La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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PAUL VI, LE PAPE DU CULTE DE L’HOMME
OU « L’ESPRIT DU CONCILE » INCARNÉ

I. L’IRRÉSISTIBLE ASCENSION

Mgr Montini, substitut
à la secrétairerie d’État, 1946

JEAN-BAPTISTE Montini est né le 26 septembre 1897, près de Brescia, en Italie du Nord. De son enfance, on ne sait pas grand-chose, d’autant plus qu’il n’a laissé ni mémoires ni journal intime. Doué d’une grande intelligence, le jeune garçon avait une santé fragile qui l’empêchait très souvent d’aller à l’école. C’est donc à la maison qu’il fit une scolarité brillante, on le surnommait «  le bûcheur  ».

Sa mère était une femme de caractère, très pieuse aussi. Tertiaire franciscaine, comme son mari, elle lisait avec enthousiasme les écrits et les biographies de dom Marmion, de sainte Thérèse de Lisieux et de sainte Gemma Galgani, bien qu’ils ne fussent pas encore canonisés. Chaque dimanche soir, elle faisait une instruction sur l’Évangile à ses trois enfants. Avec autorité, elle veillait sur les travaux scolaires de son fils.

DES ÉTUDES RAPIDES ET SOLITAIRES

En 1910, un monastère bénédictin s’installa à Chiari, près du domicile des Montini  ; Jean-Baptiste aimait le fréquenter. Selon ses dires, c’est là que sa vocation a germé  ; toutefois, en septembre 1916, ce fut au séminaire de Brescia qu’il entra. Sa santé ne lui permettant ni d’y vivre en internat, ni même de suivre les cours en externat, l’évêque lui accorda un régime spécial  : il fit ses études chez lui, en solitaire, avec l’aide de quelques professeurs dévoués et en s’adonnant à des «  lectures variées et hétérogènes, vastes et désordonnées  », constate son biographe.

Au bout de trois années de “ séminaire à la maison ”, et après une retraite spirituelle qu’il dut interrompre à cause de la chaleur, Montini fut ordonné prêtre le 29 mai 1920, à l’âge de 22 ans. Ses images d’ordination portent une citation de Pie X  : «  Accordez, ô mon Dieu, que tous les esprits s’unissent dans la Vérité et tous les cœurs dans la Charité.  »

Ce jeune clerc très renfermé, sévère, froid, à l’intelligence brillante, mais à qui les études rapides et solitaires n’ont pas donné une grande formation théologique, n’a pas eu véritablement de maîtres. Il ne connaît pas non plus les amitiés sacerdotales forgées au séminaire. Ce n’est donc pas à proprement parler un «  homme d’Église  ».

Toutefois, on est étonné d’apprendre que ce jeune homme, maladif au point de ne pouvoir se rendre au séminaire suivre ses cours, était un membre actif de l’association Manzoni qui regroupait des étudiants catholiques  ! En 1917, il en fut même le président et lança «  la bibliothèque du soldat  » pour envoyer de bons livres aux militaires sur le front.

Dès cette époque, il s’intéressait de près à la politique, dans l’ombre de son père, dont nous devons ici retracer l’étrange carrière  ; c’est indispensable pour mieux comprendre l’esprit de son fils prêtre.

SAINT PIE X TRAHI

Georges Montini, docteur en droit à 20 ans, jouissait de l’estime de tous à Brescia, où il dirigeait le journal catholique local. Patriote et sincèrement catholique, il souffrait de voir la ville aux mains des socialistes. En 1895, il prit la tête d’une alliance entre nationalistes catholiques et modérés et réussit à les chasser de la mairie  ; exactement comme fit le cardinal Sarto à Venise, au même moment.

Georges Montini

Georges Montini

Très engagé dans les questions sociales, il fonda la Banque Saint-Paul pour prêter sans intérêt aux chrétiens endettés afin de les libérer des usuriers juifs. Il était évidemment un membre actif de l’Œuvre des Congrès, si chère au cardinal Sarto, fondée en 1875 dans le but d’unir les catholiques italiens pour la défense des droits de l’Église et des intérêts sociaux et religieux de la patrie.

Malheureusement, ce qui était une véritable Action catholique se divisa à partir de 1895, lorsqu’un courant progressiste s’y infiltra derrière don Murri, le propagateur de la doctrine de Giuseppe Toniolo  : la démocratie-chrétienne. Sous son influence grandissante, l’Œuvre des Congrès cessa d’être unanimement un combat «  pour Dieu, pour la Patrie et pour les pauvres  » et se transforma en lutte  : «  Tout pour le Peuple et par le Peuple  ».

En mai 1898, à la suite d’une manifestation à Milan, durement réprimée, où catholiques sociaux défilaient côte à côte avec des socialistes, l’Œuvre du Congrès se déchira. Léon XIII ne prit pas parti, mais à Venise, le cardinal Sarto ordonna l’alliance des cléricaux et des modérés contre les anticléricaux, politique qu’il imposera à toute l’Italie, une fois devenu Pape.

Par son encyclique Il fermo proposito, en 1905, saint Pie X réorganisa l’Action catholique et fonda l’Union électorale. En 1910, don Murri fut excommunié. Tous se soumirent, du moins apparemment, sauf un disciple fervent de don Murri, don Sturzo, qui se retira de la politique pour ne s’occuper que des syndicats, mais qui, en fait, attendait son heure.

Dans toutes ces querelles qui se déroulèrent durant la jeunesse de Jean-Baptiste Montini, son père prit résolument le parti de Pie X. Si bien que, en 1912, le Pape le choisit comme président de l’Union électorale des Catholiques italiens, parti qu’il mena à la victoire aux élections de 1913.

Don Sturzo

«  Poursuivie sagement, écrit l’abbé de Nantes, cette politique de Pie X aurait été le salut de l’Italie catholique.  » Seulement, ce fut le cardinal Della Chiesa, un libéral, qui succéda à Pie X en 1914. Quelques mois plus tard, il dotait l’Action catholique, jusqu’alors sous l’autorité des évêques, d’une direction nationale où il fit entrer des démocrates-chrétiens, à commencer par don Sturzo, nommé secrétaire général  !

En 1917, ce dernier était autorisé par le cardinal Gasparri, Secrétaire d’État, à fonder un grand parti catholique, non confessionnel dans son programme et indépendant de la hiérarchie  : le Parti populaire italien (PPI), qui vit le jour en 1919, au lendemain de la guerre.

L’abbé de Nantes explique lumineusement les conséquences de cette politique contradictoire de celle de saint Pie X  : «  Ce n’est plus le Parti de Dieu, c’est le parti du peuple, c’est la démocratie, mais, monstrueuse escroquerie qui date de 1919 et qui dure toujours en Italie, démocratie chrétienne, chrétienne parce que le Parti populaire entend conquérir le Pouvoir et le conserver par l’Action catholique, par l’Église devenue une vaste organisation électorale au service d’un Parti qui se veut non-confessionnel. (…) Sous Benoît XV commence une simonie universelle et perpétuelle, où l’Église servirait de vivier électoral à un parti dont le programme abandonnait Dieu, l’Église et le soin des pauvres, pour la chimère de la démocratie universelle dont il serait l’âme évangélique.  »

Antonio Gramsci – théoricien du Parti communiste en Italie – estimait, en 1922, que la fondation de la démocratie chrétienne avait été aussi importante pour son pays que la Réforme protestante pour l’Allemagne. En effet, elle signa l’arrêt de mort de la chrétienté en Italie.

Or, Georges Montini se rallia sans difficulté aux nouvelles directives pontificales, reniant ainsi tout son combat depuis 1895  ! Il devint l’obligé de don Sturzo qui assura son élection au Parlement en 1919, 1922 et 1924, mais plus encore, il devint un démocrate convaincu.

L’HOMME DU DOUBLE JEU

Quant à son fils Jean-Baptiste, il semble n’avoir connu que cet enthousiasme démocratique. Avant même d’être prêtre, il était pour le PPI.

Après son ordination en 1920, puisque sa santé ne lui permettait pas de travailler en paroisse, son évêque l’envoya entreprendre des études de Lettres à Rome.

Peu de temps après, il y reçut la visite de M. Longinotti, député démocrate-chrétien, ami de son père, mais aussi du cardinal Gasparri et du cardinal Ratti, qui succédera à Benoît XV l’année suivante.

À la suite de cette mystérieuse rencontre, Gasparri accepta de faire entrer le jeune Montini à l’Académie des Nobles, l’école des diplomates du Vatican. Le frère de Jean-Baptiste Montini témoigna que Longinotti avait dit alors au cardinal Secrétaire d’État  : «  Aujourd’hui, c’est moi qui dois remercier votre Éminence de faciliter l’entrée de don Battista à l’Académie de la place Minerve, mais peut-être un jour, ce pourrait être à votre Éminence de me remercier de lui avoir donné l’occasion de faire un tel présent à l’Église.  »

Cette parole, que les bien-pensants veulent interpréter comme une prophétie, n’est-elle pas plutôt le signe d’un pacte entre Jean-Baptiste Montini et la Démocratie-chrétienne  ? S’il se mettait à son service, il monterait très haut.

Mgr Pizzardo

Toujours est-il que, par on ne sait quel miracle, le jeune prêtre trouva les forces nécessaires pour suivre avec assiduité les cours de l’Académie des Nobles où il s’attacha particulièrement à l’un de ses professeurs, Mgr Pizzardo… de la Secrétairerie d’État.

Le 2 février 1922, le cardinal Achille Ratti était élu Pape et prenait le nom de Pie XI. En décembre, Montini fut reçu docteur en droit canon, et en mai 1923, il était affecté à la nonciature de Varsovie où, loin de la politique italienne, il s’ennuya. Heureusement son ami, Mgr Pizzardo, obtint rapidement son rappel à Rome et, en attendant mieux, sa nomination comme aumônier du cercle romain de la FUCI, l’organisation des étudiants catholiques.

Sa correspondance à cette époque témoigne de son opposition radicale au rapprochement entre certains membres du PPI et le parti de Mussolini, qui avait pris le pouvoir en octobre précédent, après que l’Italie s’était enlisée dans des luttes partisanes, dont le PPI était largement responsable.

Aux élections de 1923, Mussolini obtint 374 députés fascistes  ; les socialistes n’étaient plus que 46 et les démocrates-chrétiens, 39. Parmi eux, Georges Montini, qui restera un irréductible adversaire du fascisme jusqu’à sa mort en 1943. Le peuple italien et le clergé s’étaient donc ralliés en grande majorité au nouveau pouvoir  ; mais les démocrates-chrétiens n’en considéraient pas moins Mussolini comme un ennemi irréconciliable, puisque antidémocrate.

Or, le Duce, ancien socialiste mais vrai patriote italien, avait le souci de régler le conflit qui opposait le gouvernement de l’Italie réunifiée et le Saint-Siège, depuis la spoliation des États pontificaux en 1870. C’était aussi le désir et l’intérêt de Pie XI qui chercha à se concilier le nouveau régime, en particulier lors d’un discours aux étudiants catholiques, le 9 septembre 1924, où il réprouva l’attitude du PPI.

Cependant, le Pape restait un démocrate invétéré et son entente avec le Duce ne pouvait avoir qu’un temps. L’important pour les démocrates-chrétiens était donc de préparer l’avenir. Madeleine Juffé, une des biographes de Paul VI, l’écrit sans ambages  : «  Giorgio Montini, se voyant attaqué par les fascistes, avait cessé de faire paraître son journal. Il disait  : “ Il faut se préparer à voir la lumière. Nous ne voulons pas de pactes. Il faut savoir avec quoi nous marcherons. Attendons d’être majeurs. ” De même Jean-Baptiste pensait qu’il valait mieux s’abstenir, ne pas collaborer, résister silencieusement, se préparer pour le temps où le Fascisme n’existerait plus.  »

C’est donc un démocrate-chrétien “ pur et dur ” que, en la personne de Jean-Baptiste Montini, Mgr Pizzardo fit entrer à la Secrétairerie d’État, le 24 octobre 1924.

Mgr Montini à une réunion de la FUCI.

Neuf mois plus tard, Pie XI le nommait aumônier national de la FUCI, poste qu’il occupa jusqu’en 1933. Sa mission réelle était de “ dépolitiser ” la fédération, de la désolidariser du PPI et de contrôler les mouvements étudiants. Rien de plus contraire aux convictions des Montini  ! En fait, le jeune Monsignor Montini fut l’homme du double jeu de Pie XI. Il assura l’obéissance des étudiants catholiques à la politique pontificale, tout en préparant l’avenir. Il excella dans ce rôle  !

Lorsqu’on examine ses huit années d’apostolat auprès des étudiants, on est frappé de son autorité pour neutraliser rapidement les récalcitrants. Mais son action spirituelle est banale, plus moralisatrice que spirituelle d’ailleurs, une suite d’exhortations à fuir et à mépriser les amusements du monde. Toutefois, en y regardant de plus près, on s’étonne de la motivation qu’il essaie d’insuffler à cette jeunesse  : c’est pour être véritablement homme, pour être libre, digne, joyeux, conquérant, pour se livrer aux nobles tâches. L’abbé de Nantes la résume d’une formule que Paul VI utilisera à Fatima, quarante ans plus tard  : «  “ Hommes, soyez hommes  ! ”, c’est la quintessence de sa spiritualité.  »

En 1926, lors d’un séjour à Paris, il rencontra l’abbé Maurice Zundel dont la spiritualité s’accorda très bien avec sa politique, puisqu’elle exalte la liberté de l’homme  : Dieu est Liberté et il a créé l’homme libre  ! Que ce prêtre suisse ait été alors sous le coup de sanctions de son évêque et accusé d’hérésie sur l’Eucharistie, cela ne le gênait pas.

Jacques Maritain

Jacques Maritain

De même, il s’enthousiasma pour L’humanisme intégral, le livre de Jacques Maritain qui venait de quitter l’Action française et qui prétendait avoir trouvé le fondement philosophique de la démocratie-chrétienne. Montini en patronna la traduction italienne.

Littéraire, l’aumônier national de la FUCI était très attentif aux courants culturels modernes. Il considérait comme une part de son apostolat de les faire connaître – et apprécier  ! – aux étudiants. Il avait l’ambition de donner ainsi un nouvel élan à la culture catholique en l’insérant dans la modernité. Pour cela, il s’intéressait de très près aux expériences d’art moderne et aimait rencontrer les artistes. Tout cela ne l’éloignait pas de son intérêt principal  : la lutte contre le fascisme, c’en était au contraire une facette.

En 1928, le saccage sous ses yeux de la permanence de la jeunesse étudiante par un groupe de fascistes le bouleversa. Cela conforta sa conviction profonde que le fascisme était l’incarnation du mal et de la violence  ; c’était donc un devoir moral et religieux d’y résister.

Aussi va-t-il y entraîner quelques-uns de ses étudiants, surtout après le règlement de la question romaine par les accords du Latran en 1929, qui rendait moins nécessaire pour le Saint-Siège l’entente avec le Duce.

Lorsqu’en 1931, Mussolini interdit la FUCI à la suite de la multiplication des incidents avec les jeunes fascistes, l’aumônier général réunit ses étudiants, en secret, dans les catacombes. L’heure était à l’héroïsme  !

Cependant, à la même époque, il eut à essuyer les critiques des aumôniers des cercles locaux de la FUCI et des Jésuites de la Grégorienne, qui ne l’appréciaient pas et contestaient ses directives. En outre, son livre La Voie du Christ obtint difficilement le nihil obstat.

L’HOMME DU MASDU

Comme son opposition au régime était de moins en moins discrète, il dut choisir entre l’héroïsme des catacombes et la sécurité de la Secrétairerie d’État. Il se décida pour la carrière. En 1933, il démissionna donc de l’aumônerie générale des étudiants, prétextant un surcroît d’occupations, et on lui affecta un logement au Vatican, rare privilège, pour lui éviter tout ennui avec l’État italien.

Dans les mois et les années suivantes, il trouva tout de même du temps pour donner à l’Université du Latran un cours d’histoire de la diplomatie pontificale et un cours d’introduction au dogme catholique. Il monta plusieurs échelons dans la hiérarchie de la Secrétairerie d’État jusqu’au poste de premier minutante, et ce malgré de nombreuses absences. En effet, il prenait souvent des séjours à Brescia, et fit plusieurs voyages en France, en Grande-Bretagne et en Irlande en compagnie du neveu du cardinal Rampolla.

En 1937, son protecteur, Mgr Pizzardo, le bras droit du cardinal Secrétaire d’État Pacelli, fut fait cardinal et quitta ses fonctions. Son protégé fut alors promu à la charge de Substitut aux Affaires ordinaires, le numéro trois dans la hiérarchie.

Il était maintenant au cœur du pouvoir dans l’Église. Là, il resta l’interlocuteur de ses anciens étudiants de la FUCI, en particulier de tous ceux qui voulaient résister au fascisme. L’après-Mussolini se prépara dans son bureau et son appartement. Il agissait certes au nom de Pie XI, mais il en profitait pour constituer ses propres réseaux en ouvrant largement sa porte à tous les opposants au régime, même aux socialistes et aux communistes, sans oublier les représentants des mouvements de luttes anticolonialistes. Bientôt tous les opposants au fascisme, mais aussi aux gouvernements de droite, à l’ordre traditionnel, surent qu’ils avaient à la curie un homme acquis à leurs idées  : Mgr Jean-Baptiste Montini.

Paradoxalement, fit remarquer l’abbé de Nantes, ce prêtre qui n’a pu supporter la violence de jeunes fascistes cassant les meubles d’une permanence ou faisant boire à son père un verre d’huile de ricin, restera toute sa vie insensible à la souffrance causée par les révolutions et les camps de concentration communistes. Comment expliquer cette incohérence, sinon par son culte de l’Homme  ?

Disciple de Zundel et de Maritain, Montini s’est en effet épris d’une mystique de la libération. Or le fascisme, les dictatures de droite, comme les États ouvertement catholiques, soumettent les hommes au bien commun de leur patrie. Dans la chrétienté, il n’était pas question de droits de l’homme  ! Tandis que les révolutions de gauche, elles, exaltent l’homme et elles se font au nom de la Liberté. Leurs violences sont des excès malheureux, leur totalitarisme, une étape nécessaire pour en finir avec la contre-révolution.

Dans l’esprit du Substitut, insensible à l’ordre chrétien, mais enfiévré de liberté et d’exaltation de l’humanité en progrès, la chute de Mussolini devait donc ouvrir les temps nouveaux de la réconciliation universelle par la démocratie, et l’Église devait impérativement se mettre au service de cette libération de l’homme. Son esprit avait déjà conçu le MASDU, c’est-à-dire la transformation de l’Église, arche de salut de l’humanité pécheresse, en Mouvement d’Animation Spirituelle de la Démocratie Universelle.

Mgr Montini et Mgr Tardini

En 1944, à la mort du cardinal Secrétaire d’État Maglione, que Pie XII ne remplaça pas, Montini devenait son plus proche collaborateur avec Mgr Tardini, le substitut aux affaires extraordinaires.

À la fin de la guerre, le PPI ressuscita comme Parti de la démocratie-chrétienne italienne (DCI). Il rassemblait évidemment les vétérans du PPI, les membres de l’Action catholique et les anciens étudiants de la FUCI. Ceux-ci en étaient la colonne vertébrale. Mgr Montini en était l’âme, comme il l’avait été durant les années de clandestinité. De Gasperi, qu’il avait fait engager pendant la guerre comme bibliothécaire au Vatican pour le mettre à l’abri de la police, gouverna l’Italie comme chef de la DCI jusqu’en juillet 1953.

Notre Père résuma parfaitement «  le problème de la démocratie-chrétienne italienne  »  :

«  Elle partage le pouvoir législatif avec les socialistes et les communistes, mais elle gouverne ostensiblement contre ces alliés compromettants, pour recueillir les voix catholiques et l’argent américain du Plan Marshall. C’est toute la politique de Gasperi, grand homme d’État, qui assure le relèvement et la prospérité de l’Italie, le “ miracle italien ”, mais au prix d’un mensonge constant et universel, flattant la gauche et la droite pour les mieux tromper l’une et l’autre. La DCI ne renonce pas à la chimère d’une démocratie avancée, mais elle en retarde la réalisation pour conserver, avec des idées socialistes, le profit matériel et la tranquillité spirituelle de l’ordre établi.

«  Cependant, le Parti sera bientôt tiraillé, sollicité d’aller plus loin, de tendre la main à la gauche et de faire les grandes réformes révolutionnaires qui sont dans son programme. Une équipe de “ démocrates mystiques ” s’y distingue, celle des Dossetti, La Pira, Fanfani. De son bureau de la Secrétairerie d’État, antichambre obligée de celui du Pape, Mgr Montini soutient cette aile gauche, avec discrétion, contre le gouvernement De Gasperi et… contre la modération et l’anticommunisme foncier de Pie XII  ! C’est une autre “ résistance ” qui commence pour lui, dans l’Église même.  »

PIE XII TRAHI

Pie XII et Mgr Montini

D’après Falconi, un autre de ses biographes, c’est en 1950, au cours de l’année sainte, que Montini cessa d’être le serviteur obéissant du Pape pour commencer à penser à l’avenir de l’Église qu’il prétendait orienter.

C’est ainsi que, en politique italienne, il soutint Mario Rossi, un ancien d’Action catholique, mais crypto-communiste, contre Luigi Gedda que Pie XII avait investi d’une mission tout opposée de lutte contre le communisme.

Notre Père en eut un témoignage direct  : en octobre 1950, il entendit le philosophe Jean Guitton faire le compte-rendu de sa visite au Substitut à la Secrétairerie d’État, le 8 septembre précédent, donc deux mois après la parution de l’encyclique Humani Generis, qui renouvelait la condamnation du modernisme. La conclusion de cette rencontre était que les modernistes français pouvaient continuer sans crainte leur œuvre  : ils avaient à Rome, dans l’entourage du pape, un ami haut placé en la personne de Montini. C’est lui qui avait protégé Congar et de Lubac, en atténuant les sanctions qui les frappaient. Il était aussi en relation avec les fondateurs de Taizé, qu’il dissuadait de se convertir au catholicisme pour pouvoir faire plus tard un pont entre la Réforme et l’Église, et aider à l’unité.

Entre 1950 et 1954, par ses fonctions, il avait l’occasion de rencontrer beaucoup de prélats étrangers et de voyager, notamment aux États-Unis où il se lia avec l’influent cardinal Spellman, de New York.

En 1953, à la surprise générale, Pie XII annonçait que Mgr Montini et Mgr Tardini avaient renoncé à la consécration épiscopale et donc au cardinalat  ! En réalité, ce rare excès d’humilité dissimulait mal l’opposition entre les deux Substituts  : Mgr Tardini avait préféré refuser cette promotion pour empêcher son ambitieux collègue de l’accepter  !

Le 28 août 1954, Pie XII fut frappé d’une attaque cardio-vasculaire. Il assista alors, impuissant, aux manœuvres de Montini en vue de la succession. Lorsqu’il se remit quasi miraculeusement, les jours de Montini au pouvoir étaient comptés. Ou, plus exactement, auraient dû être comptés.

D’autant plus qu’en octobre de la même année, un rapport de l’archevêque de Riga apprit au Pape qu’une autorité de la Secrétairerie d’État avait pris contact avec les autorités soviétiques en son nom, mais à son insu. En outre, tous les prêtres envoyés en Russie clandestinement avaient été arrêtés et tués, après que leurs noms eurent été communiqués par un membre de l’entourage de Montini  : le jésuite Tondi. [Chassé de Rome et de la Compagnie, Tondi put se marier religieusement en 1965 avec une communiste, avec la permission de Paul VI. Jean-Paul II le réintégrera dans le sacerdoce en 1981.]

Enfin, peu de temps après, Pie XII découvrit que son Substitut lui avait caché toutes les dépêches qui l’informaient du schisme des évêques chinois ralliés à l’Église patriotique.

L’ARCHEVÊQUE DE MILAN

Le 1er novembre, Montini était éloigné de Rome mais, ô mystère de ces hommes d’autorité qui répugnent à sanctionner, Pie XII le nomma archevêque de Milan, le plus important diocèse d’Italie, tout en refusant obstinément d’en faire un cardinal.

Il y fit son entrée solennelle, le 6 janvier 1955. C’était son premier ministère pastoral. Il avait 57 ans, beaucoup d’idées livresques, mais aucune pratique, aucune tradition. Toutes ses actions durant ces huit ans furent insolites, très artificielles et superficielles. Ainsi, le 5 janvier, il pleuvait abondamment  ; en franchissant les limites de son archidiocèse, il baisa le pavé sous les flashes des photographes, puis il remonta dans son auto découverte dont il ne daigna pas accepter qu’on rabatte la capote. Le voilà mouillé jusqu’aux os. Courage ou ostentation  ? Le résultat fut qu’il y attrapa une bronchite qui le tint à la chambre un mois et l’obligea à partir en repos à la campagne jusqu’à Pâques  !

Mgr Montini se voulait «  l’Archevêque des Travailleurs  »; il allait dans les usines pour y discourir, mais sans succès. Ses efforts vers la gauche, suivis de coups de barre contraires – il pensait à l’avenir, calculant tout –, lui ont valu d’être qualifié d’ «  Archevêque rouge  » par les conservateurs, mais de «  Cardinal des Industriels  » par les syndicats qui connaissaient ses intimes relations avec le patronat italien et, en particulier, avec le milliardaire du pétrole Enrico Mattei, lequel soutenait l’aile progressiste de la DCI  !

On lui doit la construction de soixante-douze églises en huit ans, mais il les voulut représentatives de l’art contemporain. Il entretenait aussi ses contacts avec les intellectuels ou les théologiens progressistes, et il y ajouta de nombreuses invitations aux prélats anglicans.

En octobre 1957, donc du vivant de Pie XII, sa prédication à Rome lors du Congrès mondial de l’Apostolat des Laïcs fut remarquée pour sa nouveauté, puisqu’il les exhortait à l’amour du Monde.

Le mois suivant, il inaugurait à Milan la grande mission. C’était, dans ces années-là, le dernier cri des méthodes apostoliques. Le thème en fut l’approche de ceux qui sont loin. Pendant sept jours, deux cardinaux, vingt-quatre archevêques et évêques, mille deux cents prêtres, religieux et séminaristes, prêchèrent le respect pour les athées, l’ouverture au monde, les excuses de l’incroyance. Pour atteindre “ ceux qui sont loin ”, on célébra la messe n’importe où, au coin des rues, sur des tables de cuisine. Sept mille prédications  ! Et chaque soir, il sembla que la ville devait s’arrêter de respirer pour écouter à la radio prêcher son Archevêque. C’était – déjà  ! – l’Église qui demandait pardon au Monde d’avoir élevé tant d’obstacles entre lui et le Christ par ses insuffisances, ses scandales, son fanatisme, son “ contre-témoignage ”. Le résultat d’un tel effort, de l’aveu de tous, fut nul. Un échec total.

Oui, mais on se pâmait sur ces nouvelles méthodes. Le cardinal Léger, archevêque de Montréal, fut de ceux, nombreux, qui lui rendirent visite. De ce séjour milanais date sa conversion au progressisme  : de retour à Montréal, il organisa une grande mission sur le modèle de celle de Milan.

LA CONQUÊTE DU TRÔNE PONTIFICAL

Mgr Montini et Jean XXIII

N’oublions pas non plus que Mgr Montini entretenait une correspondance suivie et discrète avec le cardinal Roncalli, le futur Jean XXIII. Le Patriarche de Venise était son candidat à la succession de Pie XII  : il avait ses idées, il était âgé, il pouvait donc être le pape de transition qui le ferait cardinal pour lui ouvrir les portes du conclave suivant afin de lui permettre de monter sur le trône de Pierre. Et c’est bien ce qui arriva.

Dès le lendemain de son élection, Jean XXIII nomma des nouveaux cardinaux, et il tint à ce que l’archevêque de Milan soit en tête de liste. Au consistoire, quand Montini se prosterna devant lui, le vieux pontife le releva promptement avec ces mots  : «  Je vous en prie. Relevez-vous. Si vous aviez été cardinal, c’est moi maintenant qui baiserais vos pieds.  »

Il semble que l’annonce de la convocation du Concile l’ait surpris. Son rival, le cardinal Tardini, fut chargé officiellement de l’élaboration des schémas, mais lui devint la cheville ouvrière de sa préparation clandestine par ses échanges avec Jean XXIII.

Ses articles dans le bulletin diocésain révélaient déjà ses intentions. Il souhaitait que ce Concile soit l’occasion de la réconciliation de l’Église et du monde moderne, avec lequel des rapports nouveaux devaient s’instaurer dans le respect de la liberté.

Avant l’ouverture du Concile, l’Archevêque de Milan voyagea beaucoup, en particulier en Amérique du Sud et en Afrique où il adopta les points de vue progressistes en faveur de la justice sociale et de la décolonisation. Il s’attirait ainsi les bonnes grâces du clergé indigène.

En revanche, dans les quelques semaines qui précédèrent le Concile, il prit des mesures très sévères contre les progressistes de son diocèse. Ses amis n’en revenaient pas, n’imaginant pas à quel point il pouvait être machiavélique  : il voulait arriver à Rome avec un satisfecit de tous les partis.

Seul cardinal à loger au Vatican pendant le Concile, il était bien placé pour maintenir son influence sur Jean XXIII malade. Le discours d’ouverture du Concile coïncide si bien avec ses propres idées qu’on a pu dire qu’il l’avait écrit.

Les 13 et 15 octobre 1962, il se rangea ostensiblement aux côtés des cardinaux Liénart et Frings qui avaient organisé le rejet des schémas préparés par les cardinaux Tardini et Ottaviani. Avec eux, et d’autres, il réclama de nouvelles rédactions tenant compte des amendements des Pères conciliaires. On sait maintenant qu’il avait convaincu Jean XXIII de la nécessité de cette manœuvre quelques mois avant l’ouverture du Concile.

Ce fut sa seule intervention pendant la première session. Après quoi, il s’enferma dans son silence ou ne donnait qu’un avis mesuré, soucieux de concilier les adversaires, comme il convenait… à un futur Pape. Quitte, en coulisse, à encourager les propositions les plus révolutionnaires, comme celles du cardinal Léger, pour ensuite publiquement adopter une position plus sensée afin de rassurer les conservateurs  !

Dès qu’il sut Jean XXIII mourant, il se précipita à Rome avec les frères du Pape, mais il ne se rendit pas à son chevet. En revanche, il fit une déclaration pour affirmer la nécessité de poursuivre le Concile dans la voie que Jean XXIII avait tracée. Aussitôt tous les médias le donnèrent comme successeur, tout en reproduisant ses propos conventionnels qui montraient qu’il ne s’attendait absolument pas à être l’élu du Saint-Esprit.

De retour à Milan, il mit de l’ordre dans ses affaires et alla visiter son frère malade, avant de se rendre au Conclave. Il savait qu’il ne reviendrait pas.

Questions à se poser en guise de conclusion provisoire, à défaut de pouvoir les soumettre au pape Benoît XVI  : Doit-on considérer que la brillante réussite machiavélique d’une ambition constante est l’indicatrice de vertus héroïques  ? Ou est-ce que le concile Vatican II a provoqué une rupture dans la conception de la sainteté chrétienne  ?

RC n° 205, Février 2013
Sur le site VOD  : A 120