La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
Print Friendly, PDF & Email

La Contre-Réforme Catholique au XXIe siècle

IL EST RESSUSCITÉ !

N° 192 – Novembre 2018

Rédaction : Frère Bruno Bonnet-Eymard


11 NOVEMBRE 1918
MAUVAIS ARMISTICE, PIRE PAIX
BON POUR CENT ANS DE GUERRE

Mgr Breynat, OMI, premier vicaire apostolique du Mackenzie, raconte dans ses souvenirs, au début de 1918  : «  Pendant mon séjour à Washington, j’étais descendu au scolasticat de nos Pères Oblats, près de la grande université catholique. Une de mes vieilles connaissances, le Père Paoli, un Corse qui avait de bonnes relations en haut lieu, me dit à la veille de mon départ  :

En France, on se réjouit de voir Wilson et les soldats américains aller au secours des Alliés. On pourrait bien en pleurer un jour.

– Et pourquoi  ?... lui dis-je tout étonné.

Je sais de source certaine, m’assura-t-il, que les Américains ne vont en Europe que sur la demande de la franc-maçonnerie internationale pour prévenir l’écrasement de l’Allemagne et empêcher la France de bénéficier de sa victoire.  »

C’est tout le drame de cette année 1918 que nous devons évoquer ici, en commémoration du centenaire de l’armistice du 11 novembre, qui constitua une faute et même «  l’erreur majeure de la Grande Guerre  » (Pedroncini), déjà au jugement des esprits les plus lucides et les plus résolus de l’époque. L’Armée française avait gagné la guerre, la République lui a perdu la paix. Le traité de Versailles, signé le 28 juin 1919, convoyait la Seconde Guerre mondiale, les yeux de tous fixés sur la chimère wilsonienne.

LA GLOIRE DE PÉTAIN ÉCLIPSÉE

Le général Éric Delcourt nous a montré en deux chapitres magistraux comment le général Pétain avait acquis en 1916 et 1917 une gloire légitime qui suffit à lui assurer une reconnaissance éternelle de la Patrie (Verdun 1916, Pétain à Douaumont  !1917  : Pétain sauve l’Armée et prépare la victoire, Il est ressuscité n° 177, juillet 2017, p. 5-32).

Sous le rouleau concasseur allemand, Verdun a tenu  ! Demeure pour toujours la gloire héroïque des soldats français, paysans acharnés à défendre leur sol, et du meilleur d’entre eux, du plus sage, du plus avisé, du plus honnête et appliqué à sa tâche  : Pétain. L’année suivante, après la “ tragique aventure ” de Nivelle au Chemin des Dames, pour mettre fin à l’incroyable débâcle et apaiser la révolte des héros contre leurs misérables bouchers, il fut appelé au commandement suprême de l’Armée française. Enfin  ! C’était le 15 mai 1917, deux jours après la première apparition de Notre-Dame de Fatima au Portugal, et ce fut, aux dires de tous, un véritable miracle. «  Un miracle, disait notre Père, que l’Anti-France ne lui pardonnera pas, et n’oubliera jamais.  »

La “ méthode Pétain ”, toute d’application au réel et au possible, disait-il humblement, consistant en des offensives à objectifs limités, changea dès lors les noms de défaites en victoires  : secours sauveur aux Britanniques, lors d’une nouvelle bataille d’Ypres, fin juillet 1917; le mois suivant, dégagement complet de Verdun (Cote 304, Mort-Homme); et surtout, du 23 au 26 octobre, reprise du fort de La Malmaison, l’ “ offensive de l’audace ” voulue par Pétain, mise en œuvre par Franchet d’Espèrey et par Maistre. Les Allemands furent contraints d’évacuer le Chemin des Dames, cauchemar de nos soldats, au prix d’énormes pertes… de leur côté. Et du nôtre  : «  Le contrôle postal des derniers jours d’octobre relève, aussitôt après cette affaire, une véritable ivresse de victoire parmi les unités y ayant pris part. Le soldat a le cœur content d’avoir fait un beau coup de filet “ avec des pertes légères pour un pareil succès ”… Pour une victoire, c’en est une.  » (Philippe Pétain, Actes et écrits, p. 146-147  : conférence du Maréchal devant l’Académie des sciences morales et politiques, avril 1935).

Mais le généralissime des armées françaises, au mérite enfin reconnu, ne se faisait pourtant aucune illusion et confiait à Henry Bordeaux, le 13 juillet 1917  : «  Je resterai jusqu’au bout. D’ailleurs, on ne voudra pas me laisser le profit de la victoire. Quand on la sentira venir, on me renverra.  »

Qui, «  on  »  ?

Il suffit, pour le comprendre, d’écouter notre Père  :

«  La France avait en novembre 1917 deux hommes d’une rare compétence, d’un patriotisme éprouvé, étrangers de surcroît à toute ambition et toute cabale. Ils préparaient avec attention et génie les conditions de la victoire  : matériel, formation des soldats et des chefs, stratégie, tactique et haute politique. C’étaient Paul Painlevé [oui, Painlevé le socialiste, mais encore le sage mathématicien qui avait su discerner en Pétain le meilleur de nos généraux, le plus économe de ce précieux capital de la France qu’était la vie de nos soldats] et Philippe Pétain. Georges Clemenceau se débrouilla pour renverser l’un et pour domestiquer l’autre au profit de son secret complice  : Foch, qui n’était rien [l’échec de la Somme l’avait écarté de tout commandement effectif] et ne valait rien. À eux deux, un an plus tard, ils seront tout, ou le feront croire, pour le malheur de la France jusqu’à nos jours. Ténébreuse entente pour le Pouvoir et pour la gloire, assurée par le soutien diplomatique des Anglais, à leur profit.  »

Complot que notre Père découvrit en lisant les Carnets de guerre du major Posch, officier de liaison belge en 1914-1915 auprès du Groupe d’Armées du Nord (commandé alors par Foch), mais qui, déjà à l’époque, n’échappait pas à l’œil perspicace du général Fayolle  : «  22 novembre 1917. Foch fait de la politique… Il veut diriger la guerre et être en fait le généralissime. – 12 janvier 1918. Foch s’est montré très aimable. Il résulte de l’ensemble des conversations qu’il voudrait remplacer Pétain, en tout cas être le directeur de la guerre. En ce moment, il est le représentant militaire de Clemenceau, le vrai ministre de la Guerre.  » (Cahiers secrets, publiés en 1964)

La substitution se fit en deux temps  : Painlevé le premier fut victime d’un traquenard de police, le “ complot des panoplies ”, et tomba le 14 novembre 1917, renversé par la coalition des extrêmes, de droite et de gauche associés. Après Ribot, après Painlevé, la France avait réellement besoin d’un homme à poigne  : ce fut «  le sinistre Clemenceau  » (Fayolle), si habile à user ses adversaires les uns contre les autres, qui forma son ministère dès le 16 novembre et commença à exercer sa dictature de guerre.

Ce fut ensuite le tour de Foch, le protégé de Clemenceau et son ami, d’être promu au premier rang, à la fin de mars 1918. Rappelons-en brièvement les circonstances. La nécessité d’un commandement unique des armées alliées s’était vivement fait sentir au moment de Caporetto où s’effondra l’armée italienne (24-27 octobre 1917). Pétain, magnanime et conscient des difficultés de l’heure, avait pensé que ce rôle de coordonnateur devait lui échoir. Mais, raconte Pedroncini, «  Foch avertit Pétain que ce rôle lui échappe  : le général d’armée désigné, Duchêne, viendra le 29 octobre prendre les instructions du chef d’État-major [c’est-à-dire de lui-même, Foch]. Pétain réagit vivement  : il manifesta son intention d’aller en personne en Italie pour régler les affaires au mieux de nos intérêts et préparer le passage de l’armée italienne sous son commandement. Foch entra alors dans une violente colère. Il déclara que le général en chef voulait marcher sur ses brisées et sortit bruyamment de la salle.  » (Guy Pedroncini, Le soldat et la gloire, p. 231)

En réalité, pendant que Foch s’agitait et intriguait, le général Pétain préparait l’Armée française au terrible combat défensif qu’il pressentait devoir se jouer au printemps 1918, quand les Allemands, dégagés de leur front russe après l’armistice de Brest-Litovsk, jetteraient toutes leurs forces disponibles à l’Ouest, avant l’arrivée massive des Américains. Fenêtre de tir qu’ils allaient exploiter et dont Pétain, semble-t-il, était le seul à mesurer le péril. Mais dans le même temps, il travaillait à redonner à l’Armée ses capacités offensives (chars et avions) pour le jour où nous reprendrions le dessus, préparant dans ce but, mais en grand secret, l’offensive décisive de la victoire.

Bref, il avait, lui seul, une compréhension globale, réaliste et sage, des batailles successives qui allaient se jouer en 1918. Pedroncini l’affirme sans ambages, au terme d’une démonstration imparable  : «  Le général Pétain apparaît comme un général particulièrement complet aussi bien offensif que défensif. En 1917 et en 1918, il a dominé la guerre.  » (ibid., p. 318)

Cependant, après cent ans de mensonges officiels, la gloire de celui qui fut le véritable artisan de la Victoire est toujours éclipsée au profit de son rival, le “ fabuleux ” Ferdinand Foch. Il nous faut, à l’école de notre Père, dénoncer ouvertement et clairement le complot, «  qui nous a menés à un armistice désastreux, à une paix douteuse, à une reconstruction de la République laïque, démocratique, capitalo-socialiste qui fait durer le carnage depuis cent ans, jusqu’aujourd’hui  », empêchant le “ martyre ” de nos héros de produire tous ses fruits.

LA RUÉE ALLEMANDE

Le 21 mars 1918, un déluge de fer et d’acier s’abat sur le front britannique de Picardie entre Arras et La Fère. Au sud, la cinquième armée du général Gough, le Foch anglais  ! perd pied et reflue en désordre. Le canal Crozat est franchi, les Anglais reculent jusqu’à Moreuil et Montdidier, une poche énorme de 50 km se forme, menaçant de dissocier les armées anglaises et françaises. Heureusement Pétain est là, qui a tout prévu. Son service de renseignements est admirablement bien informé. Il envoie aussitôt ses trente-trois divisions de réserve générale pour aider Haig, et encore treize autres, prélevées sur le front français au risque de découvrir Paris. Fayolle en prend le commandement. «  Il n’existe pas dans toute l’histoire militaire un seul exemple d’une aide aussi puissante, apportée avec la même rapidité à une nation alliée  », écrivent les généraux Dufieux et Dufour pour couper court à toute calomnie (cité par Pedroncini, p. 346). Quant aux Britanniques, au lieu de jeter leurs réserves dans la bataille, ils ne pensent qu’à remonter vers Calais et couvrir les ports de la Manche en cas de malheur. Pétain défend les intérêts stratégiques français d’abord  : il lui faut maintenir un front continu pour couvrir Paris et maintenir l’armature de ses armées afin de tenir dans cette première bourrasque. Foch lui donne tort et justifie les Anglais  !

Le 26 mars, réunion de crise des gouvernants et des chefs militaires à Doullens, au nord d’Amiens. Selon la légende officielle, Foch apparut ce jour-là comme le seul capable de sauver par son énergie (toute verbale) une situation désespérée. Lisons notre Père  : «  Selon un scénario bien monté, Clemenceau et les Anglais snobent Poincaré pour lui faire admettre Foch comme “ coordinateur des armées alliées ”, donc de Pétain et de Haig… au service de celui-ci bien entendu  ! contre celui-là. Pétain accepte tout  ; nous sommes au 26 mars, toute sa pensée est à la bataille. Calme, génie supérieur, il sait que les Allemands, au plus loin de leurs bases, s’essoufflent, tandis que les réserves françaises engagées sont proches des rails et routes qui les approvisionnent en munitions et armes modernes, tandis que l’aviation française, pour la première fois, brise l’attaque allemande avec quatre cent appareils.  » Il suffit de regarder la carte, de calculer l’espace perdu, de lire les récits des uns et des autres, – en particulier le coup d’audace du corps canadien français à Moreuil, qui détermina l’État-major allemand à stopper son avancée –  : à aucun moment Pétain ne s’est laissé abattre. Mieux  : il a inauguré, contraint par l’Ennemi qui déferlait et l’Ami qui s’enfuyait, la guerre de mouvement dont il avait, seul entre tous, la pleine maîtrise tant stratégique que tactique. Ce jour-là, Clemenceau lança plusieurs fois à Foch  : «  Vous avez ce que vous vouliez  !  » Mais plus tard, quand le torchon brûlera entre les deux hommes, le “ Tigre ” confiera  : «  J’ai laissé aller cet homme sensé, plein de raison, qu’était Pétain, et j’ai adopté ce fou qu’était Foch.  » Quel aveu  !

De nouveau, le 9 avril, sans laisser de répit à ses adversaires, Ludendorff attaque, dans les Flandres, sur la Lys, de part et d’autre d’Armentières. Foch, qui a été nommé le 3 avril à Beauvais “ directeur stratégique des armées alliées en France ”, est promu le 14 au titre de “ général en chef ”. Son mot d’ordre est transmis à tous les postes de commandement  : «  Plus de recul, tenir coûte que coûte  !  » Fayolle, qui connaît la chanson et le personnage, écrit à la date du 30 mars  : «  Foch joue toujours le même rôle. Il est là, à Beauvais, prêt à dire si nous réussissons  : “ C’est moi qui ai gagné la bataille. ”  »

Malgré le mot d’ordre de Foch, le corps expéditionnaire portugais (CEP), mal approvisionné par les Britanniques et luttant à un contre cinq, est enfoncé sur la Lys. C’est une immense déroute. Passchendæle, conquis naguère par les Canadiens, est abandonné. La lutte se concentre pour la conquête du mont Kemmel en vue de prendre Ypres à revers. Foch jette les divisions françaises sans arrêt dans la bataille. C’est la guerre selon ses vues, une boucherie sans stratégie. Le bilan est effarant  : 380 000 soldats alliés hors de combat, dont 20 000 officiers, contre 320 000 Allemands. L’armée française sauve une seconde fois les Flandres ravagées, mais à quel prix  !…

La tempête passée, Foch se garde bien de renvoyer les divisions prêtées par Pétain, il maintient son dispositif de réserves derrière le front britannique, au moment où tout annonce une autre ruée ennemie en Champagne. À la date du 7 mai, l’armée française tient 650 km de front, l’armée anglaise 150, la petite armée belge 45. Mais, que nos 650 km de front n’aient plus que 43 divisions combattantes et 12 divisions de réserve, peu en chaut au “ général en chef ” Foch, qui a projeté une nouvelle offensive entre Somme et Yser pour le 15 juin, sous son commandement direct  : «  Il faut battre l’adversaire en poussant le plus loin possible avec la dernière énergie.  » Des mots… qui s’évanouissent devant les cruelles néces­sités de l’heure.

CŒUR À CŒUR AVEC LEURS POILUS

EN 1918, le général Pétain, commandant en chef des armées françaises, ne pouvait plus descendre dans les tranchées visiter ses poilus, mais il restait cœur à cœur avec eux, comme le rappela un jour son ami, le général Pershing  :

«  La douleur de celui qui commandait ces hommes a été trop souvent oubliée de ceux qui commentent ces batailles. J’ai fréquemment eu la sensation, lorsque nous étions ensemble, que je pouvais lire votre pensée et suivre votre esprit passant en revue les jours et les semaines de vos engagements sur ce terrain, quand le sort de votre pays était dans la balance… Ceux-là seuls qui savent la sollicitude de votre cœur peuvent mesurer le fardeau des angoisses qu’il a supportées  ! Aucun de vos soldats n’est tombé sans que leur chef n’en ressente une blessure, et le masque impassible qui cache vos sentiments a couvert une peine constante et sans répit...  »

Un autre lui ressemblait, c’est le général de Pouydraguin, que Henry Bordeaux rencontra, le 19 avril 1918  : «  De son observatoire, il voyait la petite ville de Sélestat où vivait sa mère. Un jour il apprit qu’elle était morte. Il a perdu sa femme il y a une quinzaine de jours à Paris où elle avait été opérée… C’est un homme très droit, très maigre, très simple. Les apparences ne comptent pas pour lui. Il a fait coudre ses étoiles sur une vareuse de soldat. Il a un très mauvais cuisinier et l’ignore sans doute. Mais il aime ses hommes comme ses enfants. L’armée et le pays ont maintenant toutes ses pensées.  »

Une fois de plus, l’Allemand a pris les devants. C’est la deuxième bataille du Chemin des Dames. Le 27 mai, Ludendorff écrase les premières lignes de la VIe armée du général Duchêne sous le feu de trente-deux canons par kilomètre  ! En rébellion contre Pétain, mais soutenu par Foch, Duchêne a concentré son monde sur l’épine dorsale de ce massif tristement connu de toute l’armée française, en vue d’une immédiate contre-offensive, selon les théories de Foch. Son armée est pulvérisée. Inconscient, Duchêne envoie en renfort dix bataillons qui traversent l’Aisne  ; coincés là, ils disparaissent à leur tour. Les Allemands franchissent les ponts que Duchêne n’a pas fait sauter et, dans la journée, la Ire armée de von Below franchit vingt kilomètres. Le 30 mai, elle atteint la Marne à Château-Thierry, comme von Kluck en 1914  !

Cette troisième percée allemande représente un véritable désastre, que bien sûr Foch n’a pas prévu. Pourtant, comme le démontre Pedroncini, «  le vaincu du 27 mai, c’est Foch, et avec lui sa tactique et sa stratégie  ». On entend plusieurs fois le général en chef répéter que nous sommes en train de perdre la guerre, et le général Anthoine, aide-major général au GQG, qui ne le porte pas particulièrement dans son cœur, écrit dans son carnet  : «  Après le 27 mai, Foch a été tapé.  » Entendez  : c’est un homme fini, il ne pense plus qu’à terminer, et vite, la guerre.

Quelle différence avec Pétain, qui n’a jamais été plus grand  ! Assumant toute la charge stratégique de la bataille, il lance, sur les flancs de la poche allemande, du côté de Reims, la IVe armée de Gouraud, et du côté de Villers-Cotterets, le groupe d’armée de réserve de Fayolle. «  Debout les héros de la Marne  !  » Les moyens manquent, que Foch refuse toujours d’envoyer. Tout de même, les chars Renault, pour la première fois  ! et notre aviation de chasse apportant leur appui décisif, l’attaque est enrayée, les Allemands contraints à abandonner précipitamment la vallée de la Marne, grâce à la manœuvre stratégique, hardie, lancée par Pétain.

Tout de même, Clemenceau s’était ému et avec lui tout le pays légal. Il exigea des explications de si rude manière que Foch lui demanda, angoissé  : «  Avez-vous l’intention de me faire passer en conseil de guerre  ?  » Mais le président du Conseil était trop engagé dans sa connivence avec son complice pour en débarrasser l’Armée française. Il ne put le sauver que par un émouvant discours à la Chambre, dans lequel il réclama la confiance du pays pour les grands chefs «  qui se battent héroïquement sur le front  », mêlant artificieusement les noms de Foch et de Pétain.

Et comme il faut toujours aux conventionnels des généraux vaincus à guillotiner pour faire oublier leurs propres crimes et folies, Duchêne fut relevé de son commandement, à juste titre. Micheler et Franchet d’Espèrey injustement, mais c’était pour couvrir Foch. Anthoine également, le bras droit de Pétain, pour nuire à celui-ci. C’est ainsi que, contre son gré, le général en chef des armées françaises se vit imposer comme nouvel adjoint le général Buat, «  fermement rallié à la doctrine  : “ Attaquez, prévenez l’adversaire par l’attaque, attaquez surtout si vous êtes le plus faible ”  » (Pierrefeu). Quelle pitié, et quelle patience chez Pétain  !

La bataille du Matz, du nom d’un affluent de l’Oise, ne dura que trois jours, du 9 au 11 juin. Elle suffit à manifester le génie stratégique de Ludendorff, mais aussi la défense en profondeur préconisée par Pétain, appliquée, en rechignant, par Humbert, qui sauva la France d’une quatrième ruée allemande sur l’Oise, Compiègne… nach Paris  ! – Nein.

La cinquième et dernière offensive allemande, “ Friedenstrum ”, se déroula en Champagne encore, mais à l’ouest de Reims, à la mi-juillet. On s’y attendait et, grâce à un coup de main d’un sergent de vingt-et-un ans nommé Joseph Darnand, on en connut exactement la date et l’heure  : 15 juillet, 3 heures du matin. Ce fut une bataille exemplaire. Gouraud, discipliné, appliqua à la lettre la tactique de Pétain qui avait expliqué à tout l’état-major de la IVe armée  : «  À vous obstiner à défendre vos chers monts de Champagne [où étaient tombés tant des nôtres], vous perdrez l’Armée et le terrain, et jusqu’où les perdrez-vous  ? Si nous tenons le coup le premier jour, ce que j’espère, ce sera fini. La bataille sera gagnée, nous reprendrons l’offensive dans les jours suivants et ce sera la victoire des armées françaises.  »

Dans la nuit du 14 au 15, deux mille batteries allemandes canonnèrent dans le vide de nos premières lignes abandonnées  : seuls des groupes de mitrailleurs, tous volontaires  ! brisèrent l’assaut de quarante-sept divisions (  !) lancées entre Château-Thierry et Berry-au-Bac. L’aviation fit des prodiges une nouvelle fois. L’attaque fut contenue… sauf à la Ve armée, de Berthelot, l’ancien compère de Joffre, partisan de Foch, qui avait désobéi aux ordres de Pétain. Partout ailleurs, «  c’est l’application intelligente et pleine de cœur de la directive n° 4 qui a assuré l’éclatante victoire défensive du 15 juillet. Cette journée où s’effondra, sur le front de la IVe armée de Gouraud, la dernière grande offensive allemande marque de façon indiscutable le tournant de la campagne 1918  », écrit le général Dufieux.

Dès le 18 juillet, Foch reprit les choses en mains, donnant à Mangin l’ordre d’attaquer l’ennemi sur son flanc, à partir de Villers-Cotterêts. Comme il avait ses relais à Paris, la presse aux ordres lui attribua tout le mérite de cette “ Seconde Marne ”. Pétain ne s’en offusqua pas, ayant déjà fait «  le don de sa personne à la France  ». Mais bientôt, Foch stoppait la remontée de nos VIe et XIe armées sur l’Aisne et ressortait de ses cartons son opération de percée en Artois, dans le cadre d’une grande offensive générale, dont il entendait assurer la direction, et lui seul.

UNE “ BATAILLE DE FRANCE ”… À LA FOCH

Le 24 juillet, Foch convoqua à son QG de Bombon le maréchal Haig, le général Pershing et le général Pétain, pour leur faire part de la “ stratégie ” qu’il avait arrêtée  : on réduira d’abord les poches allemandes, de manière à dégager les voies ferrées nord-sud, Paris-Amiens, et centre-est, Paris-Nancy. La tâche principale était confiée aux Anglais qui réduiront la poche de Montdidier. Ces préliminaires étant achevés, on refoulera l’ennemi tel un rouleau compresseur jusqu’à sa position fortifiée, la ligne Hindenburg. Ensuite, on élargira le front d’attaque jusqu’à la complète défaite de l’armée allemande. Ce sera sa “ bataille de France ” à lui, qui se prétend le Napoléon du vingtième siècle  ! Clemenceau, ébloui, pour la dernière fois… le pistonne et patronne auprès de Poincaré dès le 6 août, pour le faire “ Maréchal de France ”. Tandis que, le 26 août, Pétain reçoit la consolation d’une Médaille militaire, la seule décoration qu’il portera jamais sur sa capote, parce que c’est celle des simples soldats.

L’attaque anglaise commence donc à l’est et au sud d’Amiens, le 8 août, «  jour de deuil de l’armée allemande  » (Ludendorff). Le corps d’armée canadien commandé par le général Currie y fait merveille, épaulé au sud par l’armée Debeney. Les Allemands, un instant surpris et mis en déroute, se ressaisissent et organisent la résistance. Foch décide de les prendre en tenailles  : bataille d’Arras, au nord, et percée de Mangin au sud, entre Oise et Aisne. L’ennemi tient tête, nos troupes subissent de lourdes pertes, mais l’hémorragie ne coûte rien à Mangin ni à Foch. Ils n’imaginent rien que foncer droit devant eux, quel qu’en soit le prix. Partout, des ruines, des horreurs  : dans leur repli, lent, calculé, les Allemands se conduisent en barbares. Enfin, du 3 au 19 septembre, Ludendorff décide une retraite générale sur la ligne Hindenburg. Mais à la charnière des deux fronts nord-sud et centre-est, à Condé-sur-Aisne (Paris, 105 km), l’ennemi oppose une résistance acharnée, infranchissable.

Les 12 et 13 septembre 1918, une offensive franco-américaine est lancée pour réduire le saillant de Saint-Mihiel, entre Verdun et Nancy. Préparation de plusieurs heures menée par 3 000 pièces d’artillerie, toutes françaises. Les Américains enlèvent d’un seul élan tous leurs objectifs. C’était le premier engagement des “ sammies ”, objet de tous les dévouements des services français qui pallient leur manque de matériel comme aussi leur inexpérience du combat. Pétain et Pershing s’entendent à merveille. En deux jours, la Woëvre est libérée. Notre front de l’Est se préparait ainsi à l’assaut final. C’était capital, pour Pétain, qui voulait que l’Armée française portât le coup décisif à l’adversaire. Pour Foch, c’était un détail sans conséquence. Déjà il enlevait les troupes américaines à Pétain pour les engager dans sa nouvelle “ offensive d’importance ” en préparation  :

Les Américains, transportés en Argonne, devront avancer rapidement en direction de Mézières, les Anglais, à l’ouest, pousser vers Cambrai, et l’armée belge, au nord, avancer vers Gand et Bruxelles. Cette bataille gigantesque, linéaire, frontale, sans nouveauté tactique, sans aucune finesse stratégique, – ce n’est pas nous qui le disons, c’est Renouvin, historien reconnu de la Grande Guerre, qui écrit que «  Foch a fait preuve d’une absence totale d’imagination  » – ne donna pas les résultats escomptés, nous coûta de nouveau 100 000 morts et des destructions immenses. À son habitude, irréfléchi, inorganisé, infantile, Foch se multipliait en coups de gueule et d’attrapades de ses généraux, dont il fustigeait la passivité, en particulier Pétain, tout à son devoir, qui était la cible de ses débordements. Ainsi, le 4 octobre, le “ général en chef ” lui écrit  : «  La journée d’hier montre une bataille qui n’est pas commandée, une bataille qui n’est pas poussée, une bataille qui n’a pas d’ensemble, faute d’élan...  » Sous l’insulte, le chef de l’Armée française demeura impavide, couvrant Gouraud son subordonné.

En réalité, de l’Argonne à la mer du Nord, les armées alliées se trouvaient, à la fin de la première semaine d’octobre, arrêtées sur les dernières organisations que l’ennemi possédait encore entre la ligne Hindenburg et la ligne Hermann. Il fallut de nouveaux coups de boutoir puissants des armées françaises partout en renfort des Anglais, sous des chefs prestigieux, Gouraud, Guillaumat, Debeney, Mangin, ce dernier toujours aussi sanglant, mais efficace, pour atteindre entre les 15 et 25 octobre la ligne Hermann, dernier rempart de la puissance allemande.

Mais déjà, on parlait d’armistice… Dès le 28 septembre, Ludendorff avait compris que, pour conjurer le désastre, il fallait solliciter un armistice et pressait son gouvernement en ce sens. Le 5 octobre, le chancelier Max de Bade, nouveau chef du gouvernement impérial, adressait une note au président américain Woodrow Wilson, – pourquoi lui  ? – pour lui demander de «  prendre en main le rétablissement de la paix sur la base des 14 points  », demandant en outre la conclusion immédiate d’un armistice. Wilson, d’abord large, se fit de plus en plus exigeant. Il voulait que les négociations soient le fait des représentants du peuple allemand, et non de «  l’actuel commandement militaire  » ou de «  l’autocratie monarchique  ». C’est le contraire qu’il aurait fallu imposer. Après avoir tergiversé, Berlin accepta.

N’Y AVAIT-IL PAS D’AUTRES STRATÉGIES  ?

Bien sûr  ! et mieux pensées et plus efficaces que celle de Foch, obsédé de gloire personnelle et jaloux de Pétain, son trop heureux rival. Dans sa magistrale étude sur la Grande Guerre, notre Père confiait à ses auditeurs sa stupéfaction, bientôt changée en accusation, quand il découvrit l’existence de ces “ autres ” stratégies, qui auraient pu changer, si on les avait suivies, le cours calamiteux de cette fin de guerre.

«  Il suffit d’écouter, de lire, en réfléchissant sur la carte et sur le terrain. Il est d’abord surprenant qu’après la guerre de mouvement de 1914, les belligérants se soient immobilisés, enterrés, et tenus mutuellement à la gorge pendant presque quatre ans, sans parvenir à relâcher cette étreinte pour chercher une issue rapide dans une stratégie d’adresse et de mouvement. Les contraintes du combat quotidien et du manque d’armement suffisant l’expliquent jusqu’à la glorieuse victoire de Verdun en juillet 1916. Ensuite, de Joffre à Nivelle, et de Nivelle à Foch, l’inertie est la même, de plus en plus accusatrice.

«  Je me suis tellement étonné, trop ignorant pour m’en indigner, que j’ai été heureux d’apprendre enfin, dans la Vie de Castelnau, du général Gras, que plusieurs officiers généraux avaient émis très tôt, dès 1914, l’idée qu’il fallait tenter une victoire de revers sur les Empires centraux. Non la folle entreprise des Dardanelles, conçue par Winston Churchill comme une aventure  ! mais le débarquement à Salonique d’un corps expéditionnaire important, destiné à remonter de fleuve en fleuve jusqu’au Danube, et atteindre Budapest et Vienne, imposant un armistice au plus faible des belligérants et au plus proche de nous, l’Autriche-Hongrie. Ni les Anglais ni les gouvernants de notre République, ni nos généraux ensommeillés n’en voulaient entendre parler. Mais Gallieni, mais Franchet d’Espèrey, et Castelnau qui s’en fit le propagandiste obstiné et écouté.  »

Au début de la guerre, Franchet d’Espèrey avait à la Ve armée un chef d’état-major natif de Metz, Charles de Lardemelle, partisan du projet consistant à délivrer l’Alsace-Lorraine par des chemins détournés, en obtenant une victoire décisive sur un front lointain…

La chose commença timidement à la fin de l’année 1915 en Macédoine. On y envoya Sarrail, bête noire des cléricaux, de Clemenceau et de Joffre tout autant. «  On le voua aux gémonies, écrit notre Père. Je crois qu’il fit son travail, long, embrouillé, périlleux, avec un grand mérite.  » Guillaumat lui succéda, puis Franchet d’Espèrey après sa disgrâce de mai 1918. En quittant la France, il déclarait  : «  L’armée allemande aura longtemps encore une grande capacité de résistance  ; elle a derrière elle une série de lignes organisées jusqu’au Rhin, de plus en plus courtes. Elle peut donc tenir très longtemps et lasser les Alliés… Je l’ai dit à Clemenceau  : une des facultés indispensables à un chef, c’est l’imagination  ; elle a jusqu’à présent fait défaut à ceux qui conduisent notre barque  ; et ils en voulaient à ceux qui osaient en avoir, quitte à chercher à appliquer leurs idées quand il était trop tard… M. Clemenceau se désintéresse de l’Orient. Il a tort. Ce n’est qu’ici qu’on peut terminer vite la guerre.  »

En débarquant à Salonique en juin 1918, Franchet d’Espèrey trouva le corps expéditionnaire prêt au combat, nos troupes prêtes à en découdre sous le commandement du général Henrys, dont le chef du bureau opérations était le jeune lieutenant-colonel Charles Huntziger, plein de promesses. «  Tandis que Foch entasse par dizaines des divisions anglaises et françaises entre Ypres et Compiègne, lui, Franchet d’Espèrey, avec sa petite armée de type colonial, réalise la plus belle des percées, la plus gigantesque des conquêtes sur le front de Macédoine (carte p. 25). Son offensive foudroyante du 15 septembre 1918 rompt les lignes bulgares de Dobropolje  ; sa cavalerie entre à Uskub sans coup férir, le 28 septembre, et le 29 la Bulgarie signe l’armistice. La marche de nos soldats, ivres de conquêtes, se poursuit sur Belgrade et sur Budapest, dans l’indifférence pleine de mépris et d’arrogance de Clemenceau et de Foch.  »

En moins de quinze jours, l’armée germano-bulgare de plus de 600 000 hommes, solidement retranchée, a été défaite, 80 000 prisonniers et 800 canons ont été capturés. Le 12 octobre, le général Franchet d’Espèrey adressait ce vibrant ordre général à ses troupes  : «  À tous, je dis la fierté que j’éprouve à commander vos vaillantes armées. Votre héroïsme vous égale aux camarades du front de France. Entre ceux d’ici et de là-bas, la victoire ne distingue pas et vous avez prouvé que vous étiez dignes de partager leur gloire.  »

Quelques jours après, nos chasseurs d’Afrique firent prisonnier à Budapest le prestigieux maréchal von Mackensen, ancien vainqueur de la Serbie et de la Roumanie. Symbole vivant de la défaite des puissances centrales dans les Balkans, il fut emmené en captivité à Salonique. Pendant ce temps, les Britanniques, feignant l’inattention, menaient de leur côté et à leur exclusif profit la conquête de la Palestine, la mise en tutelle de l’Égypte et déjà celle des immenses champs de pétrole de la Mésopotamie et de l’Arabie, dépouilles de “ l’homme malade ”, l’Empire ottoman.

Ludendorff qui avait compris le danger écrivait à Berlin  : «  Le feld-maréchal [Hindenburg] et moi-même sommes convaincus qu’il faut, dans l’intérêt de l’armée, mettre fin aux hostilités. Par suite de la rupture du front de Macédoine et de la diminution des réserves qui en résulte pour le front occidental, le commandement suprême maintient sa demande formulée le 29 septembre d’une offre de paix immédiate à nos ennemis.  »

Le général Azan, biographe de Franchet d’Espèrey, si peu connu aujourd’hui, et pour cause  ! écrit  : «  Après l’écroulement du front ennemi de Macédoine et de l’arrivée de ses troupes au Danube, Franchet d’Espèrey a été empêché d’exploiter son succès par le changement de direction imposée à ses armées et par l’armistice du 11 novembre 1918… S’il avait été libre de poursuivre sa marche victorieuse, il aurait pu obtenir d’incalculables résultats, car il aurait traité les Allemands comme il avait traité les Bulgares et les Hongrois lors des armistices qu’il leur avait accordés. La deuxième Guerre mondiale n’aurait pas eu lieu, s’il était allé dicter à Berlin les volontés de la France.  » (Franchet d’Espèrey, p. 302)

LA STRATÉGIE DE PÉTAIN

Plus proche, et plus grande importance encore, était la stratégie qu’envisageait le général Pétain, en pleine concordance de vues avec Castelnau, comme l’a montré le général Delcourt (Il est ressuscité n° 177, p. 30), définie dans ses grandes lignes dès les mois de septembre-octobre 1917, où il régnait sur l’Armée française, avec le soutien actif de Painlevé. Le projet stratégique de Pétain, écrit notre Père, «  est comparable, touchant le front de Lorraine et d’Alsace laissé inactif, à celui de Franchet d’Espèrey regardant les vastes régions désertiques des Balkans. Pendant que Foch se prépare à une attaque frontale des lignes fortifiées allemandes d’ouest en est, ravageant le sol de la Patrie, l’inondant encore d’un torrent de sang… pour laisser enfin l’Allemand invaincu rentrer chez lui en bon ordre et déjà assoiffé de vengeance, Pétain invente une stratégie offensive d’une simplicité et d’une sûreté incomparables.

«  La victoire ne peut venir que de l’Est, la géo­stratégie le clame. “ Il faut chercher le point faible de l’adversaire… C’est à l’Est, à partir de Verdun, qu’on trouvera les fronts les plus faiblement tenus, les points les plus sensibles des communications ennemies  ; enfin, des gages politiques importants ”, et là sont les armées françaises, chez elles, défendant leur propre sol  : “ L’honneur de porter le coup décisif est réservé à l’Armée française. ”  »

Cette stratégie visait à acquérir des gages politiques sous formes de garanties territoriales. Libre aux Anglais de chercher en Orient leurs gages, ce que voulait le général Pétain, c’était que nous en prenions, nous, au delà du Rhin, de façon à y imposer notre paix, une paix française. «  Les politiciens ne sont pas des stratèges, et les généraux à qui l’ambition tient lieu de réflexion sont d’un manque total d’imagination et de compétence en leur propre fonction de chefs d’armée. Au printemps de 1918, Clemenceau et Foch sont prisonniers de leurs intrigues, de leurs partis, de leurs connivences. Ils vont sacrifier l’Armée française, la France elle-même demain, pour l’amour de la République laïque et pour le service de l’Angleterre. Donc, rejet hautain du projet d’offensive en Lorraine. Pétain, discipliné, se tait, mais peaufine l’hypothèse stratégique, au troisième bureau de son état-major général… en cas de besoin  !

«  Durant l’été, arrive ce que Pétain prévoyait  : ce piétinement devant les lignes Hindenburg et Hermann, l’exaspération de Foch, l’impatience du Parlement, les critiques acerbes de Clemenceau. Son projet est prêt  : il suffit de rassembler une trentaine de divisions (françaises  !) sur un front de 60 km, devant Nancy, comme en août 1914  ! pour les lancer vers Morhange et Sarrebourg, comme en 14  ! en direction de Trèves et de Mayence sur le Rhin.  » Immense coup de faux à revers qui aurait coupé les armées allemandes dans leur retraite et les aurait désorganisées, vaincues, écrasées.

Pedroncini, en bon historien militaire, a établi l’enchaînement des faits. Notre Père, lui, va plus profond, analysant la psychologie et pénétrant jusqu’au secret des âmes  : «  Évidemment, Morhange fait problème à Foch… Et puis, Pétain commande l’action, Castelnau sous ses ordres est chez lui à Nancy  ! Foch pense à quoi  ? À sa gloire qu’il se fabrique à l’ouest et au centre, à coups de grandes et sanglantes batailles. Ne vont-ils pas l’éclipser  ? Dix jours mortels passent, du 10 au 20 octobre, le dossier lorrain est sous le coude de Foch. Ce retard funeste empêche Pétain et Castelnau de déclencher aussitôt leur offensive. Foch s’en empare le 20 octobre, en change le dispositif, pour mettre Mangin, qui est son homme, en pointe extrême  ; c’est encore huit jours perdus. Enfin, l’attaque est fixée au 15 novembre. Vue l’urgence, ramenée au 14. Mais Foch est tout entier occupé de la demande d’armistice reçue par le président Wilson, agréée par les gouvernements alliés, non sans consultation du généralissime des armées alliées.  »

Et l’ “ offensive de la victoire ”, certaine et définitive, “ à la Turenne ”, n’eut pas lieu.

DES BUTS DE GUERRE DIVERGENTS

Avant de détailler l’engrenage fatidique qui conduisit à ce crime contre la France, récapitulons les buts de guerre de chacun des belligérants.

UN EMPIRE HÉGÉMONIQUE.

L’Allemagne de Guillaume II et de son état-major, prodigieux serviteurs du militarisme prussien, dominait ses alliés autrichien et turc. L’empereur avait déclaré dans une interview au Daily Telegraph, le 28 octobre 1908  : «  L’Allemagne est un empire jeune et en pleine expansion… auquel l’ambition légitime des Allemands patriotes refuse d’imposer une quelconque limite.  » Son projet était donc de s’étendre à l’Est en réglant son compte à la Russie, son ennemie héréditaire, d’abord par les armes puis en y suscitant la révolution, et à l’Ouest en annexant la Belgique, en refoulant les Britanniques sur leur île pour mieux triompher de la France. Son territoire n’a pour ainsi dire jamais été envahi, fait remarquer le professeur Jean-Noël Grandhomme  : «  En dehors de l’éphémère incursion des troupes russes en Prusse orientale en 1914, l’Alsace-Lorraine est la seule partie de l’Empire allemand qui ait connu l’invasion “ étrangère ” pendant le premier conflit mondial.  » (Une guerre mondiale dans les Vosges, 2002)

Les empereurs d’Autriche-Hongrie, François-Joseph puis Charles Ier, détestaient Guillaume II, mais s’entendirent avec lui, sous la pression de leurs généraux germanophiles, contre les Alliés décidés au démembrement de leur Empire, dernier obstacle à la révolution maçonnique en Europe. Leurs offres de paix séparée – d’avril 1917 jusqu’au 14 septembre 1918, par sept fois  ! – furent constamment refusées.

«  L’ALSACIEN DU MARÉCHAL  ».

APPELÉ en janvier 1918 à l’État-major du corps expéditionnaire d’Orient, le lieutenant-colonel Charles Huntziger fut cité à l’ordre de l’Armée d’Orient par son chef, le général Franchet d’Espèrey  : «  Officier supérieur d’une valeur exceptionnelle, après avoir brillamment collaboré aux projets des opérations exécutées en 1918 par l’armée d’Orient, en Albanie, il a eu une part prépondérante dans la conception, qui a amené la capitulation de la Bulgarie. S’est consacré ensuite avec une ardeur inlassable et une parfaite intelligence de la situation à la préparation de cette action, triomphant de toutes les difficultés. A assuré ensuite son exécution avec une indiscutable autorité et la plus grande énergie.  »

En juin 1940, le maréchal Pétain confiera au général Huntziger, dont la IIe armée avait retraité en bon ordre, la douloureuse mission de signer l’armistice. Celui qu’on appellera “ l’Alsacien du Maréchal ” en raison de ses origines alsaciennes sera successivement chef de la délégation française d’armistice à Wiesbaden et ministre de la guerre à Vichy. C’est à ce titre qu’il préparera, sous couvert d’ “ armée d’armistice ”, les cadres de la future armée française. «  L’armistice de 1940, écrit Pedroncini, a été un acte stratégique dont on a voulu faire un acte politique. On a dit que c’était une erreur  : c’est vrai. Mais une erreur allemande, comme celle des Alliés en 1918.  » (La victoire perdue, novembre 1918 – juin 1940, p. 270)

UNE COALITION DISPARATE.

«  Parmi les idées saugrenues qui ont fleuri dans le sottisier de la guerre des démocraties, écrivait Jacques Bainville dans son Journal, le 16 janvier 1918, une des plus dangereuse menace de faire des ravages  : c’est celle qui consiste à croire qu’une coalition aussi vaste que la nôtre se soutiendra toujours par la vertu de ses principes en ne s’alimentant pas d’autre chose que de désintéressement.  »

La France, entraînée dans le conflit par de stupides alliances, n’avait pour but de guerre que la “ Revanche ” de la défaite de 1870 et la restitution des “ provinces perdues ”, l’Alsace et la Moselle  ; quant à en finir avec la menace allemande, nul parti n’en avait même l’idée, à l’exception de l’Action Française qui faisait campagne pour le démembrement de l’Empire et le retour aux Allemagnes. Du fond de son désert, le Père de Foucauld écrivait à son ami, le général Mazel  : «  Il faut détruire le militarisme allemand et extirper chez ceux-ci toute possibilité de recommencement… La paix ne sera durable qu’au prix de leur écrasement.  »

Quant à la Belgique, elle avait un roi sage et pacifique, Albert Ier, qui ne poursuivait nul autre but de guerre que d’en maintenir l’indépendance, sans inféodation, dans l’honneur et l’héroïsme.

La Grande-Bretagne n’avait pas voulu cette guerre, c’est l’invasion de la Belgique qui l’y engagea. Ses soldats se battirent courageusement, mais elle fut pour la France une perfide alliée, profitant de la fixation du front occidental pour affirmer sa domination sur mer et ses visées sur le Proche-Orient. C’est ainsi qu’en 1918, tandis que les divisions allemandes se ruaient sur le front occidental, un demi-million de soldats britanniques entreprenaient à l’exclusif profit de la Couronne la conquête des dépouilles de l’Empire ottoman. Conquête et politique arabe aux immenses conséquences, toutes néfastes, comme l’a montré notre frère Jean Duns de Sainte Anne (Syrie, les leçons d’une histoire séculaire, Il est ressuscité n° 181, nov. 2017, p. 22-32). Après avoir abaissé l’Allemagne en capturant sa marine et ses colonies, elle ne permettrait jamais à la France d’acquérir une place de premier rang sur le continent.

L’Italie, prise entre deux feux, choisit notre camp par intérêt (avril 1915), pour reprendre à l’Autriche ses provinces perdues (Trentin et Istrie), s’étendre sur la côte dalmate, agrandir son domaine colonial et… déposséder définitivement le Pape de ses États Pontificaux. La Serbie, elle, rêvait de s’étendre au nord tout en se gardant des musulmans au sud. Éternel problème des Balkans, qui n’est toujours pas résolu. Quant à la Roumanie qui rejoignit le camp des Alliés contre l’Autriche au pire moment (août 1916), elle se fit écraser et occuper jusqu’à sa libération par nos troupes d’Orient en octobre 1918.

La Russie tsariste… et bolchevique, puissance en plein développement à la veille du conflit mondial, suscitant la jalousie de l’Angleterre et des États-Unis, devait faire face aux ambitions de l’Allemagne, de l’Autriche dans les Balkans et sur le Danube, des Anglais sur sa frontière asiatique. Le tsar Nicolas II, apparenté à Guillaume II, fut plus que fidèle à ses alliances (la France et la Serbie), sacrifiant pour elles ses armées et son trône. Quand la Révolution éclata, avec la complicité des Anglo-Saxons et des services de l’État-major allemand  ! la Russie sortit de la coalition en signant un armistice honteux puis la paix, au traité de Brest-Litovsk (3 mars 1918).

«  Pour la venger de cette humiliation et vaincre la révolution bolchevique, tâche doublement folle, mais héroïque, se levèrent les “ volontaires blancs ” aux illustres et malheureux chefs  : Miller, Koltchak, Kornilov, Denikine, Wrangel. Épopée tragique, fin misérable. Trotsky leva seize armées régies par une discipline de fer. Lénine, dès août 1918, fit appel aux Allemands qui occupèrent l’Ukraine et le Caucase  : premier pacte germano-soviétique  ! Dès lors, les Alliés intervinrent… en paroles, Clemenceau envisagea “ l’encerclement économique du bolchevisme ”, Foch, un “ cordon sanitaire ” destiné à préserver l’Europe de l’épidémie, Wilson déclara que “ le seul moyen de tuer le bolchevisme, c’est de fixer les frontières et d’ouvrir toutes les portes au commerce ”. Aussitôt l’argent afflua, mais quand il s’agit d’envoyer des troupes, les quatre grands se dérobèrent.  »

L’ASSOCIÉ HYPOCRITE.

Les États-Unis, parlons-en, car ils se firent prier pour venir «  sauver la liberté du monde  ». Le président Woodrow Wilson, élu en 1912, démocrate idéaliste dans un pays conservateur, commença par prêcher le neutralisme. En janvier 1917, il préconisait encore «  une paix sans victoire  », – sans restitution donc de l’Alsace-Lorraine à la France –, unique moyen selon lui d’assurer la stabilité de l’Europe… et de satisfaire les intérêts yankees. Conscient de “ la destinée manifeste ” de son pays et de sa propre mission historique, il engagea son pays dans la guerre le 6 avril 1917 – le prétexte fut le torpillage du Lusitania –, «  pour le Droit et la Démocratie contre les États autoritaires  ».

Que se cachait-il sous ces grands mots  ?

DE “ LA DESTINÉE MANIFESTE ” AUX 14 POINTS

Dès les origines, les Américains furent convaincus de la «  destinée manifeste  » de leur nation. John Winthrop, gouverneur puritain de la compagnie de la Baie du Massachussetts, débarqué en 1630, s’en fit le théoricien. Il prédit que l’Amérique serait bientôt «  la montagne vers laquelle se tourneront tous les regards du monde entier  », «  nouvelle Jérusalem  » d’où sortirait la Loi. Un des acteurs de l’indépendance devenu président en 1800, Jefferson, était lui aussi persuadé que son pays avait une mission à remplir  : montrer le chemin aux autres nations, il serait «  le meilleur espoir du monde  » ou ne serait pas.

Durant tout le dix-neuvième siècle, les acquisitions successives des États-Unis (Louisiane, Floride, grand Ouest, Alaska) renforcèrent leur conviction que, tout le Nord du continent leur appartenant, ils pouvaient non seulement en exploiter les richesses, en exterminer les Indiens… mais aussi rayonner à l’extérieur afin de régénérer le monde entier, comme l’affirmait John Burgess en 1890 en parlant des Anglo-Saxons  : «  Ils ont la mission de diriger la civilisation politique dans le monde moderne et d’apporter cette civilisation aux races barbares… puisqu’il est de l’intérêt de la civilisation mondiale que la loi, l’ordre et la vraie liberté, qui en est le corollaire, règnent partout dans le monde.  »

C’est au nom de cette “ destinée manifeste ” que les États-Unis entreprirent en 1898 la guerre de Cuba, l’opulente île du sucre et du tabac, dernier fleuron avec les Philippines de la Couronne d’Espagne. Le Sénat américain vota les crédits nécessaires pour une guerre «  altruiste et morale (  !) qui permettra la libération (  !) de Cuba  ». Par ce conflit qui fit appel à toutes les ressources de la désinformation, les États-Unis entamaient leur carrière de puissance mondiale agissant sous le mode de “ protectorats économiques ”. Le siècle qui s’ouvrait devait consacrer cette orgueilleuse hégémonie.

Mais nous savons, par la vie et la passion de la bienheureuse Marie du Divin Cœur, que le Ciel prit parti dans cette guerre moderne, entrant en “ politique ” pour faire connaître sa Volonté d’établir une paix véritable et féconde dans les âmes et sur les sociétés, et ce n’était pas celle de la “ destinée manifeste ” des États-Unis protestants, mais la restauration de la Chrétienté catholique sous le signe du Sacré-Cœur (cf. sœur Muriel du Divin Cœur, Le secret de la bienheureuse Marie du Divin Cœur, p. 300-311).

Durant les trois premières années de la Grande Guerre, les États-Unis se gardèrent bien d’intervenir, et même après le 6 avril 1917, ils se déclarèrent simplement nos “ Associés ”, pour nous fournir l’acier, le blé et les dollars – cent milliards  ! – dont nous avions besoin. Au moment de l’envoi d’un corps expéditionnaire à partir de juin 1917, Wilson confiait à son conseiller spécial, le franc-maçon et “ colonel ” House  : «  Quand la guerre sera terminée, nous pourrons forcer les Alliés à respecter notre manière de penser, parce que, à ce moment, parmi d’autres choses, ils seront financièrement à notre main.  »

Tout se déroula comme prévu par ceux qui voulaient plier l’avenir à leurs volontés et à leur religion démocratique. Du 28 au 30 juin 1917, un Congrès de francs-maçons neutres et alliés se tint à Paris, qui discuta comme une assemblée souveraine du sort des nations. La guerre mondiale était, disaient-ils, une guerre entre deux principes ennemis, celui de la démocratie et celui de l’impérialisme. Le frère Lebey, 33e degré, s’écria  : «  De Waterloo à Sedan, de Sedan à la Marne, de Lafayette et de Washington au président Wilson et au maréchal Joffre (  !), une logique obscure mène le monde à son but inconnu… Ne pas saisir l’occasion unique qui s’offre à rebâtir plus raisonnablement le monde serait une véritable folie. La France, en poursuivant la lutte [Ribot avait repoussé les offres de paix autrichiennes en mai], reste dans sa tradition. Elle a proclamé les Droits de l’homme en 1789, elle doit, en poursuivant l’achèvement de sa politique des nationalités, proclamer le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.  »

Le lendemain, le Congrès soumit aux voix treize articles qui devaient constituer dans ses lignes essentielles la charte préliminaire de la Société des Nations, et décidait qu’ils seraient envoyés à tous les gouvernements des pays alliés et neutres. Dans une motion adoptée à l’unanimité, il proclamait que «  les principes éternels de la franc-maçonnerie sont entièrement conformes à ceux proclamés par le président Wilson [dans son discours de janvier 1917]. Cette œuvre de justice internationale et de fraternité démocratique représente l’idéal même de la franc-maçonnerie.  »

Le président Masaryk, franc-maçon résidant à New York et réclamant la création d’une Tchécoslovaquie, s’étendit longuement sur les efforts qu’il avait dû fournir pour décider le président Wilson à déclarer la guerre à l’Autriche-Hongrie.

Cette résolution en treize articles fut reprise littéralement par l’autocrate Wilson et le “ frère ” House dans leurs «  quatorze points pour établir la paix du monde  » (discours du 8 janvier 1918), qui allaient commander toute la suite des négociations. Il y était question, entre autres, de l’abolition des traités secrets – que tout se passe sur la place publique, sous le contrôle des Loges –; de la suppression des barrières économiques, permettant à la puissance financière et commerciale des États-Unis de prendre le monde entier en charge  ; de l’assistance à la Russie (maintenant bolchevique  !); de la réduction des armements nationaux, sous le contrôle d’une armée internationale, – «  Et si l’armée de la SDN est battue  ?  » demandera Bainville –, du règlement «  large, libre et complètement impartial  » (sic  !) des revendications d’ordre colonial, laissant ainsi la pieuvre yankee coloniser à son tour et à son profit les colonies libérées de leur ancienne tutelle  ; de la création d’un État polonais indépendant avec couloir d’accès à la mer – couloir de Dantzig, qui sera la cause immédiate de la Seconde Guerre mondiale –; et, toujours au nom du funeste droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, du démantèlement de l’Autriche-Hongrie catholique  ; l’Allemagne protestante, elle, était épargnée, à peine rognée à l’est par la création de la Pologne et à l’ouest, par la restitution de l’Alsace. Là était le double crime.

Le tout, sous couvert d’une “ Association générale des nations ”… libérées de tout autocratisme et régies désormais par le principe démocratique  : la SDN, ancêtre de l’ONU. Ah, le beau chantier de la “ Fraternité ” universelle  ! En réalité, expliquait notre Père, «  ces Quatorze points ont tenu durant tout le vingtième siècle dans leurs griffes le destin du monde, et le tiennent encore aujourd’hui  ». C’était un “ bon pour cent ans de guerre ”, sous toutes ses formes et sous toutes les latitudes…

Tel était le projet. Voyons maintenant comme il a été mis en œuvre.

LA TRAHISON

On ne s’étonne plus que le gouvernement allemand, manœuvré par Ludendorff qui voulait «  sauver son Armée  » en passant la main aux civils, s’adressât, le 5 octobre 1918, au seul Président américain pour qu’il prît en main «  la cause de la paix  », lui conférant un rôle prépondérant dans les négociations. Un dialogue (secret  !) s’ensuivit, qui dura presque trois semaines  ; quatre notes furent échangées de part et d’autre, sans que Français, ni Anglais ni Italiens aient leur mot à dire, ni leurs conditions à imposer. L’Allemagne obtempéra aux exigences de celui qu’elle considérait comme l’arbitre “ désintéressé ” du conflit  : fin du régime autocratique, négociation au nom du peuple allemand, évacuation des territoires envahis…

Pendant ce temps, la division régnait dans le camp allié, entre gouvernants et entre chefs militaires. Le 8 octobre, Foch rédigea une première note sur les conditions d’un possible armistice  : évacuation des territoires envahis et occupation de la rive gauche du Rhin, mais sans qu’il soit question de conquête par les armes. Clemenceau acquiesça, tout en revendiquant la suprématie du pouvoir civil. Le 12 octobre, Poincaré mettait en garde le président du Conseil contre le risque d’un armistice prématuré  : «  Ce serait, disait-il, couper les jarrets de nos troupes.  »

Le 14, c’était au tour de Pétain d’adresser une note aux Armées françaises. Entre soldats, on se comprend mieux  : «  L’adversaire s’affaiblit, il évacue notre sol  : il faut l’en chasser complètement. C’est en allant jusqu’au bout de leur courage que les Français assureront à leurs enfants, dans le délai minimum, la paix définitive.  » Bien que lasses, nos troupes étaient prêtes à poursuivre le combat et rêvaient d’entrer en Allemagne pour y faire sentir le poids de la guerre. Fayolle notait, le 6 octobre  : «  Les Empires centraux demandent un armistice et l’ouverture de négociations de paix. C’est l’aveu de la défaite et aussi une manœuvre habile pour sauver la mise. Il est trop tard. La paix n’est possible que sur le Rhin...  » Le même craignait le 1er novembre «  que nos hommes ne quittent le champ qu’ils ont fécondé de leur sang au moment de le moissonner  ».

Pétain allait plus loin que Foch en réclamant l’occupation sur le Rhin de Mayence et de Cologne (que son offensive de Lorraine pouvait atteindre facilement). Mais les Anglais jugèrent ces conditions inacceptables. Haig, dont les troupes avaient subi de lourdes pertes, rejetait toute idée d’occupation de territoire de l’Allemagne et de désarmement de son armée. Pershing, lui, était d’avis qu’aucune négociation ne devait être engagée avant la défaite totale de l’ennemi  : «  Accepter le principe d’une paix négociée au lieu d’une paix dictée, c’est perdre toute chance d’aboutir à un règlement durable.  » Wilson fit écarter sa note adressée au Conseil suprême de la Guerre.

Le 23 octobre enfin, les Alliés furent contactés par le président américain, qui leur imposa de prendre ses quatorze points comme base de la convention d’armistice et du règlement de paix. «  Si les gouvernements alliés sont disposés à faire la paix selon les principes indiqués, leurs conseillers militaires sont priés de leur soumettre les conditions d’armistice… pourvu qu’ils jugent un tel armistice possible au point de vue militaire.  »

Deux jours après, le 25, Foch réunit à Senlis les commandants en chef dont les points de vue n’avaient pas changé. Le général Pétain insista sur l’offensive qui se préparait en Lorraine, à laquelle Foch venait seulement de se rallier. La disparité des forces  : 31 divisions, six cents chars et plus de mille avions face à six divisions allemandes de valeur médiocre, devait nous assurer une victoire éclatante, un nouveau Sedan qui assurerait à l’Armée française le rôle décisif dans l’effondrement allemand. Il plaidait pour nos soldats, soutenu par Pershing, qui estimait en outre que l’Allemagne devait livrer ses sous-marins et ses bases, mais il fut contredit par Haig, qui redoutait d’ «  infliger à l’Allemagne une trop grande humiliation qui ferait naître rapidement un désir de revanche  » (sic  !).

Foch opta alors pour un compromis, atténuant les exigences de Pétain et de Pershing et maintenant contre les Anglais le principe d’une occupation sur la rive gauche du Rhin. Mais déjà, dans son esprit, il n’y aurait pas d’offensive de Lorraine. D’ailleurs, dans son compte-rendu à Clemenceau, il n’en fit même pas mention et déclarait le 31 octobre devant le Conseil suprême de la Guerre réuni à Versailles  : «  Je ne fais pas la guerre pour faire la guerre, mais pour obtenir des résultats. Si les Allemands signent un armistice aux conditions reconnues nécessaires pour garantir ces résultats, je suis satisfait. Nul n’a le droit de prolonger plus longtemps l’effusion de sang.  » Sous couvert de beaux sentiments, c’était lâcher la proie pour l’ombre. En réalité, commentait notre Père, «  il voulait l’armistice, le plus tôt possible, pour en avoir seul la gloire. Clemenceau s’y rallia à son tour, n’y voyant rien que l’écrasement de ses rivaux.  »

La veille, un armistice avait été signé à Moudros entre la Turquie et… la Grande-Bretagne. Le gouvernement français, mis devant le fait accompli, le ratifia. Le 3 novembre, c’était l’armistice de Villa Guisti entre l’Autriche et l’Italie, qui accordait aux armées alliées le droit de traverser le territoire autrichien pour attaquer l’Allemagne par le sud. Et on n’en fit rien  !

Le 5 novembre, les gouvernants alliés ayant enfin accepté les Quatorze points comme base de la paix future, – pour faire tomber les dernières réticences et imposer la conclusion d’un armistice «  raisonnable et modéré  », House avait brandi la menace d’une paix séparée entre l’Amérique et l’Allemagne  ! – Wilson fit savoir à Berlin que «  le maréchal Foch a été autorisé à recevoir les représentants dûment accrédités du gouvernement allemand  ». Lequel gouvernement était pour le moins instable, puisque, le 9 novembre, l’empereur Guillaume II abdiquait, la République était proclamée et, avec le consentement des militaires, le chancelier Max de Bade était remplacé par le socialiste Ébert.

Le 8 novembre, la délégation allemande était reçue à Rethondes où lui furent communiquées les conditions d’armistice. Foch se vantera quelques jours plus tard  : «  Je les ai menés raide et leur ai fait peu de concessions.  » Des mots, encore des mots  ! Mais quand le général Pétain vint l’adjurer, le 9 novembre, de surseoir à la signature de l’armistice  :

«  Il faut penser non pas aux soldats qui peuvent tomber dans notre dernière offensive, mais aux 1 500 000 qui sont déjà tombés et qui ont bien droit à une paix à la hauteur de leur sacrifice.

Je regrette, répondit froidement Foch, mais il faut faire le deuil de votre offensive.  »

Alors, pour la première fois de sa vie de soldat, Pétain, pourtant marmoréen et si maître de lui, pleura devant son chef. Ce n’est pas sur lui qu’il pleurait, mais sur ses soldats et sur la France. Il confiera au journaliste Sauerwein, en juin 1939  : «  Jamais Wilson, Lloyd George et Clemenceau n’auraient osé résister à la volonté d’un chef victorieux qui leur aurait dit que l’intérêt vital de la France et des Alliés était de prolonger la guerre de quinze jours.  »

Alors que les Anglais avaient exigé et obtenu la livraison de la flotte allemande intacte, les Français n’osèrent pas exiger la reddition de l’armée ennemie et son désarmement immédiat, sur place. La trahison était consommée. L’armistice ayant été signé le 11 novembre à 5 heures du matin, les combats cessèrent à 11 heures. Foch et Clemenceau furent passionnément acclamés par le pays trompé, tandis que les soldats allemands rentraient dans leurs foyers avec armes et bagages, eux aussi acclamés par les populations. Le 10 décembre, les troupes de la Garde défilaient à Berlin dans des rues pavoisées, le bourgmestre les salua en disant qu’elles n’avaient pas été vaincues et qu’elles avaient «  épargné à la patrie les horreurs de la guerre  ».

ON AURA LES CONSÉQUENCES  !

Le général Pétain reçut son bâton étoilé de maréchal sur l’esplanade de Metz, le 8 décembre 1918, mais, victorieux et modeste, ayant dit ce qu’il avait à dire, il s’enferma dans le silence. «  Pétain cunctator, disait notre Père, est l’homme temporisateur qui attend que la chance ou la Providence lui parle. Il a attendu, en luttant jour après jour pour enrayer la décadence de l’Armée française (Guy Pedroncini l’a démontré dans La victoire perdue, novembre 1918 – juin 1940), et il a su que, un jour, son heure sonnerait de nouveau et qu’il pourrait donner toute sa mesure pour le salut de la France.  »

Ses proches et de nombreux généraux de l’Armée française comprirent également que l’armistice était prématuré et que la paix qui allait suivre annonçait de tristes lendemains. Ainsi du général de Cointet, alors colonel et chef au 2e bureau (renseignements) du GQG français  : «  C’est le 9 novembre au soir, assez tard, que nous apprîmes que l’armistice allait être signé. J’en ressentis une profonde déception, mêlée d’une grave inquiétude pour l’avenir, la plus grave que j’ai éprouvée de la guerre. Comme je sortais du bureau, tout à mes préoccupations, je croisais dans la rue un de mes officiers, qui fut sans doute frappé de mon air soucieux  : “ Eh bien  ! mon colonel, s’écria-t-il en m’abordant, n’êtes-vous pas content  ? Voici enfin la fin de la guerre  ? – Je n’ai jamais été plus mécontent, lui répliquais-je. Signer l’armistice maintenant est la plus grande faute que nous puissions commettre. Il était interloqué  : Mon colonel, comme pouvez-vous dire une chose pareille  ? Pourquoi consentir encore des pertes importantes puisque notre victoire est reconnue  ? Ce serait inhumain. – Nous n’aurions peut-être pas perdu 500 hommes, lui répliquai-je, nos renseignements le prouvent et vous verrez ce que cela nous coûtera plus tard. ” Je le quittai. Il n’était pas convaincu, mais certainement scandalisé de mes propos. Mon opinion était partagée par bien des camarades, notamment du 3e bureau, et les événements ne l’ont que trop justifiée.  »

Poincaré le Lorrain la partageait également, tout en marquant son impuissance à contrecarrer le duo maléfique, mais c’est ainsi en République  : «  Pour moi, la vérité est qu’on eût mieux fait d’achever la défaite de l’Allemagne avant de signer l’armistice. Mais ni Clemenceau ni Foch n’ont été de mon opinion.  » (31 décembre 1918).

Quant au général Fayolle, il constatait amèrement le 27 novembre  : «  Elle est bien singulière la révolution en Allemagne, qui se passe en grand ordre  ! Ce pays est vaincu, non écrasé. Ses armées se retirent avec méthode et les soviets de soldats ne sont guère que de la frime. Si elle réussit à rallier les douze millions d’Allemands d’Autriche, elle constituera, comme devant, une Puissance formidable qui continuera à nous menacer. Avec son principe des nationalités, le président Wilson nous a mis en mauvaise position. D’ailleurs ce principe n’a jamais que nui à la France. Il est ridicule, ce président qui se pose en conducteur des peuples, en nouveau Messie  !  »

Le général Anthoine écrit dans son testament militaire au sujet de Foch  : «  C’est ainsi qu’il en vient à conclure le 11 novembre à Rethondes un armistice qui mettra l’armée allemande en droit de dire qu’elle n’a pas été battue. Armistice que l’honneur et la raison ne permettaient d’ailleurs de signer qu’au-delà du Rhin. Armistice qui tuait dans l’œuf l’offensive du général de Castelnau à laquelle il revenait quatre jours plus tard de réaliser en Lorraine cette victoire dont on a tant parlé, à défaut de l’avoir eue.  »

Et voici maintenant les politiques. Le plus lucide était Jacques Bainville, effrayé de constater que l’empire allemand, œuvre de Bismarck et des Hohenzollern, serait respecté dans ce qu’il avait d’essentiel  : l’État, puissance politique génératrice de toutes les autres. Il notait dans son journal à la date du 14 novembre 1918  : «  Quelques jours vont décider de la suite du siècle et dire si notre victoire aura des résultats durables ou si elle n’aura été qu’une victoire à la Pyrrhus. Si la République allemande se stabilise, les héritiers de Bismarck en auront fait un État aussi redoutable que celui d’hier et dont nous supporterons désormais tout le poids.  » Il l’annonça pour «  dans vingt ans  » dans son livre magistral “ Les conséquences politiques de la paix ” (1920).

Et Maurras, en écho, le 25 novembre 1918, écrivait en manchette de l’Action française  : «  Vous comprendrez et connaîtrez mieux la République allemande quand elle aura acclamé Hindenburg comme président.  » Supposition “ burlesque ” aux dires des railleurs, qui se réalisa pourtant en 1925; et en 1933, le vieux maréchal Hindenburg appelait Hitler à la Chancellerie  !

Stupéfait d’apprendre le 1er décembre 1919 de la bouche de Poincaré que «  quatre jours de bataille de plus auraient condamné les armées allemandes de capituler en rase campagne. C’est pour échapper à ce désastre que l’Allemagne a signé l’armistice  », Maurras annonçait  : «  Nous avons couru et nous courons tête baissée à des sacrifices infiniment supérieurs. La fausse humanité l’aura ainsi emporté sur la vraie, il nous reste à endurer les conséquences.  »

«  Ce fut l’honneur de l’Action française, conclut notre Père, de Maurras et de Bainville, comme celui du maréchal Pétain exigeant, mais en vain, que l’Armée française soit payée de ses sacrifices, d’avoir dénoncé à la face du pays, la trahison d’un armistice signé prématurément, “ au nom d’une fausse humanité ”, et l’injustice imposée par Wilson et Lloyd George à un Clemenceau paranoïaque, d’un Traité de paix déjà gros de la débâcle française de 1940  !  »

UN COURT MOMENT D’IVRESSE

AVANT Strasbourg, Obernai, la cité de sainte Odile, fit un accueil triomphal au général Gouraud, commandant la glorieuse IVe armée  : «  Lors de la rentrée des troupes françaises à Obernai, le lundi 18 novembre 1918, venant de Bischoffsheim, la population se précipita à leur rencontre et le vieux drapeau de 1864 ouvrit la marche du cortège, en tête les vétérans de 1870. En débouchant sur la place de l’hôtel de ville, les cloches du Kapellturm lancèrent les volées de leurs sons joyeux et majestueux dans le cliquetis des armes et de la ferraille et c’est un immense cri “ Vive la France  ! ” qui jaillit de toutes les poitrines.  » (Mémoires de C. Spindler)

Mais “ l’éblouissement tricolore ” comme on l’a appelé eut des suites moins brillantes…

LA PLUS GRANDE POLITOLOGUE DU SIÈCLE

Cette suite, pour ainsi dire implacable, de causes à effets, ne se comprend vraiment que «  dans cette grande lumière qui est Dieu  », qui jaillit des mains et du Cœur Immaculé de Marie, “ la plus grande politologue du siècle ”, comme aimait à dire notre Père.

Quand éclata la guerre, le 2 août 1914, guerre que saint Pie X avait vue d’une manière prémonitoire comme une chose horrible et un malheur sans précédent, c’était pour notre guérison, notre salut  ! «  Les saints le comprirent comme le châtiment mérité de l’Europe chrétienne, et particulièrement de la France, la plus aimée de toutes les patries, la plus coupable, la plus châtiée donc jusqu’à ce qu’elle revienne à son premier amour et à sa première foi, à son Christ-Roi et à son Église catholique romaine, par le Sacré-Cœur de Jésus et par le Cœur douloureux et Immaculé de sa Reine et sainte Mère, la Vierge Marie  » (CRC n° 308, décembre 1994, p. 1).

Cette divine et salutaire vérité, nos pauvres poilus la comprirent plus ou moins consciemment, dans la fournaise du Linge ou de Lorette, dans l’enfer de Verdun ou de la Somme, au Chemin des Dames, et jusque dans les heures sombres de 1918.

C’est au cœur de cette guerre horrible, au moment où les francs-maçons de tous pays se réunissaient en conciliabules pour imposer, en treize ou quatorze Points, leurs projets de fraternité universelle sans Christ et sans Église, où le pape Benoît XV lui-même s’apprêtait à lancer son “ Appel aux belligérants ” (1er août 1917), aussi utopiste qu’inefficace, que Notre-Dame apparut à trois petits pastoureaux de Fatima, et leur annonça que Dieu voulait dans sa Volonté de Bon Plaisir  : «  Établir dans le monde la dévotion à mon Cœur Immaculé.  » (13 juin)

«  Si l’on fait ce que je vais vous dire, beaucoup d’âmes se sauveront et l’on aura la paix.

«  La guerre va finir. Mais si l’on ne cesse d’offenser Dieu, sous le règne de Pie XI, en commencera une autre pire. Quand vous verrez une nuit illuminée par une lumière inconnue, sachez que c’est le grand signe que Dieu vous donne qu’il va punir le monde de ses crimes par le moyen de la guerre, de la famine et des persécutions contre l’Église et contre le Saint-Père.

«  Pour empêcher cela, je viendrai demander la consécration de la RUSSIE à mon Cœur Immaculé et la Communion réparatrice des premiers samedis du mois.  » (13 juillet)

Frère Thomas de Notre-Dame du Perpétuel Secours.
Camp Notre-Dame des Tranchées, juillet 2018.

Précédent    -    Suivant