La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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Le Sacré-Cœur et l’impérialisme américain

En 1999, étudiant la vie et le message de Mère Marie du Divin Cœur, née Maria Droste zu Vischering, religieuse du Bon Pasteur, une des plus grandes mystiques de la fin du 19e siècle, l’abbé de Nantes découvrit que le Sacré-Cœur prit parti dans la guerre hispano-américaine en faveur de l’Espagne contre les États-Unis. Relisons cette histoire et la leçon qu’il faut en tirer à propos de l’impérialisme américain aujourd’hui triomphant.

En 1895, une nouvelle révolte éclata dans l’île de Cuba qui était alors une possession espagnole. On ne tarda pas à s’apercevoir que cette révolte jouissait d’un formidable appui matériel et financier, bientôt médiatique et armé, aux États-Unis. Plusieurs fois déjà, ceux-ci avaient cherché à acquérir, même à prix fort, la prestigieuse et opulente île du sucre et du tabac. «  Vendre Cuba, avait répondu fièrement le ministre d’État aux Cortès, c’est vendre l’honneur de l’Espagne  !   » C’était aussi une chrétienté prospère, où l’Église jouissait de la protection du gouvernement et se ressentait encore du rayonnement et des œuvres admirables de saint Antoine-Marie Claret, archevêque de Cuba de 1851 à 1857.

Le général espagnol Blanco.

Le général espagnol Blanco

L’insurrection de 1895 prit dès le début un tour inquiétant  : «  Le départ d’expéditions de flibustiers des côtes nord-américaines, le fonctionnement à New-York d’une junte en relation avec les insurgés provoquèrent, de la part du gouvernement royal, une série de réclamations diplomatiques.  » Tout effort d’arrangement pacifique s’étant avéré inutile sur place, le général Weyler fut envoyé pour mater la révolte. Ce rude militaire d’origine prussienne, qui avait fait la guerre contre les carlistes, mena à Cuba une répression implacable. Le nouveau président des États-Unis, Mac Kinley, en prit prétexte pour menacer l’Espagne d’intervention des troupes américaines sur l’île. Le gouvernement libéral de Madrid rappela Weyler en décembre 1897 et envoya à sa place le général Blanco qui prit la décision d’accorder aux Antilles un statut de plus large autonomie. On ne pouvait être plus mal inspiré  ! Les États-Unis envoyèrent alors le croiseur cuirassé Maine dans le port de la Havane, «  en témoignage d’amitié  » déclara-t-on à Washington, mais il n’échappait à personne que les États-Unis entendaient travailler pour leurs seuls intérêts.

C’est alors que se produisit un étrange accident, comme s’il s’agissait d’un coup monté devant provoquer l’irréparable. Le 15 février, le Maine sauta, causant la mort de deux cent vingt-six marins. Les autorités espagnoles se multiplièrent aussitôt pour venir au secours des victimes, et le lendemain le ministre d’État fit parvenir au gouvernement américain ses condoléances pour cette douloureuse catastrophe. Mais la presse américaine se déchaîna  : «  Nos morts crient vengeance  », «  l’Espagne, pays de barbares  », «  le complot découvert  » titraient les journaux, avançant d’une seule voix que l’explosion était due à une mine sous-marine placée par les Espagnols sous les flancs du navire.

L’enquête espagnole conclut cependant, quoique beaucoup plus tard, à un accident  : «  On n’avait constaté, lors de la catastrophe, la formation d’aucun remous, d’aucune colonne d’eau. On n’avait pas vu flotter de poissons morts à la surface comme le fait se produit dans le cas d’une mine. L’examen des parois extérieures de la coque du navire montrait qu’elles avaient cédé à une poussée venue de l’intérieur.  » La commission américaine, aux ordres, renforçait au contraire l’hypothèse de l’intention criminelle. Il faudra attendre 1911 pour arriver à la certitude que l’accident avait été causé par l’explosion interne de la chaudière du cuirassé.

Mais en mars 1898, le compte à rebours de la diabolique machination était lancé. À titre de réparation, le gouvernement américain exigea «  la pacification immédiate de Cuba  » (sic), et proposa en conséquence la signature d’un armistice entre les autorités espagnoles et les insurgés. Le Cabinet de Madrid aux abois offrit en avril de soumettre la question à un arbitrage, tout en invitant ses représentants à l’étranger à provoquer une intervention des puissances auprès du gouvernement de Washington. Mais toute tentative de conciliation se heurta à un mur, celui de l’impérialisme yankee.

L’heure du Sacré-Cœur

Cas extraordinaire dans l’histoire du monde, comme au temps de Jeanne d’Arc ou de Louis XIV, le Ciel allait faire connaître sa volonté, et osons le dire  : son parti pris dans cette guerre moderne. Les événements vont désormais se succéder dans une concomitance stupéfiante, sur deux plans distincts  : celui de la politique catholique, la politique du Christ, toute droite et nette, et celui de la politique des hommes, si fortement sujette à leurs passions, vices ou violences, au milieu desquelles les desseins de grâce et de miséricorde de notre grand Dieu et Seigneur Jésus-Christ doivent pourtant se frayer un chemin. Soyons attentifs  ! C’est le Cœur brûlant d’amour de Jésus Lui-même, qui révèle ses desseins sublimes et ses volontés immédiates, engagées dans le conflit  ! par les paroles de sa sainte confidente  :

Mère Marie du Divin Cœur.

Marie du Divin Cœur

C’était le Jeudi saint, 7 avril 1898   : Mère Marie du Divin Cœur, comtesse Maria Droste zu Vischering, humble religieuse du Bon Pasteur d’Angers, et très pauvre supérieure du Refuge de Porto, reçut l’étrange mission d’en appeler au Pape, comme jadis sainte Marguerite-Marie au Roi de France.

«   La lettre a malheureusement disparu   ». Mais le bon abbé Chasle (le biographe de Mère Marie du Divin Cœur a reproduit les notes manuscrites rédigées par la sainte le jour même, qui durent servir de brouillon à sa lettre  : «  Son divin Cœur a faim et soif, Il désire embrasser le monde entier dans son amour et dans sa miséricorde. Je dois contenter cette faim, apaiser cette soif, aidée par mon Père spirituel. Écrire à Rome aussitôt que possible.  » Dans quelle intention  ? Pour y solliciter d’urgence auprès du Pape «  la consécration du monde entier au Cœur de Jésus  », avec des promesses merveilleuses sur lesquelles nous reviendrons. C’est cela la “ politique de Dieu ”, produisant la véritable et féconde “ paix de Dieu ” qui régnera dans les âmes et sur les sociétés quand elles auront été toutes “ consacrées ” au Sacré-Cœur. Mais ce prodige dépendait alors du Pape, de son bon vouloir à répondre, d’enthousiasme  ! aux désirs du Christ.

Or, nous savons maintenant que, ce jour-là précisément, le Pape intervenait en personne auprès de l’Espagne «  pour qu’elle accédât aux suggestions du Cabinet américain  ; il assura que le président Mac Kinley voulait la paix (sic  !), mais qu’il fallait l’aider (resic  !) à résister à la volonté du Congrès où dominaient les influences interventionnistes. Le 9 avril, cédant aux instances pressantes de Léon XIII comme aux conseils (menteurs) des ambassadeurs, le gouvernement royal annonça qu’il avait ordonné la suspension immédiate des hostilités. Il attendait du Cabinet de Washington une attitude de réciprocité.  »

Hélas, quelle illusion  ! «  Washington saisit de la question, en urgence, le pouvoir législatif. On eut de suite le sentiment que l’irréparable s’accomplissait. Au Sénat américain, la commission des affaires extérieures proposa une joint resolution déclarant libre le peuple de Cuba et exigeant de l’Espagne qu’elle retirât de l’île ses troupes de terre et de mer. À la Chambre des représentants, la commission fit voter une autre resolution autorisant le Président à disposer de la force publique pour intervenir de suite à Cuba.  » Et pour couvrir moralement cet attentat au droit international, la resolution débutait par ces mots  : «  Considérant que le détestable état de choses qui a existé à Cuba pendant les trois dernières années… a blessé le sentiment moral du peuple américain, a été une tache pour la civilisation chrétienne et est arrivé à son point critique avec la destruction d’un bateau de guerre…   », fieffés mensonges  !

La rupture diplomatique entre les deux nations fut notifiée le 21 avril. Le 24 avril, la guerre était déclarée.

Or, on lit dans la biographie de notre sainte que, l’autorisation d’écrire à Rome n’ayant pas été accordée sur-le-champ, «  bien que pleinement résignée, elle en pleura, elle qui pleurait si rarement  ! À ces peines morales vinrent se joindre les souffrances prédites. Le lundi, 25 avril, la pauvre Mère se trouva aux portes du tombeau, et pendant plusieurs semaines elle demeura entre la vie et la mort.  » C’était le signe annoncé du mécontentement de Dieu  !

Ces souffrances s’ajoutaient à son inquiétude «  des maux qu’une série de désastres pouvait réserver à la catholique Espagne… Elle suivait les opérations militaires avec un intérêt passionné, dans le journal et sur l’atlas.  » Suivons-les comme elle, en songeant à sa vive douleur d’épouse du Sacré-Cœur, sachant quels désastres pour la Chrétienté résulteraient de la désobéissance de tous aux volontés de son Époux divin…

Malgré son appel «  à la conscience des puissances européennes  », l’Espagne se retrouva seule pour affronter son formidable adversaire.

Tout de même, bravement, Madrid envoya sans tarder une escadre aux Antilles, qui parvint à déjouer le blocus américain et s’en vint mouiller le 19 mai dans le port de Santiago de Cuba. Cependant qu’à terre, les troupes espagnoles résistaient farouchement aux troupes américaines débarquées pour prêter main-forte aux “ insurgés ”. Les combats terrestres se prolongèrent durant tout le mois de juin.

De son côté, au Portugal, sœur Marie du Divin Cœur obtenait enfin la permission de rédiger sa lettre au Pape. Celle-ci fut expédiée de Porto le 10 juin et parvint quelques jours plus tard entre les mains du Souverain Pontife. «  Léon XIII fut très impressionné   », écrit l’abbé Chasle, et sans en expliciter les raisons et les conséquences, il enchaîne  : «  L’année s’acheva sans qu’il eût donné suite à l’affaire. La servante de Dieu sut, par le Révérendissime Abbé Primat de l’ordre bénédictin, qui lui avait servi d’intermédiaire, que son envoi avait été remis au Vatican, et ce fut tout. Sa pensée, durant de longs mois, se reporta souvent de ce côté. De temps en temps, elle disait à son assistante  : “ Il ne vient pas de réponse de Rome  ! ”   » Tandis que, des Antilles, lui parvenaient de bien mauvaises nouvelles  :

Une défaite lourde de conséquences

Le 3 juillet au matin, l’escadre espagnole sortait du port de Santiago de Cuba  ; elle ouvrit aussitôt le feu contre des forces plus de trois fois supérieures. Deux marines s’affrontaient, bateaux de bois contre bateaux de fer… Il arriva malheureusement ce qui devait arriver  : l’escadre espagnole fut anéantie en quelques instants. La place de Santiago capitula le 16 juillet. En Océanie, Manille capitula le 12 août. Le gouvernement de Madrid mit fin alors aux combats, en signant ce jour-là un protocole d’armistice.

À Porto, la supérieure du Bon Pasteur avait suivi jour après jour les événements de cet été tragique, et confiait en septembre avoir «  beaucoup souffert pour obtenir la paix du divin Cœur de Jésus  ! Et cette tâche n’est pas encore achevée, mais j’ai reçu de Lui la certitude que plus la confiance sera grande, plus aussi le succès sera assuré.  » L’Espagne pouvait-elle encore se relever, poursuivre sa légendaire et sainte expansion missionnaire dans les deux hémisphères, de conserve avec le Portugal  ? Oui, à condition de répondre au message de la sainte de Porto adressé au Pape et par lui, s’il se montrait fidèle  ! à toute l’Église  : «   Consécration au Sacré-Cœur de Jésus, amende honorable, abandon et confiance, souffrir avec Lui et pour Lui  !   »

La France ayant offert ses bons services, la conférence de paix se tint à Paris jusqu’au 10 décembre. L’Espagne devait renoncer à «  tout droit de souveraineté et de propriété sur Cuba  ». L’île était déclarée indépendante, soumise en fait à des obligations étroites vis-à-vis de ses «  libérateurs  ». L’archipel des Philippines était vendu pour vingt millions de dollars. C’en était fini du bel Empire de jadis, le Traité de Paris enlevait à l’Espagne les derniers fleurons de sa couronne.

Un autre empire prenait sa place, celui de l’Amérique ploutocrate et puritaine et de ses “ protectorats ” économiques. En effet, la guerre de Cuba marqua un tournant décisif dans l’évolution de la politique américaine. Le siècle qui s’ouvrait devait consacrer leur orgueilleuse hégémonie. Quant au Pape, qui rêvait déjà, après l’avoir été en Europe, de devenir l’arbitre entre l’Ancien et le Nouveau Monde, quelle déconvenue  ! Quelle aveugle impuissance  ! Voilà où l’avait mené “ sa ” politique  !

Nous en étions là de notre rédaction lorsqu’un ami nous envoya l’article tiré de la revue Enquête sur l’histoire, (n° 29, décembre 1998), qui vient en renfort de notre analyse, sans toutefois mentionner la lumière de Porto… et qui présente un saisissant parallèle avec l’actualité la plus brûlante  : cent ans après, c’est toujours la même machination  ! Lisez plutôt  :

Quand l’impérialisme américain chassait l’Espagne de Cuba
par Philippe Conrad

Voici un siècle, en 1898, éclatait la guerre de Cuba contre l’Espagne. Une guerre américaine «  altruiste et morale  ». Par cette guerre qui fit appel aux ressources de la désinformation et du bourrage de crâne, les États-Unis entamaient leur carrière de puissance mondiale.

«  Tout est tranquille ici  ; il n’y a pas de problèmes et il n’y aura pas de guerre, je veux rentrer  »… «  Reste où tu es, s’il te plaît, et envoie-nous des images, je me charge de préparer la guerre…  » Cet échange de télégrammes entre Frederic Remington, le reporter-dessinateur du New York Journal, et son patron, William Randolph Hearst, à la veille du conflit hispano-américain de 1898, résume bien la situation du moment et montre la part qui revient, dans le déclenchement de cette guerre, à la manipulation de l’opinion publique américaine. (…) L’enjeu était de taille puisqu’il s’agissait de chasser définitivement l’Europe, plus précisément une Espagne qui n’était plus que l’ombre d’elle-même, de l’hémisphère américain afin de parfaire l’hégémonie des États-Unis sur l’ensemble du Nouveau Monde.

Le droit à la possession du monde

Les visées américaines sur Cuba et sur la mer des Antilles ne font que compléter tout naturellement le grand dessein géopolitique qui doit faire du nouvel État une puissance de dimension continentale, ouverte sur les deux océans et en situation d’imposer sa domination à l’ensemble de l’hémisphère occidental. (…)

Les projets de percement de l’isthme méso-américain, à hauteur du Nicaragua ou de Panama, redonnent, au cours des dernières années du siècle, une nouvelle actualité aux convoitises déjà anciennes du gouvernement de Washington. Plusieurs théoriciens justifient alors les ambitions américaines et, derrière eux, tout un clan «  impérialiste  » s’organise au Congrès pour réclamer une politique extérieure à la mesure du dynamisme industriel qui est en train de faire des USA la première puissance économique du monde. (…) En 1890, John W. Burgess, professeur de sciences politiques à l’université Columbia, insiste sur les droits que possèdent les Anglo-Saxons à la domination du monde  : «  Ils ont la mission de diriger la civilisation politique dans le monde moderne et d’apporter cette civilisation aux races barbares […] puisqu’il est de l’intérêt de la civilisation mondiale que la loi, l’ordre et la vraie liberté, qui en est le corollaire, règnent partout dans le monde…  » La même année, l’amiral Alfred T. Mahan publie son The Influence of Sea Power upon History, qui annonce l’impressionnante montée en puissance des forces navales américaines. Les États-Unis doivent prendre le contrôle de la mer des Antilles et du futur canal interocéanique appelé à joindre les eaux de l’Atlantique à celles du Pacifique. Ils doivent également pousser leur expansion dans le Pacifique, notamment dans l’archipel des îles Hawaii. Sous la présidence du républicain Benjamin Harrison (1889-1893), le secrétaire d’État James Blaine prépare la voie pour la réalisation de ces différents projets mais l’élection du démocrate Stephen G. Cleveland semble leur donner un coup d’arrêt, au moins temporaire. Ses opposants républicains ne se découragent pas pour autant et Henry Cabot Lodge, porte-parole de la commission de la marine à la Chambre des Représentants, prononce en mars 1895 un discours dans lequel il revendique pour les États-Unis, Cuba et les îles Hawaii. (…)

Le colonel Roosevelt

Le colonel Roosevelt

Au sein de cette mouvance, on remarque déjà le jeune Theodore Roosevelt qui n’hésite pas à écrire à Cabot Lodge, son mentor en politique, que «  le pays a besoin d’une guerre   ». Les élections de 1897, qui voient la victoire du républicain William Mac Kinley, fournissent l’occasion au jeune Roosevelt de devenir, en avril 1897, sous-secrétaire d’État à la marine. Deux mois plus tard, il explique aux élèves officiers du Naval College «  que le diplomate doit être le serviteur et non le maître du soldat  ». Dès novembre de la même année, il écrit à un officier de marine qu’il souhaite la guerre contre l’Espagne «  pour secourir les Cubains dans un souci humanitaire  », mais surtout «  pour assurer une complète liberté de l’Amérique à l’égard de la domination européenne… Cette guerre, ce sera une grande leçon et nous en tirerons grand profit  ». En décembre 1897, alors que les milieux d’affaires et la presse économique manifestent leur opposition à une guerre pour Cuba, le bouillant sous-secrétaire d’État affirme que «  nous aurons cette guerre pour la liberté de Cuba, en dépit de la timidité des intérêts commerciaux…  »

Campagnes de presse et envois d’armes

La grande île des Caraïbes a déjà été, à plusieurs reprises depuis 1843, l’objet d’une proposition d’achat présentée par les États-Unis à l’Espagne mais, à chaque fois, le gouvernement de Madrid a repoussé ces offres de cession à l’amiable. Dès 1850, l’administration américaine a donc favorisé l’installation à New York d’un conseil cubain favorable à l’indépendance de l’île et, à partir de 1865, Washington a appuyé ces rebelles, en leur fournissant armes et argent. Entre 1868 et 1878, une première guerre d’indépendance n’aboutit pas mais l’intérêt des États-Unis pour l’île ne cesse de grandir, dans la mesure où ils achètent la quasi-totalité du sucre exporté depuis l’île et où les capitaux américains s’investissent, jusqu’à hauteur de cinquante millions de dollars, dans l’économie insulaire. Fondé en 1892, le parti révolutionnaire cubain de José Martí est soutenu financièrement par Edwin F. Atkins, le «  roi  » américain du sucre.

Quand une nouvelle insurrection éclate dans l’île en février 1895, le président démocrate Cleveland et son secrétaire d’État Bryan ne souhaitent pas s’en mêler directement. La presse nord-américaine entreprend alors de dresser l’opinion publique contre l’Espagne. Elle s’indigne de la mort de plusieurs révolutionnaires cubains, dénonce le fait que des citoyens américains soient incarcérés dans l’île, exalte le courage d’Evangelina Cisneros, la fille d’un chef insurgé que W. R. Hearst fait enlever à Cuba pour que New York lui réserve ensuite un accueil triomphal… Elle publie enfin une fausse lettre de Dupuy de Lôme, l’ambassadeur espagnol à Washington, dans laquelle Mac Kinley est présenté comme un «  politicien de bas étage  ». Pendant ce temps, de juin 1895 à mai 1897, quarante-deux convois navals ont apporté des armes aux insurgés depuis les côtes américaines.

Le cuirassé U.S. Maine

Le cuirassé U.S. Maine

Sur place, le général Blanco, nouveau représentant de l’Espagne, parvient toutefois à constituer un gouvernement réunissant des réformistes et des autonomistes, à l’exclusion des indépendantistes soutenus par les USA. C’est quelques jours plus tard, à la suite des émeutes qui se sont produites à La Havane, que le cuirassé Maine pénètre dans le port, pour une visite de «  courtoisie  ».

On sait aujourd’hui très précisément que la décision de faire la guerre à l’Espagne si elle persistait dans son refus de vendre Cuba était acquise dès 1896. Un récent congrès d’histoire militaire, tenu en mars 1998, a révélé le détail des plans préparés en ce sens. Le scénario est dès lors écrit. Le 25 janvier 1898, le cuirassé Maine pénètre donc dans le port de La Havane, suivi, quinze jours plus tard, par le croiseur Montgomery qui vient mouiller dans le port de Matanzas. Trois semaines plus tard, le 15 février, l’explosion accidentelle d’une mine sous-marine fait couler le Maine dans le port de La Havane. Deux cent soixante marins américains sont tués dans l’explosion, dont tout le monde s’accorde à reconnaître aujourd’hui qu’elle fut ou purement accidentelle ou même, pour certains, carrément provoquée par les Américains (il est intéressant de noter qu’aucun officier ne compte au nombre des victimes, tous se trouvant alors à une réception en ville). Le rapport officiel américain n’en accuse pas moins l’Espagne. Madrid propose de confier l’enquête à une commission mixte mais Washington refuse. Le gouvernement espagnol se tourne vers ses homologues européens, sollicite l’arbitrage du pape Léon XIII mais n’obtient rien, même quand il accepte, le 10 avril, l’armistice immédiat que lui impose Mac Kinley. Le Sénat américain vote bientôt les crédits nécessaires pour la guerre «  altruiste et morale qui permettra la libération de Cuba  » et celle-ci est déclarée le 24 avril. Une «  splendid little war   » pour le secrétaire d’État John Hay, une guerre qui venait relancer celle menée par les Espagnols contre les insurgés cubains, un conflit qui «  sans la malveillance américaine était, selon le général Blanco, en voie de se terminer   ».

C’est aux Philippines que les Américains portent d’abord leurs premiers coups puisque l’amiral Dewey détruit devant Cavite, en rade de Manille, la flotte de l’amiral Montojo. La conquête de Porto Rico n’est qu’une promenade militaire et, à Cuba, la flotte de l’amiral Cervera, totalement surpassée sur le plan technique par les navires américains, est détruite le 3 juillet devant Santiago. Débarqués à la fin du mois de juin, quinze mille Américains doivent pourtant livrer de furieux combats aux troupes des généraux Linares et Vara del Rey mais, le 16 juillet, les Rough Riders du colonel Theodore Roosevelt qui a mis ses actes en accord avec ses discours en venant participer aux combats emportent les défenses de la colline de San Juan. Le 17 juillet, Santiago de Cuba capitule. Le 12 août, la médiation française permet la conclusion d’un armistice, prélude à des négociations de paix qui aboutissent au traité de Paris, signé le 10 décembre suivant.

L’Espagne était contrainte d’abandonner toute souveraineté sur Cuba, perdait également Porto Rico et devait céder les Philippines et Guam aux USA pour vingt millions de dollars. Elle devait également céder un peu plus tard au vainqueur qui s’est emparé des îles Hawaii au cours du mois d’août les archipels des Mariannes, des Carolines et des Palaos. Une paix qui apparaissait comme une deuxième mort de l’Empire espagnol et qui ouvrait la voie d’une montée en puissance spectaculaire des États-Unis. (…) Cuba, Saint-Domingue, le Nicaragua et le Panama, séparé de la Colombie en 1903, deviennent des quasi-protectorats américains. Annexées, les Philippines sont le théâtre d’une révolte qui va durer plus de quatre ans et coûter cinq mille morts aux nouveaux occupants. Cuba va connaître une occupation militaire de quatre ans et ce n’est qu’après avoir accepté un traité la plaçant dans un état de sujétion complète vis-à-vis de Washington que l’île pourra se voir reconnaître sa «  souveraineté  ». Le «  corollaire  » Roosevelt à la doctrine Monroe réserve désormais aux États-Unis un droit d’intervention dans les affaires des pays voisins s’il paraît nécessaire d’y rétablir l’ordre. Le sénateur Beaveridge, de l’Indiana, peut alors considérer que «  Dieu n’a pas préparé les peuples de langue anglaise et teutonique pendant mille ans pour une vaine et passive admiration de leurs propres personnes. Non, il a fait de nous les maîtres organisateurs du monde afin d’instituer l’ordre là où règne le chaos. Il nous a donné l’esprit du progrès pour vaincre les forces de la réaction dans le monde entier. Il a placé en nous le don de gouverner afin que nous donnions un gouvernement aux peuples sauvages et séniles. Sans une telle force, le monde retomberait dans la barbarie et la nuit. Et de toute notre race, il a désigné le peuple américain comme sa nation élue pour commencer la régénération du monde.  »

PHILIPPE CONRAD
Pour justifier l’intervention, tous les moyens sont bons  !

Certains journaux de la presse new-yorkaise ont joué un rôle déterminant dans la préparation de l’opinion publique pour lui faire accepter l’intervention américaine à Cuba. Il s’agit notamment du New York Journal, acheté en 1895 par William Randolph Hearst, et du World de Joseph Pulitzer, auxquels il convient d’ajouter le Sun et le Herald. Cette presse a cultivé le sensationnalisme au point de pratiquer, pour «  devancer l’événement  », une véritable désinformation. […]

Pour cette presse populaire, avide d’événements spectaculaires susceptibles de séduire l’imagination des masses, Cuba va fournir une matière particulièrement riche. Un manichéisme des plus élémentaires présente ainsi les Espagnols comme des brutes incultes et sadiques, représentants d’un pays attardé, sujets d’une monarchie anachronique et corrompue. On leur attribue une multitude de crimes et d’atrocités les plus diverses, ce qui complète heureusement la fameuse «  légende noire  » développée par l’historiographie anglo-saxonne à propos de la conquête de l’Amérique par les sujets de Charles Quint et de Philippe II. Un procédé bien utile pour faire oublier le traitement réservé à leurs propres Indiens par les colonisateurs anglo-saxons de l’Amérique du Nord. Terreur, violence et famine sont la règle à Cuba pour une presse qui se contente trop souvent de reproduire les communiqués de la Junta cubana, le conseil d’exilés installés à New York. Des «  témoignages  » de victimes viennent étoffer des dossiers entièrement fabriqués, qui détaillent par le menu les turpitudes espagnoles. […]

Le rassemblement des populations en camps de regroupement a entraîné, chez les prisonniers, du fait des épidémies qui frappent aussi les soldats espagnols, une très lourde mortalité, mais Hearst et ses journalistes ne lésinent pas sur les chiffres. Six cent mille morts, pas un de moins, à peu près un tiers de la population de l’île, autant dire que l’on a affaire à un véritable génocide avant la lettre. En fait, les études les plus sérieuses réalisées au cours des décennies suivantes par les chercheurs américains ont révélé que les pertes humaines correspondant à la période 1895-1898 et incluant les victimes espagnoles, ne dépassaient pas le chiffre de cent mille. Le mensonge à éclaté lors de la publication en 1932, à l’initiative de l’université de Baton Rouge, en Louisiane, d’un ouvrage intitulé Public opinion and the spanish-american war. A study in war propaganda. Tout cela n’avait plus guère d’importance une quarantaine d’années plus tard. Hearst et Pulitzer, en chauffant à blanc l’opinion populaire américaine, en exploitant la fausse lettre de l’ambassadeur Dupuy de Lôme, en accréditant le mythe d’un attentat responsable de l’explosion du Maine, avaient rempli leur office et permis de justifier la mainmise américaine sur Cuba.

ARNAUD IMATZ

Abbé Georges de Nantes
Extrait de la CRC n° 355, avril 1999, p. 2-6