La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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La première session du Concile Vatican II

C’est peu à peu, et à mesure que seront publiés des comptes rendus plus détaillés des débats conciliaires et les témoignages des principaux protagonistes, que l’on se rendra compte de la série de victoires décisives remportées dès la première session, par un clan progressiste dont la force s’est vu décuplée lorsqu’il fut incontestable que la faveur du Pape lui était acquise. En juin 1965, l’abbé de Nantes pourra écrire  :

Le Cardinal Ottaviani

Le Cardinal Ottaviani

«  J’ai compté entre le 11 octobre 1962, de sinistre mémoire, jusqu’au 8 décembre, jour de la clôture de la première session – je m’excuse de la comparaison, mais c’est la seule qui convienne – sept rounds qui envoyèrent au tapis le traditionaliste, sans toutefois le mettre K.O. Sept fois le gong sonna la victoire des Liénart, Frings, Koenig, Alfrink et la honte d’Ottaviani, au contentement manifeste de Jean XXIII et aux applaudissements du parterre. Ce furent  : le discours d’ouverture, véritable condamnation du conservatisme. L’intervention du cardinal Liénart, le 13 octobre. Le Message au monde. Le coup de cloche insolent du cardinal Alfrink, interrompant le cardinal Ottaviani, le 30, aux applaudissements de l’assemblée  ; le secrétaire du Saint-Office était ramené à l’égalité des évêques  : pas plus d’autorité que l’évêque de Cuernavaca  ! Peu après, le rejet, par la majorité réformiste et le Pape, du schéma sur la Révélation. Le rejet de la proposition du cardinal Ottaviani d’étudier le schéma “ De la Vierge Marie ”, le 1er décembre. Enfin la remise des travaux de l’intersession, par le Pape, à une commission de six cardinaux, tous réformistes. Au départ, la Curie romaine gouvernait l’œuvre du Concile œcuménique, à la fin elle se trouvait destituée et méprisée. Cela ne se fit pas au hasard, ni par miracle. Des gens savaient bien ce qu’ils voulaient et agissaient en conséquence, froidement, implacablement, profitant de la bonhomie d’un vieillard.  » 1Lettre à mes amis n° 195, 25 juin 1965 (…)

LA RÉVOLUTION D’OCTOBRE (1962)

Le samedi 13 octobre 1962, il fallait élire les membres des commissions chargées de mettre au point les textes qui, présentés dans l’aula conciliaire, feraient l’objet de débats et d’amendements (modi ) de la part des Pères  : dix commissions, de seize membres chacune, le Pape se réservant le droit de nommer huit membres complémentaires.

L’enjeu était considérable  : le cardinal Ottaviani espérait, à juste titre, que les membres des commissions préconciliaires seraient reconduits, afin d’assurer une continuité entre l’énorme travail de préparation dont nous avons parlé et le déroulement même du Concile. Leur liste fut donc communiquée aux Pères, et l’immense majorité d’entre eux, peu habitués à ce genre de procédure, n’y voyait aucun inconvénient. Mais le clan des réformistes ne l’entendait pas ainsi.

La rupture vint des Français. Ourdie par le cardinal Garrone (Toulouse), elle sera prononcée par le cardinal Liénart (Lille). Au moment où Mgr Felici, secrétaire général du Concile annonça qu’on allait procéder au vote, Liénart, qui faisait partie du conseil de présidence, se leva et déclara que lui du moins et d’autres aussi étaient embarrassés, car ils n’avaient pas eu le temps de s’informer (les tartuffes  !). Il demandait donc un délai, afin que tous «  apprennent à se connaître  ». Nombreux applaudissements (de commande) dans l’assemblée. Et Liénart de faire aussitôt une proposition  : que chaque Conférence épiscopale dresse une liste de candidats.

Liénart n’avait pas le droit d’intervenir de la sorte. Il y eut un léger flottement. Alors Frings (Cologne) prit la parole pour appuyer la demande du cardinal français, en se réclamant de Döpfner (Munich) et de König (Vienne). Tisserant, qui présidait la séance, accéda à la demande, et il fut décidé que les élections seraient reportées au 16 octobre. C’est ainsi qu’on vit, un quart d’heure après le début de la séance, la masse des évêques sortir en désordre de la basilique et se répandre sur la place Saint-Pierre…

Ce 13 octobre 1962, le Concile est devenu véritablement une assemblée démocratique, se gouvernant elle-même, par le biais des Conférences épiscopales élevées au rang de partis. On pense au 17 juin 1789, quand le tiers état se proclama Assemblée nationale, revendiquant l’exercice d’un pouvoir souverain égal à celui du roi.

Inutile de dire qu’entre le 13 et le 16 octobre, les réunions se multiplièrent, des mots d’ordre passèrent, des listes circulèrent, bref, toute l’agitation d’une vulgaire campagne électorale substitua à l’autorité traditionnelle du Pape, père et roi, et de ses ministres, la tyrannie des clubs, des partis, des mouvements d’opinion et, derrière eux, celle de Satan…

Le 16 octobre eurent lieu les élections, dont les résultats furent connus le 20, et entérinés sur-le-champ par le Pape  : 57 % de membres des commissions préparatoires étaient reconduits et 43 % de nouveaux étaient élus.

«  À la fin d’octobre tout était joué, disait notre Père en 1966. Et j’aurais été Père du Concile, je serais reparti chez moi le 20 octobre.  »

LE MESSAGE DES PÈRES DU CONCILE À TOUS LES HOMMES

En effet, ce jour-là, on lut dans l’aula conciliaire un curieux “ Message ” que les Pères étaient censés envoyer “ au monde ”, en écho au discours d’ouverture de Jean XXIII du 11 octobre. C’était la troisième phase du complot  : après les principes posés par le Pape, et la mise en place de nouvelles équipes aux postes-clés, il fallait envoyer au monde un message fort.

«  Ce qui frappe, dans ce Message, écrira notre Père, c’est sa perspective terrestre et naturelle  :

“ Nous faisons appel à nos frères,… mais aussi à tous nos frères qui croient au Christ et à tous les hommes de bonne volonté… qu’ils s’unissent à nous pour travailler à bâtir eux-mêmes en ce monde une cité plus juste et plus fraternelle. Car tel est bien le dessein de Dieu…  ”

«  Ce concours de tous les hommes sans distinction de croyances ou d’idéologies pour l’édification d’une cité terrestre dont soient bannis tout désordre et toute injustice, c’est le mot d’ordre essentiel de l’aile marchante de l’Église de France, de ceux que nous appelons, nous, “ progressistes ”. C’est pour eux une étonnante promotion de voir leur pensée et leurs propres expressions avalisées par une Assemblée conciliaire  », notait notre Père dans sa Lettre n° 125, du 8 décembre 1962.

Au moment de l’approbation du texte, par assis et levés, les évêques ukrainiens ainsi que les évêques expulsés de Chine restèrent assis, pour marquer leur réprobation d’un texte qui ne faisait pas la moindre allusion aux persécutés et aux martyrs d’au-delà du rideau de fer et du rideau de bambous  ! Qui était l’auteur d’un tel texte  ? On apprendra plus tard que le Père Chenu, dominicain, en avait eu l’idée 1cf. sa lettre à Rahner du 4 septembre 1962, citée par Alberigo, t. 2, p. 72. Il l’écrivit de concert avec Congar.

À dire vrai, ce Message au monde ne suscita pas un grand intérêt  ; il fut vite enterré, et bientôt personne n’en parla plus. Tant mieux  ! mais le stupéfiant est que deux fieffés progressistes français, hier encore peu recommandables, aient eu la possibilité de répandre par le Concile leur théorie insane dans le monde  !

«  UNE PROPOSITION PERFIDE  »

Karl Rahner

Karl Rahner

Autrement plus dangereux était un texte que le jeune abbé Ratzinger, théologien privé du cardinal Frings (Cologne), présentait le 25 octobre, devant un groupe d’évêques allemands et français, et qui, ronéotypé à plusieurs centaines d’exemplaires, commençait à circuler dans les rangs des Pères. Il s’agissait du contreprojet du théologien Karl Rahner, opposé au schéma préparatoire de la Commission théologique sur la Révélation et le Dépôt de la foi. Les réformistes ne cachaient pas qu’ils voulaient soustraire le Concile au contrôle d’Ottaviani, mettre en place une structure parallèle aux commissions officielles, afin d’imposer leur nouvelle vision des choses, leur “ nouvelle théologie ”. (…)

Ce schéma était proposé aux Pères par les présidents des conférences épiscopales d’Autriche, de Belgique, de Gaule, de Germanie et de Hollande comme matière de leur prochain examen. Ses auteurs en vantaient le ton fort positif et pastoral ”, sous-entendant qu’il se distinguait par là de tout ce qui a été proposé jusqu’ici régulièrement. Mais l’abbé de Nantes, qui avait providentiellement eu ce texte en mains, vit tout de suite que ces dix petites pages de texte latin, très dense donnaient «  comme définitions infaillibles de la foi chrétienne les principes religieux fondamentaux du progressisme et du teilhardisme.  » (…)

PREMIER CONFLIT DOCTRINAL

Il fallait donc s’attendre à ce que le premier schéma, intitulé “ De fontibus Revelationis ”, élaboré par la Commission théologique du cardinal Ottaviani en parfaite conformité avec la doctrine traditionnelle de l’Église sur les «  deux sources  » de la Révélation que sont l’Écriture et la Tradition, subisse de fortes contradictions. Il fut écarté en novembre 1962 à la suite d’une opposition violente des réformistes, conduits par le cardinal Liénart.

«  Ce schéma ne me plaît pas, déclarait péremptoirement l’archevêque de Lille, dès l’ouverture des débats, le 14 novembre. Il n’y a pas, il n’y a jamais eu deux sources de la Révélation, il n’y en a qu’une seule, la Parole de Dieu, la Bonne Nouvelle annoncée par les prophètes et révélée par le Christ. La Parole de Dieu est l’unique source de la Révélation. Ce schéma n’est qu’un traité froid et scolastique, alors que la Révélation est un don suprême de Dieu, de ce Dieu qui s’adresse directement à nous [sic ! ]. Nous ferions mieux de penser un peu plus comme nos frères séparés qui ont tant d’amour et de vénération pour la Parole de Dieu. Notre devoir à présent est de cultiver la foi de nos fidèles et de cesser de condamner. Je propose donc que ce schéma soit complètement revu.  » 1

Xavier Rynne, La Révolution de Jean XXIII, 1963, p. 124Pendant que les cardinaux Ruffini et Siri volaient au secours d’Ottaviani, l’artillerie lourde de la minorité réformiste se mettait en place. Se succédant rapidement, les cardinaux Léger (Montréal), Koenig (Vienne), Alfrink (Utrecht), Suenens (Malines), et de Smedt (Bruges) se levèrent pour démolir le schéma proposé aux Pères. Le coup était bien monté. Leurs arguments étaient empruntés aux contre-schémas préparés par le théologien allemand Rahner assisté de Ratzinger et par le hollandais Schillebeeckx, forts de la caution des responsables épiscopaux allemand, autrichien, hollandais, belge et français… qui n’avaient pas consulté leurs troupes  ! La tension était extrême. Heribert Schauf, expert au Concile, relatant la réunion des théologiens allemands tenue dans l’après-midi du 14 novembre, parle «  d’une conspiration et d’une réunion politique plus que d’une discussion théologique  ». Difficile de voir dans cette agitation fébrile la marque du Saint-Esprit  !

JEAN XXIII CAUTIONNE LA RÉVOLUTION

Jean XIII et le cardinal MontiniMais nos révolutionnaires étaient couverts. Ils citèrent abondamment le discours du 11 octobre, “ Gaudet Mater Ecclesia  ”, dans lequel Jean XXIII avait invité les Pères à trouver un nouveau langage, mieux adapté à la mentalité moderne que l’ancien langage dogmatique  :

«  Il faut que cette doctrine certaine et immuable, qui doit être respectée fidèlement, soit approfondie et présentée de la façon qui répond aux exigences de notre époque. En effet, autre est le dépôt lui-même de la foi, c’est-à-dire les vérités contenues dans notre vénérable doctrine, et autre est la forme sous laquelle ces vérités sont énoncées, en leur conservant toutefois le même sens et la même portée.  »

En même temps qu’il affirmait la nécessité de nouveaux énoncés de la foi, le Pape annonçait que l’Église ne condamnerait plus les erreurs, au motif qu’elles «  s’excluent les unes les autres  » et, «  à peine nées, s’évanouissent comme brume au soleil  » (sic  !). Changer les formules, puis annoncer que l’Église ne condamnera plus… C’est, disait notre Père, comme si un pharmacien donnait ordre à ses employés de changer les étiquettes de tous les flacons de sa pharmacie, en leur assurant l’impunité en cas d’erreur ou de crime.

Ce principe va cependant commander tout le déroulement du Concile, et le conduire à discréditer l’ancienne formulation des mystères divins et des vérités nécessaires à notre salut, 1° au nom de l’Écriture, préférée aux dogmes du Magistère (erreur protestante); 2° au nom de la Tradition vivante, c’est-à-dire du sentiment religieux des hommes d’aujourd’hui (erreur moderniste). (…)

LA FIN DE LA CONTRE-RÉFORME

Pendant six jours, le combat fit rage. De ce débat, dépendait toute l’orientation du Concile. «  La semaine du 14 au 21 novembre constitue un tournant décisif pour le Concile, et donc pour l’Église catholique  », écrit Ruggieri 1Alberigo, Histoire de Vatican II, t. 2, p. 281.

«  Si demain le schéma tombe, l’événement est grave, écrivait le 19 novembre le cardinal Siri, archevêque de Gênes. Etenim serpit modernismus… Le modernisme rampe. Seigneur, aide-nous  ! Sainte Vierge, saint Joseph, priez pour nous  ! Cunctas hæreses sola interemisti in universo mundo.  »

Le 20 novembre, à la question  : «  La discussion sur le schéma doit-elle continuer ou non  ?  » 1368 Pères votèrent en faveur de l’interruption, 822 pour la continuation. (…) Ce résultat faisait encore échec aux novateurs. Car pour rejeter définitivement ce schéma préparé par les services romains, la propagande progressiste aurait du arriver à convaincre, comme le règlement du Concile l’exigeait, plus des deux tiers des Pères. Le débat continua donc, mais le lendemain, à la surprise générale, le pape Jean XXIII, sur le conseil de Béa et de Léger, décida de passer outre et de renvoyer la question litigieuse devant une Commission mixte composée de membres de la Commission doctrinale et du Secrétariat pour l’unité. Foin du règlement  ! La bataille était perdue pour les traditionalistes.

«  L’enthousiasme des observateurs non catholiques était visible. Un évêque de leurs amis se rendit vers leur tribune pour leur dire un amical et ironique  : “ Vive le Pape  ! ” Le Concile avait, sans le mettre encore par écrit, accompli l’une des mutations peut-être les plus importantes de l’évolution doctrinale de l’Église catholique  : l’option pour la “ pastoralité ” de sa doctrine… Une ère nouvelle commençait.  » 1

Alberigo, Histoire de Vatican II, t. 2, p. 319Le Père Rouquette triomphait. Dressant un bilan de la première session du Concile, il écrivait  :

«  On peut considérer qu’avec ce vote du 20 novembre s’achève l’âge de la Contre-Réforme et qu’une ère nouvelle, aux conséquences imprévisibles, commence pour la Chrétienté.  » 1Études, janvier 1963, p. 104 (…)

Les théologiens modernistes exultaient. Dans son ouvrage Le Rhin se jette dans le Tibre, le Père Wiltgen rapporte  :

«  L’abbé Joseph Ratzinger déclara que l’absence de tout texte conciliaire approuvé à la fin de la première session constituait “ le grand, l’étonnant résultat, véritablement positif, de la première session ”. Le fait qu’aucun texte n’ait emporté l’assentiment des Pères conciliaires était, pour lui, la preuve d’une “ forte réaction contre l’esprit qui avait sous-tendu le travail préparatoire. ”  »

Quelques jours avant la clôture, l’abbé Hans Küng, ne dissimulant pas sa jubilation, déclara que ce qui avait été naguère le rêve d’un groupe d’avant-garde dans l’Église “  s’était répandu et avait, grâce au Concile, pénétré toute l’atmosphère de l’Église ”. Prié d’énumérer quelques-uns des résultats positifs de la première session, l’abbé Hans Küng répondit que beaucoup d’entre eux avaient redouté que le Concile ne publiât officiellement de malencontreuses déclarations en matière de dogme et d’œcuménisme. L’abbé Küng voyait dans le rejet du schéma sur les sources de la Révélation “ un grand pas fait dans la bonne direction. C’est bien là quelque chose qu’en Allemagne nous avions tous espéré, mais n’étant qu’une faible minorité, nous ne songions pas que cela fût possible. ”

Le théologien de la Contre-Réforme connaissait parfaitement le progressisme, autant les hommes, leurs méthodes que leur doctrine. S’il voyait bien qu’ils venaient de remporter une bataille, il espérait que les Pères se ressaisiraient lors de la seconde session pour défendre la constitution divine de l’Église mise en cause par la revendication progressiste de la collégialité de l’Épiscopat.

Extraits de Il est ressuscité  ! tome 7, n° 61, septembre 2007, p. 3-12;
Il est ressuscité  ! n° 62, octobre 2007, p. 15-17;
Pour l’Église, tome 1, p. 306

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