La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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1. Schisme affectif  : Envers les personnes

«  DIS-moi qui tu hantes, et je te dirai qui tu es  », c’est un proverbe français  ; je te dirai aussi qui tu hais  ! Quand il s’agit du Pape qui est le Père, non pas de tous les hommes indistinctement mais des fidèles catholiques et ensuite de tous les autres mais virtuellement, mais de désir et d’apostolat seulement, dans l’attente et la recherche de leur conversion, on imagine que les portes de sa demeure et de son cœur sont davantage ouvertes aux fidèles qu’aux infidèles, aux membres de l’Église qu’à ses ennemis.

Et comme il y a toujours, dans l’Église même, du bon grain et de l’ivraie, des oppositions et des luttes entre les traditionalistes et les novateurs, entre les intégristes et les marginaux, on s’attend à voir le Pape accueillant pour tous ses fils sans exception, mais attentif à marquer une juste préférence, à donner sa faveur aux plus orthodoxes et aux plus dévoués, soucieux au contraire de marquer quelque froideur et de signifier son désir d’amendement, de manière publique, aux théologiens aventureux, aux agitateurs, aux scandaleux…

Or depuis que Vous vous êtes déclaré dans votre Encyclique Ecclesiam Suam, depuis que Vous avez pris Vous-même la direction de la Réforme, la tête du mouvement, dans l’ardeur de cette lutte contre une certaine Église traditionnelle, “ inerte, routinière ”, il Vous a été impossible de dissimuler votre animosité contre ce parti intégriste ou traditionaliste qui défendait ce que Vous prétendiez détruire, qui refusait ce que Vous vouliez imposer.

Sans doute ne les avez-vous pas excommuniés, ces traditionalistes pour la plupart apeurés, soumis d’avance à toutes vos directives, capables de prodiges de bonne volonté pour associer en leurs cœurs la fidélité à leurs convictions et l’amour de Votre Personne  ! Vous ne pouviez décemment les excommunier, Vous n’en aviez aucun motif canonique (l’Affaire de l’Action française est loin  !), et d’ailleurs Vous ne vouliez excommunier personne. Mais vous vous êtes entouré de précautions pour ne plus jamais entrer en contact direct, humain, ouvert, avec eux. C’est pire que l’excommunication. C’est la “ néantisation ”, comme dit Sartre, ou Hegel, “ la suppression dialectique ” de l’adversaire.

Nous cependant, nous Vous connaissons, nous Vous écrivons, nous allons Vous voir. Nous prions pour Vous, nous Vous exprimons notre obéissance et notre désarroi, nous Vous confions que nous ne comprenons plus et que nous ne pouvons pas, en conscience, accepter bien des nouveautés. En toute loyauté, nous demeurons unis à Votre Sainteté, pour tout ce qui est de notre cœur, de notre volonté, de notre conduite.

Mais Vous ne nous répondez pas, Vous ne nous dites rien, ni louange ni blâme, Vous refusez de nous juger, en bien ou en mal. Vous nous repoussez, Vous refusez le dialogue avec toute cette part souffrante de votre troupeau. Vous rompez votre communion avec nous qui sommes parmi les plus attachés de vos fils à Rome et au Saint-Siège. Nous ne sommes pas du tout schismatiques, comme le prétendent ou l’annoncent d’avance vos courtisans et les hommes de votre parti. Nous ne rompons aucun lien. La «  rupture de la connexion   » qui fait le schisme, sans autre raison que la passion sectaire, le fanatisme des opinions, le goût de la nouveauté, elle est de votre fait. Le schismatique en cela, c’est Vous  !

MES PROPRES DÉBOIRES

Je pourrais parler de ce que je connais le mieux, ma propre histoire. Je ne me suis jamais séparé de Vous. Je suis venu à Rome en 1963, dès les premières angoisses  ; de nouveau en 1964. Plus tard, le 11 octobre 1967, j’oserai Vous écrire une longue Lettre publique sur l’idée de Réforme. Mais je n’en ai pas reçu le moindre remerciement, le moindre accusé de réception 3Première Lettre à S.S. le Pape Paul VI, 11 octobre 1967; CRC 1-2; cf. 5 p. 2. C’est à Votre Tribunal que j’ai spontanément demandé d’être jugé quand mon Evêque voulut me convaincre de schisme et d’hérésie 4Communiqué de Mgr. Le Couëdic, 13 janv. 1966 et commentaire Lettres 220 p. 11. «  Cæsarem appellasti  ? Ad Cæsarem ibis   », me déclara en 1966 le Cardinal Lefebvre, sans prendre garde à la portée de cette citation de Festus à Saint Paul 5Entrevue du 30 avril 1966 à Bourges, Lettre confid., 1er mai 226 suppl. p. 2  ! La Justice de Néron fut meilleure à l’Apôtre que la Vôtre pour moi. Corrigée et approuvée par Vous, la formule de rétractation et de soumission qui m’était imposée était exorbitante, immorale, inhumaine et telle enfin que seul un courtisan sans honneur et sans foi l’aurait signée 6CRC 23 2 B. Vous m’avez traité comme un esclave. J’ai refusé, mais en proposant aussitôt une autre formule, pleinement catholique, digne et respectueuse de Votre Autorité et de Vos droits sur mon intelligence, sur mon cœur et sur ma vie, étant saufs les Droits sacrés de la Vérité et de la Charité, et sauf le Droit de Dieu 7Ma Profession de Foi Catholique au Cardinal Seper  ; CRC 23 p. 2 C-D-E du 16 juillet 69. À cette proposition finale, Vous n’avez même pas répondu.

Mais, de votre consentement, j’ai été diffamé par toute la terre comme rebelle 8CRC 23 p. 2 A. Cette injustice, ce mensonge prouvent que Vous me rejetez. Mais moi, je ne vous rejette pas et en Vous écrivant je vous donne la preuve suprême de mon amour filial.

LES AVANIES SOUFFERTES PAR LES PAUVRES FIDÈLES

Si ce n’était que moi  ! Mais tous les fidèles catholiques qui n’acceptent pas de suivre comme des veaux tous les bouleversements, tous les caprices et les inventions de leur clergé, et qui un jour prennent en tremblant leur plume pour écrire avec des mots maladroits le drame de leur conscience… Ah  ! Si vous pouviez imaginer avec quel respect, quel amour, quelle confiance ils rédigent leur lettre  ! Eh  ! bien, s’ils reçoivent une réponse de Rome, c’est toujours celle-ci, que je sais par cœur parce que c’est toujours la même  :

«  La SECRÉTAIRERIE D’ÉTAT a le regret de faire savoir à M. X. (ou Y. ou Z.) que les termes de sa récente lettre ne peuvent contribuer en aucune façon à l’édification de l’Église dans la foi et la charité, comme il semble le désirer. Elle l’exhorte à suivre les directives des évêques de France qui, en communion avec le Souverain Pontife, ont seuls la responsabilité de la pastorale dans leurs diocèses respectifs  » 9CRC 22 p. 2; cf. Lettres 195 p. 8. Et c’est tout  !

Si la lettre ou la pétition a fait quelque bruit, a été publiée, présente quelque danger pour le Parti, la lettre ou la pétition est communiquée à l’Évêque du lieu, pour qu’il puisse contre-attaquer. Et celui-ci d’écraser l’opposition avec une lettre de Rome, de ce genre stéréotypé  :

«  Cher Monseigneur,

«  Vous trouverez ci-joint la copie d’une lettre (ou pétition, ou télégramme) adressée ces jours derniers au Saint-Père… De la manière qui vous paraîtra la plus opportune, vous pourrez informer de vive-voix les auteurs de cette démarche que le Saint-Père a pris personnellement connaissance de leur message, et qu’il les invite à s’en tenir aux directives pastorales données par leur Évêque dans la fidélité aux instructions du Saint-Siège.«  Veuillez agréer, Cher Monseigneur, etc. signé  : J. Card. Villot  » 10CRC 33 p. 10Je ne dirai donc pas que nous n’avons plus accès jusqu’à Vous. Je dirai que Votre Sainteté n’est pas Juge entre les parties, mais qu’Elle a pris parti et qu’elle tient à le faire savoir, pour achever, comme disait ingénument le Cardinal Garrone, «  la défaite de l’autre parti  » 11Interview du 7 nov. 1969; DC 69, 1093; CR0 27 p. 1, 28 suppl. p. 12.

LES PÈLERINS DE ROME

Le monde entier a su votre refus d’accorder une audience, de saluer même ces milliers de catholiques traditionalistes qui venaient Vous supplier de leur conserver le droit de célébrer l’antique liturgie de la Messe Romaine 12CRC 34 p. 14, 45 p. 13, 46 p. 11. Et peut-être le lendemain, Vous receviez des chefs de la rébellion anti-portugaise, massacreurs de femmes et d’enfants, sous prétexte qu’ils étaient chrétiens et que le Pape ne refusait de recevoir personne de ceux qui venaient à Rome le voir  ! Le mensonge était si flagrant qu’on a pris le parti d’en rire. Mais la presse du monde entier interpréta votre refus d’audience aux pèlerins “ intégristes ” comme une marque de Votre Auguste mécontentement et la chaleureuse réception accordée aux chefs de maquis guinéens comme un encouragement au terrorisme anticolonialiste 13DC 70, 717-719, CRC 34 p. 14, 45 p. 13, 46 p. 11; voir plus loin.

Quand d’autres, mieux disposés, dévots du Saint-Siège, accourent de France Vous manifester leur attachement, Vous ne les choyez pas encore, parce qu’ils ne sont pas du Parti du mouvement, mais Vous profitez de leur venue pour les semoncer  :

«  Ces nombreux pèlerins… Nous savons leur souci de fidélité à la foi catholique, à l’Église, au Siège de Pierre. Aussi est-ce de grand cœur que Nous les invitons à REJOINDRE, parmi leurs frères et sœurs catholiques et en collaboration confiante avec leurs évêques — qui gardent la responsabilité de l’ensemble de la pastorale — l’immense effort conciliaire auquel toute l’Église est invitée   » 14DC 72, 1060.

Parmi ces pèlerins, j’en connais auxquels cette déclaration a ouvert les yeux et qui ont, séance tenante, déchiré leur carte de “ Silencieux de l’Église ” et décidé d’entrer dans la Contre-Réforme Catholique. Ils croyaient trouver en Vous le Père Commun, le Vicaire du Christ, pour les écouter et faire droit à leurs légitimes plaintes. Ils ne trouvaient qu’un partisan, les renvoyant sans égards à leurs despotes gallicans.

PAUVRES ASSOCIATIONS TRADITIONALISTES RIDICULISÉES  !

Je pourrais citer le Mouvement Traditionaliste Catholique des U.S.A. et la Lettre suppliante, touchante, que son fondateur, l’admirable Père Gommar de Pauw, Vous adressa le 15 août 1967 15Lettre au Pape Paul VI, le 15 août 1967, Lettres 252; cf. CRC 2 p. 2. Je me perdrais dans le récit de tous les ennuis qui fondirent sur lui à dater de ce jour. Vous n’avez pas daigné lui répondre et c’est donc en se sachant soutenus par Vous que les Évêques des USA n’ont plus ménagé leurs sévérités à l’égard de ce Mouvement retardataire qui aurait eu, si Vous l’eussiez voulu, toute leur sympathie et tout leur soutien.

Quand la Fraternité Sacerdotale Espagnole, qui lutte courageusement contre la subversion, a tenu son Congrès de septembre 1972 à Saragosse 16DC 72, 986; CRC 62 p. 15; cf. aussi 28 p. 7 , pour la défense de la Sainte Messe et du Sacerdoce, on imaginait que Votre Sainteté en serait pleine de joie et qu’Elle lui enverrait ses meilleures Bénédictions apostoliques. Eh  ! bien, Vous l’avez — pardonnez-moi — indignement torpillée. Quand déjà des Cardinaux de Curie, des Archevêques et des Évêques avaient annoncé leur participation et jusqu’au sujet de leurs communications, au dernier moment, un ordre sévère émané de Vous les retint tous de s’y rendre. Aucun n’osa passer outre au froncement de Vos sourcils. La presse progressiste du monde entier s’esclaffa du bon tour joué par Vous à ces milliers de pieux et dignes prêtres… qui Vous ont QUAND MÊME acclamé, protestant publiquement de leur respect, de leur obéissance, de leur attachement confiant à Votre Personne. C’est à pleurer. Où est le schisme  ? Qui brûle de charité et d’amour  ? Où est la haine parmi nous  ?

LE SÉMINAIRE SAINT PIE X

Monseigneur Marcel Lefebvre fut une des deux ou trois têtes pensantes et cœ urs courageux de la minorité agissante au Concile. À ce titre seul, tenez  ! il méritait de Vous le cardinalat, ne serait-ce de votre part que pour donner la preuve de votre Paternité universelle et de votre clémence envers les vaincus. Votre vindicte l’a poursuivi, silencieuse, attentive. Vous avez accepté sa déchéance, Vous avez pourvu à son éloignement de Rome, Vous avez accepté sa mise en quarantaine par l’Épiscopat français.

Son Séminaire ne Vous doit rien, Vous n’avez pas su l’empêcher de naître. Mais nos Évêques ont tous fait serment de n’en jamais accepter les sujets. Cette Institution, lumineusement catholique, a été traitée par eux de «  Séminaire sauvage  » 17Lourdes 23-30 oct. 1972; CRC 63 suppl. tract 8; cf. aussi CRC 5 p. 9, 13 p. 2. Où est la haine  ? Où est la sale polémique, la discorde, la volonté de schisme, le crime contre son frère  ? Je sais que Vous cherchez le moyen, en accord avec le Cardinal Villot et l’Épiscopat français, de détruire cette pépinière de vocations, ce refuge de la vraie liberté chrétienne, cet asile pour prêtres selon le Cœur de Dieu. Si Vous parvenez à vos fins, votre schisme n’en sera que plus évident pour tous.

À LA DIMENSION DE L’UNIVERS…

Je pourrais allonger indéfiniment la liste de ces manifestations de votre sectarisme. Si je mentionnais les amitiés contre nature et les inimitiés sans raison avouable de votre nouvelle Rome pour les collectivités religieuses, ethniques ou nationales, je n’en finirais pas. L’Inde vous est d’autant plus fraternelle et “ pacifique ”  ! qu’elle vient d’arracher Goa au Portugal…18Discours de Bombay, 4 déc. 1964; DC 65; cf. Lettres 161 p. 2, 191 p. 4-6, 193 p. 1-4 L’Espagne ne vous plaît que par sa révolution en marche. Le Nord-Vietnam a toutes vos sympathies, contre le Sud. Je n’ai pas besoin de poursuivre. Contre les catholiques, pour leurs ennemis. Je parlerai plus loin des persécutés auxquels Vous préférez les persécuteurs…

Mais enfin, pourquoi  ? Pourquoi ce désordre du cœur  ? Parce qu’il enchaîne sur le désordre de l’esprit. L’hérétique, même si l’Église le tolère en son sein, ne peut supporter de rester en communion d’amour fraternel et en paix avec ceux qui vivent de la foi qu’il n’a plus et qu’il combat. Il est homme de parti, dans la mesure où il n’est plus l’Homme de Dieu mais l’homme d’une Idée. Il ne pourra longtemps se défendre des sentiments que la Sainte Écriture nous montre en Caïn pour Abel son frère, qu’il finit par tuer. Vous en êtes mentalement là, avec ces étranges malédictions que Vous jetez à ceux qui ne Vous suivent pas, pour la plupart âmes innocentes, désorientées, éperdues  : «  MALHEUR AUX ABSENTS, MALHEUR AUX TIÈDES  ! AUX INDIFFÉRENTS, AUX MÉCONTENTS, AUX RETARDATAIRES  !  » 1914 sept. 1966; DC 66, 1644; Lettres 236 exergue

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