La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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La deuxième session du Concile Vatican II

LA BATAILLE DE LA COLLÉGIALITÉ

La deuxième session du Concile débuta par la discussion du schéma De Ecclesia, “ De l’Église ”, et ce fut la grande bataille de la Collégialité, qui aboutit le 30 octobre 1963 à la victoire des novateurs sur les défenseurs de la foi et de la loi catholiques.

LES VOTES DU 30 OCT0BRE 1963
SUR CINQ PROPOSITIONS HABILEMENT GRADUÉES

Paul VI au Concile

Au lendemain de ce jour funeste, l’abbé de Nantes écrivait  :

«  Mercredi matin, 30 octobre, les Pères ont voté coup sur coup cinq propositions habilement graduées. Elles feraient, si elles étaient décisives, la Révolution dans l’Église.

«  La première portait sur la sacramentalité de l’épiscopat. Le sacre des évêques constituait-il le degré suprême du sacrement de l’Ordre  ? Il était normal que tous approuvent cette proposition vers laquelle s’achemine depuis toujours la tradition ecclésiastique. 2123 oui contre 34 non sanctionnèrent cette question qui pourrait donner lieu à une définition infaillible. Mais le grand avantage, tactique ou psychologique, de ce premier vote était d’avoir privilégié d’entrée de jeu le oui sur le non.

«  La deuxième portait sur l’appartenance au Corps des évêques de tout évêque légitimement consacré. C’était introduire avec beaucoup de modération la collégialité, en évitant encore le mot même. Le oui devait l’emporter, car personne n’a envie de refuser aux évêques in partibus l’appartenance… à part entière, au Corps des évêques. Il y eut cependant 104 non, et ces refus sont indubitablement dus à l’hostilité absolue de certains Pères à cette collégialité vers laquelle ils se sentaient menés en douceur. Mais l’entraînement des oui se faisait plus fort à ce second coup.

«  La troisième question enfin pose la nouveauté essentielle de la collégialité, et sans aucune atténuation cette fois. La voici  : “ Plaît-il aux Pères de rédiger le schéma de manière qu’il dise que le Corps ou le Collège des évêques succède au Collège des Apôtres dans la fonction d’évangéliser, de sanctifier et de paître (le troupeau); et qu’il jouit de la pleine et souveraine autorité sur l’Église tout entière, ensemble avec sa Tête le Pontife romain et jamais sans cette tête (dont le droit de primauté sur tous les pasteurs et tous les fidèles reste sauf et entier)  ? ” C’était faire le pas décisif d’une communion d’Ordre et d’une unité de Magistère à une juridiction collégiale permanente et souveraine, à un Concile perpétuel établi à côté du Saint-Siège. On compta 1808 oui et 336 non. L’opposition se ressaisissait.

«  Quand fut posée la quatrième question de savoir si ce pouvoir souverain et plénier appartient au Collège des évêques de droit divin, et non de droit positif, c’est-à-dire de Dieu même et non pas du Souverain Pontife, la majorité du oui fut encore écrasante, 1717, pour 408 non.

«  La cinquième question, touchant la restauration du diaconat “ comme degré distinct et permanent du ministère sacré ”, passa dans le même mouvement triomphal du réformisme par 1588 oui contre 525 non. On remarque cependant la montée continue de l’opposition, rassemblant enfin le quart de l’assemblée.

«  Que signifient ces votes  ? Le troisième et le quatrième marquèrent la volonté de la grande majorité des évêques (mais ont-ils eu le temps et les moyens de comprendre et peser la chose  ?) de voir affirmée et instituée, avec une autorité plénière et souveraine, le gouvernement permanent de l’Église par un Collège épiscopal. C’est une “ loi-cadre ”  : les modalités d’exercice de ce pouvoir doivent être fixées ultérieurement. Trois notes jointes au texte prévoient cette mise en application dans des termes propres à effrayer ce qui reste de théologiens et de canonistes conscients dans l’Église  !

«  Il est dit en toutes lettres que le pouvoir souverain s’exercera en partie double dans l’Église, ici le Pape et là l’Assemblée. Si l’on ajoute que celle-ci se veut, aux applaudissements de la presse internationale et des militants, supérieure à la Curie romaine, on peut conclure d’avance et sans risque d’erreur que le droit à la primauté, toujours reconnu au Pape, sera constamment mis en échec par le fait d’une souveraineté d’un tout autre ordre. Le pouvoir du Pape, personnel, responsable, traditionnel demeurera sans appui organique ni soutien de masse  ; le pouvoir de l’Assemblée sera anonyme en son essence, irresponsable, largement ouvert aux influences des gouvernements, de la presse, des mouvements populaires. Et nous retrouverons constamment la comparaison usée de l’accélérateur et du frein. Le frein a toujours tort.  »

DISTINGUER LA “ SACRAMENTALITÉ DE L’ÉPISCOPAT ”
DE LA “ COLLÉGIALITÉ ”

L'abbé Georges de Nantes jeune prêtre

Admirons avec quelle liberté, avec quelle science aussi, l’abbé de Nantes intervenait dans cette controverse tellement difficile et complexe. Il acceptait donc la théologie nouvelle de l’épiscopat, – mais en même temps la plus profondément traditionnelle –, selon laquelle le sacerdoce plénier est celui des évêques. Il se déclarait même convaincu que le concile Vatican II pourrait compléter utilement l’enseignement de Vatican I sur la primauté du Pontife romain et accomplir un incontestable progrès dogmatique en définissant, dans un acte de son magistère extraordinaire, la sacramentalité de l’épiscopat.

Mais l’abbé de Nantes distinguait cette théologie de l’épiscopat de l’erreur que les libéraux voulaient y adjoindre et y mêler  : la collégialité, c’est-à-dire cette prétention des évêques à posséder un pouvoir collégial sur l’Église universelle, prétention injustifiable à la lumière de l’Écriture et de la Tradition. Il était absolument opposé à cette billevesée progressiste qui portait atteinte d’une part à l’autorité de chaque évêque dans son diocèse et d’autre part à l’autorité pontificale elle-même. «  Ce vote, écrivait-il, est un premier engagement, très impressionnant, dans cet engrenage qui, de l’état de choses ancien conduit à une modification essentielle de la Constitution de l’Église  : du pouvoir personnel qui était celui de l’évêque dans son diocèse et du Pape sur toute l’Église, pouvoir doué d’une autorité puissante et d’une responsabilité personnelle, l’Église passe à un gouvernement collégial ou d’assemblée, dont le propre est de mettre l’autorité aux voix et de diluer la responsabilité jusqu’à la rendre anonyme. Cela se pratique déjà, de manière exorbitante, en France, depuis de nombreuses années, mais cette juridiction oligarchique n’était pas encore entrée dans le Droit.  » Et de citer Mgr Lefebvre affirmant  : «  La collégialité menace les pouvoirs effectifs de chaque évêque dans son diocèse. À cause des conférences épiscopales, chaque évêque ne sera plus maître chez lui. Les conférences seront menées par quelques évêques. Les autres n’auront pratiquement pas le droit ou la possibilité de s’exprimer et pourtant ils seront tenus d’appliquer les décisions prises par la majorité.  »

Ce ne fut qu’après avoir suivi avec attention les discussions conciliaires, que l’abbé de Nantes prit position dans ce débat avec une telle fermeté  : «  Ma pensée, écrivait-il au frère Christian le 3 décembre 1963, n’a pas changé, mais évolué sur la collégialité, du fait de l’audace inattendue des questions posées par le cardinal Suenens. On voyait qu’il s’agissait de déborder l’autorité des évêques particuliers grâce à la formation d’assemblées collégiales douées de pouvoirs juridiques. Mais je ne croyais pas qu’on irait jusqu’à affirmer l’autorité souveraine de droit divin du collège épiscopal universel en face du Pape. C’est insensé  ; il s’agit bien de mettre le Pape, en fait sinon en principe, devant l’impossibilité d’aller à l’encontre des vœux ou discussions des évêques, et plus précisément des plus gueulards d’entre eux.  »

UNE RÉPLIQUE MODERNE AU BRIGANDAGE D’ÉPHÈSE

Comment, en ce 30 octobre 1963, les progressistes avaient-ils pu obtenir un tel succès  ? Par quelles intrigues et par quelles manœuvres avaient-ils pu opérer cette “ Révolution d’octobre ”, pour reprendre l’expression même du Père Congar  ? Eh bien, écoutons l’abbé de Nantes l’expliquer à ses amis  :

«  Le cardinal Suenens a pris l’initiative hardie de ce vote au moment où les traditionalistes effrayés tentaient de se grouper et d’éclairer l’opinion conciliaire sur le sens et la portée véritable de cette collégialité. Le parti réformiste a entendu brusquer la décision des Pères et y est parvenu, après avoir rencontré pendant dix jours l’opposition ferme du Conseil de Présidence. Celui-ci pressentait dans cette manœuvre une réplique moderne au “ brigandage ” d’Éphèse.

«  En effet, tandis qu’on avait discuté indéfiniment de la collégialité sans que personne mette sous ce mot rien de clair et de précis, il fallait tout d’un coup, hors de tout commentaire, voter sur des propositions où cette collégialité était définie et instituée dans sa forme parfaite de pouvoir souverain, égal et distinct de celui du Pape  !  » Sans possibilité d’éclaircissements, d’amendements, de débats, ils votèrent donc «  sur un texte définissant une collégialité de juridiction pleine et souveraine, dont le projet avait jusqu’alors soigneusement été dissimulé à leurs yeux.

«  Et bien plus, on s’était largement moqué de ceux qui avaient prévu la manœuvre et s’étaient efforcés de la déjouer. Lisez ce texte extraordinaire, et vous comprendrez comment on peut surprendre la bonne foi d’une majorité  : “ Deux cardinaux, et non des moindres, écrit Mgr Dupont, auxiliaire du cardinal Liénart, avaient commencé la joute en rassurant ceux qui redoutaient que la collégialité épiscopale soit établie sur les ruines de l’autorité pontificale. Le cardinal Liénart s’est employé à calmer ces inquiétudes  ; mais Mgr Parente, de la Curie romaine, est au micro pour chanter le Tu es Petruset super hanc Petram… Il est net  : Nihil sine Petro, mais son volubile fervorino (il connaît assez la langue de Ciceron pour s’échauffer en latin) n’émeut pas tous les Pères  ; pendant ce temps, un de mes voisins, les mains croisées sur le ventre, les lunettes relevées sur le front, prolonge sa nuit. C’est ensuite le tour d’un Portugais qui nous alerte sur le danger d’un diaconat accessible aux hommes mariés. Après lui, un Italien rejoint Mgr Parente et vole, lui aussi, au secours du Saint-Siège qui, d’ailleurs, n’est pas menacé. Encore du renfort apporté par un Européen missionnaire aux Indes, qui appuie sur le Confirma fratres tuos… adressé par Notre-Seigneur à saint Pierre, une sorte de paternalisme pontifical dont bénéficierait l’épiscopat… L’éloquence épiscopale s’enfle en avançant, comme un fleuve qui grossit en descendant de sa source vers son embouchure. Les moderatores parviendront-ils à endiguer le flot  ? ”

«  Une chose est certaine  : Mgr Dupont et son voisin dormeur n’ont pas exactement compris ce qu’était cette collégialité dont ils étaient partisans, ou alors, ils n’ont pas voulu que Mgr Parente et les autres le donnent trop nettement à comprendre à l’assemblée conciliaire… Heureusement, les modérateurs n’ont pas attendu qu’on le sache clairement pour faire passer la question au vote  !  »

Les modérateurs, au nombre de quatre, étaient les nouveaux dirigeants des discussions conciliaires, institués et choisis par Paul VI à la veille de cette deuxième session. Trois d’entre deux, les cardinaux Döpfner, Suenens, Lercaro, appartenaient incontestablement au parti réformiste, et s’ils voulurent et ordonnèrent ce vote le 30 octobre, ce fut afin de briser l’opposition de la commission théologique présidée par le cardinal Ottaviani, qui contestait la collégialité au nom de la Constitution séculaire et immuable de l’Église.

Dans cette Lettre 156, l’abbé de Nantes commençait à s’interroger sur la validité des Actes d’un tel Concile  : «  Cela commence à poser la question de la légitimité des conclusions obtenues dans pareille atmosphère.  »

L’AVERTISSEMENT DU CARDINAL OTTAVIANI  :
«  VOUS N’ÊTES QUE LES DÉPOSITAIRES DE LA VÉRITÉ DIVINE RÉVÉLÉE  »

Le cardinal Ottaviani

Le cardinal Ottaviani

Cependant, la voix de la minorité retentit bientôt dans l’aula conciliaire pour s’élever avec force contre le “ brigandage ” du 30 octobre. Mgr Carli, le courageux évêque de Segni, dénonça vigoureusement l’illégalité de ce vote  : «  L’appel au suffrage du 30 octobre, appel que nous avons assez et plus qu’assez entendu, est illégal, pour les raisons de fond exposées par les Éminentissimes Ruffini, Browne et Ottaviani, ainsi que par S. Exc. Mgr Florit. À cela je voudrais ajouter une raison de forme  : à savoir que la valeur de ce suffrage est, à mon avis, douteuse, vu qu’il fut effectué comme à l’improviste sans le double rapport préliminaire, lu ou écrit, qui aurait dû recueillir et exposer aux Pères tous les arguments et leurs conclusions pour ou contre le texte à voter. Et – ce qui est pire, et en outre en contradiction avec l’article 30 § 2 du règlement du Concile – sans qu’un temps minimum et convenable ait été accordé aux Pères “ pour prendre conseil, mûrir leur jugement et déterminer leur vote ”dans une affaire d’une telle importance, et cela d’autant plus qu’il s’agissait d’un texte obscur, équivoque et incomplet.  »

En rendant compte de ces altercations, l’abbé de Nantes mit en lumière la raison profonde de l’antagonisme de la minorité et du parti réformiste  :

«  Caveamus, l’avertissement angoissé du cardinal Ottaviani, du cardinal Browne et de plusieurs autres a retenti enfin dans l’assemblée conciliaire. Prenons garde, frères  ! Au moment d’accomplir une révolution sans précédent et d’anéantir mille ans d’efforts juridiques et mystiques en vue de l’unité de gouvernement et de la cohésion de l’Église, réfléchissez  ! N’allez-vous pas orgueilleusement contre la volonté de Dieu  ? Ne mettez-vous pas à l’épreuve sans raison la fragile merveille d’institutions auxquelles nous devons la liberté de l’Église et la tradition de la vérité révélée, sans division et sans corruption  ? Votre bon plaisir peut-il, avec son écrasante majorité, passer outre aux nécessités du salut des âmes  ? Prenez garde  : la démocratie, observait un grand politique, est la maladie sénile des sociétés. Ne pensez pas qu’il vous soit permis d’innover, de porter atteinte à la Constitution séculaire de l’Église, du seul fait d’une majorité, car votre auguste assemblée n’est précisément pas d’essence démocratique mais d’institution divine  : au-dessus de vous règne la Parole de Dieu dont vous n’êtes que les dépositaires  ; la Vérité de la foi commande, qu’il vous faut respecter et servir…

«  Ne croyons pas à une ridicule querelle de préséances. Si les évêques ont voulu qu’on leur reconnaisse une autorité collégiale, qu’ils n’ont jamais eue ni revendiquée dans le passé, c’est pour accomplir une certaine tâche, une réforme, qui autrement ne pourrait se faire et pour laquelle ils se disent mandatés par Jean XXIII. Et si le cardinal Ottaviani s’oppose à cette nouveauté, ce n’est pas seulement parce qu’elle change la Constitution de l’Église, encore moins parce qu’elle porte atteinte à sa propre autorité ou à la Curie, mais parce que, dès ce premier pas, cette réforme prétendue substitue au respect de la Parole de Dieu et de sa Vérité révélée, l’opinion et les volontés passionnées, incertaines, flottantes d’un corps électoral. Quand il déclare que la Commission théologique est au-dessus du Concile, il veut rappeler aux Pères que leur autorité est celle d’un magistère dépendant entièrement de la foi, dont les décisions et vœux doivent en premier lieu s’accorder et s’aligner sur les dogmes immuables. Ces hommes n’ont d’autorité que pour garder et faire fructifier ce dépôt, non pour le défigurer ou renier… Au contraire, quand l’archevêque de Cologne accuse cette commission de “ freiner le Concile ”, quand il s’irrite de ce qu’elle contrôle les travaux de l’assemblée et veut qu’elle ne fasse rien d’autre qu’obéir et exécuter ses ordres  ; quand il ajoute explicitement qu’elle n’est qu’un instrument dont l’unique raison d’être est de suivre les volontés exprimées par le Concile, il rejette la sujétion des volontés humaines à la Loi de Dieu promulguée depuis toujours par l’Église, il émancipe les opinions d’aujourd’hui de la Vérité immuable.  »

LA CONSTITUTION SUR LA LITURGIE

La Constitution de Vatican II Sacrosanctum concilium, sur la liturgie, fut solennellement proclamée par Paul VI le 4 décembre 1963, lors de la séance publique qui avait clos la deuxième session. L’abbé de Nantes publia une analyse de cette constitution, dans ses Lettres 162 et 163  :

«  C’est, écrivait-il, avec une surnaturelle ardeur, une vraie piété, une curiosité franche et attentive que je l’ai lue, méditée, examinée. J’aime à vous écrire qu’elle est digne dans sa grande sagesse, sa foi très pure, son langage même, de prendre place dans le sublime patrimoine de notre Tradition catholique et, quoique par principe les Pères n’aient entendu formuler rien d’infaillible, il faut reconnaître qu’elle nous donne avec force un enseignement magistral de la plus haute importance. Réjouissons-nous, acclamons l’Église Mère, acclamons l’Esprit-Saint qui l’habite, car elle nourrit ses enfants du lait et du miel de la vraie doctrine et de la plus savoureuse piété.

«  Cette Constitution comprend deux parties qu’il faut bien distinguer quoiqu’elles découlent l’une de l’autre. La première est celle des principes de la liturgie sacrée, l’autre celle des applications pratiques et particulières.  »

Les principes généraux sont «  conformes à nos convictions, à nos soucis majeurs, à notre plus chère espérance  ». Nous y retrouvons «  notre foi, pour laquelle nous souffrons violence, oppression et persécution de la part des progressistes nos frères, qui n’ont de volonté qu’à renverser la flamme de cette vie chrétienne du Ciel vers la terre, de l’Esprit dans la chair, de l’adoration contemplative vers la lutte sociale, du divin en l’humain, lieu de l’ennui, du péché et du désespoir. Qu’ils adoptent les principes de cette Constitution, qu’ils y ordonnent leur apostolat et leurs enseignements, et j’affirme que tous nous serons réconciliés  ! La discorde est en ce point essentiel, non ailleurs  : la religion est le service et le culte de Dieu, non de l’homme, mais de l’homme pour Dieu seul  !  » Et de se féliciter des hardiesses novatrices de cette Constitution.

Mais sur ses applications pratiques et particulières, l’abbé de Nantes formulait de véhéments avertissements en dénonçant, avec une rare lucidité, la disposition nouvelle touchant au gouvernement de la liturgie. Dans l’adaptation de cette rénovation générale aux divers peuples et régions, une large initiative était en effet laissée aux “ assemblées d’évêques compétentes sur un territoire donné et légitimement constituées ”. «  C’est à ce point que reparaît, pour nous Français, l’angoisse d’être dépouillés, sous prétexte de progrès et de réforme, du patrimoine sacré de la piété et des rites dans lesquels nous avons été élevés et qui sont l’âme de notre âme. Les assemblées d’évêques pourront décider l’emploi de la langue indigène dans la liturgie même, “ en faisant agréer, c’est-à-dire ratifier ces décisions par le Siège apostolique ”. Et, plus considérable encore, elles pourront introduire dans les cérémonies de l’Église, des traditions, des gestes ou expressions faisant partie du patrimoine ou conformes à la mentalité de leur peuple, mais cela devra toutefois être “ proposé au Siège apostolique et réclamerason consentement ”.  »

Ces innovations, que l’abbé de Nantes disait «  graves dans leur matière et dans leur forme, et d’une portée redoutable pour l’unité catholique  », avaient été très discutées au Concile, à la suite des requêtes présentées par Mgr Zauner, membre de la Commission de liturgie, tout dévoué à “ l’Alliance européenne ”qui fut le fer de lance du complot progressiste dans l’assemblée conciliaire. Mgr Zauner avait demandé que les conférences épiscopales puissent être autorisées à «  fixer les conditions et à déterminer les modalités dans lesquelles la langue vulgaire pourrait être utilisée dans la liturgie, sous réserve d’approbation de leurs décisions par le Saint-Siège  ». C’était en vain que les membres de la Curie s’y étaient opposés et, à la fin de la deuxième session, Mgr Zauner se déclara extrêmement satisfait de cette constitution Sacrosanctum concilium. Il n’avait jamais espéré, disait-il «  que l’on puisse aller si loin  »  !

LE MEILLEUR PEUT DONNER LIEU AU PIRE  :
IL FAUT D’ABORD CONDAMNER L’HÉRÉSIE  !

L’abbé de Nantes entrevoyait avec angoisse ce que serait l’exploitation subversive de cette Constitution lorsque le gouvernement de la liturgie serait entre les mains des assemblées collégiales et des bureaux d’experts. Aussi, quand il affirmait  : «  Réjouissons-nous, ne tremblons pas devant la nouveauté et aidons à sa réussite  », il ajoutait aussitôt  : «  Mais, il y a un mais  ! Que ces adaptations soient loyales.  »

«  Je m’explique et ne veux parler cette fois encore que pour la France  ; il y aurait trop à dire de tous les cas si divers des races et peuples de la terre. Depuis vingt et trente ans, la rénovation liturgique a rassemblé sous sa bannière bien des gens et bien des théories, s’inspirant de principes très différents, où l’excellent voisinait, véhiculait parfois le pire. Les mêmes réformes trouvaient ici et là leurs motifs dans des vues absolument étrangères, voire même contradictoires. Il ne faudrait pas que la rénovation conciliaire, inspirée d’un esprit saint, soit confondue ou accaparée par la révolution prônée, poursuivie inlassablement, dans une complète anarchie, par des réformateurs à l’esprit faux. Si cela était, le meilleur donnerait lieu au pire.

«  Il ne faut pas que le progressiste se croie approuvé et béni, pour avoir bouleversé le sanctuaire, changé les rites, supprimé les statues et les chaires, retourné les autels, adopté la langue vulgaire (et le tutoiement obligatoire), encombré les messes de commentaires et gesticulations profanes, supprimé les saluts du Saint-Sacrement, méprisé le chapelet et le chemin de Croix, interdit l’agenouillement, bref changé sans ordre la religion, la lex credendi. Il ne faut pas que les adaptations autorisées par le Concile lui paraissent une étape, déjà dépassée, enfin admise par des chefs toujours en retard, sur la voie d’une évolution plus radicale dont il s’affirme le génial et le libre promoteur  ! Il ne le faut à aucun prix. Il y aurait là un malentendu, une tromperie aux conséquences tragiques. Le Concile ne doit pas prendre le relais de la révolution. La constitution de la Liturgie sacrée le dit expressément  ; il faut maintenant que nos évêques, suivant leur propre décision unanime du Concile le fassent sentir, le donnent clairement à entendre, à tous. Car ce mouvement de réforme, en particulier liturgique, s’inspire des trois principes suivants dont on ne peut que constater la malice, d’ailleurs absente des normes générales de la Constitution conciliaire.

«  La première est la substitution, dans l’ordre des moyens et même dans l’ordre des fins, de l’apostolat au culte. Un progressiste donne le primat à l’apostolat considéré comme un premier devoir, conçu comme un interminable dialogue avec les indifférents ou incroyants, à la recherche de leur sympathie. Le culte est presque une évasion coupable, une préoccupation égoïste en regard de ce souci des masses. Il en arrive à tenter d’introduire cette préoccupation obsédante dans ces grands espaces de temps perdu que sont la messe et les autres cérémonies. Le culte considéré comme louange est dangereusement délaissé, la prière de demande aussi, l’humble récitation du chapelet, l’assistance aux vêpres, bref tout cet ensemble de prières souvent pénitentes par lesquelles s’élevaient les âmes vers Dieu, sans autre souci.

«  Le second principe d’une réforme révolutionnaire introduit, dans le beau souci de l’adaptation au peuple, la plus fâcheuse des équivoques. On entend par peuple, dans certains milieux ecclésiastiques, non pas cet ensemble de personnes, plus ou moins pratiquantes, presque toutes baptisées, composé de mille nuances et niveaux sociaux, mais je ne sais quel mythe. Le peuple ce doit être les prolétaires, les masses, la classe ouvrière… C’est à ces masses populaires inventées par eux que les progressistes veulent adapter l’Église et sa liturgie, dès maintenant. Pour ce peuple de demain, issu de l’école sans Dieu, coupé de sa tradition séculaire, abruti de technique, monolithique et buté, une liturgie entièrement nouvelle s’impose, liturgie prolétarienne, liturgie de masse, dont le seul caractère connu est de n’avoir rien de commun avec notre culte actuel. (…) On devine qu’à ce train il ne restera plus rien de la liturgie, des dogmes et de la tradition vivante, de la Parole divine, plus rien de notre religion que des idées vagues de paix, de justice, de conscience que nous aurons en commun avec la franc-maçonnerie et les socialistes  ! (…)

«  Le troisième principe du progressisme découle des deux premiers, il est navrant. C’est que la liturgie ne vaut pas une heure de peine ni un sou de dépense. À force d’être dévoré du souci d’apostolat, de poursuivre fort avant dans la nuit les réunions d’Action catholique  ; à force de se persuader et de répéter que tout ce culte ancien ne correspond plus à la mentalité moderne et constitue un obstacle au rapprochement œcuménique ou à l’afflux des militants, on s’en désintéresse et on en détourne les fidèles.

«  Alarme donc  ! Les temps sont durs. Gardons ce que nous tenons de la tradition et que nous comprenons et aimons par coutume. Une petite élite peut s’appliquer à sauvegarder, faire vivre et resplendir ce trésor au lieu que son abandon nous laisserait sans plus rien que nos pauvres recherches modernes et nos balbutiements  !

Extraits dePour l’Église, tome 2, p. 24-39

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