La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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1. Hétéropraxie  : La liberté religieuse

TANDIS que le Concile en débattait fort vivement, Vous parliez déjà de la Liberté religieuse comme d’une doctrine certaine, commune, ne faisant pas difficulté. On aurait pu concevoir que le Pape définisse cette doctrine nouvelle et la promulgue en engageant son autorité infaillible… Encore eût-il fallu que Vous puissiez, ou que Vous osiez, la déclarer contenue dans le Dépôt de la Révélation et toujours tenue par la Tradition de l’Église Romaine. Ce qui était évidemment impossible, inconcevable. Alors Vous en traitiez par allusions, en passant, devant des auditoires nettement incompétents et indifférents, ou complices. La Liberté religieuse, c’est Vous qui l’avez imposée ainsi, illégitimement, dans l’Église.

Vous en parliez «  comme d’autres droits fondamentaux de l’homme  », dès votre Discours d’ouverture de la IIe Session du Concile 2Discours p. 120; Lettres 195 p. 5, 7 et le 8 décembre 1965, le dernier jour du Concile, vous la rangiez au nombre des «  droits légitimes et sacrés dus à tout homme honnête  » 3Discours p. 258. Événement décisif, Vous l’avez proclamée avant toute décision du Concile le 4 octobre 1965 à l’ONU, dans le sens où l’entend cette Assemblée des Nations-Unies toute de fondation et d’inspiration maçonniques  : «  Ce que Vous proclamez ici, ce sont les droits et les devoirs fondamentaux de l’homme, sa dignité, sa liberté, et avant tout sa liberté religieuse. Nous sentons que vous êtes les interprètes de ce qu’il y a de plus haut dans la sagesse humaine. Nous dirions presque  : son caractère sacré. Car c’est, avant tout, de la vie de l’homme qu’il s’agit et la vie de l’homme est sacrée  : personne ne peut oser y attenter   » 4Discours p. 331; Lettres 214 p. 3, 215 p. 5, 218 p. 5; CRC 57 p. 6.

Telle est bien la «  sagesse  » de cette assemblée… que Vos Prédécesseurs appelaient un «  délire  »  : l’homme est libre, sa Liberté est sacrée. Il n’y a rien sur terre qui l’emporte ni sur lui ni sur elle, aucun Dieu ne peut être imposé à l’homme comme un Maître universel, aucun homme n’a sur son semblable une autorité supérieure pour l’enseigner, le gouverner, le juger et même le punir au nom de Dieu. C’est là ce que vous reconnaissez comme le premier des «  Droits de l’Homme  », en votre Nom et – sans l’avoir prévenu, comme muni de son blanc-seing – au nom du Concile 5Lettres 214 p. 3.

Ce nouveau Libéralisme, vous l’avez exposé, quoique avec bien des obscurités, dans votre Radio-message de Noël 1964 et dans l’Allocution du 26 juin 1965 6DC 65, 134; ibid. 65, 1254-1255; Lettres 209 p. 6; CRC 57 p. 6. Le Peuple fidèle n’en a retenu qu’une idée  : «  le résumé de cette doctrine capitale, disiez-Vous, tient en ces deux propositions essentielles en matière de foi que personne ne soit empêché, que personne ne soit contraint. Nemo impediatur, nemo cogatur   ». La force est bannie de ce domaine où vous dites que l’amour seul commande. Les Pouvoirs publics qui prétendent y intervenir «  s’arrogent le droit de pénétrer dans un domaine qui n’est pas de leur compétence  » 7DC 65, 135; cf. Lettres 195 p. 6, 200. Vous limitez seulement cette liberté individuelle aux exigences de l’ordre public  ; vous soumettez ainsi la religion au contrôle de police des États  ! Toute cette doctrine que vous avez professée et que vous avez imposée d’avance au Concile, divisé gravement sur ce sujet, cette doctrine est précisément celle que Vos Prédécesseurs ont toujours condamnée. C’est par fidélité à leur Magistère que nous l’avons refusée au moment même et depuis 8Lettres 183, 206, 209, 211 p. 13, 214; CRC 57 p. 9.

EFFACEMENT DU MAGISTÈRE ECCLÉSIASTIQUE

Pour mettre en pratique ce libéralisme nouveau, Vous avez désiré renoncer à l’exercice de votre Magistère Suprême. Vous déclarez l’homme libre en matière religieuse, vous pensez donc meilleur qu’on s’abstienne de lui imposer d’autorité la vérité de Dieu  ! Dès le 29 septembre 1963, vous détourniez le Concile de promulguer des «  définitions dogmatiques  », des «  formules solennelles  ». Et Vous donniez la clé de cette renonciation  : «  Nous ne voulons pas faire de notre foi un motif de polémique avec nos frères séparés   » 9Discours, p. 117  !

De même, votre Encyclique Ecclesiam Suam prétend ne rien enseigner, ne rien imposer d’autorité  : «  La présente Encyclique ne veut pas revêtir un caractère solennel et proprement doctrinal, ni proposer des enseignements déterminés, d’ordre moral ou social   ». Alors, quoi  ? «  Elle veut simplement être un message fraternel et familier   » 10DC 64, 1058; Lettres 180. Ce libéralisme pratique vous poussera à noter même les plus graves, les plus solennels, de vos enseignements dogmatiques et moraux de quelque formule restrictive qui en atténue ou en annule le caractère obligatoire et normatif. Pourquoi un Credo s’il ne doit pas être infaillible  ? 1130 juin 1968, DC 68, 1249; CRC 10 p. 1-2 Pourquoi une Encyclique Humanæ Vitæ sans obligation ni sanction  ? 1225 juillet 1968, DC 68, 1441-1457; cf. CRC 10, suppl. p. 1-2, 11 p. 2 Et quand aujourd’hui nos théologiens s’affirment partisans de l’avortement libre, vous prononcez un discours très ferme, certes  ! mais devant un auditoire de juristes, là où s’imposeraient la condamnation des infanticides et l’excommunication des théologiens qui se font leurs garants religieux 13Alloc. aux journalistes italiens, 9 déc. 1972; DC 73, 4 Vous ne voulez plus que l’homme parle à l’homme avec l’autorité de Dieu pour ne pas empiéter sur sa liberté sacrée de pensée et d’action  !

C’est dans cette ligne libérale que vous avez abrogé le Serment Antimoderniste, prescrit par Saint Pie X et maintenu depuis 1910 jusqu’à nos jours, et la Profession de foi du Concile de Trente, prescrite par Pie IV et toujours en vigueur. Votre nouvelle formule n’est plus gênante pour personne et personne n’y attache le moindre sérieux. Elle a joué son rôle de prétexte à l’effacement des autres 14DC 67, 1486; Lettres 251, 1-2. Sous Paul VI, on est libre de penser ce qu’on veut, à tous les échelons de la Hiérarchie.

En revanche, prétendant à l’illumination du Saint-Esprit, Vous n’avez pas craint d’accorder à vos dires et à ceux du Concile une valeur d’infaillibilité extra-canonique, d’inspiration prétendue divine, absolument illégitime 15Lettres 212, 213 p.4-8, mais d’un tout autre ordre qu’autoritaire  : ce devait être comme une séduction et une communication d’amour dénuées de toute autre force d’obligation, reçues sans résistance  ! Vous le direz beaucoup plus tard  : la conciliation entre l’obéissance et la liberté individuelle se trouve pour vous, non plus dans l’Autorité divine et la Vérité infaillible de la Doctrine, mais dans l’amour 1616 oct. 1968; DC 68, 1834; cf. Lettres 214 p. 1-3. Tout cela relève du plus pur immanentisme.

FIN DES INTERDITS ET DES EXCOMMUNICATIONS

Ayant annoncé la Liberté religieuse comme un droit de l’homme, inaliénable et sacré, vous ne pouvez plus exercer à l’intérieur même de l’Église votre pouvoir législatif, judiciaire et coercitif. Vous n’en avez surtout pas envie. Vous voulez être aimé plus qu’obéi et séduire plus que commander.

Vous ne trouvez rien à réprimer  : «  Maintenant il ne s’agit plus d’extirper de l’Église telle ou telle hérésie déterminée ou certains désordres généralisés… grâce à Dieu il n’en règne point au sein de l’Église   » 17Eccl. Suam, DC 64, 1071; Lettres 180 p. 1; CRC 47 p. 2. Mais du moins en existe-t-il dans la société profane  ? Sans doute et «  l’Église pourrait… se proposer de relever les maux qui peuvent s’y rencontrer, prononcer contre eux des anathèmes et susciter contre eux des croisades… Il nous semble au contraire que le rapport de l’Église avec le monde, sans se fermer à d’autres formes légitimes, peut mieux s’exprimer sous la forme d’un dialogue   » 18Eccl. Suam, DC 64, 1082; Lettres l80 p. 5.

Le 17 février 1969, vous avouerez que nombre d’erreurs graves et de désordres consternants sont répandus dans l’Église. Même alors vous préférerez laisser aller les choses  : «  Il serait facile, et peut-être de notre devoir de rectifier… mais…  » Vous laisserez «  le bon peuple de Dieu le faire lui-même  », et pourquoi  ? «  Veuillez remarquer, chers amis, direz-Vous, combien le style de notre gouvernement ecclésiastique se veut pastoral… paternel, fraternel, humble dans son esprit et dans ses formes. De ce point de vue, avec l’aide de Dieu, Nous voudrions être aimé   » 19Au clergé de Rome DC 69, 213-216; CRC 27 p. 8, 47 p. 2.

Le 9 juillet suivant, vous annoncez une nouvelle libéralisation de la discipline ecclésiastique  : «  Nous allons avoir une période de plus grande liberté dans la vie de l’Église et, par conséquent, pour chacun de ses fils. Cette liberté signifiera moins d’obligations légales et moins d’inhibitions intérieures. La discipline formelle sera réduite, tout arbitraire sera aboli… seront également abolis toute intolérance et tout absolutisme   » 20DC 69, 705; CRC 23 p. 2E, 47 p. 6. Ainsi, en pleine crise de la foi et des mœurs, vous instituez l’anarchie d’une «  société permissive  » où chacun suit librement l’idéal et l’élan de sa conscience  !

Très tôt, Vous étiez pour cette raison décidé à réformer la Curie et d’abord le Saint-Office 2118 nov. 1965; Discours p. 232; cf. Lettre 216 p. 1-2. Dès le 15 juin 1966, l’Index est supprimé. Le Saint-Office change bientôt de nom et de vocation  : il ne condamnera plus mais s’adonnera à la recherche constructive  ! Le temps des interdits et des excommunications est terminé. C’est ainsi que j’aurai toutes les peines du monde à obtenir d’être «  jugé  » à Rome, parce que cela ne se fait plus, m’explique le Cardinal Lefebvre 22Lettre confidentielle, 1er mai 1966, Lettres 226, suppl. cf. 227.

LE DIALOGUE  : «  L’ÉGLISE SE FAIT CONVERSATION  »

La nouvelle forme, que Vous en arriverez à dire «  la seule légitime  », des rapports religieux d’homme à homme dans l’Église et de l’Église avec le monde des Autres, c’est le dialogue. Vous en faites dans Ecclesiam Suam la grande nouveauté de votre Pontificat et à vrai dire l’apostolat de l’Église dans une nouvelle étape de son histoire. Pourquoi  ? Parce que le dialogue exclut toute apparence d’autorité, de supériorité, d’obligation, ou, comme Vous préférez dire péjorativement, de fanatisme, d’intolérance, d’arbitraire et de tyrannie. C’est un échange d’opinions tout humain, libre, égal et fraternel  : «  Cet art de communication spirituelle… n’est pas de commandement et ne procède pas de façon impérieuse   » 23Eccl. Suam, DC 64 , 1082; Lettres 180 p. 5; CRC 47 p. 6.

Vous prétendez que ce fut la manière de Notre-Seigneur  : «  Le dialogue du salut ne contraignit personne à l’accueillir  ; il fut une formidable demande d’amour, qui, si elle constitue une redoutable responsabilité pour ceux à qui elle était adressée (cf. Marc 10, 21) les laissa libres d’y correspondre ou de la refuser… De même, si notre mission est annonce de vérités indiscutables et d’un salut nécessaire, elle ne se présentera pas armée de coercition extérieure mais par les seules voies légitimes de l’éducation humaine, de la persuasion intérieure, de la conversation ordinaire, elle offrira son don de salut, toujours dans le respect de la liberté personnelle des hommes civilisés   » 24Eccl. Suam, DC 64 , 1081; Lettres 180 p. 1.

Je proteste qu’il y a là une défiguration de l’Évangile, en particulier un contresens absolu sur Marc 10, 21. Je constate que cette interprétation est une condamnation de la doctrine et de la pratique de l’Église à travers les siècles. Enfin je prétends qu’il y a contradiction à proposer des «  vérités indiscutables  » et un «  salut nécessaire  » sous le mode de la conversation ordinaire. «  Cette forme de rapport… exclut la condamnation a priori… la polémique offensante et tournée en habitude… les vains apriorismes… et les expressions invariables  » 25Eccl. Suam, DC 64 , 1082; Lettres 180 p. 5. Tous ces qualificatifs odieux vont à donner pratiquement tort à celui qui parle en témoin de Jésus-Christ, en apôtre et en saint de Dieu, tout brûlant de zèle pour le salut des âmes.

Évidemment, c’est une grande nouveauté dans l’Église  : «  Nous ne demandons rien, sinon la liberté de professer et de proposer à qui veut bien, en toute liberté, l’accueillir, cette religion, ce lien nouveau instauré entre les hommes et Dieu par Jésus-Christ Notre-Seigneur   », disiez-vous à Bethléem 26Discours p. 270. Votre libéralisme semble remonter de Vous à Dieu Lui-même  ! Ce n’est plus LA religion révélée, nécessaire  ; ce devient une religion possible, pour qui veut, parmi d’autres.

LA RELIGION DIVINE S’EFFACE DEVANT LA LIBERTÉ DE L’HOMME

«  L’Église se fait conversation  ». Comment le pourrait-elle sans oublier, passagèrement, son autorité divine  ? sans voiler quelque peu, par stratégie… ou stratagème, l’absolu de la Révélation et de la Rédemption chrétiennes  ? «  D’abord s’approcher et communiquer, dites-vous, avant de convertir et pour convertir   » 27Eccl. Suam, DC 64, 1079; Lettres 180 p. 1-2. Mais il y a fort à craindre que votre méthode nouvelle, le libre dialogue, au lieu de préparer les voies à la prédication, à la controverse, à l’obligation faite à tous de croire sous peine de damnation, se substitue à celles-ci et qu’on en reste là, dans cet échange tout humain de libres opinions. La discussion des points de vue et des goûts individuels prend le pas sur l’œuvre divine de la grâce et de la vérité  ! Et d’autant plus que, dans le désir véhément de flatter les autres et de leur plaire, vous reconnaissez à tous une part de vérité, les laissant conclure en échange à la vraisemblance d’une part d’erreur de notre côté  ! Si, comme il apparaît dans votre «  praxis  », les opinions religieuses des hommes sont toujours libres, respectables, toutes quelque peu valables, et qu’elles doivent faire l’objet, non de condamnations a priori mais d’échanges bienveillants, c’est que la sincérité humaine passe avant la vérité divine… au moins pratiquement.

Mais cette pratique Vous conduit irrésistiblement à la théorie correspondante. Avant votre Encyclique la foi était un absolu, l’incrédulité était catastrophique. Elles décidaient objectivement du salut éternel des âmes et du bien commun temporel de l’humanité. Celui qui croit à l’enfer éternel et plus encore à la Béatitude céleste, celui qui croit en Jésus Crucifié sans lequel nous ne pouvons rien faire, celui-là ne cause pas, ne bavarde pas, ne joue pas avec les divins mystères. Il enseigne la doctrine sacrée avec autorité, il controverse avec l’hérésie et il préfère user de la force des lois pour aider les hommes à connaître la vérité et à garder la foi, à se convertir et à vivre dans la vertu, plutôt que de les laisser aller à la damnation et de laisser glisser le monde à la ruine, par «  libéralisme  ».

Au contraire, votre culte de la liberté humaine, votre recherche de ce qui flatte les hommes dans leurs erreurs et leur révolte même, vous conduit à exagérer l’importance des dispositions subjectives des hommes et à ne plus invoquer les droits de Dieu. La religion chrétienne devenant une opinion parmi d’autres – au moins pratiquement  ! – cesse de régir en fait l’univers des hommes. Son objectivité s’estompe. Enfer, Ciel  ? Grâce de Dieu ou malédiction  ? piété, impiété  ? Tout cela perd de sa consistance. Vous avez beau répondre par avance à la critique  : «  L’irénisme et le syncrétisme sont au fond des formes de scepticisme envers la force et le contenu de la Parole de Dieu que nous devons prêcher   » 28Eccl. Suam, DC 64, 1084; Lettres 180 p. 6, votre dialogue engendre irénisme, syncrétisme et finalement scepticisme, parce qu’il relativise méthodiquement, systématiquement, l’Absolue Vérité de Dieu.

Ce qui grandit alors, c’est l’orgueil de l’homme, appelé par Vous dans le dialogue à se faire juge des choses divines. L’univers chrétien a basculé, du jour où le dialogue a été proclamé par Vous la seule méthode légitime de l’apostolat nouveau  : au lieu que Dieu juge l’homme, c’est l’homme qui est appelé à juger Dieu. Votre hétéropraxie engendrait l’hétérodoxie du culte de l’homme.

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