La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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Éthologie : instincts animaux et sociétés humaines

Pour en finir avec Konrad Lorenz

ANTHROPOCENTRISME

Konrad Lorenz

Konrad Lorenz

Notre siècle orgueilleux ne rabaisse tant notre nature que pour nous persuader de l’absurdité de toute philosophie et de toute religion. Or, ne lui en déplaise, les plus audacieuses et les mieux vérifiées des grandes théories scientifiques modernes, au contraire, restaurent cette idée profonde de l’anthropocentrisme. (…) La vie, toute construite sur le modèle unique de l’organisation cellulaire, a beau se ramifier et produire des espèces gigantesques par le nombre de leurs individus ou leur taille, c’est l’Homme qui en est le centre et le sommet par sa prodigieuse complexité cependant parfaitement unifiée. Et la preuve  ? Lui seul est doué de raison (Pensées, p. 344, 347). L’anthropocentrisme demeure donc la clef de voûte de l’ensemble ordonné de nos sciences. (…)

L’HOMME EST ABSOLUMENT AUTRE

L’Homme est un Animal, mais un Animal raisonnable, politique et religieux, ce qui suffit à le distinguer de tout autre. On en conviendrait aisément si un courant de pensée actuellement dominant ne mettait en question cette différence. Pour lui, l’Homme ne serait que le dernier venu de l’Évolution, et la grande maladie de ce Primate supérieur serait de renier ses origines et d’oublier les lois de son animalité au risque de dégénérer et de disparaître.

Éternelle question qu’il faut donc reprendre aujourd’hui avec une particulière attention  : Qu’est-ce qu’un Animal raisonnable  ? qu’a-t-il encore de commun avec les bêtes  ? et en quoi diffère-t-il d’elles absolument  ? Il faut savoir que l’Éthologie d’un Konrad Lorenz, et la Sociobiologie d’un Edward O. Wilson affirment la continuité, refusent la différence. Sans aucun préjugé  ? Sous la seule pression des faits  ? Il est juste de préciser que non. Le dogme darwinien est là, qui commande toute la théorie de l’animalité humaine.

L’HOMME EN ACCUSATION

C’est le titre du dernier ouvrage de Pierre-Paul Grassé (Albin Michel, 1981). Il traite si bien de cette réduction de l’Homme à l’animalité, et de la confusion de la morale humaine avec la discipline forcée de la termitière, que renonçant à citer maints auteurs modernes qu’il dépasse tous et sous tous les rapports, je ne puis mieux faire que de le suivre fidèlement. (…) La critique du Pr Grassé est éminemment constructive et n’est que l’introduction nécessaire à l’étude et à la résolution du problème qui nous occupe, celui du seuil que la vie franchit de l’Animal à l’Homme.

LA PESTE DU DARWINISME

Charles Darwin

Charles Darwin

Le père de toute cette engeance des animalistes contemporains, c’est Darwin. Grassé charge à fond contre ce malfaiteur public qui, le premier, osa faire de l’homme un «  Singe nu  »  :

«  L’Histoire des rapports de la biologie avec la politique apprend que la théorie darwinienne, sauf dans le cas du scientisme à la Le Dantec, a été l’instrument que les faiseurs de systèmes politiques ont utilisé pour bâtir leur argumentation. Le marxisme et le nazisme sont les principaux de ces systèmes et la sociobiologie américaine peut être considérée comme la stricte application du néodarwinisme à l’économie politique. La logique commande d’apprécier d’abord le degré de vérité des théories darwiniennes et néo-darwiniennes.  » (p. 13)

Or, les dogmes fondamentaux du darwinisme, qui commandent tout le développement de ses théories scientifiques, sont un «  athéisme qui se cache   » sous un matérialisme foncier, et un malthusianisme abject déguisé en loi biologique universelle.

LE MATÉRIALISME DE DARWIN

Karl Marx, dès la parution de L’Origine des espèces, en 1859, a compris la nouveauté de ce matérialisme dépassant tout ce que l’Antiquité avait imaginé. Démocrite choisissait de tout expliquer par la nécessité, Épicure ne connaissait que le hasard… «  Ces deux philosophes grecs, unis par leur matérialisme, divergeaient totalement par leur interprétation de la nature  », notait Karl Marx. (…) Darwin, lui, en réconciliant et en additionnant leurs deux thèses, formule pour la première fois la doctrine d’un matérialisme athée, total et bétonné (…)  : le hasard et la nécessité sont le ressort à double détente de l’apparition et de l’histoire des choses inertes ou vivantes, de la plante, de l’animal et de l’homme. Le hasard a tout créé, la nécessité a tout conservé de ce que la sélection naturelle n’a pas, de force, éliminé. (…)

LE CHOLÉRA DU MALTHUSIANISME

Malthus

Malthus

Pour expliquer la merveille du peuplement harmonieux de la Terre et la lente ascension des formes vivantes vers des types d’organisation supérieurs où domine incontestablement l’espèce humaine, il fallait qu’intervienne un autre principe matériel, ou alors gare au retour vainqueur du Dieu créateur  ! Darwin donc inventa la «  sélection naturelle  » dont il fit, selon son propre terme, sa divinité. Il en avait trouvé l’idée chez le sombre pasteur anglican Malthus. C’est là que le darwinisme devient abject.

Dans son Essai sur le principe de population, Malthus présentait «  la lutte pour la vie  » comme la loi souveraine et implacable des sociétés humaines et d’ailleurs, le principe de leur perfectionnement  ! Les forts, les habiles, les riches, bref, les classes dominantes, exploitent, accablent, anéantissent tout ce qui est infirme, faible, pauvre, et c’est très bien ainsi. C’est par la force des riches, bénédiction divine  ! que les sociétés humaines sont déblayées de leurs sous-produits et se régénèrent automatiquement. De Villeneuve-Bargemont écrivait déjà en 1841  : «  Malthus a contribué à fonder cette école d’économistes qui ont érigé en principe philanthropique l’inflexibilité, l’insensibilité et sont devenus en quelque sorte inhumains, à force de vouloir préserver l’humanité des erreurs de la charité chrétienne.   » Grassé le cite et opine  : «  On ne saurait mieux dire.  » (p. 18) (…)

MARXISME ET NAZISME… MALTHUSIENS

Il faut tout de même remarquer que ces hégémonismes politiques se sont réclamés du darwinisme et du malthusianisme sans en être dupes. Ils en ont usé, consciencieusement et à fond, pour éliminer toute sagesse humaine et toute morale chrétienne contraires à leur propre vision du monde et à leurs ambitions sans limites. Mais c’est la Bible, la Bible juive et protestante, qui leur a fourni, antérieurement à toute science, leur cadre général, leur orgueil planétaire, leur soif de domination forcenée, par le messianisme charnel, immense et rouge, qui l’embrase.

La libération promise aux opprimés fit la force du marxisme, considérant le prolétariat comme le peuple messianique du monde moderne. Le sentiment de la Race élue qui conquerra le monde au Jour de la justice, est le fond du pangermanisme, depuis Fichte jusqu’à Hitler, et le darwinisme raciste de Rosenberg ne fut qu’un renfort à ce messianisme apocalyptique. C’est la Bible qui a inspiré Malthus, que suivra Darwin et que ressortiront les grands rapaces de notre avant-guerre.

ÉTHOLOGISTES, SOCIOBIOLOGISTES NIAIS

La Deuxième Guerre mondiale a marqué le reflux et le refus des idéologies de combat. Le monde libre autant que le monde esclave refusent tout messianisme de classe, d’État ou de race. Dans une telle conjoncture, le néo-darwinisme et son malthusianisme congénital sont demeurés des formes vides, tout juste capables de soutenir les éthiques molles du bien-être et de la liberté, sous les grands mots pseudo-scientifiques d’évolution et de progrès. Alors on a vu se répandre une morale tirée des mœurs animales, parée du nom d’éthologie, invention de l’Allemand Konrad Lorenz. Et aux États-Unis, une aussi plate politique copiée sur les lois des sociétés animales, la sociobiologie d’Edward O. Wilson.

«  Avec la sociobiologie, avertit le Pr Grassé, le darwinisme engage une bataille dont l’enjeu est la prise du pouvoir politique, d’abord idéologique puis effective. Hier les doctrines politiques s’annexaient la Science pour devenir plus crédibles. Aujourd’hui, au nom de la Science, la sociobiologie entame une marche conquérante et dangereuse pour la liberté et l’avenir de l’Homme.   » (p. 53) (…)

L’ERREUR COMMUNE  : LE RÉDUCTIONNISME

Il n’y a rien de plus difficile que de reprocher à un système une erreur de méthode qu’il condamne lui-même bruyamment chez les autres. C’est le cas du réductionnisme que les éthologistes et sociobiologistes reprochent à la génération qui les a précédés, quand, pourtant, eux-mêmes y succombent, mais d’une autre manière. Voyons cela.

Le réductionnisme consiste à expliquer le supérieur par l’inférieur, le composé par ses éléments simples, et le plus par le moins. Il ne se contente pas de prétendre que tout être supérieur provient par évolution d’un être inférieur, mais encore que l’un et l’autre sont de même ordre, les réalités les plus complexes n’étant qu’un rassemblement fortuit d’éléments simples. Ainsi la vie ne serait-elle qu’un état particulier de la matière  ; ainsi l’homme ne serait qu’un animal de plus grand cerveau, un «  singe vertical  »…

Les éthologistes font campagne contre le réductionnisme des mécanistes et behavioristes qui ramènent tout à de pures réactions chimiques. Pourquoi cette grogne des éthologistes  ? Parce que les succès du réductionnisme, écrasant les premiers étages de la Vie au niveau de la matière inerte, ont pour contrepartie l’éloignement infini de l’animal à l’homme  ! Si vous réduisez l’animal et le végétal au minéral par quelque analyse artificieuse, ensuite vous ne pourrez plus réduire l’homme à l’animal. La distance sera devenue infranchissable, inexplicable, et réapparaîtront les «  thèses irrationnelles   » qu’on avait voulu exorciser à jamais. (…)

RÉDUCTION DE L’HOMME À LA BÊTE

Les éthologistes reconnaissent l’existence des instincts, des comportements innés, et même de véritables facultés supérieures, telles la raison, l’affectivité, la sociabilité, et tel l’altruisme, tant chez les animaux que chez l’homme. Qu’ils expliquent toutes ces prodigieuses nouveautés par «  l’évolution  » nous importe peu ici. (…)

Mais ce comportement du vivant, et surtout de l’animal supérieur, à peine l’a-t-on déclaré irréductible à la matière inerte, voici qu’on le réduit à un seul type comportemental, et qu’on y rassemble pêle-mêle, à égalité, ce qui est extraordinairement et finement gradué, hiérarchisé, distingué dans la nature vivante. (…) Tout ce qui est animal, est pour ces néo-darwiniens matérialistes, programmé par l’ADN spécifique, «  hérité de l’évolution   », donc essentiellement mécanique. (…)

Tel est le réductionnisme décidé des éthologistes  : les sentiments les plus élevés, les motivations affectives, les conduites rationnelles, ne sont que des taxies, des automatismes, les jugements de valeur moraux ou esthétiques sont codés dans l’ADN. Il y a un gène de l’égoïsme, un gène de l’altruisme, un gène de la libido… Le culte de Dieu, l’idée de la mort, le suicide même sont inscrits dans le patrimoine animal. «  La sociobiologie dépeint l’homme comme un pantin articulé  ». (…) C’est la négation de l’individualité humaine comme aussi de la liberté dont Lorenz, Wilson et les autres, ne parlent jamais. L’homme est un singe, aux mœurs semblables à celles des Insectes.

Tel est le réductionnisme des darwiniens de notre génération. Le dénoncer ne suffit pas. Il faut y répondre par une science plus juste des hiérarchies animales et de la perfection transcendante de l’Homme.

DE L’ANIMAL À L’HOMME

Le Pr Grassé

Le Pr Grassé

Que peut-on opposer à un dogmatisme bétonné, dominateur, qui depuis un siècle s’est justifié par des masses d’ouvrages rapportant des sommes invraisemblables d’observations naturelles et d’expériences de laboratoire  ? Des faits  ? On sera submergé par la masse contraire. Un autre dogmatisme  ? Il ne sera pas accepté. C’est dans une telle difficulté que le coup d’œil du génie est déterminant. Il sait où le bât blesse l’adversaire, il va au centre du débat, fait éclater d’une seule considération inattendue et sans réplique le système partout répandu, et lui oppose par la même raison tout l’éclat de la vérité contraire.

Ainsi fait le Pr Grassé dans son «  Examen critique des méthodes de l’éthologie comparée  » (L’Homme en accusation, p. 150). (…) Voici leur erreur. Les éthologistes observent les comportements des animaux sans distinguer à quels embranchements, classes ou ordres ils appartiennent, comme si les structures anatomiques et les divers types de fonctions physiologiques ne devaient pas engager des systèmes de comportement différents  ! Cette critique une fois entendue, les travaux des éthologistes à la mode paraissent un étrange bric-à-brac animalier où n’importe quoi évoque n’importe quoi, et l’homme se trouve ressembler, d’une page à l’autre, à un oiseau, à un insecte, à un poisson, à un chimpanzé, au vu de similitudes de comportements plus apparentes que réelles. Ce n’est pas sérieux.

Le principe du Pr Grassé relève de la biologie fondamentale. «  Le psychisme est allé croissant  » au cours de l’évolution (ou bien, si vous n’admettez pas l’évolution, disons  : d’un embranchement à l’autre, d’une classe, d’un ordre à l’autre), «  au fur et à mesure que les plans d’organisation se compliquaient  ». Les comportements des animaux peuvent et doivent être comparés et rapprochés dans la seule mesure où ils appartiennent à des êtres de même type ou de types voisins, où ils descendent d’un même rameau évolutif ou de rameaux ayant une souche commune proche. Hors de telles proximités morphologiques et phylogénétiques, tout rapprochement des comportements ne repose que sur des similitudes tout à fait générales dont on ne saurait tirer aucune conclusion scientifique. Or, voici ce qu’une si naturelle et si sage méthode permet d’établir facilement, tant en éthologie qu’en sociobiologie.

ÉTHOLOGIE
DU COMPORTEMENT ANIMAL À LA CONDUITE HUMAINE

LES DEUX BRANCHES DE L’Y ÉVOLUTIF  : L’INNÉ ET L’ACQUIS

On ne discute pas de l’Homme sans avoir bien étudié l’animal. Mais les animaux ne sont pas tous pareils. Très vite, le zoologiste impartial est conduit à distinguer deux niveaux biologiques, qui résultent sans doute d’un embranchement évolutif lointain. Il est fort probable qu’à ces «  deux branches de l’Y évolutif  », correspondent deux types de comportements profondément différents. Il y a un seuil biologique entre les Invertébrés, dont l’embranchement supérieur est celui des Arthropodes dont la classe la mieux organisée est celle des Insectes, et les Vertébrés, du Poisson jusqu’aux Mammifères. C’est une question d’anatomie et de physiologie  ! Ceux-ci ont un tube neural médullaire continu et ils possèdent un ordinateur cérébral dont ceux-là sont presque entièrement démunis. Ainsi, «  lorsque l’on compare le système nerveux des Insectes sociaux à comportement complexe et stéréotypé à celui des Vertébrés inférieurs à conduite simple et plastique, on a la surprise de constater que la structure du cerveau des premiers n’atteint pas, et de loin, la complexité de celui des seconds. La plasticité comportementale qui implique un traitement de l’information extérieure adéquat à la situation, impose, semble-t-il, une organisation cérébrale d’un haut niveau  ». Ensuite, «  au cerveau le plus complexe correspond, grosso modo, le comportement le plus affiné  » (p. 151). Merveilleuse hiérarchie donc, qui nous permettra de bien situer et parfaitement comprendre l’homme qui en est le sommet  !

LES COMPLEXES INSTINCTIFS

À la base de la vie, tous les éthologistes admettent l’existence de ce que Ziegler désigna du nom d’arc réflexe  : une sensation venue du dehors frappe l’organe sensoriel, est véhiculée vers quelque centre nerveux où elle déclenche, par le jeu mystérieux d’une discrimination appétitive ou répulsive, une réaction transmise en retour aux organes moteurs. En résulte un «  acte consommatoire  » qui ramène l’organisme à l’état de repos. Les éthologistes savent tous que de tels réflexes élémentaires sont à la base de comportements infiniment plus complexes, innés, propres à chaque espèce, automatiques.

Revenons sur ces trois éléments fondamentaux du comportement animal. Le stimulus ou «  déclencheur  » de l’action est «  significatif  »  : la vue, l’odeur, le contact des proies sont spécifiques ; K. Lorenz dit qu’on peut délimiter les frontières des espèces par leurs stimuli distincts, avec plus de précision encore que par des comparaisons morphologiques. C’est vrai et c’est étonnant. La pulsion interne ou tendance qui lui répond est, elle aussi, spécifique  ; elle dépend du métabolisme de l’animal. Arrivé à un certain seuil, ce besoin va au-devant de la stimulation et engage l’animal à la recherche de sa proie. Et mécaniquement, stimulus externe et pulsion interne mettent en branle une réaction automatique, adaptée de manière préétablie à la survie de l’animal comme à la propagation de l’espèce. Ce comportement est inné, il est absolument stéréotypé. À peine remarque-t-on, chez les Invertébrés où il est de règle, un ajustement aux conditions extérieures. Tel «  l’apprentissage   » des abeilles. Mais le clavier des adaptations possibles est encore extrêmement réduit. L’instinct est donc inné, héréditaire, magnifiquement intelligent et finalisé, mais c’est un automatisme rigide, évidemment inconscient et involontaire. (…)

«  L’important est de constater, dit Grassé, que tout être vivant, si simple soit-il, est capable de manifester un certain comportement s’exerçant dans un sens favorable à sa survie. Rattacher cette propriété fondamentale à un gène n’est peut-être pas absurde, mais rien n’en fait une obligation.  » Là est le mystère du vivant. (…) Lorenz mélange tout en parlant de «  traditions sociales  » à ce niveau du comportement instinctif. L’instrument organique manquerait d’ailleurs totalement à une telle «  tradition  ».

DES COMPORTEMENTS ASSOUPLIS

Avec les Vertébrés, de toute évidence, le règne animal franchit un seuil. Le zoologiste signale un net progrès des structures et des fonctions  ; l’éthologiste observe un net perfectionnement des comportements. (…) Les comportements innés, dont la marque est l’automatisme, – qu’on pense aux mœurs des Insectes  ! – le cèdent, à mesure qu’on s’élève dans les diverses classes de Vertébrés, et beaucoup plus rapidement dans les ordres de Mammifères, à des comportements souples, plus directement et plus parfaitement adaptés à chaque situation. Ce sont des «  réponses plastiques circonstancielles  ».

Il y a encore bien de la «  bêtise  » dans les comportements des Poissons, des Reptiles, des Oiseaux, que la psychologie expérimentale s’amuse à mettre en évidence par des «  leurres  »… Et ces animaux-là ne se laissent guère domestiquer et dresser. Mais avec les Mammifères, le mimétisme apparaît, le dressage est relativement aisé, l’apprentissage est facile, pourvu que toujours la récompense vienne clore le cycle de plus en plus complexe du travail demandé. Les rats, les chiens, les chats ont été remarquablement étudiés par les éthologistes. C’est vraiment ici leur champ d’observation privilégié et divertissant. (…)

Quelle est la cause de ce comportement très supérieur à tout ce que nous observons chez les Invertébrés  ? Grassé est formel  : C’est l’entrée en fonction du cerveau, comme relais d’interprétation du programme inné codé par l’ADN, confronté aux données sensorielles, aux diverses pulsions internes, comme aux expériences passées conservées en mémoire. (…) Très élégamment, Grassé conclut cette étude en disant que ce n’est plus l’ADN qui code les instincts ; c’est l’ADN qui code le cerveau pour être son suppléant et tenir en leur meilleur état d’intégration tous les programmes de développement, de conservation et de progrès de l’animal. (…)

ENFIN, LE COMPORTEMENT HUMAIN

Grassé se bat en toute rencontre pour faire admettre cette évidence   : la tétée est le seul instinct inné, machinal du petit d’homme, ce vivipare nidicole, de tous les mammifères le plus démuni, le plus désemparé à sa naissance. Si les autres instincts, très nombreux et très débrouillés chez ses cousins les chimpanzés, étaient codés dans l’ADN des ancêtres communs, il faut constater qu’ils se sont effacés (p. 170). Mais ainsi, le petit d’homme apparaît «  désanimalisé   ».

En contrepartie, libéré de cette tyrannie et de cette autosuffisance des instincts, le petit d’homme, le plus fœtal des Primates, est tout ouvert à l’apprentissage long d’une série indéfinie de comportements neufs, souples et circonstanciels, dont son grand cerveau en développement constant, jusqu’à l’âge de vingt ans, le rend capable.

Grassé explique  : le cerveau humain n’est qu’ébauché à la naissance. Pendant les premières années, où l’enfant reste lié à ses parents par ses besoins physiologiques, ce merveilleux ordinateur se forme… en travaillant. C’est en forgeant qu’on devient forgeron. C’est en s’activant sous les influences environnantes que le cerveau se structure, se complexifie et achève de «  s’imprimer   », comme dit Caillon. Sinon, sa masse indifférenciée stagne et s’atrophie. C’est le cas des enfants loups, des enfants séquestrés, dont l’hébétude est pour cela irréparable. (…) Ainsi, par sa longue formation post-fœtale, l’être humain «  tient tout de la tradition sociale, gardienne de l’acquis des générations successives   », conclut Grassé.

Ici intervient un élément de comportement tellement nouveau qu’il faut parler d’une fonction nouvelle, si différente de tout ce qui lui correspond dans le règne animal que cette fonction, dont l’origine demeure inexpliquée, inexplicable, est le signe caractéristique d’une nature nouvelle. C’est le langage. C’est lui qui distance le petit enfant du jeune chimpanzé et révèle, plutôt qu’il ne le cause, un tout autre psychisme que le sien. Le langage suppose un larynx, un ensemble d’organes que seul possède l’Homme. (…) L’organe aurait-il créé la fonction, par hasard et par nécessité  ? Ou bien la fonction aurait-elle créé l’organe  ? Ces discussions sont totalement vides de sens.

Il fallait les organes, il fallait que soit programmée la fonction. Mais c’est la raison, c’est la faculté d’abstraction de l’âme humaine, dont tout autre animal est radicalement incapable, à laquelle il ne montre aucune appétence, qui est la cause propre du langage. Les néo-darwiniens trouvent là leur pierre d’achoppement, et c’est pourquoi ils refusent passionnément cette donnée éthologique absolument capitale. (…)

Par le langage, l’homme s’émancipe définitivement de la servitude des stimulations spécifiques et des comportements instinctifs programmés par l’ADN. Désormais, il est «  informé  » par ce qu’on lui dit, ce qu’on lui inculque à l’aide de symboles abstraits. Il est «  libéré  », pour agir selon ses propres représentations apprises ou inventées. Le développement cérébral y gagne, car les stimuli sociaux sont infiniment plus nombreux et variés que les stimuli naturels. L’information, d’intrinsèque et héréditaire, se fait extrinsèque et sociale, par le truchement de l’instruction. Le comportement n’est plus stéréotypé ni asservi aux modèles innés ou appris. Il est spontané et perfectible à l’infini.

Et c’est là le mot le plus noble de l’éthologie  : Alors que l’Animal suit la loi de l’espèce programmée dans l’ADN avec plus ou moins d’adaptabilité aux circonstances, l’Homme suit, avec une réelle liberté, la loi de sa conscience, prononcée par sa raison, et bien plus, la Loi de son Dieu enseignée par la tradition. C’est ainsi qu’il achève l’Évolution en acquérant la connaissance du bien et du mal, qui lui assure la maîtrise du monde et le rend responsable de son destin.

LA PART DE L’ANIMALITÉ EN L’HOMME

Que l’homme demeure animal par tout un aspect de son comportement, c’est certain. L’arc réflexe subsiste, avec son fonds commun  : des stimulations spécifiques, qu’on pense au manger, au boire, au «  sex-appeal   »; des appétitions ou répulsions innées, tels le goût de l’air, de l’eau, de la lumière, la crainte des ténèbres, du froid, de la solitude  ; des réactions très profondément spécifiques, analogues aux instincts des bêtes, telles la marche, la construction de l’habitat, la sexualité, l’agressivité, l’appropriation des choses… l’éthologie néo-darwinienne se cantonne dans ces analogies dont elle veut faire des homologies. Jeu décevant. (…)

Mais comment peut-on étudier tout ce fond d’animalité dans l’homme sans reconnaître les évidentes et constantes répressions, régulations, intégrations que lui imposent, par le truchement de l’activité cérébrale, du néocortex en particulier, et de l’activité hormonale, les pensées et les volontés de l’âme spirituelle  ? (…) Concluons avec Grassé  : «  Les philosophes qui privent l’Homme de sa nature en font une sorte de monstre sans patrimoine spécifique, une sorte de marionnette qui, heureusement, ne ressemble en rien à l’être que nous sommes. Le biologiste sait que l’évolution, par l’hominisation, en nous dotant de notre nature nous a sortis de l’animalité et a ainsi créé un nouvel univers, l’anthropocosme, dont les lois ne sont pas celles de l’univers animal, le zoocosme. À l’Homme sa loi  ; à la bête, la sienne.   »

SOCIOBIOLOGIE
DES SOCIÉTÉS ANIMALES AUX COMMUNAUTÉS HUMAINES

Comme l’éthologie allemande, la sociobiologie américaine est toute darwiniste, avec la même passion  : le hasard et la nécessité, arrangés par la sélection malthusienne, sont l’explication universelle de la Vie. La sociobiologie entend bien vérifier, ou plutôt appliquer cet énorme postulat au domaine qui l’intéresse, de la vie en société. Elle tient pour démontré que «  la sociabilité est la même dans tous les groupes d’animaux où elle existe  » (tiens  ! il existe des groupes asociaux  ? et pourquoi  ?), et que «  les phénomènes sociaux sont homologues dans tous les groupes  ». Et puisque l’homme est une espèce d’animal évolué, il n’échappe pas à la règle  : «  les phénomènes sociaux manifestés par les animaux expliquent la sociologie humaine  ». (…)

À ces thèses uniformisantes et réductionnistes, Grassé oppose son principe éprouvé  : La sociabilité, elle aussi, doit nécessairement s’enraciner dans l’anatomie et la physiologie de l’espèce. (…) Nous suivrons donc ici, avec lui, la même méthode qui a si puissamment éclairé, ordonné, notre étude précédente des comportements animaux. Elle va nous permettre de comprendre les diverses étapes de la sociabilité animale jusqu’à sa réussite ultime, mais qui est d’un autre ordre, celle de la création des communautés humaines.

LES DEUX BRANCHES DE L’Y ÉVOLUTIF
RÉFLEXES ET IMPULSIONS

Rabaud

Rabaud

«  Le premier à sortir la sociobiologie animale des ratiocinations purement verbales  » fut le biologiste Rabaud (1929), en distinguant les foules, rassemblements temporaires dus à certains agents chimiques ou physiques extérieurs exerçant une attraction ou une répulsion irrépressible, des sociétés, groupements spécifiques stables, fondés sur une attraction réciproque des individus, et du groupe comme tel sur chacun d’eux. Évidemment, seules de telles associations nous intéressent dans la mesure où elles peuvent préfigurer nos communautés humaines. Il nous importe grandement d’en discerner les causes déterminantes. (…)

INTERATTRACTIONS INNÉES

Certaines sensations que suscitent des animaux les uns sur les autres, sont, pour eux, des taxies positives, et provoquent, irrésistiblement, leur rassemblement en bandes stables. C’est le phénomène social élémentaire du «  grégarisme  », qui résulte d’un système réflexe inné. (…) Ce grégarisme ne suppose qu’un équipement héréditaire rudimentaire. On le trouve donc principalement chez les Invertébrés, quand ceux-ci ne sont pas, tout simplement, asociaux. Parmi les plus évolués, les Arthropodes, ce grégarisme est constant et très structuré. On connaît le caractère comportemental rigide et automatique de cet embranchement. Les Insectes donc devaient nous montrer les plus beaux exemples de ce grégarisme. Et de fait, ils forment de ces sortes d’États collectivistes autogérés, plutôt que totalitaires, où tout est réglé de la vie à la mort, de l’activité et de l’inhibition des individus par la loi du groupe, ruche ou termitière. C’est fascinant. Tout est castes, division du travail, sacrifice des individus au service du groupe.

Mais toutes proches, d’autres espèces d’Hyménoptères sont absolument asociales. Ainsi, nos sociobiologistes oscillent dans leur politique humaine entre l’un et l’autre comportement, au choix, du collectivisme aveugle où l’ordre extérieur asservit les individus, à l’individualisme absolu. Il n’y a pas de différence foncière de l’un à l’autre, tellement pareil grégarisme demeure une mécanique sans âme et sans affectivité. Folie d’y assimiler nos cités, nos civilisations  !

APPÉTITION SOCIALE

Tout autres, nettement supérieures, sont les sociétés rassemblées par un certain besoin d’être ensemble, une pulsion interne ressentie hors même de tout déclencheur externe. Ce besoin de société se manifeste évidemment chez ces animaux supérieurs que sont les Vertébrés. (…) Les éthologistes ont étudié et classé ces comportements sociaux, avec un vif intérêt… et une propension exagérée à les «  hominiser  »  ! Ce sont des comportements d’agressivité, accompagnée souvent de domination sexuelle, de hiérarchie linéaire et de territorialité ou appropriation d’un espace vital. (…)

Mais voici une observation capitale, bien étudiée par Grassé, contestée par l’éthologie contemporaine  : Ni l’appétition sexuelle, ni les diverses pulsions parentales, encore moins filiales  ! ne sont causes de telles associations. (…) Ils interfèrent, le plus souvent en s’opposant, la sexualité venant saisonnièrement disloquer les bandes, ou assemblant par couples les animaux asociaux pour un temps minimum. En bref, il y a «  opposition entre la sexualité et la sociabilité  ». Il faut en dire autant de l’instinct parental, qui n’a rien de commun, malgré les apparences  ! avec la sociabilité, l’altruisme, le dévouement, la famille. (…) Preuve que ces relations, d’une si touchante sollicitude… apparente, n’impliquent aucun lien social, elles disparaissent aussitôt que cesse la nécessité biologique.

Décevantes bêtes que nous croyons invinciblement à notre image et à notre ressemblance  ! Ce n’est pas le gène qui est égoïste, c’est l’animal, et comment ne le serait-il pas  ? Génétiquement, cérébralement même, il demeure muré en lui-même sans moyen ni raison de communication désintéressée avec autrui. (…)

LES COMMUNAUTÉS HUMAINES

Un facteur décisif intervient dans l’élevage des petits par leurs parents humains, c’est le langage  ! Le langage qui lui-même témoigne de la raison, de l’affectivité, de la volonté en l’homme, est aussi pour lui un moyen d’expansion altruiste privilégié. Dès lors, point n’est besoin de rechercher quelque mystérieuse ou profonde cause biologique ou éthologique, donc animale, à la sociabilité humaine. Car le langage, très tôt, accompagne la satisfaction de tous les besoins fondamentaux du petit d’homme. Ses comportements à base biologique, programmés par l’ADN, en voie rapide de cérébralisation, sont aussitôt aidés par le langage maternel, associés à un échange de paroles et de signes symboliques. (…)

De là vient cette étonnante nouveauté, en rupture totale avec l’animalité, qu’est la rencontre des comportements sexuel et parental avec la sociabilité. Ces pulsions et instincts, opposés dans le règne animal, interfèrent et conspirent dans la vie humaine à la création de communautés qui sont, dès l’origine, de véritables créations de la raison, de l’affectivité, de la volonté orientées vers le mieux-être individuel rencontrant l’altruisme. (…) L’élevage des petits s’accompagnera de paroles, éveillant à la connaissance et transformant la satisfaction du besoin nutritif en joie de la rencontre de l’enfant avec sa source de vie maternelle, plus que biologique, affective et intellectuelle. L’éducation se greffe sur les besoins vitaux et crée l’institution familiale. (…)

Ce qui manifeste le seuil infranchissable de l’animal à l’homme est donc le langage, comme expression de l’intelligence, ou pour mieux dire, de la vie spirituelle, de la vie à l’intérieur de soi-même, dans la rupture de l’arc psychologique qui permet à l’être humain de réfléchir. Or, ce qui aurait pu être considéré comme une libération de l’individu par rapport aux contraintes sociales, transfigure au contraire celles-ci, et c’est le langage, fruit merveilleux de la réflexion intime, qui en est le moyen.

Une seconde cassure est ainsi marquée entre l’animal et l’homme. L’un est muré en lui-même, jusqu’au sein des collectivités les plus contraignantes, telle la termitière, ou des comportements apparemment les plus dévoués, telle la couvée des œufs. L’autre est altruiste jusque dans la solitude où son prochain lui reste présent, à la pensée, au cœur et jusque «  dans la peau  », comme un prolongement aimé ou haï de lui-même, un autre soi-même tour à tour délicieux ou détestable mais nécessaire.

LES SCIENCES HUMAINES

Éthologie et morale sont donc en rupture l’une avec l’autre, et de même sociobiologie et politique. Cela n’a rien de surprenant. L’animal trouve le programme impératif de son comportement individuel et social dans son patrimoine génétique, immémorial pour ne pas dire originel. L’animal supérieur est logé à la même enseigne, avec l’avantage d’améliorer ses performances grâce à son ordinateur cérébral, en s’adaptant mieux aux situations, en contrôlant davantage ses impulsions. Mais seul l’homme, par sa raison, par son langage, reçoit de la société une loi nouvelle qui le libère de ses conditionnements biologiques. Dès lors, c’est en fonction de cette tradition héritée de sa parenté qu’il ordonne sa conduite et ses relations en fonction des fins qu’il se choisit. C’est un autre univers, c’est une autre nature qu’étudient les Sciences de l’Homme.

Abbé Georges de Nantes
Extraits de la CRC n° 164, avril 1981, p. 3-12

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