La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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FILS DE L’ÉGLISE

I. Enseignant, curé, fondateur

Le séminaire Saint-Sulpice, à Issy-les-Moulineaux.

Le séminaire Saint-Sulpice, à Issy-les-Moulineaux.

REVENANT sur son entrée au séminaire en 1943, l’abbé de Nantes écrit  : «  Je me suis confié à l’Église comme un enfant à sa mère, pour tout recevoir d’elle et de nul autre qu’elle. Or, inoubliable merveille, elle a répondu à mon attente, m’a adopté pour l’un des siens. (…) J’ai reçu mon premier héritage catholique et ma première empreinte cléricale dans l’Église de toujours, en l’absence de toute contestation et division, je peux dire que je suis, de cette Église l’enfant légitime, le témoin véridique et fidèle. Serais-je entré un an plus tard, je n’aurais pas eu cette chance, et je ne serais le garant de rien. Du premier jour, j’aurais été d’un parti, d’une faction, et nécessairement contre d’autres. (…) Tandis que je me réclame de la totalité catholique en laquelle je suis né à la vie cléricale cette année-là 1943-1944, simplement, paisiblement voué à l’Église et reçu par elle sans réserve.  »

Enfant de l’Église catholique, apostolique et romaine, l’abbé de Nantes sera amené, à partir de 1944, à défendre cette Sainte Mère contre deux partis antagonistes issus de son sein. Contre ceux de ses enfants qui veulent la “ réformer ”, au point de changer sa constitution divine d’Épouse du Christ pour lui faire épouser le monde, il n’aura de cesse qu’elle renvoie l’intrus, à savoir le monde et toutes ses “ religions ”, pour revenir à son unique Époux, Jésus-Christ Notre-Seigneur. Puis, le parti des “ réformateurs ” l’ayant emporté à l’issue du concile Vatican II, il lui fallut encore la défendre contre ceux qui ne voulaient plus la reconnaître pour Mère. (…)

SIGNE DE CONTRADICTION

Collège de Pontoise

Le collège des oratoriens de Pontoise.
Le château.

En 1954, j’étais en terminale, philosophie, au collège Saint-Martin de Pontoise. Et le professeur de philo était l’abbé de Nantes. (…) Celui-ci avait été chassé du diocèse par le cardinal Feltin l’année précédente. Motif  ? Il collaborait au journal d’Action française, Aspects de la France, sous le pseudonyme d’Amicus depuis 1949, avec une compétence de théologien qui mettait sur les dents ces messieurs de l’archevêché de Paris. Mais en avril 1952, bannissant toute prudence, Amicus donnait, sous son nom, “ abbé Georges de Nantes ”, dans la ville de Nantes, une conférence sur “ Le M. R. P. (Mouvement républicain populaire) fourrier du communisme ”. Dans ce fief de la démocratie chrétienne, ce fut un beau scandale  ! Le préfet de Nantes alerta le préfet de Paris qui transmit la plainte à l’archevêque. (…)

L’évêque de Grenoble, son évêque, Mgr Caillot, qui le soutenait, voulut le nommer professeur de morale au grand séminaire du Rondeau, mais le supérieur refusa de le recevoir. C’est alors que le Père Dupré, supérieur général de l’Oratoire, le recueillit et l’envoya à Saint-Martin de Pontoise, où le Père Tourde, supérieur du collège, le chargea d’un cours d’instruction religieuse en troisième.

Une année passa, occupée à préparer une thèse de doctorat sur “ La structure métaphysique de la Personne ”. (…) À la rentrée suivante, le collège s’étant vu privé de son professeur de philosophie, l’abbé de Nantes se trouvait donc tout désigné, avec ses quatre licences et sa vaste érudition, pour boucher ce gros trou. Il devint donc à la fois prof de philo et “ chef de maison ” à “ la Pommeraie ”, en vertu du système qui distribuait les six cents élèves de ce collège magnifique entre plusieurs propriétés réunies en un seul parc. (…)

ÉCOLE DE PENSÉE

Abbé de Nantes professeur de philosophie

1953  : En classe, au collège Saint-Martin de Pontoise.

C’était un professeur extraordinaire. Le succès remporté au baccalauréat cette année-là suffit à le signaler  : 100 %. Sans aucune concession aux erreurs ambiantes de l’après-guerre, de l’après-libération, il enseignait une vérité “ totale ” déjà, avec un enthousiasme communicatif. La théologie était première maîtresse, par le cours d’instruction religieuse que nous ne songions plus à chahuter, comme il était de tradition dans ce collège libéral. “ Le cycle du Père, le cycle du Fils, le cycle du Saint-Esprit ”, nous introduisait dans la seule religion qui nouât entre le Ciel et la terre les liens d’une circumincessante et divine charité  : le Fils de Dieu se faisant Fils en ce monde, Fils de Marie, en la bourgade de Nazareth, nous apprend à aimer toute filiation sur la terre. (…)

Je me souviens qu’au cours de notre retraite de fin d’études, le prédicateur, dominicain imbu d’esprit révolutionnaire, me mit en garde contre mon professeur de philo. Et pourquoi donc  ? Parce qu’il était “ Action française ”. J’ouvrais de grands yeux, ne connaissant rien de l’A. F., dont l’abbé de Nantes ne nous avait même pas parlé.

Il est vrai que de l’idée-force, “ relationnelle ”, de son cours d’instruction religieuse, découlait une philosophie, objet principal de notre étude en vue du baccalauréat  : Vérité totale et première posant toute “ personne humaine ” comme une “ créature ” envisagée non seulement dans sa “ nature ”, mais dans son origine. Le réalisme aristotélico-thomiste, professé hardiment devant nos examinateurs, nous immunisait contre l’idéalisme kantien, «  maladie mentale  » choisie pour matière à option à l’oral, avec l’étude de la préface de la deuxième édition de la Critique de la raison pure. Mais il manquait à Aristote, et donc à saint Thomas, nous faisait remarquer notre professeur, la considération de la «  relation d’origine  », par laquelle chacun est conduit à découvrir sa «  vocation  ». Il en résultait une morale située aux antipodes des droits de l’homme, nous apprenant à tenir pour nulle et non avenue la prétendue “ dignité de la personne humaine, libre autonome et indépendante  ”. (…)

Abbé de Nantes au collège de Pontoise

1953-1955  : Chef de maison à la Pommeraie et professeur de philosophie.
«  Dix ans, jai enseigné la vérité à des jeunes gens qui partagèrent mon enthousiasme.  » (Abbé de Nantes)

Nous étions captivés. Un flot de lumière nous était généreusement dispensé, à tout instant, sans lassitude, nous immunisant contre l’idéalisme, comme je l’ai dit, contre le racisme, contre le socialisme, et contre l’orgueil démocratique illustré par les actualités qu’il nous expliquait. Car il nous parlait de politique. Et c’est peut-être ce qui nous passionnait le plus.

Mais c’est aussi ce qui commença d’inquiéter les oratoriens… Question lancinante  : «  Un prêtre peut-il faire de la politique  ?  » À cette question, l’abbé de Nantes répondait comme eux  : Non  ! La politique n’est pas métier de prêtre, ni de paysan, ni d’artisan, pas plus que de philosophe. La politique est œuvre royale, et le Roi seul y doit travailler. Et voilà comment nous sommes devenus royalistes pour la vie  ! Avant même d’avoir parlé d’Action française, dont il n’a pas seulement prononcé le nom durant toute l’année. (…)

«  La légitimité est un fait de nature, que la religion garantit et renforce  », nous enseignait-il. De 1940 à 1944, ce principe avait prévalu. Tous les évêques disaient avec le cardinal Gerlier  : «  Pétain, c’est la France  ; et la France, c’est Pétain.  »

Ce fut la cause d’un nouveau psychodrame dans notre classe  : nous avions un camarade qui avait été élevé dans le culte de De Gaulle par son père, grand “ résistant ”. Avec mille précautions, l’abbé de Nantes lui montra l’erreur paternelle, tout en lui apprenant à révérence garder envers son père. Ce fut la grande révélation de cette année bénie  : le service de la “ vérité ” l’emporte sur toute autre considération. L’exemple de Jeanne d’Arc quittant père et mère à l’appel de ses Voix nous dictait le devoir sacré à remplir avec la même générosité, le même désintéressement, quelles que soient les conséquences. En effet, si fortes, si fermes toujours quand il fallait garantir la mission politique, les Voix célestes se taisaient quand Jeanne les interrogeait sur son propre destin  : «  J’ai demandé à mes Voix si je serai arse  ; elles m’ont répondu de m’en rapporter à Notre Sire, et qu’il m’aidera.  »

Abbé de Nantes en 1955

Juin 1955  : Journée d’adieux à la Pommeraie. Les élèves ont offert un calice à leur chef de maison, professeur de philosophie et Père spirituel.

La vérité est aussi sacrée dans le domaine de la science historique, objet d’enquête rigoureuse, que dans celui de la foi dogmatique. À partir du moment où il est bien établi que Pétain fut le sauveur providentiel de la France, et de Gaulle son infernal naufrageur, c’est pécher contre Dieu que d’approuver ceux qui ont mis le Maréchal en prison, comme d’avoir brûlé Jeanne d’Arc ou d’avoir crucifié Jésus-Christ. De ce “ péché originel ”, la France subit encore toutes les conséquences. (…)

On peut dire que cette ligne de conduite, inspirée de l’exemple de Jeanne d’Arc, est celle qui depuis cinquante ans pousse l’abbé de Nantes à nous expliquer la politique. Il y met une telle lucidité que toujours les événements lui ont donné raison. Avec des persécutions. (…)

En 1955, il quitte Saint-Martin pour entrer au Carmel. Mais les Pères carmes le refusent, mis en garde par le Père Tourde. Comment lui en vouloir  ? Si notre Père avait été admis, il serait aujourd’hui prisonnier, menotté, bâillonné, comme sœur Lucie dans son carmel de Coïmbre. Tandis que, remplis de l’esprit d’Élie, Il demeurait vrai fils de saint Jean de la Croix pour le service du «  Dieu vivant  », libre et refusant de plier le genou devant l’idole…

Admirons les voies de la Providence  ! Il n’empêche que, sur le moment, une seule chose était claire  : il se retrouvait sur le pavé, avec ses cartons de livres, ne sachant, une nouvelle fois, où aller. (…) Chassé de Pontoise, il trouve refuge au collège de Normandie, où André Charlier fut trop heureux de récolter un tel professeur  ! (…)

MOINE MISSIONNAIRE

Église de Villemaur

L’église Notre-Dame de l’Assomption, à Villemaur-sur-Vanne (XIIIe – XVIe s.), où nous reçûmes des mains de Mgr Julien Le Couëdic, évêque de Troyes, la coule monastique, le 6 août 1961.
Au premier plan, le presbytère. «  Quand j’ai visité sa maison, j’ai vu sur quoi il dormait. Oui, c’est une grande âme.  » (Mgr Le Couëdic)

En octobre 1956, il envoie à soixante-dix amis la Lettre numéro 1  : «  “ Au soir de la vie une seule chose demeure, l’amour. Il faut tout faire par amour. ” Méditez cette sentence du Carmel, elle sera dans les troubles de votre vie une lumière apaisante.  » Que nous enseigne-t-elle  ? Une vérité qui est la grâce de ses huit premières années de sacerdoce  : «   Dieu est bon quand il “ brise la carrière ” de quelqu’un. Toutes les fausses grandeurs et les fausses richesses de la terre lui sont ôtées et s’il reçoit la grâce de perdre l’espoir de les reconquérir, alors il y a place en lui pour les biens véritables de la contemplation. À tous, je souhaite une brisure semblable.  » Vraiment  ? Alors, nous comprenons pourquoi les “ Amis ”, destinataires de ces Lettres, ne seront jamais foule… (…)

Cette année-là, parut un ouvrage du Père Théry, savant médiéviste, sur les origines de l’islam, dont l’abbé de Nantes comprit tout de suite l’importance, parce qu’il prenait enfin «  la liberté de lire le Coran comme un document du passé  », cherchant à l’expliquer «  par les plus simples lois de la méthode historique depuis longtemps en usage au sein même du catholicisme dans l’étude de la Bible  »

Or, depuis 1938, à l’âge de quatorze ans, Georges de Nantes avait entendu l’appel de Charles de Foucauld à secourir les âmes des infidèles dont la France avait pris la charge colonisatrice. Le souci de “ vérité ” scientifique, exégétique et historique, prévalait plus que jamais à tout projet missionnaire en terre d’Islam. Refusé au Carmel, l’abbé de Nantes n’avait pas renoncé à être moine  : moine-missionnaire à l’imitation du Père de Foucauld. S’ouvrant de ce désir au Père Théry, celui-ci l’engagea à écrire une Règle qu’il se chargeait de soumettre à l’agrément d’un évêque de ses innombrables amis.

Ce qui fut fait. Notre Père rédigea d’un seul jet les cent vingt articles d’une règle “ provisoire ”, sous laquelle nous faisons, depuis lors, nous les Petits frères et petites sœurs du Sacré-Cœur, notre noviciat afin de mériter un jour la reconnaissance canonique, à l’heure de Dieu. (…)

Jubé de l'église de Villemaur

L’intérieur de l’admirable collégiale de Villemaur. Le jubé, du seizième siècle, est décoré de panneaux représentant la vie de la Sainte Vierge, côté chœur, la Passion et la Résurrection de Notre-Seigneur, côté nef. Il est surmonté d’un calvaire, dont les statues de la Vierge et de saint Jean furent retrouvées dans le bûcher du presbytère, et replacées sur le jubé par notre Père en 1959.

Mgr Le Couëdic, évêque de Troyes, offrit à l’abbé de Nantes d’entreprendre dans son diocèse la fondation projetée. C’est ainsi que le 15 septembre 1958, pour le centenaire de la naissance de Charles de Foucauld, nous chantâmes les premières vêpres de la fête de Notre-Dame des Sept-Douleurs dans l’église de Villemaur.

Notre Père se livra pendant cinq ans à un intense ministère paroissial. (…) Pendant ce temps, nous achevions nos licences et partions ensuite pour vingt-sept mois de service militaire en Algérie. Octobre 1959 – décembre 1961  : c’était, après le sursaut national du 13 mai 1958, le moment le plus propice à un “ stage ” providentiel en cette terre de Chrétienté (…) C’est alors que Mgr Le Couëdic nous accorda de porter l’habit de chœur monastique, la coule blanche cistercienne, en signe de sa ferme volonté de nous ériger vraiment en communauté de moines-missionnaires.

Nous fûmes cependant rapidement avertis que cette fondation serait bientôt insupportable à tous les pouvoirs, tant politiques qu’ecclésiastiques et administratifs. (…)

L’affreux drame de notre Algérie française atteignait son paroxysme d’injustice et d’horreur, contraignant notre Père à entrer résolument dans la lutte pour la défendre, et tant pis pour la reconnaissance canonique des Petits frères du Sacré-Cœur  ! (…) En effet, le secrétaire de la “ Sacrée Congrégation des religieux ”, Mgr Paul Philippe, émettait un avis très favorable, à une condition  : «  Le texte de cette Règle pourrait fort bien être approuvée par la Sacrée Congrégation, et votre projet de fondation pourrait se réaliser.  » mais, ajoutait-il, «  ce qui fait difficulté, c’est votre engagement politique… votre défense de l’Algérie française… Ici, à Rome, disait ce prélat français,une semblable attitude ne saurait être comprise. Il faudrait y renoncer absolument.  »

Il s’attira cette fière réponse  : «  Excellence, la défense de mes frères assassinés est un devoir que m’impose la morale chrétienne en tout état de cause  ; la reconnaissance de l’Ordre que je viens solliciter de votre part ne relève que du Bon Plaisir de Dieu. Si ce dessein est conforme à sa Volonté, il se réalisera à son heure. Mais Je ne saurais payer cette reconnaissance officielle au prix d’une immoralité certaine, et pour moi gravement coupable.  »

Communion solennelle à Villemaur

Après une cérémonie de communion solennelle.

Voilà pourquoi nous ne sommes toujours pas reconnus… Du haut de la chaire de vérité, le curé de Villemaur, Pâlis et Planty continua de rappeler à ses paroissiens leurs devoirs de justice et de charité envers leurs frères chrétiens et leurs concitoyens français livrés aux couteaux des fellagahs  : «  Mes frères, comment voulez-vous que j’enseigne à vos enfants à ne pas tuer et ne pas mentir, quand c’est le chef d’État qui leur donne l’exemple du mensonge et de l’homicide  ?  »

Le 14 mars 1962, quatre inspecteurs présentèrent un ordre de perquisition et de garde à vue au curé de Villemaur, et le conduisirent au poste de police. Sa déposition mit le préfet dans une grande fureur, car l’abbé de Nantes dénonçait comme honteux «   les parjures et les trahisons savantes du chef de l’état  » et refusait «  la capitulation la plus honteuse de notre histoire qu’il est décidé à signer…  » (…)

N’osant interner son prisonnier, le préfet appela l’évêque pour lui demander d’enfermer ce prêtre encombrant… au grand séminaire, vide de séminaristes. (…) Première “ captivité ”. Mais non pas la dernière…

Quelques jours après, il nous confiait  : «  (…) J’ai eu à subir des rencontres avec Monseigneur qui m’ont été bien plus pénibles que les interrogatoires de la police. C’est un mur d’incompréhension qui nous isole maintenant de nos confrères ou supérieurs.  »(…)

Cinquante ans après la Toussaint 1954 qui ouvrit le carnage, nous sommes au pied du même «  mur d’incompréhension  ». Et l’Algérie est plus que jamais à feu et à sang.

SUSPENSE “ AB OFFICIO ”

Mgr Le Couëdic

Mgr Le Couëdic, en 1957.

(…) Le 1er avril, dimanche de “ Lætare ”, il rentrait pourtant dans ses paroisses et montait en chaire  : «  Le prêtre doit dire la vérité. Quand on manque sur un point important à la vérité et au bien, c’est une chaîne de mensonges infernale.  » Cependant, le préfet ne relâchait pas sa pression sur l’évêque, le mettant en demeure de déposer le curé de Villemaur. (…)

Mgr Le Couëdic parut d’abord vouloir passer outre et tenir sa promesse de soutenir le projet de fondation de l’abbé de Nantes dont il dira jusqu’à la fin de sa vie  : «  C’était certainement le plus instruit de mes prêtres, le plus sûr théologien(…)  », ne tarissant pas d’éloges sur «  la hauteur de vie spirituelle qui est la sienne. (…)  » Dès lors, comment et pourquoi cet évêque en vint-il à retirer son office au curé de Villemaur, Pâlis et Planty en le priant de quitter le diocèse de Troyes  ? Pour une raison que notre Père lui exprimera bientôt en une formule lapidaire  : «  Je fus la première victime de la révolution conciliaire.  »

Cette révolution couvait depuis longtemps. Notre Père en avait discerné les signes avant-coureurs en 1944, au “ séminaire libéré ”, à Issy-les-Moulineaux. Quinze ans plus tard, il en faisait la critique imparable dans ses Lettres sur le mystère de l’Église et l’Antichrist. C’était après la mort de Pie XII et l’avènement de Jean XXIII, salué par toute l’intelligentsia de gauche comme la fin d’un monde et l’aube d’une ère nouvelle, celle de Pacem in Terris. (…)

Adieux - Abbé de Nantes à Villemaur

À Villemaur, les adieux après la dernière messe.

Le 11 octobre 1962 s’ouvrait le concile Vatican II. Pendant cette première session, frère Gérard et moi nous vîmes refusés aux ordres par le Conseil du séminaire des Carmes. Un mauvais esprit commençait à y souffler à l’encontre de toutes les institutions traditionnelles que nous aimions. (…)

FONDATION DE LA MAISON SAINT-JOSEPH

L’abbé de Nantes se trouvait ainsi mis à l’écart, en «  soustraction d’obédience  » de fait, par la volonté de son évêque, et non pas de sa propre initiative. Nous nous installâmes à la maison Saint-Joseph acquise grâce à la générosité de nos amis. Notre Père avait tenu à demeurer dans le diocèse de Troyes, parce que nous y étions honorablement connus, malgré les objurgations réitérées de Mgr Le Couëdic, prêt à nous recommander comme les meilleurs de ses diocésains, à n’importe quel autre évêque, pourvu que nous partions  ! Nous commençâmes notre vie régulière de «  moines-missionnaires  » le 15 septembre 1963, juste cinq ans après notre fondation.

Installation de l'abbé de Nantes à la maison Saint-Joseph

Le Père de Nantes, frère Bruno et frère Gérard recevant une paroissienne de Villemaur en septembre 1963.

Déchargé de tout “ office ”, notre Père était libre de suivre le déroulement du Concile, au moment où s’ouvrait la deuxième session. Il comprit d’emblée l’enjeu du débat sur la collégialité qui en était l’objet, et qui aboutit à ce que le Père Congar lui-même a appelé la «  révolution d’octobre  ». (…)

Une forte minorité résistait quand même dans l’aula conciliaire, et je me souviens du souci de notre Père de lutter avec eux de toutes ses forces, de toute son influence, agissante à Rome par la diffusion desLettres à mes amis. (…)

À la troisième session du Concile, le projet d’un schéma sur la liberté religieuse fit l’objet d’un débat dramatique auquel notre Père avait pris part puissamment tout en exprimant des réserves sur son opportunité  :

«  En fait, ce débat ne peut plus conduire qu’à des catastrophes. (…) Il fallait éviter de rappeler des vérités trop austères si les hommes d’Église étaient trop lâches pour en assumer le poids, ou les proclamer fièrement et paternellement à la face du Monde moderne qui ne les accepte pas et qui en meurt. Mais les discuter, jamais  ! L’Église ne peut s’en éloigner sans reniement et apostasie. Ces vérités, les voici  : il n’y a de liberté que de Dieu. La liberté humaine parfaite n’appartient qu’à Jésus-Christ et, dans le don divin qu’Il lui en a fait, à l’Église catholique. (…)

«  Déclarer violent que l’Église demande pour elle une liberté qu’elle refuse aux autres, c’est égarer les esprits, c’est renier le vrai Dieu, la vraie foi, l’unique Église de Jésus-Christ pour ne plus juger des choses que du point de vue de l’Homme, mis à la place de Dieu, autonome et absolu, libre de ses croyances et de ses actes sans restriction  !  »

Finalement, la session s’acheva sans proclamation de la liberté religieuse, tant souhaitée pourtant par les “ réformistes ” pour le centenaire du Syllabus, afin d’effacer jusqu’à son souvenir.

Paul VI en voyage à l'ONU

Le pape Paul VI devant l’assemblée générale de l’ONU, le 4 octobre 1965. Il y reconnaît le droit social à la liberté religieuse.

Alors, pour être sûr de l’emporter à la session de clôture, le pape Paul VI s’en fut la proclamer au siège de l’Onu, à Manhattan, le 4 octobre 1965, en la fête de saint François d’Assise. Ce jour-là, «  l’esprit d’Assise  » descendit à Manhattan, pour donner vie au Mouvement d’Animation Spirituelle de la Démocratie Universelle, Masdu, «   au politique un rêve absurde et criminel, et au religieux, une apostasie, un reniement de Jésus-Christ.  »  ! (…)

Ne se réclamant d’aucune autorité divine, (…) Jean-Baptiste Montini rendit gloire non pas à Dieu, mais à l’Organisation construite sur «  les droits et les devoirs fondamentaux de l’homme  : sa dignité, sa liberté, et avant tout sa liberté religieuse.  »

C’est ainsi que le pape Paul VI a forcé la main au Concile, où une minorité votait encore résolument contre «  l’inconcevable schéma sur la liberté religieuse   », comme disait Mgr Lefebvre, avant de s’y rallier lui-même. (…)

Mais le Pape fit pire encore lorsque le 7 décembre 1965, jour de la clôture du Concile, il proclama  : «  La religion du Dieu qui s’est fait homme s’est rencontrée avec la religion – car c’en est une – de l’homme qui se fait Dieu. Qu’est-il arrivé  ? un choc, une lutte, un anathème  ? Cela pouvait arriver.Mais cela n’a pas eu lieu. (…) Reconnaissez-lui au moins ce mérite, vous, humanistes modernes, qui renoncez à la transcendance des choses suprêmes, et sachez reconnaître notre nouvel humanisme  : nous aussi, nous plus que quiconque nous avons le culte de l’homme.  »

Il ne s’est pas trouvé un seul évêque pour refuser de plier le genou devant l’idole. Non  ! il n’y eut ni «  choc  », ni «  lutte  », ni «  anathème  ». Sauf contre… l’abbé de Nantes, et contre lui seul, parce que, tel Élie, il est resté seul, «  homme libre parmi les gisants  », prophète de pure fidélité catholique.

Le jour même en effet, par une extraordinaire pénétration de la pensée de Paul VI, notre Père contredisait sans le savoir, mot pour mot, son discours  : «  Voici le combat ultime de Pierre contre Pierre, de Manhattan contre Rome, du Dieu-Homme contre l’Homme-Dieu et, selon l’affirmation de saint Paul tragiquement omise dans Ecclesiam suam, “ du Christ et de Bélial ”.  »

SUSPENSE “ A DIVINIS ”

Abbé de Nantes et les frères en procession à la maison St-Joseph

À la maison St-Joseph, devant la statue de la Vierge à l’Enfant offerte par les paroissiens de Villemaur, Pâlis et Planty.

Avant de quitter Rome pour regagner leurs diocèses respectifs, les évêques français décidèrent de publier une mise en garde contre l’abbé de Nantes. Mgr Le Couëdic les devança, et crut qu’il ferait taire aisément cet encombrant opposant à la “ Réforme ” conciliaire en lui enjoignant de quitter le diocèse et de cesser la publication des “ Lettres à mes amis ”, sous peine de suspense a divinis, c’est-à-dire de ne plus pouvoir célébrer la sainte Messe. (…) L’abbé de Nantes lui répondit par un clair rappel des motifs doctrinaux de son opposition à la réforme conciliaire et fit appel à Rome afin d’obtenir un jugement sur le fond  :

«  Si je me rendais, non pas à vos raisons, vous ne m’en donnez pas, personne ne m’en donne de source autorisée, mais aux terribles menaces de votre pouvoir spirituel, (…) je ne le pourrais sans perdre ma foi en l’Église sainte de Jésus-Christ

«  Pour accepter le cours des choses actuelles, il me faudrait identifier l’Esprit-Saint avec la rouerie du parti moderniste, la sainteté de l’Église ma Mère avec la fièvre d’adultère et de prévarication qui sévit partout, le gouvernement divin avec la sordide diplomatie, l’universelle démagogie qui coule à pleins bords. Ça l’Église  ? Mais on ne peut l’admettre sans perdre la foi  !  »

Une trêve s’ensuivit, pendant laquelle notre Père commenta notreCredo catholique romain dans une série deLettres rédigées de février à juillet 1966. (…)

Pour introduire sa cause à Rome, l’abbé de Nantes avait rédigé une supplique au cardinal Ottaviani, préfet du Saint-Office. Mgr Le Couëdic l’ayant lue au passage, la jugea inacceptable et refusa de la transmettre par la voie hiérarchique. Notre Père fut donc contraint d’envoyer par la poste cette supplique, ainsi que le paquet desLettres à mes amis objet d’un litige… que Mgr Le Couëdic tranchait en devançant le jugement de Rome  ! Pour ne pas être forclos, l’abbé de Nantes n’avait d’autre choix que de publier laLettre au cardinal Ottaviani où il se faisait le porte-parole de «  cette longue, ardente, innombrable plainte  » des catholiques pour lesquels «  on change la religion  ». (…) C’est pour cette publication sans autorisation que Mgr Le Couëdic frappa l’abbé de Nantes d’une suspense “ a divinis  ” qui lui interdisait de célébrer la sainte Messe dans le diocèse de Troyes.

En agissant ainsi Mgr Le Couëdic espérait le voir quitter ce diocèse inhospitalier, pour pouvoir continuer à dire la Messe. C’était méconnaître que le motif profond de l’action de l’abbé de Nantes était d’obtenir de Rome un jugement doctrinal infaillible sur les nouveautés conciliaires. Déjouant le calcul de son évêque, notre Père se soumit à la sanction injuste sans se défendre, conservant par là toute sa liberté pour reprendre le combat contre la transformation de l’Église en MASDU et obtenir de Rome le procès, seul capable de mettre fin à la désorientation dans l’Église.

Le cardinal Joseph Lefebvre était membre assesseur du Saint-Office et président de l’Assemblée des évêques de France. Mandaté par le cardinal Ottaviani, il tenta de convaincre l’abbé de Nantes de renoncer à introduire son recours. En vain. (…) De guerre lasse, il dit enfin, reprenant la formule de Festus à saint Paul  :

«  Cæsarem appellasti  ? Ad Cæsarem ibis.  » (Ac 25, 12) Tu en as appelé à César  ? Tu iras à César  !

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