La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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Biologie : Mécaniques vivantes et problème de l’âme

Pour en finir avec Monod

L’UNIVERS EST INNOCENT

Jacques MonodJacques Monod, au premier chapitre de son fameux livre, Le hasard et la nécessité, réclame de l’homme de science le respect d’un «  postulat d’objectivité  » qu’il formule bizarrement en violant lui-même et d’entrée de jeu l’objectivité véritable, puisqu’il en exclut par préjugé toute idée de finalité qui le gêne. Georges Salet tranche la question avec pertinence en lui rappelant que «  les progrès de la science n’exigent pas l’adoption de postulats, mais, au contraire, le rejet de tout postulat sauf un seul  : Celui que l’Univers existe indépendamment des représentations de notre esprit. C’est ce postulat qui mériterait le nom de ” postulat d’objectivité de la nature ”  » 1 Hasard et certitude, p. XXXVII. (…)

Ainsi la sagesse consiste-t-elle à soumettre nos créations imaginaires et conceptuelles à la réalité des êtres naturels que nous fait connaître l’expérience. (…) C’est dès l’abord de l’Univers que l’homme de science est saisi par son ordre, son infinie diversité, sa complexité et cependant son harmonie, à la fois par la brutalité de son existence matérielle et la transparence de ses formes intelligibles. Aussitôt l’admiration esthétique et l’interrogation métaphysique le mettent au pied du mur  : Dieu existe-t-il  ?

Les uns répondent tout de suite  : Puisque le monde existe, Dieu existe. La certitude en est immédiate, simple, définitive. Dès lors, les voilà éclairés au plan métaphysique et religieux, délivrés de tout préjugé ou embarras au plan scientifique  : vraiment libres penseurs. Tel Pasteur. D’autres répondent par une négation qui se veut apodictique, c’est-à-dire positive et démonstrative. Tel Monod. En raison de cette prise de position métaphysique, ils seront aiguillonnés dans leurs sciences à fournir de tout des explications rationnelles, mais aussi aiguillés vers des positions matérialistes et réductionnistes, au détriment de l’objectivité. (…)

Il fallait préciser cela avant d’entrer dans l’étude des êtres vivants. Parce que nous sommes déjà certains que Dieu existe, nous n’aurons pas l’obsession de le voir partout. Mais nous sourirons de l’obsession contraire, d’un Monod Le chassant de partout et bouchant, fût-ce par une fausse science, tous les trous, tous les courants d’air par où Il pourrait réapparaître  ! La biologie est un lieu de science. Les athées en ont fait, eux et pas nous, un champ de bataille idéologique. (…)

NOUS SOMMES MATÉRIALISTES, MÉCANISTES ET DÉTERMINISTES

Par matérialisme, nous entendons tout simplement l’existence objective de phénomènes indépendamment de toute observation. (…) Reconnaissons donc d’abord l’existence de substances. Il faut accepter le mot d’Aristote, puisque nous acceptons la chose, la réalité qu’il désigne. (…) Ces substances révèlent à qui les observe, non seulement leurs qualités premières, directement mesurables, d’ordre quantitatif, mais leurs qualités secondes, propriétés observées par nos sens et systématisées par nos sciences. Ces perfections, irréductibles les unes aux autres, se présentent groupées en faisceaux remarquables par leur stabilité et leur cohérence. C’est ainsi que nous sont connues les natures des corps, leurs genres et espèces, auxquels sont liés nécessairement des caractères propres et distinctifs. (…)

Se déclarer mécaniste consiste à tenir pour méthodiquement certain que toute explication scientifique doit aboutir à la liaison universelle et nécessaire du phénomène considéré à sa cause proportionnée, antérieure, extérieure, connue et naturelle. Si un phénomène échappe à toute explication causale, il demeure objet de science, en attente, inexpliqué sinon inexplicable. (…) Le principe de causalité gère donc notre recherche scientifique. (…) C’est la condition, non de l’intelligibilité du réel, mais de notre domination sur son déroulement. Ce n’est pas un axiome, c’est un postulat sans cesse vérifié. (…)

Le hasard, pour ce qui concerne notamment les phénomènes interprétés en termes de probabilité, reflète simplement le caractère objectivement complexe et non corrélé des actions que la matière exerce sur certains types de phénomènes. (…) Il n’est donc pas une cause supérieure, de soi intelligible et créatrice  ; il est une sous-détermination et non une sur-détermination des phénomènes. «  Nous tenons pour faux le dilemme  ou le hasard ou le surnaturel “, proteste de son côté le Pr Grassé. Ni hasard ni surnaturel, mais des lois… dont la science aura le dernier mot.   » (L’évolution du vivant, p. 181) (…)

LA BIOLOGIE MOLÉCULAIRE

Soyons précis. Ne parlons pas de «  la Vie  ». Parlons de ce qui existe seul en ce domaine  : les êtres vivants. Ce sont des individus matériels qui font preuve d’une certaine autonomie, en conduisant leurs échanges physico-chimiques avec le milieu environnant en vue de leur propre avantage. Ou encore  : ce sont des systèmes physico-chimiques, aux lois d’action et de rétroaction parfaitement intégrées dont le résultat est la réussite de leur propre croissance, de leur conservation et de leur reproduction. Toutes choses qui susciteraient une immense stupéfaction si elles n’étaient universellement répandues et continuellement observées dans la Nature. (…)

Introduire dans l’explication des structures et des dynamismes vivants une cause supérieure aux ressources infinies, ou indéfinies, Dieu, la Vie, la Nature, l’Évolution créatrice ou le Hasard, c’est trop dire, donc ne rien dire. La science commence avec la détermination de la cause proportionnée de chaque phénomène, ni trop grande, ni trop petite, ni trop haute ni trop basse. C’est ainsi qu’est née modestement la biologie, sur tout cela lire Jean Rostand, Esquisse d’une histoire de la biologie (Gallimard, 1945). (…)

L’ADN, ORGANISATEUR DE LA VIE

ADN De l’organisme, la biologie en est venue à la cellule, de la cellule aux chromosomes, des chromosomes aux gènes dont ils sont porteurs. Depuis cinquante ans, d’innombrables chercheurs se sont appliqués à mettre en évidence le rôle déterminant des gènes dans la croissance des êtres vivants, dans leur conservation, leur reproduction, leurs corrélations avec le milieu physico-chimique et avec les autres vivants. On a indéfiniment expérimenté sur un colibacille présentant des facilités d’observation exceptionnelles, l’Eschirichia coli, E. Coli, et surtout depuis qu’en 1946 a été découverte la sexualité élémentaire des bactéries, autorisant toutes sortes d’expériences.

La grande découverte, vérifiant les hypothèses antérieures et en annonçant beaucoup d’autres, a été celle de la macromolécule d’ADN, assemblant tous les gènes du noyau cellulaire en un filament tordu sur lui-même et adhérant de manière mystérieuse aux chromosomes. Sa composition chimique a été définitivement établie par Avery en 1943. C’est une magnifique découverte, que viendra parfaire celle de sa structure tridimensionnelle en forme de double brin en hélice, par Crick et Watson en 1953. Tout le monde connaît aujourd’hui l’ADN, comme l’élément essentiel de la cellule vivante, porteur du code génétique et principe directeur de toutes les activités de l’organisme.

L’ADN est au centre de la biologie moléculaire actuelle. (…) J’en rappellerai ici ce qui s’avère indispensable à mon propos, qui est de scruter la biologie la plus moderne pour en apprécier l’innocence, pour y trouver en toute sécurité une exacte compréhension des structures et des mécanismes des êtres vivants. Il est nécessaire, donc, de résumer ce que l’on sait de l’ADN, aujourd’hui, de science certaine et sûre.

CHIMIQUEMENT, l’ADN est formé de quatre types de molécules élémentaires ou nucléotides. Sur un socle d’acide phosphorique et un sucre, auquel il doit son nom si compliqué, le désoxyribose (ribose auquel il manque un atome d’oxygène), est montée l’une des quatre bases azotées  : Adénine, Thymine, Guanine, ou Citosine. Toute la particularité de l’ADN spécifique, et celle même de l’ADN individuel, leur viennent de la diversité des liaisons et des appariements de ces nucléotides. Or, ces trois composants chimiques sont constitués de corps simples des plus communs et peu nombreux  : hydrogène, oxygène, carbone, phosphore et azote. C’est seulement de l’infinie variété de leurs liaisons que résultent tous les mécanismes vitaux. On ne s’étonne même plus que cet ADN, fait d’éléments si pauvres, soit la cause radicale de l’infinie diversité et de la prodigieuse exubérance de la biosphère. C’est pourtant fabuleux  !

PHYSIQUEMENT, l’ADN occupe la plus grande place du noyau de toute cellule vivante  ; il se fait remarquer au microscope par son volume considérable comme une pelote d’une extrême complexité, ou par sa longueur lorsqu’il se présente comme un filament déployé. Une bactérie de 2 ou 3 millièmes de millimètre possède un acide nucléique de 300 à 500 fois plus long, de l’ordre du millimètre  ! Sa robustesse et sa résistance physique et chimique, sa longévité qui contraste avec le renouvellement continuel des organites du cytoplasme, indiquent son rôle dominant.

Or, voici l’important  : il est constitué par des millions de nucléotides formant comme les deux montants d’une échelle, ou les deux brins d’une fermeture-éclair, liés les uns aux autres dans une alternance des quatre types A, T, G, C, non pas uniforme ni périodique, ni aléatoire, mais caractéristique. Et d’autre part ils sont couplés de l’un à l’autre brin par des liaisons faibles de leurs hydrogènes, formant comme les barreaux de l’échelle. Les nucléotides A et T sont toujours appariés, et de leur côté G et C. Il en résulte des suites en ordre inverse sur les deux brins en vis-à-vis.

Cet édifice complexe est extrêmement résistant, du fait de sa torsion en spirale, en tresse à deux brins, et souvent par sa forme circulaire fermée, chez les monocellulaires  ; les organismes supérieurs, dont les ADN spécifiques comportent mille fois plus d’éléments, les présentent bizarrement entortillés autour des chromosomes. Enfin, une étude systématique a permis de distinguer dans ces suites, des sous-ensembles groupant de 900 à 1500 nucléotides et constituant les gènes.

Ainsi fallait-il démythiser l’ADN. C’est cela, ce n’est que cela. Ses multiples pouvoirs n’en sont que plus stupéfiants. C’est l’ordre de ses éléments, formant des mots, des discours dans un alphabet à quatre lettres  ! constituant une information comparable à celle d’une bibliothèque de plusieurs milliers de volumes, qui est depuis trente ans le deus ex machina de la biologie moderne. En termes d’informatique, l’ADN constitue le programme codé de ces machines incroyablement compliquées que sont les milliards de cellules vivantes, soit éparses, soit assemblées en organisme complexe. (…)

L’ACTIVITÉ CELLULAIRE

Pourquoi l’ADN est-il le code des données structurales de l’espèce et des caractères innés de l’individu, indéfiniment conservé à travers le dédoublement indéfini des cellules  ? C’est parce que la plupart de ses éléments gouvernent la fabrication des enzymes, des milliers d’enzymes différents qui eux-mêmes déterminent et contrôlent la production et la diversification des protéines qui constituent tout l’essentiel des tissus organiques et dont il peut exister des millions de sortes. (…)

LES DÉCOUVERTES DE JACQUES MONOD

LA RÉGULATION MOLÉCULAIRE

Jacques Monod L’ADN gouverne la fabrication des enzymes  ; celles-ci opèrent comme des machines à emboutir pour la fabrication des protéines qui constituent le tissu différencié des organismes. Mais comment se gouverne, ou qui gouverne cette activité bien réglée dans un métabolisme constant  ? C’est ici qu’intervient Monod. (…) Il s’était spécialisé dès 1937 dans l’étude des problèmes de croissance des bactéries, et avait eu la bonne idée d’expérimenter sur E. Coli qui s’avéra la plus maniable. En 1940, il se heurte à un phénomène curieux  : cette croissance paraît se faire en deux étapes séparées par un temps de latence. Il invente le mot de diauxie pour désigner ce phénomène. «  Que peut signifier cela  ?   » demande-t-il à André Lwoff qui raconte  : «  Je lui répondis que cela pouvait relever de l’adaptation enzymatique. Sa réponse fut  : «  Adaptation enzymatique, qu’est-ce que cela veut dire  ?   »De tout son athéisme militant, Monod refusait ces termes vagues de finalité, de vitalisme, d’animisme tout juste bons à couvrir une paresseuse ignorance. Il chercha donc, en strict mécaniste, le processus causal, l’enchaînement déterministe de ces mystérieuses mises en marche et suspensions de l’induction enzymatique. Il avait raison, c’est ainsi que la science avance. Monod était d’ailleurs un excellent expérimentateur et un grand patron de laboratoire.

Il met tout son monde à l’étude de la galactosidase-béta de E. Coli en 1947; on utilise pour cela un procédé astucieux suggéré par la découverte récente de l’activité sexuelle des bactéries. Tandis qu’une bactérie mâle épanche son long filament d’ADN dans la bactérie femelle, on disjoint le couple au moment où un segment de longueur appréciable est passé, de manière à en étudier le message  ; c’est «  l’expérience spaghetti  » (p. 97)  ! C’est ainsi que Monod, Jacob et Lwoff découvrirent la surprenante diversité fonctionnelle des sous-ensembles de l’ADN, les uns véritables gènes, les autres simples instruments de régulation de l’action métabolique, qu’ils dénommèrent cistrons.

LA RÉGULATION ENZYMATIQUE ET L’ALLOSTÉRIE

En 1958, ce sera la série d’expériences de Pardee, Jacob et Monod qui aboutira à la mise en lumière du processus infiniment complexe de l’autorégulation enzymatique. (…) C’était une grande découverte. L’ADN n’était donc pas seulement une suite de gènes déterminant la structure innée de l’être vivant. Par «  l’expérience PaJaMo  », «  de la succession monotone des nucléotides avait émergé le concept d’opéron, unité coordonnée de structures et de fonctions intégrées  ». Dès lors, le système de l’autorégulation est élucidé. (…)

Avec emphase, l’équipe, se dénomme le «  Club des Monod-théistes  »   ! et proclame que le secret de la vie est trouvé. (…) Monod a découvert avec l’autorégulation une «  cybernétique   » naturelle, une automation dont nos machines, ou nos usines, asservies à un ordinateur, nous donnent des répliques faites de main d’homme. Voilà les animaux-machines avec ordinateur miniature intégré, modèle 1970  ! (…)

Monod découvre en 1961 l’allostérie et peu après, en 1965, la symétrie des interactions allostériques, proclamés par lui les deuxième et troisième secrets de la vie. Pour les Monod-théistes, la biologie régulatoire atteint avec ces dernières découvertes son sommet  : «   Ce qui faisait la force de ces théories de Monod… était tout simplement le fait que c’étaient des théories physiologiques se prêtant au réductionnisme, c’est-à-dire à une analyse au niveau de la chimie. C’étaient véritablement des théories de biologie moléculaire, d’où leur élégance et leur sobriété.   »

JACQUES MONOD, C’EST FINI  !

L’histoire ne souscrira pas à ce jugement des Monod-théistes. Le monde savant reçut avec politesse les divers mémoires de Monod – Wyman – Changeux en 1965, de Monod au Cold Spring Harbor, et ses minces découvertes prirent leur juste place parmi des centaines d’autres, d’égale et, souvent, de plus grande importance. (…)  Humiliant retour de bâton, tant de néologismes de Monod parurent à beaucoup les masques d’une docte ignorance. «   L’allostérie est le concept le plus décadent de la biologie   »,dira méchamment Boris Magasanick, et c’est parce que je le pense que je n’ai pas pris la peine d’en dire davantage.

Depuis la parution à grand fracas de son mauvais bouquin, Le hasard et la nécessité (Seuil, 1970), que nous avons critiqué sur-le-champ (Contre-Réforme Catholique n° 44, mars 71), critique qui, paraît-il, l’ulcéra et à combien juste titre  ! la recherche biomoléculaire a fait d’immenses progrès. S’il demeure quelques traces de Monod biologiste, rien ne subsiste, tout dément son dogmatisme philosophique, soubassement obligé de son athéisme monodique. (…)

MÉCANIQUES VIVANTES

Nous ne nous en prenons pas à Monod, homme de science. Il était matérialiste  ? Nous aussi. Mécaniste  ? Nous aussi. Déterministe  ? Nous aussi, et plus que lui  ! Car lorsque Monod ne savait plus, quand il y avait un trou dans ses explications, il invoquait le hasard, et si on lui objectait que le hasard n’expliquait vraiment rien, il ajoutait l’Évolution. Et si on insistait encore, comme d’autres appellent Dieu au secours de leur ignorance, il invoquait «  Dame Nature  ». (…) Pour nous, la question métaphysique étant réglée depuis longtemps, nous ne voulons absolument pas d’un Dieu bouche-trou de nos paresseuses ignorances, ni d’un Dieu chiquenaude primordiale. Nous savons que Dieu existe, suprême mécanicien, et qu’il nous a laissé découvrir par notre raison seule toutes les subtilités de ses mécaniques minérales, végétales et animales. Monod était comme un enfant qui referait toute la comptabilité de la maison, avec la hantise de trouver à tout débit un crédit correspondant… pour démontrer qu’il n’a pas de père. Un trou dans la comptabilité, et ce serait le drame. Nous n’en sommes pas là. S’il y a des trous, il faut chercher et trouver l’explication. Scientifiquement. (…)

MÉCANISME ET FINALITÉ

Le Pr Grassé Avec tous les biologistes sérieux depuis Claude Bernard, nous voulons que la biologie consiste à mettre en lumière les successions nécessaires, physico-chimiques, des phénomènes de la vie pour en découvrir les causes. (…) La finalité est dans la nature, il est inutile de jouer à cache-cache avec ce grand fait général en parlant avec Monod de téléonomie. En grec ou en latin, c’est l’évidence que les vivants passent par une série d’états qui n’ont d’explication que par leur terme. C’est cela même qui se voit d’abord, comme l’a noté finement Grassé  : «   Le travail évolutif de l’être vivant nous surprend par sa causalité cachée et sa finalité (à laquelle pensent même ceux qui se veulent antifinaliste) généralement très apparente.   » (L’évolution, p. 354) Le pourquoi d’un processus organique est si apparent qu’on est tenté de s’y arrêter comme à une raison suffisante. Et pourtant on a constaté, on n’a rien expliqué encore. Le comment en est si caché qu’on a du mérite à s’y atteler. Mais c’est en cela que consiste la science. (…)

ANALYSE ET SYNTHÈSE

Pour cela, comme la physique, la biologie a poussé l’analyse aussi loin que ses puissants moyens d’investigation le lui ont permis. (…) Ce n’est pas cette analyse systématique qu’on reproche à Monod (voir sa juste défense, dans Le hasard et la nécessité, p. 92). Ce qu’on lui reproche, c’est d’avoir bousculé et bloqué sur une théorie étroite, toute la démarche inverse de la synthèse. C’est d’avoir rangé les pièces de ce moteur démonté, en une suite unilinéaire, et d’avoir prétendu élucider ainsi la marche de ce moteur, quitte à multiplier à chaque relais les mécaniques cybernétiques et les «  interactions allostériques  » (ibid., p. 93). (…) En tête, émané miraculeusement de la conjonction de Hasard avec Évolution, vient l’ADN. (…) L’ADN chasse alors les anciennes notions philosophiques de vie, et d’âme, sans compter les notions religieuses de divinité suprême et de création, car pour Monod et ses disciples tout, dans la biosphère, découle mé-ca-ni-que-ment de l’ADN. (…)

Au fond, c’est le même simplisme – ou la même perversité – que nous observions chez les physiciens de 1900  : prenons tel phénomène pour constante, et tout s’ensuivra mécaniquement. Ici, c’est l’ADN qui est précipitamment déclaré souverain, constant, intangible, c’est lui donc qui fait marcher la machine. Comme le vieil Archimède disait  : «   Donnez-moi un point d’appui et je soulèverai le monde   », Crick, Watson, Monod soutiennent depuis vingt ans  : Donnez-nous l’ADN et nous ferons la vie, tel est leur «  dogme central  ». (…)

L’expérience décisive, qui ruina le «  dogme central  », date de 1970. Elle prouva que, parfois, l’information remonte du cytoplasme au noyau, de l’inférieur au supérieur, de l’ARN à l’ADN. Véritable crime de lèse-majesté  ! «   La découverte d’enzymes capables d’utiliser l’ARN viral comme matrice pour la synthèse de l’ADN est considérée comme une révolution en biologie moléculaire   », et c’est vrai. Pour ma part, j’avais été déjà extrêmement frappé par le fait que l’invasion d’une cellule par un virus produit une incapacité de son ADN, au profit de l’ADN ou ARN viral, pourtant rudimentaire, capable de se répliquer immédiatement et d’utiliser à son profit tout le matériel de la cellule envahie. De nouvelles découvertes montrent comment l’envahisseur peut aussi bien composer avec l’ADN originel, le marquer en surimpression de ses propres gènes, demeurer longtemps inerte, mêlé à lui, et soudain provoquer l’activité de ses oncogènes, facteurs de cancer. (…)

Cette intrusion, qui n’est probablement pas toujours néfaste, de l’ADN viral dans l’ADN d’organismes supérieurs, jusqu’à en modifier le génotype, n’est que la première de nombreuses découvertes battant toutes en brèche le «  dogme central  ». Il est d’ores et déjà impossible d’attribuer à l’ADN le rôle jadis dévolu à l’âme des plantes et des animaux  : celui d’une force organisatrice gouvernant l’ensemble des fonctions et opérations de l’être vivant individuel. (…)

Toutes les manipulations génétiques, en particulier les innombrables expériences de clonage réalisées actuellement vont au contraire du «  dogme central  », dans un sens déconcertant 1cf. Transplantation de noyaux et différenciation cellulaire, de J. Gurdon, in Hérédité, p. 143; et autres articles. Une séparabilité, voire une destruction semblent s’affirmer entre l’ADN comme stock d’informations mécaniques, et les enzymes et l’ARN cytoplasmiques, facteurs d’invention, d’adaptation, de vie. Ici, structures et processus mécaniques, répétitifs, aveugles  ; et là activité synthétique, évolution, invention. La vie individuante serait portée par d’autres éléments que l’ADN  ? La forme résulterait de l’ADN nucléique, mais la force viendrait des enzymes cytoplasmiques  ?

Je vois là s’amorcer une crise grave, crise de croissance certainement, pour la biologie future, après le stade actuel de la buissonnante observation et de l’expérimentation tâtonnante. On est de plus en plus loin d’avoir trouvé un substitut matériel élémentaire à cette âme de la biologie ancienne que je préfère nommer, en langage moderne, la «  forme vive  » des organismes individuels.

L’ILLUSION DE COMPRENDRE

Grassé, dans un autre ouvrage, Toi ce petit Dieu (Albin Michel, 1971), dénonce cette illusion, parfois naïve, parfois perverse, que les biologistes modernes ont de comprendre ce qu’ils ont seulement observé et décrit à l’aide de force figures, comparaisons et néologismes  :

«  Les biologistes et les biochimistes, lorsqu’ils décrivent les structures et les fonctions des macromolécules composant les êtres vivants, créent et utilisent un vocabulaire hautement finaliste…  » Avant de poursuivre cette intéressante citation, je dis tout de suite que ce n’est pas le caractère finaliste de telles descriptions qui m’intéresse ici, mais leur haute teneur anthropomorphique. (…) Regardez par exemple à la page 75 du livre de poche de J. de Rosnay, la bande dessinée intitulée «   L’usine à fabriquer des protéines   ». À chaque étape, on voit des petits bonshommes différents illustrer la fonction qu’assume la particule matérielle qui leur est associée  : un directeur d’usine présente l’ADN  ; un coureur porte le message ARN  ; des commis, sur le maillot desquels se détachent les lettres ARN, assurent le transfert des acides aminés, chacun le sien. Enfin un ouvrier soudeur travaille sur la machine dénommée ribosome. (…)

C’est de l’anthropomorphisme à jet continu  ! Aux micro-molécules dont ils savent la composition et les affinités chimiques, les structures géométriques, les énergies et les mouvements physiques, ces matérialistes déclarés, ces mécanicistes farouches attribuent des comportements humains, des choix intelligents, des fonctions hiérarchiques, des services responsables  ! Ainsi de Rosnay, comme aussi Monod, Lwoff et Jacob, opèrent un transfert à des molécules chimiques, de comportements humains, de PDG, de porteur de message, de traducteur, de correcteur, de compositeur, de promoteur et de répresseur, bref, de fonctionnaires expérimentés remplissant leurs tâches diverses avec application, régularité et discipline, au sein d’une vaste cité industrielle. (…) Ce qui m’intéresse et m’étonne, c’est que pareille «  finalité   », indiscutable, soit portée par des êtres si minces, si frêles et purement matériels. Comment sont-ils donc, pour assumer de telles fonctions  ? (…)

L’ÂME, CETTE «  FORME VIVE  » INDIVIDUELLE

Depuis 1950, l’histoire de la biologie est celle d’une analyse du vivant, poussée à l’extrême, jusqu’à ses éléments premiers, ses constituants chimiques et leurs affinités mécaniques. Analyse nécessairement «   réductionniste   ». Il ne faudrait pas abuser de ce matérialisme et de ce mécanicisme inintelligents car, alors, la tendance opposée tout d’un coup l’emporterait, celle du vitalisme, de l’évolutionnisme, de l’animisme cosmique, que sais-je  ? qui conscientiserait, intellectualiserait, spiritualiserait et diviniserait enfin tout vivant, depuis le virus jusqu’au dinosaure. Tombant du Charybde mécaniciste dans un Scylla panthéiste.

Après l’analyse, sachons donc refaire la synthèse de nos observations sans rien négliger ou mutiler des êtres vivants de notre expérience. Ceux-ci, dans les limites strictes de leur individualité, font paraître tout à la fois des déterminismes physicochimiques hautement improbables, cependant rigoureusement définis et constants, et, liés à ceux-ci, des fonctions nettement finalisées, diverses les unes des autres et pourtant concourantes. LA VIE, c’est cela, tout cela et rien que cela. Ce n’est pas une force indéfinie, ce n’est pas une forme ou «   information   » stockée quelque part, ce n’est pas une fonction particulière ou un organe dominant, c’est la forme vive qui anime, rassemble, entraîne des milliards de milliards de molécules chimiques, les douant d’organisations et de fonctions élémentaires, mais les associant dans la stricte communauté de leur individualité spécifique.

Telle est l’ÂME végétale, animale, dans le langage suranné d’Aristote. Elle est toute matérielle, elle n’est que matérielle, mécanique, déterministe. Mais elle est synthèse individuelle des divers éléments du corps et de leurs fonctions. Elle en est la «   cause formelle  ». Elle n’éclaire aucun des problèmes de la biologie scientifique, mais elle est l’unique «   conjecture   » qui permette de «   comprendre   » ce qu’on «   observe  » et ce qu’on décrit et explique de ces mystérieuses machines vivantes que sont les plantes, les bêtes, et l’homme enfin.

Abbé Georges de Nantes
Extraits de la CRC n° 162, février 1981, p. 3-12

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