La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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Apologétique scientifique

Pour en finir avec Kant

Kant La maladie mentale qui consiste à mêler indescriptiblement, au point de les identifier, la matière, la pensée et Dieu, nous vient d’Emmanuel Kant, de son invention bizarre d’une nouvelle philosophie, toute de critique de ses devancières et hors du sens commun. Lui-même, au goût du jour, proclamait que ce serait une «  révolution copernicienne  ». Il aurait plus justement dit que c’était un retour aux vieilleries des sophistes grecs, un retour à Ptolémée puisque, à partir de lui, ce ne sera plus la pensée humaine qui s’instruira des natures et des lois de l’univers mais l’univers qui reflétera les idées ou catégories de sa propre raison et de sa propre sensibilité comme de son centre  ! Immense révolution. Immense inversion du réalisme de la connaissance humaine  ! L’homme devient la mesure de toutes choses. C’était en 1781, la publication de La Critique de la raison pure.

LA SAGESSE DE LA SCIENCE AVANT KANT

Toute la science européenne, avant Kant, obéissait d’instinct au premier principe de la scolastique, selon lequel l’homme tire toutes ses idées, et donc ses jugements et sa science, de la connaissance de l’univers sensible. «  Rien n’est dans l’esprit qui d’abord n’a été dans le sens  ». Depuis la Querelle des universaux, au XIIe siècle, controverse décisive sur la réalité des idées et sur leur origine, tout était clair. Nos idées venaient des choses, et dans les choses elles étaient des répliques des idées divines. (…)

La science de l’homme lui vient de ses observations empiriques, par une série d’abstractions rationnelles  ; elle est toute commandée par la leçon des choses. Quant à l’explication de cette stupéfiante intelligibilité ou accessibilité du monde matériel à l’intelligence spirituelle, la métaphysique la trouvait en Dieu, Principe supérieur de tous les êtres, cause de l’univers et lumière des esprits. (…)

Tous les savants européens, qu’ils le veuillent ou non, étaient persuadés qu’en édifiant leurs systèmes, ils scrutaient et connaissaient de plus en plus profondément le réel, et que cette vérité de leur science devait s’expliquer, métaphysiquement, par la Pensée divine créatrice, source et modèle originel de toute connaissance. Le certain, c’était l’intelligibilité du réel, du monde visible, la distinction, la gradation, l’ordre et l’harmonie de ses parties, les lois de leurs changements. Quel équilibre intellectuel  ! Quelle constance  ! Quelle tranquillité de la vérité  ! Et qui faisait barrière à toutes démences, imaginations folles, illusions religieuses, magie, astrologie, sorcellerie…

LE CENTRE DU DÉSORDRE MENTAL

Kant était professeur, et fort ignorant. C’est le pire fléau dans un monde civilisé. Il ignorait tout de la philosophie du sens commun, d’Aristote et de sa théorie de l’abstraction. Un beau jour, il s’occupa donc de donner aux sciences un fondement sûr. En prenant les choses révolutionnairement, non plus par le gros bout de la lorgnette, qui est la vue du monde et de la nature des choses, mais par le petit bout, qui est celui de la pensée de l’homme et de ses idées a priori. On devine le gâchis, le désastre immense, irréparable  !

1. LA SCIENCE

Toute science est certaine, dogmatise le professeur de Kœnigsberg. Or le monde visible ne peut fournir que des phénomènes singuliers et contingents… Voilà deux affirmations aussi discutables que péremptoires. DONC l’universalité et la nécessité de la science ne lui viennent pas des choses mais de l’esprit. Ses idées ne viennent DONC à l’homme que de lui-même, au contact des phénomènes fluents dont la nature profonde lui demeure insaisissable, inconnaissable, si même elle existe  !

De cette absurde «  critique transcendantale  », restera aux Européens moderne l’idée-force, l’axiome, ou plutôt le préjugé, que leur science est le reflet de leur propre intelligence et non pas celui des choses… et de Dieu.

Kant se battra les flancs pendant neuf ans pour trouver dans l’esprit humain ces fameuses «  catégories a priori de l’entendement  » qui lui viendraient spontanément pour se dire à lui-même le monde extérieur. Et le misérable tableau qu’enfin il en propose est si ridicule qu’il n’a été retenu par aucun de ses disciples  ! En fait, il triche. Tous ses disciples, Hegel, Fichte, Marx… tricheront à leur tour, en allant quêter leurs idées dans la nature  : sans observation pas d’idées, sans laboratoire pas de science  ! Mais au moment qu’il leur plaira, ils invoqueront gravement le criticisme du Maître pour se donner comme les inventeurs, les créateurs de leurs systèmes, les seigneurs de leur propre science. Premier désordre.

2. LA MÉTAPHYSIQUE

Du monde visible nous ne connaissons, déclare Kant, que sa surface mouvante et confuse, informe et vide, ce qui apparaît aux sens corporels, les phénomènes. Le fond des choses, s’il existe, nous échappe totalement. Pour ce réel inconnu, Kant invente le mot barbare de «  noumène  » qui dirait plutôt le contraire de ce qu’il doit signifier  : c’est la réalité en ce qu’elle a de plus étrangère à l’esprit  !

Or la métaphysique millénaire prétendait réfléchir sur cet être profond, remonter à ses causes et découvrir ses raisons ultimes  : le monde, les âmes, Dieu. Mais voilà qui est impossible après Kant, puisque la raison ne peut rien connaître au-delà des phénomènes. Tel est l’axiome que tous les philosophes européens atteints de la peste kantiste répéteront sans jamais le discuter. DONC tout raisonnement qui dépasse les limites du domaine sensible est nul. Il n’est ni vrai ni faux, il est nul. Ainsi, dogmatiquement, toute philosophie, toute métaphysique, toute théologie sombre dans le discrédit total. Et alors la philosophie va devenir le domaine du sentiment, du rêve, de l’illusion libérée de toute contrainte objective ou rationnelle. Deuxième désordre.

3. LA MORALE

Faute de connaître la nature des êtres, il ne devrait plus exister ni techniques, ni arts, ni morale. Hypocrite, le kantisme maintient cependant pour son confort quotidien la valeur des techniques et des arts. Mais de la morale naturelle, non  ! Elle n’a aucun fondement «  nouménal  », elle a DONC perdu toute consistance, toute réalité. (…)

Emmanuel Kant cependant, piétiste et disciple fervent de Jean-Jacques Rousseau, découvre à la morale une source plus sûre, un fondement plus certain, c’est la conscience, c’est son idée claire et distincte du bien et du mal, c’est son sentiment absolu du devoir  ! Tels seront ces fameux «  principes de la raison pratique  » que des générations d’Européens, protestants ou assimilés, tiendront du philosophe de Kœnigsberg comme un nouveau décalogue. Succession de règles sèches, universelles, impraticables, dont on ne fait rien, dont on fait ce qu’on veut. (…)

C’est en réfléchissant ainsi sur soi-même que chacun est censé se refaire une croyance à base de sentiment moral, retrouver un sens à la vie, une raison au monde, un législateur originel et un juge à venir, un dieu, des âmes immortelles, une sorte de paradis pour soi, et pour les autres un enfer. L’ordre du monde, la loi des consciences, la vie spirituelle et Dieu sont DONC des postulats de la conscience, affirmés à l’aveugle par le sentiment auguste du devoir et le respect de soi  !

De même que l’homme ne peut trouver de principe de sa science qu’en lui-même, il ne doit trouver de principe de sa conduite que dans sa conscience. Il paraît que c’est là le plus sûr. (…)

Mais qu’on note bien ceci. La science kantienne est une sécrétion de l’entendement et, toute voisine, la morale est une sécrétion semblable de la conscience. Un jour viendra où la cloison qui les sépare tombera, la science se fera sentiment, la conscience passera pour science, les idées et les instincts se mêleront en un magma confus, jaillissement de feu et de fumée. Telle est bien la gnose scientifique. Troisième désordre.

4. L’EXPÉRIENCE SENSIBLE

Restait cependant, incontestable, indéformable, l’expérience sensible. Non, il ne fallait pas qu’elle sorte indemne de ce grand dérangement universel  ! (…) Pour Kant, l’espace et le temps eux aussi viennent de l’homme, n’existent pas, ou du moins ne sauraient être affirmés des choses elles-mêmes. Ce sont de nos a priori, non des réalités absolues, en soi, comme pensait Spinoza, et non des qualités inhérentes aux êtres corporels, comme expliquait Aristote (que le professeur de Kœnigsberg ignorait). C’est donc l’homme qui encadre les phénomènes dans ses instruments, l’espace et le temps, «  catégories a priori de la sensibilité  ». Hors de ses prises, les phénomènes n’ont ni lieu ni dimension, ni durée ni date, et les «  noumènes  » moins encore.

Qu’en résultera-t-il  ? Une tendance inévitable des savants et des philosophes à nier toute objectivité au temps et à l’espace, pour n’y voir que des suppositions de l’esprit humain, utiles à sa perception des phénomènes, à leur mesure, à leur classement. Ils n’auront de cesse, on l’aurait parié  ! qu’ils n’aient par quelque artifice de calcul réussi à déformer l’espace, à le courber, à en réduire ou en multiplier les dimensions. Et de même, à contracter le temps ou le dilater, en attendant de l’inverser comme s’il n’était pas, de soi, orienté et non réversible. Ainsi auront-ils achevé la déstructuration du réel que Dieu leur donne à connaître et à admirer, préférant se complaire dans leurs reconstructions imaginaires et les jeux de leurs esprits. Ultime désordre.

UN COUP DE D

Celui qui eut pour moi en ces débuts l’importance la plus décisive fut le cours de philosophie de Monsieur Ruff. (…) D’emblée, nous le vîmes foncer dans le traité le plus rebutant, le plus difficile de la philosophie antique et moderne  : la critique de la connaissance. Je dis  : foncer, parce que, tel un toréador, chaque cours reprenait la poursuite d’Emmanuel Kant et de toute sa troupe d’idéalistes, à banderilles et muleta, jusqu’à l’estocade finale. Au cours du combat, Monsieur Ruff s’était dix fois écrasé sur sa chaire, simulant l’animal vaincu… On n’y comprenait rien. Et pourtant, à force d’écouter, de regarder, la lumière se faisait. À travers ce déluge de paroles et cette mimique prodigieuse, nous apparaissait enfin la réalité des objets de la connaissance, dans l’intuition stupéfiante de leur être, de leur être tel, de lion, de gazelle, de violoncelle ou de parapluie, et en revanche l’inanité de ces fameuses catégories a priori de la raison pure qu’à force de labeur s’était inventées Kant pour se tirer d’affaire. Pourquoi Monsieur Ruff allait-il chercher midi à quatorze heures pour nous expliquer cela, qui déjà était assez compliqué  ? Je ne me le demandais pas, et je ne sais encore si c’était incapacité d’être clair, ou génie de l’invention pour nous faire saisir la vérité jusqu’à sa plus grande profondeur,… du moins à qui pourrait le suivre dans son dédale. Ainsi nous présentait-il toute l’histoire de la philosophie comme un jeu de dés. Comment écrire cela sur mon cahier  ? Il fallait comprendre  ! À la dixième fois, ça y est, c’est compris. Faut-il rire du jeu de mots  ? Le monde moderne a fait faillite sur un coup de d. De d  ? Oui-da  ! Il a perdu son d en route et c’est tout simplement tragique.

L’œil moqueur de Monsieur Ruff cherche notre approbation, hésitant. Mais ça repart en trombe, écoutons bien  !

«  …Emmanuel Kant a cru que l’objectum quo était l’objectum quod de la connaissance, et patatras  !…  »

Ruff écartait les bras et, comme Guignol place Belle-cour, sa tête venait donner d’un bon coup sur son pupitre, comme mort.

«  …Mais alors, c’est lui qui a placé un d de trop, là où il ne fallait pas  ?  !…  »

Gestes navrés du prof.

«  …Si vous voulez, c’est la même chose  ! Il a rayé de l’existence l’objectum quod, en s’extasiant sur l’objectum quo et alors, pardi  ! le quo est devenu quod, et c’est fini, c’est perdu. Compris  ? La raison bute contre les murs de sa prison, c’est la caverne de Platon qui se prend pour l’air libre, et on est dedans, et ça tourne en rond  ! Pas rond du tout, fin du monde…  »

Catastrophe marquée par une nouvelle chute de la boule ronde sur son pupitre. On ne voit plus que le toupet poivre et sel.

– Monsieur, je ne comprends pas…

– C’est pas bien malin pourtant…

Et le flot tumultueux de cette éloquence gesticulatoire rebondissait, tel celui de l’Ardèche à la fonte des neiges dévalant vers le Rhône  !

Ah, ce coup de dé  ! Il devait nous servir de mise en garde permanente contre l’adoration de nos idées, de notre esprit, et nous recommander au contraire l’ouverture attentive aux choses et à Dieu. L’objectum quod, c’est – mais savions-nous assez de latin déjà pour traduire ça  ? – ce que l’esprit connaît, le chien, la liberté, le peigne, la boue, l’infini… C’est l’objet. Mais où est-il  ? Dans mon esprit, mon idée à moi, ma création  ? Voilà, vous avez tout perdu au jeu de dés. Vous avez pris le quo pour le quod, c’est un quod pro quo, quiproquo mortel  ! Si votre idée est le réel, il n’y a plus de réel du tout hors de votre raison créatrice  ! Émergeait enfin dans mon esprit la différence entre ce que je connais, ce chien, ce peigne, cette liberté, et ce que j’en connais, bribes d’explication qu’on m’en a données, que j’ai reçues toutes faites de mes lectures ou que j’ai retirées de mes observations personnelles, par quoi ces objets ne me sont plus tout à fait inconnus, étrangers. Mince bagage assurément  ! et je dois avouer que les idées que j’en ai, ne sont manifestement qu’un moyen par lequel, quo  ! j’atteins médiocrement mais vraiment l’objet que j’ai devant moi et qui demeure toujours au-delà de mes prises, objectum quod   !

Donc mon quod n’est que quo  : quo cognoscitur objectum.

– Quoi  ? Pardon, veuillez traduire…

– Mes petites idées ne sont que le moyen par lequel je connais les choses  ; compris  ? D’où il résulte trois conséquences  : primo, que mes idées ne sont pas des objets, des êtres, mais des manières d’être de mon esprit quand il se met en résonance, en harmonie “ intentionnelle ” avec les choses, pour les comprendre  ; secundo, que les choses ne me livrent pas d’emblée leur quiddité…

– Pardon, leur…  ?

Quidditas  ! leur manière d’être essentielle, leur nature, leur structure intime, compris  ? et qu’il nous faut les cerner par le moyen artisanal de nos species

– De nos quoi  ?

– … de nos espèces ou forme sensibles et mentales, nos images, nos idées, maquettes qu’on essaie d’utiliser pour voir si avec ça on comprend, si ça colle  ! Tertio, que Kant est un âne. Malheureusement tout le monde l’a suivi, parce que c’était si savant qu’on n’y comprenait rien  : le réel est rationnel, donc le rationnel est réel, et patatras  ! Vous m’avez compris  ?…

Regard circulaire, rieur et désolé, sur une classe qui se tord de rire et n’y comprend rien. Mais la sonnerie annonce la fin du cours. À la prochaine fois…

L’impossibilité de suivre phrase par phrase, chapitre après chapitre, ce discours désordonné nous contraignait à renoncer à l’ambition de nos jeunes raisons dominatrices et les amenait à capituler devant le mystère de cet objectum quod réel, existant là sous nos sens et pourtant hors de nos prises, sinon par pièces et morceaux dans un puzzle d’idées à composer et recomposer de mieux en mieux, objectum quo, représentations mentales par quoi chacun rejoint l’être posé là devant lui, lui arrache un peu de son secret, et d’intention enfin s’efforce de se faire tel qu’il est, lui, d’être lui en pensée, de communier à son mystère.

Abbé Georges de Nantes
Extraits deMémoires et Récits tome 2, p. 43-47.

DEUX SIÈCLES STUPIDES

Si maintenant nous faisons la somme des a priori qu’Emmanuel Kant a imposés comme tels à l’intelligence européenne, et qui tous se promènent librement dans le vide de l’esprit subjectif, venus d’on ne sait quel principe, revêtus d’on ne sait quelle vérité, on conçoit quel transfert s’est fait du monde objectif et de l’Être divin à l’homme, à la pensée, au sentiment individuel. C’est, dès 1781, la «  relativité généralisée  » dont celle d’Einstein ne sera qu’une fantaisie passagère. Tout est relatif, voilà le seul principe absolu  : relatif à l’homme, seul source et critère de sa propre science.

Or l’influence de Kant, contemporain de l’immense Révolution de 1789, allant dans le même sens qu’elle, a été prodigieuse. Elle domine encore la pensée universelle. Qui donc arrangeait-elle  ? quelle puissance occulte s’en fit-elle le lanceur dans l’Europe des Lumières et des Révolutions  ? (…)

En vérité, c’est toute l’intelligence européenne qui céda au vertige kantien, sauf l’Église catholique romaine jusqu’au jour funeste où elle «  épousa le monde  » et n’en reçut pour salaire que la maladie de Kant, l’anthropocentrisme auquel nulle science, nulle philosophie ni morale, nulle religion ne résiste. (…)

Tout de même  ! les sciences, les sciences de la nature ne prouvent-elles pas constamment, contre Kant, l’objectivité de la connaissance, la capacité de l’intelligence d’atteindre le vrai, la puissance de la raison  ?

DES SAVANTS SAISIS PAR LA DÉBAUCHE

Parce qu’il commence par un refus du réel, le kantisme est tout entier une maladie de l’esprit, et une maladie honteuse. Les hommes de science qui le professent, et c’est l’immense majorité, ne le pratiquent pas ouvertement. Ils s’en évadent naturellement dans la vie pratique. Ils s’en gardent comme d’une peste dans leurs recherches de laboratoire. Ils ne le retrouvent qu’au moment où il leur plaît de s’évader de la leçon des choses pour se construire un monde chimérique. Il est passionnant de les suivre dans leur marche et de les surprendre au moment où ils abandonnent leur sacro-sainte objectivité et trichent, déforment leurs observations, interprètent leurs calculs en se réclamant honteusement de postulats kantiens. (…)

LES DÉBORDEMENTS DES PHYSICIENS

La science physique est évidemment expérimentale. Tout le monde le proclame. (…) Elle observe les phénomènes, elle les décrit, établit des corrélations, des constances, d’où elle formule des hypothèses et bâtit des théories. Sans jamais y introduire aucun élément étranger  ! Elle l’affirme, il faut l’en croire.

Pour avancer cependant, elle se construit des formes, des modèles (pattern), des représentations en partie idéales, en partie imaginaires, et c’est indispensable, c’est une condition de progrès. Mais ces structures hypothétiques n’ont d’autre valeur de vérité que leur adéquation aux réalités objectives. Telle est la théorie, telle est la déontologie des sciences expérimentales. Mais déjà quelle tentation de se raconter des histoires  ! de bâtir des rêves  !

Continuellement, en tout domaine, on surprend l’homme de science en flagrant délit d’extrapolation, d’amplification, de transfiguration des données en vaste théorie subjective. Kant réapparaît, maître inavoué, inavouable, dans des exposés scientifiques où on ne l’attendrait certes pas. (…) Finalement, c’est en son nom qu’on oublie totalement l’être pour le paraître et qu’on nous prie de piétiner le bon sens et la raison pour entrer dans la croyance que l’on veut.

Qui le remarque doit conclure à l’abus de confiance d’une caste scientifique à l’égard d’une opinion qui la suit de bonne foi et s’imagine ne plus comprendre ce qu’on lui explique par manque d’intelligence, précisément à partir du moment où on se moque d’elle. Et si le bon sens se rebelle, on le bafoue. Si la raison se refuse à donner son assentiment, on ose contester la raison après s’être émancipé de l’expérience  ! (…)

LES ABERRATIONS MATHÉMATICIENNES

L’appel du physicien au calcul mathématique est normal. C’est, dans Aristote, le passage du premier au deuxième degré d’abstraction. Il consiste essentiellement dans la transcription des données de l’observation scientifique, qualitatives ou quantitatives, en formules mathématiques. Tout est par quelque côté mesurable. (…)

Mais déjà le vieil Aristote avait mis les savants en garde sur la très grande différence qui existe entre ce qu’il appelait la physique, ou connaissance de la nature, et les mathématiques. L’une, premier degré d’abstraction, saisit confusément tout l’être considéré, le chien, l’animal, le vivant, etc. C’est une vue fidèle, parce que totale et générale, prise sur l’objet. Le second degré d’abstraction, celui des mathématiques, pour plus de clarté, ne prend de l’objet qu’une vue systématiquement partielle, formellement incomplète. Elle n’en retient que les données quantitatives, ce qui permet aux physiciens de s’émanciper du réel, d’oublier ses mille difficultés et énigmes, pour atteindre à la parfaite clarté et simplicité des grandes théories.

La mathématisation des sciences d’observation a produit d’immenses et indéniables progrès dans la connaissance systématique du monde sensible et dans ses applications techniques mais au prix d’un appauvrissement des données, qui devrait être passager, mais qui est souvent définitif.

Dans un chapitre remarquable des Somnambules (Paris, 1970), Arthur Koestler écrit  : «  La physique moderne ne s’intéresse pas vraiment aux « objets », mais aux rapports mathématiques qui sont le résidu des objets escamotés.  » Et il en arrive à la terrible conclusion  : «  Ce que nous connaissons exactement ce sont les relevés de nos appareils de mesure, non les qualités. Les premières ressemblent aux secondes comme un numéro de téléphone, à un abonné.  » (p. 642) (…)

Il faut être mathématicien soi-même pour avoir une saisie directe des ressources qu’offre le calcul au physicien en détresse, des artifices algébriques qui permettent l’escamotage des difficultés, la réduction des points obscurs, l’alignement des données aberrantes sur la formule générale, bref, la mutilation du réel pour le faire cadrer avec… les concepts a priori de l’entendement. Kant est de retour  ! (…)

Telle est la maladie kantienne de la science moderne mathématisée  : elle fait plus confiance à l’équation simple, rigoureuse et précise, qu’aux données expérimentales. (…)

LES MÉTAMATHÉMATICIENS EN DÉLIRE

La sagesse est donc pour le physicien, après s’être largement servi des mathématiques et de leurs symboles envahissants, de revenir au réel, de réinterpréter les résultats des mathématiques en fonction de la connaissance sensible, en particulier des qualités des êtres et des données immédiates de l’expérience, telles la spatialité et la durée des natures corporelles. C’est évidemment affirmer la primauté du réel physique sur le rationnel mathématique. C’est considérer l’abstraction mathématique comme une voie oblique, se terminant en impasse  : de la magie des nombres et des figures on ne tirera rien d’autre, aucune sagesse ultime, aucune réalité supérieure. Il faut revenir à la voie droite et ouverte du premier degré d’abstraction, physique, au troisième, justement appelé métaphysique.

À supposer que l’on ne supporte pas cette humiliation des mathématiques, cet assujettissement du rationnel au réel. Au contraire, qu’on prétende découvrir dans les mathématiques une connaissance du monde plus riche que celle de l’expérience, et ouverte sur l’au-delà. Alors la raison se libère du concret, et elle avance dans cette voie sans issue des mathématiques pures à la recherche de secrets ultimes analogues à ceux de l’antique métaphysique, mais de création intégralement symbolique. Ce sera une méta-mathématique. Au lieu de l’Être absolu, créateur des êtres de l’univers et Raison de leur ordre, l’esprit postulera l’Équation des équations et lui attribuera une conscience intégrale de toutes les familles d’équations dont elle sera la matrice. Tel est le «  Tenseur  » universel des gnostiques modernes. (…)

Ces magiciens proposent maintenant leur gnose ou rêverie panthéiste sous la forme volontairement blasphématoire d’un langage et de représentations empruntés au christianisme. (…) Teilhard leur a ouvert la voie, mais combien d’autres ont suivi  ! (…) Ils nous donnent à contempler l’Univers comme un Logos, c’est-à-dire un Verbe, une Parole, une Image spirituelle de l’Esprit absolu. Mais ce n’est plus le Verbe de Dieu, c’est le Verbe de l’Homme. Le narcissisme consiste pour l’homme moderne à se mirer dans sa science de l’Univers et à y adorer sa propre image, son verbe créateur, dieu comme lui. (…)

UNE CONTRE-RÉFORME SCIENTIFIQUE

Tout démontre l’urgence d’une contre-réforme dans le monde scientifique, je veux dire d’une rupture avec le subjectivisme kantien, aggravé d’un mathématisme immodéré, débouchant sur une méta-mathématique aberrante. Pourquoi catholique, quand il s’agit seulement de science et de philosophie  ? Question de fait. Parce que la foi catholique seule libère l’esprit de toute inquiétude, de tout préjugé irrationnel, comme de toute représentation du monde irréelle. (…)

Le nettoiement des écuries d’Augias que sont devenus les observatoires et laboratoires de la recherche scientifique internationale, procédera en trois étapes bien ordonnées  :

1. Au premier degré d’abstraction, étude critique des hypothèses et théories des sciences expérimentales sur les seuls critères de leur objectivité et de leur rationalité.

2. Au deuxième degré, étude critique de leur mathématisation et surtout effort de réinterprétation des formules et symboles qui en résultent, en fonction des phénomènes réels, seuls critères de vraisemblance et de vérité. Pour couper court à toute extrapolation gnostique.

3. Au troisième degré d’abstraction, proprement métaphysique, à partir du monde visible et des trois intelligences légitimes qu’en prend l’esprit humain, la connaissance empirique commune, la connaissance scientifique la plus poussée, et la connaissance esthétique, plus intuitive et non moins profonde, étude des questions ultimes concernant l’être de l’univers, ses causes premières et ses fins dernières.

Il sera alors loisible à chacun de conclure rationnellement à l’existence d’un ordre du monde et d’un grand dessein en œuvre dans l’histoire, d’un Dieu créateur et provident, d’une attente cosmique de la révélation des fils de Dieu, comme ose dire saint Paul (Rm 8). (…) La beauté merveilleuse du monde «  escabeau de ses pieds  » (Is 66, 1), nous donnera quelque idée de l’infinie majesté de Dieu. À la louange de sa Gloire.

Abbé Georges de Nantes
Extraits de la CRC n° 158, octobre 1980, p. 7-12

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