La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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Quand l’abbé de Nantes annonçait le Pape François  !

DEPUIS la publication de l’encyclique Ecclesiam suam de Paul VI, le 6 août 1964, la CRC s’est opposée systématiquement au Concile et aux Papes successifs, à l’exception de Jean-Paul Ier, scrutant leurs actes pour dénoncer publiquement les erreurs qui s’y trouvaient  ; et aujourd’hui, il semble qu’il ait suffit que le pape François paraisse pour que la critique fasse place à la louange, la suspicion à la confiance  ! Comment expliquer ce changement  ?

Lassitude  ? Certainement pas. Comme nous allons le voir, le combat est loin d’être terminé  !

Ralliement intéressé  ? Pas davantage  ! Comme l’a rappelé frère Bruno  : «  Nous ne demandons rien pour nous.   » D’ailleurs, nous sommes sans illusion  : si le pape François avait à examiner aujourd’hui notre cause, il ne la comprendrait pas, lui qui ne cache pas son admiration pour ses prédécesseurs immédiats. N’a-t-il pas décidé de canoniser Jean-Paul II et Jean XXIII, dispensant ce dernier du miracle qui doit attester l’approbation divine de la canonisation  ?

En fait, et nous allons le montrer, la CRC est toujours fidèle à la doctrine et à l’exemple de son Père fondateur. Ce n’est pas elle qui a changé, c’est… le Pape  !

Pape François

En bon disciple de l’abbé de Nantes, frère Bruno continue en effet l’étude systématique des actes et des propos du Saint-Père  ; il en a déjà fait l’objet de plusieurs conférences et articles largement pourvus de citations. Leur conclusion argumentée s’impose  : nous avons un Pape qui a la foi catholique. Non seulement cela, mais nous trouvons chez lui des enseignements qui se trouvent déjà dans la doctrine de renaissance catholique élaborée par notre Père. Notre foi commune et une parenté d’esprit théologique certaine suffisent à expliquer notre soutien filial au nouveau Pape.

Une autre raison doit achever de convaincre que la CRC ne trahit pas  : le pape François correspond au portrait-robot du Pape de la renaissance que notre Père a dressé quarante ans à l’avance. Il est intéressant de relire ces textes pour nous garder de l’esprit intégriste qui a toujours existé dans l’Église  ; à chaque période de crise de la foi, il a eu son mérite, mais il s’est trop souvent mué en esprit schismatique.

C’est l’enseignement le plus important et le plus nouveau que notre Père a retenu de son étude magistrale des grandes crises de l’Église, durant l’année 1974-1975  : «  la découverte du péril intégriste et la fréquence des cas d’intégrisme schismatique au cours des âges   » (La Contre-Réforme catholique, novembre 1975, nº 99).

En effet, l’histoire prouve que «  le novateur hérétique, le progressiste est toujours dans l’Église un rationaliste qui plie la foi aux exigences de sa logique, un naturaliste qui rabaisse les splendeurs de la grâce divine au niveau de la psychologie humaine.  » Dès qu’il apparaisse se dressent les partisans de la Tradition, de son intégrité, de son immuabilité, «  ceux qu’on appelle les intégristes et qu’il faudrait nommer les défenseurs de la Foi. (…) C’est l’horreur de la nouveauté orgueilleuse qui les soulève contre les hérétiques pour la sauvegarde du bien le plus précieux au monde, la foi, le dépôt de la foi  ! Et ils ont raison. C’est une trop coupable folie de mettre en jeu cette connaissance sûre, exacte, définitive, de Dieu et des mystères de notre salut, de risquer de la perdre, pour des doctrines tout humaines et la mode d’un jour  ! Le défenseur de la foi est dans son droit, dans son devoir. C’est lui, en cela, qui est l’homme de l’avenir  !  »

Cependant, il arrive que, «  dans la passion de la lutte, ils ont transformé peu à peu les dogmes qu’ils défendaient en idéologie dure et froide, réduite à leur mesure, elle-même à son tour novatrice, comme la contradictoire forcenée de l’hérésie. Dès lors, ils cessent de servir l’Église et ils en viennent même à lui causer autant de mal qu’ils lui avaient fait de bien jusqu’alors.  »

La leçon de l’histoire est ici autant incontournable qu’actuelle. «  L’assistance du Saint-Esprit à l’Église n’a jamais manqué, au cours des siècles les plus durs, de répandre la vertu de force dans les âmes des saints, docteurs et pontifes, moines et vierges, martyrs et confesseurs, pour combattre l’erreur et vaincre les hérésiarques par la force des anathèmes, avec le renfort même du bras séculier. Mais l’hérésie vaincue, toujours cette assistance divine a inspiré aux saints la douceur et la bienveillance, la patience et la générosité, pour renouer avec les égarés, retrouver la brebis perdue, relever les faibles qui étaient tombés, panser les plaies et recoudre, ramener à l’unité d’un seul troupeau et d’un seul Pasteur le plus grand nombre des schismatiques et des hérétiques, dévoyé par de mauvais bergers.

«  C’est à ce grand ouvrage de pacification et de réconciliation, non moins nécessaire que l’autre, de guerre et de déchirement, mais combien plus consolant, que nous songeons dès maintenant [1975 !] pour un avenir certain.  »

Notre Père en tirait une résolution  : «  La pensée de l’étape suivante, de la paix et de la réconciliation fraternelle, empiète cependant sur le temps de la guerre et de la rigueur  ; elle impose une mesure à la fureur du combat et, en ceux qui défendent la foi, une constante maîtrise de leurs passions afin qu’ils ne tombent pas dans l’excès de leur vertu et ne compromettent pas les chances de la paix par la trop grande rigueur de la répression  ! (…) Il y a certains défenseurs de l’orthodoxie qui veulent n’être que le plus petit nombre, pour mieux excommunier tout l’univers. Sombre passion  ! Au contraire, dès le temps de la répression, la charité industrieuse de l’Église s’efforce de détacher les masses fidèles et toute âme loyale de la secte, la plus étroite possible  ! qu’elle doit condamner et retrancher. Il faut donc croire en la paix, espérer la paix, proposer la paix, dès le temps de la guerre et à la vérité en tout temps.  »

Telle fut toujours l’attitude de notre Père. Faut-il rappeler sa soumission loyale à Paul VI, au lendemain de son élection au souverain Pontificat, nonobstant ce qu’il savait du cardinal Montini  ? Sa demande de réconciliation en 1978  ? Ou encore son adhésion raisonnée à Jean-Paul II durant les premiers mois de son pontificat  ? Dans la même ligne, rappelons que frère Bruno interpréta les discours et les actes de Benoît XVI dans un sens résolument favorable durant plus d’un an, oubliant les critiques implacables que méritaient les écrits du cardinal Ratzinger.

C’est donc dans une parfaite conformité à la ligne de crête de la CRC, qu’il nous faut aujourd’hui non seulement accepter, mais encore soutenir l’œuvre de redressement entreprise par le pape François du simple fait que ses homélies, ses discours, ses actes, et maintenant son encyclique, reflètent une foi catholique exacte et mystique. Certes, les erreurs doctrinales qui se sont répandues dans toute l’Église à la faveur de Vatican II ne sont pas condamnées et les hérésiarques, loin d’être déclarés anathèmes, semblent promis aux plus hauts honneurs. Cependant, les propos et l’attitude du pape François les contredisent, réveillant la foi et la morale catholiques asphyxiées par la molle apostasie ambiante. Ils créent un climat de renaissance et de renouveau qui imposera, en son temps, une clarification doctrinale qui sera un progrès, un approfondissement de la doctrine catholique et non pas un simple retour en arrière.

Revenons à cette étude magistrale des grandes crises de l’Église. En conclusion, l’abbé de Nantes écrivait  : «  Ce qui a retenu notre attention, c’est plus encore que la difficulté morale de conserver la charité, cette difficulté plus grande encore de demeurer fidèle à la vérité tandis qu’elle se divise apparemment en fragments irréconciliables que les partis se disputent et s’opposent les uns aux autres. Le tempérament des hommes n’est pas seul en cause  ; il faut aller plus loin, au débat doctrinal où l’Église, par ses saints, dans son Magistère infaillible, ordinaire ou solennel, se fraie un chemin entre les partis et au-dessus de tous, condamnant l’erreur, mais refusant les alternatives meurtrissantes, les exclusives et même celles que formulent ses meilleurs défenseurs, pour garder le mystère de la foi, le sacrement du salut dans sa totalité, au-delà des réductions humanisantes des uns et des autres.

«  Nous avons, nous traditionalistes, l’impression et la certitude  ! de tenir la vérité contre l’erreur moderne, moderniste, et nous avons le devoir de la défendre. Notre lutte pour la foi contre les assassins de la foi est juste. Il ne faut pas oublier cependant que nous ne connaissons pas, que nous n’embrassons pas, que nous ne possédons pas à nous seuls infailliblement la totalité de la Vérité. Notre victoire d’un moment, dans le champ clos du débat actuel, ne nous garantit pas de l’erreur et de la partialité demain en tout autre domaine  ! Il faudrait que nous soyons l’Église entière, dans l’espace et même dans le temps, pour que nous puissions fixer toute la Vérité divine d’un regard synthétique. Donc, quand il faudra penser à recoudre, nous serons conduits à une humilité héroïque, à une sagesse surnaturelle contrastant avec l’assurance et la dureté de notre polémique actuelle.  »

Or, les grandes crises de l’Église montrent que «  la distinction la plus profonde, la plus solide, objective, des deux grandes attitudes toujours identiques à elles-mêmes qui se partagent l’intelligence chrétienne depuis les origines, est à chercher dans l’intelligence du Mystère révélé  : ici la foi, la certitude mystique (je ne dis pas sentimentale) domine  ; le sens surnaturel, la grâce, le divin prévalent [qui peut nier qu’il en est ainsi chez le pape François ?]. Là, en revanche, l’emportent la raison, la logique, le naturalisme, l’humanisme, la liberté de l’homme, le monde présent. Ici le Ciel attire l’être en extase, pour une vie éternelle  ; là au contraire, c’est la terre qui retient l’homme occupé passionnément à s’y faire une vie indépendante et heureuse.

«  Il semblerait qu’on doive donner entièrement et toujours raison au Parti de Dieu, et tort au Parti de l’Homme. Voire  ! La Vérité totale nous est toujours apparue finalement réconcilier l’un avec l’autre, en excluant les extrêmes. Elle a toujours été la synthèse révélée, présentée et expliquée par Dieu aux hommes, mystérieuse, de la surnature avec la nature, de la liberté et de la grâce, de la double connaissance, mais conjointe, de la foi et de la raison.  » Et le théologien de la Contre-Réforme catholique dira sans ambages qu’il faut consentir à un nécessaire freinage de la réaction intégriste, «  pour l’amener à composition avec ce qu’il y a de juste et de vrai dans les intuitions opposées. Car le parti de l’Homme, dans son rationalisme, son naturalisme, son libéralisme, par-dessous son injuste rébellion contre Dieu, garde encore quelques éléments nécessaires de notre commun héritage. Il ne faut point le mépriser.  »

Se souvenant de l’exemple de saint Thomas More ou de Bossuet, l’abbé de Nantes note avec enthousiasme  : «  Il y a des saints tout à fait impressionnants, par leur équilibre même et leur aisance à concilier les contraires en leur courte vie comme en leur doctrine. Cela n’est pas donné à tout le monde  ! Si humains qu’ils font amitié avec les humanistes et parfois jusqu’aux plus suspects, aux moins recommandables  ; si mystiques en même temps que la foi demeure en eux une lumière éblouissante et sûre.  »

Notre Père en appelait donc à un traditionalisme intelligent dont il pressentait trois effets heureux, s’il prévalait sur la brutale réaction intégriste  :

«  Le premier est déjà manifeste en maint endroit, même s’il est tenu par certains pour un mal et une trahison. Il consiste dans la communion que les traditionalistes maintiennent coûte que coûte avec les autres catholiques dans la paroisse, dans le diocèse, dans l’Église, refusant de confondre et de rejeter l’Église avec son cancer, comme s’ils étaient indissociables.  » Ajoutons que ce fut la raison première de la fondation de la maison Sainte-Thérèse au Canada, loin des luttes doctrinales qui déchiraient l’Église de France  ; notre Père désirait montrer que la CRC voulait travailler à cette communion au sein de l’Église tout autant qu’elle luttait pour défendre la foi.

«  Le second n’apparaîtra que plus tard. Ce sera la récupération des masses fidèles dès les premières décisions de Contre-Réforme d’un autre Pape et d’un autre concile, récupération d’autant plus rapide et complète que nous ne nous en serons jamais séparés par d’injustes anathèmes.

«  Le troisième et le meilleur fruit de cette sagesse traditionnelle sera d’ordre doctrinal, moral, liturgique, canonique. À travers cette méchante réforme et son cortège d’erreurs et de vices, tout de même l’immense Église de Dieu ne cesse de vivre, et donc de s’adapter aux temps et à leurs nécessités, de prospérer et de croître par le labeur de tâcherons aux dons variés, théologiens, apôtres, missionnaires. Le cancer est là, mais invisiblement l’organisme lutte et se développe pour survivre. Il est imbécile de prétendre au retour pur et simple à l’Église de 1930.  »

JEAN-PAUL Ier, LE MODÈLE

C’est ce traditionalisme intelligent fondé sur un amour ardent de l’Église, qui permit à notre Père de prendre la mesure du pontificat de Jean-Paul Ier avant même de savoir, par la prophétie de sœur Lucie en juillet 1977 et le Secret de Fatima révélé en juin 2000, qu’il était «  l’élu du Cœur Immaculé de Marie  ».

Même si «  entre lui et nous, entre l’héritage de Jean et Paul qu’il déclarait assumer et notre Ligue de Contre-Réforme demeurait une contradiction irréductible sur des points de foi précis, importants  », il n’en restait pas moins que l’heure était à l’apaisement. «  Jean Paul Ier n’avait pas cette morgue des Novateurs, ce dogmatisme incroyable des Nouveaux Théologiens et Réformateurs assurés en tout de leur infaillibilité à l’encontre même de l’Église séculaire et de son Magistère [et dont le cardinal Ratzinger devenu Benoît XVI était l’archétype, refusant d’examiner les objections de notre Père, « pour des raisons de principe », à l’encontre du droit de l’Église]. Il les contraignait gentiment à prendre un bain d’humilité, préalable obligé à toute controverse constructive et, soit dit en passant, c’est ce qu’ils détestent le plus.  »

Après l’assassinat du Pape du sourire, notre Père, par son inébranlable confiance au Message de Notre-Dame de Fatima annonçant le triomphe de son Cœur Immaculé et un temps de paix, et mû par sa foi en l’Église, concluait  : «  L’Église se donnera un nouveau Pontife. Il aura le cœur et l’esprit de Jean-Paul Ier.  »

Déçu de Jean-Paul II, et pour cause, il n’en continua pas moins à attendre le retour du Pape du Secret.

En janvier 2001, lorsque notre mensuel La Contre-Réforme catholique au XXe siècle change de titre pour s’appeler Résurrection puis Il est ressuscité  !, apparaît en exergue cette phrase inspirée de la finale de la pièce d’Hochwälder, “ Sur la terre comme au Ciel ”  : «  Il reviendra avec son cœur immense, avec son cœur de flamme, son âme de pauvre et son sourire. Il reviendra  ! Et le Cœur Immaculé de Marie triomphera  !  »

Dans l’éditorial de ce même numéro, frère Bruno, sous le titre Le testament d’un martyr, reprenait les leçons que notre Père tirait du bref pontificat de Jean-Paul Ier  : «  Je ne dis plus avec Dostoïevski  : c’est la Beauté qui sauvera le monde. Ni avec Maurras  : c’est la Monarchie qui sauvera la France. Je ne dirai plus, comme je l’ai de moi-même pensé et répété  : c’est la Foi qui sauvera le monde. Maintenant, je vois dans la douce lumière du premier Pape martyr de l’ère capitaliste moderne  :c’est par la Pauvreté que l’Église romaine, purifiée, sauvera le monde. Tel est le véritable testament de Jean-Paul Ier.  »

Puis, citant largement un article de notre Père d’août 1984, notre frère dressait un portrait du Pape martyr qui se révèle être un portrait prémonitoire de celui que la Providence vient d’accorder à l’Église  :

«  À Rome, disait Jean-Paul Ier le 21 septembre 1978, je me mettrai à l’étude de saint Grégoire le Grand qui a écrit  : “ Que le pasteur soit proche de tous ses fidèles avec compassion. Oubliant son rang, qu’il se considère comme l’égal de ses bons fidèles, mais qu’il ne craigne pas d’exercer contre les mauvais les droits de son autorité. ”

«  Pour les bons fidèles, et prêtres, évêques, cardinaux, c’était une invitation à la piété, à la charité, au zèle plutôt qu’à la discussion, à la réforme de soi-même plutôt qu’à la critique destructrice et aux projets stériles d’utopiques réformes de l’Église. Comme le dit le cardinal Confalonieri à l’homélie des funérailles, Jean Paul Ier avait rappelé que chacun doit s’efforcer de rendre le monde meilleur, et qu’il le peut au moins en devenant lui-même meilleur.

«  Quant aux mauvais… qui étaient-ils  ? Soyons francs  : aux yeux de Jean-Paul Ier, c’étaient les intégristes autant que les modernistes. Aux uns et aux autres, il était demandé de revenir dans les bras grands ouverts du Père commun pour se réconcilier et recevoir de lui les normes convenables de leur pensée et de leur action au service de Dieu et de l’Église.  »

Toute sa vie, Albino Luciani, et aujourd’hui Bergoglio, aima la pauvreté et, ce qui est plus rare, la pratiqua  : «  Il aimait aussi les pauvres et ne désirait pas pour eux la richesse, ni ne les entretenait des moyens d’y accéder. Mais il souffrait pour eux et voulait que l’Église, vis-à-vis d’eux, pratiquât la charité évangélique. Qu’elle en donne l’exemple, parfois de façon spectaculaire, comme les saints des temps jadis, des temps antérieurs au capitalisme libéral et au socialisme révolutionnaire, n’ont pas craint de le faire.

«  C’est sur ce fond de vie évangélique que se comprennent ses grandes vues économiques et politiques, choquantes pour beaucoup de fidèles aux convictions unilatérales… Un exemple, un seul  : sa méfiance marquée, son hostilité pour les dictateurs d’Amérique latine nous scandalisent. Mais qui d’entre nous garde en tête que pour un Pinochet sauvant son pays du bolchevisme, il existe vingt autres dictateurs entièrement asservis à la franc-maçonnerie et au capitalisme qui, depuis deux siècles, écrasent les peuples et persécutent les forces apostoliques de l’Église dans cet immense continent  ?

«  Dans les difficiles problèmes de notre temps, le candidat de Dieu, comme ses saints prédécesseurs Grégoire XVI, Pie IX et Pie X, entendait tracer la voie de l’Église, dans la droiture du pur Évangile, aussi loin d’une prétendue droite esclavagiste et inhumaine, que d’une gauche prétendue humaniste et justicière.

«  Nous avons donc failli voir paraître cette fameuse troisième voie. La voie catholique. Celle qu’un pape Luciani ou Lorscheider aurait été capable de montrer en sa propre personne, puis dans la vie interne de l’Église, puis dans la société humaine.

«  Son principe  : Vivre pour Dieu, dans le mépris de l’argent. Son œuvre de longue haleine  : créer des institutions religieuses, politiques, écologiques, qui puissent restaurer la justice sociale et la parfaire par la charité chrétienne, sans céder en rien à la violence institutionnelle de la ploutocratie maçonnique, pas plus qu’à la violence insurrectionnelle du socialisme ou du communisme.  »

2003  : UNE DOUCE ET HUMBLE ANTICIPATION

Cardinal Bergoglio

Le cardinal Bergoglio en 2003

Voilà pourquoi, lorsqu’en 2002, notre Père reçoit d’amis argentins un dossier sur le cardinal Bergoglio, archevêque de Buenos Aires, il reconnaît chez ce prélat, jusqu’alors inconnu de lui, les caractéristiques du Pape de la renaissance. Aussi le désire-t-il comme successeur de Jean-Paul II.

Sur ses indications, frère Bruno rédige un éditorial intitulé  : «  Douce et humble anticipation  : vers un nouveau saint Pie X  ?  » (Il est ressuscité  !, janvier 2003). Il y cite abondamment des articles donnant l’archevêque de Buenos Aires comme papabile, et pourquoi. Sa manière «  plus sobre, plus intérieure  » que Jean-Paul II «  exprimait d’une façon plus directe l’essence de l’Évangile.   » Or, les vaticanistes disent que le prochain pape «  prêchera la Croix et reviendra à l’essence de l’Évangile. Il est évident qu’un personnage comme Bergoglio exprime tout à fait cette exigence du retour à l’Évangile, de sobriété par laquelle l’Église doit affronter ses combats en montrant son être profond.  »

L’éditorial se termine par une citation de notre Père  : «  J’en parle sans crainte de compromettre personne, je prévois l’élection du cardinal Bergoglio, et déjà je prie pour lui.   ».

Dès lors, qu’on ne nous dise pas que la CRC renie ses cinquante ans de combat, alors qu’elle en voit l’aboutissement, reconnaissant en François le Pape capable d’arracher l’Église à l’apostasie et nos nations aux idéologies antichrists.

IL AURA BEAUCOUP À SOUFFRIR

Une grande différence demeure cependant entre le pape François et Jean-Paul Ier. Ce dernier était rempli de la révélation que lui avait faite sœur Lucie de Fatima, à Coimbra, le 11 juillet 1977, comme il l’avoua à don Germano Pattaro, théologien de Venise qu’il avait appelé à Rome pour être son conseiller  : «  C’est une chose qui m’a troublé durant toute l’année. J’en ai perdu la paix et la tranquillité spirituelles. Depuis ce pèlerinage, je n’ai pas oublié Fatima. (…) Ce n’était pas croyable, et pourtant la prévision de sœur Lucie s’est avérée. Je suis ici. Je suis Pape. (…) Si je vis, je retournerai à Fatima pour consacrer le monde et particulièrement les peuples de la Russie à la Sainte Vierge, selon les indications que celle-ci a données à sœur Lucie.   »

Nous ne trouverons aucune parole équivalente chez le pape François qui semble, au contraire, ignorer tout du Message de Fatima. Malgré sa grande dévotion mariale, il ne semble pas avoir saisi la place unique de l’Immaculée Conception dans l’orthodromie divine et l’importance du culte que Dieu veut qu’on lui rende.

«  Pour sauver les âmes des pauvres pécheurs, Dieu veut établir dans le monde la dévotion au Cœur Immaculé de Marie  », déclara Notre-Dame, le 13 juin et le 13 juillet 1917. C’est le refus de l’Église, et en particulier du Pape, de se soumettre à cette volonté divine qui a entraîné depuis lors tous les maux dont souffre notre époque, des guerres mondiales jusqu’aux famines, en passant par cette consomption de l’Église, désormais à moitié en ruine.

Aussi longtemps que le pape François n’aura pas satisfait à ces demandes, il ne faut pas être prophète pour annoncer qu’il se heurtera à de grandes difficultés qu’il ne pourra surmonter par ses propres forces, ni même par son charisme.

En même temps que notre Père prévoyait le retour de Jean-Paul Ier, comme nous venons de le voir, il envisageait donc qu’il aurait beaucoup à souffrir.

Par exemple, le 26 janvier 1997, commentant l’homélie de saint Léon pour la Chaire de saint Pierre  : «  Je suis très impressionné par ce miracle extraordinaire [saint Pierre marchant sur les eaux] parce qu’il me semble que je le vois. Saint Pierre, avec foi, passe hors de la barque et marche sur les eaux et il a peur. Au moment où il a peur, il enfonce et le Christ lui tend la main pour le retirer des profondeurs. Quelle leçon  ! C’est ce que Pierre a fait en figure, mais c’est ce que fait le Pape de génération en génération. Il marche sur les eaux de toutes ces erreurs, de tous ces désordres, il traverse les forêts dont toutes les bêtes féroces sont les fausses religions, les faux partis politiques, toutes les puissances déchaînées. Il est là avec la puissance du Christ qui, le tenant par la main, lui assure la victoire.

«  J’ai relu ces phrases et je me suis dit  : patience, courage  ; à moins d’un miracle, je ne pense pas que Jean-Paul II se convertisse. Il est trop vieux, il a trop misé sur les choses contraires à la foi, l’espérance et la charité. Dans cette frénésie de fêtes, de voyages qu’il ne cesse d’entreprendre, il n’a qu’une idée, c’est de patronner cette grande fête de l’an 2000. Comment voulez-vous qu’il fasse retour sur sa jeunesse et s’aperçoive qu’il a cédé à l’orgueil de la nouveauté depuis l’enfance  ? Mais je pense que le suivant, puisque la papauté ne peut pas mourir, ce sera ce Pape pour lequel d’avance nous prions.

«  Ce Pape qui, maintenant, viendrait à Rome, y trouverait déchaînées toutes les bêtes féroces, car on ne pourra plus revenir sur ce Concile, sur ces erreurs répandues dans le clergé partout, sans devenir la cible, le martyr de toutes ces puissances contraires. Il faudra donc un Pape qui soit prêt à être crucifié comme saint Pierre. Mais ce sermon de saint Léon nous montre qu’il sera capable de dominer les puissances mauvaises. Pour nous, quelle respiration, quelle joie, quelle allégresse  ! Nous, traités comme des parias, des maudits, tout d’un coup, nous nous retrouverons non les meilleurs, mais les collaborateurs de ce Pape qui sera persécuté, ses compagnons de lutte.  »

Dans son homélie du 31 décembre 2001, notre Père exulte «  à la pensée de servir la Vierge Marie, de servir un Pape martyr, de militer dans la peine avec Lucie de Fatima persécutée. La Vierge sera notre salut.  »

Cette prémonition d’un Pape de la renaissance, certes, mais qui aura encore beaucoup à souffrir, rejoint aussi les deux visions prophétiques de la petite Jacinthe de Fatima, qui ne se sont toujours pas réalisées. La première nous montre le Saint-Père souffrant  : «  Je ne sais comment, j’ai vu le Saint-Père dans une très grande maison, agenouillé devant une table, la tête entre les mains et pleurant. Au-dehors, il y avait beaucoup de gens et certains lui jetaient des pierres, d’autres le maudissaient et lui disaient beaucoup de vilaines paroles. Pauvre Saint-Père  ! Nous devons beaucoup prier pour lui  !  »

Dans la seconde vision, le Saint-Père prie – enfin  ! – le Cœur Immaculé de Marie, mais après quels châtiments  ! «  Ne vois-tu pas tant de routes, tant de chemins et de champs pleins de gens morts, perdant leur sang, et d’autres gens qui pleurent de faim et n’ont rien à manger  ? Et le Saint-Père, dans une église, priant devant le Cœur Immaculé de Marie  ? Et tant de monde qui prie avec lui  ?  »

LE SONGE DE DON BOSCO

Il faut aussi rappeler l’étonnant songe de saint Jean Bosco, en 1873, longuement commenté par notre Père dans La Contre-Réforme catholique de décembre 1993. Très impénétrable à première lecture, il devient limpide lorsqu’on en comprend le figuratif  : l’Église de Vatican II, victime de la «  désorientation diabolique  ».

«  C’était durant une nuit obscure  ; les gens n’arrivaient plus à distinguer le chemin à suivre pour rentrer chez eux. Lorsqu’apparut dans le ciel une splendide lumière qui éclairait les pas des voyageurs comme en plein midi.  » Cette lumière est «  une fausse lumière d’une Pentecôte diabolique, fascinant dans l’univers tous ceux qui n’étaient pas fermement attachés au Roc de Pierre et fondés sur la foi. C’était le pire des prestiges de Satan… la suite dès lors est parfaitement compréhensible.  »

«  Alors, on vit une foule d’hommes, de femmes, d’enfants et de vieillards, de moines, de religieuses et de prêtres, et à leur tête le Souverain Pontife, sortant du Vatican et se rangeant en ordre de procession.  » L’abbé de Nantes explique  : «  Cette sortie du Vatican signifiait un éloignement, un dégoût et une fuite de tout l’appareil millénaire de l’Église, dans ses dogmes, ses rites et ses sacrements, ses mœurs et autres traditions. Tout le peuple, immense foule, suivait le Pape.  »

Arrive un orage terrible, «  obscurcis-sant sensiblement cette lumière  », la procession traverse «  une petite place jonchée de morts et de blessés   », or ses rangs «  s’éclaircissaient beaucoup.  »

Survient alors le moment du châtiment de cette terrible errance  : «  Après avoir marché l’espace correspondant à deux cents levers du soleil, chacun s’aperçut qu’il ne se trouvait plus dans Rome. L’effroi s’empara de tous les esprits et chacun se serra autour du Pontife pour protéger sa personne et l’assister dans ses peines. À ce moment [de l’angoisse maximale]on vit deux anges qui, portant un étendard, allèrent le présenter au Pape en lui disant  : “ Recevez le drapeau rouge de celui qui combat et disperse les plus puissantes armées de la terre. Tes ennemis sont dispersés et tes fils avec larmes et avec supplications implorent ton retour. ” Portant le regard sur l’étendard, on pouvait y voir inscrit d’un côté  : “ Regina sine labe concepta ” et de l’autre  : “ Auxilium Christianorum ”.   »

Notre Père fait remarquer qu’à cet instant, le Pape est arrivé au bout de ses forces, mais point encore au terme de ce chemin de perdition qui s’enfonce toujours plus loin, plus bas, dans les ténèbres et les marécages. À cause de tant de morts, de blessés pitoyables, d’errants, mais aussi de ses fils et de ses proches assesseurs de plus en plus décontenancés, il est saisi de la nécessité de retourner d’où il vient.

«  Le Pontife prit l’étendard avec joie, mais en remarquant le petit nombre de ceux qui étaient restés autour de lui, il s’en affligea grandement.  » On pense au pape François remarquant que la parabole de la brebis perdue doit être modifiée de nos jours  : le Pasteur ne doit plus laisser les quatre-vingt-dix-neuf brebis et partir à la recherche d’une perdue, mais il doit abandonner la brebis qui reste au bercail pour aller retrouver les quatre-vingt-dix-neuf autres  !

Au nom de l’Immaculée, les Anges donnent alors de sages conseils au Pontife, un programme de renaissance catholique.

«  Les deux anges ajoutèrent  : “ Va vite consoler tes fils. Écris à tes frères dispersés dans le monde entier qu’il faut une réforme des mœurs. Cela ne peut s’obtenir qu’en distribuant aux peuples le pain de la divine Parole. Catéchisez les enfants  ; prêchez le détachement des choses terrestres. Le temps est venu, conclurent les deux anges, où les pauvres porteront l’Évangile aux peuples. Les lévites seront pris parmi ceux qui tiennent la pioche, la bêche et le marteau afin que s’accomplissent les paroles de David  : J’ai relevé le pauvre de la terre pour le placer sur le trône des princes de ton peuple ”.

«  Ayant entendu cela, le Pape se mit en marche et les rangs de la procession commencèrent à grossir. Lorsqu’il pénétra dans la Ville sainte, il se mit à pleurer sur la désolation dans laquelle se trouvaient les habitants dont beaucoup n’étaient plus. Puis, entrant dans Saint-Pierre, il entonna un Te Deum auquel répondit un chœur d’anges qui chantaient Gloria in excelsis Deo, et in terra pax hominibus bonae voluntatis. Le chant terminé, l’obscurité cessa tout à fait et un soleil resplendissant se mit à briller. Les villes, les villages et les campagnes voyaient leur population très diminuée. La terre semblait garder la trace d’un ouragan et d’une pluie d’eau ou de grêle et les gens allaient les uns vers les autres, le cœur tout ému, en disant  : “ Oui, vraiment, il y a un Dieu en Israël ”.   »

De cette victoire obtenue par la médiation et la puissance du Cœur Immaculé de Marie, nous ne pouvons pas douter. Aussi ne faut-il jamais nous lasser de prier pour le Saint-Père, d’autant plus qu’il est aimable, pieux, vertueux, pauvre, vrai dévot de la Sainte Vierge.

Qu’il obéisse aux demandes de Notre-Dame  ; alors, comme notre Père l’affirmait en 2001, «  La résurrection de l’Église ne sera pas proportionnée à ce qui se passera auparavant. Elle arrivera quand Dieu voudra, même si tout nous dit le contraire. (…) Ce sera prodigieux, elle se fera avec rapidité, souplesse, simplicité, naturellement.   »

La Renaissance catholique n° 210, Août-septembre 2013