La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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30 AVRIL 2017

Le témoignage des disciples d’Emmaüs

IL ne faut pas s’étonner que l’Église nous fasse lire toujours les mêmes textes aux mêmes époques. Chaque fois que, dans la liturgie, nous les chantons, nous les lisons, c’est un sacramental. Ce texte porte sa grâce. “ Messieurs, nous disait le Supérieur du Séminaire, la parole de Dieu porte sa grâce avec elle. Quand vous ne savez pas quoi dire dans vos sermons, prenez la parole de Dieu, lisez-la. Elle porte avec elle sa grâce. ” Encore plus lorsque c’est au cours d’une célébration liturgique eucharistique.

L’Évangile des disciples d’Emmaüs est tellement beau  ! Nous allons lire ce récit avec une grande joie, en pensant à ces deux privilégiés. Comme le disait mon premier professeur d’apologétique, l’Oncle Louis  : “ Ah  ! quelle leçon d’exégèse ils ont reçue là  ! Quelle leçon d’Écriture sainte  ! Quel professeur  ! Jésus s’est fait le professeur de ces deux-là  ! Quelle chance ils ont eue  ! ” Maintenant, je pense à ce professeur que j’ai eu, aux promenades que nous faisions ensemble en Auvergne. Nous étions tous les deux, il parlait et moi, j’écoutais. C’est inoubliable. L’enseignement d’un maître, du Christ ou de son prêtre, c’est inoubliable…

«  Le même jour, deux disciples faisaient route vers un village appelé Emmaüs, à deux heures de marche de Jérusalem, et ils parlaient ensemble de tout ce qui s’était passé. Or, tandis qu’ils parlaient et discutaient, Jésus lui-même s’approcha, et il marchait avec eux. Mais leurs yeux étaient aveuglés, et ils ne le reconnaissaient pas.  »

On n’a jamais retrouvé Emmaüs. Les gens incrédules en profitent pour dire que c’est inventé. On les voit, ces deux hommes, qui sortent de Jérusalem, puis, tout d’un coup, un étranger les rattrape. C’était Jésus ressuscité, “ Mais leurs yeux étaient empêchés de le reconnaître. ” Deuxième objection  : comment se fait-il que ces disciples qui connaissaient bien Jésus ne le reconnaissent pas  ? Ce sera pareil pour les apôtres et pour Marie-Madeleine. En science, on connaît bien un phénomène quand on l’a souvent répété en laboratoire, et quand on a pu en tirer une loi générale. Mais là, il n’y a qu’un exemple scientifique, c’est la résurrection de Jésus. Comme il n’y en a pas deux ou trois, on ne sait pas pourquoi les disciples n’ont pas reconnu Jésus. Saint Jean dit qu’ils avaient les yeux clos, empêchés de le reconnaître. C’est mystérieux.

«  Jésus leur dit  : “ De quoi causiez-vous donc, tout en marchant  ? ” Alors, ils s’arrêtèrent, tout tristes. L’un des deux, nommé Cléophas, répondit  : “ Tu es bien le seul de tous ceux qui étaient à Jérusalem à ignorer les événements de ces jours-ci. ”  »

C’est la grande fête de Pâque. Il y a des centaines de milliers de gens qui sont là, venus pour la Pâque. Ils campent dans des huttes de branchages dans toute la campagne environnante. Les paroles de ce Cléophas montrent que, dans Jérusalem, la crucifixion de Jésus n’est pas passée inaperçue. C’était donc bien des foules qui criaient  : “ Crucifiez-le  ! ”

«  Il leur dit  : “ Quels événements  ? ” Ils lui répondirent  : “ Ce qui est arrivé à Jésus de Nazareth  : cet homme était un prophète puissant par ses actes et ses paroles devant Dieu et devant tout le peuple.  ”  »

Le récit de la Passion, on le connaît par les quatre évangélistes, c’est très détaillé, mais maintenant on va savoir comment des gens ordinaires l’ont appréhendé. On va savoir ce qui s’est passé dans la conscience de deux hommes qui sont des disciples tout à fait ordinaires de Jésus. Qu’ont-ils compris de lui  ? Les gens, pendant la vie publique de Jésus, l’ont vu, entendu parler une fois ou l’autre, mais leur expérience est très courte. Chacun s’en est fait un portrait, s’est imaginé ceci ou cela. Mais maintenant, le temps s’est arrêté, ils font le bilan.

Les Juifs avaient une avance immense sur les païens parce qu’ils savaient que Dieu avait, depuis des siècles, parlé à son peuple par des prophètes et que les prophètes avaient annoncé l’avenir, et souvent attesté de la divinité de leur mission par des choses extraordinaires, miracles, oracles et prophéties. À ces juifs pieux Jésus paraît donc un prophète, un prophète puissant en œuvres et en paroles. C’est vrai et cela tout le monde avait pu le constater, le Christ avait fait tant de miracles et de prophéties durant sa vie publique  !…

Jésus a dit à un paralytique  : “ Lève-toi, prends ton grabat et marche ”, et l’homme l’a fait. Ce que Jésus veut et dit s’opère automatiquement. C’est ainsi qu’il fera des miracles prodigieux, marchera sur les eaux, ressuscitera des morts, fera voir des aveugles, guérira des lépreux… Et encore faut-il savoir que les évangélistes ne nous ont raconté que les miracles les plus révélateurs… Il était impossible de les raconter tous, nous dit saint Jean (21, 25). Alors vous comprenez bien qu’il ne faut pas se laisser abuser par ces prétendus savants qui refont perpétuellement le procès de Jésus. Ils veulent nous faire croire que Jésus était un pauvre type venu de Nazareth, un village perdu et qu’il avait été d’échec en échec. Un beau jour il a débarqué à Jérusalem, personne ne le connaissait, et il a été jugé comme un fou, parce qu’il se disait le Fils de Dieu.

Non, c’est insoutenable. En fait, depuis deux ans et demi, Jésus multipliait les choses formidables. Tout le monde était au courant des événements prodigieux que Jésus accomplissait, même s’ils étaient plus ou moins déformés selon qu’on était du parti contre ou du parti pour. Nos disciples d’Emmaüs sont d’une loyauté absolue, et quand ils disent “ Tout le peuple ”, cela veut dire que tout le monde était au courant.

«  Les chefs des prêtres et nos dirigeants l’ont livré, ils l’ont fait condamner à mort et ils l’ont crucifié.  »

C’est la vraie leçon. Ils étaient là et ils savent ce qui s’est passé. C’est au pluriel, parce qu’il y a le vrai grand-prêtre qui est Caïphe et l’usurpateur qui est son beau-père, Anne. Celui-ci était en fait le vrai grand-prêtre de Jérusalem, et même s’il ne l’était plus en titre, il exerçait ce pouvoir par le truchement de ses sept fils qui se succédèrent chaque année à ce poste. Anne était donc un tyran qui avait pris le contrôle de Jérusalem. Et après ses sept fils, ce fut au tour de son gendre de lui servir d’homme de paille. Tout grand-prêtre de titre qu’il était devenu, Caïphe n’avait plus qu’à marcher droit et obéir à son beau-père qui restait toujours le grand-prêtre de fait. Les disciples d’Emmaüs savaient cela et c’est pourquoi ils disent “ nos grands-prêtres ”, car il y avait donc deux grands-prêtres.

Nos dirigeants, c’est le Sanhédrin – l’ont livré aux Romains pour être condamné à mort. On ne peut pas dire les choses plus justement avec plus de précision. Ils l’ont livré aux Romains, uniquement pour être condamné à mort, pour que Pilate dise  : “ Je vous le livre, faites-en ce que vous voulez. ” Pilate le leur livra pour être crucifié. Pilate a pris la décision que les Juifs voulaient de lui, et qu’ils n’avaient pas le droit de prendre eux-mêmes, à savoir  : de condamner Jésus à mort. Ce sont donc eux qui l’ont crucifié. Pilate leur a donné les bourreaux romains, les spécialistes de l’affaire. Toute la tradition catholique le dira. Les apôtres en témoignent, il n’y a qu’à lire le discours de saint Pierre dans les Actes des Apôtres  : «  Le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, le Dieu de nos pères a glorifié son serviteur Jésus que vous, vous avez livré et que vous avez renié devant Pilate, alors qu’il était décidé à le relâcher. Mais vous, vous avez chargé le Saint et le Juste  ; vous avez réclamé la grâce d’un assassin, tandis que vous faisiez mourir le prince de la vie. Dieu l’a ressuscité, nous en sommes témoins.  » (3, 13-15)

Les Juifs ont extorqué la permission de Pilate, et lui par lâcheté la leur a donnée, ce fut son crime. Mais ce sont eux qui l’ont crucifié. Quant aux bourreaux, les Romains embauchaient des Syriens, des Arabes pour faire ce travail indigne qu’un Romain n’aurait jamais voulu faire. Ils payaient des mercenaires, des professionnels, dont les Juifs se sont servis.

«  Et nous qui espérions qu’il serait le libérateur d’Israël  ! Avec tout cela, voici déjà le troisième jour qui passe depuis que c’est arrivé.  »

C’est la tonalité messianique. Selon les indications du Livre de Daniel, les juifs savaient qu’on était dans le moment où devait paraître le Messie. Les gens, en voyant la vertu, la sagesse et la puissance de Jésus, se demandaient tout naturellement  : “ ne serait-ce pas le Messie, le Fils de David  ? ” Le jour des Rameaux, les disciples d’Emmaüs avaient crié avec tous les autres  : “ Hosanna au Fils de David  ! ” C’est une acclamation royale. “ Hosanna ” veut dire “ sauve maintenant ”.

Et voici le troisième jour depuis que ces choses sont arrivées. C’est un recoupement incroyable. Cela veut dire que le délai légal de trois jours, nécessaire pour établir la mort, a été constaté. Jésus est donc mort, ils n’ont plus d’espoir, ils rentrent chez eux, leur pèlerinage de la Pâque est achevé.

«  À vrai dire, nous avons été bouleversés par quelques femmes de notre groupe. Elles sont allées au tombeau de très bonne heure, et elles n’ont pas trouvé son corps  ; elles sont même venues nous dire qu’elles avaient eu une apparition  : des anges, qui disaient qu’il est vivant.  »

Nous revivons là les premiers événements de la Résurrection. De bon matin, ces femmes sont allées au tombeau (eux ne savent pas pourquoi, c’était pour embaumer son corps, ce qu’elles n’avaient pas eu le temps de faire le vendredi). Elles n’ont pas retrouvé son corps. Deux anges leur sont apparus sur la table funèbre où était le corps de Jésus. Il n’y était plus. Ce message, les femmes l’ont porté. Elles sont venues dire qu’elles avaient eu une apparition d’anges, etc. C’est alors que saint Pierre et saint Jean sont allés au tombeau. Ils se sont dit  : “ II faut qu’on aille voir. ” Saint Jean a poussé du coude Pierre et lui a dit  : “ C’est toi, le chef, vas-y. ” Saint Pierre, qui avait renié le Christ trois jours avant, n’était pas très chaud, embarrassé à l’idée de rencontrer Jésus. Saint Jean, lui, court au tombeau avec zèle parce que saint Jean est vierge, et que je suis persuadé qu’il nous cache, dans son Évangile, le fait évident qu’il a gardé la foi. Il part en courant, il savait très bien le chemin parce que le Vendredi saint au soir, il y était, et c’est aussi lui qui avait couché le Christ sur la table funéraire.

«   Quelques-uns de nos compagnons sont allés au tombeau, et ils ont trouvé les choses comme les femmes l’avaient dit  ; mais lui, ils ne l’ont pas vu.  »

Les disciples n’en savent pas plus. Ils ne savent pas que, entrant dans le tombeau, Jean vit et il crut. Il parle de lui, mais aussi de saint Pierre. Ils virent le Suaire bien plié en évidence et les bandelettes qui lui attachaient les pieds et les mains, par terre. Il est donc parti  ? Sans son Suaire  ? Sans les bandelettes pour lui tenir les mains et les pieds  ? Si on l’avait enlevé, on l’aurait pris tel quel, avec le Suaire et les bandelettes pour le transporter plus facilement. Donc, ils ont cru qu’il était ressuscité.

«  Il leur dit alors  : “ Vous n’avez donc pas compris  ! Comme votre cœur est lent à croire tout ce qu’ont dit les prophètes  ! ”  »

Cela montre que les Juifs avaient, dans l’Ancien Testament, assez de preuves, de prophéties, de lumières, pour comprendre. Les apôtres sont impardonnables de ne pas avoir gardé la foi. Jésus leur avait dit qu’il ressusciterait, mais ils n’avaient pas compris. Trois fois, il leur avait dit qu’il serait livré aux païens, mis à mort et qu’il ressusciterait, mais ils n’avaient rien compris. Qu’aurions-nous fait à leur place  ? Voilà ce que nous nous demandons chaque année. Il ne faut pas faire les fiers.

«  Ne fallait-il pas que le Messie souffrît tout cela pour entrer dans sa gloire  ?  »

Jésus a été dur, mais il le fallait. Toute la leçon de l’Écriture sainte, c’est qu’il faut passer par les humiliations et la mort pour ressusciter.

«  Et, en partant de Moïse et de tous les Prophètes, il leur expliqua, dans toute l’Écriture, ce qui le concernait.  »

S’ils avaient eu un magnétophone dans la poche, on aurait la plus belle leçon d’Écriture sainte de toute l’histoire de l’Église. Jésus qui interprète les Écritures  ! Jésus leur a parlé du sacrifice d’Isaac, du psaume 21e. Cela devait leur brûler le cœur. Il y a souvent, dans l’Écriture sainte, des allusions aux souffrances de Jésus, mais les pharisiens les avaient censurées. Ils gardaient les prophéties de bonheur pour le peuple, de gloire pour Israël. Quand il était question des prophéties de Zacharie sur le prophète crucifié, comme il était dit que c’était Jérusalem qui le crucifierait et que, ensuite, elle prendrait le deuil et se lamenterait sur celui qu’elle aurait crucifié, on n’en parlait pas. Pas un mot. Le Christ, lui, leur expliquait tout cela.

«  Quand ils approchèrent du village où ils se rendaient, Jésus fit semblant d’aller plus loin. Mais ils s’efforcèrent de le retenir  : “ Reste avec nous  : le soir approche et déjà le jour baisse ” Il entra donc pour rester avec eux. Quand il fut à table avec eux, il prit le pain, dit la bénédiction, le rompit et le leur donna.  »

Jésus n’avait pas l’intention de les tromper, il voulait se faire prier. Comme c’est charmant  ! Comme c’est bien vu  ! Quel peintre, ce Saint Luc, qui nous donne tant de renseignements qui nous font revivre la scène. Eux, ils avaient le cœur tellement brûlant  ! Pour un peu, ils lui auraient dit  : “ Nous allons te conduire là où tu vas. ” Non, ils l’invitent parce que le soleil est sur son déclin.

«  Alors leurs yeux s’ouvrirent, et ils le reconnurent, mais il disparut à leurs regards. Alors ils se dirent l’un à l’autre  : “ Notre cœur n’était-il pas brûlant en nous, tandis qu’il nous parlait sur la route, et qu’il nous faisait comprendre les Écritures  ? ”  »

Cela devient le mystère. On se représente en esprit le tableau de Rembrandt. Jésus qui brise le pain et les deux qui le regardent avec stupéfaction. Quand on rapproche les textes les uns des autres, on comprend que Jésus avait une manière de bénir. Il bénit le pain et, l’ayant rompu, il le leur donnait. C’est l’origine du Benedicite. On ne dit pas qu’il en ait mangé. Ce n’est pas l’Eucharistie, parce que l’Eucharistie, c’est du pain et du vin. Peut-être les deux disciples l’avaient-ils déjà vu rompre du pain lors de la multiplication des pains  ? Toujours est-il qu’il disparaît aussitôt, preuve que c’est bien lui.

«  À l’instant même, ils se levèrent et retournèrent à Jérusalem. Ils y trouvèrent réunis les onze Apôtres et leurs compagnons, qui leur dirent  : “ C’est vrai  ! le Seigneur est ressuscité  : il est apparu à Simon-Pierre ” À leur tour, ils racontaient ce qui s’était passé sur la route, et comment ils l’avaient reconnu quand il avait rompu le pain.  »

Ils retrouvèrent les onze et d’autres disciples, et avant d’avoir pu raconter la grande affaire de leur vie, attentivement écoutés par tous, on leur jette à la figure l’apparition du Seigneur à Pierre  ! Que se sont-ils dit  ? Pierre ne s’en est pas vanté. Mais c’était prodigieux de penser que Jésus était en même temps à Jérusalem et à Emmaüs. Ainsi, les apôtres et les disciples ont appris qu’un corps glorieux peut se déplacer à la vitesse de la lumière.

Quant à l’apparition à Simon, Jésus a été miséricordieux. Il a dit  : “ Allez, Pierre, on recommence  ! – Il a dû passer l’éponge – mais fais-moi le plaisir, maintenant, d’être fidèle, et quand ce sera dur, confirme tes frères dans la foi. ” C’était la joie dans tous les cœurs  !

C’est notre joie à nous de penser que cela leur est arrivé à eux. C’est tellement bien raconté par saint Luc que c’est comme si on y était. Nous, nous allons voir plus que les disciples d’Emmaüs, parce que, lorsque le prêtre va bénir et rompre le pain, ce sont les mains de Jésus qui vont opérer, c’est sa Parole qui va opérer, c’est Jésus lui-même qui, ressuscité, viendra se donner à manger et à boire à ces pauvres gens que nous sommes.

Abbé Georges de Nantes
Extraits du sermon du 17 avril 1995

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