La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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6 MAI 2018

Pureté et délicatesse de la vraie charité

L’ÉGLISE en ce 6e dimanche de Pâques nous demande de méditer sur le commandement que Jésus a donné à son Église avant son Ascension  : «   Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés  » En un temps où la charité d’un grand nombre s’est refroidie, il nous est bon de revenir à l’enseignement traditionnel de l’Église sur la charité. Notre Père, en fidèle disciple de saint Jean de la Croix, nous apprend à discerner les signes d’une vraie charité surnaturelle tout en dénonçant le romantisme qui en est la caricature empoisonnée.

C’est une sorte de malédiction qui pèse sur notre société que nul n’y puisse aimer sans que cet amour ne pèse étrangement sur les âmes et ne dérange pour ainsi dire les plans de Dieu. Il en est trop souvent de l’amour ou des amitiés comme des applaudissements importuns que la foule adresse à un acteur au milieu de son jeu ou à un cavalier dans un parcours d’obstacles. Ce bruit, cette indiscrète intrusion ont pour résultat immédiat d’arracher l’artiste à son rôle, d’envoyer cheval et cavalier dans les barres  ! Il n’est même pas sûr que la foule en ait regret… Ce qu’elle voulait d’abord, plus que la réussite de l’homme qu’elle admirait, c’était s’affirmer elle-même et s’imposer. Pourquoi céder toujours à cette tendance fâcheuse de se faire remarquer de ceux que nous admirons et aimons  ?

C’est à croire que nous ne savons plus estimer, admirer, sans vouloir être payés de retour par une reconnaissance qui déshonore. Nous ne savons guère aider les autres sans nous les approprier en quelque sorte. Nous ne pouvons plus aimer dans la discrétion et le silence  ; il nous faut toujours manifester nos sentiments. Il semble que nous ayons besoin de ces amitiés, de les changer en souci constant et délectable, en commerce, en échange de sentiments continuel  ; les meilleures affections se dégradent à ce jeu. Combien peu sont capables de cette très haute marque d’amour spirituel qui est de laisser passer près de soi des êtres heureux, beaux, touchants, sans consentir à être remarqué d’eux, pour la simple raison qu’ils n’ont pas besoin de nous, que Dieu ne nous a pas chargés d’eux et que probablement nous ne saurions forcer l’entrée de leur cœur qu’en y bannissant la paix.

Nos vies n’appartiennent à personne, nos âmes ne veulent s’épanouir paisiblement que pour Dieu seul, toutes tournées vers la lumière ruisselante de son soleil. Les plus grandes amitiés, l’amour conjugal même, n’ôtent rien à cette profonde vérité. Qui la néglige et passe outre découvre un jour ou l’autre avec amertume l’immensité de son erreur. L’entraînement des sens, la vivacité des sentiments nous abusent  : nous ne sommes faits que pour Dieu et il est fou de vouloir passer devant lui pour aimer et être aimé, en maître et possesseur de sa créature, comme si elle pouvait oublier son appartenance première et arracher d’elle le désir inassouvi de retrouver son Créateur  !

Et pourtant, Celui qui a dit  : «  C’est un commandement nouveau que je vous donne, de vous aimer les uns les autres comme moi-même je vous ai aimés  », nous appelle à connaître un tout autre amour, vivifiant et libérateur. Ce que l’Église désigne avec discrétion du beau nom de «  charité fraternelle  », et dont Saint Paul nous a laissé dans l’Épître aux Corinthiens la plus parfaite description, ne brûle ni ne possède  ; cette surnaturelle affection du cœur est pourtant le plus haut bienfait que jamais l’un d’entre nous puisse apporter à d’autres et, par une merveilleuse disposition de Dieu, elle est elle-même le véhicule de maintes richesses proprement divines.

Une telle amitié est d’abord estime et admiration du prochain. Elle s’étoffe bientôt de bienveillance. De tout notre être nous désirons alors et voulons que cette admirable et fragile créature atteigne à sa plus haute fin, connaisse le meilleur bonheur. Quels vœux un cœur aimant est capable de faire pour l’être aimé  ! Mais c’est alors qu’il faut être sage. Au lieu de nous imposer comme des guides nécessaires, au lieu de manifester notre affection comme si elle était pour l’autre un si grand bien, nous devrions craindre plutôt que notre irruption dans la vie des autres ne les gêne et ne ralentisse leur progrès spirituel. La pure charité incline à servir dans l’ombre et redoute de se révéler. C’est saint Jean de la Croix qui considérait l’amitié qu’il avait vouée à ses amis comme un vrai dommage pour eux. Ce n’était qu’à peine l’exagération d’une extrême modestie  ; c’était aussi les vues profondes d’une âme très pure, c’était l’exigence du cœur d’un saint  !

Notre erreur, notre fatuité est de croire qu’en aimant quelqu’un nous lui faisons une grâce extraordinaire, que notre amitié lui est un bien essentiel, un bonheur irremplaçable. Si tout semble nous donner raison, c’est plutôt parce que les affections désordonnées créent dans les cœurs le misérable besoin d’être aimé… Seuls savent aimer parfaitement ceux qui apprécient plus que tout la liberté et la solitude de l’être proche qui s’épanouit pour Dieu seul. Ceux-là comprennent que leurs affections, leurs tendresses ne sont pas de grands biens mais plutôt les humbles instruments d’un autre bonheur, celui d’une âme qui vit en paix sous le regard paternel de son Dieu.

C’est le romantisme qui a pourri le cœur, en lui faisant courir sans cesse l’aventure et ne rien redouter tant que la pudeur, la discrétion, le respect tranquille du secret des autres  ! Si étrange que cela paraisse, la charité véritable ne trouble jamais cette solitude et cette paix du cœur secret. Elle ne cherche pas à intéresser ni attacher l’autre à soi-même, elle ne conquiert pas, elle ne s’impose pas et c’est pourquoi elle se découvre un jour comme un doux voisinage, une présence discrète et aimante qui nous élève vers notre Bien véritable.

L’authentique charité qui nous unit à notre prochain dans des liens immortels est un don de Dieu  ; elle est l’effet premier de l’amour de Dieu. Lui est notre Père à tous, dont nous n’arrivons pas à sonder l’amour infini  ; nous sommes ses enfants et toutes nos pures affections ne sont que la reconnaissance et l’épanouissement de nos liens fraternels. C’est ainsi que la Cité céleste, la famille de Dieu, se constitue par l’amour mutuel que nous sommes appelés à connaître comme entre fils bien-aimés d’un tel Père.

Abbé Georges de Nantes
Extraits de la Lettre à mes Amis n° 19, juillet 1957

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