La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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La quatrième session du Concile Vatican II

La quatrième et dernière session du Concile Vatican II voit le triomphe des idées modernes jusqu’alors condamnées ou tenues en suspicion dans l’Église. Sa chronique met en relief les agissements de la minorité progressiste et la responsabilité personnelle du pape Paul VI dans leur adoption par la quasi-totalité des évêques, avec le funeste résultat que l’on sait.

I. LE VOYAGE DE PAUL VI À L’ONU

Dans son discours d’ouverture de la 4e session, le pape Paul VI voit dans l’heure qui sonne une merveille jamais parue encore depuis le Christ, et la garantie d’une vie nouvelle, définitive, pour l’Église et pour le monde. Pour lui, l’amour conduisant infailliblement et unanimement à la vérité, l’Église devait devenir messagère d’amour. L’abbé de Nantes commente  :

«  L’Église d’aujourd’hui doit enseigner à tous “ l’art d’aimer ”, en donner l’exemple, le faire naître dans tous les cœurs, et apporter ainsi dès à présent sa contribution à l’avènement d’une société mondiale heureuse. “ Avec un cœur pastoral,… avec un cœur missionnaire,… avec un cœur œcuménique ”, l’histoire le dira, pour ce temps grandiose que nous vivons, “ l’Église aimait… Amour pour les hommes d’aujourd’hui, quels qu’ils soient, d’où qu’ils soient, amour pour tous… Et que triomphe la paix parmi les hommes… Oui, vite et pour toujours, que triomphe la paix  ! ”

«  Le Monde nouveau peut naître désormais, il doit naître, du moment que l’Église lui apprend et lui livre le secret de la vie, de la concorde et de la paix  : l’universalité et l’inconditionnalité de l’Amour  ! C’est une société politique mondiale que le Pape appelle de ses vœux prophétiques, société temporelle, laïque, pluriraciale et pluriconfessionnelle, mais son principe en sera religieux, au moins dans sa source et son inspiration, ce sera l’Amour. Et voilà le message politico-religieux que le Pape désire faire entendre à l’ONU au nom de tous les évêques unanimes. Leurs voix “ toujours au service et en vertu de la mission apostolique que le Christ vous a confiée comme à Nous, annoncent et appellent toujours l’avènement de la concorde, de la justice et de la fraternité, la paix entre les hommes aimés de Dieu et de bonne volonté. ” L’amour passe par-dessus les barrières de classes, de nations et même de religions. L’Église l’enseigne, le donne à tous les hommes  : “ L’Église dans le monde n’est pas une fin pour elle-même  ; elle est au service de tous les peuples… ” Elle dit à tous qu’ils sont aimés de Dieu et tous de bonne volonté. Alors, qu’ils s’aiment les uns les autres et la Paix régnera sur la terre  ! Voilà l’Évangile nouveau que, le 4 octobre, le Pape portera à l’ONU.  » (…)

Paul VI devant l'assemblée générale de l'ONU, le 4 octobre 1965.

Paul VI devant l’assemblée générale de l’ONU, le 4 octobre 1965.

Car, plus encore que le discours d’ouverture, ce fut le voyage de Paul VI à l’ONU, le 4 octobre 1965, qui donna son orientation définitive à la dernière session du Concile.

Ayant immédiatement saisi la portée et les conséquences de cette démarche inouïe, l’abbé de Nantes montra, dans ses Lettres 215 et 218, comment le Souverain Pontife engageait ainsi «  l’Église au service d’un certain monde, celui de l’ONU, et la liait à une certaine Puissance innomée qui y gouverne par la franc-maçonnerie  ».

À son arrivée, le secrétaire général de l’ONU, le birman U’Thant, conduit le Pape dans la salle de méditation où ils se recueilleront une minute ensemble. L’Osservatore romano se garda tout d’abord de signaler le premier acte du Pape à l’ONU. Il ne le mentionna que dans son édition du 22 octobre 65, et encore en le dénaturant. L’abbé de Nantes souligna à quel point ce fait était remarquable et significatif  :

«  Pourquoi ne pas dire ce qui est  ? Que le vicaire de Jésus-Christ et successeur de saint Pierre, hors de la présence de tout journaliste ou photographe, a d’abord été invité à se rendre dans ce lieu “ consacré ” pour y prier en compagnie du bouddhiste birman  ! N’était-ce pas le premier acte religieux vraiment masduiste jamais encore accompli par un Pape  ?

«  Malgré les dires de Match, il y a loin de la chapelle privée que Paul VI s’est fait aménager au Vatican à ce sanctuaire, inauguré par Dag Hammarskjöld le 24 avril 1957 comme le centre spirituel de cette Maison de verre, “ Temple de l’Humanité ”. Quel dépaysement au contraire  ! C’est ici la “ chambre de réflexion ” des loges maçonniques par laquelle doit passer l’Apprenti lors de son initiation, avant d’être admis comme Frère de la Grande Salle, pour y être accueilli et pouvoir y parler en Maître de la Sagesse. Le parallélisme des situations fait frémir  ! À un degré d’initiation beaucoup plus élevé, au-delà du 33e exactement, ce lieu “ consacré ” révèle sa signification ultime. Il est le Saint des Saints du Nouveau Temple juif où le Dieu sans Visage, au Nom imprononçable, veille sur les destinées de son Peuple Israël, maintenant dispersé. Et cet établissement, au nouveau centre du monde, est la garantie d’une attente, le signe qu’approche pour le Peuple humilié le temps de la résurrection et de la vengeance, le temps messianique de sa domination universelle. Nous sommes là au centre de la trame judéo-maçonnique du Masdu.  » (…)

«  S’il y a donc quelque part célébration de ce mariage de l’Église et du Monde, tant désiré depuis la convocation du Concile, c’est bien dans cette étrange chapelle selon le rite des sociétés secrètes, et dès lors il était inévitable que J.-B. Montini se porte garant de l’honnêteté et de la nécessité de l’Organisation qui l’accueillait  ; il était inconcevable qu’il y prêche une autre religion que l’humanisme intégral qui en est le fondement.  »

L’abbé de Nantes explique alors la nouveauté radicale de cette démarche pontificale qui clôt l’ère constantinienne, celui de la chrétienté, et qui ouvre l’ère onusienne chargée de promesses sublimes  : «  L’Église abandonne la doctrine sur laquelle tout reposait, les deux pouvoirs prenant leur source en un même Christ pour administrer ensemble la même Cité de Dieu. (…) L’Église va bientôt acclamer le monde nouveau, tout humain, ses organisations, son idéologie  : elle en approuve les fins, elle demande humblement à y aider pour sa petite part. La paix sur la terre est le but fascinant, capable de justifier l’entreprise onusienne aux yeux des foules et de faire applaudir la démarche du Pape, mais une chose plus grande encore va naître en cette occasion et dans cet élan instinctif vers la paix  : la réintégration de l’Église au Monde, leurs retrouvailles, non plus cette fois dans de déshonorantes discordes et d’insupportables tutelles mais, chose nouvelle, dans le service absolument désintéressé, exempt de toute revendication temporelle et de toute propagande et prédication religieuse, de l’Église envers le monde onusien.  » (…)

À l’écoute du message de Paul VI, «  tous les hommes de bonne volonté, se verront d’avance rassemblés “ dans une vision idéale de l’humanité qui puisse réellement se dire catholique, c’est-à-dire universelle ”. Telle est “ la force prophétique de ce message ” qui, dépassant les étroites frontières de l’Église visible, fait de l’humanité le vrai “ peuple de Dieu ” dont elle n’est plus une partie opposée aux autres ni une étrangère, mais le modèle spirituel et l’inspiratrice. Tel est ce “ ministère de la réconciliation ”, prêché par le nouveau saint Paul, pour la première fois accompli ainsi, réunissant les hommes de toutes langues, religions, races et cultures, pour leur proposer la paix et le bonheur, sans rien leur demander en salaire, rien d’autre que leur commun service de l’humanité. (…) L’orateur du 4 octobre a soin de ne se réclamer d’aucune autorité supérieure ni d’aucun pouvoir temporel, mais seulement des peuples dont il se fait le porte-parole. (…) Il s’adresse aux représentants des États et pose alors un acte politique d’une incalculable portée. Par sa voix, les peuples proclament l’autorité souveraine de l’Organisation des Nations Unies, par-delà leurs propres gouvernements, envers ou contre eux. “ Notre message veut être tout d’abord une ratification morale et solennelle de cette haute institution… Les peuples se tournent vers les Nations Unies comme vers l’ultime espoir de la concorde et de la paix. ” Usant de tout son prestige, engageant toute son autorité démocratique, l’orateur bâtit l’ONU en gouvernement mondial unique, et contraint moralement les divers États à y subordonner leur pouvoir.  »

L’abbé de Nantes remarque que Paul VI va «  beaucoup plus loin qu’une approbation morale  » de l’ONU. En exposant «  méthodiquement les vues et les voies que la franc-maçonnerie a assignées à l’ONU, il voulait en confirmer lui-même les intentions, l’organisation interne, l’idéologie fondamentale  ».

«  Depuis longtemps, commentait l’abbé de Nantes, les chimères politico-religieuses du modernisme reprennent les idées de la franc-maçonnerie et conduisent à la collaboration avec elle. Le Pape n’a eu qu’à puiser dans l’héritage de la démocratie chrétienne, qui de Sangnier à Maritain et Chenu, démarque mot pour mot l’idéologie et le programme de la franc-maçonnerie en les couvrant d’un vernis évangélique. (…)

«  La paix est le bien suprême, c’est la “ Bonne Nouvelle ” que l’Église doit apporter au monde, au nom de son fondateur “ le Messager de la paix ”. L’ONU est “ l’ultime espoir de la concorde et de la paix ”  : C’est un Pape qui dit cela  ! ONU, Ave, spes unica  ! L’ONU, reflet de l’Église catholique dans l’ordre temporel, est comme elle “ unique et universelle  : On ne peut rien concevoir de plus élevé, sur le plan naturel, dans la construction idéologique de l’humanité ”  ! Cela dit par un Pape, d’une Organisation vouée à la ruine de l’Église  ! Fraternité des peuples, sans considération de religions  : “ C’est ainsi que cela doit être. ” Égalité, au sein de l’ONU, des grandes et petites nations, des chrétiennes et des barbares, égalité maçonnique ruineuse et immorale  : ce sera “ un acte de grande vertu ”, semblable à l’humilité du Christ  ! La paix s’obtiendra par le désarmement, le renoncement à la “ mentalité particulariste et belliqueuse ”  : alors commencera une “ nouvelle histoire ”, l’histoire pacifique, celle-là même que Dieu a promise aux hommes de bonne volonté… et que construit précisément la franc-maçonnerie, instrument de Dieu  ?  ! Et “ la collaboration fraternelle des peuples réalisera l’idéal dont rêve l’humanité dans son pèlerinage à travers le temps… le plus grand espoir du monde ”.

«  La charte de cette Construction ce sont les droits de l’Homme que reconnaît donc J.-B. Montini, “ et avant tout la Liberté religieuse ”  !  !  ! Ils sont réglés par la Conscience d’où émane une suprême Sagesse… Cette “ nouvelle manière de penser l’homme ” n’est nouvelle que pour l’Église, c’est la doctrine commune de la Maçonnerie et on s’étonne que l’initiation qui y conduit soit ici assimilée à la conversion (chrétienne  !) réclamée par saint Paul… Enfin au sommet de cet “ édifice de la civilisation moderne ”, J.-B. Montini demande que soit placé Dieu, “ le Dieu inconnu,… le Dieu vivant, le Père de tous les hommes ”, mais il peut paraître ici la réplique chrétienne du Grand Architecte, Seigneur du monde, où la franc-maçonnerie trouve la source de son dogme de la fraternité universelle.

«  Ainsi, en ce 4 octobre 65, s’est trouvé proclamé par le Pape catholique, devant le monde entier qui l’écoutait, le Credo déjà séculaire de la franc-maçonnerie agrémenté de fioritures chrétiennes.  »

II. LA LIBERTÉ RELIGIEUSE

Le pape Paul VI pouvait alors revenir à Rome et imposer aux Pères conciliaires la nouvelle doctrine sur la liberté religieuse qui n’arrivait pas à recueillir jusqu’alors leur assentiment.

Revenons aux premiers jours de la session pour suivre les débats dans l’aula dont l’abbé de Nantes publie un compte-rendu. Le 15 septembre, Mgr de Smedt a présenté un texte encore remanié et présenté comme parfait. Mais l’École traditionnelle n’a pas été dupe. «  Sans passion, avec clarté, religion, prudence surnaturelle, elle soumet le projet aux exigences irrépressibles de la foi, de l’expérience et de la raison. En trois jours, c’est la déroute  : du schéma il ne reste rien debout. D’abord, on nous propose, sous des modifications de détail, la même doctrine déjà critiquée. On prétend s’en tenir à un point de vue exclusivement juridique (ô juridisme  !), ce qui serait honteux de la part d’un Concile, mais on prétend au même moment fonder ce droit nouveau sur la raison et le prouver par la Révélation  ! Philosophie d’ailleurs irrecevable  : on ne peut tirer de la dignité de la personne humaine un droit à l’erreur, même si, avec Mgr Colombo, Mgr Ancel et cent évêques francophones, on le fait par le truchement du   » droit à la recherche de la vérité «  . L’argument n’a rien de démonstratif. Quant à la preuve d’Écriture, elle est plus qu’inexistante, malhonnête  ! On y choisit les textes selon les exigences de la pensée moderne. L’accusation capitale demeure, d’une contradiction du schéma avec la doctrine de l’Église  ; la théorie du développement historique qu’on lui oppose est, de fait, pleine d’inexactitudes et insuffisante. Le schéma s’inspire d’une autre tradition, celle des philosophes du dix-huitième siècle et de la Révolution française. Il reprend les théories de Lamennais et du libéralisme catholique, déjà condamnées, et dont le succès n’a jamais fait que nuire aux intérêts des âmes et à la liberté de l’Église. On veut imposer comme acte du Magistère une opinion discutée, nouvelle, et contraire à la foi  ! Ce schéma est exigé par tous les ennemis de l’Église  !

«  Si nous entrons dans le détail  : le schéma prône un laïcisme et même un athéisme pratique des États, ce qui est insultant à Dieu. L’exposé, par le cardinal Journet, du système historique de Jacques Maritain sur la distinction progressive des deux sociétés, temporelle et spirituelle, n’atténue pas l’accusation mais l’aggrave au contraire, en canonisant l’autonomie laïque d’une société temporelle sans Dieu. Le schéma constituerait une rupture unilatérale inadmissible de concordats bienfaisants pour l’Église, pour les âmes et pour les nations catholiques. Ce serait par ailleurs la fin de toute discipline ecclésiastique, au profit d’une anarchie religieuse sans remède. Ce serait le déferlement des sectes en pays catholiques et le droit reconnu à toute propagande, athée et même communiste. La notion de paix publique est vague et extensible  : elle pourra paralyser les États catholiques et armer les États persécuteurs au nom de l’ordre public et de morales différentes  ! Les droits subjectifs de la conscience ne peuvent être égalés aux droits objectifs de Dieu, du Christ et de la seule Église de vérité. Changer en droit théorique de simples tolérances revient à établir les droits de l’Homme à l’encontre des droits de Dieu.  » (…)

Les 124 Pères de la minorité avaient, rappelons-le, préparé de longue date une liste organique d’amendements. Se référant à l’article 33, paragraphe 7 du règlement intérieur, qui disposait qu’en tout temps un schéma de remplacement, ou une liste organique d’amendements, pouvait être soumis par cinquante Pères conciliaires, ils demandaient l’autorisation de donner lecture à l’assemblée générale d’un deuxième rapport sur la liberté religieuse, rapport “ qui exposerait et défendrait, d’une manière complète et systématique, une autre manière de concevoir et d’exposer cette doctrine ”  ».

Voulant prendre de vitesse la minorité, les progressistes exigeaient un vote d’orientation sur le schéma préparé par le secrétariat pour l’Unité. Mais le lundi 20 septembre, les membres ils étaient vingt-quatre des organismes directeurs du Concile se prononcèrent contre un tel scrutin par six voix de majorité.

Ce fut alors que Paul VI intervint, avec «  habileté et tact  »  ! Le mardi 21, peu avant 9 heures, «  on vit entrer chez le Pape, où ils semblaient avoir été convoqués, le cardinal Tisserant, premier du Conseil de présidence, le cardinal Agagianian, doyen des moderatores, et Mgr Felici, secrétaire général du Concile. Ils réapparurent dans l’aula à la fin de la messe. Et dès lors, les choses se précipitèrent.  » En fin de matinée, au nom des modérateurs, Mgr Felici soumit au vote de l’assemblée la question suivante  : «  Le texte réamendé sur la liberté religieuse plaît-il aux Pères comme base de la déclaration définitive, qui devra être mise au point ultérieurement, conformément à la doctrine catholique sur la véritable religion et aux amendements proposés par les Pères au cours de la discussion, lesquels devront être approuvés conformément au règlement du Concile  ?  » (…)

224 Pères refusèrent. Un sur dix des membres de l’assemblée comprirent qu’on les menait en bateau, d’étape en étape, vers la conclusion fatidique du Concile. Il leur faudrait alors se rallier à la majorité pour ne pas faire de peine au Pape, ne pas étaler aux yeux des fidèles les divisions du Collège épiscopal, enfin ne pas scandaliser le monde. Il aurait fallu, pour connaître les sentiments de tous, poser la question de manière plus sincère. Placet  : texte adopté. Non placet  : texte rejeté. Juxta modum  : amendements nécessaires… On aurait découvert que les novateurs, après trois ans de Concile, ne sont comme au premier jour qu’une turbulente minorité.  »

Le Père Congar

Le Père Congar

À l’annonce des résultats du scrutin, les progressistes exultèrent  : «  L’importance décisive du vote, expliqua le P. Congar, réside dans la volonté qu’il exprime qu’il y ait une déclaration sur la liberté religieuse, et dans la décision de laisser le secrétariat pour l’Unité en rédiger la version finale sur la base du texte soumis à la discussion.  »

Là-dessus, Paul VI eut bientôt l’audace d’anticiper les décisions définitives du Concile en proclamant à l’ONU ce que l’assemblée des Pères rechignait à lui accorder. Avec force, l’abbé Georges de Nantes s’éleva contre cette nouvelle manœuvre du Pape  :

«  Le 4 octobre, écrivait-il dans sa Lettre du 15 octobre 1965, le Pape a donc évoqué, comme en passant, parmi   » les droits et les devoirs fondamentaux de l’homme proclamés ici (à l’ONU)… sa dignité, sa liberté, et avant tout sa liberté religieuse. Voilà donc l’Église ralliée à la philosophie de la Liberté, en termes généraux, par un discours de style politique, du Pape parlant comme “ expert en humanité et pèlerin de la paix ”, dans une assemblée étrangère à notre foi, avant d’avoir été l’objet d’aucune décision solennelle ni ordinaire du Magistère  ! (…) Toute restriction, toute fidélité à la doctrine ferme du magistère catholique comportera désormais aux yeux du Monde une sorte de désaveu marqué envers le Pape et le tout prendra l’apparence d’un acte de perfidie ecclésiastique. Voilà donc l’Église serve des puissances temporelles, et des pires, sa doctrine se trouve fixée, non par un acte légitime du Magistère, mais, le devançant et le forçant, par un discours de Paul VI aux nations. L’ère de la Liberté s’ouvre sur un acte de contrainte séculière.  » (…)

Le 25 octobre, Mgr de Smedt présenta dans l’aula la cinquième rédaction du schéma, lequel possédait désormais, avec son préambule sur la vraie religion, un chapeau rassurant  : «  Il n’y a qu’une seule religion vraie, qui subsiste (sic  !) dans l’Église catholique.  » Toutefois, les dirigeants du Cœtus internationalis Patrum (l’opposition traditionaliste) ne se laissèrent pas duper puisqu’ils donnèrent comme mot d’ordre pour les scrutins détaillés des 26 et 27 octobre  : «  Votez Non placet. Et comme position de repli  : Votez Placet juxta modum.   » Pour justifier cette consigne, ils diffusèrent trois documents. Le premier démontrait que la doctrine contenue dans ce schéma, c’est-à-dire la reconnaissance du droit strict et universel de l’homme et de toute communauté humaine à la liberté religieuse dans le domaine des activités civiles et sociales, contredisait l’enseignement traditionnel des Souverains Pontifes, tels Pie IX, Léon XIII, Pie X. Et dans leurs actes du Magistère, soulignait-on, ces Papes ont argumenté, non pas à partir des circonstances historiques, mais à partir de l’Écriture et du témoignage des Pères de l’Église, leur intention ayant toujours été de proposer des principes et une doctrine définitifs. Le deuxième document établissait que l’Écriture condamne la liberté religieuse. Le troisième était la liste d’amendements dont nous avons parlé précédemment.

Au cours des votes détaillés des 26 et 27 octobre, on compta jusqu’à 254 Non placet et 543 Placet juxta modum. «  Les attitudes définitives sont prises, notait l’abbé de Nantes. Presque un tiers de l’assemblée demeure hésitant  ; un dixième est décidément opposé, pour les motifs les plus sérieux, sans autre parti pris que celui de la foi.  » Oui, c’était bien la foi, la vérité divine révélée, qui était en jeu. Et qu’importait le ralliement de la majorité des Pères à ce schéma  ! Ce n’était nullement un motif pour les opposants de consentir à adhérer à la doctrine de la liberté religieuse. Cette “ déclaration ” de Vatican II, même après sa promulgation par le Pape, n’exprimerait rien de plus que l’opinion faillible de la majorité des Pères, si cet enseignement n’était pas délivré dans des formes solennelles. Une forte majorité et même une apparente unanimité n’est pas un critère suffisant pour donner autorité à un enseignement. Certains Pères l’avaient d’ailleurs clamé dans l’aula conciliaire. Le 16 septembre 1965, Mgr J.-B. Velasco, évêque expulsé de Chine, n’avait-il pas déclaré  : «  Le schéma à nouveau amendé sur la liberté religieuse est totalement inacceptable et il est nécessaire qu’un nouveau schéma lui soit substitué. Dans une affaire d’une si grande importance, comme dans la recherche de la vérité, ce n’est pas en fonction du nombre, non  ! ni de la qualité des personnes, mais en fonction de la chose elle-même objectivement qu’il faut examiner.  »

Après les scrutins des 26-27 octobre, le schéma fut une nouvelle fois remanié. On le plaça sous un pavillon mensonger, en joignant à son préambule l’addition suivante  : «  La doctrine sur la liberté religieuse ne porte aucun préjudice à la doctrine traditionnelle sur le devoir moral de l’homme et des collectivités à l’égard de la vraie religion et de l’unique Église du Christ.  » Cet ajout, ainsi que les trente-neuf autres modifications, de détail, n’étaient qu’emplâtre sur jambe de bois, et le 18 novembre, à la veille du vote sur l’ensemble de la déclaration, le Cœtus internationalis Patrum diffusa cet avis  :

«  Au schéma sur la Liberté religieuse, malgré de notables corrections introduites surtout dans le numéro 1 à propos de la vraie religion, nous sommes obligés de dire Non placet, parce que les principes affirmés dans le numéro 1 n’ont pas une explication adéquate dans tout le corps du schéma et parce que demeure une thèse fondamentale que nous ne pouvons pas accepter.

«  Cette thèse est tenue pour fondamentale et définitive par le Secrétariat pour l’unité lui-même  ; on peut la résumer ainsi  :

«  1° Tout homme a un droit naturel (c’est-à-dire fondé sur la dignité de la personne) de diffuser librement ses idées religieuses, bien qu’objectivement fausses, parmi tous les hommes, même parmi les catholiques en possession de la vraie religion.

«  2° Donc l’homme jouit d’un droit naturel à l’immunité contre la contrainte, surtout de la part de la société civile, en matière religieuse.

«  3° Bien plus, l’autorité civile est tenue de protéger ce droit naturel par des ordonnances juridiques et de garder l’égalité envers toutes les religions.

«  4° Conséquemment, on doit considérer comme normal le régime de l’État neutre et seulement, “ exceptionnel en certaines circonstances ”, le régime de coopération entre l’Église et l’État.

«  Nous ne pouvons pas admettre tout cela.  »

Le 19 novembre, la minorité était encore très résolue  : 249 Pères votèrent Non placet.

Depuis plusieurs semaines déjà, l’abbé de Nantes avertissait ses lecteurs qu’en temps normal, une telle opposition «  aurait paru imposer de surseoir et de renoncer à proclamer, par un acte partisan, une nouveauté incertaine qui divise l’Église  ». Si Paul VI, de par sa seule décision arbitraire, proclamait le droit de l’homme à la liberté religieuse comme un enseignement conciliaire, il commettrait un acte personnel d’hérésie. L’abbé de Nantes citait le Père Biot qui affirmait dans Témoignage chrétien du 4 novembre  : «  Le débat tel qu’il s’est engagé manifeste la profondeur de ce qui est en cause dans la reconnaissance de la liberté religieuse  : une certaine conception de l’homme, une certaine conception de l’Église, une prise de conscience plus profonde de sa nature et de son histoire. L’enjeu est grave… Tous les Pères sentent en effet que cette déclaration commandera l’histoire de l’Église dans son rapport avec les hommes.  » (…)

«  Nous ne savons pas, écrivait le P. Congar après le scrutin sur la liberté religieuse du 19 novembre, si les opposants finiront par se rallier ni quel nombre. À Vatican I, les évêques de la minorité avaient quitté Rome la veille de la proclamation de l’infaillibilité du Magistère pontifical. On peut douter que la minorité d’aujourd’hui suive cet exemple.  » Le P. Congar avait bien saisi quelle était la mentalité des évêques conservateurs.

Il n’y eut de fait aucun éclat. Pas un évêque n’osa quitter l’aula de Saint-Pierre en se déclarant en rupture de communion publique, solennelle, motivée par une plainte d’hérésie contre Vatican II et Paul VI. Aucun Père ne se dressa avant la clôture du Concile pour demander que la controverse sur la liberté religieuse soit dirimée par une définition revêtue de tous les caractères de l’infaillibilité et doublée de condamnations. Nul ne réclama un jugement du Magistère extraordinaire régulièrement exercé, et donc prononcé avec la garantie formelle de l’assistance positive du Saint-Esprit.

Plus tard, l’abbé de Nantes interrogera Mgr Marcel Lefebvre  : «  Mais pourquoi ne vous êtes-vous pas levé et n’avez-vous pas quitté l’Assemblée avant la promulgation, en signe de refus et de protestation  ?  » «  C’était aller contre le Pape, et contre tous  ; même les Pères du Cœtus internationales ne voyaient plus pourquoi s’opposer au texte depuis les améliorations apportées à l’article premier, le 17 novembre  ! Elles étaient là pour nous persuader d’accepter, mais le reste du texte y contredisait. Alors, j’ai pensé qu’il me fallait un signe du Ciel. Sans un signe de Dieu, je ne pourrais prendre une telle décision, moi tout seul.  » Et notre Père de s’étonner  : «  Un Ange de Dieu  ? pour le refus d’une hérésie flagrante, cent fois dénoncée et déjà condamnée  ?  » (…)

Lors des scrutins solennels du 7 décembre 1965, il y eut encore 70 Pères qui se prononcèrent contre la déclaration Dignitatis humanæ, sur la liberté religieuse, et 75 contre la constitution pastorale Gaudium et spes, sur l’Église dans le monde de ce temps. Mais après avoir voté Non placet,les représentants les plus connus de la minorité, tels Mgr Marcel Lefebvre et Mgr Gérard de Proença Sigaud, signèrent séance tenante ces décrets. «  Si la plupart des évêques, expliquera par la suite Mgr Lefebvre, ont accepté de signer les actes du Concile, ce fut parce qu’ils se sont aperçus que le Pape souhaitait que ces Actes, tels qu’ils étaient donnés, fussent signés.  » En outre, ces Pères traditionalistes savaient ces décrets dépourvus d’autorité absolue, infaillible. La déclaration Dignitatis humanæ,ne contenant pas de définition dogmatique, n’engageait nullement l’infaillibilité de leur Magistère. Une trentaine de Pères, semble-t-il, n’ont pas signé les quatre décrets promulgués ce 7 décembre 65, sans doute parce que, en conscience, au nom de la foi catholique, ils persistaient dans leur opposition aux textes contre lesquels ils venaient de voter. Leur refus de donner leur signature, toléré par le Pape, est demeuré sans conséquence et même inaperçu. Les opposants n’ont pas été sommés d’adhérer aux Actes promulgués en étant menacés d’être publiquement et formellement retranchés de l’Église. C’était une incroyable nouveauté par rapport à tous les autres Conciles œcuméniques.

Mais ce fait considérable sauve notre foi en l’indéfectibilité de l’Église. Si elle est en effet encore infaillible et catholique, a souvent affirmé notre Père, c’est parce que le Pape et le Concile n’ont pas imposé positivement aux 70 opposants, du dernier scrutin sur la liberté religieuse, d’adhérer à cette doctrine impie. (…)

Toutefois, ce 7 décembre 1965 la voix des défenseurs de la foi a été incontestablement étouffée par Paul VI, et même niée, traitée comme n’ayant jamais existé, puisqu’en promulguant les décrets, le Pape déclara agir «  en union avec les vénérables Pères  ». Il proclama donc la liberté religieuse comme la pensée unanime des Pères de Vatican II.

En outre, nul n’a su qui n’avait pas signé, et au lendemain du Concile aucun évêque n’a publiquement fait profession de rejeter la déclaration sur la liberté religieuse. Ce silence équivalut alors à un ralliement. L’opposition de la minorité conciliaire a disparu sans laisser la moindre trace.

III. LE SCHÉMA SUR L’ÉGLISE DANS LE MONDE MODERNE

En ce mois de septembre 65, le Schéma XIII, c’est-à-dire le projet de constitution sur l’Église et le Monde moderne, revint devant l’assemblée des Pères. C’était ce fameux texte qui devait être, «  avec la constitution sur l’Église, la grande nouveauté et la merveille du Concile  ». L’abbé de Nantes en exposa l’objet, la méthode et les principes dans sa Lettre du 15 octobre 1965  :

«  Sous les mots nouveaux et nébuleux de “ Constitution pastorale ”, l’objet du Schéma XIII recouvre toute l’ancienne “ théologie morale ”, tant la fondamentale, qui concerne la nature de l’homme, sa destinée, les lois et les circonstances de son action, que la particulière, qui étudie la nature et les lois normatives de la famille, de l’économie, de l’ordre politique et de toutes choses humaines. Les ambitions du Concile sont vastes  ! Quand on sait combien ces questions sont complexes et difficiles, quelle prudence, quelle exactitude elles réclament, à quel point leur matière interdit toute concession, toute démagogie, toute opinion hasardeuse… Quand on a laborieusement acquis quelque compétence en ce domaine, en étudiant d’énormes manuels où se trouvent condensées des recherches séculaires, quand on est initié à tant de sagesse par l’admirable corpus des encycliques pontificales, on demeure épouvanté de voir tout cela remis en question, agité, rénové au gré d’une assemblée de plus de deux mille personnes, sensible aux pressions extérieures, aux opinions des foules, traversée de courants contraires, capable d’emportements irréfléchis et décidée en toutes choses à faire du grand, du hardi, du moderne  ! Et pour aboutir, après des remaniements innombrables, à cent pages de discours aussi vagues que péremptoires… L’entreprise paraît insensée.

«  Et d’autant que la méthode éprouvée de la théologie morale catholique est abandonnée au profit d’une autre, révolutionnaire. En vue d’un “ humanisme total ”, capable d’attirer l’intérêt de tous les hommes et de les éclairer sur eux-mêmes, le Schéma se fonde sur l’expérience et les certitudes communes à tous, il veut rencontrer d’abord les aspirations de l’humanité actuelle. Il sera une “ théologie de l’événement ”.

«  Quant au principe fondamental de cet Acte conciliaire, il est non seulement étranger mais contraire aux définitions premières de la théologie morale selon lesquelles “ Dieu nous a créés pour le connaître, l’aimer, le servir comme un Père, et mériter ainsi le bonheur éternel du Ciel. ” Il s’agit ici de poser d’abord, comme un fait massif, comme un “ signe des temps ”, la construction de la Cité terrestre et d’étudier comment l’homme moderne peut et doit y participer… Le Concile entend apporter sa caution à cette marche en avant de l’humanité, peut-être même, mais discrètement, sa consécration religieuse à ce salut terrestre, en déclarant qu’il est “ une image et une préparation de la Cité céleste… ” (…) Ce n’est donc plus une morale religieuse qu’indirectement, ce n’est plus l’ordre de la Rédemption chrétienne, c’est la Constitution naturiste d’un “ humanisme intégral ” où l’Église n’arrive qu’au dernier chapitre pour s’y engager comme servante.  »

L’abbé de Nantes analysait ensuite les débats qui s’étaient déroulés dans l’aula  :

«  À tête reposée, en dehors de cette surchauffe romaine qui les enfièvre, mis en garde par quelque avertissement du Pape contre les erreurs du naturalisme, 99 % des Pères auraient certainement écarté ce Schéma dangereux avec mépris. Mais condamnés à l’accepter comme base de discussion, ayant à grand tort accepté ainsi de défendre la foi sur un terrain qui lui est étranger et même ennemi, la minorité a manifesté une combativité très relative. Mais, événement providentiel, dont personne ne semble avoir compris la signification ni la portée, l’infanterie germanique, se retournant contre les Français a changé en un moment le sort de la bataille. (…) Une nouvelle fois, comme au seizième siècle, les dissidents de l’Église romaine se divisent en deux camps ennemis, celui de l’optimisme pélagien, de l’humanisme païen, de l’hédonisme grossier ou léger de la Renaissance, camp français (et belge  ! et canadien  !), mais, à l’encontre, celui du pessimisme augustinien, du dramatisme luthérien, camp germanique… Preuve qu’une fois perdu le juste Credo catholique, les réformés se dispersent en factions extrêmes et contradictoires. Mais enfin, c’était le salut  !

«  Ainsi nous avons entendu la minorité dénoncer cette inquiétante phénoménologie qui ouvre la voie au marxisme et recouvre l’idée teilhardienne de l’évolution du monde, contraire à la doctrine des fins dernières  ; cette fallacieuse description des signes des temps ne collectionne que les indices favorables, mais omet les déficiences et les péchés, les désordres sociaux, les immoralités, la souffrance, le mal, le caractère caduc et misérable du monde présent. Un comble  : on ne parle pas du Christ crucifié. On oublie le mystère de la Croix qui est le mystère du salut. On trompe les hommes, car la charité ne peut être vécue qu’avec l’aide de la grâce que le Christ nous a méritée par sa Croix  !

Le cardinal Frings et l'abbé Ratzinger

Le cardinal Frings et son jeune théologien, l’abbé Ratzinger.

«  Mais voici les Allemands. Le cardinal Béa proteste contre la soustraction des choses terrestres à la Royauté du Christ, contrairement à l’enseignement de Pie XI dans Quas primas. Le cardinal Frings, oui  ! développe au Concile les trois formules que j’énonce à peu près seul, depuis un an  : “ Le texte a besoin d’une refonte totale, et pas seulement de corrections superficielles  ; il contient une notion équivoque du peuple de Dieu  ; le terme de monde est approximatif et confus  ; le but du Schéma reste ambigu  : tout cela donne l’impression d’une grave confusion entre progrès humain et salut surnaturel… ” Extraordinaire confirmation de mes travaux  ! (…) Mgr Volk  : “ Si le Schéma disait vrai, ce serait un Évangile nouveau  ! Le Christ n’est pas seulement le couronnement, mais le Principe et le fondement de l’ordre universel, seul Sauveur du monde tombé dans le péché. Notre fin surnaturelle ne peut être atteinte ni par l’évolution ni par l’histoire  ! ” Et de réclamer, comme Mgr Romero, que le rôle de l’Église ne soit pas relégué au dernier chapitre mais qu’il soit exposé en premier lieu, parce qu’il est le fondement de tout…

«  Mgr Renard a sauvé l’honneur du clergé français par ses justes remarques pastorales  : “ L’espérance chrétienne est dans le Christ et dans l’Église, non dans l’homme et dans le monde. Il faudrait aussi souligner les conséquences du péché originel et de l’ambiguïté existentielle des valeurs humaines, confesser la misère de l’homme, dire plus clairement que le Christ apporte une nouveauté absolue dans le monde de chaque personne. Le Schéma cite la parole de saint Irénée  : La gloire de Dieu, c’est l’homme vivant. Mais il faut dire aussi, toujours avec saint Irénée  : La vie de l’homme, c’est la vision de Dieu. ”  Je proteste depuis des années contre cette falsification obstinée de la parole de saint Irénée, tronquée systématiquement pour ramener le surnaturel chrétien au naturalisme des nourritures terrestres. Enfin un évêque dénonce l’erreur  ! …  » (…)

Malheureusement toutes ces critiques justes ne touchent pas au fond du problème  : ce schéma était, comme le disait l’abbé de Nantes, Le manifeste du MASDU.

«  Il s’agit tout d’abord, en effet, de détourner les catholiques de leur lutte séculaire contre le laïcisme, et pour la liberté et l’exaltation de la seule Église véritable  ; ces anciennes ardeurs font obstacle à une religion plus universelle. La “ lutte contre l’athéisme ”, c’est d’abord un dérivatif. Bien plus, elle nous engage pratiquement dans une union déclarée avec toutes les religions, tous les spiritualismes, hier encore nos ennemis. Et voilà retrouvée l’union de tous les croyants. Ensuite, cette lutte nous donne pour adversaire, non plus des puissances temporelles ni des hommes connus, mais une idéologie, une sorte de “ péché philosophique ” contre lequel on ne peut partir en Croisade ni entretenir condamnation ou méfiance  : au sujet duquel on dialogue, dans le respect et l’estime mutuels (Marty, Kœnig). L’entrée en matière de ce dialogue fraternel sera évidemment l’autocritique de l’Église  : s’il y a tentation d’athéisme pour les masses, c’est de la faute des chrétiens  ; l’Église n’a pas su donner aux hommes une idée assez pure de Dieu (Maximos IV, Koenig). Enfin et surtout l’amour de nos frères athées nous révélera ce qu’ils ont de grand, leur dévouement héroïque aux tâches temporelles, à la construction du monde que les chrétiens ont malheureusement trop désertées  ! Alors, au lieu de condamner le communisme, c’est l’égoïsme chrétien (Maximos) et son capitalisme libéral (Pildain) qu’il faut condamner, et plus encore engager les chrétiens à travailler sur les chantiers du monde, dans une courageuse émulation avec les athées, de toute l’énergie que leur donne la foi (Koenig)…

«  Faites le bilan  : toutes barrières religieuses renversées, toutes condamnations des ennemis du Christ annulées, les chrétiens, pour lutter contre l’athéisme, vont se dévouer corps et âme à l’édification de la civilisation cosmique, en libérant leurs frères des aliénations dont ils souffrent. C’est le Masdu  !  » (…)

L’abbé de Nantes rendit compte des discussions de chacun des chapitres de cette Constitution, et mit en valeur le désastre pour le salut de millions d’âmes. «  Comment les chefs de l’Église ont-ils pu oublier que la seule mise en discussion de certains préceptes intangibles les ravalerait au rang d’opinions libres et d’obligations discutables  ?  » (…)

Au dernier vote, le 7 décembre 1965, 75 Pères s’opposèrent au texte. Leur opposition, comme celle au texte sur la liberté religieuse, fut ignorée par Paul VI et passa inaperçue.

IV. LES MISSIONS

Troisième texte adopté durant cette session, le décret sur l’Activité missionnaire de l’Église, Ad gentes, aura lui aussi de funestes conséquences  :

Karl Rahner

Karl Rahner

«  Œuvre de l’amour fervent que l’Église sainte porte à son Époux, œuvre de pitié pour “ les plus pauvres, les plus nus, les plus infirmes des hommes, les infidèles ” (Pie XI, Rerum Ecclesiæ), les missions ne sont, pour les idéologues, que d’un intérêt secondaire et même discutable. Ainsi Karl Rahner déclare-t-il irrecevable la conception que saint Paul et après lui toute la Tradition se sont faite de la nécessité du baptême pour le salut  : “ Notre conscience religieuse à nous, chrétiens d’aujourd’hui, est différente ”, elle nous donne à supposer l’existence d’un “ christianisme invisible ” auquel tous les hommes peuvent appartenir, “ sans même être rattachés au christianisme tel qu’il se révèle dans l’Histoire ”, voire même sous des dehors d’incroyance ou d’opposition à l’Église, même protestant ne pas lui appartenir et mépriser Jésus-Christ (Mission et Grâce, chap. V) Et Rahner est le grand expert du Concile en la matière  ! Oh  ! sans doute, ces grands esprits jamais à court inventeront de nouvelles raisons pour justifier quand même les missions, mais ces théories savantes n’engendreront jamais plus les dévouements héroïques de l’ancien amour des âmes.

«  Au fond, nos experts n’ont vu dans ce Schéma sur les Missions qu’un nouveau champ d’application des théories proclamées ailleurs. Et d’abord, la Mission ne doit plus être le fait de la hiérarchie ou d’instituts spécialisés, ni se limiter à certaines régions  : c’est le Peuple de Dieu qui est missionnaire, et tout chrétien dans son milieu de vie  ! … Langage flatteur, aux moindres frais. Et si tous le sont en principe, personne ne le sera plus en pratique. Ensuite, la Collégialité rend tous les évêques compétents et coresponsables de toute la terre. Là encore, grand honneur mais obligation évasive. La réorganisation de la Mission impose l’institution d’un Conseil suprême vraiment international qui coiffera, comme par hasard, l’ancienne congrégation pontificale de la Propagande. Et puis, quel vaste domaine pour la bataille de la réformation, de l’œcuménisme, de l’ouverture au monde et du dialogue  ! Il y a tout à défaire et à refaire. Et y eut-il jamais meilleure occasion de réprouver le colonialisme, le paternalisme, le sectarisme, le prosélytisme  ? À leurs accents, ces déclamateurs laissent voir que l’avenir des Missions, le salut des âmes, l’amour du Christ l’ont totalement cédé en eux au désir de paraître, aux yeux du monde, des affranchis.

«  Grâce au Concile, il suffit d’un trio de jésuites, Teilhard, Rahner, Arrupe, pour briser l’élan missionnaire, pour anéantir cette merveilleuse et sainte œuvre du salut des infidèles.

«  Contre de telles puissances, c’est en vain que les évêques missionnaires suppliaient le Concile de sauver les missions, en déclarant divinement la nécessité et la grandeur de cette prédication valeureuse de l’Évangile. Ils nous émeuvent, ces pionniers de l’Église  : “ Il serait bon de réaffirmer la nécessité de prêcher l’Évangile afin d’amener les hommes au baptême. Des missionnaires, spécialement des jeunes, sont parfois troublés par des théories selon lesquelles la mission devrait consister à améliorer les conditions de vie et à faire découvrir les valeurs spirituelles, non à prêcher et à baptiser. ” (Mgr Gay, Guadeloupe) “ Il arrive souvent que l’on parle avec trop d’optimisme des possibilités de salut ouvertes à ceux qui n’ont pas été évangélisés. Sans doute les religions non chrétiennes possèdent des éléments authentiques… Mais il faut affirmer que cette voie du salut n’est pas la voie normale et qu’elle est très imparfaite et pleine de difficultés. ” (Mgr Yu-Pin) C’est la voix de la foi, du zèle chrétien, de la charité  ! que ne veulent pas entendre les masduistes.

«  Par la voix du cardinal Zoungrana, archevêque de Ouagadougou, c’étaient toutes les jeunes Églises qui vengeaient la Mission outragée et imploraient le Concile de la sauver. “ La vérité exige que l’on dise l’œuvre absolument positive des missionnaires sans lesquels il n’existerait pas tant de communautés chrétiennes. Ces résultats témoignent du zèle surnaturel et prévoyant des missionnaires. Il faut protester hautement contre les jugements injustes qui sont formulés. D’où tirent leur sagesse ceux qui jugent ainsi l’œuvre missionnaire sans consulter les intéressés (ah  ? C’est donc partout pareil  !)  ?… La raréfaction des vocations pour ces instituts missionnaires représenterait une très grave menace pour les Églises récemment érigées. ”

«  Raisons, plaintes, supplications vaines  ! Coincé entre les nouveaux dogmes de la Liberté religieuse, de l’Œcuménisme, du Dialogue, de la Construction de la paix, le schéma sur les Missions ne peut que s’y ajuster et cet ajustement, c’est la mort des missions.  » (…)

V. L’ORDRE SACERDOTAL

Aujourd’hui, alors que nous pouvons contempler les ravages opérés par l’aggiornamento conciliaire, il nous est difficile de réaliser à quel point l’atmosphère de cette dernière session fut euphorique et même délirante. À Rome, on croyait alors à la Nouvelle Pentecôte inaugurant un extraordinaire printemps de l’Église  ! Pour résister à l’entraînement général, pour oser annoncer que les fruits du Concile seraient pourris, il fallait tout à la fois une liberté de jugement, une science, une expérience et une force d’âme peu communes.

Congar et Chenu

Dans sa Lettre 216, sous le titre “ La dégradation de l’ordre sacerdotal ”, l’abbé de Nantes écrivait  : «  Les évêques aiment leurs prêtres mais, ici encore, est passé l’inimicus homo sous la forme de nos experts, à l’occasion du Concile, et voilà désormais creusé entre eux un abîme d’incompréhension, de méfiance et, il faut bien le dire, d’injustice. Le P. Congar a présenté aux évêques le gâteau conciliaire, les invitant à en prendre la plus belle part. Le P. Chenu a saisi le reste et l’a offert au laïcat qui s’en est emparé. On s’est aperçu alors que les prêtres n’avaient pas été servis. (…)

«  Le Concile a supprimé, au nom de la simplicité évangélique, le cadre juridique qui ordonnait les rapports des personnes et précisait les droits de chacun dans le monde ecclésiastique, pour tout remettre à ce qu’il faut bien appeler l’arbitraire épiscopal. En même temps, sous prétexte de renouvellement, il ôtait toute force à la tradition ecclésiastique qui, naguère, donnait à tous, évêques et prêtres, sans contrainte, insensiblement, esprit commun et confraternité dans l’amour du Christ et le ministère des âmes. Désormais le dictateur de la pastorale d’ensemble, le ministre de la Réforme, totale et obligatoire, c’est l’Évêque en personne, ou pire, en Collège. Ainsi disparaissent brutalement, et la réconfortante indépendance juridique des prêtres vis-à-vis de l’administration, et leur nécessaire liberté vis-à-vis des méthodes nouvelles ou des idées du jour.

«  Le pouvoir d’Ordre qui nous constitue prêtres, de droit divin et pour toujours, n’est plus rien. Seul compte le pouvoir de Juridiction, octroyé comme une grâce par l’évêque, pour ce qu’il veut, comme il veut, quand et autant qu’il veut, réduisant ses prêtres à l’état de fonctionnaires soviétiques, avec la carte de travail.  » L’abbé de Nantes dénonçait «  le fait monstrueux d’un Concile abolissant de manière unilatérale l’inamovibilité de certaines charges curiales qui, depuis toujours, assuraient à l’arbitraire épiscopal le contrepoids d’une élite de prêtres inaccessibles à ses rigueurs.

«  L’exaltation des tâches humaines du laïcat et du diaconat dégoûte du ministère sacerdotal. Le prêtre avait pour vocation, grandiose et libre, de donner Jésus-Christ aux âmes et de donner les âmes à Jésus Christ. Entre lui et Dieu s’interpose maintenant son évêque, comme un propriétaire ombrageux, et voilà qu’entre le prêtre et son peuple le Concile élève une nouvelle barrière. Les tâches sont redistribuées et la plus belle reste aux laïcs eux-mêmes, entre eux, comme des adultes qui n’ont plus besoin de leur curé. Rejeté d’ici et là, ramené à son église et à sa sacristie, le prêtre constate que l’humanisme nouveau détourne du culte et des sacrements qui sont désormais sa seule raison de vivre  : Le P. Chenu enseigne ouvertement que les militants trouvent Dieu dans l’événement, et l’Évangile dans leur conscience, … et le Concile de suivre une telle prédication  ! C’est le second mal du clergé que la vision de plus en plus aiguë de son inutilité dans une société laïque, pluraliste, matérialiste que le Concile semble accepter et bénir, comme telle, définitivement  !  »

VI. LA DÉCLARATION SUR LES RELIGIONS NON-CHRÉTIENNES ET LE JUDAÏSME,
ET LA SÉANCE DU 28 OCTOBRE 1965

Les Pères de la minorité s’opposaient à la Déclaration sur les religions non chrétiennes et en particulier sur les juifs, en s’appuyant sur une critique sévère de Mgr Carli, l’un des chefs du Cœtus internationalis patrum, exposant l’enseignement ordinaire de l’Église, doué d’une infaillibilité certaine sur la “ malédiction de ce peuple déicide ”. Voici sa conclusion  :

«  Tout le peuple juif du temps de Jésus entendu dans le sens religieux, c’est-à-dire la collectivité professant la religion de Moïse fut solidairement responsable du crime de déicide, bien que les chefs seulement, suivis par une partie de leurs adeptes, aient matériellement consommé le crime. Le judaïsme des temps postérieurs à Notre-Seigneur participe lui aussi objectivement à la responsabilité du déicide, dans la mesure où ce judaïsme constitue la continuation libre et volontaire de celui d’alors.  »

Le 15 octobre 1965, au scrutin sur l’ensemble du schéma, on compta 250 Non placet. C’était considérable. Néanmoins Paul VI décida de promulguer cette Déclaration à la séance publique du 28 octobre. Ce jour-là, au scrutin solennel, il y eut encore 88 Non placet. Mais au cours de l’homélie de la messe, Paul VI prêcha sur les «  admirables aspects  » des Actes qu’il allait promulguer. Il exalta avec insistance l’amitié judéo-chrétienne  : «  Une même parenté en Abraham nous unit. Les juifs doivent être objet, non certes de réprobation et de défiance, mais de respect, d’amour et d’espérance.  » Puis, malgré les opposants, le Pape promulgua cette Déclaration ainsi que quatre autres documents.

De nombreuses années après la clôture du Concile, en étudiant les Acta synodalia, l’abbé de Nantes reconstituera le déroulement exact de cette séance publique du 28 octobre. Paul VI changea l’ordre de ses travaux et des cérémonies, au mépris du règlement du Concile, dans le seul but d’opérer la “ strangulation de l’opposition ”  :

«  À peine les prières récitées, on procéda aux lectures et votes en série des cinq textes à promulguer le jour même. Puis les résultats ne furent pas communiqués immédiatement aux Pères. Mais la messe fut dite, au cours de laquelle le Pape prononça, sous le nom d’homélie, un grand discours de clôture des travaux… inachevés  ! de cette séance. Les cinq textes sont présentés dans les Acta à ce moment précis de la cérémonie, donc avant l’annonce des résultats des votes  ! Voilà qui nous donne à penser que ces textes, déjà revêtus de la signature du Pape, furent soussignés par les Pères durant la messe, très précisément pendant l’homélie du Pape, qui fut en réalité le discours de clôture de cette session publique, étrangement anticipé.

«  Sous le charme de ce discours enjôleur de Paul VI, les Pères se voyaient contraints à quoi bon résister à une toute souveraine volonté déjà manifestée et rendue exécutoire  ! d’apposer leur signature au bas des cinq décrets, en bloc, alors qu’ils ne savaient même pas combien d’entre eux, lors des votes solennels, étaient restés fermes dans leur opposition au décret réhabilitant le judaïsme talmudique à l’égal du catholicisme, comme une vivante et sainte religion de salut, non point en Jésus-Christ, mais en Abraham.

«  Le dénombrement des signatures montre que 2263 Pères présents au Concile ont adhéré à ces cinq promulgations. Sur les 2312 à 2325 votants des cinq scrutins, c’est une chute notable de l’opposition  : entre quarante et soixante Pères ont refusé leur adhésion. (…)  »

Paul VI promulgua ces cinq décrets avec la formule suivante dont nous donnons la traduction française  :

«  Au nom de la Très Sainte Trinité Père, Fils et Saint-Esprit. Les Décrets  : De la charge pastorale des Évêques dans l’Église  ; De la rénovation adaptée de la vie religieuse  ; De la formation sacerdotale  ; et les Déclarations  : sur l’éducation chrétienne  ; sur les rapports de l’Église avec les religions non chrétiennes, qui viennent d’être lus dans ce saint et universel Concile Vatican II légitimement assemblé, ont plu aux Pères (placuerunt Patribus). Et nous, en vertu du pouvoir apostolique que nous tenons du Christ, en union avec les vénérables Pères (cum venerabilibus Patribus), Nous les approuvons, arrêtons et décrétons dans le Saint-Esprit, et Nous ordonnons que ce qui a été ainsi établi en Concile soit promulgué pour la gloire de Dieu.  »

Cette formule était très solennelle. Le Souverain Pontife ne disait-il pas qu’il promulguait ces Actes «  dans l’Esprit-Saint  »  ?

Bien après la clôture du Concile, l’abbé de Nantes s’apercevra, en étudiant le règlement intérieur de Vatican II, que la formule de promulgation prévue par celui-ci était la suivante  :

«  Les décrets et les canons qui viennent d’être lus ont reçu l’assentiment des Pères (sans exception, ou à l’exception de tant de voix). Et Nous aussi, avec l’approbation du Concile, Nous les voulons, les établissons et les promulguons tels qu’ils ont été lus.  »

Or, constate l’abbé de Nantes, «  en aucune des promulgations des seize Actes de Vatican II, Paul VI ne daigna suivre le règlement du Concile, qui avait imposé ne varietur la formule que devait employer le Souverain Pontife en personne pour annoncer les résultats des votes et, au vu de ces résultats voilà la vraie collégialité  ! proclamer sa décision souveraine. Cette formule imposait de signaler l’unanimité des votes et sinon, de mentionner l’existence d’opposants et leur nombre  ! Les Conciles antérieurs ont tous été très scrupuleusement fidèles à cette règle qui distingue un Concile sacré d’un vulgaire   » brigandage «  .

«  Qui plus est, le pape Paul VI opéra, de son propre caprice, dans l’invention d’une formule inédite, une autre forfaiture, celle d’une amplification outrancière et théologiquement irrecevable de la formule prescrite par le règlement, d’une sobriété parfaitement étudiée. Au contraire, la redondante période créée par Paul VI donne fallacieusement un caractère d’enseignement extraordinaire et solennel, donc infaillible et irréformable, aux seize Actes de Vatican II qui n’en sont dignes ni canoniquement ni dogmatiquement. Et cela, comble de présomption et d’outrecuidance, sous la garantie abusive de “ l’Esprit-Saint ” dans un illuminisme absolument contestable. (…)  »

En 1965, quand il prit connaissance de la formule de promulgation utilisée par Paul VI, l’abbé de Nantes fut donc très impressionné par sa solennité. Cependant, étant convaincu que ces cinq décrets n’étaient ni inspirés par l’Esprit-Saint ni garantis par l’infaillibilité de l’Église, il eut le courage d’annoncer publiquement, dans sa Lettre 216 du 11 novembre 65, qu’il refusait d’adhérer à la déclaration Nostra ætate, sur les relations de l’Église avec les religions non chrétiennes. (…)

VII. LE RALLIEMENT DU CARDINAL OTTAVIANI
ET LE DÉMANTÈLEMENT DU SAINT-OFFICE

Le cardinal Ottaviani

S’il y eut un événement retentissant au cours de cette dernière session, ce fut non pas un éclat sauveur mais le lamentable ralliement du cardinal Ottaviani à l’aggiornamento conciliaire.

Vieux Romain, successivement assesseur, prosecrétaire et, à partir d’octobre 59, secrétaire de la congrégation du Saint-Office, ce prélat connaissait les erreurs des néomodemistes. Ayant donné une orientation traditionnelle à l’ensemble des travaux préparatoires de Vatican II, ce fut avec stupeur qu’il entendit le cardinal Montini déclarer, en juin 62, lors de la dernière session de la commission centrale  : «  Les anathèmes et les condamnations ne sont pas la réponse aux erreurs contemporaines. Dans le monde moderne, les remèdes aux erreurs sont la miséricorde, la charité et le témoignage de la vie chrétienne.  » Le secrétaire du Saint-Office murmura alors  : «  Je prie Dieu qu’il me fasse mourir avant la fin du Concile. Je pourrai ainsi mourir en catholique.  »

Dès l’ouverture du Concile, le cardinal Ottaviani fut très décrié par les Pères progressistes. Que d’humiliations ne lui firent-ils pas subir  ! Les novateurs savaient qu’ils avaient en sa personne un censeur intransigeant. (…)

En 1962, le secrétaire du Saint-Office expliquait très justement que sa «  position personnelle était celle d’un homme qui a, de par ses fonctions, le devoir de garder intact le dépôt de la foi. Ne l’oublions jamais, affirmait-il, tout ce qui est nouveau n’est pas, par le fait même, vrai et bon. Il existe aujourd’hui dans la théologie de nouvelles opinions dont on peut affirmer qu’elles sont, sinon fausses, du moins discutables. En l’occurrence, c’est une action tout à fait positive que de défendre les données de l’Écriture sainte et de la Tradition, pour éviter que, sous le prétexte de progrès et d’adaptation, des vérités de la foi ne soient obscurcies.  »

Alors qu’au début de la dernière session, en septembre 65, le cardinal Ottaviani s’était encore déclaré fermement opposé à la proclamation de la liberté religieuse, il annonça soudainement son ralliement aux doctrines nouvelles de Vatican II, précisément au moment où se déroulaient les votes détaillés du schéma sur la Liberté religieuse. Le 27 octobre 65, le quotidien non confessionnel de Milan, le Corriere della Sera, publiaces pitoyables confidences du secrétaire du Saint-Office  :

«  Je suis le carabinier qui a la garde de la réserve or. Depuis soixante-quinze ans, je défends certains principes et certaines lois. Si on dit au vieux carabinier que les lois vont changer, il est clair que sa réaction de vieux carabinier sera de tout faire pour qu’elles ne changent pas. Mais si elles changent, eh bien, Dieu lui donnera certainement la force de servir pour défendre un trésor nouveau dans lequel il croit. Une fois que les nouvelles lois sont devenues trésor de l’Église, qu’elles ont enrichi sa réserve or, il n’y a plus qu’un principe qui compte  : le service de l’Église. Et la servir, cela veut dire être fidèle à ses lois comme un aveugle, comme l’aveugle que je suis.  » (…)

L’abbé de Nantes appliqua à la déclaration du cardinal Ottaviani le dilemme formulé dans sa Lettre 212  : «  C’est trop ou trop peu.  » Puis il remarquait  : «  Au point critique de son aveu, le vieux chef du traditionalisme a justement hésité, il a bronché  : après avoir rappelé qu’il vécut soixante quinze ans en défendant “ certains principes et certaines lois ”, il avoue que “ les lois changent ” et qu’il sera fidèle à ces lois nouvelles. Il n’a pu avouer que les principes aussi changeaient. C’était trop… Que sont-ils devenus, ces principes, Éminence  ? Les principes étaient attaqués et vous les défendiez. Maintenant ont-ils, eux aussi, changé  ? et par quel pouvoir  ? (…) Le Gardien de la foi se soumet, comme premier domestique du Pape. Il a soixante-quinze ans et rappelle à sa manière, humble et bonhomme, que “ la vieillesse est un naufrage ”. D’ailleurs, bientôt frappé par une loi de limite d’âge que son jeune Maître médite d’imposer à ses fonctionnaires, parmi d’autres projets réformateurs, le cardinal Ottaviani s’en retournera servir le Christ dans ses pauvres amis, les orphelins de son Transtévère natal. (…)  »

Le 7 décembre 1965, Paul VI, par le motu proprio Integrae servandae, réforma le Saint-Office non pas pour accroître ses pouvoirs mais pour satisfaire point par point aux requêtes formulées le 8 novembre 1963 par le cardinal Frings dont l’abbé Joseph Ratzinger était le théologien personnel.

Le Saint-Office devenait la “ Congrégation pour la doctrine de la foi ”, et le nouveau règlement indiquait que des mesures ne pourraient plus être prises par voie administrative contre des publications sans que leurs auteurs aient eu la possibilité de se défendre. La commission de l’Index disparaissait. Quelques mois plus tard le cardinal Ottaviani précisera que «  le principal motif qui a poussé la Congrégation pour la doctrine de la foi à ne plus rééditer l’Index, est que celui-ci ne répondait plus aux besoins. Dans la déclaration sur la liberté religieuse, dans le décret sur l’apostolat des laïcs et dans la constitution sur l’Église dans le monde de ce temps, le Concile a reconnu aux laïcs catholiques une plus grande maturité et de plus grandes responsabilités dans l’Église, Corps mystique du Christ.  »

L’idée directrice de la réforme fut très exactement exposée par Laurentin  : «  C’est que le bien de la foi s’obtient moins en condamnant qu’en suscitant les progrès de doctrine en fonction des acquisitions sans cesse renouvelées de la culture et des sciences humaines.  »

Dans son motu proprio, Paul VI affirmait  : «  Parce que l’amour parfait bannit la crainte (I Jn 4, 18), la protection de la foi sera mieux assurée par un office chargé de promouvoir la doctrine, qui donnera de nouvelles forces aux hérauts de l’Évangile, tout en corrigeant les erreurs et en ramenant avec douceur dans la bonne voie ceux qui s’en sont écartés. Par ailleurs, le progrès de la culture humaine, dont l’importance pour la religion ne doit pas être négligée, veut que les fidèles suivent plus pleinement et avec plus d’amour les directives de l’Église s’ils voient bien la raison d’être des définitions et des lois, autant du moins que cela est possible en matière de foi et de mœurs.  »

Cet «  amour parfait  », que Paul VI voulait instaurer dans l’Église et dans le monde, n’était que la caricature diabolique de la charité chrétienne, à savoir la “ solidarité ” au sens où la franc-maçonnerie l’entend  : Que tout homme soit respecté dans ses convictions, dans ses engagements et ses libres comportements, publics autant que privés.

En démantelant le Saint-Office, à la veille de la clôture du Concile, Paul VI se protégeait lui-même et couvrait avec lui tous les néomodernistes et progressistes qui triomphaient. (…)

VIII. LA CLÔTURE DU CONCILE ET LA PROCLAMATION DU CULTE DE L’HOMME

En cette séance publique du 7 décembre 1965, Paul VI fit distribuer à tous les Pères un anneau d’or. Ce fut «  l’anneau de leur pacte réformiste  », notera plus tard l’abbé de Nantes. «  Destiné à remplacer à leur annulaire l’anneau pastoral que, depuis des siècles, les évêques portaient, et eux-mêmes encore, comme signe de leurs épousailles sacrées avec leur Église diocésaine, ce nouvel anneau est le signe d’un autre serment, d’un autre joug, celui d’une chaîne conciliaire, osons le mot, d’un pacte, entre le Pape qui le leur glisse au doigt et eux tous, mais aussi entre eux, comme d’une nouvelle génération dans l’Église et d’une refondation sur le fondement du pape Paul VI et de son concile Vatican II, plus forts que tout.  » (…)

Le Concile s’acheva ainsi dans une ivresse d’optimisme humaniste proprement messianique. Autrefois, écrit l’abbé de Nantes, «  l’Église avait pour unique Seigneur le Dieu trois fois Saint, Père, Fils et Saint-Esprit. Au long de ces années de Concile, ou pour mieux dire du règne occulte d’abord puis officiel de J.-B. Montini devenu Paul VI, à ce pôle unique, attractif qu’était, pour la fidèle et sainte Épouse du Christ, Dieu, son Fils, son Esprit, s’ajouta insensiblement un autre pôle, antagoniste, l’Homme. Un jour vint où les orientations et attractions polaires se renversèrent, d’un coup, de l’ancien point fixe, Dieu, au nouveau, vers qui tout concourt, l’Homme.  » Quand Paul VI parla au cours de la séance de promulgation du 7 décembre 65, il célébra cette révolution de la sphère terrestre avec une éloquence séductrice  :

«  L’Église du Concile, il est vrai, ne s’est pas contentée de réfléchir sur sa propre nature et sur les rapports qui l’unissent à Dieu  ; elle s’est aussi beaucoup occupée de l’homme, de l’homme tel qu’en réalité il se présente à notre époque  : l’homme vivant, l’homme tout entier occupé de soi, l’homme qui se fait non seulement le centre de tout ce qui l’intéresse, mais qui ose se prétendre le principe et la raison dernière de toute réalité. Tout l’homme phénoménal, c’est-à-dire avec le revêtement de ses innombrables apparences, s’est comme dressé devant l’assemblée des Pères conciliaires […].

«  L’humanisme laïque et profane enfin est apparu dans sa terrible stature et a, en un certain sens, défié le Concile. La religion du Dieu qui s’est fait homme s’est rencontrée avec la religion car c’en est une de l’homme qui se fait Dieu. Qu’est-il arrivé  ? un choc, une lutte, un anathème  ? Cela pouvait arriver  ; mais cela n’a pas eu lieu. La vieille histoire du Samaritain a été le modèle de la spiritualité du Concile. Une sympathie sans bornes l’a envahi tout entier. La découverte des besoins humains et ils sont d’autant plus grands que le fils de la terre se fait plus grand a absorbé l’attention de notre Synode. Reconnaissez-lui au moins ce mérite, vous, humanistes modernes, qui renoncez à la transcendance des choses suprêmes, et sachez reconnaître notre nouvel humanisme  : nous aussi, nous plus que quiconque, nous avons le culte de l’homme […].

«  Un courant d’affection et d’admiration a débordé du Concile sur le monde humain moderne […]. Qu’on ne déclare donc jamais inutile une religion comme la religion catholique qui, dans sa forme la plus consciente et la plus efficace, comme est celle du Concile, proclame qu’elle est tout entière au service du bien de l’homme. La religion catholique et la vie réaffirment ainsi leur alliance, leur convergence vers une seule réalité humaine  : la religion catholique est pour l’humanité  ; en un certain sens, elle est la vie de l’humanité.  »

L’abbé de Nantes vit immédiatement dans cette proclamation de la foi de l’Église conciliaire en l’homme et de son amour pour le monde moderne, une confirmation de l’exactitude de ses analyses de la pensée de Paul VI et de l’évolution de Vatican II. La “ grande querelle ” de notre temps, il l’avait définie en une phrase, dès le 12 novembre 1964  : «  Il s’agit maintenant de la foi en l’homme qui se fait Dieu.  »

Ce discours du 7 décembre 1965, raconte-t-il, nous l’avons «  de ce jour où il nous a été connu, dénoncé comme hérétique, schismatique, blasphémateur et apostat  ». L’homme était «  identifié à Dieu pour mieux lui être substitué et préféré  »  ! «  Pour nous, ces deux cultes, du Dieu qui s’est fait homme et de l’Homme qui se fait dieu, sont radicalement inconciliables. Le premier est de Dieu, le second est de Satan. Il y a l’Évangile de Jésus-Christ, qui prescrit à toute créature de “ n’adorer que Dieu seul et de n’avoir de culte que pour lui ” (Lc 4, 8); on sait d’ailleurs avec quel zèle on a mis en garde le peuple fidèle, durant le Concile et depuis, contre le culte exagéré de la Vierge Marie et des saints  ! Et voilà, en violation de l’Évangile de Jésus-Christ, ce nouvel humanisme d’une Église qui proclame par la bouche du Pape, aux acclamations du monde, qu’elle a “ plus que quiconque le culte de l’homme ”  !  ?  »

Au dernier jour du Concile, le 8 décembre, au cours de la séance solennelle, Jacques Maritain s’approcha de Paul VI qui le retint longtemps auprès de lui. Au côté du Pape, il connut alors «  son apothéose. L’Église entière l’acclamait. Il semblait qu’inspiré de son “ humanisme intégral ”, le Souverain Pontife se réconciliait toutes choses pour une Vie nouvelle, la religion de Dieu et la religion de l’Homme.  »

À peine le concile Vatican II était-il achevé que l’abbé de Nantes annonça, avec une extraordinaire perspicacité, que forcément un jour, il faudrait sortir d’une telle équivoque, «  où deux religions se battent dans le sein d’une même Église  »  !

«  MON REFUS D’OBÉDIENCE ÉTAIT PUBLIC.
JE REJETAI LES ACTES DU CONCILE COMME ENTACHÉS D’HÉRÉSIES.  »

En ce mois de décembre 1965, il n’y avait de par le monde aucun mouvement important d’opposition à la Réforme décrétée au Concile. «  La masse des évêques, des prêtres, des fidèles l’acceptait alors aveuglément, en imaginant que les idées, les perspectives, les orientations pastorales du Concile et de toutes ses créations futures s’ajouteraient à la religion ancienne pour lui valoir un succès inouï dans le monde moderne.  »

À la clôture de Vatican II, raconte l’abbé de Nantes, «  logique dans la foi qu’au jour de mon ordination mon évêque m’avait sommé de garder, de répandre et de défendre, je rejetai les Actes du Concile, tous, comme entachés d’erreurs et de nouveautés modernistes, progressistes, libérales, naturalistes, maçonniques. Et parallèlement, les Discours et Actes du pape Paul VI qui les soutenaient, commentaient, promulguaient. Mon refus d’obédience, ma révolte étaient publics.  »

«  Cela ne nous fit pas vaciller, par grâce  ; du moins cela nous imposa-t-il une attitude réservée et une grande prudence dans le maintien ferme de notre foi catholique, pour ne pas paraître nous dresser avec orgueil contre le Pape et tous les évêques du monde et surtout ne pas faire schisme ou nous laisser excommunier à grand tapage.  »

Le 11 décembre 1965, il recommanda donc à ses amis «  une grande sagesse, de la patience, une religieuse modération. Il faut se soumettre aux autorités de l’Église et leur obéir en tout ce qui est légitime. Seul échappe de droit aux décisions des hommes l’immense domaine de la doctrine sainte et seul l’exercice sacré de notre foi, de notre espérance et de notre charité dépasse les contraintes de l’obéissance.  »

Extraits de Pour l’Église, Tome 2  : Dans l’œil du cyclone,
Chapitre 6  : Chronique de la quatrième session, p. 173-221

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