La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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La Contre-Réforme Catholique au XXIe siècle

IL EST RESSUSCITÉ !

N° 192 – Novembre 2018

Rédaction : Frère Bruno Bonnet-Eymard


EN ALSACE, SUR LES PAS DE NOS HÉROS

L’Hartmannswillerkopf. «   Cette montagne que couronne la croix, signe du sacrifice et du pardon, est avec le mont Sainte-Odile, une de nos pierres sacrées, à la fois un autel et un refuge.   » ( Général de Pouydraguin, 1935 )

C’EST avec les sentiments d’une véritable piété filiale que nous avons poursuivi, cette année encore, pour la cinquième fois, la visite des champs de bataille de la Grande Guerre, sous le patronage de “ Notre-Dame des Tranchées ” et la houlette de notre frère Gérard toujours sur la brèche, «  in obœdientia et dilectione  », afin que le “ Mémorial de nos héros ” dressé par notre Père dans son “ Histoire volontaire ” et exposé au cours d’une réunion inoubliable, le 11 novembre 1994, au palais de la Mutualité à Paris, demeure vivant dans l’âme de nos enfants, et que la flamme qu’il a allumée dans nos cœurs, “ catholiques et français toujours  ! ” passe d’une génération à l’autre.

C’est donc en nous rendant sur les lieux mêmes du sacrifice de nos héros que nous avons visité l’ensemble du front, depuis la Marne (2014), l’Artois (2015), Verdun et les Monts de Champagne (2016), le Chemin des Dames (2017), jusqu’au front des Vosges, avec ses deux versants lorrain et alsacien, en cette année 2018, et nous y avons trouvé chaque fois la confirmation, entière et décisive, de la réponse que notre Père donnait il y a vingt ans à la question lancinante  : «  Qui est responsable de la mort, en quatre ans de guerre, de 1 500 000 jeunes Français “ couchés froids et sanglants sur une terre mal défendue ”  ?  »

La réponse, vous la trouverez une nouvelle fois exposée en lisant ce numéro consacré à la Grande Guerre dans les Vosges, spécialement à ceux que le bienheureux Charles de Foucauld n’hésitait pas à appeler “ les martyrs de la charité ”. Tous n’étaient pas des héros, ni des saints, mais tous étaient les représentants, notre Père nous l’expliquait dans un sermon du 11 novembre 1980, «  de ce que le paysan français chrétien a produit de plus énergique, de plus brave, de ce catholicisme de vieille souche française qui, depuis des siècles, a donné tant de héros, de saints, mais en même temps, un tel peuple de gens fidèles à leur devoir, sans trop savoir pourquoi  ».

Le maréchal Pétain pensait de même  : «  Nos paysans qui formaient le fond de notre armée savaient que les moissons ne viennent que du labeur et du sacrifice des hommes. Ils ne s’étonnaient donc pas à Verdun d’avoir à donner leur vie pour sauvegarder la terre où ils étaient nés. Le sentiment religieux était profondément enraciné chez beaucoup de paysans  : leur foi ne séparait pas Dieu de la Patrie.  » (Discours du 18 juin 1922)

Ni Jeanne d’Arc ni notre Père «  ne séparaient Dieu de la Patrie  » et nous recueillons cet héritage comme une Volonté sainte de Dieu, à l’exemple de nos héros de misère. Notre Père continuait  : «  Dans les tranchées, il y avait peut-être des saints. Il y avait certainement beaucoup de gens dont la foi était très vive et qui étaient comme le levain dans la pâte, mais enfin, dans les tranchées, il y avait cette pâte humaine, ces millions d’hommes qui piétinaient dans la boue, la boue jusqu’aux genoux, quelquefois jusqu’à la ceinture et qui voyaient courir les rats à côté d’eux, dans une atmosphère de puanteur, de saleté  ! au vent, à la pluie, à la neige, à la tempête, toujours guettés par la mort, guettés par l’ennemi. Ils sont restés là quatre ans, incroyable  ! Avec l’adversaire à quelques mètres d’eux.

«  Nous l’avons vu quand nous sommes allés visiter l’un des champs de bataille que je trouve le plus parlant, le linge, où l’on voit bien qu’on se battait pour un mètre de terrain  ; ils sont restés quatre ans sur le sommet de ce calvaire, de ce “ Golgotha ” vraiment, qui a une forme de crâne humain. Ils sont restés là tellement près qu’il y avait des fils de fer, des grilles de fil de fer au-dessus des tranchées parce qu’on pouvait se jeter des grenades d’une tranchée à l’autre. Gagnant quelques mètres, reculant de quelques mètres… On le comprend, c’est le sommet des Vosges  : un peu plus d’un côté, c’est la France envahie  ! Un peu plus de l’autre, c’est la victoire et on dévale libérer l’Alsace. C’est prodigieux comme héroïsme  ! Pas l’héroïsme d’un Bayard ou d’un du Guesclin, mais l’héroïsme de tout un peuple attaché à sa terre… Ce qui les a fait tenir là, c’est l’amour du sol, c’est l’amour de la terre française.  » (sermon du 11 novembre 1980)

L’ALSACE AU CŒUR DES POILUS

L’Alsace, perdue et reconquise, nous a appris «  que c’est d’être Français  ». La première leçon fut de René Bazin, dans “ Les Oberlé ”, illustrée par “ Mon village ” de Hansi, et le premier objectif un pèlerinage à Obernai, où Mgr Freppel a voulu que soit rapporté son cœur, quand la chère province redeviendrait française, – il y croyait fermement –, car c’est là, au pied du mont Saint-Odile, disait-il, que deux passions l’avaient saisi  : «  l’amour de Dieu et de l’Église et l’amour de la France  ».

Tout au long des quatre ans de guerre, l’Alsace et la partie de la Lorraine (Moselle) annexées par l’Allemagne de Bismarck restèrent dans le cœur de nos poilus comme une terre de France à libérer. Nos buts de guerre n’étaient-ils pas de recouvrer les “ Provinces perdues ” par la défaite et le traité de Francfort de 1871  ? Et plus d’un de nos généraux partageaient la résolution du grand Turenne  : «  Il ne faut pas qu’il y ait un homme de guerre en repos en France, tant qu’il y aura un Allemand en deçà du Rhin en Alsace.  »

C’est en Haute-Alsace que se déroulèrent les premiers combats au mois d’août 1914, mais l’impréparation de ces offensives et surtout nos premiers revers en Lorraine et sur la frontière Nord contraignirent le haut-commandement à un repli stratégique sur les crêtes vosgiennes. C’est pour la possession de ces crêtes que se livrèrent, tout au long de l’année 1915, «  l’année du martyre de l’infanterie  », de sanglants et terribles combats, particulièrement difficiles en montagne, au Harmannswillerkopf et au Linge, qui devaient constituer nos deux visites de guerre pendant le camp. Ensuite, pendant plus de deux ans, les Vosges redevinrent un “ secteur calme ” comme on disait, qu’il fallait cependant “ tenir ”… Surprise  ! à partir de l’été 1917, on recommença secrètement au GQG à regarder du côté de l’Alsace, cette fois pour une attaque d’envergure destinée à prendre de revers les armées ennemies, pénétrer en Allemagne et y imposer une capitulation sans conditions. C’est le “ génial stratège ” Pétain qui en eut toute la conception, dès le mois de juin 1917, comme l’a découvert et établi le professeur Guy Pedroncini  :

«  Pétain ne s’est nullement contenté d’une stratégie passive, – “ J’attends les chars et les Américains ” –, il en a imaginé une autre très originale. Il a conçu le projet de déplacer l’axe de la guerre menée jusqu’alors par l’armée française. Par une large extension du front britannique, par l’entrée en ligne de l’armée américaine en Lorraine, il prévoyait de regrouper l’armée française en deux grandes masses ayant retrouvé leurs capacités offensives et aptes à mener une bataille, soit anglo-française, soit franco-américaine, soit exclusivement française en Alsace. Pour Pétain, les intérêts de la France ne sont pas en Flandres, et il serait vain de vouloir mener une bataille où les Britanniques joueraient le premier rôle et les Français le second.  » (Le soldat et la gloire, 1989, p. 204) À la différence de Joffre et Foch, le général Pétain donnait ainsi à la Haute-Alsace, – les choses évoluant, ce sera en 1918 la Lorraine –, une priorité stratégique, y préparant une offensive qui permettrait d’obtenir des gages substantiels en territoire ennemi.

Ce n’est pas seulement dans les bureaux du GQG, c’est aussi dans le cœur des Français que l’Alsace conserva une place privilégiée durant toute la Guerre, comme en témoigne cette lettre de la famille Dubarle de Grenoble écrite à ceux qui entretenaient les tombes françaises à Krut et à Oderen, dans la vallée de la Thur, en particulier celle de leur fils, tombé au champ d’honneur à Metzeral  :

«  Dans la désolation de notre deuil, ce nous est un réconfort de penser que dans cette Alsace pour laquelle mon fils a donné sa vie, des âmes pieuses et des cœurs fidèles veulent bien souscrire à nos douleurs et à nos regrets. Nous avons tout donné à la France et à l’Alsace, nos deux fils, notre gendre  ; nous n’avons plus d’enfants, il ne nous reste plus que dix petits orphelins sans père. Puissent tant de sang et de larmes contribuer à la victoire de la France et à la délivrance de notre chère terre alsacienne.  » (citée par Henry Bordeaux, Vie et mort du général Serret, 1927, p. 20)

L’ALSACE FIDÈLE À LA FRANCE

En Alsace captive également, les cœurs attendaient l’heure de la délivrance. Il est de bon ton aujourd’hui de passer sous silence ou de mépriser cette fidélité alsacienne, mais voici le témoignage d’une mère de famille recueilli par l’écrivain royaliste Raymond Postal après la Guerre, témoignage aussi émouvant que “ La dernière classe ” d’Alphonse Daudet  :

«  Quand j’étais encore une toute petite fille et que j’ai commencé à aller à l’école, je parlais à peine le français  : maman m’avait enseigné tout ce qu’elle en savait, et ce dialecte alsacien, qui était sa langue, qui est la mienne au fond, et que je n’ai jamais parlée à mes enfants… Je n’ai jamais su l’allemand, je n’ai jamais sérieusement voulu l’apprendre. Mais j’ai étudié le français avec amour. Les sœurs de Ribeauvillé, qui ont toujours été si fermement françaises me l’ont enseigné les premières, en cachette, dans leur petite école du village. Parvenue à mon âge, je retrouve avec émotion, dans l’éloignement du souvenir, le bon visage de sœur Théophile, qui apportait tant de patiente obstination à nous diriger parmi les règles de la grammaire, et qui nous disait si gentiment  : “ Il faut apprendre, mes petites filles, pour que les soldats français soient fiers de vous quand ils reviendront... ” Et pour nous reposer de l’étude, elle nous racontait les fastes de l’Histoire de France  ; elle peuplait la petite salle de tous les preux, les paladins, les évêques, les rois qui ont fait la France, cette patrie qu’un injuste sort avait atteinte et que, Dieu aidant, la victoire relèverait un jour… Pauvre sœur Théophile  ! elle est morte trop tôt, mais je suis sûre que jusqu’à son dernier souffle elle a cru à la victoire qu’elle avait promise à tant de petites filles émerveillées…

«  Et nous avions le Saint-Odile, carrefour de la vie spirituelle française. Dans leur dépit, les Allemands l’appelaient un nid de Français, Franzosennest

«  Puis 1914, la guerre… Un grand vent d’espoir, et tous les drames du devoir. Mon mari est parti dans les premiers jours sous l’uniforme allemand [Entre 1914 et 1918, 380 000 Alsaciens-Lorrains furent mobilisés sous l’uniforme allemand, 17 000 seulement purent passer du côté français]. Il est resté presque toujours, comme la plupart des Alsaciens, sur le front oriental. Nous étions tranquilles  : vous me comprenez, nous savions que la guerre nous coûterait peut-être sa vie, mais qu’il ne porterait pas les armes contre ses frères…

«  Nous-mêmes, nous avions trois neveux dans l’armée française. L’un d’eux, aviateur, est tombé en 1917, dans notre vallée même, aux combats du Vieil- Armand. J’ai eu de la fierté et comme le sentiment que ce neveu, que nous aimions comme un autre fils, payait pour mon mari, rachetait la place que celui-ci occupait dans l’armée ennemie… Il y a eu des larmes de joie sur nos visages, ce 22 novembre… Pendant quatre ans, jour après jour, dans cette cathédrale toute proche où j’allais tout enfant, femme et filles d’un soldat allemand, mes filles et moi nous avons prié pour les âmes des héros français, pour celles des martyrs alsaciens, pour la victoire des armes françaises…  » (Le roman de l’alsace, 1927, p. 51-59)

Voilà qui dit le drame de l’Alsace pendant ces quatre ans de guerre, et nous introduit dans celui de la Grande Guerre elle-même.

JUSQU’AU BOUT DE LA VÉRITÉ

CAPITAINE BELMONT

Après avoir conduit ses chasseurs alpins sur tous les fronts, des Vosges jusque dans les Flandres et retour, le capitaine Ferdinand Belmont, tombé en héros au Hartmannswillerkopf, le 28 décembre 1915, écrivait ces lignes  : «  Plus tard, quand on pourra revenir à tête reposée sur ces mois d’épopée, que de réflexions, que de considérations, que d’enseignements aussi sortiront de l’époque tourmentée que nous traversons et qui sera certainement une des plus grandes de l’histoire de France. Ce sera comme un pèlerinage ému et souvent douloureux, pèlerinage spirituel le long de ce calvaire que gravit tout le pays et que chacun gravit pour son compte. Que Dieu ait pitié de nous  ! Qu’il accepte tous les sacrifices pour le rachat des fautes commises par notre France  ! Espérons qu’à l’école de cette dure épreuve elle aura compris la leçon.  » (Lettres d’un officier de chasseurs alpins, 8 décembre 1914)

C’est ce pèlerinage que nous faisions pour la cinquième fois sous le patronage de Notre-Dame des Tranchées, dans le même esprit et avec la compassion même du cœur de notre Père  : «  dans cette grande lumière qui est Dieu  », la guerre cesse d’être absurde ou l’effet de la brutalité des hommes  : «  Elle était pour eux, écrit-il, un drame de colère et d’amour, de justice et de miséricorde du Dieu Tout-Puissant conduisant ses peuples à la conversion, à la réparation et à son pardon, enfin à la Victoire  ! Ceux qui tombaient au champ d’honneur étaient donc considérés comme des victimes salutaires, des hosties saintes pour leur peuple  », complétant en leurs corps et leurs âmes «  ce qui manque à la Passion du Christ  » (Col 1, 24), pour «  le canton de son Corps mystique qu’est le saint royaume de France  », pour parler comme Jean de Terrevermeille.

Mais pour comprendre pleinement la leçon de cet immense sacrifice que Dieu demanda à nos pères, il faut, en s’aidant des études les plus impartiales et démontant un à un les mensonges officiels, aller jusqu’au bout de la vérité  : «  Nous irons jusqu’au bout de cette histoire véridique, annonçait notre Père en 1994, de ce grand procès rouvert en notre Haute Cour imaginaire, afin qu’au bout de cent vingt ans d’imposture aux trois guerres mondiales, et de Gambetta à de Gaulle, en passant par Joffre, Gamelin, Nivelle et autres Foch, notre doulce, notre sainte France, fille aînée de l’Église, débarrassée de ces tueurs, retrouve son âme avec son juste culte de ses véritables héros et sauveurs, au plus loin des idoles révolutionnaires, dans son ordre millénaire, catholique, royal, communautaire. L’œuvre sera poursuivie dans une sereine et admirable lumière jusqu’à notre vilain temps… L’histoire de 1914-1918 prend sous nos yeux, émus d’une piété nationale infinie, une grandeur tragique.  » (CRC n° 299, p. 35)

VIENS AVEC NOUS SUR LA MONTAGNE  !

Ce n’est pas le temps ni le lieu ici de raconter notre périple en Alsace. Nos jeunes gens en ont gardé de fortes impressions et de merveilleux souvenirs. Notre rendez-vous et notre base arrière était l’Institut “ Don Bosco ”, la colonie salésienne qui avait accueilli les jours précédents le camp Notre-Dame des Enfants, celui des “ petits ”, dans le Sundgau.

Dès leur arrivée, les “ grands ” apprirent qu’ils avaient deux heures pour former les groupes, s’installer, pour une nuit seulement  ! afin d’être à l’heure pour la messe célébrée dans le village voisin, et que le lendemain, nous prenions la route de l’Hartmannswillerkopf, 63 kms. Le ton était donné, et la consigne  : «  La cohésion des légionnaires, on n’abandonne pas les copains dans les côtes, le bon chef est celui qui réussit à ramener tout son monde à la maison, avec le sourire  !  »

Et de fait, dès le soir de la première étape, nous étions au pied de la montagne. Le lendemain matin, accueillis avec bienveillance par le recteur du sanctuaire de Notre-Dame de Thierenbach, niché dans son écrin de forêts entre montagne et plaine, nous découvrîmes avec émerveillement le plus populaire et le plus important pèlerinage marial du Haut-Rhin, prieuré bénédictin de style baroque, à l’abbatiale éblouissante de la gloire de ses saints aux vêtements d’or et de la cour céleste autour de la Vierge Immaculée, “ notre généralissime aux douze étoiles ”, comme dit frère Gérard. Après la messe, portés par tous les ex-votos peints qui ornent les murs de la basilique, nous vénérâmes la statue de Notre-Dame des Douleurs, dévotion chère aux Alsaciens, ainsi qu’une relique du Père de Foucauld provenant de son linceul.

L’après-midi, nous montions au Hartmannswillerkopf par le col Amic, du nom d’un autre officier de chasseurs (15e BCA), très aimé de ses hommes, tombé en héros le 21 décembre 1915. «  Quelle joie, écrit frère Henry, quand, au plus dur de la montée, des paysages fabuleux se révèlent à nous et nous parlent du Bon Dieu. On pense aux Mémoires et Récits de notre Père sur les Chantiers de jeunesse…  »

L’HARTMANNSWILLERKOPF, MONTAGNE SACRÉE
25 DÉCEMBRE 1914 – 5 JANVIER 1916

L’Hartmannswillerkopf, dénommé par les poilus “ Vieil-Armand ” et par les Allemands “ hwk ”, fut, écrit Henri Martin, «  sur le front occidental de la Grande Guerre, l’un des points où, malgré la difficulté du terrain et la rigueur du climat, furent livrés en 1915 les combats les plus tragiques et les plus meurtriers. Les quelque 40 000 hommes de troupes d’élite tombés des deux côtés pour la possession de cette crête rocheuse en sont la preuve. Sanglant calvaire, la montagne abrupte, aujourd’hui reboisée, qui, de tous les points de la plaine attire et fascine le regard, est devenue pour l’Alsace, comme le mont Sainte-Odile, la montagne sacrée.  » (Le Vieil-Armand 1915, journal de guerre du lieutenant Henri Martin, 1979)

Dernier contrefort des Vosges, situé presque en face de Mulhouse, entre les vallées de la Thur et de la Lauch, entre les villes de Thann et de Guebwiller, cet éperon rocheux s’avance comme un haut promontoire vers la plaine d’Alsace (carte p. 11). Son intérêt stratégique explique l’acharnement des combats au cours desquels il fut disputé durant toute l’année 1915.

PRÉLUDE A LA BATAILLE

La bataille de l’Hartmannswillerkopf commença par un fait d’armes digne de nos vieilles chansons de geste. Dans les premiers jours de janvier 1915, après les durs combats de Steinbach et de Cernay, un peloton du vaillant 28e bataillon de chasseurs alpins prit possession du sommet enneigé. Les Allemands voulurent à leur tour s’en emparer et envoyèrent trois sections pour les en déloger. Mais nos chasseurs, une poignée  ! réussirent à contenir leur attaque. Le jeune sous-lieutenant Canavy, familier de tous les coups durs au bataillon, fut alors envoyé en renfort. Malgré la neige et le sol rocheux gelé, la température descendue à – 14°, il réussit à organiser sur la crête une enceinte fortifiée, à l’aide de blocs de pierre et de troncs d’arbres entourant un réduit central. Toute la première compagnie du 28e s’y installa, sous le commandement de Canavy, qui avait la confiance de son chef, le capitaine Regnault, autre héros de légende.

Toutes les attaques ennemies furent repoussées. Pendant chaque accalmie, on entendait dans la vallée l’appel du clairon Mosnier sonner le refrain du 28e Alpin. Mais les Allemands s’obstinaient et, le 19 janvier, trois bataillons aguerris de la Landwehr bavaroise montèrent à l’assaut, sous un effroyable bombardement, et parvinrent à encercler la position, coupant le fortin de ses arrières.

Plusieurs compagnies de chasseurs furent alors envoyées en renfort, mais ne parvinrent pas à briser l’encerclement. Là-haut, le clairon continuait à sonner. «  Cette sonnerie lointaine et étouffée par l’épaisseur de la forêt était poignante à entendre, mais quel réconfort elle apportait  ! La 1re compagnie tenait bon et son moral ne devait pas être entamé, pour qu’elle clamât ainsi à la face de l’ennemi et au cœur des camarades sa volonté de résister jusqu’au bout.  »

Huit compagnies allemandes tenaient maintenant le front du Silberloch [où se trouvent aujourd’hui le cimetière et le monument national] entre le camp retranché de Canavy et le reste des bataillons. La lutte dura trois jours sans relâche, âpre et coûteuse  : à un contre huit, nos chasseurs résistèrent magnifiquement. L’eau et les munitions commençant à manquer, il était urgent de les secourir. Le 22 janvier, à 14 heures, nos chasseurs s’élancèrent à nouveau vers les tranchées ennemies dans un furieux corps à corps. Là-haut, le clairon sonnait la charge. Bientôt, ce fut la percée, victoire  ! le verrou avait sauté… Quand, tout à coup, à 15 heures, une formidable explosion secoua la montagne. Sur le sommet, un nuage de feu et de fumée monta parmi les sapins. Les Allemands qui avaient réussi à hisser jusqu’au rocher du panorama un minenwerfer, à moins de cent mètres du fortin, l’écrasaient sous ses terribles engins. Le sous-lieutenant Canavy eut la tête emportée au troisième coup, le clairon Mosnier aussi fut tué. Après le vingtième coup, le silence se fit sur l’Hartmannswillerkopf.

Quand l’émissaire allemand précédé d’un fanion blanc, pénétra dans l’enceinte dévastée, il fut stupéfait de ne trouver devant lui qu’une poignée de chasseurs, et ne put s’empêcher de s’exclamer  : «  Vous êtes des braves  !  » En témoignage de leur admiration, les Allemands rendirent les honneurs à leurs prisonniers et, fait unique durant la Grande Guerre, ceux-ci défilèrent à Mulhouse, l’arme sur l’épaule droite. Quant au petit sous-lieutenant Canavy, au regard clair et franc, l’enfant chéri de la première du 28e BCA, il avait eu la gloire de mourir comme un vrai héros de Sidi-Brahim.

LE GÉNÉRAL MARCEL SERRET

66e D I, LA “ DIVISION D’ALSACE ”

La veille, 21 janvier 1915, le colonel Serret, notre ancien attaché militaire à Berlin, avait reçu le commandement des troupes opérant sur la montagne. Nommé général le 29 janvier, il prit la tête de la 66e division, appelée “ Division d’Alsace ” ou “ Division bleue ” de la couleur traditionnelle des chasseurs. À partir de ce jour, la bataille du Hartmannswillerkopf fut intimement liée au destin de cet officier, qui avait en lui l’étoffe d’un grand chef «  au cœur généreux et à l’âme ardente  », auquel l’écrivain Henry Bordeaux a consacré une belle biographie  : Vie et mort du général Serret (1927).

Au cours de cette terrible année 1915, Serret gagna non seulement le cœur de ses chasseurs, mais aussi celui des Alsaciens des trois vallées redevenues françaises, que l’Allemand tentait par tous les moyens de nous reprendre. «  Son influence sur la population civile était considérable, écrit son adjoint, le colonel Verguin. Rien de ce qui touchait au bien-être matériel et moral de l’Alsace ne lui échappait. Très respectueux des usages locaux [à l’image de nos rois, quand l’Alsace devint française, au dix-septième siècle] il ne manquait jamais d’assister chaque dimanche à la grand-messe et il arrivait toujours à l’heure exacte pour recevoir l’eau bénite de la main du vénérable curé de Saint-Amarin, pendant que le suisse le conduisait solennellement à la place d’honneur. À la sortie, suivant la coutume, il tenait, avant de remonter en voiture, une sorte de cercle où les notables de la vallée pouvaient l’entretenir librement, familièrement, de leurs vœux.  »

Mais c’est surtout de ses soldats que le général Serret était le plus proche. «  Très résistant, très dur à la fatigue, il parcourait les premières lignes tous les matins dès l’aube. Il s’informait à cette occasion, en faisant parler ses chasseurs, de leur situation, de leurs désirs et il donnait aussitôt des ordres pour qu’ils fussent satisfaits. J’ai été frappé, écrit Verguin, de voir apporter, peu de jours après sa prise de commandement, des améliorations matérielles à l’installation de la troupe, améliorations que nous ne cessions de réclamer depuis longtemps, mais en vain. C’est qu’il avait une volonté de fer. Et il se rendait compte par lui-même des besoins de chacun. Il avait en outre un don assez rare chez un grand chef, il savait faire parler son interlocuteur et savait l’écouter. J’ai eu souvent l’occasion de l’entretenir, alors que j’étais un simple chef d’escadron commandant l’artillerie d’un secteur, de questions quelquefois délicates  : le général savait me mettre à l’aise et m’encourager à dire ce que j’avais sur le cœur. “ Les actes héroïques, les hauts faits d’armes, disait-il, on n’a pas souvent l’occasion d’en accomplir. Mais on a tous les jours et à tous les instants celle de bien servir, faire son devoir avec un zèle inlassable, du mieux qu’on peut et en dépit des traverses. On a l’occasion de lutter toujours et de ne désespérer jamais. ”

Le général Serret consacra sa claire et énergique volonté à la reconquête de l’Hartmann. Il commença par une inspection minutieuse, car il savait qu’une telle opération ne pourrait aboutir qu’en la concevant, la préparant et l’organisant avec un soin extrême  : tranchées de départ, lignes de repli, boyaux d’accès, abris, emplacement de batteries, acheminement du ravitaillement, tout fut analysé, dirigé, contrôlé. «  Il était, écrit Bordeaux, de ceux qui ne laissent rien au hasard avant de se confier à l’élan et à l’endurance des hommes.  » Comme le général Pétain.

«  Toute la matinée, écrivait-il à son épouse le 16 mars, courses aux avant-postes pour observer sous toutes ses faces, tous ses éclairages, une position que je veux faire attaquer  ; voir les batteries que je fais mettre dans des endroits invraisemblables  ; m’assurer que toutes les liaisons téléphoniques, optiques et autres sont prêtes à fonctionner, que tous ceux qui commandent ont bien leurs ficelles dans les mains. Je répète à tous qu’il faut tout arranger pour que cela marche, même si on a toutes les guignes, et que le jour de l’action, il faut se dire qu’on aura toutes les veines.  »

Et le lendemain  : «  Vous ai-je dit que dimanche, nous avons eu une très belle messe en musique à Bitschwiller  ? Les populations sont très catholiques. C’est d’un grand effet sur elles qui nous croyaient des parpaillots, de montrer que les autorités vont à la messe, en font célébrer de solennelles. Et cela a été aussi une vraie surprise pour ces bons Alsaciens de voir dans nos rangs un certain nombre de prêtres officiers ou sous-officiers. Tout cela, c’est du travail pour la France.  »

Du 23 au 26 mars 1915, ce fut l’assaut général et le sommet fut enlevé par le 152e RI, les “ Diables rouges ”, dont la fougue et le savoir-faire égalaient ceux d’un bataillon de chasseurs. Les Allemands furent culbutés sur les flancs est de la montagne. Le général Serret monta lui-même au sommet décorer les braves et dire à tous son contentement. Mais la guerre continuait et, sans se faire illusion sur sa durée, il écrivait, lucide  : «  Après s’être démoralisés ou pourris, et parfois les deux à la fois pendant vingt-cinq ans, on voudrait avoir expié et vaincu en quelques mois, ce ne serait pas juste.  » Pendant plus d’un mois, les Allemands s’acharnèrent à reprendre le terrain perdu, y réussirent plusieurs fois, mais chacune de leurs attaques fut suivie d’une contre-attaque victorieuse des nôtres. À quel prix, mon Dieu  ! Quand nos chasseurs tenaient le sommet, la concentration des feux de l’artillerie adverse déployée en demi-cercle dans les bois et les vallonnements de la plaine, alors que nous ne pouvions leur opposer qu’un nombre de batteries très inférieur faute de terrains propices à leur installation, opérait des ravages dans leurs rangs.

GÉNÉRAL DE POUYDRAGUIN
LA VICTOIRE DE METZERAL
15 – 21 juin 1915

Au mois de juin 1915, ce fut la bataille de Metzeral, menée et gagnée conjointement par la 66e division de Serret et la 47e du général d’Armau de Pouydraguin. Les Allemands s’avançaient en effet de façon dangereuse par la vallée de la Fecht (Münster), menaçant la liaison entre nos deux divisions de montagne. Joffre autorisa cette action commune, que les deux chefs, qui se valaient, préparèrent avec une grande minutie. Durant la première quinzaine d’avril, le mauvais temps fit rage dans les Hautes-Vosges, empêchant toute opération d’envergure. «  Cette accalmie imposée par les intempéries, raconte Pouydraguin, nous fut précieuse car elle nous permit de préparer sans trop de précipitation, malgré l’impatience du haut commandement, l’opération en projet  : créer de nouvelles positions de batteries, déplacer l’artillerie lourde et l’artillerie de campagne dont la division venait d’être dotée, ouvrir de nouveaux observatoires, améliorer les relations télégraphiques, téléphoniques et optiques, construire des abris à l’épreuve, assurer en dépit de la neige la liberté des routes et chemins, installer de nouvelles ambulances, etc.  »

Le général Louis-Marie d’Armau de Pouydraguin présente le drapeau des chasseurs à un blessé dans un hôpital du secteur, l’unique drapeau   ! chaque bataillon ne possédant qu’un fanion (L’Illustration).

Cette longue et minutieuse préparation fut la clé du succès remporté par Pouydraguin. De nouveau, nous rencontrons un chef éminent, courageux et compétent, très apprécié de ses hommes et soucieux d’épargner leur sang autant que de soutenir leur moral, déployant pour cela une inlassable activité. Patriote animé d’une foi profonde, cet Alsacien appartenait à une vieille famille de noblesse militaire. Il eut la douleur de perdre deux de ses fils, tués à deux jours d’intervalle au cours de la bataille d’Artois, les 9 et 11 mai 1915.

Le 15 juin, l’assaut est donné, l’artillerie et l’infanterie étant parfaitement coordonnées. Victoire  ! le front était percé. En l’espace de huit jours et au prix de combats acharnés, nos troupes contraignirent les Allemands à évacuer la haute vallée de la Fecht, jusqu’au village de Metzeral, verrou qui leur assurait la libre circulation dans la vallée de Münster. Nous ne pouvons raconter ici en détail cette bataille. Évoquons seulement la figure du commandant Charles Barberot, qui réussit, à la tête des lions du 133e RI, à s’emparer du “ point 830 ” réputé imprenable.

Dans un élan extraordinaire, mais après une magistrale préparation d’artillerie, qu’il avait lui-même dirigée, il enleva son bataillon en six vagues successives. Les prises furent énormes en prisonniers et en matériel. Le sergent Bernardin, du 5e BCP, unité que prendra en main Barberot peu après la bataille de Metzeral, écrit au sujet de son chef  :

«  Patriote ardent et soldat dans l’âme, le commandant connaît à fond son métier, et nous a paru tout de suite d’une valeur bien au-dessus de son grade. Mais il a des idées personnelles, et il fait fi de la routine dont tant d’autres chefs supérieurs ne sont pas encore affranchis. Son franc-parler, que ne tempère aucun souci de plaire, a dû nuire à son avancement. À cette date déjà (juillet 1915), il pose en principe que l’artillerie doit conquérir le terrain, et que l’infanterie ne doit que l’occuper – tout comme le général Pétain –; point de ces attaques non préparées, où l’on fait tuer inutilement des hommes en les lançant contre du matériel intact  : réseaux de barbelés, blockhaus, etc. “ On doit entrer l’arme à la bretelle dans les deux premières lignes d’une position ennemie ”, dit-il. Il est grand partisan aussi du combat à la grenade et nous enseigne la progression dans les boyaux à peu près telle que la régleront les instructions de 1916. Aussi, malgré ses manières bourrues, sous lesquelles se cache un excellent cœur, il a vite fait de nous conquérir tous, gradés et chasseurs. Avec lui, nous irions au bout du monde. Quant à moi, j’en fais mon idéal de chef, et jusqu’à la fin de la guerre, dans ma petite sphère, je tâcherai de prendre modèle sur lui.  »

Nous les retrouverons l’un et l’autre au Linge…

Autre héros, tombé au champ d’honneur le 15 juin 1915 sur les hauteurs de Metzeral  : le capitaine Robert Dubarle, du 68e BCA, originaire de Tullens près de Grenoble, juriste et député de l’Isère avant la guerre, père de famille. Il s’était porté volontaire en août 1914; son entrain, sa foi chevaleresque et son complet oubli de lui-même le faisaient adorer de ses hommes. Lui-même avait une admiration sans bornes pour eux  ; il notait dans son carnet  : «  De ces modestes et héroïques vertus que nul ne connaît, que ne soulignent ni citation ni récompense, se dégage une si haute leçon de courage et de résignation, que nous devons la méditer et en être réconfortés. Si notre sort nous paraît trop dur, et que nous sommes tentés d’en murmurer, songeons à ceux qui souffrent plus que nous et qui ne se plaignent pas, à ces obscures et silencieuses victimes, dont le sang baigne depuis des mois le sol de notre Patrie, et en fera germer le salut et la victoire.  »

Celui que son colonel avait surnommé “ le Bayard du 68 ” savait prêcher l’héroïsme à tous, même à ceux de l’arrière. Il avait écrit à sa belle-sœur Jeanne  : «  C’est à vous, à vos sœurs comme à vos amies, qu’il appartient de vaincre l’ennemi et de permettre à ceux que vous aimez d’accomplir leur devoir tout entier. Soyez partout calmes et gaies. Si vous êtes inquiètes, ne le dites pas, si vous êtes tristes, sachez paraître joyeuses  ; si un chagrin vous accable, au-dessus de votre angoisse mettez votre volonté patriotique. Ce que je vous demande est aussi difficile que la tâche qui nous incombe. Mais cet héroïsme silencieux de tant d’âmes féminines rejoindra l’héroïsme de ceux qui se battent. Ainsi vous aurez la douceur de vous sentir plus étroitement, plus tendrement unies à ceux que vous aimez et dont vous êtes séparées. Vous ne vous sentirez plus inutiles. Vous aurez à chaque heure du jour la sensation du soldat sur la brèche. Vous participerez véritablement à la défense de la patrie menacée, en lui conservant une de ses plus nobles, de ses plus chevaleresques traditions, celle de savoir souffrir et se battre dans la joie.  »

28 DÉCEMBRE 1915, GÉNÉRAL SERRET
TOMBÉ EN PREMIÈRE LIGNE

À l’issue de la bataille de Metzeral, le général Serret rédigea une note remarquable sur les ouvrages défensifs à mettre désormais en œuvre, de façon à «  tenir le front avec le moindre effectif, ce qui ne s’obtient que par le flanquement et toujours le flanquement  ». Là encore, du réalisme à la Pétain.

Avec une âme de croisé  : «  La France s’est levée pour une guerre sainte, disait-il. On ne faillit jamais quand on défend une sainte cause.  » À partir de septembre 1915, note Bordeaux, on le sentit tout à son affaire, comme un religieux qui prend la mesure du tragique de l’existence, mais qui au fond reste serein, parce qu’il se sait dans la main de Dieu. Pour l’extérieur, «  bravoure et gaieté  »  : c’étaient ses consignes. Le général pressentait que les Allemands allaient tout faire pour s’emparer de nouveau de l’Hartmannswillerkopf, qu’ils bombardaient quotidiennement par un déluge d’obus. Comment prévenir l’attaque  ? En attaquant soi-même. Serret monta alors une opération, qui fut la dernière pour lui, devant nous assurer la possession de l’ensemble du massif du Vieil-Armand. Dans cette nouvelle préparation, rien n’était détail pour lui, même de perdre un temps précieux «  pour faire envoyer poêle et charbon à de pauvres bougres que j’avais trouvés, écrit-il, mangeant leur soupe tout à fait froide dans des abris où il y avait un pied d’eau  ».

Le 21 décembre, ce fut l’attaque, menée dans des conditions climatiques épouvantables  : ouragan, neige en tourbillon, froid glacial. Au centre, le 152e RI parvint à dépasser la crête et à s’établir à trois cents mètres en contrebas, mais sur les flancs, les Jäger (chasseurs) allemands, très aguerris, résistèrent avec opiniâtreté et, à la faveur du brouillard, contre-attaquèrent et réussirent à encercler et à faire prisonnières nos troupes en pointe. C’était un demi-échec, dont le général Serret, dans son rapport du 26 décembre, prit sur lui toute la responsabilité. Il n’invoqua, pour se couvrir, ni le temps, ni l’avertissement donné à l’ennemi la veille de l’attaque par un déserteur, ni l’insuffisance des moyens que Joffre avait mis à sa disposition, non, il assuma tout, en vrai chef.

Deux jours plus tard, le 28 décembre, au cours d’une inspection en première ligne, il fut grièvement blessé par un éclat d’obus au-dessus du genou, et son artère fémorale sectionnée. Son officier d’ordonnance réussit à le traîner jusqu’à une excavation du rocher et à comprimer la plaie, mais les secours se firent attendre. «  Je lui dis  : “ Vous devez beaucoup souffrir, mon général. – Il y a une belle pensée dans L’imitation de Jésus-Christ, me répond-il, Si vous ne pouvez souffrir avec joie, du moins souffrez sans vous plaindre. ” Et il ne s’est pas plaint.  »

Quand enfin il fut évacué, à l’infirmerie où attendaient déjà deux chasseurs blessés, il exigea qu’on les soignât d’abord. Son casque ayant roulé sur le brancard, un infirmier le plaça sur sa tête. Le général murmura  : «  Pas comme ça, les étoiles en avant… toujours.  » Et demandant qu’on prévienne son épouse, il ajouta  : «  Vous savez, Chabrières, ma femme est énergique, c’est une Française, vous pouvez lui dire la vérité.  » Elle arriva deux jours après à son chevet, à l’hôpital de Moosch. La gangrène menaçait, on dut lui couper la jambe. Avant l’opération, le général demanda à se confesser et à communier.

À l’aumônier qui l’assistait et lui dit, pour le consoler  : «  Le cœur et le cerveau suffisent pour servir la France, quand on ne peut plus marcher pour elle  », il répondit d’une voix forte  : «  Je la servirai jusqu’à mon dernier souffle.  » Ce dernier souffle, il le rendit le 6 janvier 1916. Il repose aujourd’hui dans le cimetière de Moosch, au milieu de ses chasseurs.

D’UN CHAMP DE BATAILLE A UN AUTRE

Trop de sang avait coulé pour d’éphémères et maigres résultats. Attaques et contre-attaques, conduites de part et d’autre avec une violence inouïe, s’étaient soldées par des pertes énormes. Il était temps de cesser le massacre. Le général Gallieni, devenu ministre de la guerre, écrivit le 5 janvier 1916  : «  Nécessité de mettre fin aux opérations isolées dans le genre du Hartmannswillerkopf et d’épargner la vie des hommes.  » La montagne sanglante fut alors classée “ secteur calme ”, et le demeura jusqu’à l’armistice du 11 novembre 1918.

Nous quittâmes ce haut-lieu de l’héroïsme français en emportant dans notre cœur ces paroles du capitaine Belmont  : «  Il faut, puisque nous sommes tous des soldats sur le même champ de bataille, accepter résolument la lutte, fermement, et se garder de toute pensée de lâcheté ou de recul. La victoire est à ce prix. Quand on combat pour la victoire que nous savons, quel sacrifice pourrait nous faire peur  ? Prions, prions, le plus ardemment qu’il nous est possible… et puis… laissons Dieu nous mener où il lui plaira.  »

Pour nous, il s’agissait de poursuivre notre route, nous confiant à la Bonne Providence et au dévouement de nos amis qui avaient ménagé itinéraires et étapes. Contournant le massif du Vieil-Armand par le sud, nous remontâmes la jolie vallée de la Thur jusqu’à Kruth en passant par le sanctuaire de Notre-Dame de Bon Secours à Oderen, avant de franchir le col de même nom et nous retrouver sur le versant ouest, côté lorrain. Étape à Saint-Amé, au pied du Saint-Mont, puis, par Remiremont, où naquit la bienheureuse Alix Le Clerc, Rambervillers et Baccarat, sans jamais quitter des yeux la “ ligne bleue des Vosges ”, nous gagnâmes Saint-Quirin, un des plus beaux villages de France, au pays de Sarrebourg. Poursuivant, entre deux répétitions d’oratorio, instructions et exposés  : l’épopée des poilus d’Alaska  ; la bataille de Morhange, emblématique de la Grande Guerre  ; Marie Leczinska, la Reine selon le Cœur de Jésus  ; Madame Bastian, au centre de l’affaire Dreyfus  ; Charles de Rose, le père de l’aviation de chasse  ; le maréchal de Turenne et sa légendaire campagne d’Alsace  ; l’abbé Kremp, le fondateur des Sœurs de la Providence de Ribeauvillé, sans oublier les grands convertis alsaciens du XIXe siècle (Libermann, Bussières, Ratisbonne)…

C’est par la trouée de Saverne que nous revînmes en Alsace. «  Quel beau jardin  !  » s’écriait déjà le roi Louis XIV, en pénétrant dans la riche plaine redevenue française. Après une étape appréciée à Marmoutiers, nous fîmes en deux jours nos trois pèlerinages  : sur la tombe du Père Krémer à Wolxheim, au cœur de Mgr Freppel à Obernai et en haut du mont Saint-Odile, aux reliques de la sainte patronne de l’Alsace, princesse et abbesse, celle qui guérit de tout aveuglement… avec en bonus la “ première ” de l’oratorio en présence de frère Bruno, dans l’église des Jésuites de Molsheim, dédiée à saint Georges et centre de la Contre-Réforme ou Reconquête Catholique au dix-septième siècle, tout un programme  !

De Ribeauvillé, nous gagnâmes Ammerschwihr à l’entrée de la vallée d’Orbey. Nous étions au pied de l’épais massif boisé du Linge, dont les extrémités réunissaient une fois de plus les deux thèmes favoris de tous nos camps Notre-Dame des Tranchées  : le sanctuaire des Trois-Épis, marqué par la grâce divine en l’an 1491, et le champ de bataille du Linge…

LE LINGE, «  TOMBEAU DES CHASSEURS  »
20 JUILLET – 16 OCTOBRE 1915

L’expression a été inventée par les Allemands eux-mêmes  : «  Un soir, un soldat originaire de Munich, plus loquace que ses compagnons, avoua à nos parents consternés la cruelle vérité. Il leur dit textuellement, ce que nous traduisons  : “ Vous savez, les nôtres ne comprennent pas l’obstination des Français à vouloir percer, coûte que coûte, notre front au Lingekopf. Ce sont, en majeure partie, de tout jeunes chasseurs qui nous attaquent sans répit, avec un courage frisant parfois la témérité  ! Ce sont de vrais diables (Teufel) déchaînés  ! Malheureusement, ils se font massacrer les uns après les autres… Si cela continue, le Linge deviendra le tombeau des chasseurs  ! (das Grab der Jäger) ”  » (Auguste Raffner, préface du “ Linge Tombeau des chasseurs ” de François Tisserand, réédition 2004)

Comment se fait-il que le Haut-Commandement français n’ait pas compris ce dont s’étonnaient à juste titre nos ennemis  ? Cent ans après, c’est à peine si la lumière a été faite sur ce drame, un des plus sanglants de la Grande Guerre.

Le Linge, ou “ gazon du Leinge ” comme on l’appelait autrefois, forme un éperon rocheux à l’extrémité d’un massif vosgien dont les pentes boisées et abruptes se profilent du Nord au Sud. Son sommet, le Lingekopf (985 m), est relié à d’autres sommets, le Schratzmännele (1047 m) et le Barrenkopf (981 m) par une crête, qui domine au sud la vallée de la Fecht vers Munster et Colmar, au nord la vallée de la Weiss, vers Orbey et Kayserberg, reliées l’une à l’autre par le col du Wettstein. À la différence de l’Hartmannswillerkopf, rien ne prédisposait cette montagne “ dérisoire ”, comme l’appellera un combattant, à devenir le théâtre d’un terrible affrontement  : aucun aménagement défensif particulier n’y avait été installé à la veille du conflit, et le massif lui-même est trop éloigné d’un côté de la plaine d’Alsace, de l’autre des cols et des grandes routes des Vosges, pour constituer un objectif stratégique digne d’intérêt.

Alors, pourquoi la bataille du Linge  ?

Après les combats en Haute-Alsace d’août 1914 jusqu’à Colmar et Mulhouse, nos troupes se replièrent en bon ordre vers la crête principale des Vosges (Grand Ballon), abandonnant le terrain conquis à l’exception de la partie méridionale du Sundgau, des vallées de la Thur et de la Doller qui resteront françaises durant quatre ans. Les Vosges furent alors classées “ front défensif ”, elles auraient pu le rester.

Mais à la fin de cette première année de guerre, quand l’ensemble du front se figea dans la ruine et la boue, la chimérique théorie de l’offensive à outrance, qui nous avait coûté déjà plusieurs centaines de milliers de morts, fit place, dans l’esprit des grands chefs de l’Armée, à l’illusion d’une percée possible. Joffre, faisant fi de l’avis de ses meilleurs généraux de rechercher ailleurs la décision, se vanta de “ grignoter ” l’ennemi et lança les armées françaises partout à l’attaque.

C’est ainsi que nos bataillons de chasseurs à pieds ou alpins, qui formaient des troupes d’élite, furent affectés au front des Vosges et qu’en janvier 1915, le généralissime y prescrivit plusieurs offensives d’envergure  : d’abord sur l’Hartmannswillerkopf pour atteindre Cernay et Mulhouse (  !), et plus au nord, en direction de Munster et de Colmar par les hauteurs nord et sud de la Fecht. Mais sur ce second front, les Allemands devancèrent les Français et déclenchèrent une violente poussée le 19 février  ; le 22, toute la crête du Linge était en leur possession, qu’ils s’empressèrent de hérisser d’ouvrages de défense et de tranchées bétonnées.

L’état-major français s’obstina et, fin mars, ordre fut donné au général Dubail, commandant du groupe d’armées de l’Est, au général de Maud’huy (VIIe armée dite “ des Vosges ”), de préparer une grande offensive sur un front de douze kilomètres, allant du Linge au Reichakerkopf (les deux hauteurs dominant la vallée de la Fecht). Au préalable, il fallait dégager la haute vallée des éléments ennemis avancés. L’opération fut confiée au général d’Armau de Pouydraguin (47e division de chasseurs) en lien avec la 66e division du général Serret. Ce fut la seule victoire obtenue durant l’année 1915 sur le front des Vosges, pour les mêmes raisons, nous l’avons vu, que la victoire remportée par le général Pétain à Vimy sur le front de l’Artois  : préparation minutieuse, concertation ­artillerie-infanterie  !

Messe et sonnerie aux morts au Wettstein, où reposent les corps de 3 538 chasseurs, tombés au cours des combats du Linge.

LA CRIMINELLE OBSTINATION DE JOFFRE

Le général de Pouydraguin demanda d’exploiter immédiatement cette percée et de poursuivre l’offensive en fond de vallée, en ne laissant pas à l’ennemi le temps de se ressaisir. Menace d’encerclement qui contraindrait l’armée allemande à la retraite.

Mais Joffre ordonna de reprendre le plan de débordement de Munster “ par les hauts ”, c’est-à-dire par le Linge, élaboré par son État-major. «  Décision lourde de conséquences  : selon un rapport explicite du 8e chasseurs allemand daté du 15 juillet 1915, il apparaît que devant Metzeral, entre Muhlbach et l’Ilienkopf et même jusqu’à Landersbach, la ligne de défense allemande ne présente plus que des successions de trous individuels, quelques éléments de tranchées creusées à profondeur de genou, sans continuités ni liaisons, sans blockhaus de combat ni d’abris, avec un seul réseau de barbelés d’une largeur d’à peine trois ou quatre mètres, le tout en pleine vue des Français et desservi par une seule voie d’accès, étroite et praticable de nuit seulement.  » (Durle- wanger, Le drame du Linge, édition 2010, p. 41).

Il n’en était pas de même sur “ les hauts ”. Depuis trois mois, les rapports de la 3e brigade de chasseurs, commandée par l’excellent colonel Brissaud-Desmaillet et chargée de préparer le terrain d’attaque du massif du Linge à partir du Wettstein, faisaient état «  de fébriles activités du côté allemand  : l’on y entend des roulements de véhicules, des abattages d’arbres, des explosions de mines, des bruits de pics, significatifs d’importants travaux dont le couvert de la forêt et un camouflage remarquable permettront de ne rien déceler…  »

Le 20 juin, au plus fort de la bataille pour Metzeral, les Allemands, mis en éveil au Linge par l’activité de nos patrouilles et par l’ouverture prématurée de parallèles de départ, se mirent à bombarder nos positions, à pousser leurs propres tranchées jusqu’aux lisières et à renforcer toutes leurs défenses accessoires (réseaux de barbelés, abattis, etc…).

«  Le général de Pouydraguin, de plus en plus inquiet et préoccupé, décide de faire part de ses appréhensions au général de Maud’huy. Ses reconnaissances personnelles devant le Linge, jointes à l’expérience acquise devant Metzeral, portent le commandant de la 47e division à “ considérer comme bien aventurée et lourde de conséquences une offensive à travers une zone boisée longue de plusieurs kilomètres, très abrupte, située en haute altitude, où l’action de notre artillerie ne pouvait être que très imprécise, faute de vue ”.  » (ibid., p. 52)

Que croyez-vous qu’il arriva  ? Le rapport défavorable fut mis sous le coude, le général de Pouydraguin, qui avait eu le courage et la loyauté d’avertir ses supérieurs de la folie d’une telle attaque, fut écarté et l’opération confiée à un autre, plus docile  : le général Nollet reçut le commandement de la 129e division, composée de jeunes appelés de la classe 1915, renforcée par la 3e brigade de chasseurs (­Brissaud-Desmaillet) détachée de la 47e division. Il ne faisait pas bon s’opposer aux projets de Joffre  ! Nollet, bon républicain et franc-maçon notoire, ne fit pas de difficulté pour exécuter les ordres.

«  ON VOUS ATTEND  !  »

Les Allemands avaient compris qu’une offensive de grande ampleur se préparait sur le Linge. L’effet de surprise était donc nul. Leurs bataillons de choc, élite de l’armée allemande, occupaient la position Linge-Schratzmännele-Barrenkopf. Avec leur sens méthodique de l’organisation, ils avaient couvert le massif d’un vaste réseau d’abris fortifiés et de casemates de béton protégeant des nids de mitrailleuses, de chevaux de frise, barbelés et tranchées creusées à même la roche  ! Un chemin de fer avait été posé pour leur apporter le matériel nécessaire depuis les Trois-Épis. Une puissante artillerie de montagne (plus de cent pièces  !) était dissimulée dans le Rain des Chênes derrière le massif, de façon à battre toute la zone des combats. En l’espace de quatre mois, ils avaient transformé l’ensemble du massif en une véritable citadelle, sans que les Français en contrebas puissent observer ces travaux, à cause de la densité de la forêt. Quand nos chasseurs, le jour de l’attaque, parviendront aux barbelés allemands, ils y verront accrochés des écriteaux  : «  On vous attend  !  »

Du côté français, le col du Wettstein avait été aménagé en camp retranché devant servir de base de départ à l’attaque. De multiples abris étaient construits pour servir de cantonnements, de dépôts ou d’ambulances, aux unités qui seraient engagées. Mais la route des crêtes construite par les territoriaux, venant du col de la Schlucht et se faufilant à travers les sommets boisés, était trop en vue de l’ennemi et inutilisable de jour. C’est donc la nuit qu’étaient acheminées les tonnes de matériel nécessaires. Quant aux boyaux de communications, ils furent creusés en direction des lignes ennemies, sous les tirs incessants des guetteurs et de l’artillerie ennemis.

L’attaque, initialement prévue pour le 1er juillet, fut repoussée au 20 juillet, donnant ainsi aux Allemands le temps de parfaire leur dispositif de défense. En première ligne, la 3e brigade du colonel Brissaud-­Desmaillets devait mener l’assaut, avec au total cinq bataillons, soit 7 500 hommes. À droite, le 22e bataillon devait prendre le Barrenkopf, tandis qu’à gauche, les 14e et 54e bataillons, sous les ordres du commandant de Reyniès, s’empareraient du Lingekopf, du Collet et des pentes Sud du Schratzmännele  ! Ces deux assauts sur les ailes devaient permettre aux 30e et 70e bataillons du lieutenant-colonel Messimy d’attaquer la Courtine et les carrières du Schratz, au centre du dispositif.

Pauvres chasseurs  ! C’est un enfer qui les attendait.

L’HOLOCAUSTE DES CHASSEURS

Dès l’aube du 20 juillet, la préparation d’artillerie commença. Intense, le bombardement fut cependant imprécis, à cause de la forêt très dense qui gênait les artilleurs. En réponse, les allemands déclenchèrent un violent tir de barrage sur les tranchées et les boyaux de communications français, causant de lourdes pertes. François Tisserand, témoin de ces bombardements, les décrit comme une «  avalanche infernale de poudre, de métal, écrasement, destruction, cyclone diabolique, c’est un spectacle fantastique, une vision d’hallucinés ou de déments  ». La résonance des coups de canon dans les vallées leur donnait une allure d’apocalypse.

Enfin, sous un soleil de plomb, l’attaque fut déclenchée à 14 heures. Mais rien ne se passa comme prévu, car les ouvrages défensifs allemands étaient… intacts. Les premières vagues françaises, empêtrées dans les barbelés dès leur sortie des tranchées, prises sous un violent feu des mitrailleuses, furent clouées au sol. Seuls quelques éléments du 22e bataillon, pionniers et cisailleurs, parvinrent à atteindre le bois, mais pas un ne revint. Pour préserver la vie de ses hommes, Messimy annula l’attaque prévue au centre. Les pertes étaient énormes  ; en quelques heures, certains bataillons avaient eu la moitié de leurs effectifs mis hors de combat. Georges Maurice, observateur d’artillerie, parle d’un champ de bataille «  recouvert de vareuses bleues  ».

Le 21 juillet, la brume empêchant toute action de l’artillerie, la journée fut consacrée à la “ remise en ordre ” des unités. Mais le lendemain, on remit cela, avec une nouvelle préparation d’artillerie, aussi insuffisante que l’avant-veille.

Pendant des heures, les chasseurs attendirent, massés et stoïques, dans leurs tranchées de départ. «  Les obus de 75 passaient par groupe en sifflant et claquaient méchamment contre la montagne. À cette cadence, il ne restera bientôt plus un sapin debout dans la forêt du Linge  ! disaient-ils entre eux.  » Après huit heures de bombardement, ce fut l’assaut  : la 5e brigade (en réserve le 20 juillet) attaquait à droite la Courtine, tandis que la 3e devait prendre d’assaut le Collet du Linge. Le 120e bataillon de marche avait été appelé en renfort. Âgés pour la plupart d’à peine vingt ans, ces chasseurs recevaient leur baptême du feu. Ils s’élancèrent vigoureusement contre l’ennemi, tout sembla d’abord céder devant leur enthousiasme et leur élan. Mais ils furent rapidement fauchés sur place par les nids de mitrailleuses abrités dans les blockhaus que l’artillerie n’avait pas détruits. Les pertes furent à nouveau effroyables sur toute la ligne.

Au soir de ce deuxième jour, le commandant de Reyniès, brave entre les braves et chef d’une troupe aguerrie (14e BCA), laissait éclater sa colère  : «  Voilà le résultat d’une attaque contre des fils de fer intacts. Ceux qui veulent s’entêter sur de tels procédés seront responsables de tout le sang inutilement versé. Ces attaques d’infanterie contre des grillages me font l’effet d’un monsieur qui voudrait enfoncer une grille à coup de seaux d’eau. La plus belle eau ne fera pas une brèche. Il paraîtrait fou de gaspiller pour cela un liquide précieux. C’est pourtant ce qu’on fait avec le sang de l’infanterie.  »

Maud’huy ordonna de poursuivre l’attaque, mais les éléments, vent, pluie et brouillard, se chargèrent d’annuler les efforts des Alpins. Les tranchées se transformèrent en bourbiers  ; pousser le matériel vers l’avant ou évacuer les blessés à l’arrière devint à peu près impossible. Le 26 juillet, malgré le brouillard persistant qui empêcha de réaliser une préparation d’artillerie efficace, les 14e et 30e BCA se lancèrent une nouvelle fois à l’assaut de la position. Ce fut une nouvelle hécatombe, mais leur élan était tel qu’ils parvinrent à s’emparer au Collet du Linge de quelques tranchées et fortins, d’où ils repoussèrent trois contre-attaques allemandes durant la nuit.

Le 27 juillet, le drame se poursuivit. «  Quand ce fut le tour du 121e BCP d’attaquer, le commandant Meneglier qui avait gardé la tête froide, se rendant compte qu’il allait faire massacrer inutilement ses chasseurs, refusa une première fois d’obtempérer à l’ordre d’attaque. L’ordre fut réitéré. Une deuxième fois il refusa. C’est alors qu’un capitaine lui confirma qu’il devait attaquer et lui signifia qu’en cas de refus, il avait pour mission de s’assurer de sa personne. Un sous-officier qui l’accompagnait avec ses hommes se chargerait de l’emmener et le 121e BCP passerait sous les ordres du capitaine. Il n’y avait plus rien à faire. Le commandant Meneglier céda. Le 121e partit à l’attaque. Il n’alla pas loin, il fut cloué sur place. Il fut contre attaqué, il ne recula pas.  » (témoignage de Maurice Gintz, chasseur du 121e BCP)

Le lendemain, au GQG, Joffre, voyant que l’attaque ne répondait pas aux résultats qu’il escomptait (  !), refusait à l’armée des Vosges l’octroi d’une division supplémentaire que ses chefs lui réclamaient. «  Du côté français, l’on a compris l’impossibilité de la manœuvre tardive par le Nord de la Fecht. Désormais, chaque soldat qui tombera dans ce secteur sera un mort inutile. C’est bel et bien l’échec, inavoué.  » (Durlewanger, p. 90) Afin d’en limiter les conséquences, Dubail ordonne à la VIIe armée «  d’occuper solidement la crête Linge-Schratz-Barrenkopf  ».

Occuper… solidement… la crête  ?… Sur place, le commandant de Reyniès écrit le 1er août  : «  L’attaque d’aujourd’hui est la cinquième que nous faisons pour nous emparer du Linge. Cinq attaques. Sept jours de combat ou de canonnade. Près de douze bataillons de chasseurs usés. C’est beaucoup pour une pauvre crête boisée de 600 à 700 m de longueur.  »

LE “ ROI DU LINGE ” SUR LE CALVAIRE

LE 5E BCP DU COMMANDANT BARBEROT

Les jours suivants, un terrible bombardement s’abattit sur les quelques tranchées en ligne de crête et les pentes ouest du massif tenues par les nôtres. On compta le 4 août plus de 40 000 obus tombés sur un front de 3 km, véritable ouragan de fer et d’acier. Les chasseurs tinrent bon, mais à quel prix  ! De nouveaux bataillons furent appelés à la rescousse et jetés dans la fournaise du Linge. Parmi eux, le 5e BCP, qui allait conquérir par ses prouesses le surnom de “ Roi du Linge ” sous les ordres du commandant Barberot, le héros de la cote 830. Il faut lire à ce sujet les pages poignantes écrites par le sergent Bernardin, chef de section au 5e bataillon (Dans la fournaise du Linge, 1978)  :

«  29 juillet. Après une préparation d’artillerie notoirement insuffisante (les artilleurs ont ordre de ménager les munitions) et malgré l’opposition de Barberot qui doit obéir aux ordres de la division (général Nollet, j’ai entendu une partie de la discussion au téléphone), l’attaque part vers 15 h 30. Nous suivons les vagues d’assaut à 100 mètres, munis d’outils de parc et de grenades. Il faut grimper à pic, parmi une vraie moraine de roches. La position ennemie, formée d’une série de blockhaus reliés par une tranchée continue, est à peu près intacte, et défendue par de nombreuses mitrailleuses se flanquant les unes les autres.

«  À peine sortis, le lieutenant Gadat, commandant la 5e compagnie, et le sous-lieutenant Chaffangeon tombent morts. Après un bond de trente mètres, les 4e et 5e sont clouées au sol, à cinquante mètres de la position ennemie, par le feu croisé des mitrailleuses. Quand nous atteignons leur ligne de départ, le commandant donne l’ordre de s’arrêter et de se fortifier sur place. L’ennemi réagit avec furie pour nous rejeter dans la vallée. Nous sommes obligés de nous terrer. Ceux qui ont des pelles les placent sur leur tête en guise de casques. Les balles ennemies sifflent presque au ras du sol, coupent les branches de sapin, arrachent des lambeaux d’écorces qui pendent en écharpes. Je suis là, le nez au sol, au milieu de ma demi-section et, suivant ma vieille habitude, j’égrène mon chapelet…  »

Le 4 août, le commandant Barberot fut tué d’un éclat d’obus en allant inspecter la position en pointe, très difficile et instable, de deux compagnies qui s’étaient emparées d’une tranchée du Schratz. Le sergent Bernardin lui-même fut blessé et ramené inconscient à l’arrière. Après cette terrible journée, où certains bataillons avaient été réduits à la valeur d’une compagnie  ! le Linge était devenu un charnier d’où se dégageait une odeur indéfinissable de poudre, de terre remuée, de cadavres en décomposition et de résineux broyés. Mais quand les Allemands sortaient de leurs tranchées, croyant avoir tout démoli, ils étaient accueillis rageusement par les rares chasseurs survivants.

On lit dans les Mémoires du président Poincaré, “ Au service de la France ”, à la date du 8 août 1915  : «  L’affaire du Linge a été, suivant Messimy, gâtée par les officiers de liaison du GQG, qui n’ont pas voulu tenir compte de l’avis des exécutants. Les positions que nous occupons près du sommet sont intenables à cause du bombardement. Il faut avancer ou reculer et, pour avancer, on aurait besoin d’une division fraîche. Le colonel Brissaud-Desmaillet me confirme les impressions de l’ancien ministre et tout à coup, en me parlant, éclate en sanglots et me dit  : “ Quand je pense qu’on fait tuer nos chasseurs pour rien, et qu’ils sont si braves  ! ” Gagné moi-même par l’émotion, je me promets de signaler à nouveau au général Joffre les défauts de méthode dont se plaignent tant de combattants… Le général de Pouydraguin me donne des renseignements confirmatifs.  »

Mais en République, rien ne se fait… “ pour le service de la France ”  ! et les choses continuèrent tout comme avant. Les généraux Dubail et Maud’huy, en accord avec Joffre, demandèrent au général Nollet un dernier effort avant sa relève, prévue le 20 août, lui prescrivant la prise… du Linge, du Schratzmännele, du Barrenkopf, rien de moins  ! L’attaque fut déclenchée le 18. Le capitaine Belmont, du 11e BCA, raconte  :

«  J’avais demandé une préparation d’artillerie aussi minutieuse, aussi consciencieuse que possible. Les artilleurs ont répondu à ce désir et nous ont magistralement préparé la besogne… À 18 heures, la 6e compagnie, en ligne, est partie à l’assaut de cette crête ravagée  : difficilement, en escaladant les rochers et les obstacles, les baïonnettes scintillantes et résolues, le corps ceint de chapelets de pétards (grenades); j’ai vu, avec l’émotion que vous pensez, mes braves poilus grimper au blockhaus, atteindre la crête, sans recevoir un coup de fusil, et la dépasser. Une autre compagnie la suivait par derrière, chargée d’outils, de gabions, de sacs à terre pour organiser immédiatement la ligne conquise.

«  C’était trop beau, hélas  ! À peine la ligne boche était-elle occupée, à peine les travailleurs, protégés par les lanceurs de pétards, commençaient-ils à entasser la terre dans leurs gabions que des marmites boches, avec une précision mathématique, s’abattaient sur la position, écrasant en une minute une section de la 4e compagnie, dont un officier est tué, l’autre blessé. En même temps, deux fourneaux de mines explosaient sous la tranchée et le blockhaus, faisant voler en l’air des gabions, des sacs, des armes, des morceaux d’étoffe bleue et… des membres  !

«  Dix minutes après, les survivants des deux compagnies étaient redescendus à la ligne de départ. Une foule de casques à pointes grouillaient de nouveau sur la crête. Barrage d’artillerie, vacarme assourdissant, appels irrités au téléphone. Je reçois l’ordre de recommencer l’attaque. Pour éviter de nouvelles et vaines hécatombes, je prends sous ma responsabilité de ne pas essayer de nouveau. Je ne m’en suis pas repenti une minute. Et nous sommes toujours là  ! et le 11e est en ruine et attend avec résignation qu’on le relève. Pauvre 11e  ! Il me reste à peu près soixante-dix hommes en ligne. Ce Linge est bien le tombeau des chasseurs.  »

RELEVÉS PAR LA 47e DIVISION…
DU GÉNÉRAL DE POUYDRAGUIN

Joffre qui s’impatientait ordonna une dernière offensive. Elle eut lieu le 22 août, avec le même résultat  : le 23e BCA réussit à enlever le Barrenkopf, mais une contre-attaque allemande le reprit et rejeta nos chasseurs dans leurs tranchées en contrebas. En finirait-on  ? Le général de Maud’huy ordonna alors d’arrêter toute offensive. La 129e division du général Nollet, qui avait perdu depuis le 20 juillet 9 485 hommes et 176 officiers, fut relevée par… la 47e division du général de Pouydraguin, qui n’avait plus qu’à récolter les fruits amers de la désastreuse attaque menée par son prédécesseur. Dès sa première inspection, il se rendit compte que nos positions, accrochées dans des pentes raides en contrebas de l’ennemi, étaient intenables. Le front était tourmenté, à la merci des tirs ennemis par les hauts et sur les flancs.

Le problème, c’est que les Allemands, eux, n’avaient pas renoncé. Ils avaient déjà engagé dans le secteur sept brigades, perdu plusieurs milliers d’hommes et ne voulaient pas rester sur un échec. Des renforts expérimentés furent envoyés, notamment le 8e Réserve Jäger Bataillon de Sélestat et des pionniers spécialisés dans l’utilisation des lance-flammes. Tout fut mis en œuvre par l’ennemi pour reconquérir le terrain perdu. Une première fois le 31 août, puis le 9 septembre, eurent lieu des opérations d’envergure  : aux bombardements des redoutables minen et aux obus lacrymogènes qui s’abattirent sur le sommet et les pentes du Linge, s’ajoutèrent pour la première fois l’usage de liquides enflammés. «  De la ligne boche sort un soldat, portant un récipient sinistre et soudain, d’un jet de pétrole brûlant, il arrose notre tranchée. Le feu pénètre par les créneaux, brûle les morts, fait hurler les blessés  : c’est un moment terrible où le plus brave ne songe qu’à fuir.  » (JMO du 51e BCA)

Cette nouvelle arme terrorisait les poilus  : «  Toute une nuit à attendre debout au créneau, à regarder devant soi, à regarder le noir ou des ombres imaginaires, dans la crainte d’une attaque soudaine des Allemands, ils sont si près  ! Et avec la peur de ce feu qu’ils ont lancé sur nos copains du 30e, c’est là une des choses les plus pénibles pour les hommes des tranchées. Quand on pense qu’au Linge, cela dura toutes les nuits pendant des semaines, pour ne pas dire des mois, il faut vraiment qu’ils soient durs et courageux, les chasseurs  !  »

La situation devint rapidement critique, à plusieurs reprises les nôtres furent rejetés de leurs premières lignes, même si certaines positions furent reconquises lors de contre-attaques menées la nuit suivante. En l’espace de deux semaines, la 47e division perdit 1070 hommes. Pour faire face à la menace d’écrasement qui pesait sur elle, Maud’huy demanda des renforts, mais Dubail, d’accord avec Joffre, les lui refusa. C’est ainsi que, durant des semaines, jusqu’au 16 octobre, les chasseurs durent maintenir leurs positions dans des conditions incroyablement difficiles. Jusqu’au jour où les Allemands eux-mêmes, s’étant lassés, cessèrent à leur tour leurs offensives.

À QUI LA FAUTE  ?

Au cours de près de trois mois d’intenses et violents combats, nos chasseurs ont donc payé un lourd tribut, prix de l’obstination de l’État-major «  pour une pauvre crête boisée de 600 à 700 m de longueur  » (commandant de Reyniès), et de sa funeste stratégie de “ débordement par les hauts ”. Les chasseurs du Linge, au nombre de quarante bataillons d’assaut, ont enduré ici des souffrances inouïes. Ces unités furent décimées, jusqu’à quatre-vingt pour cent de leurs effectifs, pour un résultat négligeable  : la ligne de front en octobre 1915 était, à quelques variations près, la même que celle de février de la même année, avant le début de l’offensive.

Le premier à porter la responsabilité d’un tel carnage, quoiqu’aucun ouvrage officiel n’ose le dire clairement, est le généralissime Joffre. C’est lui qui a ordonné la programmation d’offensives “ à grande envergure ” dans les montagnes vosgiennes, sans aucun souci du terrain, du dispositif de l’ennemi, avec une insuffisance criante de moyens. À défaut de matériel, on sacrifia les hommes  ! Mais ceux qui, sous ses ordres, ne prêtèrent pas attention aux rapports alarmants de Pouydraguin, de Brissaud-Desmaillet et des autres et qui, malgré les pertes effroyables des premiers jours, s’obstinèrent à maintenir les ordres d’attaque, portent aussi une grande responsabilité, jamais mise en cause. Nollet, par exemple, sera récompensé et on le retrouvera ministre de la Guerre sous le Cartel des gauches en 1924  !

C’est ainsi qu’à l’école de notre Père, «  toute la Grande Guerre se déroule sous nos yeux, nous révélant, à notre stupéfaction, avec horreur parfois, ce que nous ne soupçonnions pas, des gloires et des hontes, des pages héroïques et d’autres ignobles, des erreurs et des crimes… Mais se dégagent aussi d’une foule indistincte, de très grands hommes, souverains, généraux ou maréchaux auxquels notre Patrie doit de vivre, tandis que le souvenir de leur gloire et les leçons de leur sagesse nous invitent à faire front vaillamment, sagement, au péril d’aujourd’hui et de demain.  »

Dans les Vosges, c’est le général Pouydraguin qui remporte la palme. Honneur à lui  ! Mais il faudra attendre le 25 août 1917 – Pétain étant général en chef –, pour que ce modeste et ardent Alsacien soit enfin nommé général de division et se voit confier le commandement d’un corps d’armée. Il entrera à Mulhouse en novembre 1918 à la tête de ses troupes. «  Il faudrait un livre pour chanter le courage des chasseurs au Linge  », écrit Julien Arène. Oh, que oui  ! Mais c’est une fois encore au capitaine Belmont que nous emprunterons notre conclusion. Il parlait comme le Père de Foucauld, quand le 1er novembre 1915, après avoir assisté à la messe célébrée par l’aumônier divisionnaire dans un abri creusé sur les pentes du Schratzmännelé, il écrivait à ses parents  :

«  Je n’ai pas besoin de vous dire que ce matin, au cours de cette messe célébrée si près du front, dans le sol lui-même de ces montagnes qu’a arrosées tant de sang et qui gardent encore le secret de tant de martyrs obscurément héroïques, j’ai pensé aux deux héros [ses deux frères, tombés au champ d’honneur dans l’année], aux deux martyrs dont la présence était, là, plus sensible qu’à toute autre heure et en tout autre lieu. N’ont-ils pas droit à un hommage spécial, eux et tous leurs pareils, tous ceux qui sont morts pour le drapeau et pour leur foi, n’ont-ils pas droit, comme les martyrs de la Rome antique, à être priés et invoqués avec les autres saints, en ce jour de la fête de tous les saints  ?  »

JACQUES DE GUIGNÉ, «  HÉROS D’ÉPOPÉE  »

Ne quittons pas le Linge sans évoquer un de ces plus purs héros  : le capitaine Jacques de Guigné, père de la vénérable Anne de Guigné. Le 21 juillet 1915, le 114e BCA, appartenant à la 5e brigade, est en réserve au col de Wettstein. Le premier assaut contre le massif du Linge-Schratzmännele-Barrenkopf, la veille, a été un sanglant échec. Dans l’après-midi, le chef de bataillon Riet emmène ses commandants d’unité reconnaître le champ de bataille, en vue de l’attaque du lendemain. Très mauvaises impressions  : l’unique boyau d’accès aux tranchées de départ est encombré de cadavres, les parapets sont éboulés, etc. Mais les ordres sont formels  : la mise en place des compagnies d’assaut aura lieu à 2 heures du matin.

De retour au Wettstein, le jeune capitaine de Guigné, – il a trente-deux ans –, retrouve ses hommes qui ont pour lui une admiration sans bornes.

 

«   Je veux faire connaître à mes chers enfants le père si parfait qu’ils ont perdu, le chrétien et l’homme d’honneur et de devoir que je pleurerai toute ma vie.   » (Antoinette de Guigné )

Trois fois blessé depuis le début de la guerre, il a tenu chaque fois à repartir au front sitôt ses blessures refermées, afin de donner l’exemple, s’arrachant à l’affection des siens  : son épouse, Antoinette de Charette, nièce du héros de Loigny, et leurs quatre enfants, dont l’aînée, Anne, n’a pas cinq ans. La France avant tout  ! Royaliste d’Action française, catholique disciple fervent de saint Pie X, âme d’apôtre, Jacques de Guigné ne regardait jamais en arrière, il était tout donné à ses hommes, à son devoir, au sacrifice qu’il sentait proche…

La nuit tombe, l’heure est grave. Par une disposition de la Providence, le Père André Dapzol, franciscain, aumônier de la 129e division, est monté ce soir-là au Wettstein et célèbre dans l’enclos du cimetière du camp des obsèques religieuses. Il raconte  :

«  Dès que j’eus fini, un capitaine s’approche de moi, et demanda à se confesser. Il accomplit son acte simplement, devant tous les chasseurs. J’avais devant moi un héros d’épopée et une des plus belles âmes que j’ai rencontrées durant cette guerre, où le Bon Dieu en a mis de si admirables sur mon chemin. Il fut tué le lendemain matin et jamais chef ne fut plus spontanément pleuré par ses hommes.

«  En terminant sa confession, le capitaine de Guigné m’avait dit à l’oreille  : “ Mon Père, nous attaquons demain matin  : serez-vous avec nous  ? – J’y serai ”, répondis-je sans pouvoir deviner la portée de mon engagement…  »

«  À une heure du matin réveil silencieux. À peine étions-nous debout qu’une marmite se dirige sur nous. Pourtant d’infinies précautions avaient été prises. On parlait tout bas et personne n’avait frotté une allumette. Coup sur coup huit obus vinrent s’abattre dans le campement. Aucun chasseur ne fut atteint. Le commandant prit la tête du bataillon et, à la queue leu-leu, les six compagnies s’engagèrent dans les boyaux, au milieu d’un silence impressionnant. Nos petits bleus de la classe 15, qui formaient plus des trois quarts du bataillon, étaient vivement impressionnés. Ils le furent bien plus quand nous rencontrâmes les cadavres de leurs jeunes camarades du 22e bataillon qu’on n’avait pas eu le temps d’enlever. Pauvres petits  ! leurs yeux se dilataient d’effroi en contemplant ces visages convulsés. Plus d’un n’avait jamais vu un mort de sa vie. Je faisais un signe de croix sur chacune de ces malheureuses dépouilles.

«  À 1 h ¾, halte. Ma compagnie se trouvait à trente mètres de la première tranchée boche qu’il fallait emporter. À peine étions-nous arrêtés que se fait entendre un grondement lointain, répercuté majestueusement par tous les échos, et la première marmite française de 120 vient s’abattre, avec son glouglou sinistre, sur les retranchements ennemis. Au dixième coup français les batteries allemandes commencent leur réplique. Le bruit devient assourdissant. La terre tremble, secouée par la violence des explosions… Les blessés commencent à passer tout sanglants devant leurs camarades. Au bout d’une heure de ce régime les nerfs sont à bout. Personne ne parle plus. On se presse, sans pensées, contre les parois du boyau. Au bout de deux heures, on n’est plus des hommes  ; on se laisse choir inertes sur le sol  ; les yeux sans expression se ferment et l’on dort. La préparation dura de 2 heures à 10 h ½ du matin.

«  Un quart d’heure avant on communique l’ordre  : “ Baïonnette au canon  ! ” Les hommes obéissent lentement. À 10 h 30 les sous-officiers se dressent brusquement et crient l’ordre suivant, répété par les caporaux  : “ En avant  ! par demi-sections  ! ” Je me mets à genoux dans une espèce d’excavation, couvert de terre, je demande la protection de la bonne Mère pour ces enfants. Je donne l’absolution à ceux qui passent. Quand arriva la 1re compagnie, le capitaine de Guigné en tenait la tête, un fusil à la main. En passant devant moi, il me salua d’un sourire admirablement calme et répondit par un signe de croix à mon geste de bénédiction.

«  Dès que le premier fantassin sort du boyau, le bombardement français redouble d’intensité. L’allemand quadruple. On croirait la fin du monde. Les pièces de campagne tirent en roulement. Les marmites boches s’abattent en rafale autour des boyaux pleins de troupes et font sauter pêle-mêle la terre et les membres sanglants. Les blessés qui peuvent encore marcher passent les yeux aveuglés de sang, quelques-uns retenant leurs entrailles, d’autres portant en l’air un moignon sans pied et sans main. Quelques soupirs. Un cri  : “ Maman  ! ” ou bien  : “ Au secours  ! ” ou plus souvent  : “ Achevez-moi  ! ”…  »

Le soir, après avoir rempli son ministère, dans quelles conditions  ! l’aumônier réussit à regagner le camp du Wettstein, où l’attendait une autre vision d’épouvante  : «  Les pentes étaient couvertes de blessés qui criaient. Aucune tente-abri n’aurait pu contenir les quantités que portaient les brancardiers régimentaires, nos brancardiers de division et ceux de corps. Tous ceux qui pouvaient se traîner et qui réussirent à échapper aux mitrailleuses boches, arrivaient par leurs propres moyens. Naturellement beaucoup n’ont pu être transportés à temps et sont morts avant qu’on aille à eux. J’ai encore donné beaucoup d’absolutions.  »

Le capitaine Jacques de Guigné était tombé dans la demi-heure qui suivit l’assaut de ses chasseurs, fauché par un tir de mitrailleuse. Son corps ne put être ramené, au désespoir de ses hommes. Il demeure aujourd’hui encore mêlé à la terre sur les pentes du Barrenkopf à l’endroit où il est tombé, ce 22 juillet 1915. Le Père Dapzol conclut ainsi sa lettre à son supérieur  : «  Nos pertes furent terribles et sans proportion avec le résultat. Le bataillon que j’accompagnais au feu eut les deux tiers de son effectif mis hors de combat. Le commandant grièvement blessé, fut fait prisonnier. Le capitaine Combes, qui m’avait guidé dans les boyaux, fut tué. Tué également le capitaine de Guigné, neveu de mère Véronique, le brave des braves, aussi pieux que vaillant et aimable.

«  Je vivrai toujours dans l’admiration de ces incomparables petits chasseurs. Soumis pendant neuf heures au bombardement le plus effroyablement démoralisant qu’on puisse imaginer, ils se levèrent, les chers enfants, et bondirent vers les mitrailleuses assassines. Nous avons les premiers soldats du monde. Aucune infanterie ne résisterait à ces magnifiques enfants, si on ne les broyait à distance par ces engins d’enfer.

«  La vraie France, la France de la chevalerie et des saints enthousiasmes, la race avec ses empoignantes grandeurs, elle est ici sur la ligne sanglante. Et j’en suis plus sûr que jamais, notre cause, profondément, est celle du catholicisme contre le paganisme sans entrailles issu du rationalisme protestant, lequel s’épanouit en horreurs sur le champ de bataille.  »

L’ENFANT SAINTE, «  NÉE DE LA GUERRE  »

La nouvelle de la mort du capitaine de Guigné ne parvint au château familial de La Cour que le 29 juillet. «  Anne me regardait tristement, écrit sa mère, pleurant avec moi et me couvrant de caresses.  » Le souvenir du Père chéri, mort en héros au champ d’honneur, ne devait plus s’effacer de leur mémoire. Mieux  : il y produisit des fruits merveilleux de sainteté. N’est-ce pas ce qui aurait dû se produire partout au lendemain de la Grande Guerre  ?

Madame de Guigné ayant dit à sa fille  : «  Si tu veux me consoler, il faut être bonne  », Anne retint la leçon. «  C’est alors que Dieu et son père lui mirent dans le cœur cette tendresse si délicate qui sait adoucir la douleur  », témoigne sa mère.

La petite qui n’avait que quatre ans et trois mois s’appliqua dès lors à prier et à se sacrifier «  pour la France  », «  pour les pécheurs  », à consoler non seulement sa maman mais la Très Sainte Vierge, si triste «  parce que Jésus n’est pas aimé  ».

Le 11 novembre 1918, alors que les cloches de France sonnaient la victoire, voyant sa maman si triste, elle lui dit  : «  Oh  ! Maman chérie, n’ayez plus de peine  ! Papa chéri est infiniment heureux. Il nous voit, il nous aime  ; et puis un jour nous irons avec lui. Ne pleurez plus, je vous en prie.  » Elle partit à son tour le rejoindre le 14 janvier 1922… L’enfant qui savait si bien consoler n’avait pas 11 ans.

UNE ALLIANCE CONDITIONNELLE

C’est en méditant sur ces exemples magnifiques et leurs liens intimes que nous redescendîmes dans la plaine et nous arrêtâmes au béni sanctuaire de Notre-Dame des Trois-Épis. Là, en récitant notre chapelet, un rapprochement saisissant s’imposa à nous. La parole toute simple de madame de Guigné à sa fille  : «  Si tu veux me consoler, il faut être bonne  », rejoignait le pressant appel à la conversion que la Reine du Ciel avait lancé en ces lieux à la fin du quinzième siècle, apparaissant à un modeste forgeron d’Orbey et tenant en sa main trois beaux épis de blé, en l’autre un grêlon ou lingot de glace.

Elle lui dit de s’en aller «  plus vite que le pas  » annoncer aux habitants de Niedermorschwihr «  qu’ils aient à rentrer sérieusement en eux-mêmes, qu’ils effacent les taches de leur vie passée, et de ces signes avertissent charitablement leurs voisins. Que s’ils n’en tiennent pas compte, qu’ils attendent assurément un dégât des fruits de leurs arbres et de leurs moissons.  » (Première relation de l’apparition, 1616)

Les habitants de la région se convertirent et furent préservés des ravages du protestantisme. C’est ainsi, écrit notre Père, que «  les affaires de ce siècle sont conduites d’En-Haut par Dieu selon les engagements de son alliance, comme les avatars du peuple hébreu le furent selon l’Alliance mosaïque et comme les bonheurs et les malheurs de la Chrétienté, de la France “ fille aînée de l’Église ”, résultent de leur fidélité ou de leurs manquements à la loi de Jésus-Christ leur Chef et leur mystique Époux. C’est insensé pour les autres hommes en raison de leur aveuglement et de leur dureté de cœur, c’est clair et rassasiant pour tout bon catholique.  » (CRC n° 279, janvier 1992, p. 1)

L’histoire du vingtième siècle ne manque pas à la règle, surtout à partir de 1917, où Notre-Dame descendit à Fatima pour y révéler “ en Nom Dieu ” une nouvelle Alliance sous le signe de son Cœur Immaculé, pour le salut des âmes et des sociétés. Car «  le grand mal n’est pas la guerre, mais le péché, qui conduit les pauvres âmes en enfer et qui déchaîne les guerres et les révolutions. Le message de Fatima invite les hommes à la résipiscence sans laquelle les calamités d’ici-bas ne sont que le prélude des châtiments éternels. C’est la leçon très sage, très ferme, de la Reine des Cieux, comme un cri lancinant d’une mère qui voit s’ouvrir devant ses enfants des abîmes insondables.  » (Lettre à mes amis n° 247)

L’année 1918 devait être à ce titre déterminante, et changer la face du monde, si les caprices des hommes et les manœuvres des perfides ne mettaient pas obstacle à la Sagesse divine, et à ses desseins de miséricorde…

Frère Thomas de Notre-Dame du Perpétuel Secours.
Camp Notre-Dame des Tranchées, juillet 2018.