La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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La tentation schismatique (1965-1970)

En cette année 1969, la rébellion des intégristes contre les réformes liturgiques marquait le début d’une nouvelle période désastreuse de la crise de l’Église postconciliaire. Désormais, les brebis du troupeau qui n’avaient pas été égarées et perdues par le cyclone des hérésies de Vatican II, seront sollicitées par de mauvais bergers qui tenteront de les conduire à l’écart, au plus loin des tourbillons de la redoutable tempête, dans leurs chapelles schismatiques.

L’ABBÉ DE NANTES EST SOLLICITÉ D’ENTRER EN DISSIDENCE SCHISMATIQUE.

Le lundi 21 juillet 1969, l’abbé de Nantes reçut la visite de plusieurs prêtres, dont l’abbé Coache et le P. Guérard des Lauriers, religieux dominicain. Ils venaient lui demander d’exercer son ministère sacerdotal sans plus s’occuper de la hiérarchie, comme eux-mêmes étaient résolus à le faire. Ils voulaient constituer, dans le naufrage universel, une Église fidèle et officieuse, et prétendaient assumer «  de manière extraordinaire toute la juridiction pastorale, indépendamment de l’autorité ecclésiastique officielle, locale ou romaine  ». (…)

«  Je considère, affirma le P. Guérard des Lauriers, que la hiérarchie, en la personne du Pape et des évêques, a sombré.  » Le constat du Père Guérard était immédiat, évident, formel. La hiérarchie avait disparu. Plus de Pape  ! Plus d’évêques  ! Puisqu’ils étaient hérétiques, ils se trouvaient morts spirituellement et donc retranchés ipso facto de l’Église.

– «  Il ne suffit pas, mon Révérend Père, de dire que la hiérarchie a sombré, répondit l’abbé de Nantes. À supposer que vous ayez raison, il faudra encore le faire admettre par tout le reste de l’Église. (…) Vous n’avez pas l’autorité ni la compétence pour déclarer le Pape et les évêques formellement, complètement hérétiques. Seul le jugement souverain de l’Église déclare l’hérésie et excommunie l’hérésiarque. (…) Avant de déclarer Paul VI déchu du souverain pontificat pour cause d’hérésie, il faut obtenir un jugement de l’Église précisément sur l’hérésie du Pape.  »

L’abbé Coache écoutait sans mot dire. Soudain, il s’esclaffa  : «  Vous en êtes encore là  ! Attendre de l’Église officielle un jugement pour déposer le Pape est proprement ridicule. Ça n’existe pas  ! Toute l’Église a sombré. Comment rendrait-elle un jugement  ?  » II était évident que l’abbé Coache n’avait plus foi dans l’Église.

Le théologien de la Contre-Réforme catholique défendit avec vigueur la thèse classique et certaine, selon laquelle «  l’Église subsiste, visible et hiérarchique, dans le Pape, les évêques unis à lui et les prêtres envoyés par eux, de telle sorte que nos critiques portées contre leurs opinions ou leurs décisions ne suffisent pas, à elles seules, à nous affranchir de leur autorité… Nous n’avons de juridiction que déléguée de nos évêques, et point d’autre, venue du Ciel ou d’ailleurs  ». (…)

L’abbé Noël Barbara, qui accomplissait une brève retraite à la maison Saint-Joseph, avait assisté à la discussion. Il comprenait la force des arguments de notre Père. Toutefois, il n’osait pas désapprouver les projets de l’abbé Coache. Aussi proposa-t-il à l’abbé de Nantes un compromis  :

«  Nous allons dire que chacun reste sur ses positions. (…) Nous ne nous combattrons pas les uns les autres, puisque nous sommes dans le doute.

– Ah  ! pardon, lui répliqua l’abbé de Nantes, je n’ai aucun doute. Il s’agit non pas d’opinions, mais de vérités et d’erreurs dogmatiques. Si l’abbé Coache réalise ses projets, il fera un schisme.  » Et de souligner une nouvelle fois les conséquences incalculables d’un tel schisme tant pour le salut des âmes que pour l’unité du peuple chrétien  : «  Je vous avertis que, si vous faites cela, je dénoncerai moi-même vos desseins coupables.  »

Puis, malgré l’heure avancée de la nuit, notre Père les congédia tous, excepté l’abbé Barbara qui déclara  : «  Vous avez raison, Monsieur l’abbé. Vous avez raison.  » Hélas  ! inconstant, il changera souvent d’avis durant les mois qui suivront et, au bout du compte, il s’enfoncera dans le schisme.

LA RÉACTION SCHISMATIQUE DES INTÉGRISTES, PRÉVUE DE LONGUE DATE.

Cette opposition déclarée de l’abbé de Nantes aux intégristes divergents avait une longue préhistoire. «  Dès mes études de séminaire, raconte-t-il, j’avais dû reconnaître dans la sainte défense de la foi par mes maîtres et amis certains refus, certaines étroitesses, parfois un sectarisme indéfendable. Épargnant les personnes, j’avais dès lors cherché à dégager prudemment le traditionalisme de l’ornière intégriste, par souci de vérité, de justice et aussi de charité envers nos frères catholiques.  » (…)

«  Quand en 1962 le Pape et le Concile décrétèrent la Réforme de l’Église, l’intégrisme tomba dans la plus violente contradiction qui soit. Soumis à l’autorité et trop ignorant des sciences modernes, histoire, exégèse, liturgie, il accepta tout ce qui venait de Rome. Yeux fermés, il fit l’éloge du Pape et du Concile réformateurs. Par principe. L’Autorité avait toujours raison. Dans ces années-là, on me laissa seul. Tous me donnaient tort de discuter les ordres et de me rebeller contre l’Autorité  ! Quant au contenu de cette Réforme, on n’en voulait rien voir, rien comprendre, rien admettre, pour rester fidèles à l’ordre des choses traditionnel, à la conservation de la religion de toujours  ! Comment pourrait-on longtemps obéir aux réformateurs sans changer en rien de mentalité ni de pratique  ? On l’allait bien voir…

«  Lentement, l’intégrisme se désintégrait. Chacun avait beau se prétendre absolument fidèle à lui-même  ! Les uns tinrent ferme la soumission à l’Autorité et commencèrent à s’aligner sur la nouvelle manière de prier, de croire et d’agir. Et de renier leurs convictions en jurant que non  ! Les autres tinrent ferme les traditions et jurèrent que ni le Pape ni le Concile ne leur demandaient rien de neuf. Ils s’établissaient dans la désobéissance en jurant que non  !  » Ainsi vivaient-ils dans la contradiction permanente d’une prétendue soumission à des autorités qui ne cherchaient que leur perte.

9 AOÛT 1969  : DÉSAVOUÉ PAR UNE NOTIFICATION ROMAINE, L’ABBÉ DE NANTES DEMEURE DANS LA COMMUNION CATHOLIQUE.

Il n’est pas inutile de rappeler qu’au début de l’année 1969, l’abbé de Nantes avait mené avec plusieurs prêtres, dont les abbés Barbara et Coache, une campagne nationale contre les nouveaux catéchismes. Les réunions qu’ils organisèrent dans toutes les grandes villes de France furent retentissantes.

Frère Gérard (au micro), l'abbé de Nantes et l'abbé Barbara.

À Lille, lors de la réunion publique du 20 mai 1969, contre le nouveau catéchisme  : frère Gérard (au micro), l’abbé de Nantes et l’abbé Barbara.

«  II se forma alors, écrit Jacques Mourot, un front catholique contre la subversion dont l’abbé de Nantes était le chef incontesté. En le déclarant soudain “ disqualifié ” au mois d’août, le Saint-Office chercha à l’atteindre et à l’abattre pour décapiter le mouvement traditionaliste en France et, j’ose dire sans crainte de démenti, dans l’Église tout entière.  »

La publication de la notification de la Congrégation pour la doctrine de la foi, énonçant un prétendu constat d’autodisqualification de l’abbé de Nantes, ainsi que les diffamations qui l’accompagnèrent dans la presse, eurent un effet déplorable sur la masse des humbles fidèles.

Le constat d’autodisqualification énoncé dans la notification n’avait aucune portée dogmatique. L’objet même du procès doctrinal, ouvert trois ans auparavant, avait été éliminé de sa conclusion. Les prétendues erreurs de l’abbé de Nantes n’étaient ni formulées, ni mentionnées dans ce document romain pour la bonne raison que les consulteurs de la Congrégation pour la doctrine de la foi n’en avaient pas trouvé une seule dans ses écrits. La notification ne portait par ailleurs aucune contradiction ni réfutation de ses accusations d’hérésie à rencontre du pape Paul VI et du concile Vatican II.

L’abbé de Nantes n’avait pas rétracté ses accusations et il n’avait pu être retranché de la communion catholique. Après la notification du 9 août, il demeurait membre à part entière du clergé catholique et fils de l’Église romaine. Ainsi la conclusion de son procès à Rome avait-elle une formidable portée. Elle démontrait qu’il existait une possibilité de demeurer dans la communion catholique en refusant cependant la réforme conciliaire.

LE TRÈS RÉEL DANGER DE SCHISME.

En cet été 1969, après avoir publiquement lutté seul pendant de longues années contre la Réforme conciliaire, l’abbé de Nantes entreprit de se battre sur un second front, contre les intégristes divergents.

Désormais, il lui faudra s’opposer à des prêtres qui se prétendaient ses amis et parfois même ses frères de combat parce qu’ils avaient mené avec lui la campagne contre les nouveaux catéchismes. Mais ces intégristes ne manifestaient pas un vif intérêt pour le remarquable combat doctrinal qu’il avait poursuivi depuis près de dix ans contre les monstrueuses hérésies qui entachaient les Actes du concile Vatican II et contre l’utopie politico-religieuse de Paul VI, le MASDU. Ils le négligeaient. En se maintenant très loin de la grande bataille de la Contre-Réforme catholique, ils entreront en contestation, non pas dans le domaine dogmatique, mais en des matières mixtes, sur des questions de rites liturgiques. À propos de faits, certes scandaleux, ils exciteront la passion des fidèles exaspérés par les désordres postconciliaires, et cela pour les conduire jusque dans leurs chapelles.

Pour défendre et sauvegarder l’unité et la charité catholiques, l’abbé de Nantes entrera en conflit avec ces intégristes. Il dénoncera leurs erreurs dogmatiques et dévoilera leurs projets insensés. Il fondera même un mouvement, la Ligue de la Contre-Réforme Catholique au vingtième siècle, afin de garder dans le giron de l’Église le plus grand nombre possible de traditionalistes.

Il ne faudrait pas sous-estimer l’importance des controverses avec ces prêtres de peu de science et de prudence. Celles-ci préparaient providentiellement l’abbé de Nantes à un combat qui prendra quelques années plus tard une grande ampleur, quand un évêque, Mgr Marcel Lefebvre, réalisera lui-même le dessein de l’abbé Coache, en constituant une Église officieuse et fidèle aux anciens rites. L’abbé de Nantes n’aura alors qu’à rappeler, à reprendre et à développer les démonstrations et les avertissements qu’il avait déjà publiés dans la Contre-Réforme catholique.

Concluons en citant un texte capital de l’abbé de Nantes, d’octobre 1969  :

«  On ne sauve pas l’Église en bâtissant sur d’autres fondements. On a voulu m’en persuader. Injustement mais légalement privé de tout pouvoir de juridiction sur les âmes par un Pape et des évêques suspects de schisme et d’hérésie, je devais me considérer comme en état de persécution et m’attribuer je ne sais quelle juridiction extraordinaire directement venue de Dieu  ! Le motif déterminant en était la pressante nécessité des âmes, en danger de périr dans une Église tout entière dévoyée. Eh bien non  ! non jamais, à aucun prix. Une telle juridiction n’est reconnue jamais par les saints canons qu’à des évêques, dans des pays où la persécution aurait anéanti ou paralysé la hiérarchie locale. Présumant l’assentiment du Saint-Siège, ces évêques exerceraient une telle juridiction extraordinaire pour sauver ces Églises de la ruine totale et subvenir aux nécessités urgentes des âmes (dom Gréa, L’Église, p. 235-238). Rien de tout cela n’étant vérifié dans mon cas, l’usurpation qu’on me propose serait sans validité, criminelle et proprement schismatique. (…)

«  Nous ne sommes pas les sauveurs de l’Église, c’est elle qui est encore et toujours notre salut. Je ne le vois pas, mais je le crois de foi certaine  : le salut de l’Église est aujourd’hui, comme hier et toujours, dans ses Pasteurs.  »

Extrait de Pour l’Église tome 3, p. 10-34

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