La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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Récit de la remise du Liber accusationis II
le 13 mai 1983 à Rome

LE VOYAGE À ROME

LE 11 mai, à deux heures du matin, j’achevais mon second Liber accusationis, après un travail intense de quarante jours  ; relié le matin du départ, j’en emportais précieusement le premier exemplaire destiné à être remis au Saint-Père le 13 mai à 10 heures. (…) J’avais conservé durant tout ce temps des préparatifs une paix profonde et une force surnaturelle constante. Soudain, durant le voyage, la pensée d’un nouvel affrontement, dix ans après l’autre, avec la police italienne et les carabiniers devant la Porte de bronze, me saisit. Nos deux cents amis, si calmes, si résolus, à quel sort les entraînais-je  ? (…)

Remise du Liber II par l'abbé de Nantes

Angoisse de courte durée. À l’aéroport, j’apprends que nous sommes convoqués au Saint-Office. Soulagement immédiat. L’espérance folle battit des ailes. La nouvelle passa de bouche en bouche. Notre voyage donc n’aura pas été vain  ! Mais le lendemain, le refus de me permettre de célébrer le Saint-Sacrifice à Sainte-Marie-Majeure puis à Sainte-Praxède nous ramène à une exacte appréciation de l’ouverture qui nous est faite. On nous cède par force, non par amour. Je me range donc parmi nos amis et communie à la messe basse qui se dit là, par un vieux prêtre, dans une basilique vide. Interdiction de dire la Messe, autorisation de communier, pour un prêtre qui accuse ouvertement le Pape d’hérésie, de schisme et de scandale, c’est trop ou trop peu.

Pour nos amis qui n’en croient pas leurs yeux, leurs oreilles, c’est une leçon inoubliable. Le soir, nous entrons à Saint-Pierre avec nos biglietti régulièrement obtenus, après une fouille attentive de la police, qui a ma photo sous les yeux. Pour qui nous prennent-ils  ? Poêle à frire sur tout le corps. Cacherais-je un browning ou une baïonnette sous ma soutane  ?  ! De cette décevante cérémonie je ne dis rien ici. (…)

Je ne cèlerai pas cependant l’impression immédiate que me fit Jean-Paul II, passant dans l’allée centrale, rapidement, en bénissant. Impression inattendue. C’est un homme petit, un homme faible. Qui contient en son esprit une énorme construction philosophique pour une mutation du monde. Mais le monde trop vaste n’en sera ni changé ni même impressionné. Par exemple cette foule-là, dans cette basilique. Sentiment de l’entière vanité des révolutions intellectuelles. Ce pape ne fera rien… rien que tout laisser à vau-l’eau aller.

Le sermon est une vérification du Liber accusationis. Sur le fait historique de l’Ascension, il glisse assez pour ne pas déranger l’incrédulité moderniste de nos évêques français. Il amplifie son symbolisme au contraire, à croire que toute l’humanité s’est trouvée miraculeusement, dès ce moment, élevée dans les hauteurs, transformée, revêtue d’une dignité divine… C’est tout l’humanisme à prétexte chrétien auquel nous sommes habitués et l’auditoire en tire que tout va pour le mieux en ce monde et que tout ira bien ensuite.

VENDREDI 13 MAI

On me refuse de célébrer la Messe à Saint-Pierre, d’ordre du cardinal Casaroli. (…) Nous suivons la messe de curés italiens de passage à Rome, en pèlerinage avec leurs pieux paroissiens au Padre Pio… Dans une basilique vide.

Mais voici l’Heure. Nous descendons en récitant le chapelet, unanimes vraiment et pénétrés de la gravité de notre démarche. Cinq d’entre nous sont reçus par Mgr Hamer, Secrétaire de la S. Congrégation pour la Doctrine de la foi, au Palais qui a gardé l’ancien nom, du Saint-Office, dans un parloir du deuxième étage. De la part du Pape nous dit-il lui-même. Aucune mention ne sera faite du cardinal Ratzinger.

Sur cet entretien, je dirai ici que le climat. C’est la huitième fois que je viens à Rome. La première fois, en 1951, c’était pour la béatification de Pie X par Pie XII. Que l’Église romaine était belle, grandiose, attirante  ! J’avais alors rencontré au Saint-Office, au premier étage  ! le cardinal Ottaviani, auquel d’autres personnes de la Curie m’avaient recommandé pour le renseigner sur l’explosion d’un nouveau modernisme en France. Et je voulais lui parler du danger immense que constituait le nouveau livre de Congar, Vraie et fausse réforme dans l’Église. Le livre fut retiré des librairies… mais il sera dix ans plus tard l’exact programme du Concile Vatican II.

En 1968, j’étais revenu ici en accusé volontaire, au premier étage, et j’avais encore admiré l’ordre, le respect de la loi, la foi qui régnaient en ce lieu terrible où les hommes, de la part du Vicaire de Jésus-Christ, pèsent les âmes et les jugent. J’admirai l’honnêteté intellectuelle comme invincible des PP. Gagnebet, Duroux, de Mgr Philippe, tout en m’étonnant de les voir otages du système et satisfaits.

Et voici que je suis en présence du second personnage de cette Sacrée Congrégation, Mgr Hamer. Mais cette fois, comme accusateur du Pape  ! Or je ne ressens pour ce haut fonctionnaire aucune crainte révérentielle. Que lui manque-t-il donc  ? Tout. C’est un bon gros Père qui croit tout arranger à la bonne franquette, vous rouler dans la farine et vous renvoyer dans votre trou en moins de deux. Depuis ses plaidoyers au Concile pour la liberté sociale en matière de religion (hérétique), pour l’œcuménisme congarien (hérétique), j’imaginais un puissant “  debater ”.

La minable réalité était là, qui parlait, suait à grosses gouttes. Un dominicain bien appris, grand lecteur de saint Thomas, libéral et démocrate convaincu, optimiste et obéissant. Il est acquis à la nouveauté et se contrefout de la foi. Il n’y a rien à espérer donc de lui ni de personne ici. Le Saint-Office est bien mort, les modernistes y campent et y mangent leur soupe dans la vaisselle de saint Pie V. Ces gens nous excommunieront s’ils l’osent  ; ils avaleront nos insolences en silence s’ils craignent que nos hurlements réveillent les foules endormies. La décision sera prise à cette hauteur, de la politicaillerie cléricale. Ainsi ça ira, ça ira, ça ira jusqu’à l’événement par lequel le Seigneur, sa patience usée, viendra leur rappeler sa Loi, avec toute la force nécessaire pour nettoyer son aire de tout fumier d’hérésie, de schisme et de scandale. (…) Nous nous retirons.

Là-dessus, pour forcer le trait caricatural de l’événement – mais tel fut pris qui croyait prendre –, la police italienne me tombe dessus, vérification d’identité. Las, je n’ai pas mon passeport sur moi… On me jette dans une auto de police, sous les yeux médusés de frère Bruno. Démarrage en trombe, sirène, ridicule achevé. Le ridicule changeant de camp, on tâche de me libérer en douce, mais les amis sont tous là autour comme une nuée de moustiques, pour la photo de leur vie  : le Père interrogé sur son identité dans un fourgon de police par un commissaire qui a sa photo sous les yeux  !

PÈLERINAGES ROMAINS

Pendant cette grande heure, nos amis n’avaient cessé de prier sur la place, sous l’ardent soleil, heureux de constater la durée de l’entretien, puis déçus de me voir revenir avec les livres d’accusation encore entre les mains, refusés  ! Ensuite, mon enlèvement les avait tout de même inquiétés. Aussi la joie fut-elle grande pour eux d’entendre nos récits par le menu et de savoir que, somme toute, notre mission du moment était accomplie.

Le reste de notre séjour consista en longues visites, ferventes, amoureuses, de la Rome des martyrs, des docteurs, des fondateurs et des saints pontifes. Ville unique au monde par la profusion, au touche à touche, de tant de sang versé, de vertus éclatantes et de prières… La joie de tous fait plaisir à voir, et leur soif de connaître Rome. Oui, ils se sentent romains. Ils sont là, non en ennemis ni même en pèlerins mais en fils dévots et attentionnés. Je ne raconte rien, frère Gérard l’a trop bien fait. Et comment dire cette amitié entre nous, conscients de l’événement historique, puis de la douceur exquise de ces heures rapides  ! Le samedi, nous assistons à la messe dans ma chère église de Saint-Georges-au-Vélabre. Consolation d’y être charitablement accueillis et d’y chanter à volonté. Mais il était trop triste de quitter Rome sans avoir célébré le Saint-Sacrifice. Aussi, le dimanche, nous rendant dès l’aurore aux Catacombes, nous cachant presque comme les chrétiens de jadis pour un culte interdit  ! nous tentâmes l’impossible qui se fit le plus simplement du monde. Il n’y avait là qu’un saint homme de Père gardien tout épris de ses chers martyrs. Il nous ouvrit la chapelle et nous prépara l’autel de saint Zéphyrin et de saint Tarcisius, le jeune martyr de l’Eucharistie. Intense émotion, chassés de Rome persécutrice, de célébrer ad martyres et de visiter leurs tombeaux. Tandis que là-bas, à Saint-Pierre, Jean-Paul II béatifiant deux missionnaires, victimes des “ pirates ” chinois, célébrait la réconciliation possible, désirable et proche, de l’Église catholique avec la Chine communiste.

De quel cœur, nous nous enfonçâmes dans le dédale des catacombes, baisant le sol de la chapelle des Papes et de sainte Cécile, chantant les litanies de la Vierge et des martyrs  ! Puis ce fut l’envol. Roma-Amor, disait Soloviev. L’hérésie au sommet passera, Rome jamais ne disparaîtra et nous y reviendrons un jour dans la joie et dans la gloire, celle qui vient de Dieu et non des hommes.

Extrait de la CRC n° 190, juin 1983, p. 13-16

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