La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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Le mystère de l’Église et l’Antichrist
I. PHÉNOMÉNOLOGIE DU PROGRESSISME

Après la dénonciation pathétique de la Lettre 58, avant de discerner les principes fondamentaux de l’hérésie progressiste et d’en formuler la définition précise, l’abbé de Nantes en propose tout d’abord une double approche descriptive (Lettres 59 et 60).

1. LE PROGRESSISTE EST AVANT TOUT UN NOVATEUR

En tout domaine le progressisme contredit l’opinion courante et la pratique de l’Église. (…)

Progressivement, l’enseignement du catéchisme et la prédication, les formes de la liturgie et les activités apostoliques, les manières de sentir et de juger changent de façon alarmante. (…) Cette frénésie de réformes couvre une haine de l’Église traditionnelle. En effet, la manie novatrice des progressistes ne peut s’expliquer par le seul culte de la nouveauté  ; il y a dans leur fureur de changement trop de hargne contre ce que notre piété jugeait vénérable. C’est trop peu dire qu’ils veulent rajeunir l’Église pour la rendre plus accueillante aux hommes de notre temps [tel sera précisément le thème du discours d’ouverture du Concile par le pape Jean XXIII, qu’un mot résume : aggiornamento !]. (…) On les sent étrangers, et même ennemis, de cette Église séculaire qu’ils n’acceptent pas, mais entendent remodeler selon leur esprit. Avant eux, rien qu’erreur, embourgeoisement, ridicule, inefficacité. (…)

Tous ces changements, opérés sous le fallacieux prétexte de rendre l’Église «  plus accessible aux masses déchristianisées  », cachent en définitive un plan de destruction très cohérent  :

L’art du progressisme est de ne jamais laisser voir tout son plan de bataille. (…) Campagne contre l’école libre, contre la torture en Algérie, contre la Légion de Marie, renouvellement des cantiques et modifications liturgiques, suppression du salut du Saint-Sacrement, campagne pour les prêtres ouvriers, éloges du protestantisme et de l’Islam, études exégétiques sur l’aspect légendaire des personnages d’Adam et d’Ève, subtiles mises en question de la virginité de la Sainte Vierge,… qui penserait que tout cela, absolument tout, sert une même pensée, entre dans une ligne d’action rigoureuse dont on ne se départit jamais  ? (…)

Profondément, ces prises de parti si diverses ne s’expliquent pas tant par les raisons qu’on en donne que par leur affinité très obscure avec l’Hérésie centrale. Celui qui ne connaît pas l’Hérésie ne voit pas ce lien très profond de toutes les campagnes disparates du progressisme contemporain avec sa «  mystique  » essentielle, il s’étonne de leur synchronisation et se noie dans leurs détails. La ligne générale lui échappe et il sous-estime à cause de cela le danger couru par l’Église. Les vrais progressistes (tant de gens suivent abusés  !) lancent leurs campagnes dans le seul but d’ébranler une orthodoxie catholique trop rigoureuse pour donner place à leur mystique nouvelle. (…)

Adam ne doit plus exister, non pas à cause du caractère «  légendaire  » des textes, mais parce que le péché originel doit disparaître et laisser la place à un autre crime… Plus de bénédiction du Saint-Sacrement, non pas à la demande du peuple chrétien ou pour conquérir les «  masses  », mais parce qu’on veut utiliser l’énergie des militants à un autre labeur que la contemplation… (…) Plus de catéchisme diocésain ni national, parce que la doctrine y est trop claire et rigoureuse, ce qui est mortel au progressisme. Plus de Légion de Marie ni d’autres associations de piété, parce que leur apostolat surnaturel concurrence dangereusement l’apostolat nouveau, d’un tout autre ordre. Plus de soutane ni de célibat ecclésiastique, non pour des questions de conquête des masses ni de simplification, mais parce que le prêtre ne doit plus être un «  séparé  », il doit prendre la tête du mouvement nouveau, en plein pâte humaine, dans les horizons humains. Plus de prédication classique sur les fins dernières, il y a d’autres buts, plus visibles et nécessaires, à fixer à l’espérance chrétienne…

Ainsi tout change, tout se dissocie, et tout devient heureusement équivoque  ! Nous en sommes au point critique où tout ressemble encore assez au catholicisme pour ne pas alarmer les sourds-muets, mais où tout s’adapte déjà suffisamment à la mystique nouvelle pour que l’Église progressiste soit satisfaite de l’œuvre qu’elle accomplit. La voilà déjà la pourvoyeuse active et efficace de la révolution matérialiste mondiale. Oh  ! ce n’est pas ce qu’elle cherche. Elle cherche mieux. Mais c’est dans la direction…

«  On nous change la religion  !   » Oui, derrière tant d’équivoques, de faux-semblants, d’ambiguïtés, c’est bien une subversion totale de la religion que les progressistes tentent d’imposer au bon peuple fidèle, inquiet, désorienté, et de plus en plus méfiant  :

Gros Jean ne se sent pas de force à en remontrer à son curé en tant de matières délicates mais, s’il n’ose plus discuter, il demeure scandalisé, heurté, dans son bon sens et sa foi  ; il en garde l’impression pénible qu’à petits coups, avec d’excellents prétextes et de subtiles raisons, on lui change sa religion. Ainsi grandit dans le peuple chrétien une défiance vis-à-vis de son clergé à laquelle il conviendrait de prêter attention.

Le zèle intempestif des progressistes à imposer à tout prix leurs réformes ne manifeste pas seulement leur froide indifférence au bien surnaturel des âmes confiées par Dieu à leurs soins  ; leur rage novatrice, explique l’abbé de Nantes, dévoile l’esprit qui les anime  :

Oui, «  on change la religion  », et il ne s’agit pas là seulement d’amour du changement, de méthodes plus adaptées, de rénovation ou de retour aux sources. Il y a une foi, un seul baptême dans le mystère unique de notre rédemption, une seule Église et une seule charité. Tout ce qui s’y ajoute et se dresse à rencontre vient du Malin. Car nous nous trouvons devant cette alternative  : ou bien ces nouveautés proviennent du fonds ancien et n’y ajoutent rien d’essentiel, mais alors pourquoi ce tapage, cette excitation réformatrice, cette passion de démolition  ? ou bien tout cela vient d’une autre source que la pure doctrine de l’Église, d’un autre esprit, et c’est une atteinte à l’unité de la foi.

2. LE PROGRESSISTE EST UN CŒUR DÉPRAVÉ

Parallèlement à cette transformation progressive des manières de penser et d’agir, des façons de sentir et de juger, le progressisme tend à imposer une scandaleuse inversion des inclinations du cœur  : il prône l’admiration des adversaires de l’Église et respire le mépris et la haine des fidèles catholiques. L’abbé de Nantes parle d’expérience  :

Combien en avons-nous rencontrés, de ces progressistes de type sentimental dont les idées se marquent immanquablement par des amitiés et des inimitiés passionnées. Tous ont le même gabarit, les mêmes affinités, et surtout les mêmes, – oui, je dis le mot après l’avoir bien pesé, pour ces super-apôtres de la charité universelle –, les mêmes haines encore inassouvies. (…)

Les chrétiens paraissent peu sympathiques à notre homme  ; ils sont, à ses yeux, responsables, et gravement, de l’état de choses actuel. Bien plus, ils l’irritent et très peu d’entre eux trouvent grâce à ses yeux  ; leur foi est avilie, leur pratique superstitieuse, leur charité «  peu conquérante  »; ils sont, comme les pharisiens de l’Évangile, hypocrites et bornés, incurables. Les incroyants, au contraire, attirent non pas sa compassion mais son affection admirative… Eux sont dynamiques, généreux, conquérants. Il faut se mettre à l’écoute de leurs aspirations car en eux parle l’Esprit. (…)

Il faut constater que la mystique nouvelle rend le chrétien étranger et hostile même à ses pères et ses frères dans la foi, mais ami et plus que frère de tout ce que l’univers compte d’indifférents et surtout d’adversaires, même acharnés, du nom chrétien.

LES RAISONS DE «  CET EFFROYABLE DÉSORDRE DE LA CHARITÉ  ».

Pourquoi cette étonnante ségrégation  ? Il suffit de pousser un peu notre homme pour qu’il se déclare davantage. Les chrétiens ne l’intéressent plus parce qu’ils sont, – mise à part la petite troupe des militants d’Action catholique –, le résultat d’une formation et les tenants d’un système que le progressiste déteste et dénonce avec une passion étonnante. (…) L’antipathie qu’il éprouve pour ce bon peuple chrétien médiocre n’est que la retombée en cascade de sa haine contre les institutions et les hommes qui l’ont formé et le tiennent encore en leur pouvoir… Et les saints qu’honore l’Église, les maîtres de la vie spirituelle, les Docteurs et théologiens ne sont guère plus respectés. (…)

Pendant ce temps, les «  efforts de sympathie  », la compréhension chaleureuse et toutes sortes d’autres expressions ampoulées servent à justifier l’amour, l’estime, l’admiration passionnée que le progressiste éprouve pour les grands hommes de gauche, les purs révolutionnaires, les bons communistes, les militants de la laïcité, les peuples sous-développés et le prolétariat. Tout ici est généreux, pur, loyal. (…)

Cette manie des réformes, à tout propos, en tous domaines, cette inversion déroutante des amours et des haines, manifestent en réalité une nouvelle foi, l’adhésion à un nouveau Credo.

Pour l’Église tome 1, p. 112-117

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