La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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L’encyclique Veritatis splendor

AVERTISSEMENTS

Jean-Paul II

L’encyclique “ Veritatis splendor ” publiée le 6 août 1993 est un acte authentique du Magistère doctrinal romain. Elle n’a cependant aucun des caractères de la moindre infaillibilité, soit de fait comme l’est un acte du Magistère ordinaire, soit de droit comme sont les définitions et anathèmes du Magistère extraordinaire ou solennel. (…)

Le but du pape Jean-Paul II dans cette encyclique est de donner une nouvelle morale au monde, celle de la Liberté moderne dans la vérité de toujours. Pour concilier de tels contradictoires, il élabore une gnose qui consiste, pour l’essentiel, à nous voir tous en Adam, tous sur la terre, d’hier, d’aujourd’hui, et de demain plus consciemment encore, justes et saints, et non seulement par nature, mais par une dignité personnelle inamissible  : fils de Dieu à jamais, en toute vérité et liberté.

Pareille aberration moderniste n’est pas une simple hérésie. C’est une savante apostasie, démarquant la foi catholique sous son langage même, en la contrefaisant.

Voici le sommaire de cette colossale encyclique  :

Son introduction (n° 1 à 5) est aussi importante à elle seule que tout l’ouvrage, comme l’Introduction à la critique de la Raison pure, d’Emmanuel Kant. (…) Elle éternise la gnose wojtylienne en lieu et place du Credo catholique, avant de maçonner sur cette base de rêve une morale universelle qui ne résiste pas à l’examen et ne pourra résister aux coups de boutoir des immoralistes auxquels elle s’en prend.

1er Chapitre (n° 6 à 27)

Pour mener sa défense de la morale chrétienne (c’est à dire pour lui catholique, œcuménique, mondiale, interreligieuse), le Pape va procéder en trois étapes. La première, brève, introduit tout homme dans l’ambiance évangélique de l’observance de la loi divine et le désir de la perfection que seul le Christ enseigne et donne.

2e Chapitre (n° 28 à 83)

La deuxième partie de l’encyclique, fort longue, va opposer cette morale dans ses fondements philosophiques aux erreurs des immoralistes modernes. Mais en partant d’une base nouvelle, à mi chemin du vrai et du faux, le culte de la Liberté de l’homme, par rapport à Dieu et à la société, mais tout de même d’une Liberté fondée sur la Vérité. Paradoxe intenable  !

3e Chapitre (n° 84 à 120)

Le troisième chapitre nous délivre du paradoxe par le rêve d’un appel universel aux vertus, à l’héroïsme, au martyre. Ce qui, dans l’esprit de Jean-Paul II, doit faire admettre aux théologiens rebelles l’obéissance à son autorité, et lui donner ainsi le dernier mot  !

INTRODUCTION
LA GNOSE WOJTYLIENNE “ SPLENDIDE VÉRITÉ ”

1. «  Appelés au salut par la foi en Jésus-Christ, “ lumière véritable qui éclaire tout homme ” (Jn 1, 9), les hommes deviennent “ lumière dans le Seigneur ” et “ enfants de la lumière ” (Ep 5, 8), et ils se sanctifient par “ l’obéissance à la vérité ” (1 P 1, 22).  »

Tel est le développement de cette gnose qui démarque de manière fascinante le magnifique prologue de l’Évangile de saint Jean, savamment mêlé des plus belles révélations de saint Paul et de saint Pierre. Qui n’en serait ébloui  ?

Mais c’est encore une fois, comme les hérésiarques depuis Luther et les princes de l’Église depuis le Concile en ont la manie, mentir sur les Écritures.

Saint Jean, à peine a-t-il écrit  : «  Le Verbe était la lumière véritable qui éclaire tout homme venant en ce monde  », ajoute aussitôt, barrant la route à cette funeste gnose  : «  Il était dans le monde et le monde a été fait par lui et le monde ne l’a pas connu. Il est venu chez lui et les siens ne l’ont pas reçu.   » Ainsi, qui ne le sait  ! l’Apôtre distingue au sein de ce monde impie et condamné, ceux qui ont cru en Jésus-Christ, mais non à l’aveugle  : en son Nom, en son mystère intime qui est celui de sa naissance virginale, signe de sa génération divine. C’est à ceux-là seuls qu’ «  il a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu   »  !

Saint Paul aux Éphésiens opère la même ségrégation entre les idolâtres et les chrétiens devenus par le baptême “ lumière dans le Seigneur ” et “ enfants de la lumière ”. En formelle contradiction avec l’unanimisme gnostique que le Pape lui fait endosser  : «  N’ayez rien de commun avec eux [les idolâtres]. Jadis vous étiez ténèbres, mais à présent vous êtes lumière dans le Seigneur  ; conduisez-vous en enfants de lumière.   »

Et qui discutera mon accusation de mensonge sur les Écritures, devra présenter, s’il l’ose, une interprétation nouvelle de cette Épître où le “ nous ” désignant les juifs baptisés et le “ vous ” interpellant les païens convertis, creusent un abîme entre deux ensembles d’hommes, non plus les juifs et les non juifs, distinction caduque et révolue, mais entre les “ saints ”, chrétiens baptisés et fidèles à la foi catholique au sein de l’Église, devenus “ enfants bien-aimés de Dieu ” (4, 32) et les autres hommes appelés à se convertir avant que ne tombe sur eux “ la Colère de Dieu ” (Rm 1, 18).

Aussi mensongère, la citation de deux mots de saint Pierre arrachés à leur texte  ! Le premier Pape s’adresse en “ Apôtre du Christ ”, “ aux étrangers de la Dispersion ”, c’est-à-dire aux chrétiens  ; baptisés, fidèles aux enseignements des Apôtres, rendus par là “ étrangers ” en ce monde, «  en route vers la Patrie céleste   », note la Bible de Jérusalem, «  affranchis par un sang précieux, comme d’un agneau sans reproche et sans tache, le Christ   », chrétiens donc dispersés dans un mondé païen encore esclave du Malin.

Tout cela est d’une évidence aveuglante. Et le Pape use de tant de prestiges pour faire dire à l’Écriture sainte le contraire de ce qu’elle dit  ! Avec succès. Tous, absolument tous ont bu ce venin comme de l’eau. Nous sommes donc bien dans les temps prédits de la grande Apostasie.

Voilà posé le principe et fondement de toute la suite déjà des erreurs du Concile, puis du pseudo-Catéchisme prétendu de l’Église catholique (CEC) et maintenant de cette “ Veritatis splendor ”, dont le titre magnifique est menteur. C’est l’erreur qui désormais va nous tenter pendant 180 pages. Car voici confondu le païen avec le chrétien, l’homme quelconque avec le saint, et tout le genre humain avec l’Église de Dieu, le Corps mystique du Christ avec les armées de Bélial.

Il sera dès lors facile à Jean-Paul II, de reprocher à son aile gauche de céder sur les exigences de la morale chrétienne en face d’un monde… chrétien sans le savoir  ! qui ruisselle de la splendeur de la Vérité et n’attend que d’être prêché pour être saint comme le Saint-Père lui-même est saint  ! Car, pour nos nouveaux gnostiques, il ya beaucoup d’appelés, et tous sont élus  !

Et maintenant, suivons le Pape mot à mot dans cet extravagant Credo, dogme nouveau dont ressortira une morale nouvelle…

«  Cette obéissance n’est pas toujours facile. À la suite du mystérieux péché originel, commis à l’instigation de Satan, “ menteur et père du mensonge ” (Jn 8, 44), l’homme est tenté en permanence de détourner son regard du Dieu vivant et vrai pour le porter vers les idoles (cf. 1 Th 1, 9), échangeant “ la vérité de Dieu contre le mensonge ” (Rm 1, 25); même la capacité de connaître la vérité se trouve alors obscurcie et sa volonté de s’y soumettre, affaiblie. Et ainsi, en s’abandonnant au relativisme et au scepticisme (cf. Jn 18, 38), l’homme recherche une liberté illusoire en dehors de la vérité elle-même.  »

C’est une feinte de parler du «  mystérieux péché originel  » quand on en évacue, sans en avoir l’air, tout le mystère  ! De même qu’il n’y a plus dans le premier article de cette gnose papale, ni grâce surnaturelle, ni justice ni sainteté octroyées à nos premiers parents mais perdues pour eux et pour nous en châtiment d’une réelle et historique transgression… De même, au deuxième article il n’y a nulle déficience héréditaire, nulle tare atteignant toute l’humanité, lui attirant la Colère de Dieu et l’asservissant à la chair, au monde et au démon. Et aux articles suivants de cet étrange Credo démarquant le vrai, on ne retrouvera ni l’élection des fils d’Abraham leur valant justification, grâce et bénédictions, ni dans la suite le don meilleur, promesse de sainteté en ce monde, de vie éternelle et de résurrection en l’autre, conféré aux disciples du Christ par la foi en Lui et leur adoption filiale dans l’eau du baptême par l’effusion de l’Esprit-Saint.

Ici, le péché originel n’apparaît qu’une fiévrote, en tout homme, un paludisme, superficiel, passager, provoquant incidemment la dingue, sorte de folie qui va et qui vient, au hasard. (…)

«  Mais les ténèbres de l’erreur et du péché ne peuvent supprimer totalement en l’homme la lumière du Dieu Créateur. De ce fait, la nostalgie de la vérité absolue et la soif de parvenir à la plénitude de sa connaissance demeurent toujours au fond de son cœur. L’inépuisable recherche humaine dans tous les domaines et dans tous les secteurs en est la preuve éloquente. Sa recherche du sens de la vie le montre encore davantage. Le développement de la science et de la technique, magnifique témoignage des capacités de l’intelligence et de la ténacité des hommes, ne dispense pas l’humanité de se poser les questions essentielles  ; il la pousse plutôt à affronter les combats les plus douloureux et les plus décisifs, ceux du cœur et de la conscience morale.  »

La gnose wojtylienne surpasse toutes les précédentes, (…) j’en ai le souffle coupé. En trois bonds, voici l’homme «  capable de Dieu  » (cf. CEC, 27). D’abord, même enfoncé dans l’erreur et le péché, il reste branché sur Dieu, et toujours assoiffé de Lui à l’instar des plus grands saints… Ensuite, prodige de l’autolâtrie wojtylienne, sciences et techniques (  !) modernes, loin de distraire l’homme des choses divines, l’y aident, ce que démontre la ténacité de notre génération (  !) à trouver le vrai «  sens de la vie  ». Enfin, s’étant exercée à la rigueur et à l’énergie (  !) dans la construction de ce monde-ci, l’humanité saura poursuivre son effort, dans le domaine ascétique et mystique. “ Voilà l’Homme ”… wojtylien  ! Il n’est ni catholique, ni protestant, ni juif, ni musulman, ni rien de tel. Il a toutes les vertus, nonobstant ses erreurs et ses vices. Il est singulièrement préoccupé du «  sens de la vie  » et de l’existence de Dieu, sans jamais en témoigner autrement que par un laïcisme agressif  ! Dieu déchu, tombé des cieux, homme pécheur, errant, malheureux, il se révèle au Pape, qui nous le donne à admirer  ! comme un géant parti à l’escalade des cieux. La suite va nous en instruire.

2. «  Le Christ manifeste pleinement l’homme à lui-même…   »

(…) «  La lumière de la face de Dieu brille de tout son éclat sur le visage de Jésus-Christ, “ image du Dieu invisible ” (Col 1, 15), “ resplendissement de sa gloire ” (He 1, 3), “ plein de grâce et de vérité ” (Jn 1, 14)  : il est “ le chemin, la vérité et la vie ” (Jn 14, 6). De ce fait, la réponse décisive à toute interrogation de l’homme, en particulier à ses interrogations religieuses et morales, est donnée par Jésus-Christ  ; bien plus, c’est Jésus-Christ lui-même, comme le rappelle le deuxième concile du Vatican  : “ En réalité, le mystère de l’homme ne s’éclaire vraiment que dans le mystère du Verbe incarné. Adam, en effet, le premier homme, était la figure de Celui qui devait venir, le Christ Seigneur. Nouvel Adam, le Christ, dans la révélation même du mystère du Père et de son amour, manifeste pleinement l’homme à lui-même et lui découvre la sublimité de sa vocation ”.  » (Gaudium et spes, n° 22)

Admirable discours, certes, plus vrai que nature… Car pour être vrai et saint, il faut que cette “ réponse décisive ” s’adresse à l’“ interrogation religieuse et morale ” du catéchumène sur le seuil du baptistère, ayant en lui la foi théologale pour bien l’entendre, et demandant le baptême pour en être illuminé. Il faut, pour que cela cesse d’être des mots vides, d’une gnose inutile et pernicieuse, le vivre soi-même et pour les autres, par cette foi qui consiste à croire sans voir  ! Or, cela n’est pas si répandu dans notre siècle ni même dans notre Église aujourd’hui pour qu’on en fasse le manifeste au monde de sa propre “ vocation ”, et la réponse sublime à ses plus vives “ aspirations ”  !

Le Pape le sait, et la preuve en est que durant ses soixante voyages, totalisant vingt tours de la terre complets, il n’en a jamais soufflé mot aux millions de juifs, de musulmans, de bouddhistes et autres païens rencontrés. Mais il va s’en expliquer et justifier maintenant  : c’est un autre visage du Christ et un autre langage d’Évangile qu’il faut aujourd’hui révéler au monde, ceux-là mêmes que nous a enseignés le concile Vatican II. Ce langage nouveau, lui, sera entendu  ! Lisez cette annonce  :

«  Le Christ, “ la lumière des nations ”, éclaire le visage de son Église, qu’il envoie dans le monde pour annoncer l’Évangile à toute créature (cf. Mc 16, 15)…  »

[En passant, je signale la tricherie habituelle, ou plutôt la censure sacrilège que nos nouveaux apôtres font subir à la Parole divine, la plus solennelle, l’ORDRE donné par Jésus-Christ à ses Apôtres au moment de son Ascension : « Allez par le monde entier, proclamez la Bonne Nouvelle à toute créature », ici point final obligatoire, verset 15 ; alors que la Parole n’a pas donné son fruit dans ce verset 16 interdit, ou mutilé de sa deuxième partie : « Celui qui croira et sera baptisé, sera sauvé ; celui qui ne croira pas, sera condamné. »

Je vous fais constater qu’une fois de plus, comme en maint texte du Concile, comme en maint endroit du CEC, Veritatis splendor ment sur l’Évangile, et pourquoi ? Parce que la gnose wojtylienne dans son unanimisme sans enfer ni damnation, en crèverait ! Mais reprenons le texte pontifical.]

«  Ainsi, peuple de Dieu au milieu des nations, l’Église, attentive aux nouveaux défis de l’histoire et aux efforts que les hommes accomplissent dans la recherche du sens de la vie, propose à tous la réponse qui vient de la vérité de Jésus-Christ et de son Évangile. L’Église a toujours la vive conscience de son “ devoir, à tout moment, de scruter les signes des temps, et de les interpréter à la lumière de l’Évangile, de telle sorte qu’elle puisse répondre, d’une manière adaptée à chaque génération, aux questions éternelles des hommes sur le sens de la vie présente et future et sur leurs relations réciproques. ”  » (Gaudium et spes, n°4)

Au paragraphe précédent, il était dit que «  la lumière de la face de Dieu brille de tout son éclat sur le visage de Jésus-Christ  », ce qui est certes vrai  ! Mais c’est aux yeux de la foi  ! et ce doux “ éclat ” n’enchante plus que les âmes pures et pieuses… Le visage de Jésus ne retient plus le regard de personne aujourd’hui. Même pas celui du pape Jean-Paul II, propriétaire du Saint Suaire qui en conserve l’authentique photographie et ses précieuses taches de sang, dont il ne parle jamais, dont il se désintéresse complètement et pire  ! laisse dire qu’il est un faux sottement vénéré par l’Église depuis des siècles  !

Cet Évangile ne fait plus recette. C’est précisément la raison pour laquelle le Concile a déclaré qu’il fallait changer de visage et de langage  : adapter la vérité éternelle de Jésus-Christ, perceptible aux seuls catholiques de choix, de naissance, de tradition familiale, et montrer au monde la nouveauté… de l’Église. Ainsi le visage et le langage du Pape, comme des évêques et des militants d’aujourd’hui, brillent de tout “ l’éclat de la lumière de la face de Dieu ”  ? Parce qu’ils n’imposent plus une image surannée du Dieu invisible, mais que leur message nouveau répond aux “ questions essentielles ” de manière accessible à “ l’homme ”  ?… Tout homme, l’humanité à ce jour incapable de comprendre et de contempler “ la lumière de la face de Dieu ” qui “ brille de tout son éclat sur le visage de Jésus-Christ ”, sauront entendre le message de Vatican II et de Jean-Paul II, mondialement.

Voilà par quel détour le Pape introduit sa gnose sous le pavillon de l’ancienne religion. C’est fort, c’est très fort  ! et assuré du succès. (…) Lisez donc  :

3. «  Les pasteurs de l’Église, en communion avec le Successeur de Pierre, sont proches des fidèles dans cet effort, ils les accompagnent et les guident par leur magistère, trouvant des expressions toujours nouvelles de l’amour et de la miséricorde [de qui ? Ce n’est pas précisé. À dessein !] pour se tourner non seulement vers les croyants, mais vers tous les hommes de bonne volonté. Le concile Vatican II demeure un témoignage extraordinaire de cette attitude de l’Église qui, “ experte en humanité  ” (Paul VI, discours à l’ONU, 4 octobre 1965), se met au service de tout homme et du monde entier.  » (Gaudium et spes, no 33)

Qu’est-ce donc encore que cette attitude nouvelle, ce travail extraordinaire de l’Église se mettant “ au service du monde ”, et qu’est-ce que peut bien être cette prédication orientée de préférence vers “ les hommes de bonne volonté ”, les “ non-croyants ” dans le but de leur faire connaître “ l’amour et la miséricorde ” d’un Dieu qu’il n’est pas question de nommer parmi eux  ?

Le Pape est pressé de partager avec ses frères de l’épiscopat mondial le trésor de ce message actuel de l’Église au monde dont il va les entretenir tout au long de cette immense encyclique. Car c’est “ sur le chemin de la vie morale, la voie du salut ouverte à tous… le don de Celui qui éclaire tout homme pour que, finalement, il ait la vie ” (Lumen gentium, n°16).

Voici l’annonce de la morale universelle, qui est la splendeur de la vérité à l’usage de tout homme, pour son “ salut éternel ” quelles que soient sa religion, ses croyances, ses idées même athées. Lisez ce texte incroyable  :

«  L’Église sait que la question morale rejoint en profondeur tout homme, implique tous les hommes, même ceux qui ne connaissent ni le Christ et son Évangile ni même Dieu. Elle sait que précisément sur le chemin de la vie morale la voie du salut est ouverte à tous, comme l’a clairement rappelé le concile Vatican II  : “ Ceux qui, sans qu’il y ait de leur faute, ignorent l’Évangile du Christ et son Église, mais cherchent pourtant Dieu d’un cœur sincère, et s’efforcent, sous l’influence de sa grâce, d’agir de façon à accomplir sa volonté telle que leur conscience la leur révèle et la leur dicte, ceux-là peuvent arriver au salut éternel. ” Et il ajoute  : “ À ceux-là mêmes qui, sans faute de leur part, ne sont pas encore parvenus à une connaissance expresse de Dieu, mais travaillent, non sans la grâce divine, à avoir une vie droite, la divine Providence ne refuse pas les secours nécessaires à leur salut. En effet, tout ce qui, chez eux, peut se trouver de bon et de vrai, l’Église le considère comme une préparation évangélique et comme un don de Celui qui illumine tout homme pour que, finalement, il ait la vie ”  » (Lumen gentium, no 16)

Ces très étranges considérations ont sans doute paru témoigner de la largeur de vues de l’Église et de l’universelle miséricorde de Dieu voulant que tous les hommes puissent accéder librement au “ salut éternel ” en vue duquel ils ont été créés. Admettons ce cas de figure théorique, où des êtres humains ne connaissant rien, rien, rien de nos dogmes et même de l’existence de Dieu, seraient comblés de grâces et de secours surnaturels… Les missionnaires de nos jeunes années 1930, nous ont raconté d’émouvantes découvertes de cet ordre, où des âmes païennes, musulmanes, juives… se convertissaient dès leur première rencontre avec le Christ, leur cœur reconnaissant en Lui et en son représentant la Lumière qui déjà les investissait.

Mais ce cas de figure est ici généralisé et théorisé par Jean-Paul II dans une tout autre intention que de convertir à Jésus-Christ ces âmes si bien préparées  ! Il pense et enseigne que l’Église postconciliaire doit traiter, avec ces multitudes non chrétiennes, du “ problème moral ” qu’elles vivent en profondeur, afin de les servir dans leur perfectionnement terrestre, à titre d’“ expert en humanité ”… Mais en faisant l’impasse totale sur notre foi et nos sacrements  ! «  Laissons ces controverses sur Dieu, sur le Christ, sur la religion et ses mystères qui nous divisent, pour nous mettre tous ensemble au service de tout homme et du monde entier  », voilà le programme nouveau du Concile et de ses réalisateurs romains. Et leur premier travail pour cela, doit être la mise au point d’une morale vraiment humaine, universelle, conforme aux lois de toute conscience droite, de telle manière que tous en la pratiquant arrivent au “ salut éternel ”, de quelque religion ou irréligion qu’ils se trouvent, de naissance, de culture ou de sentiments personnels  !

Tel est le “ challenge ”, le “ défi ” que le monde moderne lance à l’Église aujourd’hui. (…)

«  L’objet de la présente encyclique.  »

Ici, la pensée de Jean-Paul II se fait moins dense  ; je la résumerai donc, renvoyant mon lecteur au texte de l’encyclique qu’il ne manquera pas de se procurer.

C’est bien simple  : le Pape regrette que le magistère moral de l’Église, si écouté jadis, si largement obéi, soit aujourd’hui la cible de critiques très dures, de la part de ses membres, de son élite même, les théologiens et moralistes les plus renommés et les plus influents. Ce n’est vraiment pas le moment  ! Quand le Pape, et les évêques attachés à lui, visent à conscientiser le Peuple de Dieu aux “ combats en faveur de l’homme ” et à le mobiliser dans la lutte pour l’avènement d’une société mondiale moralement évoluée, voilà que les théologiens moralistes dont c’est le métier d’y aider  ! d’y fournir des armes  ! trahissent l’effort commun, et laissent libre cours, de la voix et du geste, de leur exemple même, à tous les désordres, toutes les passions et les dépravations même les plus ignominieuses, dans le sein de l’Église et jusque dans le sanctuaire  ! Quel contretemps  ! Quel mauvais coup  ! (…)

4. (…) Après avoir évoqué le glorieux et saint passé de l’enseignement moral de l’Église, Jean-Paul II enchaîne  :

«  Aujourd’hui, cependant, il paraît nécessaire de relire l’ensemble de l’enseignement moral de l’Église, dans le but précis de rappeler quelques vérités fondamentales de la doctrine catholique, qui risquent d’être déformées ou rejetées dans le contexte actuel. En effet, une nouvelle situation est apparue dans la communauté chrétienne elle-même, qui a connu la diffusion de nombreux doutes et de nombreuses objections, d’ordre humain et psychologique, social et culturel, religieux et même proprement théologique, au sujet des enseignements moraux de l’Église. Il ne s’agit plus d’oppositions limitées et occasionnelles, mais d’une mise en discussion globale et systématique du patrimoine moral…  »

Le Pape emploie à dessein cette expression vague, de “ patrimoine moral ”, là où l’on attendrait le nom exact de ce qui est remis en question  : la doctrine morale catholique  ! Comme plus haut, n’est-il pas déplacé, pour un Pape, de parler de la “ communauté chrétienne ”, quand il est question de l’Unique et Sainte Église romaine dont il est le seul Chef au nom de Jésus-Christ  ?

Mais, hélas  ! Jean-Paul II ne veut pas, face à la fronde des théologiens de son propre parti, remettre en cause son idée neuve, d’une morale “ chrétienne ”, œcuménique, universelle. Ce n’est déjà plus une simple révolte  ? — «  Non, Sire, c’est une révolution.  » Mais Louis XVI était mentalement gagné à ses nouveaux principes. De même, Jean-Paul II, au nom de ses propres principes, de liberté, de droits de l’homme, de dialogue, constate la rébellion, à l’amiable. Pour n’avoir pas à sanctionner, à excommunier les chefs, il tente d’expliquer ce mouvement et ainsi il le rend légitime  :

«  Au point de départ de ces conceptions, on note l’influence plus ou moins masquée de courants de pensée qui en viennent à séparer la liberté humaine de sa relation nécessaire et constitutive à la vérité.  »

C’est ici le point crucial de cette opposition du Pape avec le courant révolutionnaire, et c’est son cauchemar  : cette portée au pinacle de la liberté, c’est lui qui l’a décidée et prêchée partout dans le monde. La voyant aujourd’hui adorée, idolâtrée au mépris de toute vérité, de toute autorité, il ne veut ni céder aux révolutionnaires en leur abandonnant sa place de leader, ni rétracter ses utopies, revenir sur les gains de la révolution conciliaire et lui-même s’engager dans la voie du salut, de la Contre-Réforme catholique.

Alors, voici les Cahiers de doléances de cette nouvelle Révolution à ce nouveau Louis XVI, récapitulés par lui-même  :

«  Ainsi, on repousse la doctrine traditionnelle de la loi naturelle, de l’universalité et de la validité permanente de ses préceptes  ; certains enseignements moraux de l’Église sont simplement déclarés inacceptables  ; on estime que le Magistère lui-même ne peut intervenir en matière morale que pour “ exhorter les consciences ” et “ pour proposer les valeurs ” dont chacun s’inspirera ensuite, de manière autonome, dans ses décisions et dans ses choix de vie.  »

Le Pape se plaint, gémit, mais il n’est pas près de démissionner. Il réagit en paroles, non en actes, fermement  :

«  Il faut noter, en particulier, la discordance entre la réponse traditionnelle de l’Église et certaines positions théologiques, répandues même dans des séminaires et des facultés de théologie, sur des questions de première importance pour l’Église et pour la vie des chrétiens, ainsi que pour la convivialité humaine. On s’interroge notamment  : les commandements de Dieu, qui sont inscrits dans le cœur de l’homme et qui appartiennent à l’Alliance, ont-ils réellement la capacité d’éclairer les choix quotidiens de chaque personne et des sociétés entières  ? Est-il possible d’obéir à Dieu, et donc d’aimer Dieu et son prochain, sans respecter ces commandements dans toutes les situations  ?  »

Et voilà dressée, sur un ton haletant, la table des matières dont aura à traiter l’encyclique. Quelle anarchie  ! Quel désordre mental  ! Quelle impertinence, et insolence, et insulte à Dieu même dans cette contestation massive et désordonnée  !

Alors, dans ce grand déballage, voici que Jean-Paul II, changeant de rôle et cessant de jouer à l’«  expert en humanité  », pour parler en Souverain Pontife et Vicaire de Jésus-Christ, va lui-même s’opposer à Lui-même. Voici l’accusation majeure, mortelle, portée contre ses adversaires  :

«  Comment, sexclame-t-il, peut-on mettre en doute le lien intrinsèque et indissoluble unissant entre elles la foi et la morale, comme si l’appartenance à l’Église et son unité interne devaient être décidées uniquement par rapport à la foi, tandis qu’il serait possible de tolérer en matière morale une pluralité d’opinions et de comportements, laissés au jugement de la conscience subjective individuelle ou dépendant de la diversité des contextes sociaux et culturels  ?  »

Autrement dit  : Comment faire de la foi le seul critère d’appartenance à l’Église catholique et la condition du salut éternel des âmes laissant à chacun la liberté de ses options morales et de sa conduite, au jugement de sa conscience et au seul conseil de ses caprices  ? Unité dans la foi, liberté des mœurs et fraternité entre nous, c’est impossible  ! La foi et les mœurs se touchent et se commandent mutuellement en un tout indissociable.

Jean-Paul II a raison, contre ses théologiens moralistes. Mais nous lui reprochons aussi ardemment le sophisme contraire, humaniste, gnostique, relativiste  : unité dans la morale, pluralisme dans les dogmes, autant dire décence, dignité dans les mœurs, licence et fantaisie dans la pensée… Comment faire de la morale et du service de l’homme le programme unique de l’Église en mission dans tout l’univers, sans du tout démontrer d’abord l’existence de Dieu aux athées, la divinité de Jésus-Christ aux juifs et aux islamistes, la sainteté et l’unité de l’Église aux protestants, et aux catholiques eux-mêmes la nécessité de la pratique des sacrements pour le salut de leurs âmes et la résurrection des corps  ?

Vous avez, Très Saint Père, bradé l’orthodoxie, vous satisfaisant d’une discipline morale qu’exige votre sentiment de la dignité de l’Homme. Ils vous répondent, eux, en bradant notre vieille discipline morale sans se soucier d’ébranler une orthodoxie dont ils n’ont nul besoin. Revenez donc à la vraie foi catholique, et prêchez-la comme vos 263 prédécesseurs, et vous verrez la sainte morale catholique renaître avec elle  !

Mais non  ! Jean-Paul II campera sur ses positions et soutiendra sa conception humaniste de la morale contre l’humanisme immoral de ses objecteurs. Sans solution  !  ! C’est ce qu’il annonce enfin  :

5. «  Dans un tel contexte, la décision a mûri en moi (sic) d’écrire […] une encyclique destinée à traiter “ plus profondément et plus amplement les questions concernant les fondements mêmes de la théologie morale ” […].

«  Je m’adresse à vous, vénérés Frères dans l’épiscopat qui partagez avec moi la responsabilité de garder “ la saine doctrine ” (2 Tm 4, 3) dans l’intention de préciser certains aspects doctrinaux qui paraissent déterminants pour faire face à ce qui est sans aucun doute une véritable crise, tant les difficultés entraînées sont graves pour la vie morale des fidèles, pour la communion dans l’Église et aussi pour une vie sociale juste et solidaire.  »

Ici, les buts de l’effort à consentir pour en finir avec cette crise, cet énorme désordre mental couvrant et aggravant le désordre moral, sont étrangement définis. La moralité individuelle, la convivialité, le sociabilisme… sont des fins bien horizontales, laïques et terrestres, pour un Pape, pour les évêques, pour l’Église de Jésus-Christ  ! Preuve que je ne mens pas en accusant Jean-Paul II d’avoir sacrifié la réalité de nos mystères, pour ne plus y voir qu’une gnose impalpable, tout l’effort des hommes devant se porter sur la construction d’une humanité nouvelle en ce monde, digne, fraternelle et prospère. (…)

PREMIER CHAPITRE
L’HORREUR INAPERÇUE DE L’ERREUR QUIÉTISTE

Dans l’encyclique, ce chapitre a pour titre  :

“ MAÎTRE, QUE DOIS-JE FAIRE DE BON  ? ”
Le Christ et la réponse à la question morale.

6. «  Un homme s’approcha…  » (Mt 19, 16)

«  Le dialogue de Jésus avec le jeune homme riche, rapporté au chapitre 19 de l’Évangile de saint Matthieu, peut constituer une trame utile pour réentendre, de manière vivante et directe, l’enseignement moral de Jésus.  » (…)

On s’étonnera donc du titre que je viens de donner à ce premier chapitre, et d’autant plus qu’une lecture cursive du texte pontifical laisse une excellente impression de spiritualité chaleureuse et même de mysticisme profondément chrétien, donc catholique. (…) Cependant, c’est l’Évangile lui-même qui est intégralement falsifié, et dans la pensée même du Pape. (…) Il en résultera, quatre erreurs  : sur l’homme  ; sur Dieu  ; sur la vie éternelle  ; sur les voies du salut. (…)

PREMIÈRE ERREUR  : SUR L’HOMME PAÏEN, JUIF OU CHRÉTIEN

7. «  Et voici qu’un homme…  » (Mt 19, 16)

«  Dans le jeune homme, que l’Évangile de Matthieu ne nomme pas, nous pouvons reconnaître tout homme qui, consciemment ou non, s’approche du Christ, Rédempteur de l’homme, et qui lui pose la question morale.  »

On ne voit pas bien quel rapport, “ figuratif ”, pourrait exister entre ce jeune juif et tout homme censé rencontrer le Christ, mais où  ? Quand  ? et dans quelles conditions  ? pour lui “ poser la question morale ”… La suite du discours pontifical accentue cette impression de totale abstraction du thème de l’homme qui interroge un Dieu inconnu sur son destin, à cent lieues de l’événement historique et tout à fait singulier raconté par les évangélistes synoptiques  :

«  Pour le jeune homme, avant d’être une question sur les règles à observer, c’est une question de plénitude de sens pour sa vie.  »

Au contraire  ! Le jeune homme riche de l’Évangile n’est pas n’importe qui. Il hérite des richesses d’Israël, «  à qui appartiennent l’adoption filiale, la gloire, les alliances, la législation, le culte, les promesses et aussi les patriarches et de qui le Christ est issu selon la chair, lequel est au-dessus de tout, Dieu béni éternellement  !  » selon saint Paul aux Romains (9, 4-5). Parler à son sujet d’une “ question de plénitude de sens pour sa vie ”, c’est outrageusement banaliser la religion juive, la vocation du peuple élu, et niveler toutes les religions à leur plus petit commun dénominateur, celui de l’effrayante ignorance et inertie spirituelle de nos contemporains. (…)

8. «  Maître, que dois-je faire de bon pour obtenir la vie éternelle  ?  » (Mt 19, 16)

C’est ici une nouvelle transposition, du récit évangélique à ce qu’il est sensé figurer, l’humanité gonflée d’aspirations qu’on lui imagine à plaisir. (…) Où cette reconstitution psychologique de la rencontre nous mène-t-elle, quand il s’agit très précisément d’un juif sincère qui hésite et finalement recule sur le chemin de la foi en Jésus, son Messie et Fils de Dieu Sauveur  ? C’est simple  : le Pape assimile sans aucun fondement ce jeune israélite, prince parmi son peuple, “ que Jésus aima ” et qui pourtant ne sut pas le suivre… à tout homme, n’importe lequel, n’importe qui, aussi bien l’athée, le païen si évidemment au-dessous du juif, que le chrétien baptisé et fidèle disciple du Christ. À tous et à n’importe qui, il attribue de semblables désirs, sentiments et interrogations, pour les accrocher au char triomphaliste de l’Église postconciliaire, seule capable de leur enseigner la morale qu’ils ont soif d’apprendre  :

«  Il convient que l’homme d’aujourd’hui se tourne de nouveau [?!] vers le Christ pour recevoir la réponse sur ce qui est bien et sur ce qui est mal.   »

Vers le Christ, assurément  ! (…) Mais que nous enseigne-t-il  ? Le Pape répond en interprétant le message évangélique à la lumière de Vatican II pour les temps nouveaux. Et là, ça dérape  :

«  À la source et au sommet de l’économie du salut, le Christ, Alpha et Oméga de l’histoire humaine, révèle la condition de l’homme et sa vocation intégrale…  »

Par pitié pour mon lecteur, je le préviens de la chute qui l’attend. Au moment où il brûle d’entendre le Christ, par son Vicaire, nous révéler le secret de notre “ vocation intégrale ” à tous, (…) Jean-Paul II cite sa première encyclique  : Redemptor hominis. Voici  :

«  C’est pourquoi “ l’homme qui veut se comprendre lui-même jusqu’au fond (  !) ne doit pas se contenter pour son être propre de critères et de mesures qui seraient immédiats, partiaux, souvent superficiels et même seulement apparents (vous suivez  ?); mais il doit, avec ses inquiétudes, ses incertitudes et même sa faiblesse et son péché, avec sa vie et sa mort (et quoi encore  ?), s’approcher du Christ. Il doit, pour ainsi dire, entrer dans le Christ (  !) avec tout son être, il doit “ s’approprier ” et assimiler toute la réalité de l’Incarnation et de la Rédemption pour se retrouver lui-même.

(Vous avez bien lu  : «  pour se retrouver lui-même  »  ! Est-il donc si passionné de son moi qu’il cherche en tout, tel Narcisse, un reflet de sa nudité  ?)

“ S’il laisse ce processus se réaliser profondément en lui (  !), il se produit alors des fruits non seulement d’adoration envers Dieu, mais aussi de profond émerveillement pour lui-même.  ”   »

Le dérapage est complet et la chute totale. Je comprends par quelle démarche sinueuse Jean-Paul II parvient encore une fois à l’autolâtrie qui est le fond de son personnage et qu’il veut instituer en morale universelle, “ en toute liberté … fondée sur la vérité ”. Dans ce chapitre, le mot “ homme ” et ses dérivés apparaissent plus de quatre-vingt-dix fois, et ne le cèdent qu’en de rares endroits aux mots “ croyants ”, “ chrétiens ”, puis “ nous ” et “ vous ”, pour atteindre à “ disciples du Christ ” et outrer jusqu’à “ fils de Dieu ”, comme si cette gradation aboutissait universellement à la divinisation de tout homme, sans barrières inamovibles, ni chicanes de retenue, ni passeport  !

J’ai compris le dessein du Pape, d’identifier, dans cette “ morale fondamentale ” nouvelle, tous les hommes à ce fils d’Israël d’une pureté exceptionnelle et d’une bonne volonté tout de même hésitante, dont on ne sait si elle aboutît ou non à sa conversion  ! Ainsi, de créditer les athées eux-mêmes, les païens, les juifs, les schismatiques et les hérétiques, au même titre que les catholiques, jamais nommés comme tels, d’un pareil désir de perfection morale, de Bien absolu, de Vie éternelle, leur valant dès l’abord 1’“ amour de Jésus ” et leur justification. (…)

DEUXIÈME ERREUR  : SUR DIEU TRÈS BON

La dénonciation de cette gravissime erreur, qui est le stade ultime de l’hérésie quiétiste  ! est difficile parce qu’elle consiste en la démonstration d’une omission. Pour la faire apparaître, il suffit de faire la liste des Noms divins ou Perfections divines qu’ignore ou méprise notre Auteur, et d’en attester l’existence par l’Écriture sainte, à toutes les pages  ! les Conciles, les Papes et les Docteurs de l’Église, les écrits, la vie des saints. Je n’ai trouvé dans cet exposé prétendu de la Morale fondamentale catholique, pas un mot, pas un adjectif, pas un adverbe qui évoque si peu que ce soit la Justice de Dieu, Souverain Législateur et Juge des vivants et des morts. Aucune mention, jamais, n’est faite de sa Colère sans cesse déchaînée contre les impies – d’impies, d’ailleurs, il n’y en a pas  ! – ni de ses châtiments contre son Peuple pour le faire revenir à Lui, ni de ses malédictions innombrables contre les nations païennes dans les Livres prophétiques. L’encyclique ignore, le Pape oublie tout cela.

Si nous en croyons Jean-Paul II, Dieu fait Alliance avec l’humanité, dès le premier jour. Et chaque fois qu’il la renouvelle en la perfectionnant, il l’assortit d’une Loi “ inscrite à jamais dans le cœur de l’homme ” (n° 12) pour “ l’ordonner avec sagesse et avec amour à sa fin ” (ibid.). À chaque resserrement de cette Alliance, ses commandements sont liés à une promesse qui grandit en valeur et en magnificence en même temps que se révèle davantage la bonté de Dieu, qui est le Bien, notre Bien, notre Béatitude.

Ainsi, le bien de l’homme, c’est d’appartenir à Dieu, de lui obéir (n° 11). Comment y manquerait-il  ? Sinon par distraction ou par faiblesse, ou par maladie…

Tout cela est si touchant, si intéressant, si merveilleux qu’il n’y a dans le contrat inégal de ces diverses alliances, ni utilité, ni besoin, ni avantage à les assortir encore d’obligation sous peine de sanctions, et de sanctions aussi terrifiantes que les récompenses promises seraient encourageantes, attirantes… C’est, sur le trône de saint Pierre, l’avènement de la morale maçonnique, sans obligation ni sanction. (…)

Relevons quelques textes de l’encyclique, quitte à y répondre par l’une ou l’autre des milliers de Paroles divines tirées de l’Écriture sainte ou du Magistère de l’Église. (…)

10. «  Dieu se fait reconnaître comme Celui qui “  seul est le Bon  ”, Celui qui, malgré le péché de l’homme, continue à rester le modèle de l’agir moral de l’homme […]. Celui qui, fidèle à son amour pour l’homme, lui donne sa Loi, pour rétablir l’harmonie originelle avec le Créateur et avec la création, et plus encore pour l’introduire dans son amour  : “ Je vivrai au milieu de vous, je serai votre Dieu et vous serez mon peuple.  ” (Lv 26, 12)  »

On croirait cela déclaré à l’humanité entière. Non  ! imprécision, mensonge encore. Cela est dit au Peuple de Dieu, aux Hébreux, circoncis, sanctifiés dans le désert. Mais pour que nul n’imagine que Dieu aime ce peuple pour lui-même et inconditionnellement, cette admirable promesse de bénédictions que Jean-Paul II vient de citer, s’insère dans un contexte que je Le mets, Lui-même, au défi de citer pour endiguer l’égarement des esprits. Et qu’en attendant, vous trouverez tout simplement dans vos Bibles, au livre du Lévitique, chapitre XXVI, sous les titres non équivoques de “ Bénédictions ” et de “ Malédictions ”…

«  Si vous vous conduisez selon mes lois, si vous gardez mes commandements et les mettez en pratique, je vous donnerai  » tout à satiété, le pain, la paix, la fécondité  ; «  je maintiendrai avec vous mon alliance  ; j’établirai ma demeure au milieu de vous, et je ne vous rejetterai pas  », et ici se situe le court verset cité par le Pape (Lv 26, 12). Mais aussitôt, voici la menace de malédictions qui, de fait, tomberont sur ce peuple infidèle, figure de l’humanité, et j’ose le dire, de l’Église future en ses membres pécheurs  :

«  Mais si vous ne m’écoutez pas et ne mettez pas en pratique tous ces commandements, si vous repoussez mes lois, rejetez mes coutumes et rompez mon alliance, j’agirai de même avec vous.  »

Là-dessus, un oracle effrayant annonce toutes les calamités les plus horribles, manifestant la Colère d’un Dieu terrible dans l’exécution de ses desseins, et les châtiments que réclame sa Sainteté de justice outragée. (…) (Lv 26, 30).

Mais enfin, à travers ces dramatiques péripéties, le salut se fraiera un chemin  : «  Ils confesseront leurs fautes et celles de leurs pères, fautes commises par fraude envers moi, pire  ! par rébellion contre moi. Mais après que je me serai opposé à eux et les aurai livrés à leurs ennemis, leur cœur incirconcis s’humiliera, alors ils expieront leurs fautes. Je me rappellerai mon alliance avec Jacob et mon alliance avec Isaac, et mon alliance avec Abraham, je me souviendrai de la Terre.  » (Lv 26, 40-42)

Tel est aussi bien le langage de l’Évangile et celui de Notre-Dame de Fatima, au Cœur Immaculé. Mais tel n’est pas du tout, du tout le langage de l’encyclique, ni du C.E.C., ni du Concile. Ceci est langage de faux prophètes, cela est Parole de Dieu. Il faut choisir pour ou contre la Vérité.

TROISIÈME ERREUR  : SUR LA VIE ÉTERNELLE

Là est la plus énorme tromperie du Concile, du Catéchisme, de l’Encyclique, la plus habilement enrobée sous le langage fallacieux des pires modernistes, démasqués, dénoncés, maudits par saint Pie X. C’est le mensonge sur l’Au-delà  : sur la Vie éternelle. De quelque nom qu’on la désigne, elle doit être “ l’unique objet de nos travaux  ”, comme dit notre petite sainte chérie, Thérèse de l’Enfant-Jésus de la Sainte-Face. Elle est donc le bien suprême, la fin ultime que toutes les morales classiques établissent en ressort premier et dernier des efforts des hommes en vue de leur propre bonheur, du salut de leurs proches et de la gloire de Dieu. (…)

Au fil de ce chapitre donc, peut-on savoir, ou découvrir, ou discerner ce que croit Jean-Paul II concernant la Vie éternelle  ? Voici les minces indices qu’à la loupe j’ai pu récolter… Pauvre glane  !

Qu’apprend-on de cette vie éternelle  ? Fort peu de choses. (…)

  • Au n° 8, il est question de «  la vie éternelle   », mais comme «  le plein accomplissement de la destinée personnelle   » de l’homme. Et du «  Royaume de Dieu  », mais dans son sens immédiat, historique, terrestre.
  • Au n° 9, c’est «  Dieu qui est la source du bonheur de l’homme   », mais comme unique bonté, plénitude de vie, fin ultime de l’agir humain, «  béatitude parfaite  »… ici-bas. (…)
  • Au n° 23, l’Auteur écrit  : «  La promesse de la vie éternelle est liée au don de la grâce, et le don de l’Esprit que nous avons reçu constitue déjà “ les arrhes de notre héritage ” (Ep 1, 14).   » Ah  ! c’est bien ce dont le jeune homme riche désirait “ hériter ”, selon son mot très précis (kléronomésô). Mais quel donc héritage  ? On ne sait rien de cet héritage, ni de ce Nouveau Testament, à Rome  ? (…)

Eh bien  ! cela donne sur la vie, sur la mort, et sur le jugement de Dieu, le ciel, le purgatoire, les limbes, l’enfer, l’éternité, de grandes… imprécisions. (…)

  • 27. «  Il appartient à l’Église d’annoncer en tout temps et en tout lieu les principes de la morale, même en ce qui concerne l’ordre social, ainsi que de porter un jugement sur toute réalité humaine, dans la mesure où l’exigent les droits fondamentaux de la personne humaine ou le salut des âmes.  »

J’admire la désinvolture de cette queue de phrase… “ ou le salut des âmes ”, qui vient comme un cheveu sur la soupe des droits de l’homme  !

La suite et fin redouble d’insistance sur l’autorité de l’Église pour trancher tout débat moral et faire loi en tout ce qui touche l’homme, sa vocation, son destin, sa liberté, son bonheur et que sais-je encore  ? peut-être son Ciel  ? (…) Non, il ne sera question que «  d’aider l’homme sur le chemin vers la vérité et vers la liberté.  »

Voilà tout notre Ciel  : la Vérité… la Liberté  !

Une chose est sûre. Celui qui a écrit cette encyclique ne croit pas à la vie éternelle du Ciel et encore moins, s’il est possible, à l’enfer éternel. Malgré le Credo de saint Athanase  :

«  Notre-Seigneur Jésus-Christ siège à la droite de Dieu, Père tout-puissant, d’où il viendra juger les vivants et les morts. À sa venue, tous les hommes ressusciteront avec leur corps et rendront compte, chacun, de leurs actes ceux quiont bien agi iront dans la vie éternelle, et ceux qui ont mal agi, au feu éternel.

«  Telle est la foi catholique. Si l’on n’y croit pas fidèlement et fermement, on ne pourra être sauvé.  »

Un Pape qui ne croit pas à l’enfer et pour ce motif n’en menace pas les méchants, ne pense, ne dit, ne fait rien pour les en détourner et sauver, où ira-t-il  ?… Oremus pro Papa nostro Joanne Paulo II  !

QUATRIÈME ERREUR  : ERREUR SUR LES VOIES DU SALUT

25.«   Et voici que je suis avec vous pour toujours jusqu’à la fin du monde.  » (Mt 28, 20)

«  Le dialogue entre Jésus et le jeune homme riche se poursuit, d’une certaine manière, dans toutes les périodes de l’histoire, et encore aujourd’hui. La question  : “ Maître, que dois-je faire de bon pour obtenir la vie éternelle  ? ” naît dans le cœur de tout homme, et c’est toujours le Christ, et lui seul, qui donne la réponse intégrale et finale.  »

En terminant cette exposition de la doctrine morale catholique, le Pape rappelle, en insistant à bon droit, que c’est Jésus et Jésus-Christ seul qui a enseigné une fois pour toutes aux hommes les voies du salut qui conduit à la Vie éternelle. (…)

27. «  Dans l’unité de l’Église, promouvoir et garder la foi et la vie morale, c’est la tâche confiée par Jésus aux Apôtres, tâche qui se poursuit dans le ministère de leurs successeurs. C’est ce que l’on retrouve dans la Tradition vivante, par laquelle, comme l’enseigne le concile Vatican II, “ l’Église perpétue dans sa doctrine, sa vie (  ?) et son culte (  ?), et elle transmet à chaque génération tout ce qu’elle est elle-même (  ?), tout ce qu’elle croit (  !)… ” Par cette tradition, les chrétiens reçoivent “ la voix vivante de l’Évangile ” (  !), comme expression fidèle de la sagesse et de la volonté divines.  »

De toute manière, «  comme l’affirme le Concile, “ la charge d’interpréter de façon authentique (sic)la parole de Dieu, écrite ou transmise, a été confiée au seul Magistère vivant (sic) de l’Église dont l’autorité s’exerce au nom de Jésus-Christ.  ”  » (…)

S’il éprouve le besoin d’associer le Magistère apostolique puis ecclésiastique à cette œuvre de conservation et d’adaptation (aïe  !) culturelle (aïe  !), dans le respect de la tradition, vivante (aïe  !), de la Parole vivante (aïe  ! aïe  !) du Christ dont l’Église actuelle (aïe  !) est l’authentique (aïe  !) témoin… c’est pour nous ranger comme des ilotes à toutes les nouveautés et inventions de l’Église postconciliaire, wojtylienne, se disant source souveraine, actuelle, immédiate et indiscutable de la Loi morale. (…)

Le Pape réchauffe ainsi la vieille théorie des modernistes, condamnée par saint Pie X, d’une doctrine vivante, évolutive, qui aurait à faire peau neuve, comme par hasard, en leur temps – c’était en 1907 – et encore au nôtre – pour l’an 2000  ! sous prétexte de changement des mentalités ou de pluralité des cultures.

La conclusion est la même  : “ révolution culturelle ” à l’époque du Concile, “ inculturation ” sous Jean-Paul II. (…)

DEUXIÈME CHAPITRE
MARTIN LUTHER II CONTRE SES ANABAPTISTES

La liberté moderne, oui  ! mais dans la Vérité de l’homme, proclame Jean-Paul II.
— Hé  ! Quelle donc Vérité  ? pour autoriser telle liberté  !
“ NE VOUS MODELEZ PAS SUR LE MONDE PRÉSENT  ” (Rm 12, 2)

Tel est le titre du deuxième chapitre de l’encyclique, et son exergue, les exergues sont toujours importants  : “ Enseigner ce qui est conforme à la saine doctrine ” (cf. Tt 2, 1). On en tirera la conviction que Jean-Paul II ne saurait tomber dans aucun des deux crimes qu’il dénonce par ces deux graves avertissements repris de Saint-Paul. (…)

Par “ Veritatis splendor ”, le pape Jean-Paul II va faire briller aux yeux du monde ébloui la splendeur encore jamais révélée de la divine Vérité qui annonce et fonde la Liberté de l’homme. (…) Il avance donc cette pièce maîtresse qui tient en ces mots étranges  : «  La vérité donne sa forme à la liberté.  » Il croit ces mots divins, je les tiens pour sataniques. (…)

DE L’AUTORITÉ SOUVERAINE ET SÛRE DU PAPE
FACE AUX THÉOLOGIENS ET MORALISTES

29. (…) Le Pape, après le Concile, ne flatte tellement les théologiens que pour se donner quelque droit de les morigéner… Voici la flatterie éhontée  : «  Les efforts de nombreux théologiens, soutenus par les encouragements du Concile (hélas, c’est trop vrai  !) ont déjà porté leurs fruits, par des réflexions intéressantes et utiles (  !) sur les vérités de la foi qu’il faut croire et appliquer dans la vie (c’est d’un banal à bien rire  !), présentées sous des formes qui répondent davantage à la sensibilité et aux interrogations des hommes de notre temps. L’Église, et en particulier les évêques, auxquels Jésus-Christ a confié avant tout le ministère d’enseignement, accueillent ces efforts avec gratitude et encouragent les théologiens (on dirait du roi Louis XVI, flattant la canaille du tiers-état pour tenter de l’emporter sur Mirabeau, Sieyès et autres francs-maçons) à poursuivre leur labeur (  !), animés (tu parles  !) par une profonde et authentique “ crainte du Seigneur, principe de savoir ” (Pr 1, 7).   »

J’en rougis de honte pour le Vicaire de Jésus-Christ  ! Ces flagorneries à l’égard de Küng, Drewermann et autres défroqués, pour obtenir d’exercer son droit de remontrance  ! sans aller cependant, comme Louis XVI, jusqu’à mettre son veto… (…)

Ensuite, Jean-Paul II couvre sa nouveauté à lui, de doctrine et de mœurs, des appels conciliaires et post-conciliaires à l’innovation, tandis qu’il éprouve le besoin et comprend la nécessité de rappeler aux évêques leur devoir, de mettre le holà au désordre mental et moral des néo-théologiens et néo-moralistes qui dépassent les bornes de sa propre hardiesse. (…) Mais voici le dogme central, la vérité révélée par Jean-Paul II  : la Liberté de l’homme enfin reconnue  !

A. LE MONDE AUJOURD’HUI REVENDIQUE POUR L’HOMME LA LIBERTÉ.

Le Pape prend tout d’abord appui sur les revendications des hommes…

31. «  Les problèmes humains qui sont les plus débattus et diversement résolus par la réflexion morale contemporaine, se rattachent tous, bien que de manière différente, à un problème crucial (sic  !), celui de la liberté de l’homme. Il n’y a pas de doute que notre époque est arrivée à une perception particulièrement vive de la liberté. “ La dignité de la personne humaine est, en notre temps, l’objet d’une conscience toujours plus vive ”, comme le constatait déjà la déclaration conciliaire Dignitatis humanæ sur la liberté religieuse.  »

Déjà, cette vague de fond qui soulève l’humanité contre toutes ses digues, au nom de la Liberté  ! me paraît l’effet d’une infestation plus diabolique que divine. Et sa constatation par le Concile, naguère, et encore aujourd’hui par Jean-Paul II, comme d’une évolution innocente, normale, voire heureuse et même providentielle, me paraît à moi un signe d’apostasie de l’Église en sa tête plutôt que d’une faveur de l’Esprit-Saint. (…)

Après avoir donné la mesure de son savoir encyclopédique, et ayant examiné et réfuté toutes les formes inadmissibles de réduction ou d’explosion de la liberté humaine, Karol Wojtyla monte sur le podium – je n’ose dire dans la chaire de Vérité  ! – pour nous délivrer son message personnel, nouveau et singulier, message d’amour, de réconciliation, de prospérité, de bonheur. Enfin, “ Dieu et la Liberté ”, ce mot mille fois répété par les libéraux du siècle dernier, dix fois refusé et condamné par les Papes de l’époque, devient non seulement excusable, voire admissible  ! il est l’expression enthousiaste d’une sublime Vérité, selon laquelle c’est Dieu même qui institue et sacre souveraine la Liberté de l’homme.

C’est son dogme central, c’est la réconciliation évidente et définitive de l’Église avec le monde moderne, et c’en est la dernière chance. Comme Lamennais l’avait annoncé, c’est cela ou c’est la mort de l’Église. Mais non  ! C’est le renversement des murailles du ghetto ecclésiastique, clérical, comme des blindages de l’opposition libérale, humaniste et athée.

B. DIEU A CRÉÉ L’HOMME POUR LA LIBERTÉ.

Avant Karol Wojtyla, le moteur du mouvement humain, de l’agir physique ou de l’agir moral, et ses diverses commandes, tendances, instincts, réflexes conditionnés, raisonnements, volontés, décisions, tout l’équipement vivant de l’automoteur humain, était commandé par le Dieu Premier moteur universel. Et l’homme n’avait de pouvoir que venant de Dieu, et donc de droit, c’est-à-dire de pouvoir moral, de pouvoir social légitime qu’en dépendance et délégation de Dieu, dans la soumission à son Autorité souveraine. Il n’y avait de droits de l’homme que décrétés par Dieu selon son Bon Plaisir.

Toute la pensée de Karol Wojtyla, depuis son adolescence, s’insurge contre cette doctrine catholique et, tout court, cette simple et éternelle vérité. Il rend donc responsable l’Église de jadis d’avoir provoqué contre elle et contre Dieu la juste révolte des hommes libres, rejetant l’enfant avec l’eau du bain  : rejetant le carcan de la souveraineté et, du même coup, l’existence d’un Dieu Tout-Puissant, humiliateur et tortionnaire de l’homme son esclave, sa “ créature ”  ! La liberté n’existe dès lors que dans le refus de toute soumission, et son acte héroïque culmine en un décret capital  : la mort de dieu décidée par l’Homme.

Pour que disparaisse cette folle révolte contre l’Autorité de Dieu et les autorités dérivées de Lui, pour que cessent tout athéisme et tout anticléricalisme, il faut que quelque médiateur prenne l’initiative du dialogue et de la réconciliation, mais sur quelle base  ?

Pour Karol Wojtyla, il faut se résoudre à détrôner Dieu et, en sciant son Autorité et sa Justice, ne laisser subsister que “ Dieu le Bon ”, l’Amour sans limites ni condition, Celui qui, loin de brimer la liberté de sa créature, la dote d’une dignité, d’une valeur, de droits sans formes de sujétion ni de contrôle, de jugement, de sanctions, de colère, de damnation  ; tout cet appareil, vindicatif et répressif, produisant un effet d’aliénation insupportable, une impression d’irrespect et de déshonneur. Voilà  !

Alors, Karol Wojtyla, après Luther, beaucoup plus dialecticien, plus mécanicien de concepts que lui, a bricolé ces deux moteurs en série, de la Volonté divine et de la liberté humaine, de telle manière que le couplage s’opère selon le bon plaisir de l’un et de l’autre. Voici cette nouveauté  :

34. «  “ Maître, que dois-je faire de bon pour obtenir la vie éternelle  ? ” La question morale, à laquelle le Christ répond (mais ici le Pape se garde bien de dire ce qu’il répond  !), ne peut faire abstraction de la question de la liberté, elle la place même en son centre (l’Auteur ne précise pas de quelle manière, tant il se sert du Christ comme de son propre faire-valoir et porte-parole  !), car il n’y a pas de morale sans liberté…  » (…)

Le Concile avait réalisé un premier effort visant à toute ingérence ecclésiastique ou civile, et même familiale, avait abouti – au cours de débats laborieux – à subordonner la liberté de l’homme à la seule obligation morale intime, au seul devoir qui puisse passer pour fondateur du droit à la liberté, à savoir la recherche de la vérité et ensuite l’attachement à sa seule loi. C’était un peu léger, un peu subjectif, insaisissable, et très visiblement contradictoire.

Un second effort nous est annoncé par Jean-Paul II, ultime défi (…) lancé aux théologiens dont il vient de réfuter les erreurs libertaires, subjectivistes et individualistes, tout en ayant exalté la liberté chrétienne en termes sublimes. (cf. n° 17). Il consiste dans la soumission exclusive de la liberté à la vérité, vérité qui devrait être si intime à la personne qu’elle ne fasse pas dualité avec sa liberté et ainsi qu’on arrive par ce biais dialectique à harmoniser, sans possibilité de conflit ni de subordination, la Vérité de Dieu et la Liberté de l’homme. C’est le jeu de Jean-Paul II, que nous sommes appelés à apprécier.

Mais “ qu’est-ce que la Vérité  ? ” (…)

C. QUAND LA VÉRITÉ ET LA LIBERTÉ S’EMBRASSENT.

(…) Sa thèse de départ est expliquée ici fortement  : Dieu ne commande rien à l’homme, qui ne soit déjà virtuellement en la connaissance et la volonté profonde de l’homme. (…)

«  Dieu qui seul est bon, connaît (ah, connaît  !) parfaitement ce qui est bon pour l’homme en vertu de son amour même, il le lui propose (ah  !) dans les commandements.  »

C’est trop peu dire  ! C’est escamoter la Majesté de Dieu, son Autorité, ses Commandements en le rabaissant à un quelconque ami, et son autorité à une paternelle bienveillance, et ses commandements à des conseils. Non  ! ce n’est pas cela… Le Pape triomphe, mais par un sophisme mal ficelé  :

«  La Loi de Dieu n’atténue donc pas la liberté de l’homme et encore moins ne l’élimine  ; au contraire, elle la protège et la promeut…  » Et, pour se donner du champ, il charge à fond, de nouveau, contre les extrémistes qui revendiquent pour l’homme «  une telle autonomie morale que cela signifierait pratiquement son absolue souveraineté  ».

Bien sûr, Très Saint Père, mais votre plus constant adversaire n’a toujours pas de réponse à son objection  : que l’homme grandisse en vertu et en amour de Dieu, de son prochain et de lui-même, par la soumission aux commandements de Dieu, c’est incontestable. Mais qu’il grandisse en liberté, au sens où l’entend le dictionnaire  : «  pouvoir d’agir ou de ne pas agir, de choisir ceci ou cela   », en toute indépendance, comme le monde en revendique le droit, non, vraiment  ! (…)

Ce que la loi de Dieu opère en maîtresse dans les âmes c’est une très sage, très volontaire, très libre sainteté. Mais non la liberté sacrée, idéal de l’humanité moderne  : selon Larousse  : «  le droit que l’homme possède par nature d’agir sans contrainte extérieure  ». Car une contrainte aimée constitue la sainte liberté des enfants de Dieu, telle celle des Chartreux, et c’est pourtant au nom de la Liberté humaine, dont ils s’étaient volontairement privés par leurs vœux, que la République maçonnique française les arracha de leur cloître, par la force publique…, les contraignant à s’exiler du territoire républicain pour aller à l’étranger retrouver la sainte liberté de leur esclavage au Christ et à la Vierge Marie, dans l’amour filial du Dieu Tout-Puissant, leur Maître et Seigneur, notre Père céleste  !

«  Dieu a voulu laisser l’homme “ à son conseil ”(Si 15, 14).   »

38. «  Reprenant les paroles du Siracide, le concile Vatican II explique ainsi la “ vraie liberté  ” qui est en l’homme “ un signe privilégié de l’image divine ”  : “ Dieu a voulu ‘ laisser l’homme à son conseil ’ pour qu’il puisse de lui-même chercher son Créateur et, en adhérant librement à lui, s’achever ainsi dans une bienheureuse plénitude ” (Gaudium et spes, n° 17).  » (…)

C’est sur cette unique moitié verset de la Bible, tiré hors de son contexte, que le Concile et Jean-Paul II à sa suite veulent fonder, d’autorité divine, les assises du temple de la liberté de l’homme. C’est de plus un énorme et impardonnable contresens, car le mot du Siracide signifie le contraire  : Dieu a laissé Adam après son coup de tête libertaire (son péché) à sa guide… pour lui apprendre  ! et voilà l’homme livré à lui-même pour des siècles, des millénaires. Quand il saura bien ce qu’il en coûte à un enfant rebelle de se révolter contre son Père et de dissiper tous ses biens follement, Dieu enverra son Fils pour le sauver en lui offrant de venir à résipiscence, d’abdiquer sa liberté et de chérir comme autrefois la Loi de son Seigneur, car son joug est doux et son fardeau léger  !

Donc, la citation biblique tombe à faux, et ce qu’elle doit garantir est engagé dans ce contresens et, de vérité du Christ, devient erreur d’Antéchrist. (…) Elle consiste à faire de l’homme, au nom même de Dieu, un dieu semblable à Lui, Dieu, par l’avènement et le règne sans sujétion et sans contrainte de sa Liberté. (…) Pour se faire, le Pape procède très habilement car l’athéisme pratique qu’implique un tel culte de la Liberté, ne doit pas se faire spéculatif ni dogmatique  !

Nous touchons à l’ultime secret de Karol Wojtyla. Le voici enfin révélé.

D. DIEU NE COMMANDE À L’HOMME
QUE PAR LE COMMANDEMENT DE SA PROPRE RAISON.

40.«  La loi morale vient de Dieu et trouve en lui sa source  : à cause de la raison naturelle qui découle de la Sagesse divine, elle est, en même temps, la loi proprede l’homme.   »

C’est clair comme de l’eau de roche  : c’est Dieu qui commande, mais il s’efface, il efface les traces mêmes de son influence  ; ainsi ne reste à commander l’homme, que la raison de l’homme, lisez plutôt  :

«  En effet, la loi naturelle, comme on l’a vu, “ n’est rien d’autre (je souligne) que la lumière de l’intelligence mise en nous par Dieu. Grâce à elle, nous savons ce que nous devons faire et ce que nous devons éviter. Cette lumière et cette loi, Dieu les a données par la création  ” (référence imparable, à saint Thomas d’Aquin). La juste (sic  !) autonomie de la raison pratique signifie que l’homme possède en lui-même sa loi, reçue du Créateur (jadis  ! à l’origine, il y a des millions, des milliards d’années).  »

“ Ainsi, moi, j’ai d’ordres à recevoir de personne, vous m’entendez et de compte à rendre à personne. J’ai ma raison à suivre, et ça me regarde. C’est saint Thomas qui l’a dit, et le Concile qui l’a expliqué aux hommes d’aujourd’hui pour répondre à leurs demandes d’explication.  ”

Deux pas en avant, un pas en arrière, pour ménager l’adversaire  :

«  Toutefois, “ l’autonomie de la raison ne peut pas signifier la création des valeurs et des normes morales par la raison elle-même  ”(le Pape se cite lui-même, lors d’une algarade aux évêques étatsuniens). Si cette autonomie impliquait la négation de la participation de la raison pratique à la sagesse du Créateur et divin Législateur, ou bien si elle suggérait une liberté créatrice des normes morales en fonction des contingences historiques ou de la diversité des sociétés et des cultures, une telle prétention d’autonomie contredirait l’enseignement de l’Église sur la vérité de l’homme (G. S., n° 47).  »

Vous suivez  ? – Toutes les idéologies qui proclament l’autonomie de l’homme, d’où elles tirent la liste magique de ses droits et la revendication pour lui d’une totale liberté religieuse et civique, toutes impliquent le rejet de l’autorité de Dieu et, sinon de son existence, en tout cas de son ingérence dans les affaires humaines, donc toutes sont rejetées, de droit et de fait, par l’Église… sauf la gnostique construction que Jean-Paul II dresse sous nos yeux écarquillés, pour les besoins de sa cause. (…) Je la déclare éminemment sophistique, intenable, contradictoire et injurieuse à Dieu. (…)

E. LA VOLONTÉ DE DIEU SE RENCONTRE LIBREMENT
AU NIVEAU DE LA RAISON  ! IL N’Y A PAS DE PROBLÈME.

Voici l’explication wojtylienne, le mystère éclairci, du problème de la Liberté. Tout se passe sous la tente de la Raison, lieu de rencontre des ambassadeurs des deux parties. L’une, qui est Dieu, y délègue ses lois et conseils, bien polis, bien honnêtes qui gagnent nécessairement à eux la puissance conciliatrice, ou d’arbitrage. L’autre, qui est l’homme, s’y présente lui-même  ; il prend connaissance des propositions de Dieu auxquelles il souscrit tout à fait, tant elles répondent à ses intentions et désirs que d’ailleurs la Raison médiatrice lui vante grandement. Y ‘a pas d’ problème  !

41. «  L’autonomie morale authentique de l’homme ne signifie nullement qu’il refuse, mais bien qu’il accueille la loi morale, le commandement de Dieu  : “ Le Seigneur fit à l’homme ce commandement… ” (Gn 2, 16). La liberté de l’homme et la loi de Dieu se rejoignent et sont appelées à s’interpénétrer, c’est-à-dire qu’il s’agit de l’obéissance libre de l’homme à Dieu et de la bienveillance gratuite de Dieu envers l’homme. Par conséquent (  !), l’obéissance à Dieu n’est pas, comme le croient certains, une hétéronomie (loi dictée par un autre, je traduis  !), comme si la vie morale était soumise à la volonté d’une toute-puissance absolue, extérieure à l’homme et contraire à l’affirmation de sa liberté.  »

Le Pape fait une telle description, une telle charge caricaturale de l’ “ hétéronomie ”, pour nous persuader que tel ne peut être le cas des relations de Dieu avec sa créature quelle qu’elle soit. Et il nous laisse ouverte la seule solution, libératrice, de l’autonomie, si chère à nos contemporains… même cléricaux, même religieux  ! où quelque aménagement pourrait être envisagé, telle l’idée de “ théonomie participée ”, qui marie joyeusement les contradictoires, pour renvoyer réconciliés, d’accord, les ennemis d’hier, les uns partisans de la Liberté de Dieu dans la soumission de l’homme  ; et les autres, de la Liberté de l’homme dans la complaisance de Dieu. (…)

Conclusion provisoire. Pour le Pape, l’accord est évident, naturel, constant, entre les vraies exigences de Dieu et la vraie, l’authentique liberté de l’homme. Ce postulat est faux. La liberté de l’homme consiste à agir par lui-même selon ses choix  ; cette liberté physique lui permet avec la même force naturelle d’obéir à Dieu ou de lui désobéir, mais dès lors que la loi de Dieu se présente à lui, c’en est fini de sa liberté morale, qui, de toute manière, confrontée avec la liberté de Dieu, le fera saint ou pécheur, élu ou damné, sans diminuer sa liberté physique mais en l’atteignant dans tout son être, pour son salut ou pour sa perte.

Le Pape refuse ce conditionnement  ; et même il se montre impie, dans cette petite phrase qui lui a échappé, j’espère  ! quoiqu’elle exprime, dans ce même numéro 41, exactement la pointe avancée de sa “ splendide vérité ”  :

«  En réalité, si l’hétéronomie de la morale signifiait la négation de l’autodétermination de l’homme ou l’imposition de normes extérieures à son bien, elle serait en contradiction avec la révélation de l’Alliance et de l’Incarnation rédemptrice. Cette hétéronomie ne serait qu’une forme d’aliénation, contraire à la Sagesse divine et à la dignité de la personne humaine.   »

C’est poser des conditions à Dieu et des limites à sa loi  ; et c’est ériger la statue de l’homme et de la femme en idole pour les servir, lui et elle, jusqu’à les accompagner au séjour de Lucifer et parmi les siens. Absit  !

Il reste à préciser d’où vient l’erreur, de quel lambeau de vérité Jean-Paul II la fabrique pour réconcilier l’Église avec le monde, mais au prix de leur perte commune.

F. LA DÉMONSTRATION SOPHISTIQUE.

«  Suivre Jésus  », c’est suivre Dieu. — Suivre Dieu, c’est suivre la Loi naturelle.
Suivre la Nature, c’est suivre la Raison. Suivre la Raison, c’est suivre sa conscience.
— Obligé  ! C’est faire justement ce qui me plaît  !

Pour moi, tout est clair, dès lors que je refuse, comme professeur de philosophie, à la liberté aucune qualification morale, de vertu ou de vice, comme je les refuserais à la respiration, à la digestion. (…)

Ma liberté me sert au bien comme au mal, et si l’amour désordonné la revendique, la vertueuse charité l’exige pareillement  ; même empêchés par contrainte, l’une et l’autre se passent de toute manifestation extérieure pour s’entretenir et se fortifier à l’intime où nul n’a accès.

Pour Karol Wojtyla, il en va autrement. Homme supérieur, de soi infaillible, il veut que la Liberté (majuscule) soit considérée comme la première des perfections morales, dont la conquête, la possession, l’extension, la régence et la domination des choses intérieures et extérieures constituent le but de la vie. Le but ultime, la Béatitude, la Gloire.

Il lui faut alors, en tant que “ croyant  ”,rappeler à ses frères en libéralisme, francs-maçons ou communistes, que pareille “ morale ” n’empêche pas Dieu d’être Dieu, ni la Loi de Dieu de s’imposer à l’homme  ; c’est ce qu’il a fait jusqu’ici en les persuadant que cette allégeance n’enlèverait rien à leur liberté, mais la confirmerait. Rhétorique misérable, bien impuissante à convertir les athées et les “ laïcs ” à quelque foi ou morale religieuse que ce soit  ! Cependant, c’est dit  : Dieu veut la liberté de l’homme. Une liberté libérée de toute injuste tutelle, partant, de toute angoisse. C’est son luthéranisme autosuffisant.

Il lui faut encore, comme Docteur catholique, démontrer que la recherche de la liberté comme premier principe de la volonté humaine ne s’opposera jamais, en aucune occasion, à la Loi de Dieu, — c’est porter le paradoxe à son paroxysme  ! — à charge pour lui de prouver que Dieu ne veut rien, ni a priori, ni a posteriori, que de son côté l’homme ne le veuille librement et intimement  ; c’est à cette explication qu’il vient et revient encore, avec d’autant plus d’opiniâtreté que, premièrement, c’est impossible et que, deuxièmement, il y joue le sort de l’Église conciliaire, honneur et gloire… ou damnation. C’est la lutte contre ses anabaptistes. (…)

Trois numéros de l’encyclique (nos 43-45), développent ce merveilleux accord de la Sagesse divine et de la volonté ou liberté naturelle de l’homme au sein de cette Raison ou Loi qu’on dit naturelle pour la distinguer, dit le Pape, des comportements animaux  ! Faut-il citer tout au long cette démonstration puisée aux meilleures sources  ? à savoir saint Augustin, saint Thomas, et Léon XIII (comme par hasard  !). De quoi faire sensation dans le monde entier… pour étayer un mensonge  ! Allez-y voir vous-même.

Tout ce qui est dit là est vrai  : la “ Loi naturelle ” a Dieu pour source, elle a pour révélateur en l’homme le sentiment inné du bien et du mal, elle comporte un caractère normatif et une très remarquable aptitude à inspirer des jugements pratiques très nets, dans la vie courante, concernant nos choix particuliers en toutes circonstances. Comme le monde est bien fait, dans le corps de l’article en question (91, art. 2) saint Thomas établit admirablement que l’inclination de la nature conspire à entraîner la volonté dans le sens de la Loi, vers le Bien, contre le mal. À la bonne heure…

Mais, si la morale était tout enfermée en cette Loi naturelle, si la Sagesse de Dieu y était toute contenue ou ne nous était connue que par cette voie, le Pape dirait juste, et les saints docteurs de l’Église, Augustin, Thomas ne seraient pas abusivement invoqués là. Le malheur est, pour la compétence ou la sincérité des auteurs, correcteurs et rédacteurs de l’encyclique, qu’il y a d’autres systèmes législatifs dont a usé Dieu notre Juge suprême, et même d’autres systèmes qui interfèrent mais qui ont le diable pour inspirateur  ! ce qui complique singulièrement les libres options ouvertes à l’homme. Ces autres systèmes, que le Pape dissimule ici, et qu’il tentera bientôt de ramener artificieusement au seul qu’il admette et qui tient en la maxime stoïcienne  : “ Sequere naturam ”, Suis la Nature… et tu seras fils de Dieu  ! (…)

La réconciliation de la Liberté et de l’Autorité de Dieu, suprême Législateur et Juge des vivants et des morts, avec la moderne Liberté et la trop capricieuse volonté de l’homme, de tout homme  ! est loin d’être faite. La solution de l’encyclique repose en premier lieu sur une falsification éhontée de la pensée et de la lettre de saint Thomas  ; ensuite, sur un escamotage encore plus énorme de la doctrine immuable, et d’ailleurs divinement révélée, de la sainte Église. Sans parler de notre expérience commune du péché  ! (…) Car enfin, n’est-ce pas nous laisser ignorer le contenu intégral de cette question 91, que pourtant annoncent explicitement son titre général  : «  Des diverses espèces de lois  », et la distribution des matières traitées, en six questions, toutes utiles à notre propos  ?  :

«  1.Y a-t-il une loi éternelle  ? – 2. Une loi naturelle  ? – 3. Une loi humaine  ? – 4. Une loi divine  ? – 5. La loi estelle une ou comporte-t-elle diverses espèces  ?6. Peut-on dire qu’il y a une loi de péché  ? (et ici, notez-le tout de suite, la réponse est oui  !)   »

Sur le fond des choses, l’harmonie prétendue par Jean-Paul II entre la Loi divine et la Liberté de l’homme qui la trouve imprimée dans sa raison naturelle, est donc singulièrement battue en brèche par cette multiplicité et irréductibilité de tant de systèmes législatifs, si divers de contenu et d’autorité. En voici le bilan  :

1° Il existe, en opposition avec cette loi naturelle, innée, en l’homme pécheur, la loi contraire de la concupiscence, tare des fils d’Adam, selon la parole de saint Paul  : «  Je vois en mes membres une autre loi qui s’oppose à la loi de ma raison  » (Rm 7, 23); elle constitue l’argument central de saint Thomas, en cette même question 91, article 6  ! Il est donc mensonger de supposer un accord simple et spontané entre la Volonté de Dieu et la liberté de l’homme toujours en faveur de la loi de nature  ! L’homme est écartelé entre ces lois contraires «  de la chair et de l’esprit  », selon saint Paul. Qui ne le sait  ?  !

2° Il existe, en conséquence de la faute originelle, un obscurcissement de la raison, un certain flou, un mou dans la conscience de chacun, qui font douter que tous les hommes parviennent, toujours et partout, à se faire une connaissance sûre et infaillible de la Loi de Dieu. D’où la faillite du système optimiste selon lequel plus il y aura de liberté, meilleurs seront les choix des hommes  !

3° Mais encore et surtout, et c’est là que le nouveau luthéranisme de Jean-Paul II se fait antichrétien, la Loi naturelle, puis sa nouvelle formulation dans le Décalogue, ne suffisent pas au salut de l’homme  ! C’est un thème essentiel de la prédication apostolique  !

En effet, après l’échec de son premier dessein de salut, le Verbe divin a rempli son double rôle de Rédempteur et de Révélateur des mystérieux desseins de la bienveillance divine, par sa Vie et par son Évangile. Cette économie nouvelle impliquait des devoirs providentiellement nouveaux et surnaturels. Tous, sans contredire la Loi naturelle et la Loi mosaïque, sont indiscutablement au-delà de cet ordre, de nature, de raison et de conscience. Leur sagesse dépasse immensément les bornes de notre intelligence native, sans y contredire mais en la captivant jusqu’à paraître une “ folie ” aux yeux de la sagesse “ charnelle ”.

Ainsi, l’économie du Salut éternel ne vient pas seulement “ couronner ” une “ nature ” définitivement bâtie, selon l’adage scolastique facile, mais insuffisant  : «  Gratia non tollit naturam, sed perficit   », la grâce ne détruit pas la nature, mais la parfait. C’est trop peu dire  ! Elle opère une mort en vue d’une résurrection, une purification pour une transfiguration. (…) En un mot comme en cent  : le naturalisme de l’encyclique est d’une radicale insuffisance à fonder une morale humaine, et chrétienne  !

La démonstration du dogme central de Karol Wojtyla sur l’embrassement des deux libertés de Dieu et de l’homme, sans vainqueur ni vaincu, déjà fausse dans le domaine de la nature pure qui n’a jamais existé telle quelle, en aucune étape de l’histoire humaine, est carrément fausse dès qu’à cet ordre premier s’impose le désordre de la faute originelle et de ses conséquences  : obscurcissement de la pensée, affaiblissement de la volonté et concupiscence de la chair. Enfin, elle est totalement fausse et nuisible quand, à la loi naturelle, vient s’ajouter la loi divine positive, et encore, à cette “ volonté signifiée ” de Dieu, ses diverses et surprenantes, et parfois déconcertantes, “ volontés de bon plaisir ” auxquelles l’âme sainte sait qu’il faut, pour plaire au Dieu Tout-Puissant, son Maître et Seigneur, son Roi, son Époux mystique, dire un Oui  de disciple, de servante, d’esclave même, par amour, “ perinde ac cadaver ”  ! ou craindre d’être punie de l’enfer éternel  ! La vie est donc plus dramatique, infiniment, qu’il n’apparaît à lire les pages quiètes de Jean-Paul II, sans enfer ni damnation, sans Ciel non plus, ni Vie au-delà de cette terre où tout paraît flatteusement concourir à l’élévation du Temple de notre liberté, seule vérité, seule béatitude. (…)

LA VÉRITÉ LIBÉRATRICE DE JEAN-PAUL II N’EST QU’UN LEURRE

«  Vous connaîtrez la Vérité, et la Vérité vous libérera.  » (Jn 8, 32)

Dans ce numéro 45, sommet de l’encyclique, Jean-Paul II a joué son va-tout, qu’il croyait maître, et il a perdu. Secrète, cette mirifique et mystérieuse «  Vérité   » qui devait, selon sa pensée, «  donner sa forme  » moderne et définitive à«  la Liberté  », n’est qu’un leurre mensonger, une fumisterie d’apostat. Sans doute, le Pape évoque-t-il, dans ce n° 45, la divine «  Loi nouvelle   » que je lui reprochais de vouloir ignorer pour s’en tenir à la seule «  loi naturelle  »,  commune à tous les hommes, accessible à la raison et à la conscience de chacun. Mais cette «  Loi de l’Esprit, loi de perfection et de liberté qui donne la vie dans le Christ Jésus  », il ne la dit pas «  surnaturelle  »,  et chichement «   loi positive  », à cause de la distinction totale dont ces deux mots disent clairement l’importance et marquent toute la différence de l’humain au divin, et du naturalisme séculier au Surnaturel révélé, chrétien et catholique.

Il invite à croire que la Loi nouvelle se confond avec l’Esprit-Saint qui pénètre toutes choses, aussi bien les hommes que l’univers, et l’Histoire autant que la destinée de chaque personne, rendant facile, agréable, accessible à tous, désirable et libre la loi naturelle,dont cet Esprit d’amour inspire l’affection.

Hardiment, il nous pousse donc à effacer les différences, à négliger les distinctions scolaires, comme futiles, voire inutiles, entre les diverses Lois qui, au fond, en quelque sorte, n’en sont qu’une seule  : «  On ne peut oublier que ces distinctions utiles (  !) et d’autres encore (  !), se réfèrent toujours à la Loi(devinez laquelle  ?) dont l’auteur est le Dieu unique (le Dieu de tous les monothéismes et déismes  !) et dont le destinataire est l’homme (en général, et donc non point celui dont parlent saint Jean et saint Paul auxquels Jean-Paul II dérobe tant de citations où il n’est question évidemment que du chrétien baptisé et fidèle catholique  !).  »

L’imposture est ici indiscutable. Et haïssable l’apostasie qu’elle convoie. L’œil fixé sur sa chimère, le Pape intègre, sans crier gare  ! la nouveauté surnaturelle de la Loi évangélique confiée à l’Église enseignante grâce au charisme d’infaillibilité qui lui est propre et exclusif, à la loi naturellethéoriquement commune à tous les hommes et pratiquement corrompue et massacrée par la perfidie des fils d’Adam et filles d’Ève.

Il persiste et mène la confusion au terme qu’il tient encore secret  : «  Les différentes manières dont Dieu veille sur le monde et sur l’homme…  »,admirez le vague de cette “ veille ”  !«  ne s’excluent pas, mais au contraire se renforcent l’une l’autre et s’interpénètrent  ». Le chrétien dans l’humain, l’humain dans le chrétien, confusion voulue, confusion totale.

ENVOI.

Très Saint-Père, le croiriez-vous  ? Il y a cinquante ans (1944-1994) que j’ai découvert le sens de cette «  interpénétration   » des diverses «   veilles de Dieu sur le monde et sur l’homme   », que déjà vous méditiez dans votre gnose anthroposophique, dès cette époque. C’est, voulue par vous, exécrée par toute la tradition catholique dont je ne suis que l’indigne témoin et défenseur  : la naturalisation du surnaturel avec pour but la surnaturalisation du naturel. C’est cela, n’est-ce pas  ? Votre encyclique en est l’aveu, et ce n° 45 la preuve formelle et indéniable, que je livre à votre propre tribunal, j’entends, celui de votre Magistère infaillible. (…)

Abbé Georges de Nantes
Extraits de la CRC n° 296, nov. 1993; CRC n° 298, janvier 1994

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