La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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La Contre-Réforme Catholique au XXIe siècle

IL EST RESSUSCITÉ !

N° 193 – Décembre 2018

Rédaction : Frère Bruno Bonnet-Eymard


LA RUSSIE
AVANT ET APRÈS SA CONSÉCRATION
AU CŒUR IMMACULÉ DE MARIE

Intérieur de la cathédrale Sainte-Sophie de Kiev construite en 1034 par Jaroslav le Sage, fils du grand-prince Vladimir. Au centre de l’abside une mosaïque de la Très Sainte Mère de Dieu domine tout l’édifice.

DIEU est Amour, nous dit saint Jean, et l’œuvre première de ce divin Amour vivant, agissant, est l’Immaculée Conception. Les scribes inspirés, auteurs des Livres de la Sagesse dans l’Ancien Testament, ont révélé cette présence féminine auprès de Dieu, préparant l’avènement du Verbe de Dieu, Dieu lui-même, Fils de Dieu, et la venue de ­l’Esprit-­Saint.

Créée la première, en mystérieuse préexistence auprès du Dieu Créateur – «  Les abîmes n’étaient pas encore, et déjà j’étais conçue.  » (Pr 8) – Elle est elle-même un Cœur, un foyer incandescent de «  circumincessante charité  »; le Cœur Immaculé de Marie, c’est du feu  !

Et le dessein éternel du Père, du Fils et du Saint-Esprit, est d’établir dans le monde la dévotion à ce Cœur Immaculé. Satan s’étant révolté contre cette volonté divine entraîna l’humanité dans sa révolte et introduisit le péché et la mort dans le monde.

Mais c’est par l’Immaculée que Dieu a résolu d’apporter le salut au monde en lui donnant mission d’écraser la tête de Satan.

Tout au long de l’Ancien Testament, elle se fait connaître par la voix des prophètes et l’intervention de femmes qui la préfigurent. Elle est la personnification d’Israël, Vierge, Mère, Épouse du Créateur  :

«  Ainsi, voyons-nous, enseigne saint Pie X, que dans les Saintes Écritures, partout où est prophétisée la grâce qui doit nous advenir, partout aussi, ou peu s’en faut, le Sauveur des hommes y apparaît en compagnie de sa Sainte Mère. Il sortira l’Agneau dominateur de la terre, mais de la pierre du désert  ; elle montera, la fleur, mais de la tige de Jessé. À voir, dans l’avenir, Marie écraser la tête du serpent, Adam contient les larmes que la malédiction arrachait à son cœur. Marie occupe la pensée de Noé dans les flancs de l’arche libératrice  ; d’Abraham empêché d’immoler son fils  ; de Jacob, contemplant l’échelle où montent et d’où descendent les anges  ; de Moïse, en admiration devant le buisson qui brûle sans se consumer  ; de David, chantant et sautant en conduisant l’arche divine  ; d’Élie, apercevant la petite nuée qui monte de la mer. Et, sans nous étendre davantage, nous trouvons en Marie, après Jésus, la fin de la loi, la vérité des images et des oracles.  »

En effet, l’Incarnation du Fils de Dieu-Sauveur dans le sein de la Vierge Marie accomplit «  la Loi  », c’est-à-dire toute l’attente du Messie qu’entretenait le commandement de Dieu auquel l’homme pécheur était incapable d’obéir, et la vérité des «  images  » enseignées par les prophètes au long des siècles jusqu’à Jean-Baptiste désignant ce Sauveur comme «  l’Agneau de Dieu  ».

«  Pleine de grâces  » (Lc 1, 28), toujours Vierge (Lc 1, 34), Médiatrice toute-puissante sur le Cœur de son Fils (Jn 2, 5) et finalement Corédemptrice (Jn 19, 26-27), elle est Reine, plus divine qu’humaine (Ap 12, 1).

À l’aube de l’histoire de l’Église, avant la chute de Jérusalem (70 après J. – C.), elle apparaît à saint Jean, exilé à Patmos, affrontée au Serpent des origines (Ap 12, 3-8) dans un combat qui constitue la trame de l’histoire de l’Église jusqu’aujourd’hui.

En 431, au concile d’Éphèse, la définition du dogme de sa Maternité divine, fait de son Nom de Mère de Dieu, Theotokos, un cri de guerre. Elle «  écrase l’hérésie de Nestorius  » qui niait la divinité du Christ. Et elle fonde la dévotion des Pères de l’Église qui transfusa dans tout le “ Moyen Âge ”, et fit jaillir les cathédrales “ Notre-Dame ”. Tout le peuple chrétien était épris de Marie, pendant mille ans.

Le seizième siècle marque une rupture dans le cours de cette histoire et ouvre pour l’Église le combat des «  derniers temps  » annoncé par l’Écriture (1 Tim 4, 1).

C’est alors que Notre-Dame «  entre en politique  » révélant ses volontés qui ne sont autres que celles de son Fils, mais présentées comme les siennes propres puisqu’ils ne font qu’un, Elle et Lui, et qu’il le veut ainsi. Apparaissant au Mexique, sur le Tepeyac, en 1531, l’Immaculée légitime et fixe pour toujours les trois critères inséparables de la plus pure évangélisation  : Mission, Colonisation et Croisade.

Depuis sa citadelle de Lorette qui n’est autre que l’écrin de la maison de Jésus-Marie-Joseph à Nazareth, c’est encore Elle, “ Secours des Chrétiens ”, qui mène la Croisade contre les Turcs. Cette Croisade culmine en 1571 avec la victoire de Lépante.

Mais la révolte de Luther entraîne celle des princes d’Europe du Nord, et porte des coups terribles à l’Église et à la Chrétienté. Alors, pour vaincre ces «  têtes orgueilleuses et superbes  », le Sacré-Cœur propose à Louis XIV de conclure un pacte auquel ce Roi “ Très-Chrétien ” se dérobe.

Dès lors, l’histoire prend le cours fatal d’une implacable montée en puissance des forces antichrists sorties de l’enfer pour répandre la révolution dans le monde chrétien à partir de 1789, cent ans après le refus opposé au Sacré-Cœur par Louis XIV.

Mais l’Immaculée veille à la contre-révolution. Dans l’Ancien Testament, elle avait obéi à l’ordre divin  : «  Installe-toi en Jacob, entre dans l’héritage d’Israël.  » (Si 28, 8) Tout au long du dix-neuvième siècle après Jésus-Christ, Notre-Dame manifeste une prédilection pour la France, «  tribu de Juda de la nouvelle Alliance  ». De la rue du Bac, elle répand sur le monde les grâces divines sur ceux qui les lui demandent par la médaille miraculeuse. À La Salette, non seulement Elle retient le bras vengeur de son Fils levé pour faire justice, mais Elle va jusqu’à prendre la place de Yahweh-Dieu pour exercer son empire sur la création  : «  Je vous ai donné six jours pour travailler, je me suis réservé le septième et on ne veut pas me l’accorder  !  » Elle a vraiment de quoi se plaindre et pleurer.

Cette révélation culmine à Lourdes en 1858. Le 25 mars, la Dame de la Grotte dit son Nom divin  : «  Je suis l’Immaculée Conception.  » Qu’est-ce à dire  ? «  Ce Nom, explique notre Père, c’est l’arme secrète du Bon Dieu.  » Ce qui s’entend d’une intervention victorieuse dans la «  bataille décisive  » qu’Elle soutient contre le démon. «  Si on savait ce que c’est que l’Immaculée Conception, si l’Église entrait dans ce mystère que la Sainte Vierge nous a confié, et dont on n’a encore rien fait, aujourd’hui, demain, le monde se convertirait.  »

Saint Louis-Marie Grignion de Montfort l’avait pressenti  : «  Dieu veut donc révéler et découvrir Marie, le chef-d’œuvre de ses mains, dans ces derniers temps… Marie doit éclater plus que jamais en miséricorde, en force et en grâce dans ces derniers temps.  » (Traité de la vraie dévotion, n° 50)

En 1917, Notre-Dame de Fatima confie à Lucie, François et Jacinthe, son «  secret  »  : pour arracher les âmes à l’Enfer, et les conduire au Ciel, «  Dieu veut établir dans le monde la dévotion à mon Cœur Immaculé.  »

Sainte Jacinthe le disait à Lucie avec insistance peu avant son ultime départ pour l’hôpital  :

«  Dis à tout le monde que Dieu veut nous accorder ses grâces par le moyen du Cœur Immaculé de Marie  ; que c’est à Elle qu’il faut les demander  ; que le Cœur de Jésus veut qu’on vénère avec Lui le Cœur Immaculé de Marie  ; que l’on demande la paix au Cœur Immaculé de Marie, car c’est à Elle que Dieu l’a confiée.  »

Ainsi Dieu introduit sa Mère dans la politique des hommes  : «  Dieu demande au Saint-Père de faire, en union avec tous les évêques du monde, la consécration de la Russie à mon Cœur Immaculé, promettant de la sauver par ce moyen.  » (Tuy, 1929)

C’est une promesse inconditionnelle  : «  À la fin, mon Cœur Immaculé triomphera. Le Saint-Père me consacrera la Russie qui se convertira et il sera donné au monde un certain temps de paix.  »

La volonté de bon plaisir de notre très chéri Père Céleste est donc de faire de ce triomphe du Cœur Immaculé de Marie la condition de la victoire finale du Christ-Roi.

LE CŒUR IMMACULÉ DE MARIE AIME LA RUSSIE

C’est ce que notre Père appelle la «  stupéfiante entrée de la Russie dès ce 13 juillet 1917 dans les affaires de Dieu. Et ce rôle de premier plan, la Russie le gardera jusqu’à la fin du drame apocalyptique.  »

Apparition de la Très Auguste Vierge à saint Serge de Radonège, accompagnée des saints Apôtres Pierre et Paul.

Notre Père écrit cela en 1992, en bon disciple de Lucie qui écrivait en 1950 à mademoiselle Posnoff  : «  Notre Mère du Ciel aime le peuple russe. Et je l’aime moi aussi  ; m’unissant aux secrets desseins de son Cœur Immaculé, je souhaite ardemment son retour sur la voie droite qui mène au Ciel. Je sais que le peuple russe est grand, généreux et cultivé, qu’il est capable de marcher sur les chemins de la justice, de la vérité, du bien.

«  Je sais que la vraie foi, la foi chrétienne est vivante en vous  ; je sais que parmi vous il y a des âmes choisies qui servent Dieu et se sacrifient pour ceux qui se sont éloignés de Lui.  »

Au terme de son étude sur “ La Russie avant et après 1983 ”, notre Père affirmait que le peuple russe est profondément chrétien, peuple évangélique par excellence. «  Dès lors, il est au centre de cette alliance conditionnelle que Jésus, Fils de Dieu, Dieu lui-même, veut conclure avec le monde pour le sauver. C’est pourquoi Notre-Dame avertissait les trois pastoureaux que si l’on n’écoutait pas sa demande, la Russie “ répandra ses erreurs à travers le monde, provoquant des guerres et des persécutions contre l’Église. Les bons seront martyrisés, le Saint-Père aura beaucoup à souffrir, plusieurs nations seront anéanties. ”  »

LES «  ERREURS  » DE LA RUSSIE.

Le 13 juillet 1917, par cette expression, la Très Sainte Vierge annonçait la révolution bolchevique d’octobre qui fit de la Russie la verge de la colère de Dieu, semant dans le “ monde libre ”, le monde chrétien apostat, guerres et révolutions.

Mais il y a plus. Notre Père expliquait qu’au cours de son histoire, ce peuple innocent fut victime d’influences étrangères pernicieuses, protestantes, anglo-hollandaises et prussiennes. Ce peuple communautaire, assoiffé de partage et de pitié, fut soumis à des formes d’autoritarisme absolument étrangères à sa tradition.

Sa consécration au Cœur Immaculé de Marie l’eût délivré de cette ingérence et l’eût rendu aux vertus qui lui sont propres, faute de quoi la Russie répandra dans le monde son communisme marxiste-léniniste, son athéisme d’origine germanique et luthérienne, et son antiromanisme hérité de Byzance.

LA SAINTE RUSSIE.

En 860, les Normands et les «  Russ  » de Kiev mettent le siège devant Constantinople, mais ils se heurtent à la Theotokos. Le patriarche Photius les chasse en leur montrant la tunique de la Mère de Dieu. C’est pourquoi les Russes continuent à célébrer le souvenir de cette «  heureuse  » défaite, le 1er octobre, au titre de «  fête de l’Intercession  ».

À la suite de cette première rencontre, Constantinople envoie des missionnaires à ces barbares. Les grands saints Cyrille et Méthode traduisirent les Évangiles en slavon et les fixèrent par écrit en inventant le «  cyrillique  ». Par là, ils sont les véritables fondateurs de la civilisation russe.

Au siècle suivant, sainte Olga, princesse de Kiev, baptisée en 954, obtient la conversion de son petit-fils, d’ascendance normande, le grand prince Vladimir. Il se fait baptiser, avec tout son peuple, en 988, tel Clovis cinq cents ans plus tôt, et de débauché qu’il était, devient un saint. Son royaume de Kiev est le modèle des États chrétiens, aux mœurs évangéliques, comme devint après le traité de Saint-Clair-sur-Epte (911), la Normandie de Rollon.

En 1888, pour le neuvième centenaire du baptême de saint Vladimir, Vladimir Soloviev opposait l’avènement de la Chrétienté russe au schisme de Byzance  : «  Juste au moment où les Grecs raffinés rejetaient la perle évangélique du royaume de Dieu, elle était ramassée par un Russe à moitié sauvage. Il la trouva couverte de la poussière byzantine, et cette poussière est pieusement conservée jusqu’à nos jours par les théologiens russes, par les évêques qui servent l’État et par les bureaucrates laïques qui gouvernent l’Église. Quant à la perle elle-même, elle est restée cachée dans l’âme du peuple russe. Mais avant de l’y déposer, saint ­Vladimir la montre pure et splendide à ses contemporains comme une prophétie et un gage de nos destinées.

«  Pour Vladimir, la vraie religion n’était pas, comme pour les Byzantins, la négation de la nature et de la société humaine, mais leur régénération. Lui-même était d’ailleurs une preuve vivante de cette force positive du christianisme qui ne détruit pas la nature terrestre, mais la fait servir à la manifestation plus complète de la grâce divine…

«  Grand, intrépide dans le mal et dans l’erreur, allant toujours jusqu’au bout, Vladimir garda ce caractère dans sa conversion. Il ne se fit pas chrétien byzantin, c’est-à-dire chrétien à moitié. Il accepta le christianisme dans sa totalité, et fut pénétré dans tout son être par l’esprit moral et social de l’Évangile.

«  Ayant entendu le sermon sur la Montagne, les “ Béatitudes ”, il ordonna à tous les pauvres de venir au palais princier et de prendre tout ce dont ils auraient besoin. Plein de sollicitude paternelle pour les petits et les pauvres, Vladimir traitait en vrais frères les hommes d’élite qui l’entouraient, ses conseillers et compagnons d’armes. L’égalité et la liberté la plus parfaite régnaient à la cour de Kiev. Il n’entreprenait que des guerres défensives contre les nomades touraniens qui faisaient des incursions continuelles dans le pays. Et, dit textuellement le chroniqueur Nestor, il vécut en paix avec Boleslav de Pologne, avec Étienne de Hongrie (saint Étienne), avec Holdrich de Bohême.

«  Ce qu’il nous importe de constater, c’est qu’il voulait appliquer la morale chrétienne à toutes les questions de l’ordre social et politique. Il ne voulait pas être chrétien dans sa vie privée seulement, il voulait l’être aussi comme chef d’État, dans son gouvernement intérieur ainsi que dans les rapports internationaux avec le reste de la Chrétienté. La règle suprême de sa politique n’était ni le maintien de son pouvoir, ni l’intérêt ou l’amour propre national, mais la justice, la charité et la paix.  »

À sa mort, l’un de ses fils resté païen tua deux de ses frères, pour les supplanter  ; ceux-ci, pour avoir choisi de mourir plutôt que de livrer un combat fratricide, deviendront les saints préférés du peuple russe  : saint Boris et saint Gleb, les Innocents sacrifiés  !

«  Vladimir affirma en principe l’État chrétien et il légua sa réalisation à l’histoire russe. Après lui, son fils Jaroslav et le petit-fils de celui-ci, saint Vladimir Monomaque, furent de vrais princes chrétiens.  » (Vladimir Soloviev, Saint Vladimir et l’État chrétien)

Les Moscovites qui contournent les murailles du Kremlin par l’ouest, peuvent désormais contempler une statue géante du prince Vladimir portant sa Croix, inaugurée le 5 novembre 2016 par Vladimir Poutine.

L’ÂME RUSSE.

Ainsi, expliquait notre Père, c’est à Kiev, sous la gouverne de ces saints princes, que s’est façonnée l’âme russe, «  faite de radicalisme évangélique, d’un sens violent du péché et d’un élan égal vers la sainteté, d’un désir obsédant de purification  ».

Notre Père relevait trois caractéristiques de la sainteté en Russie  :

1° Le culte des strastoterptsi, c’est-à-dire des innocents ayant souffert la Passion  : cette pitié viscérale que le Russe, si souvent tenté par le vertige de la cruauté inutile, éprouve pour la «  souffrance innocente  », pour le «  juste persécuté  ».

2° La vertu évangélique du podwig, c’est-à-dire du sacrifice intérieur d’autorenoncement.

3° La pauvreté franciscaine du starets, sorte de moine charitable qui se laisse assaillir dans sa solitude par le pauvre peuple, éternel pèlerin, avide de conseils et de consolations spirituelles.

«  Ajoutez à cela, non point inspirés par l’immensité des plaines et leur monotonie, mais par la méditation évangélique, ces autres caractères fondamentaux du mysticisme russe populaire, le sens communautaire, le détachement des biens terrestres satisfait par les pèlerinages des pauvres gens, pérégrinations sans fin d’un monastère à un autre, et l’éblouissement des âmes dans l’exubérance de la liturgie byzantine et le flamboiement des iconostases, et vous connaîtrez, vous aimerez l’âme russe.

«  De cette première civilisation kiévienne, les saints furent les inspirateurs et les créateurs. Saints reconnus par l’Église romaine, il faut le remarquer, et bien au-delà du schisme de Byzance en 1054.  » Ces saints, moines, évêques ou princes chrétiens, habitent encore aujourd’hui la mémoire populaire.

«  Dès lors, la vitalité du christianisme russe est assurée. Le culte des icônes, venu de Byzance, donne sa ferveur intime à la spiritualité. Et de même la dévotion aux saints apôtres Pierre, Paul, André, et plus que tout, à la Vierge, dévotion empreinte d’un immense respect dans une grande familiarité.  » (Contre-Réforme catholique n° 184, p. 17)

LE “ SECRET ”.

En effet, dans la Russie kiévienne, dès les origines, la Mère de Dieu est Reine. Ainsi, le grand-prince Vladimir, dédia la première cathédrale de sa capitale à l’Assomption de la Vierge Marie. Il y déposa les reliques du pape martyr saint Clément de Rome, qu’il avait rapportées de Chersonèse, en Crimée, conquise sur les Byzantins. En 1034, son fils Jaroslav le Sage, au faîte de sa puissance, bâtit une nouvelle cathédrale, Sainte-Sophie de Kiev, l’un des plus grands édifices de l’Orient chrétien.

Or, tandis qu’à Byzance, le vocable de Sainte Sophie désignait le Verbe éternel, deuxième Personne de la Sainte Trinité, les Russes de Kiev invoquaient sous ce Nom divin la Très Sainte Vierge, et célébraient la dédicace de leur cathédrale le 8 septembre, en la fête de la Nativité de Marie.

De même, la cathédrale Sainte-Sophie de Novgorod, construite au milieu du onzième siècle, était placée sous le patronage de l’Assomption de Marie, fêtée le 15 août. Une monumentale représentation de la Vierge orante, les mains levées vers le Ciel, domine le chœur du sanctuaire. Et Dieu  ? Il faut se tordre le cou pour le découvrir sous les traits du Christ Pantocrator au sommet de la coupole principale. C’est donc par la médiation de l’Immaculée qu’on peut l’atteindre.

Comment des barbares, à peine christianisés depuis cinquante ans, ont-ils pu comprendre le secret marial de notre sainte religion, sinon par une grâce spéciale de Notre-Dame  ?

SAINT SERGE DE RADONÈGE.

«  Chassée, ou tout au moins gravement perturbée par les incessantes vagues dévastatrices d’invasions tartares dans les plaines méridionales, la civilisation chrétienne se réfugie aux XIIIe -XIVe siècles dans les impénétrables forêts du Nord. Lentement, elle renaît à Novgorod, à Rostov, puis à Moscou où le métropolite Pierre fixe son siège en 1325. La cathédrale de l’Assomption qu’il y bâtit devint la primatiale de toute la Russie.

C’est alors qu’un saint anachorète, saint Serge de Radonège fonde, non loin de Moscou, la laure de la Sainte Trinité, en 1344. Des foules y accourent et le rayonnement spirituel du monastère accompagne l’ascension politique de Moscou érigée en capitale par le prince Jean 1er. Comment ne pas évoquer notre Saint-Denis, près de Paris, abbaye royale  ? Et quand le 8 septembre 1380, à Koulikovo, le grand-prince Dimitri livre bataille aux Tartares de la Horde d’or, saint Serge en prière soudain se dresse, transfiguré, pour annoncer à ses moines  : «  Nous avons vaincu  !  » Exactement comme saint Pie V, à Rome, deux cents ans plus tard, au jour et à l’heure de la victoire de Lépante en 1571.

Saint Serge donne sa bénédiction au grand-prince de Moscou, Dimitri, à la veille de la bataille de Koulikovo dans laquelle les Russes vaincront les hordes des Mongols.

En action de grâces, le grand-prince fit bâtir un monastère en l’honneur de la Dormition de la Vierge Marie, sur un emplacement indiqué par saint Serge, et un autre dédié à saint Nicolas, qui lui était apparu et l’avait béni, quelques jours avant la bataille.

La mort du saint, dont le corps est demeuré intact et souple, augmente encore le rayonnement de la Trinité-Saint-Serge, monastère devenu Ville sainte et cœur de l’Église russe, dont naîtront 254 monastères au cours des deux siècles suivants.

Selon notre Père, c’est alors que Notre-Dame prit en charge la Russie. Comme preuve de cette alliance, il publiait dans la Contre-Réforme catholique, en juin 2000, en annexe de son commentaire du Secret de Fatima, le récit d’une apparition de la Très Sainte Vierge Marie à saint Serge de Radonège qui l’enthousiasmait  :

Par une nuit profonde, le vénérable Serge, selon les règles de prière en secret, chantait Akaïst devant une icône de la Sainte Mère de Dieu, dévotion qu’il accomplissait chaque jour.

Souvent regardait-il attentivement la sainte icône, et priait avec ferveur la Mère de Dieu, intercédant pour le bien et la sauvegarde de son monastère  :

«  Mère immaculée de mon Christ, s’exprima le saint homme, sois protectrice et médiatrice puissante de tout le genre humain, sois notre protectrice, et prie ton Fils et notre Dieu qu’il garde cette place consacrée à la gloire de son Nom en toute éternité.

«  Nous t’appelons en aide, nous tes esclaves, car tu possèdes grande puissance auprès de ton Fils et Dieu  ! Sois, pour tous, notre repos salvateur et notre refuge.  »

Ainsi priait le vénérable Serge. Son cœur très pur brûlait tout entier d’un brasier de grâce et son âme empreinte d’humilité était absorbée dans la prière, et lui, tel un enfant, en toute simplicité, s’entretenait avec la Mère immaculée de tous ceux qui d’un cœur pur adorent son Fils bienheureux.

La prière achevée, Serge s’assit pour se reposer, mais soudain, son âme sainte ressentit l’approche d’une révélation céleste et il dit à son compagnon de cellule, le vénérable Mikheï  :

«  Réjouis-toi, mon enfant, nous allons sur l’heure recevoir une visite miraculeuse.  »

À peine avait-il prononcé ces paroles, qu’une voix se fit entendre mystérieusement  : «  L’Immaculée est là.  »

Alors Serge se redressa et sortit précipitamment dans l’entrée de la cabane lui servant de cellule, et ce lieu fut illuminé d’une immense clarté semblable à un soleil incandescent à travers laquelle il contempla, par la grâce de Dieu, la très auguste Vierge accompagnée des apôtres saint Pierre et saint Jean. Ne pouvant de par ses forces soutenir cette clarté céleste et la gloire inexprimable de la divine Mère, Serge se prosterna profondément, mais la douce Mère le toucha de sa main et le réconforta par ces paroles de grâce  :

«  Ne crains pas, mon Élu, je suis venue te visiter ayant entendu ta prière pour le salut de tes frères, ne t’inquiète pas du salut de ton monastère, car il ne manquera jamais de rien, non seulement du temps de ta propre vie, mais aussi à l’heure de ton départ vers le Père, je serai encore présente en ce Saint Lieu, et je le protégerai à jamais.  » Et elle devint invisible.

Le vieux sage palpitait de crainte et de joie  ; pendant quelques minutes, il fut plongé comme dans un état d’extase et, revenu à lui, il porta son regard sur son frère et disciple Mikheï étendu au sol comme mort  : le grand mystique qu’était Serge avait pu contempler la Reine du Ciel et entendre sa voix, mais le frère, frappé d’effroi, ne fut pas en mesure de tout apercevoir et ne vit que la clarté céleste.  »

Comme François à Fatima.

«  Relève-toi, mon cher fils  », lui dit saint Serge. Mikheï reprit ses sens et se redressant tomba aussitôt aux genoux du vieux sage.

«  Dites-moi, mon Père, pour l’amour de Dieu quelle était cette vision du Ciel  ? ma pauvre âme s’est presque séparée de mon corps.  »

Mais Serge ne put parler sous l’émotion spirituelle profonde et son visage s’illuminait d’une lumière céleste.

«  Attends quelque peu, mon fils, car mon âme frémit encore de cette vision.  »

«  Je ne peux pas parler  »… moi non plus (Lucie et François).

Les nombreux contacts entre ce récit et les apparitions de Fatima convainquirent notre Père qu’il s’agissait bien de la même Sainte Vierge, venue chercher en 1917 une messagère au Portugal afin de renouveler son alliance avec la Russie (Contre-Réforme catholique, n° 368, p. 30-31)

LE SCHISME, ORIGINE DES «  ERREURS  » DE LA RUSSIE.

Le schisme de Moscou s’érigeant en “ troisième Rome ” fut le commencement de tous les malheurs de ces admirables peuples chrétiens de la Russie d’Europe.

L’ANTIROMANISME.

Même s’il est nécessaire de bien les distinguer, c’est dans le schisme byzantin de 1054 que le schisme russe trouve ses origines. L’opposition entre Rome et Constantinople s’enracinait dans une rivalité politique  : la “ Nouvelle Rome ”, capitale de l’Empire romain d’Orient, n’acceptait pas de reconnaître la primauté du Saint-Siège qui, après la chute de ­l’Empire d’Occident, se tournait de plus en plus vers les barbares.

Une première fois, la rébellion avorta, quant le patriarche Photius, condamné en 869, chercha à “ excommunier ” Rome pour la supplanter. Au moment même où les saints Cyrille et Méthode, issus de l’Église de Constantinople évangélisaient les Slaves sous la protection des Souverains Pontifes de Rome.

Mais deux siècles plus tard, elle aboutit à une rupture définitive quand un autre patriarche de Constantinople, Michel Cérulaire, avide du pouvoir suprême, mit Rome en accusation. Sommé de se soumettre, il refusa, fut excommunié en 1054 par le légat du pape saint Léon IX et rompit avec l’Église, entraînant à sa suite les évêques orientaux.

Après avoir excommunié Michel Cérulaire à Sainte- Sophie, le cardinal-légat Humbert de Moyenmoutier revint à Rome en passant par Kiev où il fut admirablement reçu. Selon la volonté de ses saints fondateurs Cyrille et Méthode, l’Église kiévienne puis moscovite, bien que dépendant de Byzance, demeura attachée à Rome durant encore plusieurs siècles.

Malheureusement, au lendemain du concile de Florence qui avait réussi, en 1439, à restaurer l’union entre l’Orient et l’Occident, le grand-prince Basile l’Aveugle dénonçait unilatéralement l’union, destituait le métropolite Isidore de Kiev et, en 1448, au concile de Moscou, érigeait Moscou en “ troisième Rome ”, après Rome et Constantinople.

L’AUTOCRATISME.

Émancipé de Rome, le pouvoir des grands-princes n’a plus de frein. Ivan III, au seizième siècle, est le premier à se dire tsar, c’est-à-dire César. Son petit-fils, Ivan le Terrible (1533-1584) que le peuple surnommera le monstre, n’était pas pire que les souverains d’Europe, ses contemporains, passés à la Réforme protestante  : «  Ivan le Terrible, le premier, prit des allures de parfait autocrate, écrit notre Père. Il ne fut en cela que la version russe, si j’ose dire, cruelle certes, d’une espèce nouvelle de souverains, monstres d’orgueil en habit de soie, tels Henry VIII et Élisabeth d’Angleterre, tels les rois et les princes luthériens contemporains qui, dégagés de la tutelle romaine, semblent retourner à la férocité de leurs ancêtres barbares (…). Je ne l’excuse pas, mais que d’émules il avait en Europe, à l’époque  ! Et convenons que Staline doit beaucoup plus aux théories de Luther et aux exemples des Hohenzollern qu’à ceux des tsars sacrés de la Sainte Russie.  » (Contre- Réforme catholique n° 184, p. 20)

L’ANTICHRIST EN RUSSIE EST ALLEMAND.

C’est Pierre Ier qui inaugure les temps maudits. Surnommé le Grand par ses courtisans et les historiens occidentaux, il était tenu par le peuple russe pour l’Antichrist, mais l’abbé de Nantes l’appelle Pierre Ier l’Allemand. Il préfigure les bolcheviques à venir parce que comme eux il est non pas russe, mais antirusse, allemand  !

Hostile à son peuple et à sa tradition, il rêve de le transformer sur le modèle de la Prusse. Il s’empara des biens ecclésiastiques et créa le saint-synode pour être l’instrument servile de sa domestication de l’Église.

Catherine II avancera encore dans la voie de ce despotisme, prétendument “ éclairé ”, mais qui fut une mise en servage de toute une immense nation, à la mode prussienne, si contraire au génie slave. En effet, cette “ Catherine de Russie ” était aussi peu russe que possible. Cette terrible, cette monstrueuse incarnation du mal sous sa triple forme du despotisme, de la cruauté et de la débauche était saxonne… comme Luther  !

Martyre de saint Josaphat.

Durant ces temps terribles, l’Église romaine de la Contre-Réforme catholique travaillait à la conversion de la Russie. Notre Père nous a communiqué sa dévotion à saint Josaphat (1580-1620), archevêque polonais de l’Église catholique uniate, «  Église slave qui a tellement aimé la Sainte Vierge qu’elle a été remplie de sainteté  ». Elle était mêlée à des populations “ orthodoxes ” = schismatiques  ! nombreuses que leurs popes et archimandrites incitaient à persécuter les catholiques polonais.

Saint Josaphat travailla de toutes ses forces à les ramener à la communion avec le Siège de Rome. Il allait jusque dans les forêts, pieds nus, au plus fort de l’hiver  ! pour rassembler les gens qui se disaient séparés de Rome  ; il leur prêchait l’unité avec tant de flamme qu’il les convertissait, les gagnant par son sourire et sa douceur, et aussi ses miracles, plus que par de subtiles considérations théologiques. Notre Père en tirait la plus simple et lumineuse conclusion “ œcuménique ”  :

«  L’unité et la vérité catholiques, cela devient tout simplement une sorte de merveilleuse attirance que subissent ceux qui ont été entraînés dans l’erreur par tel ou tel pope, tel ou tel magicien. Ils n’attendent que cela.  »

À l’époque où Pierre Ier germanisait son pays, l’Ukraine, qu’on appelait alors la «  Petite Russie  », connaissait un merveilleux réveil religieux sous l’influence des universités catholiques de Pologne. En effet, de nombreux religieux kiéviens passaient au catholicisme pour y faire d’excellentes études dans le climat triomphal de la Contre-Réforme catholique romaine et française, puis revenaient en Ukraine pour y remplir de hautes charges ecclésiastiques. On faisait l’Ounia, c’est-à-dire qu’on passait de l’orthodoxie schismatique à l’Église uniate, c’est-à-dire catholique, unie à Rome, comme d’un rituel liturgique à un autre. La Russie se catholicisait  ! Jamais ne fut plus proche, imminente, la conversion de la Russie à l’éblouissante vérité et gloire de l’Église romaine.

Saint Dimitri de Rostov est le plus remarquable de ces Kiéviens, répandant avec ardeur les doctrines de la Contre-Réforme catholique au cœur même de la Russie, y provoquant un renouveau de ferveur eucharistique et instituant la dévotion au Sacré-Cœur, dès 1689, l’année de Paray-le-Monial.

Surtout, il se fit l’apôtre de la dévotion à l’Immaculée Conception. Le patriarche de Moscou, prenant ombrage des progrès de l’Ounia, c’est-à-dire de l’ “ uniatisme ”, ordonna que ses écrits soient soumis à son examen pour être corrigés. Mais saint Dimitri tint tête et ne se rétracta pas. À cette époque, toute l’école théologique de Kiev, la plus illustre du monde orthodoxe, soutenait la doctrine de l’Imma­culée Conception. Force fut donc à Moscou de s’incliner. Ainsi est-il bien établi que l’influence de l’Église catholique et l’amour de l’Immaculée vont de pair  !

Malheureusement, ce mouvement fut contrecarré par Pierre le Grand. D’abord favorable à ces prélats ukrainiens, incomparablement plus instruits que leurs confrères moscovites, le tsar qui poursuivait son dessein de modernisation germano-protestante de l’Église, trouva bientôt qu’ils manquaient de souplesse et chercha ailleurs des auxiliaires dévoués à sa cause.

Les jésuites installés à Moscou sous le règne de Pierre Ier eurent d’abord sa faveur, eux aussi, par leur prestige intellectuel et moral. «  Ainsi la Russie ­demeurera-t-elle, comme la France, écrit notre Père, pendant tout le dix-huitième siècle, le champ de bataille des deux religions, des deux civilisations, des deux formes permanentes de l’esprit moderne, la latine et la germanique, la catholique romaine et la ­luthéro-calviniste. Par la force de l’autocratie, c’est l’esprit germanique qui l’emporta durant tout ce siècle.  » (CRC n° 184, p. 20)

VLADIMIR SOLOVIEV
PROPHÈTE DE LA CONVERSION DE LA RUSSIE.

Né d’une famille de fins lettrés moscovites, il fit de brillantes études à Saint-Pétersbourg où il perd la foi à l’âge de treize ans. Mais il la retrouve en 1872, à dix-neuf ans. Dès lors, toute sa vie sera une ascension continue vers la vérité, à partir d’une intuition dont il ne livrera le secret qu’à la fin, en 1898, dans un poème intitulé Trois Rencontres. L’unique objet de ces trois visions est la divine Sagesse, la mystérieuse Sophie que vénèrent les Russes à la suite des Grecs, depuis leur évangélisation. Il rapporte ainsi sa troisième “ vision ” qui eut lieu dans le désert égyptien en 1875  :

«  Je vis tout, et tout était
Une personne unique de beauté féminine,
L’infini s’insérait en Elle.
Devant moi et en moi il n’y avait que Toi (…).
Un seul instant  ! la vision se dissipe (…),
Le désert se tait et mon âme prie
Tandis que l’Angélus résonne pour toujours.  »

Dans une autre circonstance, enivré par la beauté de la Création, il s’exclame  : «  Je vois une déesse, l’Âme du monde, anxieuse de s’unir au Dieu unique.  »

Tous les interprètes de Soloviev ont compris que son œuvre dérive de l’Ave Maria. Cette Femme qui se montre plus divine qu’humaine, en laquelle Dieu «  s’insère  », est l’Immaculée Conception, divine Sophia; contemplée à l’œuvre dans l’univers, elle inspire à Soloviev, fort d’une immense érudition éclairée par sa foi retrouvée, une sagesse divino- humaine  : sa théosophie, vision mystique et totale du monde et de l’histoire universelle, orientée selon le mouvement du mystère de l’Incarnation, de l’union du divin et de l’humain, la théandrie, vers le règne universel du Christ, c’est-à-dire la théocratie.

«  Évidemment, reconnaît notre Père, la tentative de raconter l’alliance, ancienne et nouvelle, de Dieu avec l’homme et la formation progressive de leur union mystérieuse, “ théandrique ”, divino-humaine, a quelque chose de démesuré et, sur bien des points, la pensée de Soloviev demeure, de ce fait, contestable. Il n’empêche que l’effort est gigantesque et beau  ; pour l’essentiel, l’œuvre qui en résulte est puissamment vraie.  »

Soloviev exposa cette doctrine “ totale ” dans un cours qu’il donna à Saint-Pétersbourg en 1878, à l’âge de vingt-cinq ans, ses Leçons sur la Théandrie. Elles aboutissent à l’Église  : Corps mystique du Christ, appelé à atteindre son ampleur universelle par la réunion des Églises. En 1883, son livre Le grand conflit étudie en profondeur la division religieuse de l’Orient et de l’Occident et conclut à l’alternative  : «  Rome ou le chaos  ».

C’est aujourd’hui un fait d’expérience, depuis cinquante ans. Depuis que Rome n’est plus dans Rome, c’est le chaos… Depuis exactement 1965, clôture du concile Vatican II par la proclamation du «  culte de l’Homme  » par le pape Paul VI aux applaudissements de toute la hiérarchie, à l’exception d’un seul opposant, simple prêtre.

Dans le dernier chapitre de cet ouvrage, intitulé “ Base générale pour l’unité des Églises ”, Soloviev rappelle que l’Église orthodoxe partage avec l’Église romaine une hiérarchie née du Christ par la succession apostolique, la foi des conciles du premier millénaire et la communion aux sacrements (Baptême, Eucharistie, Ordre). Il en concluait que, sous les divisions apparentes, l’unité des Églises demeure latente. Désormais, il n’aura de cesse de travailler à la restaurer. Deux œuvres qui témoignent de son immense génie, tracent encore pour la Russie de l’avenir le chemin du retour à l’Église catholique romaine  : Histoire et avenir de la Théocratie (1887), et La Russie et l’Église universelle (1889).

Désormais, il s’en prend à l’orgueil des élites orthodoxes haineuses vis-à-vis des catholiques, jusqu’à tuer saint Josaphat, tandis que l’unité des Églises ne rencontre pas d’obstacle au niveau des gens du peuple qui partagent un même culte de la Sainte Vierge. Méditant les Saintes Écritures et l’histoire de l’Église, Soloviev découvre le mystère pétrinien. Il comprend que c’est en acceptant la primauté de Rome que la Russie pourra instaurer le Royaume de Dieu, cette “ Théocratie ” qui est l’accomplissement du dessein de la Sagesse divine dont il est épris. Il illustre par avance la doctrine de notre Père selon laquelle la Sainte Vierge est la personnification de l’Église, car cette attirance vers Rome est liée chez Soloviev à l’amour de l’Immaculée Conception qui fut le premier dogme catholique auquel il adhéra.

Les écrits de Soloviev, très mal accueillis en Russie, eurent un grand retentissement dans l’Église catholique. Il noua amitié avec l’évêque croate Strossmayer (1815-1905), auquel il écrivit une longue lettre programme pour la réunion des Églises  :

«  Le Saint-Siège, de droit divin, possède les clefs des destinées futures du monde, et la race slave, selon toutes les probabilités, est appelée à réaliser ces destinées.

«  Du reste, la réunion des Églises serait largement profitable pour les deux partis. Rome gagnerait un peuple pieux et enthousiaste et un défenseur fidèle et puissant (le tsar). La Russie qui, par la volonté de Dieu, a dans les mains les destinées de l’Orient, non seulement se débarrasserait du péché involontaire de schisme, mais encore, ipso facto, serait libre d’accomplir sa grande mission universelle de réunir autour de soi les nations slaves et de fonder une nouvelle civilisation réellement chrétienne, c’est-à-dire réunissant les caractères de la vérité une et de la liberté religieuse dans le principe suprême de la Charité, comprenant tout dans l’unité et distribuant à tous la plénitude divine.  »

L’ŒCUMÉNISME DE LA SAINTE VIERGE.

À l’époque où, en Russie, Soloviev découvrait les immenses perspectives d’avenir que son retour à l’Église romaine ouvrirait à la Russie, le Père Emmanuel, curé du Mesnil-Saint-Loup (1849-1903) et initiateur de la dévotion à Notre-Dame de la Sainte-Espérance, travaillait à cette conversion. Il était convaincu que «  la Russie, dans le plan de Dieu, avait une mission providentielle. Si elle se convertissait, elle entraînerait derrière elle le monde orthodoxe, et l’alliance des deux chrétientés d’Occident et d’Orient renverserait l’islam et offrirait irrésistiblement ­l’univers à Jésus-Christ. Si, au contraire, la Russie refusait de saisir la grâce qui lui était offerte, elle sombrerait dans l’anarchie qui la menaçait de plus en plus.  »

Quelques années plus tard, un autre grand serviteur de l’Immaculée, le Père Marie-Antoine de Lavaur, capucin, organisateur du pèlerinage de Lourdes, discernait les desseins de la Sainte Vierge, devinant que la France et la Russie ne faisaient qu’un dans le Cœur Immaculé de Marie. Il écrivit au tsar Nicolas II pour le féliciter d’avoir maté la révolution de 1905  :

«  Sire, voici pour vous le moment solennel de réaliser le désir du Cœur de Jésus, d’opérer l’unité. Non, non, plus de schisme, plus de séparation, mais grande, complète et parfaite unité  ! Dieu le veut  ! C’est pour cela que Dieu a rapproché la Russie de la France, le royaume de son Divin Cœur et de sa Mère Immaculée. Ô Majesté, la grâce vous est offerte  : le Seigneur ne peut en accorder de plus grande à votre auguste personne ni à votre Empire. De l’amitié traditionnelle entre les deux pays, chacun a à gagner.

«  La Russie peut ramener la France au respect et à l’amour de ses traditions patriotiques et religieuses, et la France ramener la Russie à l’unité de la foi catholique. Quand l’heure de Dieu arrivera et que les enfants de Dieu auront assez prié, le rêve deviendra réalité.  »

Pour ces saints religieux français comme pour Soloviev, il s’agit de fonder une nouvelle Chrétienté. À laquelle Soloviev donnait le nom de Théocratie.

Pour l’instauration de cette Théocratie, Soloviev élaborait une doctrine sûre et moderne, réaliste et mystique, de la nation chrétienne, qui converge étroitement avec celle des maîtres dont notre Père a recueilli l’héritage pour élaborer les 150 Points de la Phalange catholique, royale, communautaire.

Soloviev avait hérité ce christianisme intégral de son maître et ami Dostoïevski pour lequel le vrai christianisme ne doit pas être cantonné dans la vie privée ni dans les sacristies, mais «  il doit être universel, il doit atteindre toute l’humanité et toutes les sphères de l’activité humaine  ».

À la suite de Dostoïevski, Soloviev en venait à définir un “ socialisme russe ” et non pas germanique  ! où la réalité sociale n’est pas le peuple mais l’Église. Ce socialisme chrétien remède au socialisme révolutionnaire et à la démocratie chrétienne, correspond aux vues de saint Pie X, dont la devise était «  Omnia instaurare in Christo  », expliquée dans son encyclique inaugurale E supremi Apostolatus, du 4 octobre 1903  : «  Il s’agit de ramener les sociétés humaines égarées loin de la sagesse du Christ, à l’obéissance à l’Église  ; l’Église à son tour, les soumettra au Christ, et le Christ à Dieu.  »

La mise en œuvre de ce christianisme social n’est possible que si l’État est soumis à l’Église et si l’Église est indépendante de l’État  : «  Le chef de l’État chrétien doit être un fils de l’Église.  » C’est la leçon que Soloviev tirait de l’exemple de saint Vladimir, fondateur de l’État chrétien russe, à Kiev, après son baptême en 988.

«  Jésus-Christ n’a fondé que l’Église, et Il l’a fondée sur Pierre. L’État chrétien doit donc dépendre de l’Église fondée par le Christ, et l’Église elle-même dépend du chef que le Christ lui a donné. C’est en définitive par Pierre que le César chrétien doit participer à la royauté du Christ.  »

Conclusion de notre Père  :

«  Ainsi est-il conduit à préconiser pour l’avenir exactement ce que nous appelons, dans notre problématique française, un nationalisme catholique gouverné par un prince évangélique alliant à la force politique la douceur du seigneur chrétien.  » (Contre-Réforme catholique n° 132, p. 6)

En 1888, dans L’Idée russe, conférence qu’il donna à Paris, Soloviev tirait les conséquences au niveau international de cette paternité pontificale qui seule peut être le fondement de la fraternité universelle des peuples dans une communauté providentielle des nations sous la seule autorité universelle du Pontife romain. Chaque peuple y trouve dans son passé, dans sa civilisation, les éléments de sa vocation divine, mais la Parole révélée de Dieu les introduit dans une vue supérieure car «  l’idée d’une nation n’est pas ce qu’elle pense d’elle-même, mais ce que Dieu pense sur elle dans l’éternité (…). Participer à la vie de l’Église universelle, au développement de la grande civilisation chrétienne, y participer selon sa force et ses capacités particulières, voilà le seul but véritable, la seule mission de chaque peuple.  »

Ainsi de la Russie  : «  Le peuple russe est un peuple chrétien et par conséquent, pour connaître la vraie “ idée russe ”, il ne faut pas se demander ce que la Russie fera par soi et pour soi, mais bien ce qu’elle doit faire au nom du principe chrétien qu’elle reconnaît et pour le bien de la Chrétienté universelle à laquelle elle appartient.  »

En 1917, vingt-cinq ans plus tard, Notre-Dame descendra du Ciel à Fatima pour révéler que la Russie doit en premier lieu se convertir de ses «  erreurs  ». La plus profonde étant son schisme, elle doit revenir dans le giron de l’Église catholique  :

«  L’empire russe, isolé dans son absolutisme, n’est qu’une menace de luttes et de guerres sans fin. L’empire russe, voulant servir et protéger l’Église universelle et l’organisation sociale, apportera dans la famille des peuples la paix et la bénédiction.  » (L’Idée russe citée dans Résurrection, n° 10, p. 20)

C’est cette paix qu’a promise Notre-Dame comme le fruit de la consécration de la Russie à son Cœur Immaculé par la hiérarchie catholique du Pape et des évêques en union avec lui.

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