La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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Apologétique catholique

L’âme humaine

La science moderne prétend avoir une parfaite compétence sur le «  comment  » des phénomènes matériels et laisse, dédaigneusement ou respectueusement, le «  pourquoi  » aux poètes, aux philosophes, aux théologiens. Mais c’est déjà beaucoup trop de présomption  ! Quand un astronome aura décrit le système solaire et l’aura expliqué par les lois de Kepler et la théorie de Newton, il aura certes justifié le fait matériel dans sa régularité et sa nécessité apparentes. Mais ces lois et structures, qui paraissent bien utiles et vraies puisqu’elles s’accordent avec les phénomènes et permettent de les maîtriser, sont donc des idées-forces, des commandements qui existent dans la matière même  ?  ! Cela ne va pas de soi du tout  ! La lune est un objet, la terre en est un autre. Ils s’attirent l’un l’autre comme d’amour  ? Il paraît que oui. Alors, il faut supposer qu’un esprit d’amour appelé par Newton «  attraction des corps  » est en eux  ? Voilà bien une énigme  !

Force nous est de passer de la science à la philosophie pour la résoudre. Des objets existent dans l’espace-temps, c’est une donnée première, un fait brut  : «  la matière  ». Des lois et structures les déterminent en tout leur ordre et mouvement selon les régularités et nécessités qui nous les rendent intelligibles  : leurs «  formes  ». Comment  ? Certainement par une création concomitante de la Matière ET de ces Lois comme de causes secondes émanées de la Cause Première, comme de pensées pensées par la Pensée pensante, s’imposant à la matière comme sa dose propre d’esprit, d’ordre, de perfection. Il y a de «  l’Esprit  » dans toute «  Matière  ». (…)

Ainsi pourrait-on dire que «  l’Esprit plane sur les eaux  », que la puissance ordonnatrice des lois règne sur l’ensemble de la matière sans véritables foyers ou centre d’individualité. (…) Il y a des lois qui régissent de la matière. Ainsi dit-on  ; du fer, un morceau de fer, et non  : un fer, un oxygène, un plomb… (…) Mais il n’y a pas de loi, de force, d’esprit véritablement individuels dans le monde minéral. (…)

Il n’y a d’individualités que factices ou fortuites, passivement reçues, conservées, transmises, perdues. Rien de tel que ce qu’on rencontrera dans le monde vivant.

À moins de supposer — ce qui n’est pas tout à fait exclu — que les lois cosmiques sont des forces supérieures, souveraines, des fonctions assumées dans l’univers par des Esprits purs, des «  anges  », il faut accorder au philosophe que ces lois sont des «  formes  » imposées à la «  matière  », lois de la matière en tant que minérale, sans vie, sans individualité. Formes cosmiques et non substantielles…

Cette création divine de structures matérielles s’accompagne d’une impulsion, créatrice d’évolution. Le monde minéral est en devenir. Il y a «  conservation de la matière  » mais «  dégradation de l’énergie  »; stabilité donc et évolution. Parler ici de progression ou de régression n’a aucun sens. C’est une vie factice sans finalité, mouvement déterministe qui va vers la mort, acheminement implacable et aveugle vers l’inertie générale de l’univers  : «  l’entropie  », résultat ultime de la «  dégradation de l’énergie  ».

Cette constatation va à l’encontre de l’évolutionnisme généralisé qui dogmatise en inventant une «  matière créatrice  ». Mais elle exclut également l’idée, aussi étrangère à toute science, de l’«  éternité de la matière  », véritablement impensable. La simple vérité est que le monde minéral subit une évolution fixée par le Créateur, aussi rigide qu’une formule mathématique d’ensemble, dont tous les états et les mouvements du cosmos sont les effets. Cette «  courbure de l’espace-temps  », cette «  dérive universelle  », constitue le cadre fini à l’intérieur duquel doit se trouver la raison d’être de tout.

L’ÂME DES PLANTES ET DES BÊTES

Tout change quand on passe du minéral au végétal et à l’animal, de la «  matière  » à la «  vie  ». Faut-il déjà parler de «  l’âme  », ou du «  psychisme  » des plantes et des bêtes  ? (…)

Faute de mot précis et pour de très sérieuses raisons, on désigne par âme, analogiquement, toute vie individuelle présentant le double caractère de la structuration organique et de l’activité immanente. Alors le chien a une âme, et le myosotis aussi. Tous les végétaux et les animaux jusqu’au moindre virus ont une âme, par laquelle ils appartiennent au même genre commun que l’homme.

Mais si le philosophe doit démontrer qu’il y a dans la manière d’être et d’agir des «  vivants  » la preuve de l’existence réelle d’une «  âme  », il doit aussi distinguer avec précision, selon les états et perfections diverses qui se rencontrent dans la nature, les âmes végétale, animale, et humaine. (…)

NE RÉDUISONS PAS LA VIE À L’ADN

Avec le recul du temps, je vois mieux comment la découverte de l’ADN a été l’occasion ou le prétexte, bien plus que la raison, de ce retour plein d’ivresse au matérialisme athée, pour Monod et pour bien d’autres  : «  l’information  » représentée par les millions d’éléments articulés en double chaîne hélicoïdale de l’acide désoxyribonucléique expliquait tout, la structure de la cellule, celle des organes, de l’organisme, leur ontogenèse, leur autorégulation, leur reproduction, et jusqu’à leur évolution générale orientée et progressive  ! Et on l’a cru  !

Ayant mis en doute ce mythe scientifique, lors de ma dernière conférence, je suis heureux d’en trouver semblable critique dans “ L’Évolution du Vivant ”, du Professeur Grassé (Albin Michel). Ce savant nous rejoint dans notre scepticisme relatif à cette hypothèse magique d’un ADN responsable de tous les mécanismes orientés de la vie. (…)

Tresmontant a raison de conclure, à l’inverse du néomatérialisme, que toutes les découvertes biologiques modernes impliquent l’existence d’un DIEU CRÉATEUR des espèces vivantes, et d’un PSYCHISME végétal ou animal seul capable d’expliquer la genèse et le comportement du vivant. (…)

Ce n’est pas la matière suprêmement organisée qui est la vie ni qui produit la vie, c’est la vie qui s’empare de la matière et l’organise, la maintient en état de haute complexité, la développe, la reconstitue sans cesse avec l’appoint indéfini de matériaux nouveaux. (…) La vie se caractérise ainsi par la reconstitution inlassable de formes hautement organisées. Par opposition à l’entropie du monde minéral, on parlera de “ néguentropie ”. (…)

Il faut dire que la vie est, en chacun de ces êtres distincts et autonomes, une force programmée, irréductible aux lois du règne minéral et que cette force existe à l’état de centres individuels cohérents et indépendants  : «  Un principe de coordination qui se trouve partout et qui n’est spécial à aucune partie, à l’intérieur d’un champ morphogénétique  » (Wolff, Les Chemins de la Vie). Ce principe immatériel appliqué à la matière, c’est l’âme. (…)

DE L’ÂME DES PLANTES ET DES BÊTES

À force d’admirer, exagérément, comment la vie est une conduite des processus physico-chimiques faisant intervenir des séries de décisions hautement “ intelligentes ”, adaptées et créatrices de solutions heureuses, (…) Tresmontant en conclut à l’existence d’une véritable «  intelligence biologique… intelligence inconsciente  ». (…) Il faut absolument le contredire sur ce sujet.

L’âme animale est une pensée organisatrice individuelle et ressemble en cela quelque peu à l’esprit humain. Mais elle n’agit que dans des conditions matérielles données auxquelles elle répond par des réactions mécaniques, tropismes végétaux, instincts animaux, pour la réalisation d’un programme fixe. Lahaye a raison contre Tresmontant  : l’âme est un «  principe d’opérations sagement ordonnées  ». C’est une intelligence figée, dirions-nous. C’est une pensée pensée et non une pensée pensante, non une intelligence libre et créatrice. La différence n’est pas à situer entre intelligence consciente et inconsciente, mais entre intelligence de nature, imprimée en la nature, et intelligence de faculté, seule véritablement immatérielle. (…)

D’où le statut métaphysique très énigmatique des âmes végétale et animale.

ORIGINE, AUTOGESTION ET DISPARITION

a) L’origine de l’âme n’est pas une création particulière de Dieu  ; elle marque pourtant l’apparition d’un être nouveau. (…) Si «  la Vie  » passe d’un vivant à l’autre, que dire de l’âme qui en est la forme strictement individuelle  ? Serait-elle divisible avec le corps  ? (…) La seule solution plausible à ce difficile problème est de la concevoir «  multipliable, en conséquence de la division du corps, jusqu’à une certaine limite  » (Verneaux, Philosophie de l’Homme, p. 22). Il suffit en effet qu’une partie déjà organiquement développée soit séparée vive du tout individuel pour que paraissent en elle tous les signes d’une nouvelle individualité, complète et subsistante. Qu’on songe aux boutures de géranium et même tout simplement à la germination d’un grain de blé. De toutes manières, la continuité ordinaire de la vie rend superflue l’idée d’une création d’être radicalement nouveau, sinon à l’apparition des espèces qui présentent une anatomie et une physiologie encore inédites ou, selon la biologie moléculaire moderne, un ADN d’une particulière complexité.

b) Leur autogestion est une action exercée sur une matière préalablement disposée et comportant déjà une structure et un mouvement spécifiques. L’opération de l’âme végétative ou animale consiste à développer cette organisation, à en réaliser toutes les virtualités et d’abord à la maintenir dans le renouvellement continuel des éléments matériels. (…) C’est, dans la langue d’Aristote, la stupéfiante «  anoméomérie  », ou dans le langage moderne, la «  complexification croissante  », caractéristique du monde vivant.

L’âme doit, pour réaliser son projet, maintenir le métabolisme général par un combat continuel contre les forces dissociatrices intérieures et extérieures à l’organisme dont elle a la gérance. En ce sens, le corps est trop évidemment distinct de l’âme comme la matière de la forme qui s’impose et s’imprime en elle, ou plutôt qui compose avec elle  ? Nous ne comprenons pas l’obstination de Tresmontant à nier la convenance de la distinction vraiment universelle de l’âme et du corps. Même sous la tutelle de l’âme, à tous les niveaux de la vie, le corps conserve les lois propres à la matière dont il est fait  ; ses inerties, ses résistances, font de lui un ennemi autant qu’un allié, un esclave mais aussi un traître pour celui qui en est le gérant, âme végétative, sensitive, ou esprit.

c) Leur fin est en étroite corrélation avec leur apparition et leur conservation. (…) Nous devons conclure de la pure activité organique des âmes végétatives et sensitives que la destruction accidentelle ou la corruption naturelle de leur corps, par invasion microbienne, assaut d’un virus, manque d’apport extérieur indispensable, entraîne la mort de l’être total. Avec la fin du combat vient la fin du combattant  : l’âme animale, étant une forme matérielle, disparaît quand elle n’a plus de support corporel. (…) Petit mystère de vie imparfaite qui fait pleurer l’enfant sur la mort d’un chat, d’un chien, d’un oiseau. (…)

CRÉATION ET PROVIDENCE

La contemplation de la plante ou de l’animal est émouvante. Cette individualité est vraiment subsistante, elle a une nature riche, une structure infiniment complexe, une activité immanente marquée d’intelligence, un destin propre résultant d’une certaine liberté d’options, d’une chance… Et cependant elle ne subsiste pas en dehors de la continuité de son corps matériel, elle n’en dépasse pas les frontières, elle n’a qu’une intelligence de robot, une apparence de liberté conditionnée par ses tendances innées, un destin sans passé ni lendemain.

Alors, qu’est-ce qui fait être ces merveilles fragiles  ? (…) Le végétal, l’animal sont des énigmes pour la raison. Si Dieu les a créés, ce peut être, en dehors de la finalité universelle qui les rend nécessaires à la vie de l’homme, pour que nous comprenions de manière plus saisissante, que les âmes n’existent que par la puissance de Dieu. Toute âme est dans sa main…

L’ÂME SPIRITUELLE DE L’HOMME

Création d'AdamLa grande nouveauté, quand l’homme en vient à l’étude de sa propre nature, c’est qu’il a de lui-même une double connaissance, interne et externe, connaissance de conscience, réflexive, et connaissance expérimentale, de son comportement. L’homme connaît les minéraux, les végétaux, les animaux, du dehors, par leur être phénoménal. Mais il se connaît du dedans, corps et esprit, comme objet et sujet tout à la fois, indissociablement. Cette double vue lui apporte une moisson d’observations et d’expérimentations prodigieuse. On ne peut dire cependant qu’il en résulte une synthèse claire et complète, une science définitive de sa nature. Au contraire  ! L’introspection et l’extrospection ont beaucoup de difficultés à opérer la synthèse de leurs données disparates. (…)

Reprenons le problème de l’âme humaine dans son ensemble, sans a priori, en nous méfiant des intuitions trompeuses de notre conscience réflexive. Mais de toutes manières tenons pour absolument certaine l’unité substantielle de l’homme, du composé humain, de la personne, selon la philosophie du sens commun et conformément à la Révélation biblique.

L’ÂME HUMAINE EST FONCIÈREMENT CORPORELLE

Par son entrée dans l’existence manifeste, par sa croissance, ses possibilités d’adaptation, de défense, de reproduction, et par sa mort, l’homme a tout de l’animal. (…) Ce n’est pas une mécanique, c’est un vrai mystère de la nature, mais en tout cas et d’abord c’est un fait  : l’âme humaine, âme animale, sauf miracle toujours possible, épouse absolument le programme que lui transmet l’ADN comme un message héréditaire à décrypter et à réaliser  ! La vie vient de la vie, l’individu supérieur issu d’une conception sexuée est tout entier prédéterminé, morphogénétiquement, par la structure extraordinairement riche et rigoureuse des deux demi-messages héréditaires dont la réunion fournit la formule complète de son individualité, son ADN propre… (…)

De cette première observation biologique du composé humain, il ressort clairement que l’homme est fait de matière organique en puissance d’animation spécifique ET de forme ou énergie immatérielle d’organisation et de développement de l’individualité donnée héréditairement  : âme et corps.

IL N’Y A PAS D’ESPRIT PUR EN L’HOMME

Pour progresser sagement dans la connaissance de notre nature, pour fixer son degré d’immatérialité, il faut refuser aux savants “ dualistes ” comme aux philosophes “ spiritualistes ” ce à quoi ils tiennent tant  : l’existence dans l’homme, comme d’un être séparé, étranger, hôte de passage qui vivrait de sa vie propre sans commune mesure, sans autre rapport qu’accidentel ou totalement mystérieux avec son habitacle, d’une CONSCIENCE ou d’un ESPRIT PUR. (…)

En fait, l’ensemble de l’activité intellectuelle, affective et volontaire de l’homme, et même la plus apparemment dissociée, l’activité introspective, la méditation, mettent en jeu des fonctions organiques, sensitives, cérébrospinales, musculaires. Non pas comme les mouvements divers d’un conducteur imposent leurs injonctions à une machine par le truchement des manettes et des pédales dont elle est munie. Mais comme les opérations de deux éléments conjoints, agissant en symbiose totale. Ainsi la pensée se sert-elle du cerveau comme de son instrument. Le spiritualisme a raison de préciser qu’elle est autre chose qu’une circulation d’influx nerveux dans les cellules cérébrales, mais celle-ci est le support matériel de celle-là. L’idée n’est rien sans l’image, mais l’image survit par l’idée. (…)

Sans doute, l’activité spirituelle, seule pleinement accessible à la connaissance introspective, à la “ conscience ”, est d’un autre ordre, puisqu’elle échappe aux limites matérielles de l’espace et du temps. Mais c’est toujours à partir et avec le concours de l’organisme qu’elle entre en possession de son domaine, immortel, universel. (…) Toute la vie spirituelle, qui vraiment nous émancipe de l’espace et du temps, comme de toute limite matérielle, n’est cependant qu’un état, le plus parfait, de cette même et unique âme qui informe le corps. (…)

RESTE QUE L’ÂME HUMAINE EST SPIRITUELLE

D’où la conclusion philosophique aristotélicienne et thomiste  ; c’est la plus simple, la plus complète, la plus équilibrée  : l’âme humaine, animale et spirituelle tout ensemble, est munie par le Créateur d’un double équipement de fonctions, aboutissant à deux séries d’opérations distinctes, en symbiose et en prolongement les unes des autres  : les fonctions organiques sont d’ordre quantitatif, physico-chimiques, encloses dans l’espace et le temps (digestion, respiration, etc…), les fonctions ou facultés spirituelles sont d’ordre immatériel, échappent à l’espace et au temps et se développent, se conservent, se provoquent les unes les autres à l’action, constituant une vie de pensée universelle et intemporelle, le trésor de la personne, la vie de l’esprit, l’impérissable mémoire de soi, être et avoir. (…)

Il faut préférer l’être au paraître et affirmer l’unité substantielle de l’être humain dans la distinction de fonctions diverses, les unes proprement animales, machinales, plus ou moins conscientes, peu importe, et les autres proprement spirituelles et habituellement conscientes, d’un autre ordre. Mais je crains que peu de savants et de philosophes modernes maîtrisent une telle distinction de nature. Ils ont tellement spiritualisé la matière dans leurs concepts scientifiques tout anthropomorphiques que l’être le plus incontestablement spirituel leur paraît encore matériel … (…)

STATUT DE L’ÂME HUMAINE

II résulte de cette nature plus parfaite de l’âme humaine et de sa subsistance une différence de destin par rapport à l’âme végétale ou animale. Encore ne faut-il pas pousser à l’extrême…

QUANT À L’ORIGINE, il y a ressemblance et différence. (…) L’âme humaine entre dans le monde avec la cellule organisée qu’elle prend en tutelle et dont elle reçoit toute sa forme individuelle. Comme l’âme végétale et animale. Mais, parce qu’elle est plus que végétative et sensitive, son apparition ne peut être assimilée à celle de ces âmes inférieures  : il y a, à chaque naissance humaine, le début d’une existence spirituelle que la philosophie spiritualiste, personnaliste, en fait l’humanisme chrétien, explique par un acte créateur particulier de Dieu, ce qui fonde la dignité de la personne humaine et la grandeur de son destin.

QUANT À SA DESTINÉE, il y a encore ressemblance et différence. (…) Ni ange ni bête  ; sa condition présente le retient et se rappelle à lui de toutes manières. Cette âme si haute demeure impuissante à conjurer certaines offensives du mal corporel. Ce corps est habité par des parasites, des microbes, des virus dont la puissance d’assimilation est supérieure à la sienne  ; un jour, ils le dévoreront tout vivant  ! Ce corps est soumis aux forces extérieures et l’âme n’a qu’une capacité limitée de le conserver, de le régénérer et le guérir… Maladie, blessures, faim et soif, pénuries, mort, s’imposent à l’âme comme un destin devant lequel elle s’avère infirme, démunie, impuissante. (…)

QUANT À LA SUITE, il y a dissemblance totale entre les âmes végétatives et sensitives d’une part et l’âme humaine d’autre part. (…)

Si l’âme humaine n’était autre qu’organique, si tout le psychisme était lié au somatique, alors il n’y aurait nulle immortalité. Tresmontant, s’enfermant dans cette étroitesse en vient à trouver inconcevable une résurrection du corps sans fonctions biologiques. En réalité, l’homme spirituel conserve à travers la mort son être, ses facultés, son acquis immatériels. Et cette vie maintenant dégagée de tout support corporel, mortel, apparaît ce qu’elle était déjà, perpétuelle. Ce n’est pas un miracle, ce n’est pas un don gratuit, surnaturel, réservé aux élus. (…) La perpétuité de l’âme humaine n’est même pas l’objet d’une certitude indirecte, comme si le philosophe ne trouvait de raison d’être à la vie humaine terrestre, intellectuelle et libre, que dans une autre vie où elle se poursuivrait comme nécessairement de nécessité morale. (…)

L’immortalité de l’âme est une certitude directe, découlant de la considération de sa propre nature, de sa substance essentielle. Étant un principe d’opérations purement spirituelles, une force de vie indépendante des parties du corps et de son ensemble, elle demeure ce qu’elle est et conserve ce qu’elle a dans la vie et dans la mort, quand le corps la quitte ou qu’elle quitte le corps. (…)

Bien plus, il est de la puissance obédientielle de l’âme humaine d’accéder à une vie plus parfaite dans l’ordre de l’esprit et de la vertu, d’être en conséquence douée d’une force supérieure en toutes ses fonctions même organiques. Ainsi se laisse espérer un état de perfection dans la béatitude, où l’âme, devenue comme les purs esprits, capable d’une vie infiniment supérieure aux balbutiements de sa condition présente, sera aussi capable de reprendre son corps dans sa propre et singulière individualité et de le transfigurer sans que la matière ne soit plus un obstacle à son information spirituelle. (…)

TOUT EST À VOUS… VOUS ÊTES POUR DIEU  !

Nous restons surpris par le spectacle du monde et son foisonnement d’êtres. L’immense octave de la création prouve l’existence de Dieu, elle témoigne de sa puissance et reflète ses perfections. Mais tout est énigme. La matière nous demeure opaque, incompréhensible autant que l’espace et le temps qu’elle mesure. Les lois qui la maintiennent dans un ordre stable et un mouvement régulier sont des pensées de Dieu mises en œuvre dans les choses où nous les retrouvons immergées. Les âmes des plantes et des bêtes sont aussi des pensées de Dieu liées à certaines portions et suites de matières qu’elles conservent et développent, chacune à part, sans que pour autant de telles formes aient d’autre existence et opération que dans, par et pour cette périssable individualité corporelle. L’espèce se perpétue de l’une à l’autre mais chacune de ces âmes se lève puis disparaît sans retour.

L’âme humaine apparaît de même avec le corps qui d’abord l’occupe entièrement  ; le petit de l’homme a tout du petit animal. Très vite cependant, l’âme dépasse ses fonctions biologiques, elle se fait conscience, attention, jeu, mémoire, imagination, découverte, libre initiative, amour, contemplation… L’esprit, jusqu’alors en tout conjoint à la matière, décolle et se constitue un avoir immatériel, capable d’accroissements indéfinis, qui témoigne de son être supra-corporel.

Tout est parent de Dieu, sauf la matière en tant que telle, mystère d’ombre qui creuse au sein de l’être un abîme de différence. Tout être est parent de Dieu par sa forme mais ceux qui sont purement matériels et comme faits d’un mariage de l’esprit et de la matière, n’ont point de part à la subsistance de Dieu. Ils sont et ne sont pas  ; ils paraissent et bientôt ne sont plus. Mystère d’êtres réels, d’existences concrètes, distinctes, individuelles, tout enfermés dans un espace et un temps. Cette fleur, ce papillon, idées de Dieu parues et, leur office accompli, disparues. Énigme  !

Énigme merveilleusement plus grande des êtres nés dans la matière, des âmes corporelles créées par Dieu dans un temps et un lieu mais capables de s’élever au-dessus de cet état animal pour entrer dans la vie éternelle, à tout jamais subsistants et compagnons de l’éternité de Dieu  ! Prodigieux mystère que cette association commencée dans le temps mais qui ne finira point  ! Ici la parenté avec Dieu touche à la filiation, elle se rapproche asymptotiquement de la communauté de nature. «  Vous serez comme des dieux  », murmure le Satan. «  De sa race nous sommes  », affirme avec audace le poète païen, et l’Apôtre nous appelle à entrer «  en partage de la divine nature  »  ! (…)

Cri de surprise, cri d’admiration à cette découverte de notre existence désormais perpétuelle, de notre destin supérieur. (…) Reste à répondre au pourquoi de ce comment prodigieux. Que Dieu ait créé l’univers pour l’homme, soit  ! Mais qu’Il ait voulu chacun de nous pour vivre dans les siècles des siècles, quelle raison trouver à ce dessein étonnant  ? (…)

L’interrogation de nos âmes à Dieu qui nous a créés et qui déjà paraît comme à travers le voile de l’univers est précise, pressante, aimante, et il doit bien exister quelque part une réponse dans notre histoire  : Quand, où, comment allons nous Vous rencontrer, Seigneur notre Dieu  ?

Abbé Georges de Nantes
Extrait de la CRC n° 78, mars 1974, p. 3-14

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