La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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FILS DE L’ÉGLISE
Annexe

« L’esprit » du Père de Foucauld

Charles de Foucauld

Charles de Foucauld

LE 15 septembre 1958, pour le centenaire de la naissance du bienheureux Charles de Foucauld, notre Père fondait la communauté des Petits frères du Sacré-Cœur, sous la houlette bienveillante de Mgr Le Couëdic, évêque de Troyes. Nous ne songions qu’à nous inscrire dans la pure tradition monastique et être moines-missionnaires selon l’esprit du Père de Foucauld, notre modèle. (…)

Cependant, notre Père s’étant élevé contre la Réforme de l’Église entreprise au concile Vatican II (1962-1965), nous étions devenus entre-temps La Contre-Réforme catholique au vingtième siècle. (…) Mais alors, la question se pose aussi pour nous  : quel rapport avec le Père de Foucauld  ? Apparemment aucun. Rien à voir. Et pourtant…

Le premier dissentiment avec la hiérarchie, en particulier avec Mgr Le Couëdic, notre évêque, vint de la question d’Algérie que nous voulions garder “ française ”… en conformité avec toute la pensée et l’œuvre du Père de Foucauld, mais à l’encontre du pouvoir, à l’encontre du général de Gaulle, et de tout l’épiscopat français à genoux devant lui.

Le second dissentiment vint du concile Vatican II, concile “ pastoral ”, où l’Église, de conquérante, devint “ dialogante ”, renonçant à convertir les musulmans pour “ dialoguer ” avec eux, contrairement à la pensée constante du Père de Foucauld qui donna sa vie pour la conversion des peuples du Sahara.

C’est déjà dire que, sur ces deux chapitres, l’abbé de Nantes s’est montré vrai fils du Père de Foucauld, et lui seul. D’abord, sur la question d’Algérie, en défendant l’Algérie française contre ses naufrageurs, au point d’être frappé de suspense ab officio, c’est-à-dire privé de son “ office ” de curé, exclu de ses paroisses, et nous, ses premiers frères, de nous voir refusés aux ordres.

Étant par là relevé de toute charge particulière, il s’est trouvé disponible pour prendre la défense de l’Église universelle contre ceux qui voulaient la “ réformer ”, jusqu’à être frappé de suspense a divinis. C’est alors qu’il se montra, en toute vérité, “ frère universel  ” à l’exemple du Père de Foucauld partant pour le Sahara en «  prêtre perdu  ».

I. LA DÉFENSE DE LA CHRÉTIENTÉ D’ALGÉRIE

(…) Notre Père nous écrivait le 28 novembre 1961, de sa cure de Villemaur, en la quatrième année de notre fondation  :

«  Il est plus facile de copier le costume et les actions que de pénétrer l’esprit des saints  ! Mais à quelles catastrophes cela mène-t-il  ! L’histoire ne se recommence pas. Un saint saurait sous un autre climat et dans d’autres voies donner une image fidèle du frère universel, comme celui-ci a su, en suivant sa voie propre, nous redonner une image fidèle de Jésus lui-mêmeLe mieux est donc de procéder par ordre, de partir d’où nous sommes, d’où la Providence nous a donné d’être aujourd’hui et d’avancer prudemment selon une route sûre.

«  Du centre de Paris, le chemin qui mène au désert, c’est d’abord le boulevard Saint-Michel qu’il faut suivre, comme tout le monde, dans une cohue réglée par les agents de la circulation  ; il serait curieux de louer pour ces premiers kilomètres un chameau et revêtir l’équipement saharien  ! De même dans l’Église, ceux qui veulent aller très loin dans la voie de la sainteté ne doivent pas chercher d’abord à courir loin des sentiers battus, dans d’autres voies que les grandes artères empruntées par tous les fidèles sous la direction commune des hommes d’Église. Il faut suivre bien ordinairement et longtemps la morale de tous, de préférence dans le cadre de vie le plus banal, le moins excitant et étrange qui soit. Telle est pour nous l’étape présente et je rends grâces à Dieu notre Bon Père d’avoir voulu que cet Ordre commence tout bonnement dans une cure de campagne sans rien vraiment qui annonce la suite, si Dieu veut qu’il y ait une suite.  »

Il y eut une suite. (…) Cela commença par une lutte à corps perdu pour la défense de l’Algérie française, jusqu’à faire obstacle à l’heureuse fondation des Petits frères du Sacré-Cœur  ! En ces circonstances dramatiques, notre Père s’est vraiment montré l’émule du Père de Foucauld.

PRISON ECCLÉSIASTIQUE

Le vendredi 16 mars 1962, il nous écrivit du grand séminaire de Troyes pour nous apprendre qu’il y était interné  :

«  Les grandes affaires sont arrivées, mercredi matin. Cela menaçait depuis quelques jours. (…) Dimanche, j’avais déclaré en chaire n’avoir ni plastic, ni stock d’armes, ni tracts, ne faire partie d’aucun complot, mais j’avertissais que, si j’allais en prison, ce serait pour avoir ouvertement déclaré que la capitulation de M. de Gaulle était la plus honteuse de notre histoire.  »

Le mercredi suivant, 14 mars 1962, quatre inspecteurs se présentaient à la cure avec un ordre de perquisition et de garde à vue. Après trois heures de fouille, «  très corrects, bien ennuyés, honteux même   », ils l’ont emmené.

À Troyes donc, nouvel interrogatoire  ; puis soirée, nuit et matinée sur un banc au poste de police  ! Jeudi soir, nouvel interrogatoire. Finalement, notre Père rédigeait une déposition  :

«  Comme prêtre, comme citoyen français, je considère comme une nécessité pour la patrie, pour la civilisation et pour l’Église, que l’armée nous donne la victoire en Algérie. Je réprouve et déclare honteux les parjures et les trahisons savantes du chef de l’État. Je m’élève contre sa volonté d’abandonner nos concitoyens d’Algérie, tant musulmans que chrétiens, au couteau des égorgeurs.  »

Ce disant, notre Père prenait la suite du Père de Foucauld s’élevant, dès 1912, contre la négligence de notre administration coloniale  : «  Si la France n’administre pas mieux les indigènes de sa colonie qu’elle ne l’a fait, elle la perdra et ce sera un recul de ces peuples vers la barbarie avec perte d’espoir de christianisation pour longtemps.  » (Lettre à madame de Bondy, 21 septembre 1912)

Cinquante ans plus tard, la prophétie se réalisait, et notre Père stigmatisait de la même manière la responsabilité des pouvoirs publics  :

«  Je déclare inconstitutionnel, illégitime et immoral tout ce que, contrairement à ses nombreuses promesses, M. de Gaulle fait à l’encontre de son devoir. Je refuse la capitulation la plus honteuse de notre histoire qu’il est décidé à signer.  »

L’inspecteur s’indigna de ces «  outrages au chef de l’État  ». Notre Père lui répliqua que l’outrage était dans les actes du général de Gaulle. Le chef de la sûreté avisa le préfet, qui se mit dans une grande colère, mais n’osa pas interner notre Père. Il appela l’évêque, et ils s’entendirent pour le mettre aux arrêts… au grand séminaire. (…)

La situation de notre Père était la même que celle du Père de Foucauld garrotté par les sénoussistes en 1916. Avec cette différence aggravante  : les pouvoirs publics et ecclésiastiques se faisaient ouvertement complices des fellaghas assassins, contre notre Père qui prenait la défense de leurs victimes en Algérie.

Un prêtre de Constantine lui écrivit, le 17 mars  :

«  Par notre presse locale de ce jour, j’apprends votre arrestation pour vos sentiments “ pro-Algérie française ”. Je tiens à vous dire, en tant que Pied-Noir 100 % sur cette terre d’Algérie française arrosée du sang de trop de martyrs depuis 1830, que je partage, avec bon nombre de mes confrères et de nos fidèles, vos souffrances qui sont nôtres et les injustices dont vous êtes l’objet. Car vous seul [souligné dans le texte]défendez le patrimoine de civilisation chrétienne et française dont nos ancêtres ont doté ce pays.  »

Il était véritablement le seul. Et c’est pourquoi les Lettres à mes amis connurent un développement prodigieux à l’époque. Mais comment un arbre seul aurait‑il pu arrêter la tempête  ?

Inéluctable était l’accomplissement de la prophétie du Père de Foucauld adressée en 1912 au capitaine Pariel  :

«  Dans cinquante ans [donc, en 1962 !]cet empire africain sera un magnifique prolongement de la France. Si nous traitons ces peuples, non en enfants, mais en matière d’exploitation, l’union que nous leur aurons donnée se retournera contre nous, et ils nous jetteront à la mer  !  »

Notre-Seigneur n’annonça pas la ruine de Jérusalem avec une plus implacable précision  ! Ce n’est pas en vain que frère Charles voulait «  imiter Notre-Seigneur Jésus   ».

II. «  FRÈRE UNIVERSEL  »

Frère Charles fixait trois objectifs à l’“ Union des Frères et sœurs du Sacré-Cœur de Jésus ” qu’il souhaitait fonder  : imiter Notre-Seigneur Jésus-Christ, rendre un culte à la Sainte Eucharistie et travailler à la conversion des âmes.

A. L’IMITATION DE NOTRE-SEIGNEUR JÉSUS-CHRIST.

Du jour de sa conversion, Charles de Foucauld l’a recherchée dans une seule pensée très simple et très conforme au mystère de l’incarnation par lequel Jésus, qui était de condition divine, est descendu jusqu’à prendre la dernière place, au point que personne n’a pu la lui ravir, comme disait l’abbé Huvelin.

On peut dire que cette pensée a gouverné toute la vie du Père de Foucauld, comme de l’abbé de Nantes qui écrivait à ses amis «  qu’abandonnant le professorat et un peu toutes les activités qui étaient mon lot jusqu’à ce jour, je me suis trouvé conduit par la Providence dans un ou plutôt trois villages des confins de la Champagne et de la Bourgogne, pour en être le curé. J’y recherche une certaine solitude, un certain silence, que l’humble ministère de campagne ne troublera guère.

«  C’est ainsi que le soir du 14 septembre [1958], nous avons commencé, quelques fils spirituels et moi, la psalmodie de l’office divin et ne l’avons pas interrompue depuis. Le reste du temps, notre vie s’écoule paisiblement à la cure comme dans la maison de Nazareth, du moins est-ce notre vœu, notre idéal  ! Quand ils repartiront [afin de poursuivre leurs études au séminaire], je n’aurai qu’à continuer sur ce rythme un peu austère mais bien familier à l’âme, qui emprunte son fond à la vie monacale et tout son extérieur à celle du prêtre de village. Elle permet de ne jamais s’éloigner, en pensée ou en action, des volontés de Jésus si toutefois l’on reste fidèle.  »

Un an plus tard, constatant que, autour de lui, parmi les confrères du clergé diocésain, «  progressivement, l’enseignement du catéchisme et la prédication, les formes de la liturgie et les activités apostoliques, les manières de sentir et de juger changent de façon alarmante   », il dénonce le progressisme comme la cause de cette inquiétante transformation  : «  Hérésie nouvelle plus grave que les pires du temps passé, qui ne cesse d’attirer à elle et d’entraîner de nouvelles âmes faute d’avoir encore été l’objet d’une claire définition et de condamnations absolues.  »

UNE TRADITION FAMILIALE

Le progressisme est une erreur sur le mystère de l’Incarnation. (…) On ne peut rien concevoir de plus contraire à l’esprit, à l’âme, au cœur du Père de Foucauld, dont l’apostolat procède en droite ligne de l’amour de la famille et de la tradition, sa “ richesse ”. (…)

Telle fut précisément la pensée constante de l’abbé de Nantes, ne concevant son petit troupeau que comme une extension de sa propre famille, exhortant chacun à retrouver l’amour des siens, de ses proches, et la fidélité aux traditions à transmettre aux enfants. Si quelqu’un lui avouait n’avoir ni famille ni tradition, étant de ces ilotes que la société moderne produit, il répondait  : «  Eh bien  ! Laissez-vous adopter par le Père de Foucauld  !  »

Or, la famille de Charles de Foucauld appartenait à la “ vieille droite ” du dix-neuvième siècle français finissant, légitimiste et patriarcale  : la droite de Mgr Freppel. Il en avait reçu l’horreur de la Révolution  : «  Tout ce qui la sent m’a toujours inspiré une répugnance sans limites  », écrit-il à Louis de Foucauld de Lardimalie, en 1893. (…)

Dans son recours au cardinal Ottaviani, en 1966, notre Père écrit  : «  Si Votre Grandeur veut connaître la tradition familiale et religieuse dans laquelle je me situais, elle voudra bien lire la Lettre 165, sur la mort de mon père  », une méditation devant la couche funèbre du capitaine de vaisseau Marc de Nantes qui «  appartenait à la Marine comme un moine à son Ordre  ».

À lire ce texte on retrouve une conviction semblable à celle de Charles de Foucauld selon laquelle, pour sauvegarder les liens entre les vivants et les morts, il faut lutter contre la Révolution destructrice des familles et de leurs traditions  : “ Dieu et le Roi ”.

Mais également  : “ Marins et missionnaires ”, «  idéal des années 1900   » de Marc de Nantes. Aussi son fils pourra-t-il écrire  :

«  Il nous suffit de regarder cette vareuse bleu marine, ce visage bien-aimé, pour voir revivre cette grande marine française d’avant-guerre, qui faisait respecter l’ordre, la civilisation, la paix française sur toutes les mers et dans un vaste empire ouvert à nos missionnaires.  »

Tel est l’héritage paternel, qui a transfusé dans le fils dès l’âge le plus tendre. (…)

LA DERNIÈRE PLACE

La mise en œuvre de cet idéal passe, pour Georges de Nantes comme pour Charles de Foucauld, par la recherche de la «  dernière place  », à la suite de «  Jésus de Nazareth  », Fils de Dieu, fils de David, choisissant la pauvreté «  pour se rendre accessible à tous, non pour dresser une caste contre une autre  », explique notre Père, à l’encontre des disciples du Père Voillaume. Jésus «  est juif, mais sans partager l’orgueil humilié de ses contemporains, et il sait même louer Romains païens ou Samaritains. Frère universel en toute vérité, il ne flatte personne et sa Majesté transparaît avec d’autant plus d’éclat qu’il est simple et familier. Ainsi réduit-il à néant la vanité des grands mais ne permet pas aux petits de s’en gonfler d’orgueil.

«  Aussi cette entreprise de la charité d’un Dieu se termine-t-elle par sa dramatique éviction.  »

C’est par là que Charles de Foucauld imite Notre-Seigneur Jésus-Christ dans ce qu’il appelait son “ abjection ”. Entré chez les trappistes à Notre-Dame des Neiges, il a voulu «  descendre  »  : de Notre-Dame des Neiges à Akbès en Syrie, puis de là à Nazareth, jardinier des clarisses pour être avec Jésus, passer ses nuits en contemplation de Jésus, ne pas le quitter un instant, ne penser qu’à Lui. Puis missionnaire  : ordonné prêtre, il s’enfonce dans le sud-Oranais, puis au Sahara, pour y périr martyr, le 1er décembre 1916.

Cinquante ans plus tard, notre Père n’a pas eu à chercher «  l’abjection  », elle est venue toute seule. Il l’a pratiquée en confesseur de la foi, à partir de l’ouverture du concile Vatican II, le 11 octobre 1962, qui marqua le triomphe dans l’Église du progressisme qu’il dénonçait sans relâche depuis des années comme l’«  Antichrist  » en lutte contre «  le mystère de l’Église  ». Et la «  dramatique éviction  » est venue.

Le 10 mai 1963, Mgr Le Couëdic le sommait de quitter non seulement ses paroisses de Villemaur, Pâlis et Planty, mais le diocèse de Troyes  :

«  Si nous perdons tout, nous écrivait alors notre Père, si nous sommes méprisés, chassés, qu’importe puisque c’est au service de Dieu et des âmes. J’aime, nous aimons tant cette Vérité et cette Église pour lesquelles nous sommes haïs que c’est une joie que ce martyre. La seule préoccupation, pour moi, c’est de rester bien fidèle à la sagesse et la prudence de Dieu, pour vous, mes fils, de bien épouser mes pensées et décisions.  »

Il perdait tout pouvoir de juridiction, tout office et tout bénéfice ecclésiastique, mais gardait à ce prix la liberté de continuer à dire la vérité et défendre les victimes de nos guerres civiles. Et surtout celle de pratiquer la vie monastique pour laquelle il avait fondé notre communauté.

C’est alors qu’il devint en toute vérité «  frère universel  ». Installés «  en enfants perdus de l’Église  » à Saint-Parres-lès-Vaudes, nous allions suivre avec attention les événements du Concile au moment où ils prenaient le tour d’une formidable apostasie, sous l’impulsion du pape Paul VI. Mais notre Père était prêt à engager ce gigantesque combat, pour l’Église.

LES FAUX DISCIPLES

Les prétendus disciples du Père de Foucauld, eux, étaient déjà ralliés depuis longtemps aux erreurs modernes. La preuve en est le «  silence radio  » observé par les «  officiels  » à Alger, lors de l’annonce de sa béatification, parce que celle-ci «  pourrait relancer le délicat débat sur la chrétienté en Algérie  », rapporte La Croix. (…)

Le premier de ces faux disciples fut Massignon, qui s’est frauduleusement fait passer pour le dépositaire de la pensée et de la spiritualité du P. de Foucauld en vouant son existence à l’étude de la “ mystique ” musulmane  ! (…) Massignon a enterré l’“ Union coloniale catholique ” voulue par le P. de Foucauld pour travailler à la conversion des musulmans.

La première congrégation qui se réclame du Père de Foucauld est celle des Petits frères de Jésus, fondés par le Père René Voillaume en 1933 à El-Abiodh-Sidi-Cheikh en Algérie. (…) Les frères ont commencé à adorer le Saint-Sacrement pour qu’il «  rayonne   », non seulement sans support militaire ni politique, mais encore sans but. Dans un premier temps, notre Père a cru qu’il y avait là un mysticisme tellement élevé qu’il n’arrivait pas à le comprendre. Puis il a bien fallu se rendre à l’évidence  : ce “ mysticisme ” prétendu n’était pas religieux, ni même chrétien, mais purement humain.

La suite l’a montré  : il n’est jamais question parmi eux du salut des âmes, par une volonté de ne plus parler de conversion des indigènes, et de faire comme si l’Eucharistie pouvait rayonner l’Amour du Cœur de Jésus sans rien déplacer, sans choquer personne, sans rien changer. Sinon rendre les musulmans meilleurs musulmans  !

Cela n’avait plus rien à voir avec le P. de Foucauld qui, en pleine période de persécutions aiguës de notre République laïque contre l’Église, s’adjoignait le 13 janvier 1904, en clandestin, à la Compagnie méhariste du capitaine Regnault, partant en tournée d’«  apprivoisement  » vers le Sud-Ouest, et ce, malgré l’interdiction formelle de l’administration, «  pour la propagation de notre sainte Foi, et l’extension du règne de Jésus  », afin de creuser «  le premier sillon dans lequel se jetteront ensuite au plus tôt les missionnaires prêchants  ».

Ainsi était-il «  moine missionnaire  ». Rien de commun avec la phase prétendument “ mystique ” par laquelle un Massignon, un Père Voillaume, un Père Peyriguères, une “ Petite sœur Magdeleine ” s’étaient détachés des nécessités terrestres, temporelles de la Chrétienté pour gagner l’air pur de la stratosphère, franchir la frontière à haute altitude et atterrir dans le camp opposé, anticolonialiste. À partir de la “ libération ”, en effet, leur faux mysticisme de “ fraternité universelle ” est devenu la couverture de la révolution marxiste, anticoloniale, antifrançaise, antichrétienne, dans le monde entier. Nous en sommes témoins. Nous l’avons vécu, pendant notre service militaire en Afrique du Nord. À Tamanrasset, j’ai rencontré les “ Petits frères de Jésus ”, qui travaillaient au départ de l’armée française, ouvertement. (…)

Un Père Voillaume, une sœur Magdeleine, fondatrice des Petites sœurs de Jésus, avaient-ils le droit de bâtir une congrégation à l’encontre de tout ce qui s’est fait jusqu’à eux, aux antipodes de l’ordre catholique romain (…)  ? Le Père de Foucauld avait derrière lui Laperrine et ses méharistes, sans lesquels il n’aurait rien pu faire.

La cause est entendue  : Charles de Foucauld a dicté les conditions du salut à une société décadente  ; quarante ans après, Georges de Nantes a repris cet enseignement et proposé ce modèle à cette même société devenue apostate pour n’avoir pas écouté Charles de Foucauld et avoir tourné le dos à la foi catholique et aux volontés du Christ.

L’un et l’autre ont été bannis, exclus. C’est l’erreur qui triomphe, jusqu’à s’emparer du nom du Père de Foucauld, jusqu’à se réclamer de son exemple, jusqu’à profiter de l’enthousiasme qu’il ne cesse de susciter dans les jeunes générations, mais au mépris de son être véritable.

Alors, faut-il désespérer  ? À vues humaines, oui, (…) mais combien de fois notre Père nous a-t-il répété, à la suite du Père de Foucauld  : «  Jésus est le Maître de l’impossible.  » (…) Ce sera le triomphe du Cœur eucharistique de Jésus, dont le martyre de frère Charles de Jésus est le gage. Et dont notre Père a établi la doctrine dans une fidélité filiale à l’esprit, à l’âme de celui-ci.

UN AUTRE PÈRE DE FOUCAULD

On pourrait cependant se demander  : quel rapport entre le combat de Contre-Réforme et celui du Père de Foucauld  ? Voici la réponse  : en ce combat, l’abbé de Nantes fut au Père de Foucauld ce que saint Paul fut pour Notre-Seigneur Jésus. (…)

Jésus n’a laissé aucun écrit. Le Père de Foucauld non plus. Il écrivait pour remédier à sa sécheresse à l’oraison, mais ces milliers de pages manuscrites n’étaient pas destinées à la publication. Jésus a eu ses Évangélistes. Le Père de Foucauld a eu René Bazin, son “ saint Luc ”. Celui-ci a mené son enquête, et rien ne peut remplacer, aujourd’hui encore, son “ Charles de Foucauld, explorateur du Maroc, ermite au Sahara ”, qui vient d’être réédité.

Mais c’est saint Paul qui a fait la théologie de la Rédemption, du salut procuré par Jésus-Christ, mort martyr de ses frères pour notre salut à nous les païens. Eh bien  ! l’abbé de Nantes, notre Père, a établi que Charles de Foucauld était mort martyr d’un mystère d’Incarnation rédemptrice, après l’avoir demandé à Dieu pendant vingt ans. Cette grâce des grâces lui a été accordée le 1er décembre 1916, premier vendredi du mois dont l’intention de l’apostolat de la prière se trouvait être la conversion des musulmans.

Ce martyre fut le sceau apposé par Dieu sur une vie passée dans la contemplation continuelle de Jésus sous l’aspect le plus humble. Il aime Jésus à la dernière place, et c’est là qu’il veut le rejoindre. Mais Jésus pauvre, Jésus humble, Jésus de Nazareth est aussi le Fils de Dieu fait homme, Notre-Seigneur Jésus-Christ. C’est ce “ Christ total ”, Maître de l’Histoire, que l’abbé de Nantes ne cesse de prêcher à l’instar de saint Paul, mais à l’école de frère Charles de Jésus inscrivant toute sa dévotion au Sacré-Cœur de Jésus dans sa devise “ Jesus Caritas ”, et portant sur la poitrine ce Cœur surmonté d’une Croix.

«  C’est un cœur d’homme, écrit notre Père, c’est une volonté d’homme qui réintroduisent dans notre histoire la loi de Dieu, l’amour de Dieu comme une nouvelle force partout affrontée aux forces du mal. C’est un Lutteur divin qui annonce la victoire finale. Il est partout où il y a danger, Jésus  ! pour lutter avec nous et pour vaincre.  » (CRC n° 64, janv. 1973, p. 14)

B. RENDRE UN CULTE À LA SAINTE EUCHARISTIE.

L’abbé de Nantes, notre Père, est un autre Père de Foucauld, comme saint Paul fut un autre Christ  : une même ardeur dans la défense de la Chrétienté, qui a pour foyer incandescent une même dévotion ardente  : le culte du Cœur eucharistique de Jésus, culte de l’Amour que Jésus a dans le Cœur, Amour tout dirigé vers son dessein de communiquer son Corps à manger, son Sang à boire et, par les apparences de pain et de vin qu’Il leur donne, nous convaincre que c’est notre Pain et notre Vin de salut.

C’est toute la vie de Georges de Nantes, comme ce fut toute la vie de Charles de Foucauld, à partir du jour de sa conversion où l’abbé Huvelin lui donna la communion, jusqu’au jour de son martyre qui le surprit en adoration devant le Saint-Sacrement exposé dans l’ostensoir.

«  À la Messe, en fait, par des traits plus ou moins visibles, a toujours tenu toute ma vie, mon matin, mon midi et mon soir  », écrit l’abbé de Nantes, en prologue de ses Mémoires et Récits. Il le prouvera lors de la crise ouverte par l’introduction d’un nouvel ordo missæ par le pape Paul VI en 1969.

Qu’il ait été si peu suivi ne doit pas nous étonner, précisément parce qu’il s’est montré, lui seul, “ frère universel ”. Tous les autres ont pris parti, soit pour la “ nouvelle messe ”, soit pour la “ messe de toujours ”. Contre les uns et les autres, il a «  lutté seul   » pour défendre l’unique Saint-Sacrifice de la Messe «  au Cœur de l’Église  », in medio Ecclesiæ.

«  Quel combat terrible au sein de l’Église  ! constatait-il il y a trente ans. Le démon cherche l’abolition du Saint-Sacrifice et y échoue car le Christ, plus fort que lui, ne le permettra jamais. Mais les ministres du démon s’efforcent du moins de soustraire les fidèles à l’influence sainte du Sacrement.

«  Et là, ils réussissent apparemment très bien. Ils font oublier la Croix du Christ et ils détournent l’Église d’en renouveler attentivement le mystère.  » (CRC n° 82, juil. 1974, p. 15)

Pour y porter remède, Georges de Nantes ne se contente pas de polémiquer. Son étude des “ Saints mystères du Corps et du Sang du Seigneur ”, en proposant une «  nouvelle théologie de l’Eucharistie  », ranime la flamme qui brûlait dans le cœur de Charles de Foucauld et la communique, faisant des Petits frères et petites sœurs du Sacré-Cœur d’«  inlassables adorateurs de l’Eucharistie  », comme il l’a écrit dans l’article treizième de notre Règle. (…)

«  En étudiant notre nouvelle théologie de l’Eucharistie, écrivait notre Père il y a trente ans, chacun sentira, j’espère, qu’il y a dans l’éternelle jeunesse des Sacrements du Christ et de l’Église une vérité profonde, une beauté simple et indicible, une richesse de vie spirituelle et de don mystique qui renvoient sans effort toutes les hérésies et les conservatismes à leur néant. J’avoue n’avoir pas trouvé, depuis dix ans qu’on se bat autour des autels, un seul théologien contemporain pour sortir des ornières et libérer la charité. Faisons-le, donnons-nous la main pour cela et demain l’Eucharistie régnera doucement sur le monde entier, subjugué par la merveille d’un si grand Sacrement.  » (CRC n° 116, avril 1977, p. 5) (…)

C. TRAVAILLER À LA CONVERSION DES ÂMES.

Le Père de Foucauld écrivait à madame de Bondy  : «  Si j’étais à la place de ces malheureux musulmans qui ne connaissent ni Jésus ni son Sacré-Cœur ni Marie notre Mère, ni la sainte Eucharistie…, rien de ce qui fait notre bonheur ici-bas et notre espérance là-haut  ; et si je connaissais mon triste état, oh  ! comme je voudrais qu’on fît son possible pour m’en tirer  ! Ce que je voudrais pour moi, je dois le faire pour les autres.  »

Aussi invitait-il sa cousine à se joindre à lui par la prière à cette intention  :

«  Priez aussi pour tous les musulmans de notre empire nord-ouest africain maintenant si vaste. L’heure présente est grave pour leurs âmes comme pour la France. Depuis quatre-vingts ans qu’Alger est à nous, on s’est si peu occupé du salut des âmes des musulmans qu’on peut dire qu’on ne s’en est pas occupé. On ne s’est pas occupé davantage de les bien administrer ni de les civiliser. On les a maintenus dans la soumission et rien de plus. Si les chrétiens de France ne comprennent pas qu’il est de leur devoir d’évangéliser leurs colonies, c’est une faute dont ils rendront compte, et ce sera la cause de la perte d’une foule d’âmes qui auraient pu être sauvées.  » (21 septembre 1912)

Pour empêcher ce malheur, il entreprit sa campagne pour l’Algérie française avec une foi «  invincible  » dans les destinées d’une Algérie chrétienne  :

«  Puisse Jésus régner en ces lieux où son règne passé est si incertain  ! Sur la possibilité de Son règne à venir ma foi est invincible  : Il a répandu Son Sang pour tous les hommes. Sa grâce est assez puissante pour éclairer tous les hommes. “ Ce qui est impossible aux humains est possible à Dieu ”;Il a commandé à ses disciples d’aller à tous les hommes  : “ Allez par toute la terre prêcher l’Évangile à toute créature ”;et saint Paul a ajouté  : “ la charité espère tout  ”J’espère donc de tout mon cœur pour ces musulmans, pour ces Arabes, pour ces infidèles de toutes races…  » (Lettres à Henry de Castries, 16 juin 1902, p. 130-131) (…)

«  Prêt, pour l’extension du Saint Évangile, à aller jusqu’au bout du monde, à vivre jusqu’au Jugement dernier  », il rédige, à Pâques 1908, les statuts d’une association qu’il veut très pieuse et surnaturelle et qu’il compte propager dans le monde chrétien, avec la permission de ses supérieurs, pour attirer des vocations. Ce sera une sorte de tiers ordre, pour la conversion des infidèles dont nous avons pris la charge colonisatrice et civilisatrice. Puisque le gouvernement bannit les prêtres et les religieuses, il cherchera des laïcs, émules des Priscille et Aquilas de la primitive Église (Ac 18, 2-3).

En 1914 cette confrérie, «  dédiée au Sacré-Cœur  » reçoit l’appellation d’Union coloniale catholique.

«  Dieu a accru l’empire colonial de la France au vingtième siècle, à tel point que les colonies françaises qui comptaient trois millions d’infidèles en 1880, en comptent cinquante millions en 1914. La mère-patrie a le devoir de faire son possible pour l’évangélisation de ces enfants que Dieu lui donne. Cette confrérie a pour origine le besoin des catholiques de France de s’unir pour accomplir ce devoir.  »

Le but est l’évangélisation des infidèles des colonies françaises. Le moyen est le rayonnement silencieux mais efficace de l’exemple et de la prière, à l’imitation de frère Charles de Jésus.

Pour cela, il faut d’abord «  se convertir soi-même   », mener une vie évangélique, penser comme Jésus. Ensuite, «  convertir ceux qui nous entourent  »  : ainsi sera-t-on missionnaire en France et partout. Rayonner l’amour du Cœur de Jésus sur les proches, les voisins, chrétiens ou non, «  moins par les conseils que par l’exemple, l’affection fraternelle et la bonté […]. Se faire tout à tous pour gagner tout à Jésus.  »

Il y a, dans ces consignes du saint missionnaire, tout un résumé de sa spiritualité et de sa propre démarche qui consistent en l’imitation de Notre-Seigneur, et l’amour fraternel de tous les hommes  : «  Voir Jésus en tout humain  ; en toute âme voir une âme à sauver  ; en tout homme voir un enfant du Père Céleste  ; être charitable, paisible, humble, courageux…  »

L’Association se donnera pour but de «  faire connaître  » les colonies et leurs besoins, d’aider les ouvriers apostoliques qui y travaillent, d’obtenir une bonne administration civile de ces territoires sans laquelle rien ne pourra se faire, et d’envoyer des missionnaires laïcs acceptant de s’expatrier afin de s’y établir durablement. À trois reprises, en 1909, 1911 et 1913, frère Charles de Jésus sortira de sa solitude pour venir fonder cette œuvre en France, et s’en faire l’ardent propagateur. Chaque fois, il rencontre l’échec. Le 2 septembre 1913, il célèbre la messe dans la crypte des Carmes, à Paris, à la mémoire de son grand-oncle et de ses compagnons martyrs de la Révolution en 1792. Il y implore la grâce du martyre désiré depuis vingt ans, avec le pressentiment que son œuvre n’aboutira qu’à ce prix.

Et on peut dire que le scénario se répétera cinquante ans plus tard, lorsque l’abbé de Nantes fera campagne pour l’Algérie française. Même insuccès, pour cause non seulement de négligence, mais de trahison, cette fois. Et on a eu les conséquences prévues par le Père de Foucauld écrivant en 1916  :

«  Ma pensée est que si les musulmans de notre empire colonial ne se convertissent pas, il se produira un mouvement nationaliste analogue à celui de la Turquie. Si nous n’avons pas su faire des Français de ces peuples, ils nous chasseront. Le seul moyen qu’ils deviennent Français est qu’ils deviennent chrétiens.  » (au duc de Fitz-James)

L’Algérie est une pauvre «  terre française qui se meurt dans l’islamisme  », se désolait-il. Or, l’islam «  repose sur une grossière imposture. Il ne tient pas devant l’instruction. L’histoire et la philosophie en font justice sans discussion…  »

Encore faut-il, pour le comprendre, lire le Coran à la lumière de la méthode historique et critique moderne depuis longtemps en usage dans l’étude de la Bible. L’abbé de Nantes est le premier à avoir pris cette liberté, et c’est par là qu’il s’imposera comme le vrai continuateur du Père de Foucauld.

On peut dire que, depuis saint Jean Damascène au huitième siècle jusqu’à nos jours, en passant par Pierre le Vénérable au douzième siècle, l’étude du Coran a constamment été menée «  de manière indiscrète et aussi peu légitime que non scientifique  », avoue notre Père.

«  Les uns ont voulu prouver que cette religion était fausse, donc sans valeur. Ils n’y ont que trop bien réussi parce que les invraisemblances, outrances et grossièretés du hadît (tradition postérieure) leur ont fourni ample matière à polémique, sans leur laisser connaître le Coran lui-même […]. Les autres, d’une tournure d’esprit contraire, ont fait du Coran et de l’islam une sorte d’alibi à leur athéisme, cachant mal une pensée antichrétienne constante.  »

Récusant l’une et l’autre attitude, notre Père pose le problème en termes scientifiques  : «  Ce ne doit pas être un travail si considérable d’analyser le Coran, puisque indubitablement il est l’œuvre d’un seul auteur, que sa rédaction couvre quelque trente années, tandis que la Bible est l’expression écrite d’une inspiration religieuse qui atteint tout un peuple pendant un millénaire et plus.  »

Nous nous appliquons à ce travail depuis 1958, année de notre fondation. Il nous a conduits à des conclusions fort éloignées de nos hypothèses de départ et que l’abbé de Nantes résume ainsi  : l’auteur du Coran «  est un génie religieux et un homme d’action d’une rare puissance  ; son œuvre est digne d’être comparée aux plus grandes  ». L’exégèse scientifique des cinq premières sourates permet d’en brosser le portrait avantageux  :

«  Un Himyarite de grande tente, lettré, religieux, instruit aux meilleures écoles aussi bien juives que chrétiennes, se sentit illuminé, appelé, poussé à retourner en faveur d’Ismaël la dialectique des deux Alliances, en Agar et en Sara, selon saint Paul  !   »

Cette découverte offre la base d’un véritable “ dialogue ” entre juifs, chrétiens et musulmans, au profit de l’unité à venir de tous les croyants, rassemblés dans la même foi au même Sauveur, Auteur et Consommateur de notre salut, selon la prière chère au Père de Foucauld  : «  Mon Dieu, s’il est possible, faites que tous les hommes aillent au Ciel  !  » Ainsi soit-il  !

Frère Bruno de Jésus-Marie
Extrait de Il est ressuscité  ! n° 24, juillet 2004, p. 21-30

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