La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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Le Père Henry

Père HenryApprenant la mort du père Henry à l’aube du 5 février 1979, le père Ducharme, vétéran du Grand Nord, âgé alors de quatre-vingt-dix ans, affirma  : «  S’il y a un homme méritant le titre de saint, c’est bien lui.  » Quinze ans plus tard, lors des vœux perpétuels de notre frère Henry de la Croix, notre Père, l’abbé de Nantes, déclarait  :

«  Le Père Henry est une figure exceptionnelle, parce que c’est un saint. Tous les saints ne sont pas canonisés, mais enfin, il méritera peut-être un jour l’honneur des autels. C’est un saint que l’on voit aborder et passer la période de la crise du Concile Vatican II en comprenant ce qui se passe, en réagissant de tout son être comme un vieillard qui crie dans la tourmente, ou un chêne qui gémit de tous les côtés, mais qui ne casse pas. Il est mort, fidèle à l’enseignement de ses parents, aux convictions de sa mère, à sa Règle, à l’esprit de sa communauté. C’est très important pour nous de l’avoir connu, aimé, et d’avoir en notre frère Henry un témoin de ce qui a été et de ce que nous attendons de voir revivre, par la force d’une espérance surnaturelle et théologale.  » (…)

LA NAISSANCE D’UNE VOCATION

Né le 16 décembre 1904, à Cornéan, près de Plouguenast en Bretagne, Pierre Henry a connu la vie rude des paysans, adoucie par la foi catholique qui l’imprégnait. Cette page de lui, écrite soixante ans plus tard, nous dit l’essentiel de ses jeunes années  :

«  Après la grâce de Dieu, je suis devenu missionnaire par l’exemple et l’esprit de foi de ma mère. (…) C’est bien elle qui m’apprit tout jeune à prier comme les oiseaux apprennent à voler et à chanter à leurs petits. Précieuse habitude qui devait aller en s’amplifiant et me rendre tant de services dans la vie  ! À l’école de Maman qui aimait visiter les malades, donner à manger aux pauvres, consoler les affligés et ensevelir les morts, l’amour et la tendresse pour les malheureux allèrent croissant dans mon cœur jusqu’à cet élan irrésistible qui me ferait porter l’Évangile aux plus déshérités du monde. C’est bien grâce à elle que je suis devenu missionnaire.  »

Frère Pierre Henry (au centre), avec ses parents et huit de ses onze frères et sœurs.

Frère Pierre Henry (au centre), avec ses parents
et huit de ses onze frères et sœurs.

En 1921, à dix-sept ans, il entre au juvénat des Oblats de Marie Immaculée, puis en 1924 au noviciat. “ C’est un bon sujet  ” qui est ordonné prêtre le 12 juillet 1931. Un an plus tard, selon la pratique des Oblats à cette époque, il reçoit son obédience pour le vicariat apostolique de la Baie d’Hudson. À un ami, il écrit  : «  La seule pensée de tout quitter pour suivre le Divin Maître dans un pays inconnu, me remue l’âme et le cœur à en mourir de joie.  » (…)

INITIATION À LA VIE MISSIONNAIRE

Arrivé à Churchill trop tardivement pour prendre le bateau qui l’aurait mené au nord de la Baie d’Hudson, notre jeune et impatient missionnaire y resta pour passer son premier hiver canadien auprès de Mgr Turquetil dont il écoutait avec avidité les passionnants récits. Il mettait à profit ses loisirs pour s’initier à la langue esquimaude. Enfin, en mars 1933, il put gagner le nord par voie terrestre, en traîneau à chiens. C’est son premier grand voyage, par moins 40°. (…)

À la fin de l’été, il reçut l’ordre attendu d’aller rejoindre le Père Clabaut à Repulse Bay. Il y apprit beaucoup, notamment tout ce qui est nécessaire au missionnaire pour survivre dans ces conditions impossibles. Il mit également au point une technique de construction d’habitations en pierres cimentées de glaise, plus économique et plus imperméable au vent glacial que les cabanes de bois. Il n’empêche qu’il rongea son frein, son supérieur ne lui donnant pas l’occasion d’exercer son ministère. Dès ce premier poste, il révéla la qualité de son âme religieuse, très attachée à la pratique exacte de la Règle, dont Mgr Charlebois lui a rappelé la fécondité apostolique. (…)

C’est durant cet hiver 1933 que le Père Henry commença à ressentir une attirance particulière pour l’évangélisation des Netjiliks qui vivent plus loin, au nord-ouest de Repulse Bay, vers le pôle magnétique. Réputés pour leur cruauté, ces Esquimaux n’étaient pas encore évangélisés, même si certains s’étaient aventurés jusqu’à Notre-Dame-des-Neiges. (…)

Le P. Henry avec quelques esquimaux à Repulse Bay (1935)

Le P. Henry avec quelques esquimaux à Repulse Bay (1935).

L’APÔTRE DES NETJILIKS

C’est le 26 avril 1935 qu’il partit, non sans émotion, après avoir reçu la bénédiction du Père Clabaut. Un vétéran de passage, le Père Bazin, l’a prévenu en toute charité  : «  Vous ne vous imaginez pas ce qui vous attend.  » De fait  ! Quinze ans plus tard, il racontera ses aventures  ; la sobriété du style ne parvient cependant pas à dissimuler l’héroïsme et le zèle de notre jeune missionnaire.

«  Le premier campement atteint, je m’introduisis en rampant sous le portique de l’igloo qu’on me désigna. Obscurité complète d’abord  ; puis mes pupilles se ­dilatant petit à petit, je vis deux vieux Esquimaux ­accroupis dans un coin et, au milieu de la place, des morceaux de phoques sanguinolents. J’allai au vieux et lui serrai la main. Son silence me glaça. La vieille, elle, se montra plus accueillante. “ Ah  ! tu es arrivé  ? ” dit-elle. Cela me fit du bien. (…) Le vieux se hasarda enfin à ouvrir la bouche pour me demander ce que je venais faire au pays. “ Je viens annoncer le Ciel. ” – “ Tu auras bien faim ”, fut sa seule réponse.

«  Nous devions marcher en tout trente-sept jours pour arriver à Pelly Bay. À ce second départ, mon guide me fit sentir que mes bagages étaient trop pesants pour ses chiens. “ Tu ferais mieux de retourner ”, me dit-il. Et je sentais que son idée était bien de me renvoyer. En route, il revint à la charge et me dit  : “ D’ailleurs, tu ne peux pas vivre comme nous puisque tu ne peux pas manger du pourri. ” – “ Si, je le puis. ” Prenant un couteau, je taillai un morceau de phoque tué depuis un an et destiné aux chiens. J’en mangeai en pensant à autre chose, et cela passa. Mes compagnons restèrent ébahis  ; silence complet, pas un sourire, pas un mot de félicitations. Mais j’avais relevé le défi et de cela il ne serait plus question.   »

Pelly Bay (1953)

Pelly Bay (1953)

Arrivé à Pelly Bay, il fonde la mission Saint-Pierre, puis il construit seul, de peine et de misères, une maison-chapelle de vingt pieds sur cinq, avec les matériaux du pays, des pierres cimentées de terre glaise. Le 15 août 1935, le gros œuvre était fini.

«  Je me fis un autel avec une caisse en bois  ; c’était plus pauvre qu’à Bethléem. Je couchais tout près du tabernacle, comme un chien aux pieds de son maître. Mais je me sentais fortifié, j’étais heureux. Ce furent là les beaux moments de mon apostolat. Quand j’y pense aujourd’hui, je me dis  : ce sont les années les plus parfaites de ma vie  ; si j’en avais mieux profité, j’aurais pu devenir un grand saint. (…)

«  À l’automne 1935, un jeune homme demanda à se confesser. “ Tout ce que tu nous dis est beau  ; ­voudrais-tu nous sauver  ? Nous vivons comme des chiens. Confesse-moi, veux-tu  ?

Pas avant le baptême.

Je me confesse quand même, car maintenant je veux vivre bien.

«  Peu après, ce fut le tour d’un vieillard. À Noël, je pouvais faire cinq baptêmes d’adultes. L’événement était extraordinaire et je voulus, à cette occasion, bâtir une grande chapelle de neige d’une trentaine de pieds de diamètre et pouvant contenir cent vingt-cinq personnes. Ce fut le berceau de la chrétienté de Pelly Bay  ; nous y vécûmes dans la ferveur de la primitive Église.   » (…)

LES OEUVRES D’UN vrai “ BON PASTEUR ”

Il est à Pelly Bay en 1939, lorsqu’y débarque un ministre anglican, le supérieur du Père Henry raconte cette rencontre antéconciliaire  : «  Mr. Turner, un Anglais d’Angleterre, s’approche donc de Pelly Bay. Personne ne se porte à sa rencontre. Même les chiens se taisent. Le père Henry, un Français de France, l’attend de pied ferme. Revêtu de sa soutane, il se dirige vers le chanoine Turner et s’arrête à quelques pas de lui. Sans autre préambule, il lui dit  : “ Si vous acceptez de ne pas propager votre message ici et de vous en aller sans déranger ni la paix, ni la foi des indigènes, je vous donnerai volontiers de la viande pour vous et vos chiens. ” Il y avait, paraît-il, dans sa voix une pointe de menace.  » L’anglican s’installa tout de même, fit des cadeaux à tout le monde, en proposa même aux missionnaires catholiques… mais il n’obtint aucun résultat à Pelly Bay. Il eut plus de succès auprès des familles qui, dispersées plus au nord, recevaient très épisodiquement la visite de l’Oblat. Le Père Henry n’eut pas trop de mal à les réintégrer toutes dans le giron de l’Église  ; et le loup déguisé en pasteur comprit qu’il n’avait plus qu’à repartir avec ses cadeaux  !

“ C’EST L’ÉGLISE QUI MONTAIT JUSQU’AU PÔLE. ”

Débarrassé de sa présence, le Père Henry reprit ses courses missionnaires. «  J’avais en vue à 180 milles de là, dans la péninsule de Boothia, un autre groupe d’Esquimaux païens à qui je voulais à tout prix porter l’Évangile. (…) il leur construit sans tarder une chapelle. «  Nous bâtissions comme des trappistes, en silence et en priant. La tempête rageait toujours. Nous attaquâmes quand même la charpente, et la petite chapelle montait de peine et de misère dans la rafale. Le vent nous arrachait parfois des mains les planches, qui volaient comme des fétus. J’en pleurais. Et je me permis de dire à la Sainte Vierge  : “ Vous devriez tout de même nous aider. ” Or, la tempête ne cessa que le quatrième jour, quand nous eûmes fini de poser la dernière planche. Et, à notre étonnement, la chapelle était belle et droite. Je restais quand même perplexe sur la persistance mystérieuse de cette tempête malgré tant de prières. Je crois avoir trouvé la réponse, dans la suite. Nous avions précisément bâti, sans le savoir, sur un emplacement historique. Ce plateau avait toujours servi, de mémoire d’Esquimau, à des séances annuelles de sorcellerie. J’ai pensé que le démon ne voulait pas quitter la place. Eh bien  ! il s’en est allé. La Sainte Vierge l’a écrasé une fois de plus.  »

Le père Henry n’est pas au bout de ses peines, mais il ne se décourage pas et multiplie prières et pénitences, c’est vraiment un modèle de religieux missionnaire  :

«  Je fus plus de six mois sans goûter une seule consolation. Les Esquimaux me disaient  : “ Si tu restes ici, nous partons tous, car nous ne voulons pas être catholiques. ” Je gardais l’igloo, et tout mon temps passait dans la prière. Je faisais de petits sacrifices et, quand je voyais venir quelqu’un, je me disais  : Peut-être y a-t-il de l’espoir  ; et je me montrais bon pour lui. Ah  ! quels six mois j’ai passés là  ! C’était le calvaire, je pense, pour moi. À la fin, je me dis  : peut-être devrais-je descendre au sud voir mon évêque. Peut-être me dira-t-il d’abandonner ce poste et de secouer la poussière, ou plutôt la neige, de mes pieds, puisqu’il n’y a rien à faire. Mais voici qu’au mois de juin 1949, on m’amena un jeune homme de vingt ans, qu’on disait très malade et qui voulait me voir  :

Il veut mourir à tes côtés et se faire catholique.

«  Ça, par exemple, ça m’a dépassé  ! Je courus le voir, apportant l’image de Marie et les saintes Huiles. Je pus le baptiser à temps, l’extrémiser, lui donner l’indulgence de la bonne mort, et il s’est éteint doucement dans mes bras. C’est tout ce que j’ai vu de plus beau dans ma vie de missionnaire. Alors, je me suis mis à pleurer et j’ai dit  : “ Merci, mon Dieu, de m’avoir fait quitter ma patrie, mes parents, le confort, l’argent, tout, tout, pour m’amener ici et vous donner cette âme. Ah  ! oui, j’ai souffert pour elle, mais je lui ai ouvert le Ciel. Merci, mon Dieu  ! ” Je me disais pourtant  :Les autres vont-ils venir  ? Eh bien  ! ils sont venus. J’ai pu faire treize catéchumènes la première année.  »

L’AFFADISSEMENT DE L’ARRIÈRE

En 1950, pour la première fois depuis dix-huit ans, son évêque l’obligea à retourner en France revoir les siens, même si ses parents étaient déjà décédés. (…) Ses pérégrinations tant en France qu’au Québec et aux États-Unis, lui firent prendre conscience, à mille petits détails, de l’affadissement du clergé. Cela le bouleversait, mais il n’était pas encore en mesure de comprendre que c’était le fruit mauvais du libéralisme et du modernisme qui s’infiltraient partout dans l’Église, malgré les condamnations de saint Pie X, dans l’exacte mesure du refus opposé aux demandes pressantes de Notre-Dame de Fatima par les papes Pie XI et Pie XII. Or, les répercussions n’allaient pas tarder à se faire sentir jusqu’à Pelly Bay  !

LE COMBAT CONTRE LE PROTESTANTISME

Le Père Henry au matin du 28 mai 1951.

Le matin du 28 mai 1951.

En effet, de retour dans sa chère mission le 30 avril 1951, il eut la douleur de constater l’apostasie de plusieurs familles, malgré le dévouement de son jeune confrère. La cause en était la propagande anglicane soutenue par les fonctionnaires que les Netjiliks rencontraient lorsqu’ils se rendaient aux comptoirs de la Compagnie de la Baie d’Hudson à Gjoa Haven ou à Spence Bay, à deux cents milles à l’ouest de Pelly Bay.

Le Père Henry comprit tout de suite qu’il était insuffisant de travailler à limiter les dégâts dans sa mission et à récupérer les familles infidèles, il fallait contre-attaquer et fonder une mission à Gjoa Haven même, à côté du poste de traite  ! (…) Arrivé à Gjoa Haven, le 5 juin, il lui fallait trouver au plus vite un emplacement favorable. Il y pensa la nuit au point de ne pouvoir dormir. Alors, il se leva, sortit et se promena de long en large récitant force chapelets. Soudainement, comme inspiré, il planta en terre un bout de bois  ; ici s’élèvera la desserte qu’il dédiera au Cœur Immaculé de Marie. Il rentra sous sa tente, célébra sa messe et se mit aussitôt à l’ouvrage. Les Esquimaux le regardaient faire, mais personne ne vint à son aide. Le directeur du poste de la Compagnie lui refuse l’huile de chauffage pour l’hiver  ? Qu’importe, le Père Henry vivra à l’esquimaude, tout au long de l’hiver 1951-1952  : il ne reculera pas.

En mars 1952, tous les Inuits furent convoqués par ordre du gouvernement fédéral à Spence Bay pour une radiographie des poumons. Il décida d’y accompagner son monde. Bien lui en prit, car de l’avion on vit descendre, accompagnant le médecin, un évêque anglican prêt à immuniser la population contre les papistes  ! Inutile de préciser que ce fut une période très douloureuse de sa vie, mais rien n’entama son esprit de prière et de sacrifice. Cette fois-ci, il ne luttait plus contre le paganisme, mais contre le protestantisme soutenu en fait par l’administration fédérale. (…)

Convaincu qu’il pouvait maintenant laisser Gjoa Haven aux mains d’un plus jeune missionnaire, il fonça à Spence Bay pour y fonder le 23 mai 1954, la mission Saint-Michel, juste en face du temple protestant. Le ministre anglican envoya ce message à son supérieur  : “ L’opposition est établie à Spence Bay. ” Il aurait pu ajouter  : “ et même au-delà ”, car le Père Henry avait bien l’intention de s’installer sur l’île King William avant eux. Il réalisa son projet au printemps 1955 en construisant la desserte Sainte-Croix, établie à la limite des deux vicariats de la Baie d’Hudson et du Mackenzie.

Ainsi, en 1955, tout l’Arctique était évangélisé  ! (…) Malheureusement, en cette même année 1955, l’armée américaine y débarquait pour construire ses fameuses stations radars. L’opulence, le gâchis, l’immoralité s’établirent au milieu de la plus grande pauvreté. Comment lutter contre une telle offensive  ? Il aurait fallu à l’Église une autorité sur le pouvoir fédéral  ; il y avait soixante ans que le pape Léon XIII l’avait contrainte à y renoncer  !

Alors, sans attendre aucune aide de Rome ou des catholiques canadiens, malgré des symptômes inquiétants de maladie et d’usure physique, le Père Henry fonda une nouvelle école pour arracher les enfants à l’influence des bases militaires  ; il en fit même un pensionnat  ! Aussitôt le projet connu, un pasteur anglican est dépêché sur place  ; les dollars ne lui manquent pas, encore moins la faveur des hommes au pouvoir.

«  J’eus ce ministre plus d’un mois à ma porte, posant les fondations d’un temple bien à lui, et attaquant l’enseignement catholique auprès de nos simples fidèles. Un beau dimanche, me sentant fort de l’aide spirituelle de mon cher Carmel, l’idée me vint de consacrer au Cœur Immaculé de Marie, par l’intercession de saint Pie X l’emplacement de ce temple. Je glissai même une Médaille miraculeuse sous les fondations de la mission hérétique et, à proximité dans le sable, une autre à l’effigie du saint Pape. Imaginez ma surprise le 3 septembre, fête de ce saint Pontife, lorsqu’on m’appelle d’urgence au chevet du Révérend. Il venait d’être terrassé par une crise d’appendicite aiguë. On dut l’évacuer au plus tôt. Résultat, la mission anglicane resta en panne  !  »

Ainsi, alors que la vie quotidienne dans le Grand-Nord devenait beaucoup plus facile, surtout depuis que la radio avait réduit les distances et que les ravitaillements pouvaient se faire par voie aérienne, la vie du missionnaire devenait plus douloureuse, et le combat contre les forces de Satan plus acharné. Mais ce n’était que le début du drame.

AUX PRISES AVEC LE FUNESTE CONCILE

Le Père Henry en eut le choc dès 1960. Contraint à un nouveau voyage en Europe, cette fois-ci à Rome, pour représenter ses frères du vicariat au chapitre général de la Congrégation, il se heurta à une mentalité nouvelle qui le bouleversa  : on y recherchait les moyens non plus d’être davantage fidèle à l’esprit du fondateur, mais d’adapter la règle à l’esprit moderne  ! Alors, revenu dans sa mission, s’ajoutèrent aux maux physiques qui l’accablaient de plus en plus, de terribles peines d’âme. En mai 1961, ce fut le drame. Une crise d’urémie lui fit perdre la tête et provoqua son évacuation d’urgence jusqu’à Montréal où il ne se remettra que lentement. Quelle humiliation  ! (…)

Pleinement rétabli, il reçut l’autorisation de revenir dans le Grand-Nord, mais sans pour autant pouvoir repartir au pôle magnétique, ni même à Pelly Bay. On lui confia la direction spirituelle de l’école de Chesterfield. (…) Qui pourra mesurer le calvaire de ce religieux exemplaire, et de quelques autres oubliés depuis. Car pensons bien que leur héroïcité missionnaire était le fruit de leur humilité  : ils ont toujours été convaincus qu’ils n’étaient rien sans leur congrégation, et que l’obéissance était le plus sûr moyen de faire la volonté de Dieu. Et voilà maintenant que l’obéissance religieuse semblait les contraindre à renier l’essentiel de la foi. Car pour le Père Henry, ce n’était pas seulement une question de soutane ou de rite, c’était de savoir si seule la foi catholique ouvrait les portes du Ciel. On le lui avait enseigné, il l’avait cru et pour cela il était allé jusqu’au bout du monde afin de sauver quelques centaines d’âmes, avec l’aide manifeste de sa Mère Immaculée. Et maintenant, on lui disait que l’Esprit soufflait partout, qu’il fallait respecter les pasteurs protestants, que la liberté religieuse était un droit de l’Homme, comme si on pouvait avoir un droit à se damner  !

«  Depuis un mois, écrit-il, je suis passé par bien des angoisses, des ténèbres, des doutes et très peu de lumière du Thabor. Jamais de ma vie – il a soixante ans – je n’ai tant senti le besoin d’un guide spirituel. Il y a des heures où je ne sais plus où j’en suis  ; il me semble que le monde n’a jamais été si mauvais et on me dit qu’il n’a jamais été aussi bon, si spiritualisé et que c’est moi qui suis en retard. Cependant, je jouis de la paix. J’aime Chesterfield et sa jeunesse, et m’appuie sur Dieu à qui rien n’est impossible. Le diable est jaloux du bien qui s’y fait malgré tout.  »

Il faut dire qu’il jouissait d’un grand prestige auprès des jeunes de l’école. Il s’acquittait donc de son rôle à merveille, réussissant à maintenir plusieurs d’entre eux dans la fidélité à leur vocation. Malheureusement, ses jeunes gens devaient aller dans le Sud pour continuer leurs études, loin de leur ange gardien. Un jour de 1965, il profita d’un court voyage à Montréal pour aller visiter ses anciens élèves à l’école de Churchill  ; ils lui firent l’impression d’être des brebis sans pasteur.

Le Père Henry avec notre Père en 1974.

Avec notre Père, en 1974.

«  Ma visite fut un événement pour eux  ; tant mieux si elle leur a fait du bien à l’âme. Les meilleurs continuent de m’écrire, surtout ceux qui aspirent au sacerdoce. Ils ont besoin de grandes grâces pour rester bons. Ils ont la messe tous les dimanches et parfois le samedi, mais le règlement et l’ambiance de cette espèce de caserne ne favorise pas la piété et la vertu, et puis ils sont accaparés par les loisirs, activités sociales, sports, ­danses, etc. Oh  ! que je voudrais être déjà, et toujours plus, un grand saint pour les sauver  !  »

C’est dans ce déchirement intime perpétuel que le Père Henry passa donc les dix dernières années de sa vie dans le Grand-Nord. Comme sa santé ne cessait de se dégrader et qu’il souffrait de plus en plus de l’évolution de sa communauté, son évêque et son provincial l’invitèrent à quitter définitivement le diocèse de Churchill, au printemps 1971. D’abord installé à Sutton, il fit un peu de ministère à Sherbrooke, prêchant et confessant lors de retraites eucharistiques. En septembre 1973, il s’installait en Mauricie toujours avec l’accord de ses supérieurs, car le Père Henry, en religieux exemplaire, n’a jamais transigé avec son vœu d’obéissance.

Cependant, à Shawinigan, il fut longtemps sollicité par la fraternité Saint Pie X de Mgr Lefebvre qui y avait ouvert un prieuré. Nos amis de la Contre-Réforme s’employèrent à contrecarrer cette influence qui aurait pu le conduire au schisme. Lecteur assidu des Lettres à mes amis et deLa Contre-Réforme catholique, en novembre 1974, il accepta un entretien avec notre Père, dont celui-ci se souvient parfaitement  :

«  Dès notre première rencontre, chez notre chef de cercle de Trois-Rivières, durant une tempête de neige qui nous tint là tout un jour enfermés, nous avions parlé de ce qui le torturait  ; cette nouvelle messe que d’aucuns lui disaient invalide et qui, pour lui, était de forme et d’inspiration protestantes, ce qu’il détestait le plus  ! Je ne l’ai jamais célébrée, et lui non plus, mais cependant, je m’efforçai de lui en démontrer la validité certaine et la licéité évidente. Enfin, il voulut bien se fier à mes dires.  »

L’évêque de Trois-Rivières, sollicité par nos amis, ému par les états de service de ce vieux missionnaire, voulut bien alors lui accorder la permission de continuer à célébrer à Shawinigan selon le rite traditionnel, en faveur de nos amis. Cela lui permit de continuer à faire un peu de bien jusqu’à la fin de sa vie. Ce n’est qu’en décembre 1978 que l’aggravation de sa maladie cardiaque le contraignit de se retirer à l’infirmerie des Oblats à Sainte-Agathe-des-Monts, où il s’éteignit paisiblement le 4 février 1979.

Peu de temps auparavant, il avait dit  : «  Je m’en vais au Ciel d’où je vous tirerai par la main.  » Soyons bien persuadés qu’il le fera pour tous ceux qui l’ont accompagné et soutenu durant son long calvaire, et que toute sa vie de prières, de pénitences et d’ardent amour des âmes renferme un trésor de mérites où viendront puiser des générations de jeunes missionnaires.

Extraits de Résurrection n° 4, avril 2001, p. 5-13

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