2 OCTOBRE 2016

CREDO

XIII. Je crois en l’humain esclavage
du péché et du diable

I. L’ESCLAVAGE DE SATAN

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ADAM se soustrait à l’autorité de Dieu. Va-t-il par cette action d’éclat lui devenir semblable ? Immense illusion de le croire. Il changera seulement de maître et de fortune. Il était « fils de Dieu », par création et par soumission du cœur, le voilà « enfant du diable », pour s’être laissé mener par lui. Tel est l’enseignement de saint Jean (I Jn 3, 8-10). Chassé du Paradis que Dieu lui avait aménagé avec le concours des Saints Anges, Adam est jeté dehors, dans un monde dont les démons sont les maîtres et où ils ont puissance de tout réduire en esclavage. Tel est l’enseignement de saint Paul (Eph 6, 12). Dieu n’a pas inventé, pour le punir, de châtiments extraordinaires. Dès que sa main ne les protège plus, Adam et Ève sortent du royaume de lumière où ils jouissaient des biens divins et tombent dans l’emprise des ténèbres où règne le Malin. « Dehors, il faisait nuit » (Jn 13, 30). Déjà, c’est l’échec total et définitif de l’humanisme, cette prétention des hommes à se libérer de la tutelle de Dieu et de ses Anges, en même temps que du laïcisme selon lequel un monde neutre existerait, différent et indépendant du monde religieux, et qui n’appartiendrait qu’à l’homme. C’est l’échec du libéralisme qui veut rebâtir une société fraternelle, loin de Dieu, sur la seule liberté de l’homme sans contrainte et sans loi. Ces prétentions viennent toutes du Malin, « menteur et homicide dès le commencement », selon la parole du Seigneur (Jn 8, 44). Son but est de persuader l’homme de se détacher de Dieu, connaissant qu’il tombera alors inéluctablement en son pouvoir. Servir Dieu, c’est régner. Demeurer dans la Maison paternelle, c’est être heureux. Adam et Ève, les premiers, apprirent par ce qu’ils ont souffert que se détacher de Dieu c’est tomber dans l’esclavage et perdre les biens véritables.

Écartons d’emblée les imaginations grotesques et infantiles sur l’action des démons parmi nous. Les véritables contraintes que Satan exerce sur notre pauvre monde n’ont rien de folklorique. Les démons ne bousculent pas les lois de la nature, ils n’apparaissent que rarement aux hommes et ne les font presque jamais souffrir eux-mêmes ici-bas. À croire qu’ils n’existent pas ! La foi seule les démasque. Parce qu’ils avaient reçu mission du Créateur de régir l’univers matériel et de prendre soin des hommes, maintenant que ceux-ci sont tombés à leur tour, ils entendent user de cette puissance naturelle qui leur a été donnée pour assouvir leur haine et rassasier leur immense orgueil. « Satan, gérant de l’univers, est devenu au surplus le geôlier de l’homme » (Bouyer, Les deux économies du gouvernement divin : Satan et le Christ, Initiation Théologique t. II, pp. 503-504). Je puise ici largement dans cette étude rare autant que remarquable). Désormais les démons mènent tout dans l’univers pour l’intérêt et la gloire de Lucifer. Loin de saccager les choses, de semer le désordre et l’épouvante dans le monde, de s’acharner contre les hommes, comme on l’a trop répété, ils s’appliquent aussi bien avec intelligence et ardeur à conserver l’ordre et la paix, à développer le bien-être et la science, à exalter les valeurs terrestres, pourvu que ce soit loin de Dieu et contre Lui, de telle sorte que les hommes persévèrent dans leur révolte et ne rendent de culte qu’aux Puissances de la Terre. Ils ne sortent de leur prudente réserve et de leur bienfaisance charnelle que par accident, s’ils s’inquiètent de leur défaite possible. Ils ne s’acharnent pas contre les pécheurs qui sont leurs enfants et leurs coopérateurs, mais contre les pauvres et les humbles, les justes et les saints, pour tâcher de les vaincre. Et si le malheur s’aggrave cependant sur les peuples qui se sont voués à eux, c’est bien à leur cœur défendant, en raison de leur virulente méchanceté et de leur impuissance au bien !

La création était belle et bonne, à l’origine, et le corps était d’une innocence, d’une vertu parfaites. Alors la Puissance de Dieu maintenait les démons enchaînés afin de ne pas nuire aux hommes. C’est notre révolte qui les a délivrés, dans la Colère de Dieu. Maintenant, nous découvrons alentour « un monde hanté, et il faudrait presque dire possédé ». C’est « tout un réseau malfaisant dont une puissance unique tient l’écheveau... Le monde et la chair sont comme les instruments dont jouent les puissances ténébreuses qui se révèlent dans le péché et la mort. Lâchés par les mains qui les gouvernent, le monde et la chair redeviendraient neutres », et seraient de nouveau les signes et sacrements de l’amour divin. Hélas, ils sont asservis aux démons. Les impies ne sentent pas habituellement cette emprise parce qu’ils lui sont soumis. Saint Paul dénonce cet aveuglement : « Le dieu de ce siècle a aveuglé les pensées des infidèles » (II Cor 4, 4). Seuls le péché et la mort laissent paraître dans l’horreur le ricanement de l’Ennemi qui tient sa proie. Mais les justes gémissent d’un esclavage partout présent, qui les retient dans la vanité de ce monde qui passe et dans les hontes de la chair, contre leur gré.

Passé le stade du matérialisme jouisseur, l’homme qui abandonne sa « mentalité charnelle » (Rm 8, 7) découvre en tout cette Puissance supérieure qui ne se révèle que pour faire échec à sa libération. Qu’il avance dans les voies de la justice, et il percevra le gémissement qui monte de toute la création, protestant contre l’avilissante domination de Satan (Rm 8, 22-23). L’univers détourné de sa liturgie sainte, maudit pour la peine des hommes (Gn 3, 17-18), engagé dans le culte des idoles, gémit et se tord de douleur dans l’attente de sa libération. Le corps humain souffre plus encore de cette « autre loi qui règne dans ses membres », « obscure mais invincible complicité que le pouvoir des ténèbres trouve en nous, héritée de fait avec notre nature terrestre et liée à l’état présent de celle-ci ». Il espère sa rédemption. Mais seul le chrétien découvre avec stupeur le but de cette insinuante et universelle infestation : le culte des démons substitué au culte de Dieu ! Comme au Paradis terrestre, le tentateur montre aux hommes les biens terrestres et les revêt de ses prestiges, hier le fruit défendu, aujourd’hui la chair, l’or et l’argent, la machine, les emblèmes et les statues, le taureau, la lune, le soleil. De ces choses sans vie, de ces êtres pauvres mais bons, par ses sortilèges il fait des « idoles », des biens sans limite, des esprits puissants ! La tête ni le cœur de l’homme ne résistent à ces transfigurations et bien vite il accorde à « l’esprit de la chair » (Col 2, 18) un culte, une adoration, un amour, une servitude, comme à un dieu. « Qu’est-ce à dire, écrit saint Paul aux Corinthiens, que l’idole soit quelque chose ? Non ! Mais ce qu’on sacrifie, c’est à des démons qu’on le sacrifie et à ce qui n’est pas Dieu. Or je ne veux pas que vous entriez en communion avec le démon » (I Cor 10, 19-20). Ne vantez plus le corps humain ni les beautés de la nature, car le Prince des Ténèbres y règne, dans le Siècle présent, et s’en sert pour nous fasciner et nous perdre. « Derrière toutes les beautés, les grandeurs, les forces de ce monde, il y a un ensemble de puissances spirituelles relativement autonomes, quoique toutes dépendantes de Dieu par leur état universel de créatures. Mais il se trouve que ces puissances ont voulu s’arroger la gloire des biens dont elles n’étaient que les gardiennes. Le faible esprit de l’homme s’est laissé séduire par elles, au point de s’arrêter à ces biens au lieu de remonter par eux jusqu’à Dieu », mais « ces masques couvrent un visage qui reste dans la nuit », celui de Lucifer qui se fait adorer par les hommes comme le dieu de la Chair, le dieu de l’Argent, le dieu de ce Monde !

Il y a plus redoutable encore. La domination du Prince des Ténèbres s’appesantit sur toute notre race par les hommes qui se livrent à lui et, dans l’apostasie, se vouent à l’extension de son règne. Un Corps de Péché se forme ainsi, dont il est la Tête. Par ses organes et ses membres humains, auxquels il promet l’empire temporel et qu’il revêt de sa ruse et de sa force, Satan convoite d’établir sa tyrannie et son culte par toute la terre. Les Prophètes avaient pressenti cette puissance redoutable, mais seul Jésus a osé la désigner dans les hommes mêmes, dans les Juifs qui bientôt vont le faire mourir : « Vous, vous êtes d’en bas, vous êtes de ce monde et vous mourrez dans votre péché... Engendrés par le diable, votre père, vous n’avez d’autre volonté que d’en accomplir les desseins, lui qui est le Meurtrier de l’homme, dès le commencement, le Menteur par excellence et le Père du mensonge » (Jn 8). Affronter ainsi le Prince de ce monde, c’est signer son arrêt de mort. Mais, « c’est ainsi que doit s’accomplir toute justice » (Mt 3, 15). Et le même Apôtre nous révèle dans son Apocalypse, l’ampleur de ce domaine que Satan s’est acquis et les dimensions inouïes du triomphe qui sera le sien... Par l’État Totalitaire et l’Idolâtrie Humaine qui le sert, l’Antichrist construira un Monde nouveau, uni, riche et luxurieux dont le Nom de Dieu sera banni. Ce règne s’étendra sur toute la terre. Les Saints seront persécutés et vaincus. Le gouvernement mondial et la religion universelle qui seront alors instaurés seront acclamés de tous les habitants de la terre. « La Bête dominera toute tribu, tout peuple, toute langue et toute nation, et l’adoreront tous ceux dont le nom n’a pas été écrit dans le Livre de Vie et de l’Agneau immolé, dès la fondation du monde. » Tous seront de force affiliés au Parti et marqués du Signe de la Bête, contraints pour vivre et manger de la servir et de l’adorer uniquement (Ap 13).

La puissance de Satan ira jusque-là, telle est la sanction du péché d’Adam ! Longtemps retenu par la puissance contraire de l’Église, ce Mystère d’Iniquité connaîtra de nouveau son Heure, « l’Heure de la Puissance des Ténèbres », quand « viendra l’Apostasie » et que « se manifestera l’Homme d’Iniquité, le Fils de la Perdition, l’Adversaire, celui qui se dresse contre tout ce qui porte le Nom de Dieu ou que l’on adore, jusqu’à trôner en personne dans le temple de Dieu et se donner lui-même pour Dieu » (II Th 2 – lire l’admirable commentaire de Dom Delatte, gp. de saint Paul, t. I, L’Antéchrist, pp. 234 à 240). Les Pères de l’Église le proclament donc avec raison, « en se détachant de Dieu, l’homme n’était pas du tout devenu son maître, mais l’esclave du diable ». Cependant que saint Irénée nous rassure, « le démon, en nous tyrannisant, par un certain biais, accomplit la justice divine ». Dieu se devait de le laisser aller à l’extrême, sachant qu’il court à sa perte, tandis que l’humanité, en chacun des Élus, expie dans cet esclavage effroyable sa donation originelle au Péché et à Satan.

II. L’ESCLAVAGE DU PÉCHÉ ET DE LA MORT

Cette troupe d’esclaves que les démons poussent à la damnation, par ruse ou par violence, quels sont leurs sentiments intimes, leurs pensées, leurs volontés ? Hélas, la faute d’Adam ne les a pas seulement livrés aux Puissances des Ténèbres. Elle les a atteints au cœur, leur donnant une mentalité d’esclaves et non d’hommes libres, les vouant au Péché qui mène à la corruption et à la mort. Cette dévastation de l’âme humaine après la chute, est-elle la conséquence de la Colère de Dieu, en est-elle plutôt la cause ? Il est difficile de le discerner. Tout interfère. « Homo per peccatum Adae spoliatus gratutis, vulneratus in naturalibus » (Bède le Vénérable). À coup sûr, par la faute d’Adam, sa race a perdu aussitôt, en droit et en fait, tous les dons gratuits que l’amitié de Dieu lui dispensait avec surabondance. Perdue la grâce sanctifiante ! Et perdu le bel équilibre humain de la justice originelle ! Perdus aussi les dons préternaturels qui assuraient aux hommes sagesse, bonheur, immortalité ! Dieu a retiré sa bénédiction et le désastre est venu ! Voilà, aux dires de saint Athanase, l’homme « corrompu ». Il entend par là, à l’encontre de tout naturalisme ou pélagianisme, qu’ainsi dépouillée, la race humaine ne peut simplement revenir, sans commotion, sans blessure, à « l’état de nature », vivable, tranquille, où chacun serait encore libre de mener son aventure terrestre à sa guise. Non, quand Dieu retire ses bienfaits, c’est une débâcle qui ne s’arrête à aucun équilibre intermédiaire mais conduit irrémédiablement à l’entière dissolution de l’être, dans la double mort du corps et de l’âme. « Cette corruption, commente le P. Bouyer, signifie que dans le monde, tel que Dieu l’a voulu, il n’y a pas de possibilité réelle d’un arrêt de l’être limité à soi-même. Ou bien il s’immortalise dans sa réunion à Dieu, source de tout l’être, qui l’appelle à lui ; ou bien, en se refusant à cette vocation, il se livrera au néant. » L’homme que la Colère de Dieu abandonne à sa pesanteur, est asservi à la Mort, et d’autant plus certainement qu’il s’obstine à l’aggraver, accélérant sa chute de toute l’énergie d’une volonté fixée dans le Péché.

Car, du péché d’Adam, non seulement demeure sur nous la peine dont Dieu l’a puni, mais encore revit en nous la faute même, avec sa malice et son injure toujours vive à la Majesté divine. Quels efforts ont déployés depuis des siècles tant de savants théologiens pour obscurcir ce point de notre foi ! Ils voudraient nous convaincre que Dieu seul poursuit sa vengeance, quand l’humanité a depuis longtemps perdu jusqu’à la mémoire de son péché ! Dieu porterait alors tout le poids de notre indignation ! Mais l’Église est formelle, depuis la condamnation des pélagiens, au IIe Concile d’Orange, en 529, et celle d’Abélard au Concile de Sens, en 1140, jusqu’à celle du rationalisme socinien, au Concile de Trente : « Si quelqu’un affirme... que, souillé par son péché de désobéissance, Adam n’a transmis que la mort et les peines du corps à tout le genre humain, mais non le péché, qui est la mort de l’âme, qu’il soit anathème ; car il contredit l’Apôtre qui dit : « Par un seul homme, le péché est entré dans le monde, et par le péché la mort, et ainsi la mort a passé dans tous les hommes, tous ayant péché en lui » (D. B. 789). De quelque manière, en effet, qu’on traduise ce texte capital de l’Épître aux Romains (5, 12), sa teneur essentielle est indéformable. Le péché règne, toujours actuel, sur l’humanité entière, comme un état coupable, une disposition mauvaise, antérieure à tout le détail des fautes individuelles. Ainsi le « péché originel » revit de génération en génération dans l’attitude foncière de tous les hommes en face de Dieu, leur attirant sa Colère et, pour châtiment, la Mort. Par la faute d’un seul, tous sont constitués pécheurs, non pas en vertu d’un décret divin sans fondement mais par leur état d’âme natif, avant même qu’ils en produisent délibérément les œuvres (Rm 5, 18-19). Saint Paul pourra écrire aux Éphésiens : « Et vous, qui étiez morts par suite des fautes et des péchés que vous commettiez jadis, quand vous suiviez le train de ce monde, assujettis au Prince des Puissances de l’air, cet Esprit qui agit encore dans l’âme des rebelles... Et nous, qui étions aussi de ce nombre, tous nous vivions jadis dans les convoitises de la chair et nous étions aux ordres de la chair et de nos mauvais désirs : tous nous étions par nature voués à la colère» (2, 3)

Tout fils d’Adam venant en ce monde est, de naissance, pécheur en son fonds et voué à pécher toujours davantage, au point que tous doivent confesser, sous la triple tyrannie du Péché, de la Mort et du Diable : « C’est ma faute, c’est ma faute, c’est ma très grande faute ». Une telle humilité est la seule porte du Salut.

a) « Par la désobéissance d’un seul, tous ont été constitués pécheurs » (Rm 5, 19). « Certainement rien ne nous heurte plus rudement que cette doctrine, et cependant, sans ce mystère, le plus incompréhensible de tous, nous sommes incompréhensibles à nous-mêmes. Le nœud de notre condition prend ses replis et ses tours dans cet abîme, de sorte que l’homme est plus inconcevable sans ce mystère que ce mystère n’est inconcevable à l’homme. » (Pensées, 434) C’est en vain qu’il regimbe contre l’aiguillon, il lui faut descendre en lui-même, « dans cet abîme», jusqu’à « ce point imperceptible » (445) où doit être mise à nu sa culpabilité fondamentale, sa complicité avec Adam. C’est en vain que l’homme chercherait à esquiver cette funeste solidarité, au nom de l’individualisme ou du personnalisme, comme s’il était libre de tout lien, n’assumant d’autre responsabilité que celle de ses libres déterminations ; ou qu’il en rejetterait le crime sur l’Humanité, au nom du collectivisme, comme si chacun n’en partageait réellement et volontairement le destin. En vain, car « chacun doit porter son propre fardeau » (Gal 6, 5), et « le péché d’Adam... est en chacun et lui est propre » (Concile de Trente, D. B. 791).

Ce n’est pas Dieu qui, sans motif, constitue l’homme pécheur, pour aussitôt lui tenir à crime d’être ce qu’il l’aurait fait. Cette culpabilité ne lui vient pas de la chair dont les souillures et les tares, si lourdes, si contagieuses qu’elles soient, ne sauraient être regardées comme des fautes, les victimes de tels maux n’en sont pas responsables ! L’œuvre de la génération ne saurait pas davantage rendre son fruit détestable aux yeux de Dieu, comme un certain manichéisme, bien révolu ! l’a longtemps soutenu. Serait-ce le démon qui s’emparerait des âmes sorties des mains créatrices et les marquerait de sa griffe ? Mais une telle blessure n’atteindrait encore que l’extérieur et non le cœur, inviolable, dont les seules dispositions retiennent l’attention de Dieu ! Faudra-t-il supposer qu’Adam, mort depuis des siècles et repenti, pèche encore en chacun de ses enfants, ou que tous ses descendants étaient déjà en lui quand il a péché ? Non, nous nous éloignons vers l’absurde. Que d’inventions, mon Dieu, pour éviter de s’accuser soi-même !

« Moi, moi seul j’ai péché, et ma faute est constamment devant moi » (Ps 50). Pour le reconnaître, je dois descendre en moi, plus profond que les fautes de l’enfance et les tares de l’hérédité ou de l’éducation première. Aux sources de ma personnalité, je dois porter le regard, là où ma volonté spontanée, mon attachement instinctif, adhèrent à l’être que je suis, l’aiment et le préfèrent à tout autre, tel qu’il est. Alors Dieu m’instruit, par sa Parole, lui qui « me scrute et me connaît » (Ps 138). Il me révèle ma lamentable préhistoire. La voici : À cette chair que tissait la Nature dans le secret du sein maternel, Dieu préparait avec amour une âme spirituelle. Émanée de sa Pensée et de son Souffle, elle était loyale et juste, admirablement. Il voulait qu’elle forme un membre nouveau de la Famille humaine et qu’elle en accepte toute la solidarité naturelle, car cela était bon. Je naquis ainsi au monde des hommes et m’y attachais aussitôt, aveuglément, passionnément, sans rien discerner ni exclure, dans mon premier acte d’amour, puissant et décidé. J’aimais tout le genre humain en moi et moi en lui, puisque j’en étais membre ! J’épousais toute la cause de la famille humaine, en me baignant dans cette solidarité. Je m’aimais moi-même et toute notre race, mais tels que nous étions devenus dans la faute d’Adam, loin de Dieu, plus que Dieu et, sans savoir, contre lui. Il le savait d’avance, il l’avait permis eu égard au premier bien naturel, de l’unité de la race, et dans la pensée du plus grand bien qu’il en tirerait plus tard, dans le Christ-Jésus. Il en avait voulu pour moi le bien substantiel, il en acceptait le vice inséparable qui le corrompait. J’étais dès lors solidaire du péché d’Adam, en état de péché, avant même de le discerner. Il en est de cette faute comme de l’amour qu’un enfant vouerait à sa mère, d’instinct, de tout son cœur. Mais l’époux trahi de cette femme indigne, tout en reconnaissant la légitimité de cet amour filial ne supporterait pas de voir qu’il range l’enfant du côté de sa mère coupable. Ce père attendrait avec impatience que vienne l’âge du discernement, pour que l’enfant par son libre choix révèle enfin le fond de son cœur. Ainsi Dieu supporte-t-il patiemment ce péché de tous, pour ce qu’il retient de bien naturel et de juste solidarité (I-II, q. 81, a. 1), il modère sa Colère.

Je conseille à mon lecteur théologien de relire l’étude historique de Gaudel, dans le Dictionnaire Théologique de la Foi catholique (D. T. C. art. Péché originel, col. 275-606) et, s’il peut se le procurer, le Cours inédit du R. P. de Broglie sur ce sujet. Rien n’a paru de meilleur. Il y verra que toutes les solutions classiques valent dans la mesure où elles se rapprochent de celle que j’expose ici, quoique aucune n’avance jusqu’à cette hardiesse nécessaire : c’est dans son premier acte vital, non délibéré, mais véritable acte personnel cependant, acte que les moralistes disent « en nous sans nous » que chaque homme choisit, non « en fils dénaturé » mais dans l’élan de sa nature profonde, d’être pécheur en Adam et comme Adam, avec tous les membres de la Famille humaine. Et l’état qui en résulte est cette « seconde nature », cette attitude d’égoïsme humain et de malice inconsciente qui nous voue justement à la Colère de Dieu.

b) « Et le Péché devint pécheur à l’extrême» (Rm 7, 13). De ce premier mouvement d’amour de soi, individuel et collectif, l’homme garde une disposition habituelle à en produire les œuvres, toutes d’égoïsme, à mesure de sa croissance. Le Péché grandit ainsi avec la nature et se nourrit de tout ce que nos tyrans y répandent de désordonné, de mauvais et d’impie, car l’amour naturel incline à faire toutes les volontés de ce qu’on aime. S’aimer soi-même et son corps, sa race, son monde, tout son univers, c’est en admettre les perversions et les suivre. Comme un lierre parasite, enserrant le tronc d’un jeune arbre et mêlant ses racines aux siennes jusqu’à l’étouffer et le supplanter, cette volonté coupable parasite tout désir du bien naturel, toute volonté droite où s’exprime l’homme même. Saint Paul a évoqué cette lutte, en termes pathétiques, comme une longue défaite (Rm 7). D’abord inconsciente, dans les débuts de l’humanité comme dans l’enfance de chaque individu, cette capitulation continuelle de la volonté devant les exigences ennemies de la Chair, du Monde et du Démon, devient une servitude, abhorrée mais acceptée. Ce qui était amour naturel, témoignage rendu à la bonté essentielle des êtres créés, se change enfin, du fait de leur constante malice, en mépris et en haine, sans que l’homme ait toujours la volonté de se dégager du joug qu’il s’est donné.

Le pessimisme, calviniste ou janséniste, cache, sous une apparence d’excès, encore trop d’orgueil, parce qu’il pose l’homme en victime d’une prédestination divine qui le jetterait dans le mal à son corps défendant. La réalité est plus amère : libre, et de plus en plus avec l’âge, la raison et les énergies du caractère, l’homme emploie sa liberté à renforcer les liens de son esclavage, et même quand il en vient à découvrir ce que cette sujétion a de contraire à la Nature, au Bien, à la Volonté de Dieu.

Un jour vient, en effet, où tout homme entend que son Dieu lui est plus proche et plus aimable que tout autre : « Qui aime son père et sa mère plus que moi n’est pas digne de moi » (Mt 10, 37). Il connaît alors sa vocation véritable, qui est de « laisser son père et sa mère » (Mt 19, 29) pour s’attacher à Dieu et, dans l’obéissance, se soumettre à ses Volontés afin de regagner la Vie éternelle. Détruire ainsi l’œuvre du Péché pour rentrer dans la Grâce, telle est l’exigence universelle de la réparation et du salut. Mais pour l’accomplir, où trouver secours contre soi-même, contre le mal enraciné maintenant dans la volonté même, contre tout un train de vie et un monde hostile à de telles résolutions, enfin contre « des dieux qui n’en sont pas réellement » (Ga 4, 8) ? Comment l’homme asservi au Péché trouverait-il en son cœur la force d’aimer Dieu plus que tout et de le servir fidèlement ? Facile dans l’état heureux de justice originelle, possible sans doute dans un état de « pure nature », cette conversion n’est plus possible humainement. Perdre sa vie pour la trouver ? mourir à soi-même pour revivre changé ? aimer Dieu jusqu’au mépris de soi et de tout ce qui n’est pas Dieu ? s’arracher aux créatures proches, aux servitudes indurées, pour adhérer à l’Invisible et à l’Inaccessible ? Impossible. Les fils d’Adam souscriront plutôt délibérément à leur premier engagement natal, ils préféreront appeler sur eux la Condamnation de Dieu et la Mort éternelle !

Ainsi va le monde. Les générations se succèdent comme une « multitude en perdition », cette fameuse « massa damnationis, damnabilis, damnata », dont parle tristement saint Augustin. Elles ne trouvent point de salut en elles-mêmes et, « n’ayant ni espérance ni Dieu en ce monde » (Eph 2, 12), elles vont à leur perte. « Voici qu’ils disent : Nos os sont desséchés, notre espérance est morte, nous sommes perdus » (Ez 37). Qui pourra jamais « changer cette mort en vie » ? (À suivre...)

Abbé Georges de Nantes
Extraits de la Lettre à mes amis n° 228, tome III, 13 mai 1966.