La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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29 JANVIER 2017

Les béatitudes, une invitation à l’amour

JE suis souvent ému de compassion pour tel ou tel d’entre vous dont le fardeau me paraît bien lourd et lorsque ce sont plusieurs lettres ou conversations qui m’ont rappelé dans la même journée une série de difficultés sans issue, de souffrances sans remède, je m’attriste et en même temps j’admire silencieusement que tel soit le bon plaisir du Père de tout bien. J’ai envie de vous redire encore l’invitation de Jésus à ses apôtres fatigués  : «   Venez vous-mêmes à l’écart, dans un lieu tranquille et solitaire, pour vous reposer un peu   ». Ce jour-là on vit le petit groupe des amis de Jésus s’éloigner dans la direction du lac et monter en barque pour aller au désert  ; la foule partit les retrouver à pied en suivant le rivage. Quand enfin ils furent rendus, Jésus les vit et les prit en pitié «   parce qu’ils étaient comme des brebis qui n’ont pas de pasteur, et il se mit à les enseigner longuement   »; enfin il les congédia, après leur avoir distribué un pain miraculeux, symbole de l’Eucharistie.

La compassion de Jésus s’accorde en tout parfaitement avec sa parfaite adhésion à la Volonté de son Père. Celui qui a dit  : «  Venez à moi, vous tous qui êtes las et trop chargés et je vous donnerai du repos   » est le même qui enseignait  : «   Si quelqu’un veut me suivre, qu’il se renonce, qu’il se charge de sa croix et qu’il me suive   ». Le bon Maître voit nos peines, nos combats, il a pitié de notre faiblesse et cependant les apaisements qu’il nous donne ne vont pas à nous délivrer de nos maux avant l’heure marquée par son Père, mais à nous en révéler le prix.

Quel enseignement important nous avons donc à recevoir de Jésus sur cette colline où il nous conduit à l’écart  ! Ce n’est pas le Sinaï environné d’éclairs, où Dieu se manifeste à son Prophète, ni le Thabor où Jésus se revêt de lumière, ni le Carmel où paraît le sourire du Seigneur. C’est une légère éminence aisée à gravir par toute une foule, d’où la vue porte loin sur la campagne. De là les ouvrages des hommes ne se laissent pas oublier mais ils apparaissent minuscules tandis que le regard est attiré par la lumière du vaste ciel, sans limite, sur lequel s’inscrit, familière et rassurante, la silhouette de Jésus.

C’est déjà pour nous une grâce d’être venus jusque-là avec la foule et de n’avoir pas manqué ce rendez-vous  ! Je sais que vous êtes tous présents. En réponse aux miennes, vos lettres m’ont déclaré votre assentiment sur cette première vérité que la meilleure part de notre vie est dans le colloque avec Dieu, la vie à l’écart aux pieds de Jésus. Tous, presque tous, vous êtes donc venus jusque-là avides d’écouter notre Maître. Vous me dites qu’il n’y a de repos que là. Je craignais de vous rebuter par mes premières lettres toutes consacrées à la quête de Dieu. Vous m’avez répondu que c’était bien votre plus profond désir. J’en suis heureux car celui qui ne suit pas Jésus dans la solitude ne peut longtemps garder sa paix dans les difficultés de ce monde.

Venez donc sur cette colline où la foule est enseignée longuement par le Seigneur, qui que vous soyez, où que vous vous trouviez, serait-ce même dans le péché. De là les horizons reculent, les perspectives se modifient. La vie paraît tout autre près de Jésus qui nous en montre la signification cachée et nous révèle le bien que le Père entend faire jaillir de nos maux. De ce lieu élevé, où nous sommes parvenus, il n’y a déjà plus dans les affaires de la terre de joie totale ni de catastrophe absolue. Ce qui importe seul est «   l’Amour, l’amour qui ne finira Jamais   », comme le songeait la jeune et tourmentée Thérèse d’Avila, cet Amour dont nous ne connaissons encore que les premiers élans et les premières splendeurs. Et cet amour suffit déjà à transfigurer tout ce qu’il touche de son rayon.

Que nous enseigne Jésus  ?

À l’âme fatiguée de lutter dans la tempête de ses passions, écœurée de ses lâchetés, persuadée qu’elle n’en sortira jamais et pour cela jetée dans le désarroi, il parle longuement. Il lui montre même dans ce cheminement étrange une grande volonté de Dieu. Là aussi tout peut être l’épreuve magnifique de l’amour  ! Ne faut-il pas que l’homme accepte de s’enfoncer dans ce désert affreux pour y faire connaître la victoire du Christ sur les puissances infernales  ? Jadis, Dieu avait livré le saint homme Job comme une proie à Satan pour annoncer déjà la déroute de l’ennemi du genre humain. Les premiers ermites, quand cessèrent les persécutions et que les villes se donnèrent à la foi chrétienne, voulurent s’enfoncer dans les déserts pour y poursuivre les démons jusque dans leurs repaires et tout rendre au Christ de l’immense univers trop longtemps profané. De même c’est une grande gloire que Dieu veut tirer dans certaines âmes, de leur lente, leur douloureuse, leur fragile victoire sur le péché.

Que ceux dont l’esprit est prompt mais la chair faible considèrent leur précieuse vocation  : être les témoins tourmentés de la victoire du Christ  ! C’est un don qui m’a été fait de ne pouvoir donner l’absolution sacramentelle sans être singulièrement ému dans la vision de la grandeur de Dieu qui pardonne ainsi. Il me semble à ce moment que cette âme qui s’était éloignée et revient humblement accomplit là toute sa vocation et donne son sens plénier au mystère de Jésus. Ainsi Dieu attend après nous  ! Qui a compris quelle gloire Dieu tire de ces redressements et de ces luttes obscures ne se plaindra plus de subir l’épreuve des tentations. Faudrait-il subir mille assauts de mille démons, on accepterait encore. Il est bon de passer par ce chemin douloureux pour glorifier Dieu et manifester ainsi la puissance du Sang rédempteur. Sa vocation est-elle de courir ce Marathon de l’amour jusqu’à la mort, le chrétien accepte et se lance sur la longue piste. Chaque fois que ses forces le trahissent il se relève, il n’abandonnera pas  ! Et sans jeter un regard en arrière ni rien considérer d’autre, il va de l’avant, habité par une divine certitude, héros de l’Évangile. Comme l’athénien antique qui courait vers la ville annoncer la victoire, lui aussi est porteur d’un message de salut, il ne peut se laisser abattre, il ira jusqu’au bout, jusqu’à en mourir.

Point n’est besoin pour cet héroïsme chrétien de paraître. Les combats les plus décisifs sont obscurs. Mais quand vos âmes ont surmonté de violentes tentations ou se relèvent une nouvelle fois, je crois entendre la parole frémissante de joie que l’Évangile a consignée pour nous  : «   Je voyais Satan tomber du ciel comme un éclair… cependant ne vous réjouissez pas de ce que les esprits vous sont soumis, mais réjouissez-vous de ce que vos noms sont inscrits dans le ciel   ».

À l’âme souffrante, Jésus parle aussi longuement. Sachez-le bien, dans notre famille spirituelle ce n’est pas une minorité qui porte, ou traîne de lourdes croix. Plusieurs ont été frappés de deuils inguérissables, certains sont angoissés pour le salut des êtres qui leur sont les plus chers au monde  ; secrètes et lourdes peines. D’autres acceptent mal une ennuyeuse vie  ; pour d’autres ce sont des rêves brisés, des vocations combattues, l’abandon spirituel, des contradictions ou encore des maladies pénibles ou des soucis matériels angoissants. Témoin de tant de choses auxquelles je ne peux rien humainement, j’ai le cœur serré. Que ceux-là gravissent la colline où les invite Jésus, ils y trouveront le repos. Ce qui leur apparaissait en bas un mal absolu, un dérisoire coup du sort, le poids d’un destin aveugle, leur apparaîtra ici dans une autre lumière.

Sans doute faut-il chercher remède à de tels maux. Le voudrions-nous que nous ne pourrions rester indifférents et inactifs devant ces souffrances. Mais tandis que nous nous efforçons de parer à ces maux, Jésus nous avertit que ceux qui souffrent sont bienheureux… Il semble compatir à nos tristesses et cependant s’en réjouir également pour de hautes et mystérieuses raisons  : Bienheureux les pauvres, bienheureux ceux qui pleurent, bienheureux ceux qui souffrent persécution pour la justice... Chaque parole des béatitudes évoque un monde de peines, chaque parole évoque un bonheur parfait, l’un appelant l’autre. Ainsi les souffrances que vous portez renferment un secret bienfait. Chacun selon la voie qui lui est tracée s’avance vers la Paix. S’il fallait que le Christ souffrît pour entrer dans sa Gloire, croyez qu’il nous est bon d’éprouver en notre chair et en notre cœur ce que c’est que souffrir pour entrer avec lui dans le mystère de l’Amour qui accepte joyeusement et de la Gloire qui en résulte.

Ainsi tandis que nous nous efforçons de réussir dans nos entreprises, et c’est bien raisonnable, il semble que Dieu n’attache à cette réussite qu’une importance relative. Qu’il s’agisse d’élever ses enfants, de bâtir sa maison, de mener une affaire, ou de conserver de saintes amitiés, de lutter pour sa Patrie, de travailler à la conversion des peuples, Dieu laisse les obstacles nombreux ralentir l’effort, compromettre ses résultats. C’est qu’il désire plus que tout cela nous voir imiter son Fils et compléter en nous ce qui manque à la Passion du Christ  ! Dieu attend après nous  ! Qui ne l’a pas compris et ne veut croire en cette attente refuse de croire en l’Amour. Car l’Époux n’a de joie qu’il n’ait vu jaillir du cœur de l’épouse un amour égal au sien et cela jusque dans les larmes des souffrances communes partagées.

Renouveler le mystère du Christ est simple et toute notre vie s’y résume. Vivre auprès de Dieu, puiser en ses trésors les énergies de la sanctification de notre être et soumettre le cours de notre destinée à la loi plus haute des Béatitudes et des Glorifications qu’il plaît à ce Seigneur très haut de faire naître de la souffrance humaine. Aussi regardons la peine qui nous est offerte avec sérénité  : «   Ne craignez pas, petit troupeau, nous dit Jésus notre Pasteur, car il a plu à votre Père de vous donner le royaume   ».

Abbé Georges de Nantes
Extraits de Lettre à mes Amis n° 8, 1957

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