  : «  Ses vertus, son énergie, ses victoires, puis après Reims, ses échecs, ses prisons, son procès, sa mort affreuse, tout va et court à un certain but que savent les êtres célestes qui la guident. Selon son faict et selon ses dicts, c’est l’intervention de Jésus-Christ en personne dans notre histoire humaine, ­politico-militaire, en faveur du royaume de France.

«  Bien plus, c’est, par le moyen de la libération du territoire et du sacre du roi à Reims, le rappel éclatant et la manifestation de l’Alliance qui lie ce sang royal, cette dynastie, ce royaume à Lui Jésus-Christ, comme vrai roi de France et suzerain immédiat de ce roi et par lui de tous ses vassaux, comme de tout son peuple.  »

Eh bien  ! après que la Chrétienté eut été déchirée par Luther, il y a cinq cents ans (1517), ouvrant ainsi le temps prophétisé par saint Jean dans l’Apocalypse où «  Satan  » serait «  relâché de sa prison  » (Ap 20, 7), Notre-Seigneur va manifester une seconde fois de manière extraordinaire sa fidélité à cette alliance par les révélations de son Sacré-Cœur à sa confidente sainte ­Marguerite-Marie, révélations liées à des promesses temporelles et spirituelles inouïes dans lesquelles Il montre son désir d’être mis au premier rang dans la vie politique du royaume de France aussi bien que dans la vie intime des âmes, en France et, par la France, au reste de la Chrétienté.

Déjà, saint Jean Évangéliste avait expliqué à sainte Gertrude au Moyen Âge que la révélation des battements du Cœur de Jésus qu’il avait eu le privilège d’ “ ausculter ”, était réservée aux temps où la charité se refroidirait.

Marguerite Alacoque, contemporaine de Benoîte Rencurel née à Saint-Étienne-le-Laus le 29 septembre 1647, est, dès sa naissance le 22 juillet de la même année à Verosvres, une enfant prédestinée que Notre-Seigneur purifiera et sanctifiera en vue de l’œuvre qu’elle aura à accomplir  : revivre la Passion de son Époux, comme Benoîte, pour devenir la dispensatrice des trésors du Cœur de Jésus et bientôt la zélatrice de son règne dans les âmes et dans le Royaume de France, en un temps où la charité s’est refroidie.

Depuis sa très jeune enfance jusqu’à son entrée au monastère, Notre-Seigneur se manifeste souvent à elle pour former lui-même sa disciple. Il se fait son maître des novices, tandis que la Très Sainte Vierge est sa directrice exigeante pour la préparer à entrer au couvent et y vivre sa vocation d’épouse crucifiée de Jésus. Elle reçoit donc des grâces extraordinaires accompagnées d’humiliations et de souffrances qui la mènent finalement à entrer à la Visitation Sainte-Marie de Paray-le-Monial le 20 juin 1671.

Dès son postulat, elle est une religieuse parfaite… Deux mois après son entrée, sœur Marguerite-Marie revêt l’habit de la Visitation  :

«  Mon divin Maître me fit voir que c’était là le temps de nos fiançailles (…). Il me fit comprendre, qu’à la façon des amants les plus passionnés, il ne me ferait goûter pendant ce temps que ce qu’il y avait de plus doux dans la suavité des caresses de son amour qui, en effet furent si excessives qu’elles me mettaient souvent toute hors de moi-même et me rendaient incapable de pouvoir agir.  »

Puis elle entre au noviciat, où Notre-Seigneur continue de la former par des effluves spirituels et ivresses divines alternés avec de grandes épreuves liées à la vie communautaire.

LA VISION DU SACRÉ-CŒUR.

Le 27 décembre 1673, jour de la fête de saint Jean l’Évangéliste, Jésus lui fit une grâce semblable à celle que reçut le disciple bien-aimé au soir de la Cène  :

«  Après m’avoir fait reposer plusieurs heures sur cette sacrée poitrine, je reçus de cet aimable Cœur des grâces dont le souvenir me met hors de moi-même.  »

Alors qu’elle était en adoration devant le Saint- Sacrement, raconte-t-elle, «  ce Divin Cœur me fut représenté comme dans un trône de flammes plus rayonnant qu’un soleil et transparent comme un cristal, avec cette plaie adorable [du coup de lance qui l’a percé le soir du Vendredi saint 7 avril de l’an 30]; et il était environné d’une couronne d’épines qui signifiait les piqûres que nos péchés lui faisaient. Et une Croix au-dessus qui signifiait que, dès les premiers instants de son Incarnation, c’est-à-dire que dès lors que ce Sacré-Cœur fut formé, la Croix y fut plantée.  »

Ce Cœur est blessé par les «  humiliations, pauvreté, douleurs et mépris  » que cette Sacrée Humanité a soufferts durant sa vie cachée à Nazareth, puis durant sa vie publique et en sa Passion. Sous la figure de ce Cœur de chair, Jésus nous montre le trésor d’amour, de grâce, de miséricorde, de sanctification, de salut qui embrase son Cœur souffrant. Il nous aime, Il a accepté de souffrir sa Passion par amour pour nous  :

«  Il me fit voir que l’ardent désir qu’il avait d’être aimé des hommes et de les retirer de la voie de perdition où Satan les précipite en foule [ça n’est donc pas une imagination de sœur Lucie !], lui avait fait former ce dessein de manifester son Cœur aux hommes.

«  Cette dévotion était comme un dernier effort de son amour qui voulait favoriser les hommes en ces derniers siècles, de cette Rédemption amoureuse pour les retirer de l’empire de Satan.  »

Jésus révèle donc à sa confidente deux faits d’une extrême importance pour le salut des âmes  : d’abord, à partir du dix-­septième siècle, nous entrons dans les derniers temps, et l’empire de «  Satan, relâché de sa prison  », est en train de s’organiser, de se développer pour faire tomber les âmes en masse en enfer  ; mais deuxièmement, pour les sauver de ce péril sans fond, Dieu veut établir dans le monde la dévotion au Cœur de Jésus. Ce Cœur veut être l’emblème, l’étendard de la victoire de la Cité de Dieu sur la Cité du diable car il est la source des trésors et bénédictions divines.

Que les hommes rendent donc à cette sainte image «  tout l’honneur, l’amour et la gloire qui seraient à leur pouvoir  » et ce très Saint Cœur répandrait sur eux grâces et bénédictions.

LE GRAND MESSAGE.

Cette première vision de 1673 resta un “ secret ” entre elle, Marguerite-Marie, et mère de Saumaise, sa supérieure, et le Père Claude La Colombière, un jésuite choisi par Jésus pour être son directeur spirituel. Jusque-là, c’est donc une “ dévotion privée ”, si l’on peut dire. Mais deux ans plus tard, le 20 juin 1675, Notre-Seigneur exprime sa volonté de voir cette nouvelle dévotion se manifester par des actes publics  :

«  Étant une fois devant le Saint-Sacrement, un jour de son octave  », Jésus apparaît à Marguerite-Marie qu’il nomme «  la disciple bien-­aimée de mon Sacré-Cœur  ». Il lui dit en montrant son Cœur  :

«  Voilà ce Cœur qui a tant aimé les hommes qu’Il n’a rien épargné jusqu’à s’épuiser et se consumer pour leur témoigner son amour. Et pour reconnaissance, je ne reçois de la plupart que des ingratitudes, par leurs irrévérences et leurs sacrilèges, et par les froideurs et mépris qu’ils ont pour moi dans ce Sacrement d’amour de l’Eucharistie. Mais ce qui m’est encore plus sensible est que ce sont des cœurs qui me sont consacrés qui en usent ainsi.  »

En particulier à Paray-le-Monial, au couvent de la Visitation, «  des cœurs  » de visitandines «  consacrés  » par les vœux religieux  !

Il lui demande alors de diffuser la dévotion à ce Sacré-Cœur et d’obtenir une fête spéciale en son honneur, «  le premier vendredi d’après l’octave du Saint-Sacrement, en communiant ce jour-là et en lui faisant réparation d’honneur par une amende honorable, pour réparer les indignités qu’Il a reçues pendant le temps qu’Il a été exposé sur les autels  ». En retour, son Cœur répandra «  avec abondance les influences de son divin amour sur ceux qui Lui rendront cet honneur  ».

Autrement dit, pour tous ceux qui ne sont pas des saints, qui ne brûlent pas d’un amour continuel pour Lui, Jésus donne à cette pratique une valeur sacramentelle. D’ailleurs, il la demande aussi à Marguerite-Marie, qui est une sainte. Pourquoi  ? Tout simplement parce que cette «  amende honorable  » Le console de tous les outrages, sacrilèges et indifférences dont il est victime, Lui le Rédempteur des hommes, «  sur les autels  », donc dans son Église même  !

Il faut comprendre que notre Dieu est saint, et sa sainteté exige réparation pour les outrages dont Il est victime. Notre sainte expérimentera d’ailleurs dans sa vie ce dogme central de notre foi. C’est une question de justice. Sainte Marguerite-Marie aura la révélation de la «  Sainteté de justice  » de Dieu  : Dieu est saint et c’est une exigence intrinsèque de sa sainteté d’être juste, «  d’accomplir toute justice  », comme disait Notre-Seigneur à saint Jean-Baptiste, c’est-à-dire d’anéantir tout péché, tout désordre, toute injustice, de l’anéantir de sa création non pas par le fer et par le feu mais par l’amour. Il faut payer, expier la faute. Cette Sainteté de justice, Dieu l’a appesantie sur Jésus-Christ aux jours de sa Passion, mais elle va aussi s’appesantir sur les âmes qui voudront avec Jésus partager le salut du monde par amour. Cette sainteté ne peut être recouvrée par rien d’autre que par la souffrance. Par un sacrifice d’holocauste, c’est-à-dire d’anéantissement comme celui de l’hostie à la consécration de la Messe  : le pain est anéanti et, à la place, il y a le Corps du Christ, immolé pour le salut du monde.

C’est dire que cette sainteté de Dieu est aussi une «  Sainteté de miséricorde  », qui n’est pas une exigence, mais une détermination gratuite, gracieuse de Dieu, qui se fait condescendant, amoureux, miséricordieux, déclenchant dans l’âme fidèle un sacrifice non pas seulement d’holocauste mais d’union très intime à Dieu, de communion à cette chair immolée. Voilà pourquoi Notre-Seigneur montre son Cœur en disant qu’Il n’a rien épargné pour nous sauver, puisqu’Il a souffert tout le châtiment que nous méritions, mais voilà aussi pourquoi Il demande qu’on le console, comme une réponse d’amour à sa volonté de nous faire miséricorde. Sur tous ceux qui acceptent, Il promet de répandre ses grâces.

Dix ans plus tard, Il augmentera encore ses bontés et pro­mettra «  que tous ceux qui seraient dévoués à ce Sacré-Cœur ne périraient jamais et que, comme il est la source de toutes les bénédictions, il les répandrait avec abondance dans tous les lieux où serait exposée l’image de cet aimable Cœur, pour y être aimé et honoré  ».

Jésus veut donc un culte public rendu à son Cœur, non seulement dans l’Église qui célébrera une fête spéciale en son honneur, mais «  dans tous les lieux  », c’est-à-dire partout. Enfin, il va encore manifester un comble de largesse lorsque, en mai 1688, il fera cette communication à sa petite épouse  :

«  Je te promets dans l’excessive miséricorde de mon Cœur, que son amour tout-puissant accordera à tous ceux qui communieront neuf premiers vendredis du mois de suite, la grâce de la pénitence finale, ne mourant point dans ma disgrâce et sans recevoir les sacrements, mon Divin Cœur se rendant leur asile assuré au dernier moment.  »

Donc, Notre-Seigneur “ brade ”, comme dirait le pape François, le salut pour les hommes qui aimeront son Sacré-Cœur  : pour avoir bien voulu le consoler dans cette vie, moyennant une petite pratique, la vie éternelle  !

LES HÉRÉSIES NAISSANTES, CAUSES D’UN ATTIÉDISSEMENT DE LA PIÉTÉ.

Mais laissons là quelques instants la vie de sainte ­Marguerite-Marie et expliquons en quelques mots le contexte religieux de ces apparitions et révélations. Pour quelles raisons Jésus intervient-il précisément à cette époque, ni plus tôt ni plus tard  ? Ici, les humbles secrets de sainte Marguerite-Marie rejoignent la grande politique mondiale, au moment le plus critique de l’histoire de France, de l’histoire de l’Église, de l’histoire du monde. Après ce camp, nous sommes à pied d’œuvre pour le comprendre.

Dans la première moitié du dix-septième siècle, malgré les résolutions du concile de Trente et la volonté d’Henri IV et de Louis XIII d’en appliquer les décrets, d’ailleurs précédés et encouragés par les saints, le camp huguenot n’était pas anéanti, loin de là  ! trop ménagé par la politique machiavélienne de ­Richelieu qui n’avait en vue que sa propre ambition.

Évidemment, la doctrine des protestants s’oppose absolument à la révélation du Sacré-Cœur de Jésus, avec la théorie de la justification forensique des luthériens selon laquelle Dieu considère comme justes les plus grands pécheurs du moment qu’ils le croient, et même s’ils ne cessent de pécher, ou plutôt surtout s’ils ne cessent de pécher. Les luthériens haïssent donc la pratique d’une dévotion qui suppose une renonciation au péché, pour “ acheter ” son salut. La doctrine de Calvin est encore pire avec sa théorie de la prédestination, puisqu’elle supprime toute justice, toute miséricorde, toute compassion. C’est vraiment l’opposé de la volonté du Cœur de Jésus dont sainte Marguerite-Marie fut la messagère.

Cependant, ce ne sont pas d’abord les protestants que le Sacré-Cœur cherche à atteindre par cette dévotion. En effet, ceux qui le blessent le plus «  ce sont des cœurs qui me sont consacrés  ». De qui s’agit-il  ? Du couvent de la Visitation Sainte-Marie de Paray-le-Monial soi-même  ! Le démon en était devenu pour ainsi dire le maître, et c’est par cette dévotion au Sacré-Cœur que tout se rétablit, au moment où sainte Marguerite-Marie aborde à sa dernière année. Elle le sait et la vie de notre sainte a valeur d’exemple pour nous tous. La vie, la crise de sa communauté a valeur d’exemple pour toutes les communautés religieuses dévastées par la “ réforme ”… conciliaire.

La Visitation de Paray-le-Monial a été le théâtre d’un mystère de rédemption où s’est manifestée la sainteté de justice et de miséricorde, un mystère de mort et de résurrection de la communauté, par la grâce du Sacré-Cœur de Jésus. «  Afin que tout soit fait par moi  », avait prévenu Notre-Seigneur. «  Tout.  »

Quoi donc  ? La CRC  ! la Contre-Réforme catholique au dix-­septième siècle, à une époque où «  l’œuvre spirituelle du Christ qui est l’Église, et l’œuvre temporelle de l’Église qui est la Chrétienté romaine et son bras mort la Chrétienté orientale, sont, non plus entourées de peuples barbares et musulmans à conquérir ou à délivrer mais, serrées de toutes parts, de chrétiens devenus ennemis, qui ne peuvent trouver de repos dans leur religion et de justification dans leur schisme qu’au prix de la totale destruction de l’Église et de la ­Chrétienté  » (CRC n° 96, septembre 1975, p. 3).

Nous l’avons vu  : la subversion de la Chrétienté a commencé avec Luther. Le Christ régnait sur le Moyen Âge par le Pape de Rome, son Vicaire. «  Le plus grand crime de Luther est sans doute d’avoir arraché la religion au Pape pour la réduire à la sujétion des princes quand l’Église, au prix d’immenses efforts et d’une multitude de martyrs, avait appris et imposé au monde civilisé que la conduite des âmes comme les définitions de la croyance ne relèvent que de son pouvoir spirituel divinement assisté.  »

Calvin sauve de l’anarchie cette subversion par son “ Institution du christianisme ”, fondée sur «  l’autorité prophétique et despotique d’un pasteur, lui-même  ! et de ses successeurs investis d’une autorité humaine, laïque et démocratique, par un Consistoire élu. Ce par quoi il a consolidé la Réforme comme Napoléon, plus tard, consolidera en l’organisant la Révolution de 1789.

«  Calvin a universalisé le subjectivisme germanique de Luther en lui donnant une constitution démocratique. La religion est devenue l’expression de la volonté populaire substituée à la Volonté de Dieu. Le culte de l’homme, l’Évangile de la Liberté sont nés du cerveau froid et cruel de ce triste réformateur en chambre.  » (CRC n° 95, août 1975, p. 3)

Au dix-septième siècle, deux hérésies, filles du protestantisme parce qu’elles mettent le culte de la conscience au-dessus de tout, ouvrent la voie à un courant sceptique et libertin.

1. En premier lieu le jansénisme apparaît dès 1611, lorsque Corneille Jansenius commence à rédiger l’Augustinus qu’il n’achèvera d’ailleurs qu’en 1640. La doctrine janséniste ne prétend pas faire de grande théologie, mais seulement une “ psychologie ” de Dieu dont elle affirme connaître le Cœur. Elle dira que Dieu est au fond de lui-même austère, triste et exigeant. Vindicatif aussi  : quand on l’a outragé, Il n’oublie pas  ! Il apaise sa colère par le Sang de son Fils pour ne pardonner qu’à un petit nombre. Cette doctrine épouvantable se développera de façon foudroyante grâce au prestige et aux relations mondaines d’Antoine Arnauld, appelé communément “ le Grand Arnauld ”, jeune frère de mère Angélique Arnauld, abbesse de Port-Royal.

Le Grand Arnauld vécut de 1612 à 1694, exactement au moment des révélations de Paray-le-Monial. Un seul exemple permet de voir que cette hérésie, condamnée à plusieurs reprises par Rome dès 1650, s’oppose à la dévotion au Sacré-Cœur  : en 1630 est composé à Port-Royal Le chapelet secret du Saint-Sacrement, méditation en seize points sur les seize attributs de la divinité du Christ. Quels sont ces attributs  ? L’inaccessibilité, l’incompréhensibilité, l’incommunicabilité, l’illimitation, l’inapplication, et tout à l’avenant  ! Malgré les condamnations, la secte janséniste, ce «  calvinisme français  », comme l’appelait notre Père, louvoiera et ne cessera d’intriguer et de gangrener le clergé français, éloignant les âmes des sacrements, en particulier de la communion fréquente, en les plongeant dans un ascétisme glacial et orgueilleux.

2. Parallèlement se développe en Italie une hérésie qui fait bien le pendant du jansénisme, le molinosisme, du nom de Michel Molinos. Ce docteur du quiétisme publie en 1675 son maître livre La guide spirituelle. Là, au contraire du jansénisme, une religion facile prétendra libérer de toute contrainte l’âme établie au niveau ultra confortable de la contemplation parfaite. Les propositions du molinosisme, finalement condamnées en 1687 par Innocent XI, comptent celles qui exigent des adeptes qu’ils abandonnent toute prière, surtout les prières de demande, indignes de l’état élevé où les voilà parvenus  ; de même, la confession, les pratiques de piété et toute mortification, la préparation à la communion et l’action de grâces, puisque les adeptes sont de plain-pied avec le Christ  !

En six ans, Molinos s’assure de très hauts appuis dans la hiérarchie ecclésiastique romaine, entre autres celui du secrétaire d’État du pape Innocent XI. Et lorsque Molinos est enfin condamné en 1687, madame Guyon a déjà répandu son hérésie par toute la France.

Ces tendances sont bien révélatrices de “ l’attiédissement ” du peuple catholique en ce milieu du dix-septième siècle. Le Ciel, qui ne se résigne pas à la perte des âmes, veut y remédier.

Mais pour cela Notre-Seigneur, qui est Roi de France, va adopter une stratégie bien particulière  : il va passer par la Fille aînée de l’Église et donc par son “ lieu-tenant ”, le roi de France régnant, pour répandre dans toute la Chrétienté le remède nécessaire  : la dévotion au Sacré-Cœur. Voyons comment Il va préparer Louis XIV à cette vocation extraordinaire, dont évidemment, on ne vous parle jamais dans vos livres d’histoire et qui est pourtant parfaitement attestée.

LES DIVINS PRÉPARATIFS EN VUE DU SALUT
DE LA FRANCE ET DE LA CHRÉTIENTÉ

Le 10 novembre 1636, quand Louis XIII entra dans Corbie, vainqueur des Impériaux, il savait avoir obtenu cette victoire par la grâce de la Très Sainte Vierge. En effet, Elle lui avait fait demander par Anne-Marie Goulaine, religieuse calvairienne de la congrégation fondée par le Père Joseph, la promesse de lui consacrer sa personne et ses États, en échange de quoi Elle lui donnerait la victoire.

Un an plus tard, le 3 novembre 1637, le frère Fiacre, des augustins du couvent Notre-Dame des ­Victoires, reçoit une révélation  : il entend des vagissements d’enfant, et voit lui apparaître la Vierge Marie tenant cet enfant dans ses bras. Elle l’avertit qu’il figure le Dauphin que Dieu veut donner à la France, et lui demande d’annoncer publiquement cette révélation (publiquement  !) contre promesse que cette conception sera donnée miraculeusement à la Reine. Dieu ne l’accordera pas que le frère Fiacre n’ait fait trois neuvaines dont une à Cotignac, sanctuaire méridional dédié à la Vierge Marie sous le vocable de Notre-Dame de Grâce.

Or, au dernier jour de ces trois neuvaines, le 5 décembre, la reine Anne d’Autriche conçut un fils de son époux Louis XIII qui, en reconnaissance de cette grossesse, consacre son royaume à Notre-Dame le 15 août 1638… avant de connaître le sexe de l’enfant  ! Donc le Roi, plein de foi en la Providence, est sûr d’avoir été exaucé  : son épouse attend un fils, un héritier, un successeur. Et le 5 septembre 1638, naît Louis Dieudonné. Ces faits miraculeux s’accompagnent de plusieurs autres, tel l’avertissement donné à sœur Marguerite du Saint-Sacrement, au carmel de Beaune, de la naissance du Dauphin au moment même où elle avait lieu à Paris.

En action de grâces, la reine Anne d’Autriche fera le vœu de construire le Val-de-Grâce. Les travaux commenceront en 1664; après sa mort, le roi Louis XIV continuera l’œuvre qui sera achevée en 1684. Louis XIV sait très bien que le Val-de-Grâce est décoré sur le thème de la Nativité à cause de sa naissance miraculeuse.

Lorsqu’il ira rejoindre Marie-Thérèse d’Autriche dans le Midi, pour l’épouser en 1660, il fera le détour par Cotignac, en action de grâces pour l’exaucement des neuvaines du frère Fiacre. Quelque temps après son passage, un berger verra apparaître saint Joseph, et Louis XIV en sera averti. En 1661, l’année suivante, il proclamera saint Joseph, patron secondaire de la France. La fête de saint Joseph, le 19 mars, sera chômée en France par un édit royal, et Louis XIV fera pro­noncer le panégyrique de saint Joseph par Bossuet alors dans tout l’éclat de sa gloire.

Tout cela nous montre que Louis XIV sait le mystère de sa naissance, que ce mystère est incontestablement surnaturel, voulu par le Sacré-Cœur, par l’intercession de la Très Sainte Vierge, qui le destinait évidemment à une vocation très spéciale. Quelle  ?

LE ROI DE GLOIRE.

Dieu le comble des dons naturels d’intelligence, de conseil, de mesure, d’aménité, de grâce et de distinction. Et Il pourvoira de manière très singulière à son éducation, puisque le jeune roi s’instruira de tout auprès de sa mère Anne d’Autriche et de son Premier ministre Mazarin qui lui apprit à gouverner avec autorité et lui en donna le goût. Mais il aura en plus, notons-le, un véritable amour du peuple de France que n’a jamais eu Mazarin. Son sacre à Reims le 7 juin 1654 fait véritablement de lui l’époux de la France, et ce sera toujours dans cette optique qu’il travaillera à augmenter sa propre gloire, puisqu’elle s’identifie à celle de son royaume qu’il aime.

Lorsque le jeune Louis XIV commença à gouverner seul après la mort de Mazarin en 1661, il savait, comme tous ses contemporains, que la volonté de Dieu était de voir la civilisation chrétienne parvenir à sa perfection. En même temps, il savait que la France, Fille aînée de l’Église, était l’instrument privilégié de ce dessein universel, tant par sa population que par l’ordre de sa société et la vertu de ses chefs. Louis XIV, homme profondément religieux et roi catholique, ne recherche la gloire que pour manifester la grandeur et l’exaltation de celle du Christ, «  oint  » de Dieu.

Le Roi s’est déjà couvert de gloire lors de la guerre contre l’Espagne, et il continue à établir le pré carré français avec la guerre de Dévolution et la guerre de Hollande à partir de 1667. Il s’occupe de divertir intelligemment la noblesse à Versailles, de l’élever moralement, organise de grandes et prestigieuses fêtes, absolument éblouissantes, où il se met en scène comme l’Empereur romain dans toute sa gloire. Il est le Roi-Soleil, qui rayonne sur les autres planètes, les autres empires qui l’entourent. Ce n’est pas une lubie de mégalomane, mais une conscience aiguë de l’héritage reçu qu’il doit faire fructifier, comme successeur de ­Charlemagne, grand défenseur de la Chrétienté et empereur d’Occident. Il concevra donc Versailles pour en faire un concentré de la gloire, de l’équilibre français et montrer aux ambassadeurs étrangers le bon goût, la puissance de la France, sa prospérité et son indépendance.

Du même élan, il va porter la civilisation française et la religion catholique outre-mer, par exemple en conduisant la colonisation de la Nouvelle-France de main de maître, comme nous l’a expliqué frère Pierre. Du Canada, et de là sur le reste du continent américain, une course contre les Anglais protestants le conduira à fonder des établissements jusqu’en Louisiane… Les États-Unis étaient en passe de devenir français et catholiques. Imaginez  !

Il ne faut pas perdre de vue que Louis XIV, “ roi très chrétien ”, puise la grâce quotidienne dans la prière à laquelle il associe ses courtisans à son lever et à son coucher. Il assiste à la messe quotidienne, respecte les jeûnes et abstinences, suit les offices de la Semaine sainte, participe aux grandes processions, etc. Il se sait pécheur, mais il reste un fils de l’Église, très loin de l’image de tyran que nous dépeignent nos écoles laïques. La meilleure preuve en est sa relation avec Bossuet, son conseiller dans ses affaires particulières. Ce prêtre brillant, docteur en théologie, fut formé à l’école de saint Vincent de Paul, ce qui l’empêcha de devenir un prêtre mondain. De 1659 à 1670, il prêche à la Cour contre les progrès du mouvement libertin qui poussait aux plaisirs et aux affaires. Écouté par son Roi, il entretiendra avec lui une entente profonde et discrète qui laisse à l’homme d’Église toute liberté de prêcher la vérité  :

«  Ô rois  ! Exercez donc hardiment votre puissance, car elle est divine et salutaire au genre humain  ; mais exercez-la avec humilité. Elle vous est appliquée par le dehors. Au fond, elle vous laisse faibles  ; elle vous laisse mortels  ; elle vous laisse pécheurs et vous charge devant Dieu d’un plus grand compte.  »

Louis XIV entendra aussi prêcher saint Jean Eudes durant les Semaines saintes 1671 et 1673, au moment où ce saint réussit à instituer la fête liturgique du Divin Cœur de Jésus. Ce sera vraiment une grâce de Dieu pour préparer le Roi aux révélations du Sacré-Cœur.

Un point remarquable  : saint Jean Eudes a d’abord travaillé à l’extension de la dévotion au “ Cœur de Marie ”. Le Sacré-Cœur est donc précédé par le Cœur Immaculé de Marie, comme toujours, finalement. Mais contrairement à ce qu’on pourrait penser, la dévotion au Cœur de Marie va s’appuyer sur ces révélations du Sacré-Cœur de Jésus et se développer de façon assez extraordinaire, et non pas s’effacer. Non seulement Jésus ne cherche pas à supplanter sa Mère, mais il semble au contraire qu’Il se prépare déjà à lui «  passer la main  ». Malgré l’échec de la dévotion à son Sacré-Cœur, Il est comme le pied de l’arbre sur lequel va se greffer la dévotion au Cœur Immaculé de Marie, parce que le Cœur du Sacré-Cœur, c’est le Cœur Immaculé de Marie  !

LES ANNÉES 1680  : ANNÉES TOURNANTES.

Et voici la stratégie de Notre-Seigneur  : Jésus, pour pousser son “ lieutenant ”, Louis XIV, à s’en remettre à Lui, va permettre qu’il soit en difficulté sur bien des points, afin que nous sachions que sans Lui, l’homme, fût-il roi de France, ne peut rien faire.

Affaire des Poisons. En 1680, le Roi découvre que sa maîtresse Madame de Montespan a des rapports avec des sorciers et des empoisonneuses de Paris. Il frémit à la pensée qu’il aurait pu être ensorcelé, lui le roi de France, par cette femme qui lui faisait boire des philtres. Il la congédie sans bruit, conseillé d’ailleurs par Bossuet, et elle terminera ses jours dans la pénitence et la piété à Fontevrault. En 1682, à quarante-quatre ans, le Roi, singulièrement humilié par cette affaire, entre dans une vie chaste et fidèle à la reine Marie-Thérèse, qui meurt en 1683. Ce décès lui sera une lourde épreuve. Il épouse alors Madame de Maintenon, et vivra désormais plus proche de Dieu qu’il n’a été dans la première et glorieuse époque de son règne.

Mais le secret de ce dénouement est déjà sainte Marguerite-Marie, que sa supérieure, la mère Greyfié avait envoyé un jour devant le Saint-Sacrement pour porter le poids des tentations du Roi  :

«  Mon persécuteur ne cessait de m’attaquer de toute part, à la réserve de l’impureté, dont mon divin Maître lui avait défendu  ; quoiqu’une fois il me fit souffrir des peines épouvantables, et voici comment. C’est qu’une fois ma supérieure me dit  : “ Allez tenir la place de notre Roi devant le Saint-Sacrement. ”

«  Et y étant, je m’y sentis si fortement attaquée d’abominables tentations d’impureté qu’il me semblait être déjà dans l’enfer, et je soutins cette peine ­plusieurs heures de suite. Et elle me dura jusqu’à ce que ma supérieure m’eût levé cette obéissance, en me disant que je ne me tiendrais plus en la personne de notre Roi devant le Saint-Sacrement, mais en celle d’une bonne religieuse de la Visitation. Aussitôt mes peines cessèrent là-dessus.  » (Ladame, Vie de sainte Marguerite-Marie par elle-même, p. 125)

Et le Christ noya sa confidente, selon son expression, dans un déluge de consolations.

Affaire de la Régale. Le pape Innocent XI est un nouveau Boniface VIII qui s’opposera au Roi en premier lieu dans l’affaire de la Régale. Le schisme gallican fut évité grâce à l’intervention sage et mesurée de Bossuet.

En 1687, le conflit s’aggrave par l’affaire des franchises des ambassades à Rome qu’Innocent XI voulait supprimer unilatéralement. Le Pape ira jusqu’à excommunier Louis XIV. Mais le Roi lui tint tête et communia publiquement à Pâques 1689, en toute tranquillité de conscience.

Révocation de l’édit de Nantes. Persuadé par son entourage que les huguenots se convertissent en masse, il décide d’obéir au serment prêté lors de son sacre à Reims et révoque l’édit de Nantes le 18 octobre 1685. Évidemment, le Roi a le droit, la légitimité et l’appui du bon peuple catholique et français pour lui, mais ce qui était destiné à porter un coup décisif au protestantisme français ne fera qu’exacerber la haine des hérétiques. Ils refusèrent de se convertir et préférèrent s’exiler que se soumettre, préparant leur vengeance contre le Roi.

Enfin, en 1688-1689, l’Autriche ayant remporté une très grande victoire contre les Turcs à Kahlenberg, l’empereur Léopold, délivré du danger turc, décide de se retourner contre la France. Cette grande menace va devenir, avec le soutien de la Prusse, la ligue d’Augsbourg. Au même moment, Guillaume d’Orange, le stathouder des Pays-Bas et ennemi mortel de la France, débarque en Angleterre et chasse le roi légitime Jacques II qui trouve refuge en France. Le Hollandais, protestant fanatique, qui porte maintenant la double couronne d’Angleterre et des Pays-Bas, est bien décidé à ruiner le roi de France. En 1690, l’Espagne se joindra à cette coalition. Louis XIV devait donc faire face à la quasi-totalité de l’Europe unie contre lui, et combattre sur toutes les frontières de la France, sauf celle du Jura. En Amérique aussi, nos colons affrontaient à la fois Espagnols, Anglais et Hollandais.

Le roi de France est donc mal pris. Mais c’est très précisément le moment critique choisi par Notre-Seigneur pour intervenir.

1689  : LES OFFRES DU SACRÉ-CŒUR AU ROI DE FRANCE

En 1688, sainte Marguerite-Marie reçut révélation du dessein du Sacré-Cœur de faire de l’Ordre de la Visitation Sainte-Marie et de la Compagnie de Jésus les instruments de la dévotion qu’Il voulait établir dans son Église afin que ce qui a été dit dans le secret soit crié sur les toits, que ces confidences, ces visions, ces révélations du Cœur de Jésus à son intime épouse et son parfait disciple atteignent les multitudes.

Le 2 juillet 1688, en la fête de la Visitation, sainte Marguerite-Marie passa la journée devant le Saint-Sacrement. Elle raconte, en parlant d’elle-même à la troisième personne  :

«  Or, voici que le Cœur de Jésus lui a été manifesté, représenté “ en un lieu fort éminent, spacieux et admirable en sa beauté ”. Dans les flammes où il trône, il apparaît avec sa plaie qui jette des rayons si lumineux et si ardents que tout l’endroit en est éclairé et réchauffé. D’un côté se tient la Sainte Vierge et de l’autre, saint François de Sales et le Père La ­Colombière [qui n’est pas encore canonisé et cependant, elle le voit dans cette vision en bonne place auprès du Sacré-Cœur]. En ce lieu se trouvent aussi les sœurs de la Visitation, accompagnées de leurs anges gardiens, et ceux-ci tiennent chacun un cœur dans la main [ce sont les sœurs de sa communauté de la Visitation]. Notre-Dame s’adresse alors aux visitandines et les invite  :

– Venez, mes bien-aimées filles, approchez-vous, car je veux vous rendre comme les dépositaires de ce précieux trésor que le divin Soleil de justice a formé dans la terre virginale de mon Cœur où il a été caché neuf mois.  »

Ici, à cette date, le mot de “ cœur ” est le symbole des entrailles de Marie. C’est son dedans, son intérieur, son sanctuaire intime, dont le cœur est le symbole abrégé. Donc, après avoir été caché neuf mois dans son Cœur, il s’est manifesté aux hommes qui, n’en connaissant pas le prix, l’ont méprisé et mis à mort. C’est tout le message de Paray-le-Monial  :

«  Ceux-ci, en effet, au lieu de s’enrichir d’un tel trésor, ont tenté de le supprimer. Mais le Père Éternel, dans un excès de sa miséricorde, a fait servir leur malice pour rendre plus utile “ cet or précieux ” qui, grâce à la Passion, est devenu “ monnaie inappréciable, afin qu’ils en puissent payer leurs dettes et négocier la grande affaire de leur salut éternel ”.

«  Alors, montrant le Divin Cœur  : “ Voilà, dit Marie, ce précieux trésor qui vous est particulièrement manifesté, par le tendre amour que mon Fils a pour votre institut [la Visitation] qu’il regarde et aime comme son cher Benjamin [du nom du dernier fils de Jacob, passé en désignation proverbiale du cadet de la famille, devenu son sauveur. Ainsi, l’Ordre le plus récent qui ait été créé, va devenir l’instrument du salut de la Chrétienté en perdition par la faute de Luther et de Calvin], et pour cela, il veut avantager cette portion par-dessus les autres. Et il faut que non seulement elles s’enrichissent de ce trésor, mais encore qu’elles distribuent cette précieuse monnaie de tout leur pouvoir, avec abondance, en tâchant d’en enrichir tout le monde, sans crainte qu’il défaille, car plus elles en prendront, plus elles en trouveront. ”  »

Ainsi, l’Ordre de la Visitation reçoit-il mission de communiquer les «  insondables richesses  » du Cœur de Jésus et d’en propager la dévotion pour triompher du Démon.

L’ENVOI EN MISSION

Premier culte rendu au Sacré-Cœur de Jésus par les novices de sainte Marguerite-Marie.

«  Mais dans cette tâche, la Compagnie de Jésus aura, elle aussi, un rôle de choix. La Sainte Vierge s’est tournée, en effet, vers le Père La Colombière  : “ Pour vous, fidèle serviteur de mon Divin Fils, lui dit-elle, vous avez une grande part à ce précieux trésor, car s’il est donné aux Filles de la Visitation de le connaître et distri­buer aux autres, il est réservé aux pères de votre Compagnie d’en faire voir et connaître l’utilité et la valeur [donc, de démontrer le bien-fondé de cette dévotion au Sacré-Cœur de Jésus et de la prêcher] afin qu’on en profite en le recevant avec le respect et la reconnaissance dus à un si grand bienfait. ”  » (p. 275)

Pourquoi le choix de ces deux instituts  ?

D’abord, parce que la Visitation Sainte-Marie est l’ «  ouvrage du Cœur de Jésus et Marie  », fondée en 1610 par saint François de Sales et sainte Jeanne de Chantal avec «  pour armes un unique cœur percé de deux flèches, enfermé dans une couronne d’épines, ce pauvre cœur servant dans l’enclavure à une croix qui le surmontera, et sera gravé des sacrés noms de Jésus et de Marie  », sur proposition de saint François de Sales à sainte Jeanne de Chantal pour symboliser leur union spirituelle par laquelle «  ils ne font plus qu’un seul cœur tout à l’honneur du Cœur de Jésus qui, lui-même, renferme un mystère  : celui de l’union de Jésus et Marie  ».

Écoutons la suite, car saint François de Sales prend la parole en s’adressant aux visitandines  :

«  Ô filles de bonne odeur [« l’odeur du Christ » lui-même, 2 Co 2, 15-16], venez puiser dans la source de bénédiction les eaux de salut, dont il s’est déjà fait un petit écoulement dans vos âmes par le ruisseau des Constitutions qui en est sorti. C’est dans ce Divin Cœur que vous trouverez un moyen facile de vous acquitter parfaitement de ce qui vous est enjoint dans ce premier article de votre Directoire, qui contient en substance toute la perfection de votre institut  : que toute leur vie et exercices soient pour s’unir avec Dieu.  »

Dans cette vision, saint François de Sales ménage habilement la susceptibilité des visitandines qui, quatre-vingt-dix ans après lui, s’opposent à la dévotion au Sacré-Cœur en disant que c’est une nouveauté. Il leur dit  : mais non, lisez mieux vos Constitutions et au lieu de vous attarder toujours à cet article 18 qui dit de ne rien ajouter, ne rien surcharger dans la Règle, lisez plutôt le premier article et voyez que déjà la nouveauté est implicitement dans le premier article  : «  Que toute leur vie et exercices soient pour s’unir avec Dieu.  » Comment s’unir davantage avec Dieu qu’en s’unissant au Cœur de Jésus  ? D’où tout découle, y compris les Constitutions de votre institut  !

«  Après quoi, les bons anges s’approchent, présentent au Cœur de Jésus les cœurs qu’ils tiennent en main et leur en font toucher la sainte plaie. Ces Cœurs deviennent alors “ beaux et luisants comme des étoiles ”. D’autres cependant brillent d’un moindre éclat et d’autres même apparaissent noirs et horribles.  »

Comme le 13 juillet 1917, la vision de l’enfer, à Fatima  : «  Plongés dans ce feu nous voyions les âmes des damnés comme des braises transparentes, noires ou ­bronzées.  »

Certains cœurs deviennent tout «  beaux et luisants  » parce qu’ils se sont engagés avec enthousiasme dans cette dévotion  ; d’autres brillent d’un moindre éclat, mais en ont tout de même profité  ; et puis d’autres, reflets de notre apostasie universelle, au contact de cette «  sainte plaie  », signe de contradiction, n’en sont que plus noirs et horribles. La dévotion au Sacré-Cœur n’est pas facultative. Il est terrible de tomber entre les mains du Dieu vivant  ! “ Dieu vivant ”, c’est le Cœur de Jésus, un Cœur palpitant, qui réclame notre amour en réponse à celui dont il nous a aimés.

«  Les noms de plusieurs demeurent écrits en lettres d’or dans le Sacré Cœur, en qui ils s’écoulent et s’abîment, “ avec avidité et plaisir de part et d’autre ”. À ceux-là, il est dit  : “ C’est dans cet abîme d’amour où est votre demeure et repos pour toujours. ” Ces cœurs privi­légiés sont ceux des personnes qui ont le plus travaillé à faire connaître et aimer le Cœur de Jésus, et mère de Saumaise est du nombre.  »

D’autres visions assurent ces grandes propagandistes qu’elles sont tout près de Notre-Seigneur et que, dans le Ciel, il se prépare une belle couronne d’étoiles faite de ces personnes très apostoliques et très zélées.

Maintenant, le rôle des jésuites  :

«  À maintes reprises, Marguerite-Marie rappellera la place de choix que doivent tenir les Pères de la Compagnie de Jésus en vue de l’extension de la dévotion au Cœur de Jésus. En juin 1689, elle écrit par exemple à mère de Saumaise  : “ Notre bon Père La Colombière a obtenu que la très sainte Compagnie de Jésus sera gratifiée après notre cher institut, de toutes les grâces et privilèges particuliers de cette dévotion du Sacré Cœur de Notre-Seigneur Jésus-Christ  ; leur promettant qu’il répandra abondamment et avec profusion ses bénédictions sur les travaux du saint exercice de charité envers les âmes, auxquels ils s’occupent. Ce Divin Cœur désire ardemment d’être connu, aimé, honoré particulièrement de ces bons Pères, auxquels il promet, si je ne me trompe [clause de style !] de répandre tellement l’onction de son amour sur leurs paroles avec des grâces fortes et puissantes, qu’elles seront comme un glaive à deux tranchants, qui pénétreront les cœurs les plus endurcis des plus obstinés pécheurs, pour en faire sortir la source d’une véritable pénitence qui purifie et sanctifie les âmes. Mais il faut que, pour cela, ils tâchent de puiser toutes leurs lumières dans la source du Sacré Cœur. ”  »

Ce sont des promesses très précises qui répondent à la charge d’un grave devoir.

«  Le 28 août de la même année, s’adressant à la même correspondante  : “ Ce Sacré Cœur étant communiqué premièrement aux filles de la Visitation auxquelles il a donné de le manifester et faire connaître, par l’établissement de cette même dévotion de ce Cœur tout aimable, de laquelle dévotion il veut que les révérends Pères jésuites fassent connaître l’utilité et la valeur, cela leur étant réservé. ”  »

Au Père Croiset, elle dira plus tard  :

«  Si cela est vrai que cette dévotion a pris naissance dans la Visitation, elle fera son progrès par le moyen des révérends Pères jésuites.  »

Il y a d’autres textes, en particulier celui de la Lettre 100 qui est si importante (Gauthey, t. II, p. 434), avec la vision de l’arbre, qu’on trouve dans plusieurs autres lettres  :

«  Il régnera, cet aimable Cœur, malgré Satan. Ce mot me transporte de joie et fait toute ma consolation. Mais de vous pouvoir exprimer les grandes grâces et bénédictions que cela attire sur notre institut, et en particulier sur les maisons qui lui procureront le plus d’honneur et de gloire, c’est ce que je ne peux dire. Voici la manière dont il me l’a fait connaître.

«  Il m’a fait voir cette dévotion de son Cœur adorable comme un bel arbre qu’il avait destiné de toute éternité pour prendre son germe et ses racines au milieu de notre institut, pour étendre ensuite ses branches dans les maisons qui le composent, afin que chacune en puisse cueillir les fruits à son gré et selon son goût, quoique avec inégale abondance qui sera mesurée au travail, de même que le profit, à la bonne disposition de celles qui se nourriront de ces fruits de vie et de salut éternel, qui nous doivent renouveler dans l’esprit primitif de notre sainte vocation.  »

Donc, cela vient comme jadis l’œuvre de saint Bonaventure venue pour restaurer l’esprit franciscain cinquante ans après sa fondation par saint François d’Assise. Ici, il semble que Paray-le-Monial soit venu pour restaurer dans toute sa splendeur et son ardeur l’esprit des fondateurs de la Visitation, cinquante ans après eux, comme le montre la vision de “ l’arbre ”  :

«  Mais il veut, ce Divin Cœur, que les Filles de la Visitation distribuent les fruits de cet arbre sacré avec abondance à tous ceux qui désireront en manger sans craindre qu’il leur manque  ; parce qu’il prétend, comme il l’a fait entendre à son indigne esclave, de redonner la vie à plusieurs par ce moyen, en les retirant du chemin de perdition, en ruinant l’empire de Satan dans les âmes pour y établir celui de son amour, qui n’en laissera périr aucune de toutes celles qui lui seront consacrées pour lui rendre tous leurs hommages et amour d’une sincère et franche volonté, et lui en procurer selon l’étendue de leur pouvoir. Mais il ne veut pas s’en arrêter là…  »

… Et la lettre enchaîne sur les promesses faites au roi Louis XIV.

On trouve encore cette vision de l’arbre en divers passages, dont la Lettre 132 au Père Croiset (Gauthey, t. II, p. 538-556), où la mission confiée aux jésuites vient s’ajouter à celle de la Visitation  :

«  Il faut vous dire une pensée qui me vient en vous écrivant, qui est que ce Divin Cœur est comme un bel arbre qui a jeté bien profond ses racines dans l’Ordre de la Visitation, à cause de sa petitesse. Il y fera mieux paraître l’éclat de sa puissance et de sa grandeur…  »

La petitesse de la Visitation, comme celle de sainte Marguerite-Marie, fera mieux connaître l’éclat et la puissance du Cœur de Jésus quand il régnera par ces misérables instruments.

«  ... cet arbre chargé de toutes sortes de bons fruits salutaires et propres à purifier le venin du péché et à redonner la vie à l’âme. Et comme il ne veut pas qu’un fruit si précieux demeure caché et inutile, il a choisi les révérends Pères jésuites pour le distribuer et en faire goûter la douceur et suavité à un chacun, en leur découvrant combien il sera utile et profitable aux âmes qui s’en nourriront avec les dispositions requises.  »

Voilà donc la mission donnée à la Visitation et aux Pères jésuites, telle qu’elle avait été d’abord confiée à Marguerite-Marie et à son frère dans le Cœur de Jésus, saint Claude La Colombière, l’une pour voir et entendre, l’autre pour prêcher, expliquer et convaincre. Il en ira de même pour la révélation du Cœur Immaculé de Marie au vingtième siècle, par sœur Lucie et les Pères jésuites, ses directeurs.

Or, après cela, survient ce message du 17 juin 1689, dont nous avons des témoignages assurés par les lettres que notre sœur écrivit à Mère de Saumaise et au Père Croiset sous le coup même de la communication divine  : les Lettres 100, 107 et 132.

Dans la Lettre 100 à Mère de Saumaise, elle ajoute le plus stupéfiant, après avoir parlé de cette dévotion qui doit grandir par la Visitation  :

Le Sacré-Cœur «  désire donc, ce me semble, entrer avec pompe et magnificence dans la maison des princes et des rois pour y être honoré autant qu’il y a été outragé, méprisé et humilié en sa Passion, et qu’il reçoive autant de plaisir de voir les grands de la terre abaissés et humiliés devant lui, comme il a senti d’amertume de se voir anéanti à leurs pieds  » (Gauthey, t. II, p. 436).

Nous ne sommes pas dans une réunion politique, ni de la Phalange, ni de la Contre-Réforme catholique, ni de Contre-­Révolution. L’atmosphère est autre. Nous sommes dans une retraite vouée au message de Paray-le-Monial et au mystère du Cœur de Jésus. Et tout à coup, nous voyons, en dehors de toute perspective de politique française ou moderne, Notre-Seigneur humilié dans le palais des rois, comme il a été chez Pilate et chez Hérode.

Ne l’oublions pas, ce sont des événements marquants de la vie de Notre-Seigneur, des événements marquants de notre foi chrétienne, ce sont les événements les plus importants de l’histoire du monde. Dans ces événements, dans ces Mercredi, Jeudi, Vendredi saints, Jésus a été traîné chez les autorités tant religieuses que civiles et politiques, les plus élevées de l’époque, et dans ces palais, dans ces maisons, il a été outragé, lui le Roi des rois et Seigneur des seigneurs.

«  Il n’y a jamais eu, il n’y aura jamais dans toute ­l’histoire du monde une si grande commotion dans un esprit, un cœur, une âme d’homme, qu’à ce moment où le Juste par excellence se soumet à l’injustice, où la sagesse et la sainteté du Verbe de Dieu acceptent la folie et le crime des hommes, sans élever un mot de protestation, sans un geste d’indignation.

«  La Justice bafouée, la Vérité trahie, la sainteté blasphémée, la pureté souillée par ce jugement des hommes crient en Vous à cette heure, mais vous contenez et renfermez en votre Sacré-Cœur cette violente émotion, ne laissant paraître que la soumission du Créateur à sa créature, du Maître à ses esclaves, du Roi à ses ennemis, acceptant notre injustice pour consommer toute justice. Mystère d’anéantissement. J’adore votre Cœur outragé dans cette Passion où l’Amour seul vous conduit.  » (Chemin de Croix de notre Père, à la première station  : “ Jésus est condamné à mort ”)

Avec Luther et Calvin, voilà que ça recommence  ! Alors, en réponse, que désire-t-il pour sa gloire et plus encore pour le salut de l’humanité  ? D’avoir ses entrées glorieuses dans les palais des rois et dans les maisons des prêtres et des grands prêtres de son Église. Ce sera une amende honorable, une réparation faite pour cette honte qu’il a subie au jour de sa Passion, et que renouvellent, après mille ans de Chrétienté, les princes renégats d’Allemagne et d’Angleterre.

Or, il a choisi le roi de France pour cela  :

«  Fais savoir au fils aîné de mon Sacré Cœur [parce que le roi de France est le fils aîné des monarques de la terre, étant roi de France, fille aînée de l’Église. Il est le Roi Très-­Chrétien, successeur du roi “ oint ” à Reims d’une onction quasi sacerdotale transmise au fil de cette dynastie] que, comme sa naissance temporelle a été obtenue par la dévotion aux mérites de ma sainte Enfance [allusion aux prières qui ont valu sa naissance à Louis Dieudonné, notamment celles de Marguerite du Saint-­Sacrement, carmélite de Beaune, qui a prié pour qu’un héritier soit donné à Louis XIII], de même il obtiendra sa naissance de grâce et de gloire éternelle [c’est-à-dire sa naissance au Ciel le jour de sa conversion définitive] par la consécration qu’il fera de lui-même à mon Cœur adorable qui veut triompher du sien, et par son entremise de celui des grands de la terre.  » (p. 436)

C’est ainsi que «  tout aurait pu prendre une grandeur européenne, un rayonnement de sainteté universelle  », écrit notre Père… si Louis XIV avait répondu “ Oui ”. Mais il a dit “ Non ”. «  C’est alors que tout a commencé de prendre mauvaise tournure  » (CRC n° 344, mars 1998, p. 22).

Il y a là un combat entre le Cœur de Jésus et le cœur de Louis Dieudonné qui est tout à fait semblable à ce combat qui a eu lieu dans le cœur même de Marguerite Alacoque où elle ne voulait pas se rendre à Jésus qui lui demandait un amour non partagé, afin qu’elle le communique à chacune des visitandines dans ces années terribles de 1676-1677 où celles-ci auront à rendre les armes au Sacré-Cœur ou à périr.

Alors, si maintenant il sollicite le cœur de notre grand Roi de se livrer à lui sans partage, c’est parce qu’il veut lui confier une mission semblable à celle de sainte Marguerite-Marie, à savoir de faire régner le Sacré-Cœur dans ses palais et donc, dans les palais de tous les rois de la terre qui n’ont de cesse que d’imiter le Roi-Soleil.

«  Il veut régner dans son palais, être peint dans ses étendards et gravé dans ses armes…  »

Donc, à la place du soleil que ce Roi, très orgueilleusement, a fait peindre sur ses étendards, sur ses armes. Eh bien  ! que dans ce soleil même, il dessine le Cœur de Jésus.

«  ... pour les rendre victorieuses de tous ses ennemis, en abattant à ses pieds ces têtes orgueilleuses et superbes, pour le rendre triomphant de tous les ennemis de la Sainte Église.  »

N’oublions pas la situation de 1688, lorsque Guillaume d’Orange se rend maître de l’Angleterre et que des dynasties protestantes, anticatholiques et antifrançaises nouent leur grande coalition pour une guerre qui va durer vingt ans et plus. C’est tellement incroyable qu’elle ajoute  : «  Vous aurez sujet, ma bonne Mère, de rire de ma simplicité à vous dire tout cela, mais je suis le mouvement qui m’est donné au même instant.  »

La Lettre 107 (Gauthey, t. II, p. 454-457) développe longuement la même révélation stupéfiante  :

«  Le Père Éternel voulant réparer les amertumes et angoisses que l’adorable Cœur de son Divin Fils a ressenties dans la maison des princes de la terre, parmi les humiliations et outrages de sa Passion, veut établir son empire dans la cour de notre grand monarque, duquel il se veut servir pour l’exécution de ce dessein qu’il désire s’accomplir en cette manière, qui est de faire faire un édifice où serait le tableau de ce Divin Cœur pour y recevoir la consécration et les hommages du Roi et de toute la Cour. De plus, ce Divin Cœur se voulant rendre protecteur et défenseur de sa sacrée personne [sacrée à Reims] contre tous ses ennemis, visibles et invisibles, dont il le veut défendre, et mettre son salut en assurance par ce moyen  ; c’est pourquoi il l’a choisi comme son fidèle ami pour faire autoriser la messe en son honneur par le Saint-Siège apostolique…  »

Or, Innocent XI meurt dans ce même mois d’août 1689, au moment où notre sainte écrit à Mère de Saumaise.

Saint (  !) Innocent XI était le grand ennemi de Louis XIV et Innocent XII qui lui succède sera très favorable. Le moment était donc venu et Louis XIV était sûr d’obtenir du Pape ce qu’il demanderait, à savoir d’autoriser la Messe en l’honneur du Sacré-Cœur.

«  … et en obtenir tous les autres privilèges qui doivent accompagner cette dévotion de ce Sacré Cœur, par laquelle il lui veut départir les trésors de ses grâces de sanctification et de salut, en répandant avec abondance ses bénédictions sur toutes ses entreprises, qu’il fera réussir à sa gloire, en donnant un heureux succès à ses armes, pour le faire triompher de la malice de ses ennemis. Heureux donc qu’il sera s’il prend goût à cette dévotion, qui lui établira un règne éternel d’honneur et de gloire dans ce Sacré Cœur de Notre-Seigneur Jésus-Christ, lequel prendra soin de l’élever et de le rendre grand dans le ciel devant Dieu son Père, autant que ce grand monarque en prendra de relever devant les hommes les opprobres et anéantissements que ce Divin Cœur y a soufferts  ; qui sera en lui rendant et lui procurant les honneurs, l’amour et la gloire qu’il en attend.  » (p. 455)

C’est une sorte de contrat proposé à la monarchie française par Notre-Seigneur Jésus-Christ. Plus la monarchie le fera grand sur la terre dans ses palais, plus lui, Jésus-Christ, fera grands ces rois sacrés dans le Ciel. Et plus il rendra leurs entreprises prospères, leurs guerres victorieuses… C’est absolument extraordinaire  !

Cette lettre précise en toutes lettres que le Père de La Chaise, aumônier du Roi, est chargé de l’exécution de ce dessein. La Visitation intervient là aussi en la personne de la sœur supérieure de Chaillot  :

«  Il me semble, ma chère Mère, que vous ferez chose fort agréable à ce Divin Cœur, de vous servir du moyen qu’il vous a inspiré d’écrire à ma très honorée Sœur, la supérieure de Chaillot [mère Louise Croiset] pour le dessein que votre Charité nous marque. Au reste, il faudra beaucoup prier et faire prier pour cela.  » (p. 456)

Voilà quel était le grand projet de Notre-Seigneur. Nous sommes maintenant sûrs que Louis XIV en a été averti, puisque Notre-Dame de Fatima fait allusion à son refus. Ce projet était très sage, et parfaitement cohérent avec tous les desseins du Ciel sur la monarchie française, sur cette fille aînée de l’Église, sur cette maison très sainte des Bourbons. Ce projet aurait dû réussir. Le pape Innocent XII qui succède à Innocent XI est favorable à la dévotion au Sacré-Cœur, en même temps qu’au roi de France, avec lequel il veut se réconcilier en levant l’excommunication privée dont il était frappé depuis quelques années. Mais ce Pape se heurta à son propre tribunal gardien du “ dogme de la foi ”, tant ses complaisances en faveur des faux mystiques, de morale relâchée, dont plus d’un jésuite  ! étaient grandes. Il fallut que Louis XIV et Bossuet interviennent pour que ce Pape condamne le faux mysticisme de Madame Guyon et des adeptes de Molinos, les charismatiques de l’époque  ! C’est au point que ce Souverain Pontife voulait nommer Fénelon… cardinal  !

Le Sacré-Cœur était la réponse à ces funestes doctrines opposées  : jansénisme et quiétisme.

Louis XIV meurt saintement, en 1715. Dans cette fin de règne obscure mais digne, le Roi resta grand dans l’épreuve. Mais il y a un abîme entre deux religions  : celle de Louis XIII et d’Anne d’Autriche, vivante, faisant appel à la Vierge Marie dans les angoisses de la prise de Corbie en 1636, et lui consacrant leurs personnes royales et la France, d’une part  ; et la religion sans dévotion particulière, sans vœux ni promesses à Dieu de l’homme-roi qui fait face au danger de la prise de Lille en 1708, en appelant ses peuples à lutter contre l’ennemi, d’autre part. Un abîme. Quand le salut viendra, le Roi et ses généraux s’en disputeront ou partageront la gloire… au lieu d’en rendre grâces de tout leur cœur à Jésus-Christ et à sa Sainte Mère.

«  De même, les difficultés intérieures du royaume, et jusqu’au sein de la famille royale, seront traitées et résolues par l’autorité du monarque, plus que par l’amour de la religion et la religion de l’Amour. Certes, Bossuet est un conseiller sûr, jusqu’à sa mort en 1704; son jugement est sain, sa fermeté et sa modération sont parfaites. Il a été écouté par le Roi absolument. Et après la mort d’Innocent XI, la réconciliation entre Rome et la France sera immédiate et ­définitive. Tout se fera dès lors, selon les vœux de Bossuet, par bonne entente du Roi avec les papes Alexandre VIII (1689-1691), Innocent XII (1691-1700) et Clément XI (1700-1721).

«  Cependant, le courant du vrai mysticisme et de la sainteté passe au plus près du Roi sans que nul y prenne garde. Saint Jean Eudes a prêché à la Cour, à deux reprises, en 1671 et en 1673 (CRC n° 343, février 1998, p. 30), mais la dévotion aux Saints Cœurs de Jésus et de Marie qu’il répand dans toute la France, n’y a point été suivie. Et c’est un signe que saint Louis-­Marie Grignion de Montfort n’a eu d’autre rapport historique avec Louis XIV que la destruction, qu’il a dû se résigner à exécuter sur ordre du Roi, de son grand et magnifique Calvaire de Pontchâteau. Louis se tenait alors du côté de ces “ mondains ” que stigmatisait le prophète inspiré, annonçant les temps apocalyptiques que nous vivons, et non pas du côté de ses disciples, âmes dévotes et amis de la Croix  ! L’infécondité de la politique religieuse de Louis, qui n’était pas fatale, s’explique dès lors parfaitement.

«  Le jansénisme, provoqué par l’inhumaine hargne de Richelieu en ses débuts, calmé par “ la paix Clémentine ”, aurait dû, aurait pu ne point renaître. Au contraire, par l’oratorien Quesnel, il reprend vigueur dans une coterie de parlementaires, de bourgeois gallicans, dressés en adversaires des jésuites qui répandent leurs maximes relâchées à la Cour, à la ville et dans les provinces. Le Roi sera poussé par le terrible et sinistre Père Le Tellier à le persécuter, jusqu’à passer la charrue dans les ruines et le cimetière dévasté de Port-Royal des Champs, bref à se donner le mauvais rôle, voué par ces fortes images de despotisme, à l’exécration du siècle qui commence. Quel malheur pour un Roi d’entrer dans la légende par les horreurs des brutes qui ont nom Le Tellier et Louvois  ! Horreurs du Palatinat, destruction de Port-Royal, de quoi jeter la malédiction sur un règne  ? Certes  ! à qui ne veut rien voir ni admettre d’autre. Las  ! l’époque allait en ce sens.

«  Il eût mieux valu se mettre à genoux et prier davantage avec tout son peuple devant l’image de l’Amour miséricordieux  ! La dévotion du Roi et de sa Cour au Sacré-Cœur de Jésus aurait fait mieux que force et violence  !

«  Le protestantisme, de la même manière, perdait du terrain d’année en année. La conversion retentissante du maréchal de Turenne avait donné le branle à beaucoup d’autres, dont il ne faut pas exagérer le nombre, comme on fit alors, mais point non plus le réduire à rien, comme on a fait jusqu’à nos jours. Quand le Roi révoque l’édit de Nantes, il a toute l’opinion pour lui et les conseils de la plupart de ses ministres et des prélats qu’il écoute. Seuls, les technocrates de la famille de Colbert († 1683), Seignelay son fils, et Croissy son frère, émirent des craintes relatives au commerce et à la richesse de la France qu’une émigration massive risquait de compromettre.

«  À l’encontre de tous les penseurs et historiens modernes en renom, il faut dire que cette révocation d’un édit qui éternisait la division religieuse, c’est-à-dire l’hérésie dressée en perpétuelle agression contre la religion, et la dissidence politique, c’est-à-dire la trahison installée comme un État au sein de l’État, allait dans le sens du bien commun et du progrès du royaume. C’était l’ultime aboutissement de cent ans exactement de réaction catholique et française, royale et populaire, contre l’infestation huguenote. Œuvre de nos Rois Très Chrétiens, Henri III et Henri IV, dont l’édit de Nantes n’était qu’une étape, de Louis XIII et du Père Joseph, dont la prise de La Rochelle fut le signe divin, cette reconquête devait s’achever dans la gloire et l’élévation de grâce de Louis Dieudonné.

«  Que soit survenue, à ce moment précis, la dévotion officielle dont le Roi aurait donné l’exemple, aux Sacrés Cœurs de Jésus et de Marie, aurait suffi pour que l’édit royal de la révocation de l’édit de Nantes donne tous ses fruits, de conversion, sans excès de violence et sans autre émigration que celle des fanatiques qu’il valait mieux avoir chez l’ennemi, eux-mêmes ennemis déclarés, en perpétuel état de trahison, qu’au sein de la communauté française catholique.

«  Mais faute de tout élan de dévotion véritable, la théologie de Bossuet reste sèche, celle de Fénelon est fausse, et tout se change en révoltes provoquant des répressions cruelles. La division des esprits s’accroît, haine chez les victimes, honte chez les catholiques, triomphe des utopistes qui intriguent autour du duc de Bourgogne. Les protestants, prenant des allures de doux persécutés, revendiqueront dès lors des droits prétendus et des réparations jusqu’à ce que, à la veille de disparaître, la monarchie aux abois les leur reconnaisse et accorde  ! Mais c’est une autre histoire… au programme du camp de l’an prochain, s’il plaît à Dieu.

«  Le quiétisme qui paraît alors et mêle à sa surchauffe mystique une dangereuse surenchère ou subversion politique autour de madame Guyon et de Fénelon bientôt subjugué, ne se serait certainement pas développé au point d’obséder pendant tant ­d’années et avec tant de passion le grand Bossuet et le grand Roi si, après la condamnation de Molinos en 1687, la dévotion de Louis XIV, et par lui de Madame de Maintenon, et par elle de Saint-Cyr et des plus belles âmes de la Cour, n’avait anticipé sur les artifices de cette piété étrange.

«  Quant au Roi, s’il avait eu le sentiment d’une tendre piété et d’une vraie fidélité à Dieu par son obéissance aux volontés du Sacré-Cœur, il n’aurait pas un seul instant éprouvé le moindre désarroi, la moindre peine à la lecture des infâmes pamphlets, lâchement anonymes, de l’évêque de Cambrai, au plus fort de la guerre, de la famine, de l’angoisse. Il l’aurait écrasé. Si Louis XIV, dans le malheur général, a laissé ce clan de défaitistes, de faux prophètes, d’ambitieux parler, intriguer, trahir, c’est que lui-même se sentait puni par Dieu, en froid avec lui, et par là incapable d’arracher aux autres leurs masques de faux dévots. Fénelon mourra avant lui, de peu, en janvier 1715, mais vainqueur… Il laissera pour continuer son œuvre et la répandre le chevalier de Ramsay, son secrétaire intime, et fondateur de la franc-maçonnerie française.

«  Les jésuites ne règnent pas, pas encore, en 1689. Bossuet les a arrêtés dans leur élan, beaucoup plus sagement que les brûlots des Provinciales. En distinguant parmi les casuistes, entre les hommes prudents et sages, et les véritables laxistes dont il obtiendra la condamnation, enfin, en 1700. Il n’empêche  ! Leur guerre contre la mystique, la vraie comme la fausse, leur humanisme de mondains, aussi bien en France qu’au même moment en Chine et partout dans le monde, contribuent à installer ce conformisme catholique, froid, sec et plat qu’un Grignion de Montfort dénoncera bientôt comme la peste de ce temps et l’annonce de l’apostasie générale  : “ Sagesse mondaine, sagesse terrestre, charnelle  ! Pour enfin dire tout  : sagesse diabolique  ! Jamais le monde n’a été si corrompu. L’impiété est sur le trône… ”, tels sont les cris de ce gigantesque prophète.  » (CRC n° 344, mars 1998, p. 23-24)

DE PARAY À FATIMA

Le message du Sacré-Cœur a-t-il été porté à la connaissance du roi Louis XIV  ? Oui, c’est certain. Nous le savons par Jésus lui-même disant à sœur Lucie  : «  Fais savoir à mes ministres, étant donné qu’ils suivent l’exemple du roi de France en retardant l’exécution de ma demande, qu’ils le suivront dans le malheur. Jamais il ne sera trop tard pour recourir à Jésus et à Marie.  » (supra, p. 3)

À cette lumière, nous comprenons que, très humblement, le Sacré-Cœur veut attirer par l’amour plutôt que par violence et châtiment, le Pape d’un côté, le Roi de l’autre, à servir le grand dessein de son Cœur, dessein immense, grandiose, universel et eschatologique.

Or, ce dessein nous paraît à nous très digne d’attention à Paray comme à Fatima, en raison de la sainteté des messagères qui nous le révèlent. À trois siècles de distance, elles se répondent avec la garantie des vertus héroïques de deux vies extraordinaires  : celle de sœur Lucie de Fatima d’une part, celle de sainte Marguerite-Marie d’autre part. L’une et l’autre témoignent que Dieu veut établir dans le monde la dévotion au Sacré Cœur de Jésus, par la médiation de la dévotion au Cœur Immaculé de Marie. À vrai dire ces messages eux-mêmes sont assez grandioses pour annoncer l’accomplissement du règne du Christ et de la Vierge Marie. C’est la plénitude de l’amour divin qui doit régner dans le monde.

Reste aux visitandines, à l’Ordre des jésuites, au Roi de France, au Vicaire du Christ, de mettre leur puissance, leur valeur, leur science, leur dévotion au service de ces Divins Cœurs pour que le salut advienne sur le monde.

La parole de Notre-Seigneur nous servira de conclusion  : «  Je régnerai malgré mes ennemis et tous ceux qui s’y opposeront  !  » parole qui se trouve cent fois dans les écrits de notre sainte.

Qu’il en soit ainsi et que nous nous mettions nous-mêmes au service de ce règne puisque ceux qui ont été appelés ont refusé de le faire  ! Ainsi soit-il  !

Frère Bruno de Jésus-Marie.

Précédent    -    Suivant